‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 80 sur 210 · BAUTISTA · texte numérisé non relu

BAUTISTA

Monseigneur, un billet!

LE DUC, liuat.

Ma foi! notre jeu marche bon train! Le Bentivoglio m'offre son amitié et une alliance de famille.

MACHIAVEL

Le seigneur Jean n'est, cependant, pas très porté aux affections domestiques.

LE DUC

C'est un homme de main. Il a bravement décousu en une nuit la meute de son adversaire. Deux cents chiens courants d'im coup! Cela ne laisse pas que de faire honneur à un marcassin. Mais ces gens de« vieilles familles trahissent toujours, par quelque côté, la créature décrépite ! Il ne suffit pas de savoir daguer et faire daguer! Le Bentivoglio manque de cervelle, et n'a su jamais retenir une idée qui ait de la suite... Voyez! il lâche la main de mes aventuriers!

MACHIAVXI,

Vous avez fait un beau chemin cette semaine!

LE DUC

Assez beau ! Ne nous arrêtons pas au milieu. Marchons droit, ferme et vite... On sonne le boute-selle. Nous partons tout de suite pour Sinigaglia.

MACHIAVEL, songeur.

C'est très probable... très probable... ces gens-là seront assez fous pour vous attendre.

LE DUC

Comment! s'ils m'attendront!... Ils vont venir à ma rencontre, n'en doutez pas ! Le destin mène l'homme ou le traîne. Je les ai dupés vingt fois, trompés cent fois ! Ils savent combien peu les considérations secondaires pèsent dans ma main. Voyez-les pourtant! Comme à chaque minute leur raison chancelle davantage! Les Florentins ne veulent pas d'eux! Hier matin, leur ami Guidubaldo a pris peur devant les flammes de mes provocations; il s'est enfui d'Urbin. Voici le Bentivoglio qui leur tourne visage. L'inquiétude les grise, mes quatre braves! Don Michèle les travaille; il étourdit Gravina avec des raisonnements, Vitellozzo avec des caresses, Pagolo avec des présents, Oliverotto avec des menaces sourdes et des promesses fourrées; tous ensemble, il les embobeline dans des protestations, et, ce qui est mraculeux, mais, croyezmoi, certain, asswré, raisonnable, démontré en pareil cas, bien que ces quatre sacripants sachent à point nommé le cas qu'ils devraient faire de mes avances et de ma pitié, ils viendront, ils viendront, vous dis-je, en courant, se jeter entre mes jambes; rien ne peut les

igo LA RENAISSANCE

en sauver. Leur tempérament et le ciel le veulent ainsi !

MACHIAVEL, se caressant le menton.

Le monde est d'une étude vraiment intéressante.

LE DUC

Allons, c'est assez divaguer. A cheval ! Nous nous arrêterons à Fano. Je suppose que c'est la que viendront m'implorer nos adversaire».

MACHIAVEL

A vos ordres, monseigneur.

CfiSAR BORGIA igi

SINIGAGLIA

La tente des Orsini. — Pagolo, Vitellozzo, VitellL

VITELLOZZO.

La ville est prise; mais le château ne consent à se rendre qu'au Valentinois en personne. Veux-tu que je te dise mon sentiment?

PAOOLO.

Je t'écouta

VITELLOZZO.

Le coquin de gouverneur a été avisé par le duc luimême d'en agir ainsi. Il s'entend avec le Borgia.

PAGOLO

Tu vois de la ruse partout; peut-être as-tu raison. Mais que faire? Puisque nous sommes rentrés à la solde du Borgia, nous ne pouvons discuter des déclarations semblables.

VITELLOZZO.

Le résultat va être qu'ayant stipulé avec Michèle que nous resterions dans notre camp et lui dans le sien, nous allons nous trouver sous sa griffe, car, co-tainement, il va venir.

PAGOLO

C'est évident Je me console en pensant que cette

situation critique ne peut pas se prolonger. Je l'avoue, je suis inquiet; j'aime mieux savoir tout de suite à quoi m'en tenir. Le duc, j'espère, n'a que de bonnes '^ntentioni

TTTET.LOZZO.

Quels sont les motifs de ton espérance?

Pourquoi veux-tu qu'il aille se brouiller tout de bon avec les quatre premiers condottieri de l'Italie? Notre appui, notre protection vaut de l'or! Nos têtes, une fois coupées, ne vaudraient rien. Puis, nous avons derrière nous ces deux grandes, illustres, puissantes maisons des Vitelli et des Orsini, les plus éclatantes du pays romain et, partant, du monde entier. Que de cardinaux, d evêques, de seigneurs qu'il ne ferait pas bon d'irriter!

VITÏLLOZZO.

Si une fois je suis massacré, il m'est de peu que celui qui l'aura fait ait commis une imprudence.

PAGOLO

Bah ! l'imprudence, c'est de tout prévoir. Suivons le courant; avec de l'adresse, nous le fendrons de biais et nous en sortirons.

VITKLLOZZO.

Je ne saurais dire autre chose, sinon que j'ai l'esprit frappé.

PAGOLO

Alors tu périras, et non pas moi qui ai confiance.

TrompettM. — Eutrant Grairina, Oliverotto et don Michèle.

CÉSAR BORGIA i^S

GRAVINA

A cheval ! Nos escadrons sont sur pied ?

Ou'ya-t-il?

GRAVINA

Le duc arrive. On voit ses coureurs.

VITBLLOZZO.

Michèle! Michèle!... Tu nous trahis, infâme f

DON MICHELE

Comment! Je vous trahis? Expliquez- vous, messire! Est-ce moi qui décide?

OLIVEROTTO

Il a raison. Gravîna et moi avons fait sonner le boute-selle. Puisque le château ne veut se rendre qu'au Borgia, il est simple que celui-ci arrive. C'est un incident imprévu, voilà tout. As-tu envie de te faire prendre entre l'eùnemi et notre maître?

VITKLLOZO.

Je ne sais plus où j'en suis; je Vous assuré, je vous jure que nous sommes perdus. Tous mes avertissements n'auront servi de rien. Les Troyens, non plus, ne voulaient pas croire à Cassandre, ni les Juifs à leurs prophètes!

OLIVEROTTO

Le diable t'emporte ! Tu parles à un homme qui se connaît en embuscades; n'est-ce pas moi qui ai fait tuer Jean Fbgliâhi. mon oncle et ses suppôts, pendant

qu'ils croyaient, comme des nigauds, s'asseoir tranquillement à mon souper? Vous irez poliment à la rencontre du Valentinois, et moi, je me tiendrai devant la porte de la ville avec mes compagnies. Si quelqu'un fait mine de vous toucher, nous sommes de beaucoup les plus fortSj et, alors, nous verrons!

DON MICHELE

Rien n'est plus clair. Il faut être aveugle pour ne pas le voir, et du moment qu'un arrangement pareil nous convient, vous devez comprendre que nous sommes de bonne foi.

PAGOLO

C'est vrai. Allons! à cheval! Le duc arrive!

La campagne devant Sinigaglia. — A quelque distance, au fond, la porte de la ville occupée par les fantassins des aventuriers. Escadrons rangés en bataille, Oliverotto à leur tête, avec ses officiers. Sur le devant, la troupe du Valentinois, inférieure en nombre aux compagnies des condottieri massées à la droite ; le duc, Machiavel, le seigneur de Candalle, Balthazar Castiglione, don Michèle, don Ugo, Marcantonio da Fano, Leniolo, Mgr d'Allegri, et autres capitaines^ tous à cheval.

LE DUC

Michèle I

DON MICHELE

Monseigneur !

LE DUC

Pousse ici ton cheval au flanc du mien? Avance la

tête... Ecoute! Voici nos aventuriers qui approchent. Quand je leur aurai parlé, deux d'entre vous prendront entre eux chacun de ces hommes... afin de leur faire honneur... Tu m'entends bien?... Et vous ne les quitterez plus.

Non, monseigneur.

LE DUC

Qu'est-ce à dire? Oliverotto est resté en arrière?

DON MICHELE

Oui, Altesse. Il est là-bas à la tête de ses bandes. Ils ont fait cet zurrangement.

LE DUC

Passe derrière nous, prends un détour, rejoins Oliverotto et, à tout prix, amène-le. A tout prix! Tu me comprends et tu m'en réponds?

DON MICHELE

Mais, monseigneur...

LE DUC

Tu ne m'entends donc pas?... Tu m'en réponds! Ne perds pas de temps ; va tout de suite !

Don Michèle part au galop. Les capitaines s'approchent et saluent. LE DUC.

Soyez les bienvenus, mes amis ! Grâce au ciel, plus de mésintelligence entre nous. J'aurais quelque sujet de vous gronder pour vos étourderies; mais que ne pardonnent pas l'affection et, je puis l'avouer, l'intérêt bien entendu ! Votre main, duc de Gravina ! Bon-

joux, Vitellozzo! Bonjour, PagOlo! Ven,êz à mes côtés ! Je ne me sens jamais assez près de vous. Ma forCe est dans les lances dé mes aventuriers.

Nous avons péché, monseigneur, en oubliant que tels étaient vos sentiments. Nous saurons réparer nos fautes par nos services.

LE DUC

J'y compte tout k fait

Aux courtisans.

Messieurs, empressez-vous autour de nos hôtes, et si vous estimez mon amitié, tâchez d'acquérir la leur.

Les cavaliers, avertis par don Michèle, eatoirent les ti'ois capitaines; arriva Oliverotto avec don Michèle.

Eh! seigneur Oliverotto, àù féstièz-vous donc?

OLIVEROTTO, un peu pâle.

Monseigneur, j'étais à mon devoir; je n'aurais pas voulu que quelque trahison des gens du château pût troubler cette belle journée.

LE iittc.

Quand on est franc, on ne craint pas la fràtidé, et je ne crains personne. Donnez-moi la main. J'ai oublié le passé.

OLIVEROTTO

Merci, monseigneur.

LE DUC

Tout en causant, nous marchons, et hous voici, ce me semble, à mon logement. Je vous dois une jolie ville, seigneurs capitaines!

Nous voudrions vous en donner mille autres plus belles, Altesse.

LE DUC

Les occasions ne vous manqueront pas de réaliser ce vœ^. Mettons pied à terre, et entrons au logis.

Le duc, les aventuriers et toute la suite descendent de cheval. Grand* presse et cohue.

Quel bruit ! De l'ordre, messires ! Ne vous hâtez pas ainsi!... Monseigneur de Candalie, un mot, je vous prie !

11 \e tir? i part.

Vos hommes d'armes sont restés en selle?

M8' DE CANDALLE.

Monseigneur, oui. J'ai reçu l'ordre de don Miclisle.

LE DUC

Rejoignez-les. Donnez vigoureusement sur les aventuriers qui ne s'attendent à rien et n'ont plus leurs chefs. Le butin est à vous.

M»' DE CANQALLB.

Monseigneur, j'y vais|

I! sort.

Le duc monte l'escalier suivi des quatre cgipitaines, q^o seîi gens enveloppent de toutes parts. Il entre dans une snlle haute et tout à coup se retoarne :

Qu'on arrête ces traîtres et qu'on les désarme!

OLIVEROTTO

Ah! scélérat!

Il est renversé d'un coup de poing. Les courtisans et les soldats se Jettent sur les autres et les garrottent.

ipS LA RENAISSANCE

LE DUC

Menez ces hommes dans la chambre à côté et gardez-les à vue... Je voudrais savoir ce que fait Mgr de Candalle.

DON MICHELE, h. une fenêtre.

Les aventuriers n'ont pas attendu le choc. Ils sont en déroute, et les Français, qui en font grand massacre, se débandent et pillent les maisons de la ville.

LE DUC

Courez, et qu'on pende une douzaine de ces barbares ! Je n'entends pas que nul se permette ce que je n'ordonne pas. (Don Michèle sort en hâu.)Où cst Michelotto?

MICHELOTTO, bourreau.

Me voici, monseigneur.

LE DUC

As-tu des cordes neuves?

MICHELOTTO.

Toutes neuves; ma hache, mon coutelas et mes

aides.

LE DUC

Entre là! Je vais te voir opérer. L'un après l'autre étranglés ! Je te regai'derai !

Michelotto dAroule ses cordes, qui lui font ceinture, e( entre dans la chambre.

Allons, messieurs, un peu de plaisir après tant de peine !

Il franchit la porte, suivi de sa cour; des trëpigaerneots, des cris épouvantables, puis le silence et des rires.

La maison occupée par le duc. — Terrasse donnant sur la mer ; clair de lune. — Après le souper, le duc est à demi couché sur des coussins; Machiavel ; don Michèle; musiciens achevant un motet.

LE DUC

J'aime beaucoup cette musique nouvelle. Nous sommes dans un grand siècle, messire Nicolas. Tout se renouvelle. On m'a lu, l'autre soir, un morceau de Virgile, fort beau comme la moindre production de cet esprit divin, et j'y ai remarqué cette phrase : «Un ordre majestueux prend naissance.» Il paraît que c'était ainsi dans ce temps-là. A quel point c'est vrai de nos jours \ Cet air que l'on vient d'exécuter est empreint de la mélancolie la plus suave. — Allez, mes enfants, je n'ai plus besoin de vos services pour ce soir. Qu'on leur donne un écu d'or à chacun. — Michèle, es-tu bien assuré qu'on a pendu les pillards français qui s'attaquaient à Sinigaglia?

DOX MICHELE.

Oui, monseigneur. Peut-être y a-t-on mis quelque exagération. Vous aviez dit une douzaine, et je crains qu'il n'y en ait davantage.

LE DUC

La plaisanterie est assez bonne. Et le pillage?...

Arrêté à l'instant même, monseigneur!

LE DUC

C'était le point intéressant. Tu vas me faire des-

cendre les suppliciés. On les coupera en quatre, et l'on en accrochera quelque chose dans les différentes rues de la ville. Il est bon que les sujets sachent que je ne souffre pas qu'on les opprime.

DON MICHELE

Ils le savent déjà, monseigneur, et ils couvrent votre nom de bénédictions.

LK DUC

Il faut qu'ils le sachent encore mieux, et, pour cela, fais comme je dis. En outre, ne manque pas de répandre que ma passion particulière est de détruire les Français. On ne saurait trop exciter chez notre peuple la haine des barbares, et il faut y mêler du mépris. Va, Michèle!

Don Michèle sort.

Nous venons de résoudre notre difficulté, messire Nicolas.

MACHIAVFX.

Je m'enhardirai jusqu'à présenter une observation à Votre Altesse.

LE DUC

Parlez! Parlez librement, je vous prie.

Puisque vous avez préféré justice à miséricorde, n'y a-t-il pas quelque inconvénient à l'exécution des deux Orsini? Leur maison est puissante.

LE DUC

J'avais écrit à Rome. Ce matin, j'ai appris que le

CÉSAR BORGIA aoi

cardinal, l'archevêque de Florence et messire Jacopo de Santa-Croce avaient été surpris et arrêtés comme je le recommandais au Saint-Père. Sans ce succès, j'eusse fait traîner un peu les choses.

MACHIAVEL

Dès lors, la combinaison me semble irréprochable.

LE DUC

Remarquez que ce ne sont pas quatre drôles de moins en Italie, mais les quatre condottieri, de beaucoup les plus redoutables ! Après eux, il ne reste que du fretin. On en peut avoir raison sans grand'peine. J'ai cicatrisé une plaie horrible, à l'aide du fer et du chanvre. On ne réussira pas, dans quelques siècles, à s'imaginer que rien de semblable ait pu jamais exister! Les chefs des troupes ne tenant à aucun parti, à aucun Etat, à aucun gouvernement! servant à leur gré et desservant les princes, dévorant leur substance sous prétexte de solde, et celle de leurs sujets sous toutes les formes du caprice! Quelle monstruosité! quelle sottise! Et de là sortaient les Sforza, qui prenaient Milan, après les Carmagnola, terreur de Venise! Sur mon salut, je viens de vous rendre à tous le plus signalé service que vous puissiez réclamer !

MACHIAVEL

Sans nul doute, monseigneur, et, grâce à vous, je puis répéter aussi le mot de Virgile : Magnus ttascïtiir or do. Maintenant, en dressant des milices recrutées non de bandits, mais de fils de laboureurs, et qui n'obéiront pas tant à leurs chefs qu'à leurs souverains, vous achèverez votre oeuvre.

LA RENAISSANXE

LE DUC

Il faut du temps! Il faut du temps, rxon pour me donner du relâche, mais pour laisser à l'intelligence des peuples la possibilité de mûrir. Que de choses à changer ! Les grands à refréner, les petits à contenir, l'argent à tirer à soi, et, pour toutes ces nécessités, combiner des moyens sûrs et convenables! Que d'actions diverses deviennent nécessaires! Ce sont les fruits de la volonté; ils poussent, ils se développent, ils bourgeonnent, puis ils éclatent. Ne pressons pas la récolte outre mesure, sans quoi elle avorte. Du temps, de la patience; pas de langueur, pas de sommeil, pas de hâte!

MACHIAVEL

Tenir en bride non pas tant les autres que soi-même., c'est le mérite des forts.

LE DUC

La belle nuit ! Voyez l'admirable effet produit par la réverbération de la lune au travers de ces flots émus sous un si vaste horizon ! Il nous faudrait ici quelques-uns de nos artistes et de nos poètes pour expliquer à nos sens charmés tant de merveilles... Quels peuvent être ces feux qui s'étagent dans les montagnes?... Regardez là-bas!

MACHIAVEL

J'imaginerais volontiers que ce sont les bivouacs épars des aventuriers dispersés par Mgr de Candalle.

LE DUC

Vous en jugez bien. Ces pauvres reptiles cherchent des trous où se cacher et m'échapper.

CESAR BORGÎA 203

MACHIAVEL

Votre Altesse a pour armoiries un dragon dévorant des serpents.

LE DUC

Et l'on dit que je manque de franchise? Oui certes, un dragon, messire Nicolas ! Je ne suis pas, comme le triste duc de Milan, une misérable guivre engoulant un nourrisson! Moi, je suis l'hydre de Lerne, un monstre, si Ton veut, mais qui démembre et engloutit les monstres, et je détruirai jusqu'au dernier de ces princes de boue, de ces condottieri de méchant métal qui encombrent mon chemin. Des débris de leurs nids je construirai mon aire, et un jour viendra oii, depuis le pied des Alpes jusqu'à la mer de Sicile, il n'existera d'autre domination que la mienne.

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