La rénovation de l'Asie
La plus grando partie du présent ouvrage a paru durant les deux dernières années sous forme d'articles publiés dans la Revue des Deux Mondes et de correspondances adressées à YÉconomiste français. Ces diverses études comme les chapitres qui y ont été ajoutés pour former ce volume sont le fruit d'observations personnelles faites sur les lieux au cours d'un voyage qui a duré plus d'une année, et complétées par des renseignements extraits pour la plupart de documents officiels et, en tout cas, soigneusement contrôlés.
La pénétration des hommes et des idées de l'Occident dans la plus vaste des parties du monde, l'application des méthodes scientifiques modernes à la mise en valeur de ses richesses longtemps endormies, en un mot la Rénovation de l'Asie, berceau de la civilisation, mais demeurée depuis tant de siècles à l'écart de tout progrès, est un phénomène dont l'importance pour le monde entier est telle que nous avons à peine besoin de la faire ressortir.
Ce phénomène ne s'est produit d'une manière intense que dans la seconde partie du xixe siècle et surtout à
PRÉFACE
son extrême fin. Sans doute le reflux de l'Europe sur l'Asie a commencé aussitôt qu'a cessé l'invasion des Asiatiques en Europe : dès la fin du xvie siècle la Russie s'établissait en Sibérie, alors que les Portugais avaient déjà abordé en Extrême-Orient et s'installaient solidement aux Indes où leur succédaient ensuite les Hollandais, les Français, les Anglais. Mais les quelques bagnes que les Tsars établirent en Sibérie, les chasseurs de fourrures et les rares paysans, à demi asiatiques euxmêmes, qui se dispersèrent dans les plaines du nord, n'y apportèrent que bien peu de civilisation ; les marins qui venaient faire à Canton et à Macao d'assez faibles échanges n'influencèrent guère les Chinois; aux Indes mêmes les conditions de la vie et de la production furent à peine modifiées par la présence et le pouvoir politique des Européens jusqu'au début du xixe siècle, sinon jusqu'à la disparition de la compagnie des Indes en i 857. C'est tout au plus si l'on pouvait dire, il y a cinquante ans, que l'influence européenne avait exercé une légère action sur l'Inde et certains points de la côte de l'Asie Mineure; tout le reste de l'Asie lui demeurait rebelle : la Sibérie était presque déserte, inexploitée, sans aucune communication avec le reste du monde, la Chine étrangère à tout progrès, le Japon hermétiquement fermé.
Le jour où la Russie descendit en Extrême-Orient des solitudes glacées que baigne la mer d'Okhotsk pour s'emparer, aux dépens de la Chine, des rives du fleuve Amour, et pousser sa frontière sur le Pacifique jusqu'au 43e degré de latitude, jusqu'aux limites mêmes de la Corée, vit s'accomplir un des faits les plus importants de l'histoire moderne. Consacrés en 1858 par le traité d'Aïgoun, suivant de près l'ouverture du Japon aux étrangers en 1854, ces progrès de l'Empire des Tsars sur une terre lointaine passèrent presque inaperçus aux yeux de l'Europe, tout occupée alors du Levant médi-