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terranéen et de l'Italie. C'était cependant un changement de l'axe politique du monde qui se préparait : la Russie entrait en contact réel avec l'Empire chinois, qu'elle ne touchait jusqu'alors que par des déserts ; en même temps se marquait le début de l'évolution prodigieuse qui devait transformer le Japon en une grande puissance militaire et commerciale.
Deux nations rajeunies et pleines d'activité allaient se dresser ainsi aux portes de la vieille Chine, qui, apeurée un instant par l'entrée des troupes anglofrançaises à Pékin en 1860, contrainte d'ouvrir aux étrangers quelques nouveaux ports, oubliait vite cette alerte, les forces alliées à peine retirées, et, figée dans la stérile admiration de son antique grandeur, dans l'obstinée conviction de sa supériorité, continuait à s'isoler de l'Occident, dont son orgueil méprisait la science et dédaignait les leçons.
Aussi longtemps que le Céleste Empire n'avait eu à s'inquiéter que de l'action, intermittente et malaisée à faire sentir au loin, des puissances occidentales distraites par une foule d'autres soins et dont l'activité commerciale trouvait des débouchés ailleurs, il n'avait pas eu trop de peine à maintenir son isolement. Du jour où il se trouva en face de voisins tout ensemble rapprochés et forts, aux yeux desquels l'illusion de la distance ne masquait pas ses incurables faiblesses, il devait fatalement, s'il n'y cédait de bon gré, être entraîné de force par le courant rénovateur contre lequel il cherchait vainement à s'entourer de digues. Un assez long répit lui fut laissé pendant que le Japon ainsi que la Russie, dont les yeux avaient peine encore à se détourner de Constantinople, procédaient à leur réorganisation intérieure et préparaient leurs moyens d'action. Le Japon fut le premier prêt, et, par ses victoires dans une guerre qui était en réalité la guerre de la science occidentale contre la routine chinoise, la guerre du progrès contre
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l'immobilité, enfonça les portes de la Chine. S'il ne l'avait fait en 1895, la Russie eût atteint le même résultat quelques années plus tard sitôt l'achèvement du Transsibérien. Quoi qu'il en soit, le Céleste Empire, sa faiblesse aujourd'hui mise à jour, se voit imposer par l'étranger ces innovations qu'il abhorre. Que deviendra-t-il sous l'envahissement de la civilisation moderne auquel il ne peut plus résister désormais et au milieu des rivalités des peuples européens, luttant à l'envi pour se faire les metteurs en œuvre d'une transformation, dont chacun se promet de gros bénéfices et qui aura en tout cas d'immenses conséquences politiques et économiques?
Les changements qui se préparent dans le Céleste Empire seront la dernière phase de ce phénomène général de la rénovation du nord et de l'est de l'Asie, commencée par l'évolution du Japon et le développement des possessions sibériennes de la Russie. Ces deux ordres de faits sont d'une grande importance par eux-mêmes, outre qu'ils constituent deux des principaux facteurs du problème chinois, que ce sont eux qui l'ont posé si vite, qu'ils joueront un rôle capital dans sa solution. C'est pourquoi nous les étudions d'abord. La Sibérie est aujourd'hui reliée au reste du monde par un chemin de fer qui la traversera bientôt de part en part. Le Transsibérien n'avait pas été conçu pour elle ; ses promoteurs le considéraient avant tout comme un outil politique et stratégique, comme un levier puissant pour l'action russe en Extrême-Orient. Mais le vaste pays qu'il parcourt de l'Oural à l'Amour et au Pacifique, se trouve posséder un sol fertile et d'immenses richesses minérales; ouvert aujourd'hui à la civilisation, muni d'une bonne voie de communication avec l'Europe, il deviendra l'un des plus riches domaines de la race blanche. Déjà les émigrants s'y précipitent à raison de 200 000 par an. La colonisation russe a ses avantages
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et ses faiblesses; nous nous sommes efforcé de faire avec justice la part des unes et des autres ; mais nous avons particulièrement insisté sur ce chemin de fer transsibérien, construit avec tant de décision et de rapidité, qui va permettre à la Russie de faire sentir en Extrême-Orient, à deux mille lieues de son centre, tout le poids de sa puissance.
Le Japon offre au monde le spectacle extraordinaire d'un peuple abandonnant une civilisation qui a été la sienne pendant douze siècles, pour adopter celle d'une autre race. Contrairement à la Chine, il n'a pas attendu que d'autres vinssent le transformer; il s'est imposé la tâche de se renouveler de lui-même. Cette tentative n'a longtemps rencontré que des sceptiques et éveillé que des sourires. Depuis la guerre sino-japonaise il n'en est sans doute plus ainsi et il a fallu ouvrir les yeux à l'évidence du développement économique et militaire de l'Empire du Soleil-Levant; bien des gens ont pourtant encore quelque peine à croire à la durée et à la profondeur de sa transformation. Sans nous dissimuler que l'œuvre prodigieuse qui s'y est accomplie contient quelques parties hâtives, que l'imitation de l'Europe a été parfois poussée à l'excès, qu'elle s'est portée même sur des points où il aurait mieux valu rester fidèle aux traditions nationales, nous croyons, comme nous le disait un des Japonais les plus instruits que nous ayons rencontré, que le grand vent d'Occident qui souffle sur ce pays est définitivement établi. Les raisons de notre conviction, nous les trouvons aussi bien dans l'observation du Japon actuel que dans les leçons de son passé. Là où les changements ont été poussés trop loin, certaines scories inassimilables et d'ailleurs non essentielles seront éliminées, mais la partie maîtresse de l'œuvre demeurera et le Japon nouveau en sortira, senblableà l'Europe parle côté scientifique et matériel de ia civilisation, profondément modifié et rapproché de
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l'Occident, quoiqu'en différant encore, au point de vue social et moral. Nous avons confiance en un mot dans l'avenir de ce peuple si énergique, s'il ne dédaigne pas trop tôt les leçons de ses maîtres et si, fier de s'appeler « la Grande-Bretagne de l'Extrême-Orient », il ne se laisse pas entraîner aux folies mégalomanes qui, quel qu'en puisse être le résultat immédiat, amèneront peutêtre la chute de la Grande-Bretagne de l'Occident.
L'étude du problème chinois lui-même clôt ce volume. Nous nous sommes efforcé, après avoir observé les deux redoutables et proches voisins du Céleste-Empire, de noter les principaux traits de la situation où il se trouve aujourd'hui : ses dehors d'abord; le détestable gouvernement auquel le soumet la classe toute-puissante, figée dans son stérile orgueil, incurablement routinière et hostile au progrès, des lettrés; puis, contrastant avec la décrépitude de ce gouvernement, la vitalité du peuple dont les défauts incontestables sont compensés par une endurance, une persévérance, une habileté commerciale de premier ordre; l'attitude de ce peuple en face des Européens et de leur civilisation, le rôle joué jusqu'à présent par ceux-ci, le commerce qu'ils font dans les ports, les débuts, tout récents, dans ces mêmes ports de la grande industrie; les concessions d'entreprises variées accordées depuis quatre ans à ces Européens qui sortent aujourd'hui des quelques hectares où ils étaient parqués en de rares points de la côte ou des rives du Yang-tsé, qui cessent de s'adonner au pur et simple commerce pour entreprendre une véritable colonisation en appliquant à la mise en valeur des richesses de la Chine les méthodes occidentales; enfin l'inquiétant tableau des rivalités des puissances autour de cet Empire décrépit auquel nul n'ose toucher trop fort de peur de le voir s'effriter et d'en manquer les plus beaux morceaux, mais dont chacun rêve de s'attribuer la meilleure part.
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Quelle sera la solution du problème chinois? Nous ne prétendons pas l'indiquer, d'autant qu'elle ne dépend pas des faits qui s'accomplissent en Extrême-Orient seuls. Chacune des puissances qui voudrait le résoudre à son profit a des intérêts sur des points très divers du globe, et les événements qui se passent en des pays bien éloignés de l'Asie orientale y font sentir leur contrecoup. C'est ainsi que la situation de la Grande-Bretagne en Extrême-Orient est devenue beaucoup moins forte depuis six mois. Tandis que l'ombre projetée par le Transsibérien qui n'est pas encore fini s'étend déjà sur la Chine et que la crainte du Tsar s'accroît tous les jours à Pékin, les folies de l'Angleterre dans l'Afrique du Sud lui lient les mains et lui font perdre, sans espoir de compensation sérieuse, l'empire de l'Asie. A Pékin même on semblerait tenté, lorsque la peur delà Russie n'est pas trop dominante, de confier au Japon plutôt qu'à une puissance européenne le soin de rendre un peu de vie à la Chine, s'il est possible encore. Mais le Japon ni la Russie, malgré l'avantage politique que leur donne leur position géographique, ne sont en état de fournir les capitaux que nécessite la régénération du Céleste Empire; pour cela il faut faire appel aux nations riches de l'Europe occidentale, à la France, à l'Allemagne et aussi aux États-Unis. Tandis que la jeune industrie germanique se développe rapidement en Extrême-Orient, aux dépens quelquefois de l'industrie anglaise, l'Union américaine y affirme chaque jour davantage son extraordinaire puissance d'expansion économique. Devenus les voisins politiques de la Chine, plus riches en capitaux et plus énergiques que les Russes, capables de créer lorsqu'ils le voudront une marine de premier ordre, les Américains semblent destinés à conquérir en Extrême-Orient la primauté économique et seuls, peutêtre, ils pourraient contrebalancer un jour l'influence politique de l'Empire des Tsars. Notre pays enfin, ne
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peut pas appuyer son action à l'est de l'Asie sur des bases aussi fortes que la Russie, la Grande-Bretagne ou les États-Unis; il n'a pas non plus l'activité commerciale de la jeune Allemagne; mais il dispose d'autre part, grâce à ses missionnaires, d'un facteur moral qu'aucun de nos rivaux ne possède, et pourrait aussi par sa puissance financière jouer un rôle des plus profitables dans cette rénovation de l'Asie, quelque forme qu'elle prenne au point de vue politique.
Mars 1900.
Pierre Leroy-Beaulieu.