‹ La rénovation de l'AsieChapitre 3 sur 77 · PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Depuis qu'a paru, il y a quelques mois, la première édition de ce livre, la question d'Extrême-Orient a recommencé de préoccuper le monde de la façon la plus grave et la plus immédiate. Des événements tragiques se sont passés en Chine. La faction la plus violemment réactionnaire de la Cour de Pékin, se saisissant du pouvoir et prenant la tête d'un mouvement pour l'extermination des étrangers, l'armée régulière faisant cause commune avec les adhérents fanatiques des sociétés secrètes, les ministres du monde entier assiégés, sinon massacrés, dans leurs légations, les faibles troupes dont l'Europe peut disposer à cette distance obligées d'attendre l'arrivée de renforts longs à venir, pour venger au moins des atrocités qu'on n'a pu empêcher, l'inconnu le plus redoutable pesant sur la solution de cette crise, telle est la situation dans l'Empire du Milieu au moment où nous écrivons.

Ces événements ne sauraient nous surprendre beaucoup. Nous insistons à plusieurs reprises dans cet ouvrage sur la nécessité de procéder avec ménagement dans l'introduction du progrès en Chine, si l'on veut éviter une explosion d'où pourrait résulter l'effondrement de ce vieil édifice vermoulu, désastre redouté par tous. Or ce sont les imprudences de l'Europe depuis trois ans qui ont amené les récentes tragédies, et celles-ci menacent d'avoir des conséquences plus redoutables encore.

L'occupation de Kiao-tchéou par l'Allemagne, puis d'autres points du littoral par les diverses puissances, la constitution

PRÉFACE

de sphères d'influence ont alarmé les classes gouvernantes, lettrés et Mandchoux, qui y ont vu les signes précurseurs d'un partage et tiennent beaucoup sinon à leur patrie, du moins à leurs prébendes et à leurs privilèges et aussi à leurs usages et à leurs traditions. Les trop nombreux travaux entrepris partout à la fois pour construire des chemins de fer ou rechercher des mines, sans ménager les superstitions des indigènes, l'invasion d'ingénieurs et de contremaîtres étrangers aux allures prépotentes ont irrité le peuple et préparé le terrain aux agitateurs, lettrés sans place et agents des sociétés secrètes, qui fourmillent partout. Au sein de la dynastie régnante, d'origine étrangère, usée et chancelante, qui n'ignore pas que toute concession faite aux étrangers est exploitée contre elle et que le meilleur moyen de regagner du prestige est au contraire de se poser en adversaire des Occidentaux, on a vu d'un bon œil des mouvements populaires qu'il eût pu être d'ailleurs dangereux de réprimer trop brusquement; des éléments de plus en plus violents, comme il arrive toujours en temps de crise, ont pris le dessus à la cour; ç'a été d'abord l'Impératrice, puis le prince Tuan qui a jeté tous les masques.

Telle est la genèse de la situation actuelle. Qu'en peuvent être les conséquences? La plus grave des questions qui se posent est celle-ci : les troupes des puissances trouveront elles en entrant dans Pékin un gouvernement avec qui traiter? S'il n'en était pas ainsi, si les chefs du mouvement anti-étranger parvenaient à emmener dans l'intérieur l'Empereur (ou son successeur, s'il est mort) et l'Impératrice, que pourraient les alliés? Lancer une expédition au cœur de la Chine, à deux ou trois cents lieues des côtes, c'est une entreprise qui coûterait tant d'hommes, de temps et d'argent, qui aurait tant de chances d'échouer, qu'on ose à peine y songer. Voudrait-on organiser un gouvernement provisoire à Pékin? Quel prestige aurait-il, nommé par les Diables d'Occident? En admettant que certains des vice-rois qui ont semblé séparer leur cause de celle de la Cour de Pékin veuillent bien lui obéir, ne verrontils pas eux-mêmes tels de leurs subordonnés, de leurs administrés se révolter. Ce serait alors le chaos, l'anarchie absolue, comme il pourrait arriver encore si l'on se trouvait en face de plusieurs compétiteurs à l'Empire, auquel cas celui qui serait

1. La situation de la dynastie mandchoue en Chine n'est pas sans analogie à ce point de vue avec celle du shogounat au Japon il y a quarante ans. Mais au Japon, le shogounat disparu, il restait le divin Empereur, dont le prestige couvrait toutes les réformes; en Chine après la dynastie, il ne resterait que le chaos.

PREFACE

reconnu par l'Europe se verrait conférer ainsi, aux yeux de la masse, un vrai brevet d'usurpateur.

Si, comme nous voulons l'espérer, d'aussi désastreuses hypothèses ne se réalisent pas et qu'on parvienne à traiter avec un gouvernement, peu ou point contesté, il ne faudra pas croire qu'on ait échappé à tout péril. Il sera nécessaire de prendre des garanties contre le retour de pareilles violences. On pourra peser d'abord sur le choix des gouvernants, avec discrétion cependant, pour éviter de paraître constituer de toutes pièces un gouvernement, ce qui lui retirerait d'avance tout prestige. Il importera ensuite de maintenir à Pékin comme à Tien-tsin et à Takou une garnison européenne pendant de longues années; c'est la seule manière de faire sur la Cour et sur la populace de la capitale une impression durable.

Ayant ainsi affirmé sa force au centre, il conviendrait qu'on se gardât avec le plus grand soin de faire quoi que ce soit qui pût troubler l'ordre dans les provinces et porter atteinte à l'autorité ou au prestige d'un gouvernement dont les causes de faiblesse sont déjà multiples. Si, en guise de compensation pour les assassinats et les pertes matérielles qui ont signalé et signaleront sans doute encore la période révolutionnaire que nous traversons, on exige encore des concessions de mines, de chemins de fer ou autres, on se prépare de nouvelles et inextricables difficultés. Une entente internationale, en vertu de laquelle toutes les puissances s'engageraient à n'appuyer aucune demande de concession en Chine pendant trois ou cinq ans au moins, jusqu'à ce que la plus grande partie des 10,000 kilomètres de chemins de fer actuellement concédés soit ouverte à l'exploitation, serait le meilleur moyen d'assurer la tranquillité en Extrême-Orient et permettrait, du reste, en même temps, au public européen de voir ce que valent les affaires chinoises avant d'y engager de nouveaux fonds. Nous n'en espérons pas tant. Nous souhaitons du moins que chaque pays individuellement ait la sagesse de comprendre qu'il faut procéder graduellement en Chine et que le meilleur moyen de faire accepter aux Célestes les innovations réelles que nous voulons leur apporter, c'est de leur permettre de se rendre peu à peu compte de leurs avantages, non de leur infliger partout à la fois les désagréments qu'entraîne pour eux la période des travaux de construction. Si l'Europe ne se décide à laisser quelque répit à la Chine, la Chine n'en laissera pas non plus à l'Europe, qui s'en repentira.

20 Juillet 1900.

TABLE DES MATIÈRES

Page 1