CHAPITRE II
La terre sibérienne et ses habitants.
La Sibérie est le prolongement de la Russie d'Europe. — ■ Ressemblances d'aspect et de climat entre les deux pays. — Insignifiance des populations indigènes, surtout à l'Ouest. — Facilités qui en résultent pour la colonisation. — Immense majorité de l'élément russe dans toute la zone agricole et dans l'ensemble du territoire. — Les éléments indigènes : tribus polaires en décroissance; populations mongoles à croissance plus lente que celle des Russes; immigrés asiatiques dans l'est de la zone cultivable. — Éléments hétérogènes venus d'Europe : les Juifs; les Raskolniks.
Lorsqu'après avoir franchi, dans de jolis vallons boisés, les chaînes de collines s'élevant sur les gradins successifs d'un plateau, qu'on appelle les monls Oural, on se retrouve à Tchéliabinsk dans la grande plaine, on a peine à croire que l'on a parcouru depuis Moscou deux mille kilomètres de chemin de fer, tant le paysage qu'on a devant les yeux ressemble à celui de la Russie du centre, des gouvernements de Toula ou de Riazan. Au milieu d'espaces découverts et herbus, semés de boqueteaux de bouleaux d'une verdure délicate, on aperçoit de loin en loin la tache grise d'un village aux maisons de bois, entouré de quelques champs.
La seule différence avec la Russie centrale, c'est que le bouleau domine ici d'une manière tout à fait exclusive — de l'Oural à l'Obi, pendant quatre cents lieues de pays absolument plat, je n'ai pas vu d'autre arbre; — c'est aussi que les fleurs sauvages, au milieu desquelles se distingue le Kaborski tchaï, aux longues fusées roses ressemblant à la digitale, cher aux contrefacteurs de thé, sont particulièrement nombreuses et belles; c'est enfin et surtout que les lieux habités et les cultures sont plus rares. Néanmoins, sur une terre si semblable à la terre russer on ne s'étonne pas que l'homme russe s'établisse volontiers : l'hiver est un peu plus long et plus froid, l'été un peu plus chaud, les moustiques sont beaucoup plus nombreux, mais le sol est moins occupé et le paysan n'y est plus resserré dans les quelques hectares qu'on a alloués à son père lors de l'abolition du servage et qu'il a fallu partager avec ses frères. Si l'on rencontre si peu de villages en suivant le premier tronçon du Transsibérien, c'est qu'il passe un peu au sud de la région colonisée, qu'il effleure même la steppe insuffisamment arrosée que les Kirghizes parcourent avec leurs troupeaux. Aussi aperçoit-on parfois dans la plaine leurs gourbis circulaires et même leurs tentes et voiton souvent aux stations de ces nomades aux yeux noirs bridés, au teint jaune, à la tête rasée, qui jettent une note sombre au milieu des moujiks blonds, dont la surabondante chevelure retombe sur leur traditionnelle chemise rouge. Un peu plus au nord ou à l'est, après qu'on a passé l'Obi, les Kirghizes disparaissent à peu près complètement, bien que la ville de Tomsk ait encore une mosquée, la plus septentrionale du monde.
Des évaluations remontant à 1893 fixaient à 90 000
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le nombre de ces Tartares, dont la majorité professent l'islamisme, mais dont quelques-uns sont russifiés et devenus orthodoxes, tandis que d'autres sont restés païens; un petit nombre d'entre eux sont sédentaires et habitent les villes; en outre, quelque 20 000 Mongols, dits Kalmycks, habitent les montagnes de l'Altaï. Dans le nord se trouvent quelques autres aborigènes d'un type très inférieur : 40 000 Ostiaks, de race finnoise, presque exclusivement chasseurs et pêcheurs aujourd'hui, qui ont eu autrefois quelque civilisation, mais qui, repoussés peu à peu par les Russes vers des pays de plus en plus froids et stériles, ont dégénéré et sont décimés par l'alcoolisme et les autres fléaux que le contact de races supérieures apporte d'habitude aux peuples primitifs; plus loin encore, à la limite des forêts et des toundras toujours gelées, errent avec leurs rennes les tribus polaires des Samoyèdes, que l'aridité de leur pays et la rigueur de son climat ont soustraits à l'influence des Européens, mais qui ne sont qu'une vingtaine de mille et ne sauraient croître beaucoup en nombre dans les conditions défavorables où la nature les a placés. En face de ces 150 000 indigènes, 200000 au plus, en admettant que les évaluations que nous ve ions de citer soient un peu inférieures à la réalité, les Russes, auxquels la zone agricole appartient presque exclusivement, forment à peu près les dix-neuf vingtièmes des 3 356 000 habitants de la Sibérie occidentale, qui contient elle-même les trois cinquièmes de la population totale de la Sibérie.
La partie du gouvernement de Tobolsk qui offre des ressources sérieuses est formée d'une bande assez étroite entre les forêts marécageuses du nord et les steppes desséchés du sud. A Tomsk, la zone culti-
vable est plus large; dès qu'on passe l'Obi, le pays change de caractère, se relève en coteaux et se creuse en vallons, assez mollement encore et sans que le roc apparaisse jamais sous l'épaisse couche de terre végétale; les arbres sont plus beaux, aux bouleaux se mêlent quelques pins d'abord, puis des sapins et des cèdres de Sibérie; tantôt ces arbres forment un bois continu, tantôt, croissant à quelque distance les uns des autres ou èclaircis artificiellement pour fournir des traverses ou du bois à brûler au chemin de fer, ils s'espacent au milieu de l'herbe haute, toujours semée de magnifiques fleurs et donnent à la contrée l'aspect d'un parc qui réjouit les yeux après la traversée de l'uniforme steppe de Barabinsk et de ses bois de bouleaux rares et chétifs. Le plateau de 250 à 300 mètres d'altitude qui s'étend entre les deux rivières Tomi et Tchoulym, affluents de l'Obi, est de nouveau presque horizontal, mais la végétation y reste variée; plus à l'est encore les chaînes de collines s'élèvent, les rivières coulent dans des lits encaissés; sur les berges, des rochers se montrent à nu et rompent un peu la monotonie de la trop uniforme verdure qui couvre la grande plaine de l'ouest. La vallée de l'Iénisséi, où l'on descend par des croupes bien cultivées, est dominée à l'est par de véritables montagnes, et le magnifique fleuve, clair et rapide, de mille mètres de large, forme un agréable contraste avec les rivières plus occidentales qui roulent paresseusement des eaux toujours boueuses.
L'Iénisséi passé, les plaines ne se trouvent plus qu'au nord dans la zone glacée des toundras, et la région habitable est un pays de collines et de forêts; la grande route postale qui traverse de l'ouest à l'est,
RÉNOVATION DE l'aSIE. 2
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de Tioumen, au pied de l'Oural, à Striétinsk sur l'Amour, toute la Sibérie, franchit presque perpendiculairement le cours des rivières qui se dirigent toutes vers le nord, s'élève sur les hauteurs pour redescendre de deux ou trois cents mètres dans les vallées, au milieu d'une muraille presque ininterrompue de grands pins de Sibérie, au tronc rouge, à la verdure sombre, et de magnifiques mélèzes aux teintes plus claires, aux formes plus régulières, tout prêts à faire des mâts de navires ; des sapins, des cèdres dont les pommes contiennent de petites noisettes que les Sibériens récoltent et qu'ils grignotent sans cesse, se montrent de temps à autre, mais les bouleaux n'apparaissent plus qu'à la lisière des bois. Sur les bords des rivières les plus importantes s'élèvent de petites villes, et tous les vingt ou trente kilomètres, se succèdent des villages entourés de quelques cultures qui forment au milieu de ces immenses forêts de bien insignifiantes clairières. C'est, cependant, le long de la grande route, de la vallée de l'Iénisséi et du cours de deux ou trois autres rivières que presque toute la population est concentrée dans la Sibérie centrale, l'élément russe du moins, qui forme là encore la grande majorité : sur les 570000 habitants du gouvernement de l'Iénisséi, on ne compte qu'une cinquantaine de mille indigènes, vivant en majorité dans les toundras et les forêts du nord. Dans le gouvernement plus oriental d'Irkoutsk, la proportion de ceux-ci, déjà beaucoup plus forte, n'atteint cependant que vingt pour cent : près de cent mille Bouriates, mi-pasteurs, mi-agriculteurs, Mongols de race et bouddhistes ou plutôt lamaïtes de religion, y vivent sur les pentes des monts Sayan, près de la frontière chinoise, et quelques autres tribus d'origine diverse errent encore
dans cette province, que peuplent en tout 500 000 habitants..
A Test du grand lac Baïkal, qui s'étend en croissant sur sept cents kilomètres de longueur contre cinquante à cent de largeur seulement et dont les rives montagneuses, rappelant celles des lacs d'Ecosse, forment à peu près la seule partie vraiment pittoresque de la Sibérie, on se trouve déjà dans une contrée qui eut avec la Chine des rapports suivis : la Transbaïkalie fournissait autrefois aux fauconniers des empereurs de Pékin leurs meilleurs oiseaux; aujourd'hui, c'est encore vers le Thibet, tributaire de l'Empire du Milieu, que se tournent les regards des nombreux sujets bouddhistes que compte la Russie en Transbaïkalie. Tout le district de Verkhné-Oudinsk comprenant le bassin du principal affluent du Baïkal, la Selenga, est parfois et fort justement appelé la Mongolie russe. Au sommet de la chaîne de l'Ahmar Daban qui domine le Baïkal, j'ai vu pour la première; fois un arbre fétiche, portant à toutes ses branches des chiffons multicolores, et au pied des pentes orientales j'ai trouvé un monastère de lamas. Les plateaux couverts de steppes marécageuses et de maigres bois qui s'étendent plus au nord et d'où descendent les premières eaux du Vitim, tributaire delà Lena, étaient inhabités avant l'arrivée des Russes et contiennent aujourd'hui quelques villages de pauvres moujiks; dans la partie de la Transbaïkalie qui s'incline vers l'Amour se rencontrent de nouveau des populations mêlées. Avant l'annexion de toute la rive droite et de la vallée inférieure du fleuve par la Russie, toute cette province formait une sorte de marche militaire; aujourd'hui encore elle est qualifiée non de « gouvernement », mais d'oblaste, comme les autres territoires
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de l'Amour, ce qui indique qu'elle est soumise au régime militaire et que toute son administration est concentrée entre les mains d'un général gouverneur. De ses 670 000 habitans un tiers est formé d'indigènes, un autre tiers de paysans ou d'habitants de ses tristes petites villes, un autre de cosaques, qu'on ne distingue guère des paysans qu'à la bande jaune qui orne leur casquette et leur pantalon; en échange d'exemptions d'impôts, ils sont soumis à des obligations militaires particulières; mais le nom qu'ils portent ne paraît pas leur avoir donné toutes les qualités de leurs homonymes de la Russie d'Europe, et ils ne font pas, sous les armes, une brillante figure.
Les deux territoires qui ont été annexés en 1858 à l'empire des Tsars aux dépens de la Chine, la province de l'Amour et la partie méridionale, la seule qui ait quelque valeur, de la province du littoral, sont encore à peine peuplés; ils l'étaient bien moins encore avant l'arrivée des Russes, et ne comprenaient guère qu'une dizaine de mille Mandchoux et à peu près autant d'indigènes, pasteurs et surtout chasseurs et pêcheurs, de diverses tribus. Les Mandchoux sont restés et ont prospéré, les autres peuplades paraissent s'éteindre peu à peu ; vingt ou trente mille immigrants chinois et coréens sont arrivés, surtout aux environs de Vladivostok; cela n'empêche pas les immigrants russes de former encore les cinq sixièmes des 112000 habitants de la province de l'Amour et plus des deux tiers des 214000 de la province du Littoral ; encore 30000 des indigènes de celle-ci vivent-ils dans les régions arctiques, que les blancs leur abandonnent volontiers, et le territoire nouvellement acquis sur la Chine compte-t-il au moins 140 000 Russes sur 175 000 habitants; il est vrai que cette forte pro-
portion est due en partie aux troupes, chaque jour plus nombreuses, qu'on y accumule depuis que la guerre sino-japonaise a si profondément modifié la situation de l'Extrême-Orient.
Le tableau ci-dessous indique, d'après des données officielles (recensement du 28 janvier 1897), la superficie et la population totale des neuf provinces sibériennes. On y a joint l'évaluation de la population indigène et celle de la superficie de la zone agricole, d'après des sources qui paraissent dignes de foi l. En ce qui concerne l'étendue de la zone cultivable, qui ne saurait évidemment être appréciée d'une manière bien exacte, nous y avons englobé toutes les régions où la température moyenne de la période de végétation est supérieure à 12 et permet ainsi la culture des céréales ; il va sans dire qu'il s'y trouve, comme en maint autre pays, des espaces que la nature du sol ou parfois, dans l'ouest, l'insuffiance des pluies, rend stériles.
Superficie Indigènes en Population et immigrés
kilomètres carrés. totale. asiatiques.
Tobolsk
Tomsk
Iénisséi
Irkoutsk
Iakoutsk
Transbaïkalie .
Amour
Littoral
IledeSakhalin.
45 ooo ;
Superficie de la zona agricole.
i. Notamment l'ouvrage : The industries of Russia. Vol. V, Siberia and the Great Siberian Railway, publié par le gouvernement russe à l'occasion de l'Exposition de Chicago; F Annuaire commercial et industriel de la Sibérie, édité à Tomsk; en outre, diverses autres publications géographiques.
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La région méridionale agricole de la Sibérie est donc, contrairement aux contrées glacées qui s'étendent au nord, habitée surtout par des immigrants venus d'Europe. La proportion de ceux-ci, très forte dans la pariie occidentale, décroît en même temps que la densité de la population quand on s'avance vers l'est, mais elle reste toujours supérieure aux deux tiers et, dans l'ensemble, dépasse les neuf dixièmes : des cinq millions de personnes qui vivent sur cette longue bande de terre, plus de quatre millions et demi sont d'origine européenne. Cependant les indigènes, de race mongole ou turque, fort supérieurs aux pauvres tribus de chasseurs et de pêcheurs qui errent dans les zones septentrionales, ne diminuent pas en nombre, mais continuent à s'accroître, quoique moins rapidement que les Russes, que vient renforcer chaque jour une abondante immigration. Entre les deux éléments, les relations sont excellentes : le préjugé de couleur, qui est si intense chez les Anglo-Saxons, qui se développe si vite chez tous les Occidentaux, dès qu'ils font un séjour prolongé dans des pays habités par des hommes d'autre race, ce préjugé ou ce sentiment, de quelque nom qu'on veuille l'appeler, n'existe à aucun degré chez les Russes, peut-être parce qu'ils sont eux-mêmes plus proches des Orientaux et ont toujours été habitués à leur contact. La question de religion, qui est assurément un obstacle à la fusion des immigrés orthodoxes et des indigènes musulmans ou bouddhistes, n'en est pas un à leurs bons rapports.
Le peuple russe — nous ne disons pas le gouvernement— est essentiellement tolérant; il tient à sa foi, mais il admet que chacun ait le droit d'adorer Dieu comme il l'entend. Les mosquées qui s'élèvent
dans maintes villes sibériennes à côté des églises, les lamaseries et les pagodes de la Transbaïkalie ne l'offusquent en aucune manière. J'ai vu, en allant de Tchéliabinsk à Omsk, le métropolite de cette dernière ville, qui se trouvait dans le train, descendre à une station de son wagon spécial pour aller examiner une église en construction et bénir la foule des moujiks, tandis qu'à cinquante pas de lui cinq voyageurs tartares étendaient à terre un tapis et, se tournant vers la Mecque, faisaient leur prière musulmane; des paysans qui venaient d'accourir pour baiser les mains du prélat les regardaient sans la moindre apparence d'hostilité ni de moquerie. En aurait-il été ainsi dans l'Europe occidentale, il y a quelques siècles, lorsque les couches populaires en étaient au même degré de développement intellectuel que ces moujiks? Je ne le crois pas, et les dissidents auraient sans doute agi prudemment en se tenant plus à l'écart. Le gouvernement russe lui-même laisse la plus grande liberté à ses sujets asiatiques en matière religieuse : l'origine de son intolérance en Europe est en grande partie politique et, s'il vaut mieux être à ses yeux bouddhiste ou musulman que catholique ou protestant, c'est qu'il voit aujourd'hui dans ces infidèles plus de futurs sujets — ou, au moins, de protégés — que d'ennemis dangereux, tandis que les membres des autres confessions chrétiennes sont des descendants d'anciens adversaires ou d'insurgés, des gens qui contribuent à répandre dans l'Empire les idées libérales de l'Occident et ne sauraient avoir pour l'autocratie le même respect que les orthodoxes.
La colonisation de la Sibérie a été accomplie par les seuls sujets du Tsar, et les étrangers européens sont infiniment peu nombreux. De l'Oural au Paci-
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fique, il s'en trouve tout au plus quelques centaines, dont une assez grande proportion de Français. Je fus fort surpris à la petite gare de Sokour, sur le chemin de fer de Sibérie, à neuf lieues au delà de l'Obi, quand un compagnon de voyage, descendu avant moi du train pour prendre l'habituel verre de thé des stations russes, se retourna pour m'appeler : « Venez donc, me dit-il, le buffet est tenu par une de vos compatriotes ». C'était bien une Française, une simple paysanne mariée à un Bessarabien et venue en Sibérie depuis une année seulement, après en avoir passé plusieurs dans la Russie du sud ; elle avait un peu perdu l'habitude de s'exprimer en français sans avoir appris à parler très bien le russe, et semblait apprécier médiocrement sa nouvelle résidence; son buffet se distinguait, par un certain goût dans l'arrangement, de ceux que j'ai vus aux autres stations, quoiqu'ils fussent tous assez proprement tenus. Un peu plus loin, dans une grande ville cette fois, à Tomsk, j'ai rencontré une autre Française dans une librairie dont l'enseigne portait Frantzouskyi Magasine, « magasin français ». J'ai trouvé de même dans presque toutes les villes de la grande route de poste : à Irkoutsk, à Blagoviechtchensk, à Khabarovsk, à Vladivostok, quelques-uns de nos compatriotes, établis là parfois depuis trente ans et exerçant les métiers les plus variés, avec une préférence marquée pour celui de photographe.
Aujourd'hui que la Sibérie commence à s'ouvrir et que le moment est proche où le chemin de fer permettra d'en exploiter les ressources, les étrangers s'y font voir en plus grand nombre, et plus d'un ingénieur est déjà venu y étudier les gisements miniers. Mais dût-il se trouver à l'avenir dans ce pays quelques
hommes spéciaux d'origine étrangère dirigeant des établissements, cela ne saurait altérer le caractère véritable de la colonisation de l'Asie russe, qui est d'être une œuvre essentiellement nationale pour laquelle le concours d'autres peuples n'a été ni recherché ni offert.
Au point de vue ethnique, comme au point de vue géographique, la Sibérie est donc un prolongement de la Russie d'Europe, on pourrait même dire de la Grande -Russie. Il y a bien quelques éléments hétérogènes, les mêmes qu'on rencontre en Russie d'Europe, introduits le plus souvent malgré eux, des Polonais, des Allemands des provinces baltiques, descendants d'exilés ou exilés eux-mêmes : aussi trouve-t-on dans chacune des trois ou quatre grandes villes, à Omsk, à Tomsk, à Krasnoiarsk, à Irkoutsk, des églises catholiques et luthériennes. On rencontre des synagogues même dans les villes secondaires, et, jusque dans les villages, Israël a ses représentants;, la petite ville de Kaïnsk, entre Omsk et l'Obi, a mérité par la quantité de Juifs qui y habitent le nom de Jérusalem de la Sibérie. Enfin, l'on compte certainement plus de cent mille raskolniks, adhérents des diverses sectes dont l'origine remonte à la réforme de la liturgie orthodoxe par le patriarche Nikon au xvne siècle 1 ; mais c'est là un élément sorti des entrailles mêmes du peuple russe. Ils sont répandus à travers toute la Sibérie : dans la province de l'Amour, ils formeraient, dit-on, plus du dixième de la popula tion, et la Transbaïkalie est ensuite leur principal centre; beaucoup y ont été déportés au siècle dernier,
1. D'après des statistiques remontant à cinq ans en arrière et ne comprenant ni le gouvernement de Tobolsk ni celui d'Irkoutsk, il y aurait 83 000 raskolnihs en Sibérie.
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leurs descendants vivent en paix aujourd'hui et appartiennent surtout à une curieuse secte qui pousse l'amour de la tempérance et l'horreur des innovations jusqu'à s'abstenir non seulement de boissons alcooliques, mais de thé. Aujourd'hui encore, on punit de l'exil en Sibérie les membres de certaines sectes étranges, comme celle des eunuques, qui sont confinés dans un village du territoire d'Iakoutsk en pleine toundra. Selon la croyance de ces excentriques sectaires, qui adorent Napoléon comme une réincarnation du Messie, c'est sur les bords du lac Baïkal que dort le héros en attendant qu'il vienne, à la tête d'une innombrable armée, établir le règne de Dieu sur le monde entier. En laissant de côté ces sectes extrêmes, on s'accorde à dire que les raskolniks jouissent de l'estime générale, qu'ils sont sobres et laborieux et constituent l'un des éléments les meilleurs et les plus prospères de la population.