CHAPITRE III
La Sibérie agricole et les populations rurales.
Prépondérance énorme de la population rurale et paysanne en Sibérie. — Les moujiks sibériens; leur rudesse et leur état de culture primitif. — Ressources que leur procure le transit de la grande route postale. — Bonne qualité de beaucoup de terres, mais état arriéré des méthodes agricoles. — Divers modes cle tenure du sol. — Épuisement précoce des couches superficielles; médiocrité et irrégularité des rendements des céréales. — Variations énormes des prix. — Nécessité et difficulté d'améliorer les procédés agricoles. — Inconvénients de l'absence totale de grande propriété progressive en Sibérie.
Les indigènes, les étrangers et les schismatiques mis à part, nous voici en face de la masse russe et orthodoxe. Dans ce pays, qui ressemble à la Russie, mais en accuse davantage tous les caractères, l'immensité, l'isolement, la rudesse et la longueur de /'hiver, la monotonie des plaines sans horizon et des grandes forêts, les traits distinctifs de la population semblent s'être exagérés aussi.
Plus encore qu'en Russie, elle est essentiellement rurale — l'exploitation des placers aurifères est la seule industrie qui ait acquis quelque importance, et elle emploie peu de monde, relativement aux pro-
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ductifs résultats qu'elle donne, — plus encore qu'en Russie l'élément rural, qui comprend les neuf dixièmes des habitants, est un bloc compact de paysans, car en Sibérie la grande propriété n'existe pas. Les quelques nobles dont la statistique accuse la présence sont des fonctionnaires dont les biens se trouvent de l'autre côté de l'Oural, et les seules gens riches du pays sont des marchands des villes qui, en dehors de leur commerce, sont souvent intéressés dans des entreprises de mines d'or et peuvent bien avoir quelque maison de plaisance à la campagne, mais ne s'occupent pas d'agriculture. Des concessions de terre et des ventes ont été faites, en petit nombre, au milieu du siècle, à des particuliers; ceux-ci ont délaissé complètement ces domaines ou les ont loués à des moujiks, sans s'en occuper davantage; l'étendue totale, même en y joignant les biens de mainmorte, en est, du reste, relativement insignifiante, et toute la terre, ou peu s'en faut, est aux mains de l'État, ou des petits cultivateurs, qui sont eux-mêmes considérés, non comme propriétaires, mais comme usufruitiers de la couronne.
Ces paysans vivent presque tous, comme en Russie, dans des villages ou des hameaux; les maisons isolées sont très rares, l'agglomération étant une conséquence à peu près forcée du système de la propriété communale collective qui prévaut presque partout dans les domaines du Tsar. Un village sibérien, comme on peut s'y attendre, ressemble fort à un village russe : de chaque côté de la route se succèdent, en longues files de plusieurs centaines de mètres, les maisons noires en bois, séparées les unes des autres par des cours où se trouvent des étables, un ou deux hangars, et sur lesquelles ouvrent les portes des habitations.
Sur la teinte sombre et triste des façades en poutres non équarries et des palissades en planches des cours, tranchent seulement les boiseries saillantes, le plus souvent peintes en blanc, des petites fenêtres et, parfois, le ton frais d'une isba neuve que lès intempéries d'une ou de deux années ne tarderont pas à rendre semblable à ses voisines. Ce morne ensemble n'est un peu égayé que dans les bourgades de quelque importance, que l'absence de rues latérales fait s'allonger démesurément sur plusieurs kilomètres, mais qui possèdent une église de briques aux coupoles vert clair, aux murs recouverts d'un crépi éblouissant. Les chapelles de la plupart des villages ne sont pas si imposantes et une croix distingue seule des autres isbas ces pauvres lieux de prière où, de loin en loin, un pope vient dire une messe.
Tout cela a l'air rude, plus rude encore qu'en Russie d'Europe, peut-être à cause de ces maisons, qui ne sont plus en planches, mais en poutres brutes, à la façon des log-houses du Far-West américain, peutêtre à cause de l'aspect sauvage des animaux qui errent sur la route, des chiens à mine de loups, des porcs noirs qui ressemblent à des sangliers. Et cependant le paysan sibérien a plus d'aisance, je crois, que le paysan russe; ses isbas sont plus spacieuses, quoique sept, huit et dix personnes s'entassent souvent dans deux ou trois petites pièces, dont l'énorme poêle qui sert de lit en hiver restreint encore le cube d'air; je n'ai pas vu en Sibérie d'habitation aussi misérable qu'en Russie, où à côté de maisons de bois très suffisantes, on rencontre parfois de petites chaumières, presque des gourbis, où s'abrite toute une famille. Mais, au fond, l'habitant des campagnes est encore plus primitif, plus grossier, plus ignorant de
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toute règle d'hygiène et de propreté, de tout ce qui pourrait donner un peu d'agrément à sa vie, orner et assainir cette isba où il reste calfeutré pendant les six longs mois d'hiver, tenant presque toujours fermées, même dans la belle saison, les doubles fenêtres des deux ou trois petites chambres où s'entassent huit ou dix personnes. Il est paresseux et apathique au-delà de tout ce qu'on peut imaginer et ne conçoit que deux plaisirs : dormir ou rêver en fumant sa pipe, et boire du vodka, boire non pas pour s'égayer, mais pour être ivre-mort. Pendant que les hommes sont au cabaret, les femmes jasent devant leur porte sans rien faire, en jetant de temps en temps un coup d'œil distrait sur les troupes grouillantes d'enfants blonds, en chemise rouge, qui jouent dans la boue ou dans la poussière. Le travail est toujours limité à ce qui est strictement indispensable, et l'on aime mieux se passer de superflu que de peiner pour l'avoir : chaque village possède un nombreux troupeau de vaches qui va paître sur les jachères, sous la conduite de trois ou quatre vieillards ou gamins, et l'on a d'excellent lait en abondance, mais il est bien rare de trouver du beurre, et le fromage est inconnu. Sur quatre-vingts ou cent villages sibériens que j'ai traversés, je n'ai pas vu un seul jardin potager, si ce n'est dans deux ou trois stanitsas cosaques de Transbaïkalie. Ce n'est pas que les légumes ne puissent pousser, mais c'est qu'on ne veut pas les cultiver. Les villes de l'Amour, Balgoviechtchensk, Khabarovsk, sont les seules où l'on en trouve, parce que les Chinois de la rive opposée viennent les apporter.
A la paresse, le paysan sibérien joint le plus extrême entêtement. Ce n'est pas toujours une mauvaise qualité chez un peuple, et c'est à leur obstination que les
Anglais doivent une grande partie de leurs succès; mais ils s'entêtent à agir, en dépit de tous les obstacles, tandis que le Sibérien, plus encore que le Russe, s'entête dans l'inaction. Sa force d'inertie est merveilleuse, et lorsqu'il a décidé de s'abstenir, aucun raisonnement, aucune objurgation, ne peuvent le mettre en mouvement. J'ai entendu presque tous les Européens qui avaient voyagé ou séjourné en Sibérie se plaindre que ce fût le seul pays au monde où l'on ne pût rien obtenir même avec de l'argent. Et c'est vrai : à de certains jours, quelle que soit la somme que vous offriez, vous ne trouverez pas, dans un village, d'homme qui consente à vous conduire avec ses chevaux à quatre ou cinq lieues de là; une autre fois, on vous demandera un prix tellement démesuré que vous préférerez attendre dans l'espoir d'obtenir un rabais un peu plus tard; en ce cas vous serez vite désillusionné. J'ai vu souvent des paysans, sachant que je devais avoir au bout de deux ou trois heures des chevaux de poste, et que j'aurais fait un léger sacrifice pour partir plus vite, s'en tenir aux exigences exagérées qu'ils avaient émises tout d'abord et perdre ainsi l'occasion d'un marché avantageux, sans aucune compensation; non pour prendre part à une fête ou se livrer à des travaux urgents, mais pour rester à fumer, assis devant leurs isbas, ou à boire au cabaret.
Si l'absence de besoins fait le bonheur, assurément les Sibériens devraient être heureux, car tout en eux respire le dédain du progrès et de la moindre amélioration : « Ceci a suffi à nos pères, nous pouvons bien nous en contenter », telle est la réponse que fait infailliblement 1; homme du peuple à toute suggestion d'un changement. Les citations qu'ils cherchent de préférence dans les textes sacrés, et qu'on rencontre sou-
rentinscrites jusque sur la vaisselle, prêchent toujours la résignation ou l'abstention, jamais Faction ni l'effort : « Celui qui est content de peu ne sera pas oublié auprès de Dieu », voilà celle que j'ai lue dans la plus sale des stations de poste de la Transbaïkalie; elle était certes appropriée au lieu, et convient bien aussi à tout ce peuple. Elle a sa beauté, d'ailleurs, et s'applique en mainte circonstance, mais il y a bien d'autres versets dignes d'être cités dans la Bible, et de plus fortifiants. De ceux-là je n'ai jamais entendu parler entre l'Oural et le Pacifique.
Ce manque d'énergie et de persévérance, si général, de l'avis de tous ceux qui connaissent bien l'empire des Tsars, et des Russes eux-mêmes, en Russie d'Europe comme en Russie d'Asie, paraît bien être un des traits profonds du caractère national, soit qu'il ait existé de tout temps, soit qu'il ait été imprimé au peuple par l'infusion de sang et surtout d'idées et d'habitudes asiatiques qui s'est produite, du xme au xvie siècle, sous la domination tartare. Les climats très froids, où l'hiver s'étend sur la moitié de l'année et plus, portent en outre à l'apathie non moins que les climats extrêmement chauds, surtout lorsque l'ignorance de l'homme qui y est soumis le condamne à rester pendant les mois où les travaux extérieurs sont impossibles dans un complet engourdissement intellectuel aussi bien que physique.
Or, les illettrés forment l'immense majorité des paysans sibériens : en 1894, le gouvernement de Tobolsk, le mieux partagé à cet égard, ne comptait dans ses écoles que 19 100 enfants, alors qu'il était peuplé de plus de 1 400 000 âmes; dans les villes, la proportion du nombre des écoliers à celui des habitants était de 4,63 p. 100, mais, dans les campa-
gnes, elle n'atteignait que 1,05. Il n'y a pas à s'étonner de ces chiffres si faibles, quand on songe à l'énormité des distances, à la difficulté de placer un maître d'école dans chaque hameau, à la prédominance des illettrés en Russie d'Europe même où, malgré les grands progrès accomplis depuis quelques années, les deux tiers des conscrits ne savent encore ni lire ni écrire; mais il est certain qu'en un pareil pays, plus que partout ailleurs, l'instruction serait précieuse, pour permettre à l'homme des campagnes d'occuper les longs loisirs que lui impose le climat.
Le servage n'a jamais existé en Sibérie qu'à l'état d'exception, aussi les moujiks ont-ils une attitude plus fîère, moins déprimée que leurs frères de la Russie d'Europe. Ils ont en commun avec eux cet esprit de charité réel, quoique peu agissant, cette « pitié slave », peut-être un peu trop vantée, car ce n'est pas une vertu active, qui les porte à s'entr' aider les uns les autres, tout en se défiant assez des étrangers, des inconnus, à moins que ce ne soient des malheureux, des forçats évadés par exemple, pour lesquels ils laisseront parfois une jatte de lait ou un morceau de pain, sur le rebord d'une fenêtre de leur isba. Ces qualités sont insuffisantes à compenser les défauts que leur isolement et leur ignorance contribuent beaucoup à accentuer, il n'est que juste de le reconnaître. Mais on juge aisément quel médiocre parti de pareilles gens peuvent tirer des ressources que la nature a mises entre leurs mains.
Le sol est souvent très riche en Sibérie : le célèbre tchernoziom, la terre noire de la Russie du sud, couvre une grande partie de la zone méridionale des provinces de Tobolsk et de Tomsk; les vallées supérieures de l'Obi et de l'Iénisséi, abritées des vents du nord,
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jouissant d'un climat plus doux que les plaines, sont d'excellents terrains pour toutes les variétés de cultures; sur les bords de l'Angara, le grand émissaire du lac Baïkal et de ses affluents, sur ceux, un peu trop humides peut-être, du moyen Amour et des rivières qui s'y jettent, se trouvent dévastes étendues très fertiles; mais les méthodes agricoles sont des plus primitives, et en outre une grande partie de la population rurale néglige le travail des champs. Tout le long de la grande route postale qui va de TOural à l'Amour et à Kiakhta les ressources des paysans ont une origine toute spéciale : ils vivent du trafic qui se fait sur cette route où passent tous les produits manufacturés de l'Europe se rendant dans la Sibérie centrale, les grands convois de thé, les immigrants, les condamnés, les voyageurs; cette route étant l'unique chemin qui se dirige de l'ouest à l'est, le mouvement en est considérable. Même en été, où il n'est pas le plus actif, les expéditions de thé, qui représentent à elles seules un poids de 1 500Q00pouds (250 000 quintaux environ) se faisant surtout en hiver, j'y ai rencontré chaque jour plus de cent cinquante colliers. Quoique chaque maître de poste entretienne en moyenne 40 chevaux qui peuvent marcher deux fois par vingt-quatre heures et que chaque voiture n'en prenne que trois et rarement quatre, il arrive souvent que les attelages manquent. Il faut alors, si l'on est pressé, s'adresser aux paysans qui viennent d'euxmême offrir leurs animaux, qu'ils font payer au moins de 3 roubles et demi à 4 roubles (9 fr. 33 à 10 fr. 66) pour un relai de 25 verstes (26 1/2 kil.). Souvent, s'ils voient qu'ils ont affaire à quelqu'un de particulièrement pressé, ou à un étranger qu'ils jugent susceptible de bien payer, surtout aux stations de poste qui
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précèdent les villes, les moujiks sibériens majorent encore leurs prix, et l'exploitent honteusement. En hiver aussi, le transport du thé, pour lequel ils louent leurs chevaux, procure aux moujiks d'importants revenus.
Il résulte de cette situation que les habitants des campagnes ne s'occupent d'agriculture que d'une façon tout à fait accessoire. Autour des villages, fort peu de culture, quelques champs d'avoine surtout et des pâturages où les bêtes à cornes, les chevaux et plus rarement des troupeaux de moutons noirs paissent sous la surveillance de trois ou quatre gamins ou vieillards, parfois même sans garde aucune : une barrière de bois les empêche de vaguer trop loin; continue dans les espaces défrichés et coupant même la route, où un garde est chargé de l'ouvrir au passage des voitures, elle cesse à l'endroit où elle rejoint la forêt, dans laquelle les animaux ne s'aventurent pas. Le nombre des chevaux est extrêmement considérable en Sibérie; 1360000 en 1894 dans le gouvernement de Tomsk, peuplé de quelque 1 700 000 habitants à cette époque, soit 80 p. 100 habitants; 490 000, soit plus de 90 p. 100 habitants dans le gouvernement de llénisséi; même proportion dans celui d'Irkoutsk. Pour trouver plus de chevaux qu'en Sibérie relativement au nombre des habitants, il faut aller dans l'Asie centrale russe ou dans la République Argenline, qui en compte 112 p. 100 habitants; aux États- Unis il n'y en a que 22, et en France 7 seulement. Les bêtes à cornes sont un peu moins nombreuses, mais leur proportion atteint encore cependant près de 60 p. 100 habitants dans la Sibérie occidentale (Tobolsk et Tomsk) et 80 dans la Sibérie orientale (lénisséi et Irkoustk), ce qui fait plus de 3 animaux
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par ménage; la plupart sont des vaches, les bœufs n'étant guère employés ici ni comme bêtes de labour, ni comme bêtes de trait. Ce n'est malheureusement qu'à la lisière des steppes kirghizes, dans la contrée traversée par la ligne du chemin de fer transsibérien entre l'Oural et Omsk, et la région immédiatement au sud de cette ligne, qu'on sait tirer parti du lait. La pluie commence déjà à y être insuffisante : ce n'est pas un pays de culture, mais d'élevage, et ce sont les Kirghizes qui se livrent avec succès à cette industrie dont les produits sont exportés en Russie d'Europe et même à l'étranger : je me souviens d'y avoir croisé un train rempli de bœufs qu'il transportait à Saint-Pétersbourg, et telle grande maison de Moscou reçoit chaque semaine de la petite ville de Kourgane, située sur la ligne, plusieurs milliers de pouds de beurre, qu'elle envoie en grande partie à Hambourg.
Si l'on veut rencontrer de vrais agriculteurs, il faut s'éloigner de la grande route. Les villages se font alors plus rares, mais ils sont entourés de champs plus étendus. Dans les districts les plus anciennement colonisés de l'ouest, dans le gouvernement de Tobolsk, on rencontre encore assez fréquemment des centres de population, éparpillés, dans la plaine, au nord de la steppe entre le 55e et le 58e degré de latitude; dans le gouvernement de Tomsk, c'est plus au sud que se trouve la zone la plus peuplée, que d'immenses marécages boisés limitent vers le nord. Mais dans cette province, comme dans celle de l'Iénisséi, les parties méridionales, au lieu d'être couvertes de steppes désolées, sont formées par les magnifiques vallées supérieures de l'Obi, de l'Iénisséi et de leurs affluents. Ces districts de
Barnaoul, de Biisk, de Minousinsk, de Kansk, où se portent aujourd'hui la plupart des émigrants venus de Russie, ne sont pas riches seulement de ressources agricoles : outre leurs bonnes terres et leurs belles eaux, leur climat relativement doux et leurs magnifiques forêts, elles renferment des gisements minéraux étendus et variés. Plus à Test il faut, pour ne pas tomber dans le désert absolu de la silencieuse taïga, prendre, en quittant la grande route, quelques vallées d'affluents de l'Iénisséi et de l'Angara, qui descendent des montagnes de la frontière chinoise et sur les bords desquels toute la population est concentrée. L'aspect des lieux diffère alors un peu de celui du pays que traverse la route postale. D'Irkoutsk à la grande prison d'Alexandrow , par exemple, en suivant, pendant quinze à vingt lieues, la rive droite de TAngala, puis un vallon latéral, on quitte à peine les cultures ; les sommets des coteaux sont couverts de bois ; les pentes et le fond, lorsqu'il n'est pas marécageux, sont occupés par des champs de céréales ; un nombreux bétail paît toujours sur les jachères. Sauf l'étendue des terres labourées qui les entourent, l'aspect des villages n'est guère changé : on n'y voit toujours pas le plus petit jardin, la moindre verdure, si ce n'est celle des fleurs en pots qui sont, non pas devant, mais derrière les fenêtres, à l'intérieur, et qui forment, avec quelques saintes icônes et les portraits de Leurs Majestés, l'ornement obligatoire de toute habitation sibérienne.
La seule culture qui ait une importance quelconque en Sibérie est celle des grains. On récolte annuellement un peu plus de 58 millions d'hectolitres de céréales diverses, dont la plus grande partie vient de la région occidentale, la plus peuplée, la moins
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couverte de forêts; en 1894, les résultats de la récolte ont été les suivants :
Rendement pour 1 Hectolitres (hect. récoltés
de grains pour 1 hect. semé)
Gouvernement de Tobolsk...
— de Tomsk . . . .
— de l'Iénisséi. .
— d'Irkoustk
Le reste de la Sibérie, c'est-à-dire le territoire d'Iakoutsk et les provinces amouriennes, très peu peuplé du reste, ne produisait pas, en tout, 2 millions d'hectolitres.
Le froment, presque toujours semé au printemps, et l'avoine forment, chacun, environ 30 p. 100 delà production sibérienne; le seigle d'hiver 20 p. 100; le seigle de printemps, l'orge et le sarrasin complètent le total.
Disposant de terres d'une immense étendue, l'agriture sibérienne a, au plus haut degré et avec excès même, un caractère extensif. La terre arable, nouvellement défrichée ou prise sur la steppe vierge, est, d'abord, ensemencée pendant deux ou trois ans, puis laissée un an en jachère; elle est alors ensemencée de nouveau pendant un ou deux ans, puis de nouveau laissée en jachère; et ainsi de suite, on continue avec jachère biennale ou triennale, jusqu'à ce que le rendement devienne tellement faible qu'il n'y a plus aucun profit sérieux à attendre de la culture. La terre est alors abandonnée à elle-même pendant cinq, dix, vingt, jusqu'à trente ans, suivant son degré d'épuisement et ses qualités naturelles ; à des signes particuliers, à l'apparition de certaines herbes, les paysans s'aperçoivent qu'on peut y remettre la charrue. On la cultive donc de nouveau comme on l'avait fait une
première fois. La durée de la période de culture est naturellement moindre et la proportion des jachères plus forte à cette seconde reprise que lorsque le sol était vierge, et l'on sème des qualités de grains de moins en moins épuisantes, passant du froment et du seigle d'hiver au seigle de printemps, puis à Forge et au sarrasin. Le nombre des récoltes qu'on peut tirer d'un champ, pendant la période de culture, est extrêmement variable : tandis que les sols les plus pauvres n'en fournissent que trois ou quatre, les bonnes terres noires en peuvent donner jusqu'à trente et quarante, et certains champs sont même restés en culture depuis cent ans dans des régions favorisées des gouvernements de Tobolsk et de Tomsk.
Ce sont là des exceptions et cette méthode d'exploitation tout à fait barbare ne saurait continuer indéfiniment : pour maintenir la fertilité du sol, il faut en fin de compte se résigner à renouveler ses qualités en le fumant. Toutefois, les terres disponibles sont en si grande quantité en Sibérie que beaucoup de paysans aiment mieux changer de domicile et s'en aller au loin chercher des contrées vierges que d'adopter des systèmes d'agriculture plus compliqués.
En l'absence de réglementation officielle, les modes de tenure du sol qui prévalaient jusqu'à ces derniers temps en Sibérie étaient la résultante de cette manière primitive de l'exploiter. Contrairement à ce qui a lieu en Russie, la grande propriété individuelle n'y existe pas, nous l'avons dit. Tout est donc entre les mains des paysans. Mais jusqu'à présent le rair, la propriété communale collective russe, plus ou moins modifié souvent, ne s'y trouvait qu'à l'état d'exception, dans les parties les plus peuplées de l'ouest. Ce n'est que depuis 1898 que le gouvernement a décidé, au
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moins en principe, d'introduire partout le mir, tel qu'il existe en Russie d'Europe. Seulement, en Sibérie, la commune n'est pas considérée comme propriétaire, à proprement parler, mais simplement comme usufruitière, toute la terre étant censée appartenir à la couronne. Dans les parties très peu peuplées on trouve encore le régime de la zaïmka : chaque paysan, même lorsqu'il réside au village, se bâtit dans la steppe ou dans la forêt une cabane où il passe l'été : il cultive un certain espace de terre; il en défriche et en entoure de clôtures sommaires un autre, beaucoup plus vaste où paissent ses bestiaux. L'ensemble est considéré lui appartenir en toute propriété : il en dispose à son gré et nul ne peut venir s'y établir : c'est en somme le droit du premier occupant. Mais ce régime n'est que provisoire; avec l'accroissement de la population, il fait place à un autre sous lequel chaque paysan n'est plus considéré, à un instant donné, que comme possesseur des terres arables qu'il cultive à ce moment; dès qu'il cesse de le faire, un autre peut venir s'y établir. Chacun peut couper le foin des prairies où il lui plaît; tout le monde a droit en commun aux pâturages et aux bois; mais nul ne peut enclore, pour le réserver à son usage personnel, une portion quelconque de forêt ni de pâture. Ce mode de tenure était jusqu'à ces derniers temps très répandu en Sibérie.
C'est seulement vers la limite nord de la zone agricole, dans la partie septentrionale des districts les plus anciennement peuplés du gouvernement de Tobolsk, où la terre se trouve plus épuisée qu'ailleurs, où le climat est moins favorable, qu'une culture un peu intensive faisant usage des engrais, a rencontré des adeptes en assez grand nombre. En se
répandant peu à peu, ce qui ne saurait manquer, elle aura aussi le grand avantage de rendre la production plus régulière. Les céréales ont à lutter en Sibérie contre un climat rigoureux et inconstant : les sécheresses, les brouillards d'automne, les gelées tardives ou précoces les menacent sans cesse. Depuis dix ans qu'on fait des observations météorologiques tout à fait scientifiques à Irkoutsk, le seul mois où il n'ait jamais gelé est juillet; encore le minimum observé n'est-il que de 1°; juin et août ont eu presque chaque année des gelées nocturnes *. Dans le sud du gouvernement de Tobolsk et l'ouest de celui de Tomsk, il faut encore joindre à ces inconvénients les invasions des kobylkas, sorte de sauterelles, venues des steppes des Kirghizes. Les influences climatériques agissent d'autant plus vivement que le sol ensemencé est plus épuisé et communique moins de force de résistance aux plantes qui le couvrent. Aussi l'irrégularité des moissons est-elle un des fléaux de l'agriculture sibérienne plus encore que de l'agriculture russe : dans le gouvernement de Tobolsk, la récolte de grain qui a été de 18 742 000 hectolitres en 1894, ne s'était élevée l'année précédente qu'à 6 308 000. Il est arrivé plusieurs fois, dans ces dernières décades d'années, que la récolte a complètement manqué : pareil fait se produit plus fréquemment aujourd'hui qu'autrefois et tend à se répéter de plus en plus souvent : c'est l'effet manifeste de l'épuisement de la terre.
i. La moisson en Sibérie se fait naturellement fort tard. Dans les années moyennes, on commence à couper le froment à la fin de juillet ou au début du mois d'août russe (vers le 10 ou 1d août de notre calendrier). La récolte de l'avoine ne finit qu'en septembre, et l'on a parfois le plus grand mal à faire les ensemencements des céréales d'hiver.
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L'irrégularité des récoltes est encore plus funeste en Sibérie qu'elle ne le serait ailleurs, parce que le défaut de voies de communication a, jusqu'à présent, empêché le transport facile des grains d'un district à un autre et qu'il en résulte d'énormes fluctuations de prix, des plus nuisibles pour les paysans, qui, toujours pressés d'argent, vendent leur grain en automne lorsqu'il est bon marché et en vendent d'autant plus que les prix sont plus bas, pour en racheter ensuite au printemps quand il renchérit. On a vu, dans le sud du gouvernement de Tobolsk, le prix du seigle passer de 12 à 15 copecs le poud (2 fr. les 100 kilogrammes) à 60 et 70 copecs (10 fr. à 11 fr. 60 les 100 kilogrammes) en un an, de l'automne de 1887 à celui de 1888. En 1892, il a dépassé 2 roubles (32 fr. les 100 kilogrammes) sur le marché de Tomsk; de 1870 à 1894, on a constaté les variations suivantes (le rouble vaut au change actuel 2 fr. 67 et se divise en 100 copecs) :
Prix Prix
maximum. minimum.
Roubles. Copecs.
Farine de blé par poud de 16 kg. 380. 1,80 30
— de seigle — — 1,45 23
Avoine — — 1,10 17
Le rapport du maximum au minimum n'est pas moindre de 6; le rouble, il est vrai, a varié de valeur dans cet intervalle; mais l'exemple que nous avons donné plus haut prouve que ce n'est pas dans cette oscillation monétaire qu'il faut chercher la cause déterminante de ces fluctuations de prix. Dans le nord de la zone agricole du gouvernement de Tobolsk, où l'on se sert un peu d'engrais, les variations sont bien moindres : de 55 copecs à 1 r. 30 pour la farine
de seigle et de 40 copecsà 1 rouble pour l'avoine dans la période de 1885-1894.
Pour donner une idée de ce que sont ces différences, non pas seulement dans le temps, mais dans l'espace, il me suffira d'indiquer le prix, au début d'août 1897, de la farine de seigle, en trois points de la Sibérie ; ce prix était :
A Omsk, de 35 copecs le poud, soit 5 fr. 60 les 100 kilogrammes;
A Minousinsk (Haut-Iénisséi) , de 25 copecs le poud, soit 4 fr. les 100 kilogrammes;
A Irkoustk, de 1 r. 70 cop. le poud, soit 27 fr. 20 les 100 kilogrammes.
Ce dernier chiffre est plus élevé que le prix moyen, qui est de 1 r. 20 le poud ou 19 fr. 20 les 100 kilogrammes. L'arrivée du chemin de fer à Irkoutsk a dû faire baisser notablement le prix du pain en Sibérie orientale, du moins dans les régions qu'il desservira et qui sont le plus peuplées, grâce à l'afflux des grains récoltés plus à l'ouest. Du côté de l'Europe, le tronc principal de la voie ferrée conduirait malheureusement les produits de l'agriculture sibérienne, comme le fait déjà le chemin de fer de l'Oural, dans la région du Volga, où l'abondance des grains est également extrême. Aussi le gouvernement russe s'est-il préoccupé de leur ménager d'autres débouchés plus courts vers ses ports du nord par la construction de lignes reliant directement l'Oural à ceux-ci. Il sera toujours difficile de dégager complètement la Sibérie de la mauvaise situation où elle est placée au point de vue des voies de communication économiques avec le reste du monde. C'est une conséquence indirecte de son climat rigoureux, qui lui est plus nuisible que l'influence directe de ce climat sur l'agriculture.
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A côté de la question des moyens de communication, il en est une autre qui mérite d'attirer vivement l'attention ; c'est celle du progrès des méthodes agricoles. Nous avons dit combien elles sont barbares : elles consistent, en quelques mots, à gratter la terre avec des charrues tout à fait primitives, jusqu'à ce que la couche superficielle, seule travaillée, soit tout à fait épuisée, et à la laisser reposer ensuite pour qu'elle retrouve quelque fertilité, ce qui n'arrive qu'au bout d'un nombre considérable d'années. Avec des instruments agricoles plus perfectionnés, retournant plus profondément le sol, on trouverait partout, sous la surface aux facultés productives affaiblies, une terre réellement vierge et souvent très riche. Mais comment amener une masse paysanne grossière et extrêmement ignorante, routinière et paresseuse à abandonner un système qu'elle pratique depuis des siècles ! Il faut vivement regretter l'absence totale, absolue, en Sibérie de toute grande propriété foncière agricole; on ne peut s'étonner, il est vrai, vu l'insuffisance des débouchés offerts aux produits d'une exploitation dans cette contrée sans moyens de transports, qu'il ne se soit point créé de grands domaines jusqu'à présent. Mais cette absence de grande propriété n'en prive pas moins le pays du plus efficace instrument de progrès agricole. En Russie d'Europe même, où trop de nobles, gravement atteints dans leurs intérêts lors de l'émancipation des serfs, se sont abandonnés et ne s'occupent pas de cultiver leurs terres avec les perfectionnements modernes, on en trouve d'autres, cependant, qui luttent avec courage contre la dureté des temps et, en améliorant leur exploitation, exercent sur tout le voisinage une salutaire influence. C'est ainsi qu'un
propriétaire du gouvernement de Tambof, homme considérable d'ailleurs, chez lequel j'eus l'honneur d'être reçu, a introduit des machines agricoles, avec l'usage desquelles les paysans du village voisin qui vont en journée chez lui, ont pu ainsi se familiariser et a fait des essais couronnés de succès pour substituer au vieil assolement triennal du centre de la Russie : seigle, avoine, jachère, un assolement septennal comprenant des fourrages. En Sibérie, rien de pareil ne peut exister.
La présence de quelques grandes propriétés permettrait en outre aux paysans d'ajouter à leurs ressources actuelles celles qui viendraient du travail à la journée, ce qui serait particulièrement précieux dans un pays tel que la Sibérie, parce que l'influence des mauvaises récoltes, trop fréquentes, en serait atténuée. Enfin, à un point de vue plus général, un certain contact se trouverait ainsi établi entre les paysans et les classes intellectuelles. C'est le grand mal de l'Empire russe que l'impénétrabilité de la masse paysanne compacte aux influences supérieures, il serait à désirer qu'il ne s'étendît pas à ses colonies asiatiques ; or, actuellement, il est au contraire plus accentué en Sibérie qu'en Russie d'Europe. Au point de vue du progrès général, comme du progrès agricole, il serait désirable que la grande propriété fût, dans une certaine proportion, introduite en Sibérie.