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CHAPITRE VII

L'immigration.

Causes de l'émigration russe en Sibérie. — Son importance et son accroissement durant les dernières années. — Large et nécessaire intervention de l'État dans la colonisation de l'Asie Russe. — Routes suivies par les immigrants; lots qui leur sont concédés; provinces où ils se rendent. — Résultats obtenus. — La colonisation des provinces de l'Amour et du littoral; Vladivostok; Russes, Chinois, Coréens, et Japonais. — La déportation : exilés et forçats. — Conditions du développement de la Sibérie; éléments favorables et défavorables. — Nécessité d'avoir recours aux capitaux étrangers.

Les immigrants qui se portent actuellement en Sibérie sont, à un très petit nombre d'exceptions près, tous des agriculteurs. Une première question se pose à ce sujet : comment se fait-il que les Russes éprouvent le besoin d'émigrer? D'après le recensement du mois de janvier dernier il n'y avait, en Russie d'Europe, non compris la Finlande et la Pologne, dont les habitants n'émigrent guère *, volontairement du moins, que 94 millions d'habitants sur

1. Je laisse de côté l'émigration des Israélites qui, désireux de trouver un pays où ils soient mieux accueillis qu'en Russie, se dirigent aujourd'hui vers l'étranger,quoiqu'il se trouve depuis longtemps bon nombre de leurs coreligionnaires en Sibérie.

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4 800 000 kilomètres carrés, soit moins de 20 habitants par kilomètre carré; il semble donc que les sujets du Tsar puissent tenir à Taise sur leur territoire européen. Mais plus d'un quart de la surface, occupé par les grands gouvernements septentrionaux d'Arkhangelsk, de Vologda et d'Olonetz où l'agriculture est quasi impossible, ne saurait nourrir qu'une population des plus clairsemées et ne compte en fait que 2 millions d'habitants sur 140 millions d'hectares; un grand nombre des gouvernements situés au nord de Moscou n'ont que des terres médiocres, marécageuses; ils sont aussi relativement peu peuplés et ne paraissent guère susceptibles de l'être jamais beaucoup. La grande majorité de la population de l'Empire est, en définitive, concentrée dans sa moitié méridionale : des densités atteignant 52 habitants par kilomètre carré dans le gouvernement de Koursk, variant de 38 à 44 dans ceux de Penza, de Tambov, de Voronèje, d'Orel, plus élevées encore en Petite- Russie, sont déjà considérables pour des régions à peu près exclusivement agricoles et où les méthodes de culture sont, en outre, peu perfectionnées encore. Sans doute l'industrie se développe rapidement en Russie, offrant de nouveaux gagne-pain au peuple et l'exploitation delà terre tend à se perfectionner aussi, quoique avec lenteur; il s'écoulera, cependant, bon nombre d'années avant que ces pays puissent nourrir une population aussi serrée que celle de l'Europe centrale ou occidentale et il n'est pas étonnant, en attendant, qu'une fraction de cette population, qui s'accroît vite, préfère s'établir ailleurs et se dirige vers la Sibérie méridionale, plus attrayante et plus fertile que la Russie du Nord.

L'émigration n'est, d'ailleurs, qu'une faible frac-

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tion du croît naturel de la population russe; l'excédent annuel des naissances sur les décès s'élève à plus de 1500 000 dans l'ensemble de l'Empire, de 1 100 000 à 1200 000 en Russie d'Europe (Pologne et Finlande toujours non comprises). L'émigration vers l'Asie n'a guère dépassé jusqu'en 1895 le dixième de ce chiffre et en atteint au plus aujourd'hui le cinquième ou le sixième : il est difficile d'en déterminer l'effectif exact, les diverses statitisques ne concordant pas parfaitement. D'après un ouvrage officiel, publié à la fin de 1896, par le comité des ministres, paraissant donc présenter toutes les garanties d'exactitude, Statesmans Handbook lo JRussia, il se serait établi en Sibérie, durant les neuf années 1887-1895, 94 000 familles comprenant 467 000 personnes; la moyenne ne serait que de 52 000 âmes par an, mais les dernières années ont eu une part plus importante que les premières. Dans ce chiffre ne paraît pas être comprise l'émigration vers l'Asie centrale (gouvernement général des Steppes et Turkestan); elle est très inférieure, n'atteignant sans doute pas une dizaine de mille par an. D'après des renseignements d'origine sibérienne, relatifs à l'année 1894, dont les résultats ont été moins favorables que ceux de l'année précédente, 63 000 émigrants seraient arrivés en Asie, par terre, en franchissant l'Oural. D'autre part, 3 495 seraient venus par mer dans la grande province du Littoral, par le Pacifique. Ultérieurement, le mouvement a pris beaucoup plus d'intensité et on peut admettre pour chacune des années 1897 et 1898, environ 200000 émigrants en Sibérie. Le nombre des gens qui demandent l'autorisation de s'y rendre est, chaque année, beaucoup plus considérable encore, mais beaucoup se la voient refuser, afin de ne pas

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encombrer le pays d'un grand nombre d'individus qui y arrivent presque toujours dénués d'argent et aux premiers besoins desquels il faut subvenir aux frais du gouvernement.

Il est naturel que, dans un pays où le peuple est encore aussi primitif et ignorant qu'en Russie, l'administration surveille de près les mouvements d'émigration qui pourraient sans cela, sous l'influence de légendes nées on ne sait où, de bruits dénués de fondement, prendre des allures désordonnées d'où résulterait la mort de beaucoup de malheureux. Voici en général comment les choses se passent : lorsque plusieurs familles d'un volost 1 se proposent d'émigrer, on les invite à se concerter sur le district sibérien où elles entendent s'établir, puis, s'il y a des terres libres dans ce district, si l'on juge que l'autorisation doit être accordée, on fait désigner aux é migrants un ou deux délégués; ceux-ci se rendent sur les lieux, on leur montre les endroits où on pourrait les fixer et parmi lesquels ils doivent choisir. Ils retournent alors en Russie d'Europe, exposent la situation à leurs compatriotes qui prennent ainsi leur décision en connaissance de cause. Autrefois, on faisait venir tout de suite les paysans qui demandaient à émigrer, et on les fixait quelque part; mais souvent ils ne s'y plaisaient pas, allaient ailleurs ou s'en retournaient, après avoir épuisé leurs maigres ressources. C'est pour éviter ces faits autant que possible qu'on a adopté la méthode de l'envoi préalable de délégués.

i. Le volost est l'unité administrative formée par la réunion de plusieurs communes. On peut le comparer à notre canton. On sait que tout Russe qui veut quitter le lieu de sa résidence, tout paysan qui s'éloigne de sa commune, notamment, doit se munir d'un passeport.

La route habituelle pour se rendre en Sibérie consistait jusqu'à ces dernières années à remonter la Kama, à prendre à Perm le chemin de fer de l'Oural et à s'embarquer à son terminus, Tioumen, pour arriver, par le Tobol, l'Irtyche et l'Obi, à Tomsk, qui recevait la plupart des émigrants. En 1893, le chemin de fer de Sibérie n'arrivait même pas encore à Omsk, et sur 63 000 émigrants, 56 500 étaient entrés en Asie par Tioumen et 6 500 seulement avaient pris le Transsibérien jusqu'à Kourgane. Parmi les premiers, 36 500 avaient suivi la voie d'eau que je viens d'indiquer et 20 000 s'étaient rendus à destination en chariots. Aujourd'hui la plus grande partie est au contraire transportée par chemin de fer jusqu'à la station la plus voisine de leur nouvelle résidence, ou jusqu'à l'extrémité de la ligne s'ils vont dans les régions orientales. Là il faut forcément adopter la télègue, le chariot russe à quatre roues dont la caisse à clairevoie a la forme d'une auge. J'ai dépassé à plusieurs reprises sur la grande route de poste sibérienne de ces longues files de voitures contenant chacune plusieurs personnes, hommes, femmes et enfants, avec divers instruments de travail et de ménage. Le tableau est pittoresque, quand ils forment le campement le soir, les hommes dételant et entravant les chevaux, les femmes allant puiser de l'eau, les enfants jouant et piaillant, mais la marche est bien longue et bien fatigante. Souvent le voyage consomme toutes les ressources : j'ai rencontré ainsi en Transbaïkalie une caravane de Petits-Russiens qui s'étaient arrêtés, n'ayant plus d'argent, et attendaient, campés en pleine campagne, que le fonctionnaire chargé des affaires de l'immigration du district vint leur avancer de quoi continuer leur route. Pour les émigrants qui se

l'immigration 79 rendent même en télègue de leur vieux domicile européen à leur nouveau domicile asiatique le voyage dure jusqu'à trois ans de la Petite-Russie à l'Amour : on s'arrête parfois plusieurs mois pour travailler au chemin de fer, par exemple, et se procurer ainsi quelques ressources.

La plupart des émigrants arrivent en Sibérie au printemps. On a organisé depuis peu, aux principaux chefs-lieux de district, des asiles à leur intention. Il s'en trouve un grand à Tcheliabinsk, au pied de l'Oural; j'ai visité celui de Kansk, dans le gouvernement de l'Iénisséi, au centre d'une région où se rendent actuellement beaucoup de personnes. Vingt iourdis, ou vastes huttes sur le modèle de celles des Kirghizes, de 3 à 4 mètres de diamètre et de 3 mètres de hauteur, au toit en calotte sphérique et recouvertes de feutre de chameau, étaient destinées à servir d'abri : un hôpital assez spacieux, des cuisines et un bain russe étaient à peu près terminés; un logement d'hiver avec un grand poêle était en construction, quoiqu'il arrive très peu d'émigrants dans la mauvaise saison. Le tout était en planches, comme toutes les maisons russes, et paraissait fort bien compris; trois jeunes femmes de la ville étaient attachées comme volontaires au service médical.

Les émigrants originaires d'un même district de la Russie d'Europe sont autant que possible groupés ensemble dans les mêmes villages ; on évite de réunir des gens venant de provinces éloignées les unes des autres, ce qui donne lieu à des frottements et à des discussions. On ne mêle pas en particulier les Grands- Russiens avec les Petits Russiens et on n'établit pas les nouveaux venus dans les villages habités par de vieux Sibériens. Ceux-ci voient en général d'un mau-

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vais œil ce grand mouvement d'immigration, qui restreint leur liberté d'allures : ils pouvaient autrefois disposer de toute la terre qu'ils désiraient, défrichaient de nouveaux espaces où ils l'entendaient lorsque leurs anciens champs s'épuisaient, se déplaçant au besoin pour trouver de meilleures terres. L'arrivée d'un grand nombre de nouveaux habitants a naturellement limité ces déplacements, à leur grand mécontentement.

Voici quelles sont les règles adoptées aujourd'hui, pour la formation des nouvelles communes d'immigrants sous le régime du mzr, de la propriété communale collective russe que le gouvernement a décidé d'introduire en Sibérie : la terre est donnée gratuitement, à raison de 15 dessiatines (16,5 hectares) par tête masculine. Une somme de 30 roubles peut être avancée à chaque famille immédiatement, si elle en a besoin; autrefois, il fallait attendre pour le faire l'autorisation du gouvernement de Saint-Pétersbourg, auquel on transmettait les renseignements nécessaires; aujourd'hui, on a pris le parti, beaucoup plus raisonnable, de laisser la décision, pour cette première avance, au fonctionnaire chargé de l'immigration, qui réside au chef-lieu du district: c'est un grand progrès qui n'a pas été obtenu sans peine, dans ce pays si centralisé. D'autres avances peuvent être faites au cours des trois premières années jusqu'à concurrence de 100 roubles, si on juge les demandeurs méritants. Ces avances doivent, théoriquement, être remboursées en dix ans; dans la pratique, elles ne paraissent pas l'être très régulièrement.

Des 63 000 personnes arrivées en Sibérie, par la frontière de l'Oural, en 1894, dernière année pour laquelle

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nous ayons sous les yeux des chiffres détaillés, la grande majorité, soit 38 000, se dirigeait vers le gouvernement de Tomsk, 17 000 se rendaient dans le gouvernement général de l'Amour; 3 800 dans celui des Steppes, 2100 dans celui de la Sibérie orientale (gouvernement deFIénisséi et d'Irkoutsk), 2100 enfin dans le gouvernement de Tobolsk. Ces chiffres ne comprennent pas les 3 495 colons arrivés par mer dans la province du Littoral. La région qui attire le plus les émigrants est celle du Haut-Obi et de ses affluents, comprenant les districts de Barnaoul, de Biisk, de Kouznietzsk dans le gouvernement de Tomsk; en ces vallées abritées qui descendent de l'Altaï, le climat est relativement doux et les terres sont excellentes. Vient, ensuite, la région de l'Amour; ici, les émigrants sont presque exclusivement des Petits-Russiens ; on les établit surtout dans la contrée qui s'étend entre les cours inférieurs de la Zeya et de la Boureya, à l'est de Blagoviechtchensk. Le climat y est plus froid1 que dans le gouvernement de Tomsk et, bien qu'on ait choisi la partie la plus riche du gouvernement de l'Amour comme centre principal de colonisation, l'humidité y est encore excessive, à cause de la proximité des grands cours d'eau et des épaisses forêts qui couvrent tout le pays. Le fond de vallée, les bords même de l'Amour et de ses affluents, souvent inondés, toujours marécageux, sont, quant à présent, impropres à toute culture. Le sol se relève heureusement en

i. A Blagoviechtchensk, la température moyenne de Tannée est de — 1°,3, celle de l'hiver — 24° (mois le plus froid, — 27°), celle de l'été + 19° (mois le plus chaud + 21°); il y fait donc notablement plus chaud qu'à Paris, en été. La température moyenne de la période de végétation (mai-septembre) est de lo,69 ce qui convient très bien à l'agriculture.

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terrasses au nord vers les monts Stanovoï, et la première de ces terrasses forme une zone moins défavorable, quoique les céréales aient, même là, une grande tendance à développer les parties herbeuses au détriment des épis. Avec les progrès du défrichement on peut espérer que l'humidité diminuera et que les inconvénients du climat s'atténueront un peu.

Si le gouvernement, pour des raisons politiques qui se comprennent d'elles-mêmes, active la colonisation dans le bassin de l'Amour, il n'avait pas, jusqu'à ces dernières années, cherché à pousser beaucoup les émigrants dans la région de l'Iénisséi1. Il a pensé sagement qu'une excessive dissémination n'était pas à désirer. Maintenant qu'une notable partie des meilleures terres de Tomsk est occupée, on a jugé que le moment était venu de s'avancer plus à l'est. Aussi dès 1896 a-t-on fixé 19000 colons dans le gouvernement de l'Iénisséi et principalement dans le district de Minousinsk, sur le haut fleuve, qui jouit un peu des mêmes avantages que le Haut-Obi et dans celui de Kansk, plus à l'est; c'est là qu'est aujourd'hui le centre le plus actif du peuplement. Le gouvernement d'Irkoutsk, qui paraît contenir, d'ailleurs, une moins forte proportion de bonnes terres, aura son tour plus tard.

Les émigrants établis depuis quelque temps en Sibérie paraissent en général satisfaits, et sans se laisser aller à admettre avec une foi aveugle toutes

1. Quant au gouvernement de Tobolsk, la raison pour laquelle il s'y porte peu d'émigrants, c'est que la plupart des bonnes terres sont déjà occupées et que les immenses étendues glacées qui restent conviennent peu au peuplement. En Transbaïkalie, l'extrême rigueur du climat est égalemeut un obstacle; de nombreux indigènes occupent, en outre, beaucoup de terres; mais les sricheses minières devront un jour y attirer des émigrants.

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les affirmations de l'optimisme officiel, on ne peut se refuser à constater que la plupart de leurs villages ont Fair plus prospères que ceux de la Russie d'Europe. Comment en serait-il autrement s'ils travaillent, puisqu'on leur donne une abondance de bonnes terres et qu'on leur fait quelques avances pour subvenir aux frais de premier établissement? Cependant chaque année un certain nombre s'en retournent en Europe; on en a compté, paraît-il, 4500 en 1894, et je serais tenté de croire que ce chiffre est ou exceptionnellement bas, ou inférieur à la réalité. Comme j'interrogeais à ce sujet le fonctionnaire chargé des affaires des immigrants à Kansk, homme fort aimable et qui paraissait prendre très à cœur ses fonctions, il me répondit qu'un certain nombre de paysans s'en venaient en Sibérie, s'imaginant qu'ils s'y trouveraient beaucoup mieux qu'en Russie sans rien faire, et, voyant qu'il fallait travailler aussi bien là qu'ailleurs, étaient vite lassés. D'autres se plaignaient du climat et, chose curieuse pour nous autres Occidentaux, non de l'hiver où le thermomètre descend à — 45°, mais de l'été où les moustiques deviennent un véritable fléau près des taïgas au sol toujours humide. D'autres enfin ont simplement le mal du pays; ce sont surtout les femmes qui regrettent d'être sorties de leur entourage habituel, et dont l'influence et les gémissements déterminent parfois leur mari à s'en revenir. Ceci n'est pas particulier à la Sibérie ni aux Russes : on voit aussi parfois dans l'Afrique française des femmes de colons, même dans une fort bonne situation, pousser le chef de famille à s'en retourner et j'ai entendu souvent en Amérique attribuer le dépeuplement des campagnes dans beaucoup d'États à l'influence des

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femmes à qui la vie dans une ferme isolée était pénible.

Dans la plus grande partie de la Sibérie le peuplement, nous Pavons dit, est exclusivement russe; l'indigène même fait à peu près complètement défaut. Au point de vue ethnique, comme au point de vue naturel, les bassins de l'Obi et de l'Iénisséi sont déjà et seront de plus en plus un simple prolongement de la Russie d'Europe. Dans le gouvernement général de l'Amour, il n'en est plus de même : les Russes y rencontrent des indigènes résistants et les colons venus des domaines européens du Tsar y trouvent des concurrents asiatiques. De ce côté le centre de la puissance russe est Vladivostok. Il y a quarante ans à peine que cette ville a été fondée. Le mouvement qu'y amènera le Transsibérien, les grandes installations militaires qu'y ont faites les Russes lui assurent un brillant avenir. L'unique ombre au tableau, c'est la fermeture du port par les glaces pendant deux à trois mois chaque hiver : la baie profonde et toujours calme où elle se trouve située, au fond du golfe appelé autrefois Victoria par les Anglais et que les Russes ont mis sous le patronage de Pierre le Grand, cette baie, qui forme un magnifique port naturel où toute la flotte russe pourrait venir aisément s'abriter, doit à la tranquillité même de ses eaux de geler facilement, quoique sa latitude soit celle de Toulon. On a essayé depuis 1895 de se servir d'un navire brise-glaces pour maintenir un chenal navigable entre le port et la mer libre, qu'on trouve bientôt au sortir de la baie; un premier brise-glaces ayant succombé à la peine en 1897 après avoir cependant fait entrer dans le port des paquebots de la flotte volontaire russe en janvier et février, a été remplacé par un modèle plus puissant commandé en Amérique. Il n'y a point de doute qu'on

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ne parvienne à assurer par ce moyen l'entrée des bateaux qui correspondront avec les trains du Transsibérien; mais au point de vue militaire l'inconvénient demeure fort sérieux. Aussi Vladivostok devrat-elle souffrir de la concurrence de Port-Arthur, libre de glaces toute l'année et mieux placé comme tête de lignes de communication vers le Céleste Empire. Néanmoins la ville restera encore le siège de beaucoup d'établissements militaires importants qui s'y trouvent déjà et qu'il serait dispendieux et médiocrement utile de transporter ailleurs.

Magnifiquement située à la racine d'une presqu'île longue de plusieurs lieues qui sépare deux baies profondes aux rivages découpés et malheureusement déboisés, Vladivostok tourne sa façade principale vers la plus orientale et la plus sûre des deux qui forme le port; elle compte nombre de maisons de pierre, à plusieurs étages, s'élevant sur les pentes assez raides des collines, et a grand air après les villes de bois de l'intérieur de la Sibérie, de la Sibérie orientale surtout. Sans présenter le mouvement extraordinaire de ses contemporaines de l'autre côté du Pacifique, de Vancouver, de Tacoma, de Seattle, ses rues accidentées sont les plus animées que j'aie vues depuis Moscou jusqu'à Nagasaki. Il suffit de regarder les passants pour s'apercevoir qu'on est bien ici en Extrême-Orient : des Chinois en bleu, à longue tresse, des Coréens tout de blanc vêtus, les cheveux relevés en chignon derrière la tête, des Japonaises en costume national, trottant menu sur leurs hautes sandales de bois ; au milieu de ces Asiatiques, des fonctionnaires, des militaires, des marins en uniforme; le costume civil européen est bien peu représenté et une bonne part de ceux qui le portent sont

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des Japonais. Le lendemain de mon arrivée était la Saint-Alexandre Nevsky, une des grandes fêtes russes, et coïncidait avec une fête chinoise : tous les commerçants avaient pavoisé et les drapeaux chinois, les triangles jaunes au bord dentelé, ornés d'un dragon héraldique, étaient plus nombreux que les drapeaux russes. Les chiffres confirment l'impression des yeux et voici quelle était, au début de 1895, la composition de la population de Vladivostok :

Hommes.

Femmes.

Total.

Prêtres et leurs familles..

Population civile russe...

Militaires et leurs familles.

Exilés et leurs familles.. . .

Total

Au recensement de janvier 1897, on a compté 28 086 habitants, dont 24 361 hommes et 4 535 femmes, soit 18,6 femmes pour 100 hommes. L'augmentation est considérable; elle paraît provenir pour près de moitié du renforcement de la garnison et pour le reste, à peu près par parties égales, de l'immigration russe et de l'immigration asiatique; lès Coréens, notamment, vont en grand nombre s'établir sur le territoire russe depuis la guerre sino-japonaise.

Comme en Californie et en Australie, les Chinois viennent à Vladivostok sans amener de femmes avec eux; ils sont commerçants, ouvriers de tout métier, journaliers, bateliers; ils s'en retournent chez eux lorsqu'ils ont amassé une petite fortune et beaucoup vont même, chaque année, passer l'hiver dans le Chan-

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toung, aux environs de Tchefou, d'où presque tous sont originaires ; les Japonais sont également commerçants et aussi garçons coiffeurs, employés de magasin, souvent espions, s'il faut en croire les bruits qui courent; la stricte morale réprouverait la manière dont la plupart des Japonaises gagnent leur vie. Quant aux Coréens, ce sont de robustes ouvriers, plus aptes aux travaux de force qu'à ceux qui exigent de l'intelligence. Ils ont fourni un fort contingent de terrassiers à la construction du chemin de fer et sont plus nombreux aux environs de Vladivostok que dans la ville même; l'administration leur donne des terres et apprécie fort ces colons paisibles.

Ce n'est pas seulement Vladivostok, c'est tout le gouvernement de l'Amour qui se ressent de l'influence de l'Extrême-Orient. Dès qu'on est entré en Transbaïkalie, on se trouve en contact avec la tribu mongole des Bouriates : au sommet de la chaîne de l'Ahmar-Daban, qui longe le Baïkal à l'est, j'ai vu pour la première fois un arbre fétiche, aux branches ornées d'une quantité de chiffons multicolores; en descendant sur la vallée de la Selenga, j'ai aperçu la première lamaserie : dans cette région qu'on appelle quelquefois la Mongolie russe, la race jaune prédomine tout à fait, et, dans l'ensemble de la Transbaïkalie, les indigènes, presque tous bouddhistes, forment près du tiers de la population (190 003 sur 610 604 en 1895). En s'avançant vers l'est et en quittant les vieilles possessions russes pour entrer dans les provinces annexées en 1857, on compte dans le territoire de l'Amour 21 000 Mandchoux, bouddhistes aussi, sur 112 000 habitants, d'après le recensement de 1897. Ces Mandchoux étaient à peu près les seuls occupants du pays au moment de son annexion et beaucoup

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sont restés sujets chinois. En face de Blagoviechtchensk, sur le territoire du Céleste Empire, se trouve un assez gros village chinois dont on peut voir tous les matins les habitants venir vendre des fruits et des légumes dans la ville russe, qui en manquerait absolument sans eux.

Dans le territoire du Littoral enfin, dans cette immense bande qui s'étend du 42e au 70e degré de latitude nord, on estimait en 1895 le nombre des Russes à 110 000, sur un total de 152 000 habitants : il y aurait eu à cette époque 23 000 indigènes, 18 000 Chinois, Coréens et Japonais, un millier d'Israélites. Le recensement de 1897 donne une population beaucoup plus considérable : 214 940 habitants dont la décomposition n'est pas encore publiée. L'immigration européenne n'a pas été très nombreuse depuis deux ans et, si considérable qu'aient pu être le renforcement des garnisons et l'immigration asiatique, ces deux éléments ne sauraient rendre compte de la différence; les estimations de 1895 doivent donc être erronées. Ce qui est caractéristique, c'est la grande prépondérance du sexe masculin dans cette population : 147 669 hommes contre 67 261 femmes. L'émigration russe se faisant presque toujours par familles, cette différence entre la population des deux sexes vient manifestement de deux causes : l'importance de l'élément militaire, qui ne doit pas compter moins de 40 000 hommes dans la province du Littoral *, et la

1. En dehors des troupes régulières actives, auxquelles s'applique le chiffre indiqué, se trouvent des Cosaques (8 137 dans le territoire du Littoral et 20 678 dans celui de l'Amour en 1895, hommes, femmes et enfants compris). En tenant compte des ressources que peuvent fournir ces Cosaques, les forces militaires russes dans les deux territoires de l'Amour et du Littoral doivent aisément atteindre 50 à 60 000 hommes, sinon davantage, çt on les augmente sans cesse.

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présence de nombreux Asiatiques, Chinois surtout, Tenus sans femmes ni enfants à Khabarovsk, la capitale du gouvernement, où vivent 14 932 habitants, dont 3 259 femmes seulement ; plus encore peut-être qu'à Vladivostok, on n'aperçoit que des militaires, des fonctionnaires et des Chinois. Le terrain lui-même où s'est bâtie la ville — trois coteaux exactement parallèles se dirigeant tout droit vers l'Amour et séparés par deux vallées — a l'air de s'être discipliné, soumis aux règles d'un alignement militaire; on n'y voit que des casernes qui renferment 8000 hommes de troupes; dans le bas de la ville sont des maisons, et dans le port des jonques chinoises venant comme à Blagoviechtchensk, comme à Sydney ou à Melbourne, apporter les légumes des excellents maraîchers que sont les sujets du Fils du Ciel. Si l'on en retranche les troupes, les Chinois, Coréens et Japonais doivent former actuellement près du quart de la population du territoire du Littoral, les indigènes un huitième et les Russes le reste, soit une assez faible majorité.

Faut-il s'inquiéter de cette proportion déjà très notable, d'un cinquième à un tiers, des éléments de race jaune dans les trois territoires qui forment le gouvernement général de l'Amour? En ce qui concerne la Transbaïkalie, il ne semble pas qu'il y ait lieu de concevoir aucune crainte : les Bouriates de race mongole ne disparaissent nullement et s'accroissent même, mais pas plus vite que les Russes, semble-t-il, et l'émigration chinoise, qui aurait à franchir le grand désert de Gobi, n'arrivera pas jusque-là de longtemps. Dans les deux autres territoires, les indigènes proprement dits, tribus de pêcheurs et de chasseurs primitifs, semblent s'éteindre peu à peu, si ce n'est dans

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les régions glacées d'Okhotsk et de la mer de Behring. Par contre, les Mandchoux, les Chinois et les Coréens s'y portent en grand nombre. Tous ces Asiatiques sont de bons travailleurs, vivant de moins que les Russes et beaucoup plus laborieux qu'eux; ils louent souvent des lopins de terre aux immigrants d'Europe et s'y livrent à une culture extrêmement intensive, surmontant à force de soins les difficultés climatériques et autres, comme l'excès d'humidité , qui nuisent beaucoup à la culture très extensive et assez grossière des Russes. Les divers métiers urbains sont, en outre, presque monopolisés par les gens de race jaune. Sans doute l'immigration chinoise est essentiellement temporaire; néanmoins, elle peut devenir assez nombreuse pour rendre la concurrence difficile aux blancs, du moins dans les villes et autour d'elles. Il ne serait pas impossible que le gouvernement russe dût prendre un jour, lui aussi, des mesures pour limiter l'afflux des Chinois. En tout cas, il est certain que, si la Mandchourie entière tombe plus ou moins directement sous sa domination à la suite de la construction du chemin de fer, elle n'offrira pas un champ nouveau à l'expansion de la population russe, vu l'activité avec laquelle les Chinois colonisent cette portion de leur Empire.

Pour le moment on semble se préoccuper plus ici de la concurrence européenne que de la concurrence asiatique et, tandis que l'on donne des terres aux Coréens, on refuse aux Européens le droit d'en posséder, sauf par une faveur spéciale et exceptionnelle; je m'empresse de reconnaître qu'on s'est montré assez large à l'endroit de plusieurs de nos compatriotes, à Blagoviechtchensk notamment, quoiqu'on ait cependant refusé le droit d'acheter du terrain à un Fran-

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çais établi depuis trente ans dans le pays. Quant aux mines d'or, l'exploitation n'en est permise qu'aux Russes ou sous leur nom. D'autre part, tout le pays à Test du Baïkal, c'est-à-dire tout le gouvernement général de l'Amour, est jusqu'à présent affranchi de droits de douane, sauf sur les spiritueux, le tabac, le sucre et, en général, les denrées frappées en Russie de droits d'accise. Il a été dernièrement question de supprimer ce privilège. Une pareille mesure semblerait au moins prématurée : sans doute, ce pays coûte aujourd'hui à la Russie beaucoup plus qu'il ne lui rapporte; mais une grande partie des dépenses sont des dépenses militaires d'intérêt général pour l'Empire, et il serait à craindre qu'un tarif élevé ne nuise à son développement, qui commence à être en bonne voie et qui promet beaucoup, grâce surtout aux richesses minières. Les craintes que certaines personnes semblent concevoir au sujet de l'afflux possible d'un trop grand nombre d'étrangers et d'un accaparement des ressources du pays sont absolument chimériques. Aucune nation occidentale ne convoite les possessions russes de l'Amour; il y viendrait probablement, si on leur laissait les portes larges ouvertes, une assez grande quantité de capitaux d'Europe et quelques commerçants et ingénieurs entreprenants et instruits : ce serait tout profit pour la contrée.

En dehors des émigrants volontaires, la Sibérie en recevait jusqu'à cette année même 1 d'autres pour

1. L'empereur Nicolas II vient (1899) d'abolir par un oukase la déportation en Sibérie. C'est en même temps un acte d'humanité qui ne sera pas le moindre honneur de son règne et une mesure d'excellente politique coloniale : lorsqu'un grand courant d'immigration est établi vers un pays et qu'il commence à se peupler sérieusement, la présence de déportés ne saurait que nuire à ses progrès.

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lesquels elle est fameuse, des exilés et des condamnés. On désigne sous le nom d'exilés des catégories de gens fort diverses qui peuvent se répartir en deux grands groupes : exilés politiques et par voie administrative; ce sont souvent de fort honnêtes et aimables gens, des étudiants qui ont pris part à des manifestations hostiles au gouvernement, des Polonais compromis aux dernières insurrections, des dissidents religieux, soit catholiques ou protestants trop zélés ayant enfreint les lois, soit raskolniks; on y trouve aussi des gens moins estimables, des fils de famille s'étant laissés aller à commettre quelque indélicatesse et qu'on envoie réfléchir un certain nombre d'années sur les bords de l'Obi ou de Plénisséi sans les juger, des fonctionnaires de bonne naissance qui n'ont pas suffisamment respecté les fonds à eux confiés. Le second groupe comprend simplement les relégués, qui sont dans une situation analogue à celle des récidivistes en France et qui, soit qu'ils aient fait leur peine en Russie d'Europe, soit qu'ils aient été forçats en Sibérie, sont tenus de rester dans ce dernier pays. Ceux qui n'ont commis que des fautes assez légères sont envoyés en Sibérie occidentale et y deviennent souvent domestiques ou cochers ; ceux qui ont des faits plus graves sur la conscience, qui ont été condamnés aux tra~ vaux forcés, font leur peine en Sibérie orientale (Irkoutsk, Iénisséi) ou en Transbaïkalie et doivent y rester ensuite. Enfin, les criminels invétérés, les assassins, les évadés des bagnes sont envoyés dans l'île de Sakhalin, en face des embouchures de l'Amour, et même, s'ils n'ont qu'une peine à temps, doivent en général continuer à y résider après son expiration. Parmi les exilés politiques ou administratifs, ceux à

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qui Ton n'a pas de faits graves à reprocher restent aussi dans l'ouest et dans des régions tempérées ; plus on les juge coupables et plus on les envoie loin : les régions glacées du territoire d'Iakoutsk, Verkho'ïansk, Nijné Kolymsk, Oust-Yansk sont les lieux de résidence des plus malheureux : c'est de ce côté aussi que sont relégués les membres de la secte étrange des eunuques. La plupart des personnes de cette catégorie, sauf celles qui sont très gravement compromises, après avoir été tenues à résider trois à dix ans dans un village, obtiennent l'autorisation de se fixer dans une ville et de circuler en Sibérie, puis souvent même, au bout d'un certain nombre d'années encore, de rentrer en Russie. Ces exilés rendent d'ailleurs de grands services en Sibérie : beaucoup de Polonais sont hôteliers ; je pourrais citer tel de ceuxci qui est docteur en droit et parle fort bien le français; si à Irkoutsk on boit de bonne bière, tandis qu'elle est exécrable ailleurs, c'est à un exilé des provinces baltiques qu'on le doit. Dans l'extrême nord, beaucoup s'occupent de recherches scientifiques et d'observations météorologiques *.

1. Je ne me prononcerai pas ici sur le régime qu'ont à subir les exilés et les condamnés en Sibérie; personnellement, je n'en ai jamais vu de maltraités, et la chaîne, telle que la portent certains d'entre eux, ne paraît pas très lourde. La grande prison d'Alexandrovsk, près d'Irkoutsk, est admirablement tenue et le règlement en est fort doux. En pareille matière, toutefois, on n'est jamais sûr d'avoir tout vu et, en ce cas, c'est ce qui ne vous est pas montré qui serait intéressant. Ce que l'on peut dire, je crois, c'est que, s'il y a des condamnés ou exilés réellement maltraités, ils sont en très petit nombre. Quant à la dureté qu'il y avait à briser l'existence d'un jeune homme ou même d'une jeune femme et à les envoyer pendant des années dans un village perdu au milieu des forêts ou des toundras, parce qu'ils avaient pris part à des manifestations d'étudiants ou écrit quelques pages inconséquentes, je ne songe nullement à l'atténuer.

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Ce qu'il y a de particulier dans le régime de déportation russe, c'est que les femmes et les enfants des transportés, des relégués, des exilés sont autorisés à les suivre, et le font très fréquemment, bien que, dans beaucoup de cas, la loi considère le mariage comme rompu par la condamnation et l'exil, qui entraînent alors une mort civile absolue. Les familles de ces malheureux endurent parfois elles-mêmes de terribles privations et des comités ont été fondés, avec l'encougement des autorités locales, pour les secourir. En 1894, dans les cinq gouvernements de Tobolsk, Tomsk, Iénisséi, Irkoutsk et Iakoutsk, il était arrivé 15 000 exilés, relégués ou personnes de leurs familles. Pour le gouvernement général de l'Amour, qui comprend l'île de Sakhalin, je ne possède pas de chiffres, mais ces régions étant réservées seulement aux grands criminels, ils doivent être plus faibles.

En une seule année, qui n'a pas été des plus favorisées, la population de la Sibérie s'est ainsi accrue, du chef de l'immigration volontaire ou non, de 85 000 personnes environ (dont 66 495 colons de leur gré). L'accroissement naturel a été presque aussi considérable, s'étant élevé d'après les statistiques à 78 000, sans compter la province du Littoral, dont l'appoint doit compléter ce chiffre à 80 000. Pour une population qu'on peut estimer à 5 300 000 âmes à cette époque, il y aurait eu 250 000 naissances, soit 47,5 p. 1 000 et 172000 décès ou 32,4 p. 1 000. La natalité est donc très élevée; quant à la mortalité, elle n'est pas énorme, étant données les conditions du pays. L'augmentation totale du nombre des Sibériens en 1894 a donc atteint 160000 à 170000 habitants. Elle à été bien plus forte les années suivantes et a dû s'élever à près de 300000 en 1898, où l'immigration

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seule a fourni un appoint de plus de 200000 âmes; l'achèvement du chemin de fer ne fera qu'accentuer le mouvement. Ce ne seront pas les habitants qui manqueront à la Sibérie ; mais ce qui inquiète un peu l'observateur c'est qu'il n'aperçoit pas l'élément progressif qui devrait être le levain de cette énorme masse, si primitive, de paysans. Les ressources naturelles de la Sibérie peuvent être justement comparées à celles du Canada; elle est même un peu plus vaste, un peu plus peuplée aussi, et sa population croît plus vite. Mais quelle différence au point de vue du développement économique! Ce qu'il faut à la Sibérie c'est, non pas la création d'un grand nombre d'industries complexes pour lesquelles elle n'est pas mûre encore, mais l'application de méthodes modernes à l'exploitation directe des richesses naturelles, à l'agriculture, aux industries extractives, complétées par un premier traitement grossier des minerais. Les éléments d'un pareil progrès, capitaux et hommes spéciaux, il faut, pour la plupart, les emprunter à l'étranger. Ce n'est qu'en leur ouvrant largement la porte, en les accueillant sans jalousie, sans s'abandonner à des craintes chimériques, que la Russie retirera de sa gigantesque entreprise du Transsibérien tous les fruits qu'elle est en droit d'en attendre et que la Sibérie, enfin reliée au reste du monde, deviendra un facteur important de la production universelle.

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