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CHAPITRE VI

Les villes sibériennes.

Leur petit nombre et leur peu d'importance. — Leur caractère administratif et commerçant à la fois. — Leur ressemblance avec les villes de province russe. — Elles sont bien pourvues des ressources de la civilisalion moderne. — Téléphone et lumière électrique. — La vie intellectuelle; l'Université de Tomsk et le théâtre d'Irkoutsk. — Grise que traversent actuellement ces villes.

En l'absence d'industries importantes, les villes sibériennes ne sont ni nombreuses ni considérables : le recensement de 1897 n'en accuse que onze qui aient plus de 10 000 habitants ; huit d'entre elles, dont les deux plus importantes, Tomsk et Irkoutsk, avec 50 000 habitants chacune, jalonnent la grande voie de poste et de commerce qui part du pied de r Oural, à Tioumen, pour aboutir aux bords du Pacifique, à Vladivostok, et se trouvent toutes au point de croisement de cette route et de vallées fluviales; une autre, Omsk, est au point où le chemin de fer transsibérien, qui passe plus au sud que l'ancienne voie de terre, coupe l'Irtych; Tobolsk, l'ancienne capitale de toute la Sibérie, aujourd'hui bien déchue, au confluent du même Irtych et du Tobol, est aus^ à la jonction de deux voies de communication; Bar-

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naoul seule, sur le haut Obi, est à l'écart des grandes artères, mais au centre du district agricole le plus favorisé de la Sibérie. Nombre de petites villes marquent aussi des croisements de la voie de poste et des plus considérables parmi les vallées secondaires. Toutes ces cités sont des centres de distribution des articles manufacturés qui arrivent de l'Europe, en même temps que des entrepôts où viennent se réunir les produits de ces vallées qui doivent être exportés.

Elles sont administratives et commerçantes à la fois : dans chaque gouvernement, sauf celui de Tobolsk, le chef-lieu est la plus grande ville, et les nombreux fonctionnaires qui y résident, les établissements officiels variés qui s'y trouvent, contribuent dans une large mesure à lui donner de l'importance; dans la région de l'Amour et du littoral, les garnisons viennent s'ajouter aux tchinovniks civils : à Vladivostok, la population russe se composait, en 1895, de 2 780 civils seulement, auxquels il fallait joindre 189 exilés, 555 fonctionnaires et prêtres (leurs femmes et leurs enfants compris) et 10087 officiers et soldats (avec leurs familles). A Khabarovsk, l'élément officiel est encore plus prépondérant. Sauf Blagoviestchensk, placé au confluent de l'Amour et de la Zeya, et qui doit son activité au voisinage des mines d'or, les villes de la Sibérie orientale ne sont que des camps ou de grands villages, comme Tchita et Nertchinsk, dont les isbas sont perdues au milieu de rues et de places d'une largeur démesurée, et dominées de loin en loin par la masse énorme et blanche de quelque édifice gouvernemental.

Entre l'Oural et le Baïkal, au contraire, on trouve de vraies villes qui ont une existence propre et se sont développées plus naturellement. Ce n'est pas

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qu'elles soient bien agréables aux yeux de l'étranger; elles se ressemblent fort et ressemblent aussi aux villes russes de province : de Saratof ou de Samara, de bien des quartiers de Moscou même, à Irkoutsk ou à Tomsk, la différence est légère : le fond est constitué par de petites maisons de bois noires, pareilles à celles qu'on voit dans les campagnes, alignées le long de rues qui se coupent à angles droits et sont d'ordinaire très larges pour rendre plus difficile la propagation des incendies, contre lesquels on s'efforce de prendre toutes les précautions possibles : n'est-il pas par exemple, et non sans raison, défendu de fumer sur le grand pont de bois qui traverse l'Angara à Irkoutsk! Dans certains quartiers plus riches, on ajoute un étage aux maisons, on les peint en blanc, en gris, en couleurs claires. Enfin dans quelques rues, on trouve des édifices en pierre, à deux ou trois étages, très rarement des maisons d'habitation, plus souvent des magasins de riches négociants, et plus souvent encore des établissements officiels de toute espèce, chaque ville ayant un musée, un hôpital, un gymnase ou un collège de garçons et un autre de filles, en général des casernes. Les grandes masses blanches de ces bâtiments, le plus souvent groupés, quelquefois sur des hauteurs, comme à Omsk, ont bonne apparence et sont encore dominées parles églises. Celles-ci sont innombrables : de la place qui se trouve devant la cathédrale d'Irkoutsk, et qui est cependant dans un fond, on peut en voir sept tout autour de soi. Le plus souvent peintes en blanc, quelquefois en bleu clair ou en rose à l'extérieur, surmontées d'une grande coupole et de plusieurs petites, toutes dorées ou argentées, elles font un excellent effet par un beau soleil; à

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l'intérieur, elles ont tout le luxe d'icônes habituel aux églises russes.

A tout prendre, une ville sibérienne est certainement plus belle et mieux pourvue qu'on ne s'y attendrait; les trottoirs sont en bois, quand il y en a, et les rues sont des bourbiers, dès qu'il a plu — un honorable fonctionnaire, dont je ne saurais suspecter la parole, m'affirmait, à Tomsk, que, lors de la fonte des neiges, un bœuf s'était noyé devant sa maison ; — mais, après tout, les rues de Chicago ou de la Nouvelle-Orléans ne sont pas toujours si bien tenues, et sous ces climats extrêmes il est particulièrement difficile d'établir une bonne voirie. D'autre part, le téléphone fonctionne dans toutes les villes importantes ; à voir s'aligner les poteaux qui portent les fils, on pourrait se croire en Amérique; l'éclairage électrique existe même à Tomsk et à Irkoutsk. Les transports sont très suffisamment assurés par de rapides petits fiacres à la mode russe, où une course ne coûte que vingt kopecs (Ofr. 53). Ce dont on s'étonne ici, comme en Russie, c'est l'absence de mouvement, l'aspect presque toujours désert de villes qui sont pourtant des centres commerciaux assez actifs.

Ce sont aussi des oasis intellectuelles. Bien qu'on ait fait dans ces derniers temps de louables efforts pour développer l'instruction dans les campagnes sibériennes, les difficultés auxquelles on se heurte sont si grandes qu'ils n'ont encore porté que peu de fruits. Dans les villes, la tâche était moins lourde; on voit partout des établissements d'instruction primaire et secondaire, à la fondation et à l'entretien desquels les particuliers ont souvent, comme en Russie d'Europe, contribué pour des sommes importantes. Enfin il se trouve maintenant en Sibérie une

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Université, récemment fondée à Tomsk; ses vastes bâtiments blancs à trois étages n'abritent encore qu'une Faculté de médecine, qui compte cinq cents étudiants; on en a rendu avec raison l'accès plus facile qu'en Russie d'Europe, et l'on compte ouvrir bientôt une Faculté de droit; ce sera le corollaire de la mise en vigueur, en Sibérie, des grandes réformes judiciaires d'Alexandre II, qui vient d'avoir lieu l'été dernier. La place est toute prête pour d'autres Facultés encore, et la bibliothèque comprend déjà 200 000 volumes, provenant en grande partie de dons particuliers ; certains exemplaires d'éditions précieuses anglaises ou françaises proviennent même de collections particulières dispersées lors de la Révolution. Des maisons ont été bâties dans le parc de l'Université, qui se compose simplement d'allées percées dans la forêt de bouleaux, pour offrir des logements à prix réduits aux étudiants pauvres. Outre l'Université, un autre grand établissement d'enseignement, un Institut technologique, va être ouvert à Tomsk et se contruisait en 1897. Cette ville, située un peu trop au nord et desservie seulement par un embranchement du chemin de fer, sera peut-être un peu délaissée à l'avenir par le commerce, mais paraît destinée à devenir le centre intellectuel de toute la Sibérie.

Les distractions même ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire dans ces villes lointaines : elles ont toutes un théâtre. Celui de Tomsk a été construit par un riche et généreux négociant, et durant l'hiver deux troupes permanentes, l'une d'opéra, l'autre de drame et de comédie, s'y font entendre. Des troupes russes de passage viennent aussi de temps à autre faire des tournées en Sibérie»

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sur Fléiiisséi, j'en ai croisé une dont faisaient partie deux artistes très connus de Moscou, et par qui j'ai vu jouer, à Krasnoïarsk, la Mégère apprivoisée- L'avant-veille, on avait donné Madame Sans-Gêne, en traduction naturellement. A la représentation où ^'assistai, la salle était bien garnie, et paraissait vivement apprécier ce spectacle, rare dans une ville relativement secondaire. A Irkoutsk, j'ai vu achever la construction d'un vraiment magnifique théâtre à mille places qui ferait bonne figure dans une grande ville d'Europe et avait coûté 800 000 francs, couverts par une souscription publique, à la tête de laquelle s'était mis le gouverneur1. Deux troupes devaient y jouer du début de septembre au carnaval, et 192 000 francs étaient prévus pour la rémunération annuelle des artistes.

Une ville qui s'offre de pareils lieux de distraction et qui réunit en deux ans 800 000 francs pour un théâtre doit assurément contenir des fortunes importantes, et les quatre ou cinq principales maisons dont on retrouve partout les noms dans chacune des trois grandes divisions de la Sibérie, occidentale, centrale et orientale, réalisent en effet des bénéfices annuels très considérables. Les mines d'or, le commerce du thé, dans une bien moindre mesure celui des fourrures sont aussi la source d'importants revenus. On se plaint, toutefois, aujourd'hui que cette richesse diminue; le mouvement des affaires et la population s'accroissent cependant, les terrains, les logements augmentent de valeur : tel appartement

1. A titre de curiosité, voici le prix de quelques places dans ce théâtre d'Irkoutsk : 8 francs au premier rang des fauteuils d'orchestre; 2 fr. 67 au dernier; 1 fr. 33 au premier rang des deuxièmes galeries, et 0 fr. 67 au plus éloigné; ces dernières places étaient les moins chères.

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de cinq pièces, loué à Tomsk, il y a vingt ans, 240 roubles ou 640 francs par an, se paye aujourd'hui, me disait le locataire, qui vit depuis trente ans en Sibérie, 720 roubles, soit 1 920 francs. Mais, avec l'accroissement de la facilité des transports qui a déjà commencé avant la construction du chemin de fer par l'amélioration du service de la poste et des bateaux à vapeur sur les rivières, les plus riches négociants vont s'installer en Russie, ils cessent d'éblouir les villes sibériennes de leurs riches attelages, de ces voitures à trois chevaux, conduits par des cochers à barbe de fleuve qui sont la première chose dont ils offrent la disposition à l'étranger qui leur est présenté, et de tout l'étalage d'un luxe passablement barbare. A Moscou ou à Pétersbourg ils trouvent plus de plaisirs et de plus variés, ils n'en sont plus réduits en fait de distractions, comme on en prête le caprice à l'un d'eux, à faire laver leur chambre au Champagne; ils se civilisent. Mais pendant ce temps il ne reste plus en Sibérie que leurs représentants. L'autre élément de la classe supérieure, très différent du précédent et séparé de lui par de tenaces préjugés, les fonctionnaires, tendent plutôt à perdre de leur importance aussi. Les gouverneurs, autrefois presque des rois, ont perdu de leur prestige et de leur autorité depuis que le télégraphe leur apporte journellement des ordres de Saint-Pétersbourg; Irkoutsk était naguère une capitale, ce n'est plus qu'une ville de province; la vieille hospitalité sibérienne, si large et si justement vantée jadis, disparaît, me disait-on, avec l'augmentation du nombre des voyageurs et la fréquence des déplacements. Aussi trouve-t-on quelques vieilles gens pour maudire ce chemin de fer transsibérien qui va révolutionner tout le nord de l'Asie.

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