L'INDUSTRIE AU JAPON
à intercepter leur correspondance avec leur famille. Enfin, les heures de travail étaient trop longues et les repos insuffisants, principalement en ce qui concerne les enfants, qui forment une notable proportion des ouvriers.
L'impression générale a été, au Japon, qu'il y avait un peu d'exagération, mais un grand fonds de vérité dans ces articles; toutefois, me disait-on à Tokio, il ne faudrait pas juger toutes les villes de ce pays d'après Osaka. Quoi qu'il en soit, de tels abus ne sont pas, hélas! particuliers à ce pays. Les débuts de la vie industrielle ont rarement revêtu le caractère presque idyllique qu'ils avaient en Nouvelle-Angleterre, lorsque, en 1833, Michel Chevalier, mon grandpère, décrivait les manufactures de coton de Lowell. On s'en aperçoit aisément quand on lit les ouvrages qui traitent de la naissance de la grande industrie en Angleterre dans la seconde moitié du xvme siècle et qu'on observe ce qui se passe en d'autres pays. A Moscou, un grand manufacturier me disait que les mœurs de ses ouvrières étaient fort mauvaises; à Shanghaï, j'entendais aussi des plaintes, sinon sur le même sujet — il n'y a guère là d'ouvrières logées par les fabricants, — mais sur l'âpreté avec laquelle on cherchait à débaucher le personnel des concurrents.
En ce qui concerne la durée du travail, les abus paraissent moindres au Japon qu'ils ne l'étaient dans le premier tiers du siècle en Europe, où l'on voyait des journées de treize et quatorze heures. Le temps habituel est de douze heures, dont il faut déduire une demi-heure environ pour le repas; la durée du travail effectif est donc de onze heures à onze heures et demie; c'est encore beaucoup, d'autant qu'une
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semaine sur deux le travail a lieu la nuit, les ouvrières étant divisées en deux équipes, de façon que les machines marchent d'une façon continue. En outre, on chôme, non pas le dimanche, mais seulement le 1er et le 15 de chaque mois; comme fêtes exceptionnelles, on n'observe guère que les trois premiers jours de janvier et l'anniversaire de la naissance de l'Empereur. Encore travaille-t-on parfois le 1er et le 15 si l'on a de l'ouvrage pressé.
Il est certain qu'en ce qui regarde surtout les enfants, bien qu'ils soient occupés à des travaux faciles et qu'il n'y en ait pas, dans les filatures, d'aussi jeunes que dans les fabriques d'allumettes, ce régime paraît excessif. Toutefois, il faut tenir compte, répétons-le, que ces abus sont moindres que ceux qui se sont produits ailleurs au moment d'une transformation sociale correspondante et aussi que le travail de l'ouvrier japonais, comme celui des hommes du Midi de l'Europe, est moins intense que celui des Anglo-Saxons; si l'on prétendait réduire la journée de travail à la même durée que dans l'Europe du Nord-Ouest, on placerait de ce fait la jeune industrie de l'Empire du Soleil-Levant dans des conditions désavantageuses. Beaucoup de gens réclament le vote d'une loi sur le travail; certes une pareille mesure est désirable pour réprimer les abus, mais il conviendra d'agir avec une grande prudence et de ne pas oublier les différences qui existent entre l'Europe occidentale et le Japon.
Les salaires se sont beaucoup élevés depuis quelques années, et surtout depuis 1895. D'après les statistiques de l'Union des filateurs de coton japonais, la moyenne des salaires journaliers était, durant le mois de novembre 1897, lors de ma visite à Osaka
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de 23 sen 1/2 pour les hommes et 14 sert pour les femmes contre sen 18 et sen 9,9 en 1895, sen 17 et sen 8,2 en 1890; 0 fr. 35 et 0 fr. 59 centimes par jour, cela paraît encore bien faible. Toutefois, si l'on tient compte du grand nombre des enfants1 qui ne gagnent que 10 sen par jour et même moins, on arrive pour les adultes à des chiffres plus élevés. Dans les filatures d'Osaka que j'ai visitées et qui étaient deux des plus importantes, occupant chacune plus de 3 000 personnes, la moyenne des femmes adultes atteignait 20 sen (50 centimes), celle des hommes 28 (70 centimes). Il est vrai qu'à Osaka les salaires sont de 8 à 10 0/0 plus élevés que dans l'ensemble de l'Empire. D'autre part, me disait-on dans une de ces manufactures, l'administration continue à ne retenir que 6 sen par jour pour la pension (le coucher et trois repas) des ouvrières logées par elle, alors que, par suite de la hausse générale des prix, ses frais, de ce chef, se sont élevés à 8 sen dès 1895 et à 11 sen aujourd'hui; mais une augmentation de la retenue aurait risqué d'entraîner la perte de beaucoup d'ouvrières.
Cette hausse des salaires a été générale au Japon depuis une douzaine d'années, mais s'est surtout accentuée beaucoup à partir de la fin de la guerre ivec la Chine. On a entrepris, depuis ce moment, toutes sortes de grands travaux; on s'est lancé dans quantité d'entreprises nouvelles ; le gouvernement aussi a beaucoup augmenté ses établissements militaires : il en est résulté une énorme demande de
t. D'après des statistiques portant sur 14 manufactures d'Osaka comptant 22 000 ouvriers, 6 000 de ceux-ci avaient de quinze à vingt ans, 4 000 de dix à quinze ans et 60 seulement moins de dix ans (1897).
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main-d'œuvre et, par suite, une augmentation de son prix qui a été accompagnée d'un renchérissement à peu près correspondant de toutes les marchandises. La cherté du charbon, qui se payait, dès
1897, S yen 15 (17 fr. 87) la tonne au lieu de 3 ijen (7 fr. 50) avant la guerre, a beaucoup augmenté les frais des manufacturiers. En 1897 et au début de
1898, la hausse très grande du riz, base de l'alimentation des Japonais, consécutive à deux mauvaises récoltes, a rendu un peu plus facile le recrutement des ouvriers qui trouvaient avantage à prendre pension dans les fabriques; mais on juge aisément que les bénéfices des industriels doivent être notablement diminués. Ils étaient énormes, il est vrai, et, dans l'année qui précéda la guerre, la moins favorisée des filatures de coton distribua 12 0/0 de dividende, tandis que d'autres donnaient 40 0/0. Les sociétés bien conduites avaient pu cependant réaliser encore en 1897 des profits appréciables. Au point de vue de l'administration, l'industrie japonaise prête, il est vrai, le flanc à la critique : les dotations des réserves, les fonds prévus pour l'amortissement de l'outillage et son entretien sont souvent insuffisants, d'autant que les machines sont loin d'être traitées avec tout le soin désirable, et que ces gens, si propres chez eux, tiennent fort médiocrement leurs ateliers.
Depuis 1897, une difficulté d'un ordre nouveau a surgi pour les Compagnies en voie de formation : la rareté, non plus de la main-d'œuvre, mais du capital. Tout ce qui a été fait au Japon, depuis trente ans, parle gouvernement et les particuliers, l'a été avec des fonds tirés du pays même. Aujourd'hui, ils sont tous engagés et Ton est même tenté d'être surpris que les