CHAPITRE IV
L'Industrie au Japon.
La Grande-Bretagne de l'Extrême-Orient. — Osaka, centre industriel du Japon. — La grande et la petite industrie; subsistance de cette dernière; introduction récente et croissance rapide de la première. — Extension prise par certaines industries entièrement inconnues du vieux Japon : verreries, fabriques d'allumettes, brasseries, brosseries, etc. — Les fabriques d'allumettes, type intermédiaire entre la grande et la petite industrie : emploi des enfants; taux des salaires; durée de la journée de travail; fabrication des boîtes par les paysans à temps perdu et à la tâche. — Les filatures de coton, type de la grande industrie; leur nombre, leur personnel et leur production. — Redoublement de l'activité industrielle depuis la guerre avec la Chine. — La question de la main-d'œuvre : recrutement des ouvriers et ouvrières dans les campagnes; abus signalés par la presse, fréquence de ces abus en tous pays au début de la grande industrie. — La hausse des salaires au Japon.
Les Japonais aiment à dire ou à se laisser dire que leur pays est l'Angleterre de l'Extrême-Orient. L'archipel du Soleil-Levant correspond, à l'est de l'ancien monde, aux Iles Britanniques à l'ouest, et ses habitants espèrent que la ressemblance ne se bornera pas à la situation géographique, mais s'étendra au développement maritime, commercial et industriel. Ils se sont mis énergiquement à l'œuvre pour qu'il en soit ainsi. C'est à Osaka, le Manchester de cette nouvelle
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Grande-Bretagne, qu'on peut le mieux se rendre compte des étonnants résultats qu'ils ont déjà obtenus. Cette ville, qui a tout près de 500 000 âmes, se trouve à peu près à mi-chemin entre deux autres, Kioto et Kobé, qui en sont distantes de moins de dix lieues et comptent respectivement 340000 et 150 000 habitants *; dans une autre direction, vers le sud, à dix kilomètres seulement d'Osaka, on rencontre une quatrième cité industrielle importante, de 50 000 âmes, Sakaï. C'est dans cette région qui s'incline vers la mer Intérieure que se trouve, beaucoup plus qu'à Tokio, le vrai cœur du Japon, le centre de l'activité commerciale, industrielle, même agricole à certains égards, en ce qui concerne, par exemple, la production du thé; c'était là aussi autrefois le centre politique, le mikado ayant, depuis la fin du vme siècle, résidé à Kiolo, et antérieurement à Nara et en d'autres points voisins.
La grande industrie, au Japon, est extrêmement récente : la première filature de coton a été fondée à Osaka en 1882 seulement et le mouvement n'a pris une grande extension que depuis dix ans à peine. Avant l'arrivée des Européens et même jusque vers 1880, toute la production du pays se dispersait dans une foule de petits ateliers domestiques; s'il se trouvait quelques manufactures un peu plus étendues dans de grandes villes, pour la fabrication des soieries
i. Le Japon compte sept villes de plus de 100 000 âmes. Les voici avec leur population (au 31 décembre 1895) :
Tokio 1268 930 Yokohama 170 250
Osaka 487 184 Kobé 161130
Kioto 340 101 Hiroshima 100 015
Nagoya 215 083
Il y a en outre 12 villes de 50 000 à 100 000 habitants, 25 de 30 000 à 50 000 et 32 de 20 000 à 30 000.
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de Kioto, du papier, du saké ou vin de riz, c'étaient des cas exceptionnels et le personnel était toujours très peu nombreux. Ce caractère se conserve encore dans la plupart des industries anciennes. C'est ainsi que les statistiques officielles révèlent, pour 1894, l'existence de 4 732 ménages de fabricants de porcelaine et de poteries, comprenant 23 726 ouvriers, ce qui semble indiquer, il est vrai, l'adjonction fréquente à la famille d'un ou deux étrangers tout au moins; dans la même année, il y avait 4 407 ménages avec 14 092 ouvriers occupés à la production des objets laqués, 81 652 ménages fabriquant des nattes et paillassons, enfin 600444 ménages employant 820 585 métiers à la fabrication des tissus. La petite industrie subsiste donc; elle a des chances de ne pas disparaître, parce qu'elle convient très bien à la production de certains articles artistiques ou de luxe, tout au moins de luxe populaire, qui forment une part notable des exportations du Japon au dehors, et aussi parce que la très grande densité de la population agricole et le morcellement extrême de la terre font que les paysans ont des loisirs qu'ils peuvent consacrer à des occupations autres que leurs travaux principaux; sans le revenu supplémentaire qu'ils se procurent ainsi, la vie serait même difficile pour quelques-uns d'entre eux en certaines régions.
A côté des petits ateliers où sont restées confinées la plupart des anciennes industries, encore qu'un sensible mouvement de concentration se soit produit pour certaines, de grandes manufactures se sont élevées et les hautes cheminées d'usine se dressent maintenant dans les faubourgs de toutes les grandes villes, au Japon comme en Europe. Du haut des remparts en pierres cyclopéennes de l'ancien château
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d'Osaka on voit en face de soi, vers le nord, celles de la Monnaie, l'un des établissements les plus parfaits du monde en son genre, à droite celles de l'Arsenal où se fabrique aujourd'hui presque en entier le matériel d'artillerie de l'armée japonaise; à gauche, obscurcissant l'horizon du côté de la mer, celles des nombreuses filatures de coton et d'autres manufactures variées. Beaucoup de ces industries sont toutes nouvelles et l'ancien Japon n'aurait pu même les concevoir : il ne connaissait pas l'usage du verre; aujourd'hui plusieurs verreries sont établies à Osaka, la consommation intérieure étant devenue considérable, par suite de l'emploi universel des lampes à pétrole et de la substitution partielle, au moins dans les villes, de carreaux aux feuilles de papier qui couvraient autrefois les châssis mobiles de la façade des maisons. On ne buvait pas plus de bière jadis qu'on ne se servait de verre; les brasseries de ce pays, dont l'une des principales est à Osaka, envoient maintenant leurs produits dans tous les ports de l'Extrême-Orient, de Vladivostok à Singapore; partout aussi du fleuve Amour au détroit de Malacca et même jusqu'aux Indes,la mention Made in Japan est inscrite sur toutes les boîtes d'allumettes ; elle Test également sur des brosses qui s'exportent en grande quantité aux Etats-Unis.
On m'avait signalé, comme curieuse à visiter, la principale brosserie, qui n'emploie pas moins de 300 ouvriers, hommes, femmes et enfants, dans son atelier central d'Osaka et 900 autres dans plusieurs succursales aux environs. On me fit d'abord quelques difficultés pour me recevoir, à cause de ma nationalité, les Français étant des concurrents, et c'est seulement après avoir juré que je ne dévoilerais aucun secret et que l'insuffisance de mes connaissances
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techniques me rendait du reste incapable d'en surprendre, que je pus pénétrer dans la fabrique, au milieu de la poussière des os que coupent, en grinçant, les scies mécaniques, et qui servent à la fabrication des brosses à dents et à ongles, principaux articles produits par l'établissement, quoiqu'il s'y fasse aussi des brosses de toute espèce. Chose curieuse, des deux matières premières employées à la fabrication, l'une, les soies de porc, est entièrement importée d'Europe et d'Amérique — l'animal immonde n'existant pas au Japon, — l'autre, les os, provient aussi pour la plus grande partie de l'étranger. On ne fait donc ici que les tailler et monter les brosses qu'on expédie, complètement achevées, aux Etats-Unis. Un commerçant européen d'Osaka me disait qu'il avait reçu il y a peu de temps des propositions d'une maison française pour placer des brosses au Japon; il répondit simplement en lui envoyant un spécimen de la production locale, avec les prix; par retour du courrier il recevait l'ordre, non plus de vendre, mais d'acheter un lot considérable de l'article. S'il ne put l'exécuter, c'est uniquement parce que la seule fabrique qui existât alors avait un contrat avec des maisons américaines pour livrer toute sa production.
Osaka compte, en outre, déjà quelques forges et des ateliers de construction où sont construits à peu près tous les petits navires à vapeur de 50 à 600 ou 800 tonneaux qui font le cabotage dans la mer Intérieure 4. On en voit souvent plusieurs dizaines dans
1. Dernièrement, les Japonais ont commencé à construire eux-mêmes des navires plus considérables : un vapeur de 1 500 tonnes est sorti, en 1895, des ateliers de construction de Nagasaki et, dans le même port, on en construisait en 1898 un autre de 6 000 tonnes.
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la rivière d'Osaka, au milieu de centaines de jonques; tous ces bateaux sont alignés en trois files et tellement serrés qu'on a peine à concevoir comment ils peuvent se déplacer pour entrer et sortir. Le port est, du reste, très mauvais ou plutôt n'existe pas; il n'y a qu'une rivière qui tend à s'ensabler de plus en plus, dont l'embouchure, précédée d'une barre difficile, s'ouvre sur une côte très exposée aux vents d'ouest. Presque tous les produits de l'industrie d'Osaka sont exportés par Kobé, dont la baie, bien protégée, offre un excellent mouillage et où s'arrêtent les grands paquebots européens et américains; toutefois, on a dû commencer en 1899, à Osaka même, les travaux d'un port en eau profonde qui coûtera plus de 20 millions de yen (50 millions de francs); un emprunt de 17 millions de yen a été émis par la ville et une subvention de l'Etat doit s'y ajouter.
Aux industries que je viens de citer, je pourrais ajouter encore, autour de ce grand centre d'Osaka, celle des tapis de jute, de coton et même de soie que j'ai vu fabriquer à Sakaï et qui s'exportent surtout en Amérique, mais qu'on vient de commencer à expédier en Angleterre et qu'on espère faire connaître en France, lors de l'Exposition de 1900; celle du cuivre, dont un petit laminoir a été établi, à Osaka, il y a trois ans, puis racheté, il y a peu de mois, par les propriétaires des mines de Beshi, situées non loin, dans l'île de Sikokou : on y produit d'excellentes tôles de cuivre et de laiton, mais ce n'est encore qu'une industrie naissante qui n'occupe que quatrevingts ouvriers. La fabrication des soieries, des broderies de soie surtout, est restée concentrée à Kioto ; celle des nattes et des paillassons, qui sont d'importants articles d'exportation, emploie beaucoup de
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personnes dans tout le voisinage, mais elle est répartie dans une infinité de petits ateliers.
Deux des nouvelles branches de production du Japon sont particulièrement intéressantes , parce qu'elles constituent des types, Fune de la grande industrie , l'autre d'une combinaison intermédiaire entre la vaste usine moderne et le vieil atelier familial : ce sont les filatures de coton et les fabriques d'allumettes. La production de ces dernières arrivait, en 1889, à 10 165 000 grosses, valant 1 840 000 yen (le yen vaut 2 fr. 59 environ) ; en 1894, à 18 721 000 grosses, valant 4 068 000 yen; pour les années suivantes, je n'ai pas sous les yeux les chiffres de la production totale, mais seulement ceux de l'exportation : 3 795 000 yen en 1894; 5 641000 yen en 1897 et 6 273 000 yen en 1898; le nombre de grosses produites était, durant les dix premiers mois de 1897, de 16 297 000. Le bon marché des allumettes est extrême au Japon : on y achète, au détail, deux boîtes de soixante chacune, pour 5 rin ou un demisert, soit 1 centime et quart.
L'aspect de ces fabriques d'allumettes est curieux; la plupart des ouvriers sont des femmes et des enfants, quelquefois en très bas âge, de cinq ou six ans seulement, qui accompagnent leur mère et dont le salaire à la tâche, qui règne ici sans partage, permet d'utiliser le travail irrégulier : on les emploie naturellement aux travaux faciles, surtout à mettre les bois d'allumettes dans les cadres qui doivent les maintenir pendant qu'on les trempe dans les diverses préparations chimiques : le remplissage de chacun de ces cadres contenant 2500 allumettes est payé 3 rin (le rin, dixième du sert et millième du yen, vaut 0 centime 25), et une ouvrière qui a l'habitude de ce travail peut en
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faire cinquante par jour; un enfant n'en fera que huit à dix; ce sera toujours quelque deux ou trois sous de gagnés et, de plus, sa mère l'aura eu près d'elle pendant ce temps. C'est un des grands arguments, donnés partout en Extrême-Orient, pour expliquer la présence des enfants très jeunes dans les ateliers, que l'impossibilité d'obtenir des ouvrières sans prendre leurs enfants avec elles. Le salaire maximum de 15 sen (le sen vaut 2 1/2 centimes) par jour obtenu par une femme adulte à ce travail peut sembler minime, mais c'est là une tâche très aisée, qui n'exige aucune habileté professionnelle ; les autres ouvrières sont un peu plus payées : celles qui collent les étiquettes peuvent arriver à 22 sen par jour à raison de 11 sen par 10 000 étiquettes ; les femmes qui 'mettent les boîtes en paquet, à 18 sen; celles qui mettent les allumettes dans les boîtes et parviennent à ne jamais se tromper sur le nombre, grâce au simple perfectionnement de leur toucher, atteignent, au maximum, 27 sen. Ce n'est encore que 68 centimes, mais, c'est déjà un salaire élevé pour une ouvrière au Japon. Les hommes sont en petit nombre : on ne les emploie guère qu'à tremper le bois dans les compositions chimiques et à manier les classeurs mécaniques qui tendent à remplacer le classement à la main dans les cadres; ces derniers ouvriers, les mieux payés, peuvent gagner jusqu'à 37,5 sen ou 94 centimes par jour. Tous ces travaux sont exécutés avec une étonnante dextérité, mais, en général, avec la plus grande imprudence : au milieu de ces matières inflammables, dans ces bâtiments en bois, les enfants jouent, les hommes et les femmes fument sans la moindre précaution. La durée du travail est ici de douze heures. Les paquets d'allumettes sont mis dans de longues boîtes en zinc,
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qui sont placées elles-mêmes par six dans des caisses en bois; une de ces caisses ou grosse est vendue, pour l'exportation, à raison de 13 yen à 16,50 yen, suivant les étiquettes plus ou moins artistiques qui se trouvent sur les boîtes ; le prix de revient est d'environ 90 0/0 du prix de vente, sans y comprendre les frais généraux; la marge du profit n'est donc pas très considérable.
Les travaux que je viens d'énumérer sont faits à l'atelier, mais les bois y arrivent tout préparés de l'île d'Yezo; il y a quelques années, on faisait venir les bois bruts et on les taillait à la fabrique même, ce qui entraînait des frais de transport plus grands. Les boîtes sont faites à domicile dans un très grand nombre de ménages des villes d'Osaka, de Kobé et des campagnes environnantes; il n'est pas de village, dans cette région, où l'on n'en voie des quantités. Les fabricants fournissent à ceux qui veulent s'employer à ce travail le bois taillé, la colle et le papier bleu qui doit recouvrir la boîte, les étiquettes n'étant collées qu'à l'atelier central. Il n'y a donc à rémunérer que la main-d'œuvre, qui est payée à raison de 90 sen (2 fr. 25) par 10 000 boîtes. C'est un surcroît de ressources important pour beaucoup de familles et un travail recherché dans ce pays où la petite industrie domestique a été de tout temps si répandue. Hongkong, la Chine et même l'Inde anglaise sont les grands débouchés des allumettes du Japon.
L'industrie cotonnière est toute différente de celle dont nous venons de parler; il ne s'agit plus ici d'une organisation tenant le milieu entre la grande et la petite industrie, faisant appel pour certaines parties du travail à l'aide de l'atelier familial, mais de vastes installations occupant chacune des mil-
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liers d'ouvriers dans des bâtiments de briques tout semblables à ceux qu'on peut voir en Lancashire ou au Massachusetts; en me faisant entrer dans une filature d'Osaka, 1 ingénieur japonais qui me conduisait me priait de remarquer qu'elle avait été construite exactement sur le modèle de telle manufacture bien connue d'Angleterre. Rien ne rend mieux compte du développement pris tout récemment par cette industrie au Japon qu'un simple coup d'œil jeté sur les statistiques de douane dont j'extrais les chiffres qui suivent :
Importation t^., , ,
r ^e t îles de coton
coton brut Exportations Importations
au Japon. du Japon. au Japon.
Millions de kilog. Millions de kilogr.
1897 (dix mois).. 119,6 20,6 7,3
De pays importateur de filés de coton, le Japon est donc devenu pays exportateur. L'importation de l'article n'a sans doute pas beaucoup diminué par rapport à 1894 ou 1895, mais cela vient de ce qu'on importe surtout des produits fins que Ton fabrique encore assez peu ici, tandis qu'on exporte les qualités ordinaires : ce fait est bien mis en évidence par les différences de valeur déclarées à la douane entre les filés exportés et importés : 11096 000 yen pour 20 600 000 kilogrammes des premiers et 7 344 000 yen pour 7 300000 kilogrammes des autres. Les statistiques de Y Union des Filateurs de coton au Japon confirment l'impression que donnent les chiffres du commerce extérieur :
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Nombre Nombre Coton
de de Ouvriers. Ouvrières. filé
filatures. broches. produit.
(Millions de kg.ï
31 déc. 1890. 30 227 895 4 089 10 330 19,1
— 1897. 61 839 387 13 447 43 367 99,0 31 oct. 1898. » 1 233 661 » » 99,4
Près de la moitié de ce coton est manufacturé à Osaka même; les autres principaux centres sont : vers l'Ouest, Kobé et Okayama sur la mer Intérieure, puis, vers l'Est, Yokka'ïchi, Nagoya et Tokio ; l'activité industrielle a redoublé depuis la fin de la guerre avec la Chine (avril 1895) et des filatures ont surgi partout : lorsque toutes les constructions nouvelles et les agrandissements actuellement en cours seront achevés, il y aura environ 1 500 000 broches en mouvement au Japon.
L'établissement d'industries aussi considérables est un immense changement venant s'ajouter à tant d'autres que subit ce pays depuis trente ans, et ce qu'il importe de remarquer, ce qui distingue absolument les manufactures du Japon de celles qui se sont élevées dans l'Inde et plus récemment en Chine, c'est que, dans ces deux derniers pays, la main-d'œuvre seule est indigène; à de rares exceptions près, les capitaux viennent du dehors; l'administration financière et la direction technique sont entièrement entre les mains des étrangers. Du haut en bas au contraire, tout est ici japonais : capitaux, administration, direction, main-d'œuvre. Seules, les machines sont importées d'Angleterre ou d'Amérique, le plus souvent du moins. Dans aucune des filatures d'Osaka on ne trouverait plus d'employé étranger et elles appartiennent toutes à des Sociétés qui se sont procuré leurs fonds
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dans le pays même. Jusqu'aux derniers mois de 1897 la principale difficulté — encore n'avait-elle jamais atteint de très graves proportions — était de se procurer des ouvriers. Les gens de la ville avaient chacun leur métier qu'ils ne se souciaient pas de quitter; ne trouvant pas de ce côté un recrutement suffisant, les fabricants ont dû s'adresser aux habitants des campagnes : plus de la moitié des ouvrières des manufactures d'Osaka sont des filles de cultivateurs, logeant dans des bâtiments appartenant à la Compagnie qui les emploie et nourries par elle, moyennant une retenue sur leur salaire. La même organisation a prévalu dans beaucoup de pays à la naissance de la grande industrie et se retrouve actuellement en Russie où, de même qu'au Japon, les grandes usines datent d'hier.
Un pareil système ne va pas toujours sans inconvénients : un journal de Tokio, publié en anglais mais dont les propriétaires et les rédacteurs sont tous Japonais, et qui est ordinairement très bien renseigné, le Japan l'imes, publiait à la fin de 1897 une série d'articles dans lesquels il attaquait vivement toute l'organisation de la main-d'œuvre dans les filatures d'Osaka : les logements des ouvrières étaient fréquemment insalubres, disait-il, mais surtout leur immoralité presque toujours scandaleuse et ouvertement tolérée, sinon même encouragée, par les employeurs qui craignaient de perdre leur personnel que les concurrents cherchaient sans cesse à débaucher par tous les moyens possibles. D'autre part, pour conserver des ouvrières, souvent recrutées dans les campagnes à l'aide de promesses alléchantes mais fausses et de toutes sortes de procédés abusifs, on allait jusqu'à les soumettre à une demi-séquestration,