CHAPITRE V
Le Japon rural.
Prédominance, actuellement encore, de l'agriculture dans la vie économique du Japon. — Les campagnes japonaises; extrême densité des populations rurales dans les plaines et les basses vallées. — Absence de culture dans les montagnes : faiblesse relative des étendues cultivées. — Appoint fourni par les pêcheries à l'alimentation du peuple japonais. — Caractère extrêmement intensif de l'agriculture japonaise; principales récoltes : le riz; les cultures industrielles : thé et mûriers. — Absence d'animaux domestiques. — Rendements de l'agriculture japonaise. — Prépondérance absolue de la très petite propriété. — Les paysans japonais; leur alimentation végétarienne ou ichtyophage; leur habitation; le rôle et la situation des femmes. — Qualités d'endurance, en même temps que de bonne humeur, de politesse et d'extrême propreté de ces paysans. — Le coût de la vie : budget d'un petit ménage japonais. — Amélioration du sort des paysans à la suite de la Restauration. — Diffusion de la civilisation occidentale et de Pinstruction parmi eux.
Malgré le développement si rapide qu'a pris depuis quelques années l'industrie au Japon , la grande majorité de sa population vit encore dans les campagnes et tire, sinon son unique moyen d'existence, du moins ses principales ressources de la culture du sol. Les produits des petites industries domestiques viennent y ajouter un appoint qui n'est pas négli-
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geable et, d'autre part, sur les côtes si découpées des nombreuses îles de l'Empire, sur les bords de la mer Intérieure surtout, se pressent une foule de villages dont les habitants vivent de la pêche; dans son ensemble, néanmoins, le Japon est un pays agricole. C'est l'exploitation de son sol qui lui fournit la matière première de ce qui est encore sa principale industrie, la soie, et un autre de ses grands articles d'exportation, le thé : sur une exportation totale, en 1896, de 116 millions et demi de yen (le yen = 2 fr. 50 environ) de produits japonais, le thé comptait pour 6 372 000, le riz pour 7 951 000, la soie grège, les cocons et les déchets de soie pour 31 666 000 : en y ajoutant quelques autres denrées secondaires, près de 47 millions d'articles bruts ou semi-bruts d'origine agricole ou 40 0/0 de l'ensemble; si l'on joignait 12 millions et demi de tissus de soie manufacturés aux produits de l'agriculture indigène, on arriverait à 59 millions et demi, plus de la moitié de toutes les sorties réunies.
Si importantes que soient, au point de vue des relations économiques extérieures, les cultures industrielles des mûriers et du thé, elles n'occupent qu'une étendue relativement restreinte et la première place, de beaucoup, reste à la grande culture vivrière de tout l'Extrême-Orient, le riz. Celle-ci a fortement contribué à accentuer encore l'un des traits caractéristiques du paysage japonais, la rareté des pentes douces. La nature n'en avait déjà pas été prodigue; l'établissement des rizières qui doivent toujours être recouvertes d'eau stagnante les a fait disparaître presque totalement. Les fonds de vallée, au lieu de s'élever graduellement, montent par ressauts verticaux, semblables à des marches d'escalier que séparent des espaces rigoureusement horizontaux; les
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collines rocheuses sortent par escarpements brusques du milieu de la plaine noyée. A l'automne, où je parcourais le Japon, le riz venant d'être coupé, le paysage eût paru assez morne, avec son damier de terrains boueux, que limitent de petites levées de terre couvertes d'herbes sèches, s'il n'avait dû une grâce et un cachet tout particuliers aux formes élégantes et originales des hauteurs, aux pins tourmentés qui les couronnent, qui bordent les routes et les canaux d'irrigation, aux rideaux de bambous épars çà et là dans la plaine, aux magnifiques cryptomerias, à la verdure sombre desquels venaient se mêler les tons rouge et orange des érables, qui entourent les petits temples semés un peu partout sur les coteaux.
Des arbres varient toujours ainsi la vue et interrompent la monotonie des rizières et des champs ; de terrains en friches, on n'en voit jamais dans les plaines et les vallées ; tout y est cultivé avec le plus grand soin et pas un pouce du sol n'y est perdu. La population rurale est d'une densité extraordinaire, incomparablement plus grande qu'en aucun point de l'Europe : sur une étendue de 382 000 kilomètres carrés, un peu supérieure à celle de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, le Japon contient 42 270 620 habitants, soit 111 par kilomètre carré. Encore ce chiffre global tient-il compte de la grande île septentrionale d'Yezo, territoire de colonisation à peine peuplé. Si Ton en fait abstraction, le reste de l'Empire a une étendue de 278 404 kilomètres carrés sur laquelle vivent 41 801 113 personnes, soit 145 au kilomètre carré ; c'est deux fois plus qu'en France, et la Belgique est le seul pays européen où la population soit plus serrée, mais la Belgique est un pays essentiellement industriel; plus de 80 0/0 des Japonais vivent encore,
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au contraire, dans les campagnes. Telles provinces comme celles de Shiba et de Saïtama 4, au nord-est de Tokyo, ont respectivement 236 et 277 habitants au kilomètre carré, bien que la plus grande ville de l'une compte 26 000, celle de l'autre 20 000 âmes seulement. Dans File de Shikokou, la province de Kagawa ne contient qu'une seule ville de plus de 20000 âmes, Takamatsou (34 000 habitants), et la population kilométrique y atteint le chiffre phénoménal de 391 personnes. Dans 36 des 46 provinces japonaises (non compris Yezo), on trouve plus de 100 habitants au kilomètre carré et dans 4 seulement, 3 à l'extrême nord et 1 au sud, la population est moins serrée qu'en France. Le tableau suivant résume les chiffres relatifs aux grandes divisions du pays :
Surface
Densité
kilom. carrés.
Population.
kilométr,,
Niphon septentrional..
— occidental
— Kiousiou
Hokkaïdo ou Yezo
Total
Plus étonnante encore que ces chiffres est la faible étendue relative des cultures qui font vivre une population si dense : le Japon est extrêmement montagneux et, si les plaines et les vallées, surtout dans l'ouest et le sud, sont admirablement cultivées, si les champs, voire les rizières, escaladent même quelquefois les hauteurs, dont la mer vient battre le pied sans laisser
1. Celle-ci ne touche pas à la mer et n'a pas la ressource supplémentaire des pêcheries.
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une bande suffisamment large de terrain cultivable, les grands massifs de l'intérieur restent couverts de forêts et, dans le nord même de la grande île, tout le sol susceptible d'être utilisé ne l'est pas encore.
D'après les dernières statistiques publiées, l'étendue des propriétés particulières cultivées, soumises à l'impôt foncier au 31 décembre 1895 , était de 5 051479 cho (1 cho = 99 ares 17 centiares), soit 13 1/2 0/0 de la surface totale i. Il faut bien y ajouter quelques terrains exempts d'impôt, soit parce qu'ils avaient été ravagés l'année précédente par des inondations ou des typhons, soit parce qu'ils étaient nouvellement défrichés. Mais, si fréquentes que soient les catastrophes naturelles au Japon, il est certain qu'en augmentant de 10 0/0 de ce chef le chiffre que je viens d'indiquer, on est au-dessus de la vérité; d'autre part, le domaine de l'État ne contient qu'une quantité insignifiante de cultures. Celles-ci ne forment donc pas plus de 15 0/0 de la surface totale du pays. Les forêts, au contraire, couvrent 22 888 918 cho, dont 7 357 397 appartiennent à des particuliers, 13 438 499 à l'État ou aux provinces, ï> 093 022 au domaine propre de la couronne. Le reste se compose de landes et de terres incultes, très nombreuses surtout dans Yezo, qu'elles se partagent avec les forêts et où 1 553 cho de cultures seulement sont soumis à l'impôt. Bref, en laissant de côté l'île septentrionale et ne considérant que le territoire où vivent les 99 centièmes de la population japonaise, on voit qu'il
1. L'étendue totale des propriétés particulières imposées était à cette même époque de 13 852 000 cho, dont 5 051 479 cho cultivés, 7 317 180 de forêts, 1 102 417 de terres en friche, marais et pâturages, 381 228 de propriétés bâties. Le reste du Japon formait le domaine de l'État, composé presque uniquement de forêts et de landes.
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s'y trouve, à côté de 17 millions 1/2 d'hectares de forêts, 5 millions 1/2 d'hectares cultivés au plus, pour près de 42 millions d'habitants. En France, nous avons près de 15 millions d'hectares rien qu'en céréales et, en y ajoutant les pommes de terre , la vigne et les diverses cultures industrielles, nous arrivons à une vingtaine de millions d'hectares ; pourtant notre population est notablement inférieure à celle du Japon, et nous importons une partie de nos provisions de l'étranger.
En outre, il y a chez nous, comme partout en Europe, des prairies et des pâturages étendus servant à nourrir les animaux domestiques, dont la chair entre pour une si grande part dans le régime alimentaire des Occidentaux. Au Japon, rien de pareil. Partout, sur les routes, on voit les paysans attelés euxmêmes à leur charrette, et, si l'on voyage autrement qu'en chemin de fer, c'est traîné en djinriksha, ou porté en palanquin par des hommes, bien rarement en voiture ou à cheval. Les moutons et les chèvres sont absolument inconnus ; il y a, paraît-il, quelques porcs, mais je n'en ai pas vu un seul; un vieux résident européen m'affirmait avoir fait douze heures de chemin de fer dans le nord sans apercevoir un seul bœuf; dans l'ouest, il est vrai, j'en ai rencontré assez souvent. Néanmoins, la rareté des animaux est un des traits qui frappent le plus quand on parcourt la campagne; les statistiques confirment cette impression puisqu'elles ne relèvent que 1 097 000 têtes de l'espèce bovine et 1 477 000 chevaux. La prédominance de la religion bouddhiste, qui interdit l'usage de la viande, paraît être la principale cause de la rareté du gros bétail.
En dépit du bouddhisme, les Japonais mangent
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cependant de la volaille — quoiqu'elle paraisse moins abondante dans leurs villages que dans les nôtres, — et surtout du poisson. Si tant d'hommes peuvent vivre dans ce pays montagneux et d'étendue restreinte, c'est grâce à la pêche. Le produit total des pêcheries, en 1894, n'était pas estimé à moins de 27 400 000 yen ou 68 millions et demi de francs. Tout le long de l'énorme étendue de près de 30 000 kilomètres qu'ont les côtes sinueuses de l'archipel japonais, se pressent de petits villages dont les habitants vivent à peu près exclusivement de la pêche. Les eaux de la mer Intérieure sont littéralement couvertes de ces gracieuses, mais incommodes jonques japonaises à une seule voile carrée, dont on compte, en tout, 600 000 et à travers lesquelles les grands navires ont le plus grand mal à se frayer un passage; c'est grâce à cette industrie que la province de Kagawa peut avoir la population si dense que nous citions, et que l'île secondaire et passablement rocheuse d'Awaji, qui se trouve auprès et ne renferme pas une seule ville, contient 198000 habitants sur 564 kilomètres carrés, près de cinq fois plus que la France à superficie égale.
Si important que soit l'appoint des pêcheries, il faut que l'agriculture en soit arrivée à un rare degré de perfection pour pouvoir nourrir 42 millions d'êtres humains avec les produits de 5 millions et demi d'hectares, car, dans les années normales, le Japon n'importe que très peu de denrées alimentaires. Il est vrai de dire, tout d'abord, qu'une certaine partie des champs porte deux récoltes par an : le riz ne donne deux moissons que dans le sud de l'île de Shikokou, mais, en beaucoup d'autres endroits, aussitôt après qu'il a été coupé en novembre, on retourne le sol
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des rizières, on en exhausse une partie avec de la terre prise dans le reste et l'on y sème, soit de Forge ou autres céréales, soit des claïkons, sorte de grands navets, ou d'autres plantes maraîchères. Les chiffres suivants, qui donnent, pour 1895, l'étendue et la production des cultures — et parmi lesquels ne figurent pas, cependant, les cultures maraîchères, — mettent ce fait en évidence, car on remarquera que le total en est très notablement supérieur à l'étendue des propriétés soumises à l'impôt et la surface des terrains exemptés ne suffit assurément pas à combler la différence :
Surface en cho
Production
cho = 99 ares 17)
(1 koku = 180 litres)
39 920 882 kokus.
Pois et azouki
Millet et ses variétés
1 865 709 quintaux.
Pommes de terre. . .
1 006 581 kokus.
471 978 quintaux.
Tabac
32 306 490 kilogr.
Partout, sauf dans Yeso, le riz occupe de beaucoup la première place et même, chose curieuse, c'est dans la partie septentrionale de l'île principale que sa prépondérance est la plus grande, sans doute parce que le climat est trop froid pour permettre d'autres cultures sur les rizières durant l'hiver et le printemps. Les autres céréales, lorsqu'elles ne servent pas ainsi de culture intermédiaire, sont surtout semées dans
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les régions montagneuses dont le sol accidenté se prête mal à l'établissement des rizières ; l'orge et le froment sont principalement récoltés dans le centre de la grande île de Niphon, le seigle dans sa partie occidentale et dans les deux îles du sud, Shikokou et Kiousiou ; cette dernière est aussi le centre de la production des patates apportées autrefois de Java dans la province de Satsuma et qui sont encore désignées aujourd'hui au Japon sous le nom de Satsuma-imo, pommes de terre de Satsuma. En ce qui concerne les cultures industrielles, le tabac introduit au xvie siècle par les Portugais, et dont l'usage universel est un des rares souvenirs que les Japonais aient conservés, en dépit d'édits prohibitifs, de leur premier contact avec l'Europe, est répandu un peu partout, sauf dans le Nord; le mûrier est cultivé presque exclusivement -dans les vallées des régions montagneuses du centre et un peu dans le nord; le thé ne se rencontre, au contraire, que dans les régions de plaines et surtout de basses collines. Du chemin de fer du Tokaïdo entre Tokio et Kioto et principalement aux environs de cette dernière ville, d'Osaka et de Nara, on voit les champs de théiers, plantés de rangées de buissons ronds, vert foncé, se détacher parmi les rizières.
Les rendements obtenus par l'agriculture japonaise sont élevés : 16 hectolitres de froment, 18,7 de seigle, 23,6 d'orge à l'hectare en moyenne; pour le riz la proportion est de 26 hectolitres, et cependant il n'y a point de système d'assolement comme en Europe : la même terre est indéfiniment plantée en riz chaque année et, si elle porte quelque autre récolte, c'est pendant les six mois qui séparent la moisson en novembre de la plantation du riz au printemps suivant. Si la ferti-
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lité du sol peut, néanmoins, se maintenir, c'est grâce aux soins attentifs des petits propriétaires qui en cultivent la majeure partie. En l'absence d'animaux domestiques, la fumure se fait principalement, en ce qui concerne les rizières, par l'apport d'herbes vertes coupées dans les clairières des forêts et sur les flancs ies montagnes et qui, recouvertes de boue et d'eau, se décomposent vite; on y joint également de la chaux; sur les bords de la mer l'engrais de poisson est très employé, et partout les matières fécales jouent un grand rôle : elles servent presque exclusivement à la fumure de tous les champs autres que les rizières. Le matin, aux abords des villes, l'odorat est désagréablement affecté par la rencontre de quantité de paysans charriant chez eux l'engrais humain que leur vendent les citadins, comme les gens qui ont des chevaux vendent dans nos villes leur fumier d'écurie.
Le caractère de culture maraîchère, pour ainsi dire, extrêmement intensive qu'a pris presque partout la mise en valeur du sol au Japon et qui permet seul à une si nombreuse population de vivre des produits d'une étendue si restreinte, n'a été possible que grâce à la petitesse des exploitations. Pour une surface totale des propriétés particulières d'environ 14 millions de cho, dont à peine 5 millions et demi de terres cultivées, on ne compte pas moins» de 5 518 040 familles de cultivateurs, dont 3 121 775 exploitent leurs propres domaines, tandis que 2 397 965 sont des fermiers; l'étendue soumise au faire valoir direct serait de 2 795 707 cho ; celle cultivée par des tenanciers de 1813 465 cho ce qui donnerait en moyenne 80 ares
1. La somme de ces deux chiffres est de 4 609 172 cho, notablement inférieure à la surface que nous avons donnée plus haut pour l'ensemble des cultures particulières imposées : nous ne
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seulement par exploitation. La rareté relative de la grande propriété est attestée par le fait qu'il n'y a que 517130 personnes payant plus de 15 yen d'impôts directs. Le principal impôt direct est l'impôt foncier qui est, en moyenne, de 10 yen (25 fr.) par cho ou hectare de rizière et d'un peu moins de 3 yen par cho pour les autres champs. Le paiement de 15 yen d'impôt foncier ne correspond donc qu'à la possession d'un hectare et demi de rizières ou de 5 hectares de champs, ce qui n'est certes pas un bien vaste domaine.
La parcelle dont le paysan japonais tire ses ressources étant si peu étendue, on conçoit aisément qu'il ne soit pas riche et doive vivre de peu : dans les plaines il se nourrit surtout de riz bouilli à l'eau comme le font aussi les ouvriers des villes ; un peu de poisson, assaisonné de soy ou sauce japonaise, vient de temps à autre varier ses menus qui comportent aussi des œufs et très exceptionnellement un peu de volaille ou de gibier de plume, de canard sauvage par exemple; dans les montagnes, dans les pays pauvres, le riz devient presque un luxe et on lui substitue des grains d'orge ou de millet; les pêcheurs des côtes remplacent cette nourriture presque exclusivement végétarienne par un régime ichtyophage Au demeurant, même parmi les classes aisées des villes, c'est la grande potée de riz, par laquelle se termine même le plus raffiné des dîners japonais, qui en constitue
nous chargeons point de concilier ces deux statistiques, dont l'une vient de l'excellente publication officielle : Résumé statistique de l'Empire du Japon, et l'autre du Ministère de l'Agriculture : la traduction anglaise de cette dernière dit former s ce?isus; il est probable que certaines propriétés de nobles, de compagnies, ou de gens dont l'agriculture n'est pas la profession principale, doivent y être omises.
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le plat de résistance. Pendant les repas, la boisson habituelle est le saké chaud dont les convives s'offrent les uns aux autres, par politesse, quantité de petites coupes. C'est la distillation du riz qui fournit aussi cette eau-de-vie faible, titrant de 15 à 20 degrés et dont il se consomme annuellement 6 1/2 à 7 millions d'hectolitres. L'autre grande boisson japonaise est le thé vert.
Agglomérées le plus souvent en villages que quelques centaines de mètres seulement séparent les uns des autres, parfois éparpillées par petits groupes de quatre ou cinq, plus rarement tout à fait isolées, les habitations des paysans ne diffèrent guère de celles des citadins que par leur haut et lourd toit de chaume, ménageant un grenier au-dessus du rez-dechaussée et supporté par de forts poteaux de bois qui reposent sur des pierres simplement placées sur le sol, sans fondations. Entre ces poteaux, les murs de pignon seuls sont pleins, formés d'argile maintenue par un lattis de bambou ; les deux façades principales sont simplement fermées, à un mètre environ, en arrière des poteaux, de façon à ménager un auvent, par un châssis de papier courant dans des glissières. La nuit ou en cas de mauvais temps, on y superpose des volets de bois. Le jour tout s'ouvre, pour peu qu'il fasse doux ou qu'il y ait un rayon de soleil, et le regard pénètre librement dans l'intérieur. Cette vie en public, cette ouverture du logis à tous les yeux, qui frappe beaucoup lorsqu'on arrive de Chine , où Ton ne peut même pas voir ce qui se passe dans la cour des maisons, est l'un des caractères qui distinguent si nettement les Japonais de tous les autres Orientaux. Un autre trait saillant est la scrupuleuse propreté qui règne dans ces demeures si simples,
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dont le seul mobilier se borne aux tatamis, aux épaisses nattes rembourrées de paille, qui recouvrent le sol des deux ou trois pièces, à l'exception du petit espace en avant de l'entrée, où les visiteurs laissent leurs souliers, et du réduit qui sert de cuisine.
Cette absence de tout mobilier, jointe à celle presque aussi complète de moyens de chauffage et à l'insuffisance des fermetures, qui permettent au froid et aux courants d'air d'entrer de tous côtés, est de nature à produire, au premier abord, une impression de grande misère. Mais il ne faut pas oublier qu'en adoptant, il y a douze siècles, la civilisation chinoise, les Japonais ont absolument dédaigné trois choses : les sièges, les couvre-chefs et les instruments calorifiques. Les palais impériaux de Kioto rendraient des points à la plus humble de nos chaumières, en ce qui concerne l'absence de meubles ; dans le meilleur hôtel — tenu naturellement à la japonaise — d'une ville de cent mille âmes, Hiroshima, établissement éclairé à l'électricité et muni du téléphone, on s'assied à terre, sur un mince petit coussin, on se chauffe seulement le bout des doigts aux trois ou quatre morceaux de braise qui brûlent sur la cendre dans un hibatchi et, le matin, en dépit qu'il gèle, il faut procéder à sa toilette dans la cour. On me faisait visiter, près de cette même ville, la maison, construite à l'européenne et fort simple, où vécut le mikado pendant la guerre avec la Chine et l'on me montrait son cabinet de travail : il y avait là un fauteuil, quelques chaises, une table de bois blanc et, comme unique moyen de chauffage, un hibatchi, d'un superbe travail artistique, il est vrai, laqué noir et or.
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La nudité de la demeure n'est donc pas chez le paysan japonais un signe de misère et, si Ton doit dire qu'il est pauvre et que son capital est extrêmement restreint, on ne peut le qualifier de misérable. Il est vêtu aussi peu que possible l'été, aussi chaudement qu'il est nécessaire l'hiver, uniformément de bleu foncé qui contraste avec le bleu clair affectionné des Chinois : les hommes portant un pantalon ou plutôt un caleçon collant qui descend jusqu'à la cheville et une sorte d'ample veste à manches pagodes; les femmes une ou plusieurs robes superposées qui tombent jusqu'à mi-jambe et des guêtres, ou bas sans pieds, de cotonnade ou de toile bleue, rejoignant le tabi ou petite chaussette qui monte jusqu'à la cheville. Les Japonaises ont la condition la meilleure parmi toutes les femmes en dehors de l'Europe ; elles jouissent d'une absolue liberté d'aller, de venir, de causer avec qui bon leur semble : tandis qu'en Chine on ne voit jamais de femmes dans une auberge, au Japon l'on n'y aperçoit souvent pas un seul homme : on est reçu par la femme de l'hôte et tout un essaim de jeunes filles qui vous servent et vous tiennent compagnie. Les femmes, quand elles ont fini leur ménage, ce qui est tôt fait, prennent part, avec les hommes, à tous les travaux des champs; n'ai-je pas vu, aux environs de Kioto, une femme, portant un enfant sur le dos, aider encore son mari à traîner une charrette?
On est étonné de voir avec quel air constant de bonne humeur ce peuple des campagnes, si endurant, si robuste dans sa petite taille, vaque à ses rudes travaux. Au milieu de ce dur labeur des rizières, les pieds dans la boue froide pendant la récolte qui se fait en novembre, ces gens paraissent
toujours gais et contents. Ce qui contribue sans doute à les rendre heureux, c'est qu'ils sont beaucoup plus sensibles que les classes correspondantes en d'autres pays à tout un ordre de plaisirs : naturellement artistes, ils conservent quelque bibelot de bronze ou de laque qui leur vient de leurs ancêtres et qui est de leur mince patrimoine l'objet auquel ils tiennent le plus. Mais ce sont surtout des admirateurs passionnés de la nature : chaque période de l'année a ses fleurs, sauvages ou cultivées, depuis les pruniers en février jusqu'aux feuilles rouges des érables en novembre, et chaque district a ses endroits réputés pour telle ou telle fleur; toute la population des environs s'y porte en foule pour les admirer. Dans les saisons où ils ont de longs loisirs, les paysans, infatigables marcheurs, font, sous prétexte de pèlerinage, bien des dizaines de lieues pour admirer les beaux sites où des temples fameux sont toujours bâtis au milieu d'arbres magnifiques. Enfin, les industries domestiques auxquelles ils se livrent leur créent une variété d'occupations qui rend leur existence moins monotone.
Afin de donner une idée du coût de la vie dans les campagnes, pour un homme d'une situation déjà un peu supérieure à celle d'un simple paysan, nous reproduisons ici, d'après une traduction qu'en a donnée le Japan Times, le tableau des dépenses d'un ménage d'instituteur primaire dans la province de Rikouzen, dans le nord de l'île principale; ce tableau est extrait d'une revue spécialement consacrée aux questions d'enseignement.
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Dépenses mensuelles d'une famille de trois personnes (mari, femme et 4 enfant de six à sept ans).
3 to (1 to = 18 litres) de riz de 3e qualité. Yen. . 4 60
Légumes et poisson 150
Location de literie (couvertures, etc.) 1 50
Loyer d'une maison 0 80
Eclairage et chauffage 0 75
3 sho (1 sho — 1 litre 8) de soy (sauce) 2e qualité. 0 42
Thé 0 30
Objets nécessaires pour écrire 0 30
Éducation de l'enfant 0 20
Bains tous les trois jours 1 0 20
Impôt sur le logement 0 15
Chaussures 0 15
Divers 0 46
Total Yen. 1133
Soit 28 fr. 33; il faut ajouter, nous dit-on, 15 yen ou 37 fr. 50 par an pour l'achat de vêtements ; c'est donc, au total, 377 fr. 50 pour trois personnes, ce qui fait vraiment bien peu de chose, et, cependant, tout a fort renchéri depuis quelques années : à l'époque où fut dressé ce tableau, surtout, à la fin de 1897, en raison d'un déficit d'environ 20 0/0 dans la récolte, le prix du riz avait passé à Tokio de 8 yen 63, en moyenne, en 1895, à 14 yen par koku de 180 litres; la moyenne des prix de 40 marchandises principales établie mensuellement par la Banque du Japon était de 174 en novembre 1897, au lieu de 150 un an plus tôt, 100 représentant la moyenne des mêmes prix en 1887, et les modiques dépenses que je viens de citer dépassaient le traitement moyen d'un instituteur, qui est resté stationnaire à 10 yen par mois en moyenne.
1. En fait, le bain très chaud (42 à 45°) non pas bihebdomadaire, mais pris chaque jour vers 6 heures du soir, est une chose de première nécessité pour les Japonais de toute classe, aussi propres pour eux-mêmes que pour leur habitation.
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Les paysans ont certainement vu leur bien-être s'augmenter depuis l'abolition de l'ancien régime; la civilisation occidentale commence à pénétrer jusqu'à eux. Ils s'éclairent presque tous au pétrole; bien qu'encore insuffisamment pénétrés de la valeur du temps, ils ont pour la plupart acheté des pendules et s'en servent; beaucoup ont même adopté des chapeaux et des casquettes, tous les hommes ont renoncé à l'ancienne coiffure pour se couper les cheveux; il n'y a chez eux nulle hostilité de parti pris contre ce qui est nouveau, mais, au contraire, une grande curiosité, une disposition à expérimenter. L'instruction est obligatoire au moins en théorie et, en fait, 80 0/0 des garçons, 40 0/0 des filles fréquentent les écoles où l'on apprend à lire, à écrire quelques centaines de caractères chinois et les deux alphabets syllabiques japonais et où l'on donne, en outre, quelques leçons de choses. Peut-être cet enseignement, dont il a fallu recruter les maîtres à la hâte, est-il encore trop sous l'influence de la vieille culture chinoise, mais les idées modernes s'y sont déjà infiltrées et devront, en fin de compte, l'emporter. Le peuple japonais, même dans les campagnes, est sérieusement engagé dans la voie du progrès : il ne saurait être question de tout changer ici d'un coup de baguette, mais la première impulsion est donnée et n'a pas rencontré de résistance. Au point de vue agricole, il est certain que les paysans auraient nombre de choses à apprendre, non pas tant pour les cultures auxquelles ils se livrent déjà, qu'en ce qui concerne l'utilité de varier les productions suivant les pays et de ne pas s'obstiner à peu près partout à la culture presque exclusive du riz, en ce qui a trait aussi à l'élevage. Ces réformes sont difficiles parce que la petite pro-
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priété, au milieu de toutes les qualités qu'elle possède, surtout chez un peuple aussi laborieux et soigneux que celui-ci, a le défaut de n'être pas novatrice. Elles seraient pourtant d'une grande importance dans ce pays où la population, déjà si serrée, s'accroît de 300 000 âmes par an et où une portion si restreinte du sol est utilisée.