CHAPITRE VIII
La politique intérieure et le parlement japonais.
Organisation sociale du Japon actuel : les nobles ou kwazokou; les shizokou ou anciens samouraï; les heïmin. — Égalité civile des diverses classes. — Prépondérance des samouraï dans la politique et l'administration depuis la Restauration. — Survivance de l'esprit de clan : le Japon est gouverné depuis trente ans par les clans de Ghôshiou et de Satsuma. — Adoption en 1889 d'une constitution inspirée de celle de la Prusse. — Lutte du parlement contre les ministères dominés par les clans du sud, dissolutions et crises fréquentes. — Une crise ministérielle au Japon. — Efforts de la Chambre pour imposer la responsabilité ministérielle et remplacer le gouvernement de clan par le gouvernement de parti. — Inconsistance des partis japonais. — Quelques signes d'amélioration dans le fonctionnement du régime représentatif. — Son avenir au Japon.
Nous avons à étudier maintenant les moins louables peut-être des emprunts faits par le Japon à l'Occident. La politique intérieure de ce pays aux passions violentes est des plus critiquées. Depuis que le mikado, exécutant une promesse faite au moment de la Restauration, a octroyé à son peuple, en 1889, une constitution analogue à celle de la Prusse, la Chambre élue n'a pas été dissoute moins de cinq fois. L'antagonisme a été constant entre les représentants
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du pays et les divers ministères qui se sont succédé au pouvoir et, à l'exception de la période de la guerre avec la Chine, où le patriotisme si intense des Japonais fit passer au second plan l'esprit de parti, aucun cabinet n'a pu disposer d'une majorité quelque peu durable. Pour s'expliquer cet état de choses, il faut se reporter à la manière dont s'est faite la Restauration, se rendre compte de la constitution sociale du Japon et ne pas oublier que l'esprit de clan a survécu dans ce pays à l'esprit de classe et aux privilèges féodaux, définitivement supprimés, sans qu'aucun les regrette.
L'abolition de l'ancien régime est complète depuis plus de vingt ans. L'ancien État féodal a été remplacé par une monarchie centralisée, absolue d'abord, parlementaire aujourd'hui; les quatre-vingts et quelques provinces historiques, fondues en quarante-cinq départements qu'administrent des préfets. Le peuple est encore divisé en trois classes : celle des nobles ou kwazokou, résultant de la fusion des anciens daïmios1 ou seigneurs féodaux, des kugés ou nobles de cour, des shin-kwazokou ou nouveaux anoblis (en tout 644 familles comprenant 4 162 personnes) ; celle des shizokou ou anciens samouraïs (432 458 familles et 2 049 144 personnes) ; celle des heïmin ou gens du commun (7 948 026 familles et 40 216 314 personnes). Mais, en dehors de la part prépondérante que prennent les nobles à la composition de la Chambre des
1. Beaucoup de daïmios même — leurs propriétés personnelles étant en général peu étendues — sont aujourd'hui pauvres; j'en citerai des preuves plus loin à propos de la composition du corps électoral. Les plus grandes fortunes du Japon sont celles de négociants ou de banquiers, qui se dissimulaient sous l'ancien régime pour n'être pas trop mises à contribution par le pouvoir.
pairs, aucun privilège spécial ne s'attache à eux ni aux shizokou, ils ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, le même statut personnel que les autres. Au point de vue des relations sociales on rencontre peut-être moins d'exclusivisme en ce pays où la féodalité existait encore il y a trente ans qu'en mainte contrée d'Europe où son abolition remonte à un siècle. Comme me le disait un Japonais : « On ne songe pas à se demander, lorsqu'on voit quelqu'un pour la première fois, à quelle classe il appartient ». J'ai peine à croire que, dans leur for intérieur, bon nombre d'anciens privilégiés ne s'estiment pas encore supérieurs aux heïmin; mais assurément ils ne le montrent pas. On les voit dans les lieux publics, dans les endroits de plaisir, se mêler sans aucune prétention à la foule. J'assistais un jour à Tokio à une grande représentation de lutteurs, l'un des spectacles favoris des Japonais, et l'on me montrait assis sur les gradins et confondus dans le public le prince K..., président de la Chambre des Pairs, le marquis H...? ancien ministre et descendant d'une grande famille de daïmios; le marquis Tokugawa, de la famille de ces shogouns qu'un homme du peuple ne devait même pas regarder sous peine de mort, est aussi un fervent de ce plaisir et y assiste avec la même simplicité.
Quoique l'accès des postes les plus élevés soit ouvert à tous, ils n'ont pas cessé d'être, en fait, entre les mains des samouraïs. Comme au lendemain de la révolution, ce sont les représentants les plus intelligents de cette nombreuse gentry qui gouvernent encore aujourd'hui le pays. Tous les ministres qui se sont succédé au pouvoir et dont la plupart ont été anoblis, faits kwazokou depuis, sont sortis de ses rangs. Il en est de même de tous les hauts fonction-
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naires, à très peu d'exceptions près, de la plupart des moyens et des petits employés du gouvernement, jusqu'à de nombreux agents de police, de la très grande majorité des officiers de terre et de mer. Tout cela est naturel si l'on songe que les samouraïs constituaient avant la Restauration à la fois la classe militaire et la classe studieuse et lettrée. Aujourd'hui encore, les étudiants de l'Université se recrutent principalement parmi eux et, témoignage certain du respect qu'on leur porte, ils sont en majorité parmi les membres de la Chambre des députés, bien qu'ils ne disposent que d'un vingtième des voix dans le collège électoral. L'esprit de la masse de la nation n'est pas porté vers les affaires publiques et l'on pourrait peut-être trouver de bons côtés à cette division du travail qui réserve à une classe spéciale la politique et l'administration. Mais ce n'est qu'un fait, non un droit, et un fait transitoire : on constate dans toutes les fonctions publiques, y compris l'armée, que la proportion des heïmin a une tendance à augmenter, même assez rapidement.
Ce qui a subsisté tandis que les distinctions de classe s'effaçaient, c'est l'esprit de clan. La solidarité qui lie entre eux les serviteurs d'un même prince féodal a survécu à l'effacement où est presque toujours tombé le prince lui-même. Les hommes qui gouvernent le Japon appartiennent toujours aux clans méridionaux, qui ont fait triompher la cause impériale il y a trente ans, surtout à ceux de Chôshiou et de Satsuma; les deux autres, Hizen et Tosa, se sont désagrégés davantage et, bien que certains des principaux personnages politiques du Japon d'aujourd'hui leur appartiennent, ce n'est pas d'affinités de clan que ces hommes tirent leur principale force.
Mais la puissante combinaison des deux premiers, désignée couramment sous le nom de Sat-Chô, tient dans sa main tous les rouages de l'administration, domine l'armée et plus exclusivement encore la marine. Les tendances des deux clans ne sont pas exactement les mêmes : celui de Satsuma passe en général pour être plus conservateur, plus autoritaire, et c'est chez lui que se recrute surtout le parti militaire; les hommes de Chôshiou sont plus progressistes, plus souples et plus liants, plus populaires peut-être en général, quoiqu'on les dise plus avides d'argent. Les chefs de ces clans paraissent s'entendre assez bien pour établir une sorte de balance entre eux, tantôt collaborant dans un même gouvernement, tantôt se succédant au ministère; dans les rangs inférieurs il y a plus de rivalités parce que les places et l'avancement sont plus largement distribués aux clients des hommes au pouvoir. Au début de mon séjour au Japon, sous le dernier ministre Matsukata, c'était le clan de Satsuma qui le détenait et, pour donner une idée de sa puissance, il suffît de dire que le ministre des Finances, président du conseil, les ministres des Affaires étrangères, de l'Intérieur, de la Guerre et de la Marine, soit cinq ministres — et les plus importants — sur huit, lui appartenaient; un autre était de Chôshiou. Or, les provinces de Yamagouchi et Kagoshima, qui sont les territoires de ces deux clans, n'ont chacune qu'un million d'habitants sur 42 millions de Japonais. Il est donc assez naturel que beaucoup de gens des autres régions se plaignent de n'avoir pas plus de part au gouvernement : supposez la France gouvernée depuis trente ans exclusivement par des Provençaux, la même chose n'y arriverait-elle pas?
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Tant que le Japon resta une monarchie absolue, où toutes les affaires gouvernementales se passaient dans un cercle restreint, les ministres Chôshiou et Satsuma se succédèrent tranquillement sans soulever de plaintes bruyantes. Mais, aussitôt que le Parlement entra en fonctions *, en 1890, il y eut une collision entre la Chambre basse, où toutes les parties du pays étaient représentées, et le ministère dominé par la combinaison Sat-Chô. Bien que, d'après la Constitution, analogue à celle de la Prusse, les ministres ne soient pas responsables devant les Chambres, mais devant l'empereur seul, bien que le budget de l'année
1. Le parlement japonais se compose de deux Chambres : la Chambre des pairs, dont font partie : 1° les princes du sang (13) ; 2° tous les princes et les marquis (40); 3° les représentants élus pour sept ans par les comtes, vicomtes et barons (123 en tout); 4° les membres nommés à vie par l'empereur (100) : 5° les membres élus, à raison d'un par département, parmi les quinze plus imposés de ce département âgés de trente ans au moins (45). Le nombre de membres appartenant aux deux dernières catégories ne doit pas dépasser celui des trois premières réunies. — La Chambre des députés se compose de 300 membres (1 par 128 000 habitants), élus par tous les sujets japonais âgés de plus de vingt-cinq ans, résidant dans la circonscription électorale depuis un an au moins et payant au moins 15 yen d'impôts directs. Pour être éligible il faut être âgé de trente ans et remplir les mêmes conditions de cens. Les chefs de famille nobles ne sont ni électeurs ni éligibles à la Chambre basse. — En 1895, il y avait 467 887 électeurs (11 pour 1 000 habitants) et, en tout, 517 130 personnes (12 pour 1 000) payant plus de quinze yen (37 fr. 50) d'impôts directs. Parmi les premiers se trouvaient 21 070 et parmi les secondes 25 405 shdzokou ou anciens samouraï; il en résulte qu'il y a proportionnellement un peu moins de gens relativement riches (payant plus de 37 fr. 50 d'impôts directs) parmi les anciens samouraïs que parmi l'ensemble de la population. Quant aux nobles proprement dits (kwazokou), un tiers des chefs de famille restait au-dessous de ce chiffre pourtant modique d'impositions. La proportion des shizokou parmi les électeurs était de moins de 5 0/0. Elle était beaucoup plus forte dans les territoires des deux clans dominants de Chôshiou et de Satsuma.
courante soit applicable de droit à l'exercice suivant, si la loi de finances n'est pas votée en temps utile, l'opposition irréconciliable qui se révéla, dès l'abord, gêna fort le premier ministère Matsukata , en 1891 et 1892, et le ministère Ito qui lui succéda. Celui-ci, dont la Chambre rejetait obstinément les plans d'extension de la marine de guerre, l'a dissoute deux fois, en décembre 1893 et mai 1894. Après une remarquable accalmie durant la guerre où le patriotisme triompha de l'esprit de parti et où tous les projets du gouvernement furent adoptés sans débat à l'unanimité, les discussions recommencèrent, quoique avec un peu moins de violence peut-être. Elles provoquèrent deux nouvelles dissolutions en décembre 1897 et juin 1898 et le ministère qui se trouve en fonctions est le neuvième depuis décembre 1885, le septième depuis le début du régime parlementaire. Ceci ne donne pas deux ans de durée moyenne pour les cabinets et à peine autant pour les Chambres, dont aucune n'est encore arrivée au terme légal de son mandat.
Ce qui rend le conflit persistant, c'est d'abord que l'Assemblée populaire est hostile au gouvernement des hommes de clan, ensuite qu'elle est mécontente de voir que les ministres ne sont pas responsables devant elle. Tout en professant le plus grand respect pour l'empereur, elle voudrait que la possession d'une majorité parlementaire fût nécessaire au maintien d'un gouvernement ; elle se plaint en outre de manques d'égards, de ce que les ministres paraissent rarement devant elle, de ce qu'elle n'entend presque jamais que de hauts fonctionnaires, nommés commissaires du gouvernement pour les affaires de leur compétence. En un mot, elle se voit avec humeur réduite à n'être
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strictement qu'une assemblée de contrôle. Or, tous les cabinets se refusent hautement à y voir autre chose, et cette attitude s'est affirmée une fois de plus dans des conditions curieuses lors de la crise ministérielle et parlementaire de décembre 1897-janvier 1898 à laquelle j'eus la bonne fortune d'assister. Certain que la majorité lui était hostile le ministère, pour éviter de paraître, si peu que ce fût, dans la dépendance de l'assemblée, n'attendit pas qu'un vote de défiance eût lieu. Il a dissous la Chambre d'abord et offrit ensuite sa démission à l'empereur, devant lequel seuî. il se considérait comme responsable.
Aussi bien, voici comment les choses se passèrent : le 24 décembre, le mikado venait en personne, selon l'usage, lire le discours du Trône aux deux Chambres réunies et celles-ci votaient ensuite l'adresse qui y répondait. Ces deux documents étaient, comme ils le sont d'ordinaire, très courts et le second, ne contenant que des protestations de respect et de loyalisme, était adopté à l'unanimité. Le lendemain, 25 décembre, à peine avait-on donné lecture de l'ordre du jour et pris acte du dépôt des projets de lois financiers du gouvernement, que le doyen de l'assemblée, M. Suzuki, demandait la parole et proposait de modifier l'ordre du jour en vue de discuter une motion de défiance. La modification à l'ordre des débats adoptée à l'unanimité, le même député remonte à la tribune et lit le projet de résolution suivant : « La Chambre des députés déclare qu'elle n'a pas confiance dans le présent ministère... » Mais, à ce moment, un pli est remis au président, qui arrête l'orateur en annonçant qu'il vient de recevoir un rescrit impérial, et en fait connaître à la Chambre la teneur qui est la suivante : « En vertu de l'article III de la Constitution de l'Em-
pire, nous ordonnons par les présentes la dissolu lion de la Chambre des députés ». La séance était levée après avoir duré sept minutes et la Chambre des pairs était en même temps prorogée. Le surlendemain 27, le mikado acceptait la démission du comte Matsukata, président du Conseil, et de ses collègues.
Le soir du même jour, le marquis Ito, déjà deux fois chef du gouvernement, de 1886 à 1888 et de 1892 à 1896, le plus connu des hommes d'État japonais actuellement vivants, était appelé au palais. Après avoir hésité d'abord à se charger du gouvernement dans des circonstances aussi difficiles à l'extérieur, où le Japon se trouvait en présence de la question chinoise passée à l'état aigu, et à l'intérieur où existaient des difficultés économiques et financières sérieuses, M. Ito finit par accepter. Il faillit renoncer à sa tâche après dix jours de négociations infructueuses, mais il parvint enfin à constituer un nouveau cabinet dont la composition fut rendue publique le 12 janvier, et qui semblait fort heureusement approprié aux circonstances par les noms qui le composaient. Mais c'était encore un ministère de clan, avec quatre Chôshiou et deux Satsuma. Il fut obligé de dissoudre le Parlement, dès le mois de juin, sitôt après avoir pris contact avec lui, et céda la place au premier ministère vraiment parlementaire qu'ait connu le Japon, constitué sous la présidence d'un homme d'État très progressif, le comte Okuma. Ce ministère n'appartenait pas, à vrai dire, à un seul parti, mais à la coalition des deux principaux d'entre eux, ligués contre le pouvoir des clans; il ne tarda pas à se disloquer et les hommes de Satsuma et de Chôshiou revinrent au gouvernement avec le maréchal Yamagata dès la fin de 1898.
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Comme les clans, les partis restent, d'ailleurs, surtout, des groupements de personnes et d'intérêts. Ils n'ont pas de programme bien défini; ils se transforment sans cesse. Ce ne sont guère que des coteries réunies autour d'un ou deux hommes politiques influents, aspirant à remplacer les clans au pouvoir, surtout pour jouir des avantages qu'il procure et distribuer des places aux frères et amis. Dans le Parlement dissous en décembre 1897 par le comte Matsukata, le plus important de ces groupes était celui des « progressistes », 90 à 95 membres environ sur 300; venait ensuite celui des « libéraux », avec quelque 80 adhérents; les « nationaux unionistes », 25 à 30; le parti des hommes d'affaires, une vingtaine, et d'autres qui s'égrenaient, plus des indépendants. Les progressistes seraient ceux qui ont le plus de consistance, peut-être parce qu'ils se sont formés depuis 1896 seulement, de l'union de fractions moindres; les libéraux sont le groupement le plus ancien, mais ils ont perdu de leur influence et de leur cohésion depuis deux ou trois ans. Si vous interrogez des Japonais sur le programme de ces divers partis, vous n'obtenez jamais que des réponses négatives et, de fait, il n'y a rien qui les distingue nettement. Les revendications présentées par les progressistes au comte Matsukata, l'automne de 1897, étaient conçues en termes vagues; on lui demandait, sans préciser, des réformes administratives, un système de gouvernement magnanime, etc. Les nationaux unionistes, peut-on dire cependant, représenteraient plutôt des tendances conservatrices, mais cela est assez peu net. La seule chose à peu près sur laquelle tout le monde s'entende, c'est l'horreur des augmentations d'impôt. Les projets les plus séduisants peu-
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vent difficilement y faire consentir la Chambre et cet esprit d'économie distingue fort heureusement, il faut le reconnaître, le jeune Parlement du Japon.
Les hommes politiques influents, presque tous anoblis, ne font pas partie de la Chambre, et à une exception près, ne sont pas les chefs avoués des partis. Si le comte Itagaki, vieux radical assez assagi, est le leader officiel des libéraux, le comte Okuma, l'homme d'État peut-être le plus original de l'empire, ne se déclare pas celui des progressistes, bien qu'il soit intimement lié à eux, ni le maréchal Yamagata celui des nationaux unionistes. C'est encore une source de faiblesse pour ces groupes. Quant aux représentants à la Chambre des deux clans au pouvoir, il va sans dire que l'esprit de clan l'emporte sur celui de parti : trois députés de Satsuma étaient affiliés aux progressistes; ils s'en sont séparés avec éclat quand ce parti s'est prononcé dans une réunion préliminaire contre le ministère Matsukata.
Les hommes des clans du Sud gouvernent le Japon depuis trente ans et le gouvernent bien. Aux habiles et énergiques hommes d'État des premiers temps de la Restauration en ont succédé d'autres, formés à leur école. Ils sont entourés d'une bureaucratie — le Japon tendait déjà à devenir bureaucr ^tique sous les derniers shogouns — qui n'est pas sans analogie avec la bureaucratie prussienne, qui est orgueilleuse et prépotente peut-être, mais instruite et progressive. Ils sont appuyés sur une armée et une marine fortement constituées et disciplinées, dont les chefs viennent pour la plupart des mêmes clans que les ministres el administrateurs civils. Ces hommes ont fait traverser heureusement à leur pays une série de transformations sans exemple, ils l'ont changé d'État
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féodal en État moderne régulièrement administré, lui ont donné de bonnes finances, l'ont conduit à un triomphe militaire qui, pour n'avoir pas été très difficile, a jeté sur leur pays le plus grand éclat; ils lui ont assuré une période de prospérité et de développement économique extraordinaire. Voilà ce que ne peut s'empêcher d'observer un spectateur impartial, venu du dehors.
Ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'on verrait la direction des affaires échapper aux mains exercées des hommes d'État de Satsuma et de Chôshiou pour tomber dans celles des groupes qui se partagent la Chambre. Est-ce à dire qu'il faille désespérer du gouvernement représentatif au Japon? Ce serait se décourager un peu vite; la Chambre des Communes d'Angleterre ne s'est pas faite en un seul jour et tous les jeunes parlements offrent le spectacle de cet éparpillement de coteries. Celui-ci a déjà fait de grands progrès. Les partis qui ont quelque consistance ont plusieurs fois participé plus ou moins directement au gouvernement. En dépit des déclarations que j'ai citées plus haut, le marquis Ito fit entrer dans le cabinet, en 1895, le comte Itagaki et, durant la fin de son ministère d'alors, s'appuya à la Chambre sur les libéraux ; en 1896, le comte Matsukata entra au pouvoir accompagné du comte Okuma et avec l'appui des progressistes. Pendant toute la session de 1896-97, il eut, grâce à eux et à l'appoint de groupes secondaires, une majorité stable, qui fît honneur et à l'esprit politique des ministres et à la sagesse des députés. Celle-ci s'est malheureusement lassée l'automne de 1897 et, trouvant que le cabinet ne tenait pas ses promesses, les progressistes s'en sont séparés entraînant le comte Okuma dans la
retraite. Mais l'essai a montré, d'une part que le gouvernement avait reconnu, malgré tout, l'importance d'une entente avec un parti, d'autre part qu'une telle entente était susceptible de quelque durée. Depuis le mois d'octobre 1898, le ministère Yamagata a trouvé de nouveau en face de lui un Parlement raisonnable, qui lui a accordé les lois indispensables pour parer aux difficultés financières du pays, qui a voté aussi les diverses mesures que nécessitait l'application prochaine des nouveaux traités conclus avec les puissances européennes. Tout cela semble indiquer qu'en des circonstances graves le Parlement japonais se trouve à la hauteur de sa tâche. Il possède en tout cas une haute qualité, inconnue de la plupart des Chambres plus expérimentées de l'Europe : son grand esprit d'économie.
Si le Parlement japonais revenait à son humeur brouillonne et turbulente; s'il voulait gouverner au lieu de se borner à contrôler ; si son opposition irréconciliable risquait de compromettre les intérêts du pays, il est possible que la Constitution ne sortît pas indemne de nouvelles crises. Il est hors de toute conjecture que des mesures exceptionnelles entraînent des troubles sérieux. Si les électeurs sont très passionnés au Japon, peut-être un peu parce qu'ils le sont de fraîche date, ils ne forment qu'une faible proportion de la population. La masse du peuple est indifférente aux agitations politiques ; les journaux qu'elle lit, et elle n'en lit guère en dehors des villes, lui en parlent peu, publient surtout des romans, des faits divers, des chroniques; pour la plupart des paysans l'Empereur est encore un demi-dieu et les industriels et commerçants ne verraient pas d'un bon œil trop de violences parlementaires.