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CHAPITRE VII

Les finances du Japon.

Remarquable prospérité des finances japonaises à la veille de la guerre avec la Chine. — L'origine du problème financier qui se pose au Japon aujourd'hui n'est pas la guerre, mais le programme militaire, naval et de travaux publics adopté par le gouvernement à la suite de cette guerre; frais d'exécution de ce programme : 515 millions de yen (1 280 millions de francs), dont 325 millions de yen de dépenses militaires et navales. — Ressources disponibles, nécessité d'emprunter 240 millions de yen (600 millions de francs); projet d'échelonner sur neuf exercices les emprunts, comme les dépenses. — Impossibilité de placer des emprunts sur le marché intérieur, tous les capitaux du Japon étant immobilisés dans l'industrie; hésitations des Japonais à recourir au crédit de l'étranger, émission d'un emprunt extérieur 4 0/0 en 1899. — Charges qui incomberont au Japon après l'achèvement du programme d'expansion (1905) : doublement du budget ordinaire. — Le budget des recettes et ses ressources. — Progression du produit des impôts existants d'ici à 1905. — Nécessité d'aggraver cependant certaines taxes; projet de le faire pour l'impôt foncier et l'impôt des boissons. — Possibilité pour le Japon de supporter ces nouvelles charges; l'impôt comparé à la population au Japon et en d'autres pays. — Perspectives des finances japonaises.

Avant la guerre avec la Chine, les finances du Japon étaient des plus brillantes : l'exercice 1893-94, dont la fin précéda de quelques mois seulement l'ouverture des hostilités 1 et qui est le dernier dont les

1. L'année fiscale japonaise commence le 1er avril pour finir le 31 mars.

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comptes définitifs aient été publiés, comportait 85 883 001 yen de recettes ordinaires et 3 159 129 yen de recettes extraordinaires, soit en tout 89 042 130 yen contre 84 581872 yen de dépenses. Il se soldait ainsi par un excédent de 4 460 258 yen ou treize millions de francs environ, au change moyen de cette période; sur un budget de 260 millions, c'était un fort beau résultat, et ce n'était pas là une exception : depuis l'année fiscale 1886-87 — je n'ai pas sous les yeux de chiffres précis de date antérieure — il n'y avait eu de déficit qu'une seule fois, en 1891-92, à cause des dépenses extraordinaires nécessitées par l'effroyable tremblement de terre de 1891, le plus terrible qu'ait vu le Japon, qui, cependant, en voit beaucoup. Toute la gestion financière des années précédentes se trouve résumée dans ce fait qu'au début de l'année fiscale 1896-97, une somme de 39 millions de yen provenant d'excédents accumulés, se trouvait à la disposition du Trésor bien que 23 millions eussent déjà été prélevés sur ce fonds pour les frais de la guerre.

D'autre part, la dette publique n'atteignait au même moment que 283 millions et demi de yen (dont 15 700 000 yen de papier-monnaie d'État en circulation) , elle avait diminué depuis 1890-91 de 23 millions (dont 14 millions et demi grâce au retrait du papier-monnaie). Ces billets d'État avaient été émis à une époque où le nouveau régime n'était pas encore bien assis, où l'on avait à réprimer l'insurrection de Satsuma et où le gouvernement ne pouvait se procurer de capitaux qu'à des taux démesurés; en 1881, la prime de l'argent, étalon monétaire du pays, s'était élevée à 70 0/0; grâce aux énergiques et habiles mesures du comte Matsukata, devenu alors ministre des finances, elle était tombée à 9 0/0 dès 1884; en 1886, on

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revenait au pair avec l'argent; le papier-monnaie de TÉtat et des banques nationales était progressivement retiré de la circulation 1 et remplacé par les billets remboursables à vue de la Banque du Japon. En résumé, si l'on compare les chiffres de la dette et du budget à celui de la population, 41 millions et demi d'habitants, on ne peut vraiment qu'envier la situation financière de cet empire à la veille de la guerre et l'on est étonné que certains prophètes de malheur aient cru pouvoir, dès cette époque, prédire des catastrophes à un pays dont la fortune publique était si sagement administrée.

Les dépenses de la guerre devaient être couvertes par un emprunt 5 0/0 de 200 millions de yen, voté par la Diète au début des hostilités; en réalité, il n'avait encore été émis au moment de la paix que 81 800 000 yen de titres, et, au lieu d'offrir au public le complément tout entier, le gouvernement japonais résolut d'affecter au paiement des frais qu'avait entraînés la lutte 80 millions de yen prélevés sur l'indemnité imposée à la Chine, 23 430 000 yen provenant des disponibilités des exercices antérieurs, 3 880 000 yen de dons volontaires et de n'émettre le reste de l'emprunt que jusqu'à concurrence d'un total de 125 millions de yen. L'ensemble de ces ressources atteignait ainsi 232 310 000 yen alors que les dépenses de la guerre étaient estimées approximativement à 230 millions. Ces diverses opérations ne donnaient lieu à aucune difficulté et ce n'est pas d'elles que sont nées directement les questions délicates qui se posent aujourd'hui.

L'origine du problème financier en face duquel se 1. Le retrait sera complètement achevé en 1900.

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trouve le Japon est le vaste mouvement d'expansion militaire, maritime, industrielle et commerciale dans lequel il s'est engagé à la suite de la guerre. Durant les années 1895 et 1896, les nouvelles entreprises ont poussé de tous côtés et l'État n'est pas resté en arrière des particuliers : il a décidé de doubler l'armée en portant de six à douze le nombre des divisions (non compris la garde impériale), ce qui donnerait un effectif d'environ 150 000 hommes au lieu de 70000 à 75 000 sur le pied de paix, et de 500 000 au lieu de 270000 à 280 000 sur le pied de guerre. De même, la flotte doit être portée à 67 navires, dont 7 cuirassés de premier rang, avec un déplacement de 258 000 tonnes (non compris 11 contre-torpilleurs et 115 torpilleurs), au lieu qu'avant la guerre elle ne comprenait que 43 navires de 78 000 tonnes en tout, plus 26 torpilleurs, sans un seul cuirassé. L'établissement de nombreux arsenaux et de fortifications complète ce programme. En dehors des dépenses militaires, des sommes très considérables doivent être réparties en constructions de chemins de fer, extension des réseaux téléphoniques, contributions de l'État au creusement de divers ports de commerce, subventions à la marine marchande, organisation d'une seconde université à Kioto, etc. Le plan d'extension des chemins de fer, qui remonte à la période antérieure à la guerre, a reçu l'assentiment de la Diète en 1893 et doit être achevé en 1910; les autres travaux et les accroissements de l'armée et de la flotte constituent le grand programme d'expansion que le cabinet Ito a fait accepter par les Chambres, aussitôt après le rétablissement de la paix ; les dépenses ainsi engagées sont réparties sur dix exercices, de 1896-1897 à 1905-1906. Quelques complé-

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ments ont encore été ajoutés aux projets primitifs dans la session parlementaire de 1896-1897. Le tableau suivant résume les diverses dépenses que doit entraîner (y compris les chemins de fer décidés en 1893) l'exécution de ce vaste plan qui a commencé dans l'année fiscale 1896-1897 :

Millions

Nature des dépenses. de yen.

Marine et arsenaux 226,5

Armée 82,2

Fortifications 9,4

Diverses dépenses militaires 6,8

Constructions de chemins de fer 79,8

Doublements de lignes et améliorations diverses. 26,5

Téléphones . . 12,8

Constructions de ports 7,9

Défenses contre les inondations 19,7

Subvention à des banques 1 20,6

Établissement du monopole du tabac 8,2

Subvention à l'industrie, au commerce et à

l'agriculture et travaux publics divers 14,6

exactement 515 010 769 yen, dont 324 956 706 yen de dépenses militaires ou improductives et 190 054063 yen de dépenses dites « productives ».

Voilà le passif du programme; qu'avons-nous maintenant à l'actif? — D'abord un emprunt des chemins de fer, voté en 1893, à émettre au fur et à mesure des besoins et couvrant entièrement les dépenses de construction des nouvelles lignes; en second lieu, l'indemnité de guerre chinoise : celle-ci s'élève en tout à 200 millions de taëls, plus 30 millions de taëls à titre de compensation pour la rétrocession de la presqu'île de Liao-Toung, imposée au Japon par la Russie, la France et l'Allemagne. Ces 30 millions

1. Au Crédit Foncier et aux banques agricoles et industrielles locales qu'on est en train d'organiser en ce moment.

ainsi que les 50 premiers millions de taëls de l'indemnité proprement dite furent versés le 8 novembre 1895 ; le reste devait être payé par acomptes échéant le 8 mai de chaque année jusqu'en 1902; la Chine se réservait le droit, dont elle usa, de s'acquitter en entier avant le 8 mai 1898 et, en ce cas, était affranchie de tous les intérêts qu'elle aurait dû verser autrement. Les hommes d'État japonais établirent naturellement leurs calculs en prévision de cette libération anticipée et ne comptèrent que sur 230 millions de taëls, soit 341 millions de yen1; sur cette somme, 80 millions de yen avaient été passés au compte de la guerre; il restait donc 261 millions. Le troisième chapitre de l'actif est constitué par les disponibilités du Trésor provenant d'excédents de recettes accumulés : elles s'élevaient à 39 millions au 1er avril 1896 et il faut y joindre 5 millions que font ressortir les comptes provisoires de l'exercice 1896-97. Enfin, l'écart entre l'ensemble de ces ressources et les dépenses prévues devait être comblé par un emprunt dit « emprunt pour les entreprises de l'État ». Voici donc comment s'établit l'actif du programme d'expansion :

1. Les Japonais ont eu soin de stipuler que l'indemnité serait payée en or, au change du taël en mai 4895; cela leur permettait de savoir au juste sur quelle somme ils pourraient compter et avait une grande importance, le Japon ayant aujourd'hui passé à l'étalon d'or et la plus grande partie de l'indemnité devant être employée en achats en Europe et aux États-Unis.

Millions de yen.

Indemnité chinoise

Excédents des exercices antérieurs

Emprunt des chemins de fer. , 79,8

Emprunt des entreprises de l'État... 135,0

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Les dépenses étant de 515 millions, il resterait donc un excédent de près de 5 millions, grâce aux résultats favorables de l'année fiscale 1896-97.

A côté de ce plan financier il restait une charge de la guerre que Ton n'avait pas prévue : on avait supposé que l'île de Formose se suffirait à elle-même. Il a fallu bientôt renoncer à cette illusion et le gouvernement a décidé d'accorder à la nouvelle acquisition, pendant un certain nombre d'années, une subvention, sur le budget de la métropole, d'environ 6 millions de yen en moyenne; afin de pourvoir à cette aggravation du passif résultant de la guerre, on aura d'abord l'appoint de certaines ressources qui, bien que qualifiées officiellement d'extraordinaires, reviennent en fait tous les ans dans le budget japonais (contributions et restitutions volontaires, ventes de biens de l'État, intérêts de fonds divers, etc.). Ces recettes s'élèvent, bon an mal an, à quelque 2 millions de yen et, d'ici à 1905-1906, l'année d'achèvement du programme d'expansion, pourront fournir 15 à 18 millions. Pour le reste il faudrait recourir à l'emprunt et en admettant que, durant cette période, la subvention du budget japonais à Formose — qui ira s'affaiblissant — s'élève à une quarantaine de millions, il convient d'ajouter 20 à 25 millions au total des emprunts. C'est, en résumé, 240 millions de yen environ que le Japon devait emprunter à partir de 1896-97 pour faire face aux dépenses extraordinaire? qu'il s'est imposées. D'autre part, une fois ces dépenses faites, son budget ordinaire se trouvera très fortement augmenté par la nécessité d'entretenir une armée et une flotte doubles de ce qu'elles étaient auparavant.

Cela étant, deux questions se sont posées. En premier lieu : peut-on aisément trouver à emprunter

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600 millions de francs et où faut-il s'adresser pour ce faire? En second lieu : le pays sera-t-il assez riche, une fois le plan exécuté, pour subvenir aux besoins accrus de l'État et par quel moyen obtiendra-t-on les nouvelles ressources ordinaires indispensables?

C'est de la première question que vient la difficulté. Non seulement le Japon avait besoin d'emprunter 240 millions de yen, mais il fallait qu'il en empruntât une grande partie à bref délai. Très naturellement, en effet, on a décidé d'exécuter tout de suite les parties essentielles du programme d'expansion, surtout en ce qui a trait à la défense nationale, et les exercices 1896-97, 1897-98 et 1898-99 étaient les plus chargés de dépenses extraordinaires. Le budget extraordinaire du premier s'élevait à 103, celui du second à 142, celui du troisième à plus de 60 millions de yen. En aucun cas les excédents des exercices antérieurs et la partie déjà payée de l'indemnité (qui était de 206 millions de yen, dont 80 avaient été affectés aux dépenses de la guerre) n'auraient pu suffire à se procurer de pareilles sommes. Aussi prévoyait-on 18 300 000 yen d'emprunts pour 1896-97 et 68800 000 pour 1897-98. En 1898-99 on devait encore en émettre pour 45 millions. Or le fait grave qui s'est produit est celui-ci : en 1896-97 les émissions ont été assez aisément absorbées par le public; mais, en 1897-98 on n'a pu se procurer que le tiers de la somme prévue, parce que les conditions du marché étaient trop défavorables, parce que le capital disponible manquait : tandis que l'été de 1897 on plaçait à Londres 40 millions de yen d'emprunt japonais 5 0/0 au pair1, le gouvernement offrait au public indigène

1. Pour cet emprunt la Banque du Japon, qui avait pris ces titres lors de la guerre, avait, il est vrai, donné sa garantie

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des titres portant même intérêt à 94, et c'est à grand'peine qu'ils étaient souscrits.

Tout le capital du Japon est immobilisé, soit dans les emprunts d'État précédemment contractés, soit dans les innombrables entreprises industrielles nées depuis quelques années en ce pays. Lorsqu'on songe que le milliard de francs auquel s'est élevée, à la suite de la guerre, la dette publique est, pour les neuf dixièmes, entre les mains des Japonais, que c'est avec leur propre argent qu'ils ont construit leurs 5 000 kilomètres de chemins de fer et établi toutes leurs industries nouvelles, il n'y a pas lieu d'être étonné de cette absence de capitaux disponibles. Elle s'est fait sentir partout depuis 1897, notamment dans la difficulté pour les entreprises nouvelles à obtenir le versement complet du montant de leurs actions et aussi dans le taux d'intérêt que les banques allouent à leurs dépôts et que les principales d'entre elles ont porté à 7 0/0 sur les dépôts à un an. En présence de l'impossibilité certaine de trouver à placer à l'intérieur les emprunts prévus, on n'avait guère que deux alternatives : contracter un emprunt extérieur ou ramener à des proportions plus modestes le programme d'expansion.

Le résultat d'un appel aux capitaux étrangers n'aurait guère été douteux pourvu qu'on leur offrît une rémunération attrayante de 5 à 5 1/4 0/0. Le Japon présente des garanties sérieuses; ses finances ont été sagement menées jusqu'à présent et il ne paraît pas imposé au delà des forces de son peuple. Mais il semble qu'il y ait eu contre un emprunt extérieur une opposition assez sérieuse chez un grand

spéciale qu'ils seraient toujours payés en or au change de 2 shillings et 1/2 penny.

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nombre de personnes. Ce sentiment a deux causes : d'abord la crainte de compromettre l'entière liberté du pays, de fournir à l'étranger un prétexte à s'immiscer dans ses affaires, si, pour une raison quelconque, il éprouvait des difficultés à faire face à ses engagements; puis l'orgueil national qui juge humiliant pour le Japon de devenir le débiteur de l'Europe. Ce second motif est peut-être le plus puissant. Il repose, il faut l'avouer, sur une conception tout à fait outrée de ce que peut être la dignité d'un peuple. Ce qu'ont fait toutes les grandes puissances du monde, sauf peut-être l'Angleterre et la France, le Japon peut le faire sans déroger. Son gouvernement, après de trop longues hésitations, où il a peut-être laissé passer le moment le plus opportun, s'est enfin décidé en juin 1899 à émettre sur la place de Londres un emprunt 4 0/0 au cours de 90 francs. Le prix d'émission, trop élevé, n'a guère séduit le public; mais la partie non souscrite de l'emprunt sera écoulée peu à peu; elle sera avancée par les banques chargées de l'émission et le Trésor japonais se trouvera ainsi en possession de fonds suffisants pour continuer son programme en attendant que le marché intérieur soit moins engorgé. En ce qui concerne la fidélité du Japon à ses engagements, le point d'honneur national, si chatouilleux, nous est une garantie qu'il n'y manquera pas de gaieté de cœur et fera tout ce qui est humainement possible pour les tenir. D'ailleurs, ses ressources, que je vais analyser brièvement, paraissent devoir lui permettre de trouver assez aisément les recettes nécessaires pour pourvoir aux intérêts des emprunts et aux dépenses permanentes qui résulteront pour lui de son plus grand train de vie.

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Résumons, tout d'abord, les principales recettes du budget japonais d'après la loi de finances de l'exercice 1897-98 S

Millions de yen.

Impôt foncier 38,7

— sur le revenu 1,9

— sur les boissons 29,9

— sur le tabac 3,1

Enregistrement 7,5

Impôt sur les ventes, contrats, etc 5,9

Droit de douanes 6,6

Impôts divers 4,9

Recettes des postes et télégraphes. 12,1

Bénéfices des chemins de fer de PÉtat. . . 5,4

Produits du domaine 2,9

Ressources diverses 2,5

Recettes de Formose 8,1

Total des recettes ordinaires 129,5

Ce budget est moitié plus gros que celui de 1893-94 dont nous citons plus haut le total et dont les recettes ordinaires n'atteignent pas tout à fait 86 millions. L'augmentation vient de quatre chefs : 1° une grande plus-value du produit des services publics, chemins de fer et postes ; 2° une légère plusvalue des impôts dont le taux n'a pas été changé et des revenus du domaine; 3° l'établissement de deux taxes nouvelles : l'enregistrement et l'impôt sur les ventes, contrats et autres actes de commerce dont l'ensemble correspond à notre enregistrement; comme quelques anciens petits impôts ont été supprimés, l'augmentation, de ce chef, ressort à un peu moins

1. Il importe de remarquer que, dans ce budget, les 5 400 000 yen portés au titre des chemins de fer sont l'excédent des recettes brutes sur les dépenses d'exploitation; les 12 100 000 yen produits par les postes et télégraphes sont, au contraire, des recettes brutes sans aucune défalcation.

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de 12 millions; 4° enfin, du remaniement de l'impôt des boissons, augmenté de 11 millions et demi, et de celui des tabacs, transformé en un monopole dont les effets se sont encore très peu fait sentir sur cet exercice 1897-98, car il n'est entré en vigueur que le 1er janvier 1898. Il faut encore ajouter les recettes de Formose, qui ne sont malheureusement pas des recettes nettes.

Le revenu total de Tannée fiscale 1897-98, soit 129 millions de yen, dépasse de six millions les dépenses ordinaires; mais celles-ci n'ont pas encore atteint, à beaucoup près, le chiffre auquel elles s'élèveront après l'achèvement du programme d'expansion. Des calculs qu'il serait trop long et fastidieux de reproduire ici, mais qui paraissent raisonnables et reposent sur des données officielles, évaluent les dépenses ordinaires probables de l'exercice 1904-1905, alors que le fameux programme sera achevé à quelques insignifiants détails près, à 173 millions de yen. C'est donc à ce niveau qu'il faut hausser les recettes; elles doivent par conséquent être augmentées encore de 44 millions. Où peut-on trouver cette somme considérable?

Tout d'abord l'expérience montre que le produit des impôts au Japon a une tendance naturelle à augmenter de 1 1/4 à 1 1/2 0/0 par an : ces chiffres s'appliquent à la période qui s'étend de 1887 à 1894, antérieurement à la guerre, et ne sont ainsi affectés par aucune cause perturbatrice. L'ensemble du produit des impôts pour 1897-98 est de 98 millions, mais il comprend plusieurs impôts nouveaux et il y aurait peut-être un peu d'optimisme à leur appliquer le même taux de croissance qu'aux anciens. En ne prenant qu'un taux moitié moindre, 3/4 0/0 par an, on aurait encore, d'ici à 1904-05, une augmentation de

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5 millions. D'autre part, le tarif douanier que les traités avec les puissances étrangères forçaient à maintenir très bas vient d'être modifié, à la suite de la revision de ces traités, et le produit des droits se trouvera augmenté de 6 millions. Le monopole du tabac nouvellement institué devra produire, estime-t-on, 8 millions de yen nets par an ; c'est une augmentation de 5 millions sur les droits actuels. Bien que le système adopté à ce sujet par le gouvernement japonais paraisse prêter à critique et susceptible de donner quelques mécomptes, admettons ce chiffre. Il reste encore 28 millions à trouver.

Une bonne partie sera certainement fournie par l'augmentation des recettes des postes, télégraphes et téléphones, par l'accroissement des bénéfices des chemins de fer de l'État actuellement existants, et par l'exploitation de ceux qu'on construit. Nous sommes toutefois ici sur un terrain un peu incertain. Les dernières années ont été signalées par un développement économique extraordinaire qui a, depuis trois ans, subi un temps d'arrêt — une halte n'a rien d'étonnant après une marche en avant si rapide. — Si persuadé qu'on soit que le mouvement reprendra et que le Japon est loin d'avoir dit son dernier mot, il n'est que raisonnable de penser que les recettes des postes et des chemins de fer pourront s'accroître un peu moins vite pendant les années qui viennent et que les nouvelles voies ferrées seront, sans doute, moins productives que celles qui existent déjà et traversent les régions les plus riches. Dans l'intervalle des quatre années 1892-1896 le produit net du réseau de l'État a doublé, sans augmentation importante de longueur. En 1904, il comptera 2 000 kilomètres au lieu de 955 en 1897. Il n'est donc pas exagéré de

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penser qu'à ce moment les bénéfices de l'ensemble auront doublé, ce qui fera encore un appoint de 5 1/2 millions de yen. Quant aux postes, télégraphes et téléphones, dont les recettes brutes ont augmenté de 80 0/0 depuis quatre ans, en admettant un taux d'accroissement moitié moindre jusqu'à l'exercice 1904-1905, on aurait alors un produit de 70 0/0 plus fort qu'en 1897-1898, soit une augmentation de 8 millions et demi. Voilà donc 14 millions sur les 28 que nous cherchions.

Les quatorze autres millions doivent, en admettant ces estimations qui n'ont rien, je crois, de trop optimiste, être demandés à l'impôt. Peuvent-ils être obtenus sans graves difficultés? Le nœud de la question est là, et la réponse ne paraît réellement guère douteuse. Le poids de l'impôt foncier était avant la Restauration et même à la fin du xvne siècle, d'après des documents très complets qui remontent à cette époque, sept fois plus lourd qu'aujourd'hui. Payé en nature, en riz, ou en quantités équivalentes d'autres produits, il donnait, tant aux princes féodaux qu'au gouvernement central, 30 millions de kokous (1 kokou == 180 litres) de riz. Au prix du riz au début de 1897 (ceux de 1898 étaient surélevés par une mauvaise récolte), l'impôt foncier ne représente aujourd'hui que 4 1/2 millions de kokous et le budget total de 173 millions prévu pour 1904-1905 que 19 millions de kokous; en y ajoutant tous les budgets provinciaux et communaux, on n'arrive encore qu'à 26 millions de kokous de riz et il est impossible de contester que le Japon ne soit aujourd'hui plus riche que sous l'ancien régime, bien que les 250 dernières années de cette période aient été paisibles et relativement prospères. Depuis l'établissement du

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système financier actuel, après l'abolition du régime féodal, les prix de toutes choses ont énormément haussé. De 1887 à 1897 seulement, d'après les moyennes mensuellement établies par la banque du Japon sur une quarantaine de produits principaux, ils ont monté dans la proportion de 100 à 173; ils ont, il est vrai, un peu baissé depuis; les salaires se sont élevés plutôt davantage encore; la population s'est accrue de 4 millions; une augmentation de 45 0/0 dans les impôts laisse donc les contribuables moins chargés qu'ils ne l'étaient jadis.

Le plus important de ces impôts, l'impôt foncier, peut nous paraître lourd. Il ne faut pas oublier qu'il était le seul autrefois, que près de neuf dixièmes de la population du Japon vivent dans les campagnes, qu'enfin, dans beaucoup de pays agricoles, et primitifs encore à certains points de vue, cette taxe est la principale ressource du budget : en Egypte, par exemple, elle fournit la moitié du revenu total. Il faut se souvenir qu'au Japon la contribution foncière représente en fait non seulement un impôt, mais une rente et qu'à l'abolition de la féodalité les paysans, jusqu'alors considérés comme tenanciers des daïmios, ont été reconnus propriétaires sans bourse délier. On a calculé qu'aux prix régnant en 1896, la production agricole du Japon cette année-là était de 626 millions de yen, non compris les cultures maraîchères, très importantes cependant, surtout comme cultures intercalaires. L'impôt foncier (38 millions de yen) n'atteignait donc que 5,6 0/0 : les taxes foncières locales (au plus égales d'après la loi à la moitié de l'impôt perçu par l'État) 2,8 0/0 du produit brut; on estime qu'en général les frais de culture ne dépassent pas 25 0/0 de ce produit. Tout cela n'est pas

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exagérément lourd. Enfin, la contribution foncière comprend seulement 3 525 000 yen de taxes sur les propriétés bâties urbaines, qui ne sont frappées en moyenne que de 100 francs par hectare, quatre fois plus à peine que les rizières. De ce côté seulement on pourrait se procurer aisément 2 ou 3 millions de yen de plus. En ce qui concerne l'ensemble de l'impôt foncier, il a été abaissé d'un sixième en 1877; un relèvement égal ferait gagner 6 millions. En fait, on pourrait aisément le relever d'un quart ou d'un tiers, étant donnée l'appréciation de toutes les valeurs. L'impôt sur les boissons [saké) a été accru de moitié pour l'exercice 1897-98. Il pourrait certainement fournir encore davantage, d'une part par la suppression des privilèges des bouilleurs de cru — il y en a aussi au Japon, — d'autre part, et surtout, par un nouveau relèvement du taux général, qui est de 7 yen par kokou (10 fr. par hectolitre) pour une boisson titrant de 15 à 20 degrés d'alcool et valant environ 30 francs l'hectolitre. En général, les financiers japonais préfèrent justement, pour accroître leurs ressources, augmenter les taxes existantes qu'en établir de nouvelles, toujours plus difficiles à percevoir dans ce pays encore peu habitué à la diversité des impôts.

Pour prendre la question de plus haut et juger de la possibilité d'augmenter les charges du contribuable au Japon, examinons le budget tel qu'il devrait être dans cinq ans après les aggravations de taxes nécessaires. Sur 173 millions de yen de revenus de l'État, 34 proviendraient, d'après ce qui précède, des domaines ou des chemins de fer et des postes (ceci constituant le prix d'un service rendu) , 8 millions et demi de Formose qui est à part, et 130 millions d'impôts et de monopoles payés par le Japon proprement dit. La population

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augmentant de 350 000 à 400 000 âmes par an, sera alors de 45 millions et demi d'habitants environ, ils verseront à l'État 325 millions de francs, 7 fr. 10 par tête. Pour ne pas parler d'un Français qui paie bien en moyenne au gouvernement central 70 à 75 francs d'impôts, un Italien paie 40 fr., un Russe 16 fr., un Égyptien 21 fr., un Hindou 4 fr. 60. Ces pays ne sont pas pris au hasard; ils offrent à des points de vue divers quelques ressemblances de conditions avec le Japon, l'Egypte surtout, peut-être, avec son agriculture intensive. Je ne crois pas que l'on puisse soutenir qu'un Italien soit en moyenne cinq ou six fois plus riche qu'un Japonais, ni un Égyptien trois fois, ni que les 130 millions de Russes, dont une vingtaine sont des Asiatiques, aient un revenu individuel plus que double de ce qu'on trouve au Japon; d'autre part, il y a une grande différence en sens inverse entre un Hindou et un Japonais. Enfin, si Ton se reporte à ce que nous avons dit des conditions de vie des ouvriers et des paysans en ce pays, on en conclura certainement que les 7 fr. 10 d'impôts, qu'ils devront payer à l'État et que l'appoint des taxes locales pourra porter à 10 fr. 50 ou 11 fr., leur sont plus légers que ceux qui frappent les habitants de la plupart des pays du vieux monde. En outre, la dette, aux cinq sixièmes intérieure, n'est aujourd'hui encore que d'un milliard de francs; elle devrait, d'après le tableau des sommes à emprunter pendant les prochaines années, atteindre son maximum de 1 250 millions de francs (499 300 000 yen exactement) en 1901. L'amortissement annuel est actuellement de 18 millions de francs et devra s'élever à 25 millions dès 1903 pour continuer à augmenter. En 1938, s'il ne se contractait pas d'emprunts autres que ceux qui sont déjà faite

LE JAPON

ou décidés en vue du plan d'expansion actuel, le Japon serait libre de toute dette.

Les difficultés financières en face desquelles il s'est trouvé un instant paraissent aujourd'hui très atténuées ; des mesures énergiques ont été prises en 1899 : la Chambre a enfin accordé une augmentation d'un tiers de l'impôt foncier, qu'elle avait jusqu'alors refusée avec persistance ; elle a voté aussi un nouvel accroissement de l'impôt sur le saké et un relèvement des taxes postales. Le budget des recettes ordinaires est ainsi porté à 190 millions de yen. Ce chiffre serait lourd, mais il est en excédent de 40 millions de yen sur les dépenses, ce qui dénote l'intention de faire couvrir par le produit des impôts une partie des dépenses extraordinaires du programme d'expansion» Certaines aggravations de taxes ne seront ainsi que temporaires. Elles pourront gêner un peu le commerce, ce qui est fâcheux; du moins l'avenir sera-t-il dégrevé d'autant. Les finances du Japon ont toujours été, en somme, très prudemment gérées : l'importance de l'amortissement, le soin qu'on apporte à ne pas augmenter la dette, non plus que la circulation de papier, l'heureux succès de la réforme monétaire de 1897 semblent démontrer qu'il continue à en être de même. Pourvu qu'il s'en tienne à l'exécution du plan d'expansion prévu, qu'il n'engage pas trop de nouvelles dépenses, le Japon semble bien dégagé des difficultés passagères qui avaient un moment troublé ses finances.

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