L'ACTION DU JAPON A L'EXTÉRIEUR
pilleurs et 115 torpilleurs, au lieu de 33 vaisseaux de 63 000 tonnes de jauge et des 26 torpilleurs qu'elle comptait avant la guerre avec la Chine.
Sans doute, Taché vement complet de ce programme d'armements n'est prévu que pour 1905 en ce qui concerne la marine et pour 1903 en ce qui regarde l'armée de terre. Il est cependant, dès aujourd'hui, plus qu'à moitié terminé; sur les 213 millions de yen que doit coûter en tout l'augmentation de la marine militaire, y compris les établissements à terre, arsenaux et autres, les prévisions comportaient que 133 millions devaient être dépensés avant le 1er avril 1899 et 34 autres entre cette date et le leP avril 1900. L'opposition longtemps faite par le Parlement aux accroissements d'impôts et aux emprunts extérieurs a pu retarder un peu les travaux, surtout ceux qui ont lieu au Japon même, mais les commandes à l'étranger n'en ont pas moins été exécutées et la marine du mikado est aujourd'hui en possession de la plupart des nouveaux navires; l'organisation de trois au moins de ses cinq arsenaux est, sinon complète, du moins fort avancée. Il en est de même pour l'armée : sur 79 millions de yen que nécessite son accroissement, 42 millions ont dû être dépensés avant le mois d'avril 1896, 10 autres entre cette date et avril 1900. Elle doit être composée de douze divisions au lieu de six, sans compter la garde impériale; trois des nouvelles divisions étaient déjà organisées lorsque je me trouvais au Japon en 1898.
Ce qui fait la grande importance du facteur japonais en Extrême-Orient et par conséquent dans l'ensemble du monde — puisque la question d'Extrême- Orient domine toutes les autres, — c'est que ses forces de terre et de mer se trouvent tout entières
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sur place. La marine japonaise serait respectable en toute occurrence, car elle est l'égale de celle de l'Italie ou de l'Allemagne ; mais, en outre, les nations occidentales ne peuvent dégarnir leurs côtes, non plus que celles de leurs diverses possessions coloniales; elles ne peuvent jamais envoyer dans les mers de Chine qu'une portion — et une portion secondaire — de leurs effectifs maritimes, dispersés dans le monde entier. Il s'ensuit qu'aucune puissance européenne, sauf peut-être l'Angleterre , ne peut entretenir dans ces régions ni ne pourrait y amener en cas de guerre de flotte comparable à celle du mikado 4.
Ce qui est vrai des forces maritimes l'est plus encore des forces terrestres. On sait combien il est difficile, même avec les grands navires dont on dispose aujourd'hui, de transporter à des milliers de lieues un simple corps d'armée, quelle longue et minutieuse préparation exige une telle entreprise et combien elle serait périlleuse en temps de guerre, à moins que Ton ne fût maître absolu de la mer. Or, le Japon peut avoir son armée entière concentrée en quelques jours, par ses chemins de fer et sa mer intérieure, où aucun navire ennemi n'oserait se risquer, dans l'île de Kiou-Siou, à 200 kilomètres des côtes de Corée, à 800 kilomètres à peine de l'embouchure du Yang-tse-Kiang — la distance d'Alger à Marseille, — à 1 000 de l'entrée du Petchili, à 1 300 'de l'embouchure du Peï-ho, le fleuve de Pékin. Il peut donc débarquer en Chine, et en Corée surtout, peu
1. En temps normal, avant l'augmentation exceptionnelle de l'effectif due aux événements de 1808, l'Angleterre elle-même n'avait en Extrême-Orient que 26 vaisseaux, et même depuis cet accroissement sa flotte est encore inférieure à la flotte japonaise.
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de jours après une déclaration de guerre, des forces telles qu'aucune puissance européenne — sauf la Russie 1 une fois le Transsibérien achevé — n'en pourrait jamais amener, d'autant que l'importance de sa flotte assure la protection de son territoire pour laquelle il n'aurait besoin de conserver chez lui qu'une partie de ses réserves.
Quelle est la valeur de ces forces de terre et de mer japonaises, si favorablement placées par la nature pour jouer un rôle prépondérant en Extrême- Orient? Nous ne les avons vues jusqu'à présent en lutte qu'avec celles de la Chine qu'elles ont aisément balayées; l'adversaire était piètre, il est vrai. On peut néanmoins tirer de cette campagne la conclusion que les Japonais sont de remarquables organisateurs. Tous les services, tous les rouages de ce mécanisme si délicat des transports, des parcs, de l'intendance, des ambulances, des ravitaillements de diverse sorte ont admirablement fonctionné. C'est un très grand point, et l'on ne saurait en dire autant de maintes expéditions européennes, envoyées contre des ennemis moins redoutables encore que les Chinois. D'autre part, les marins étrangers, les Anglais surtout, qui ont observé les mouvements des escadres du Japon, n'ont pas hésité à les louer très haut. Les attachés militaires qui ont suivi la campagne de Corée et de Mandchourie ont exprimé sur son armée l'opinion la plus favorable.
Le courage des Japonais n'est pas en question; ils ont assez prouvé dans leurs longues et sanglantes guerres féodales, et, il y a vingt ans encore,
1. Actuellement les troupes russes de Mandchourie et du Bas- Amour ne dépassent guère encore 60 000 hommes.
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lors de l'insurrection de Salsuma, qu'ils ne le cédaient à aucun peuple à ce point de vue. Leur patriotisme non plus n'est pas douteux; ce sont les seuls Orientaux chez qui ce sentiment existe; mais il existe chez eux au plus haut degré, jusqu'à être presque fana* tique. Quant à l'endurance des troupes, elle est absolument hors de pair; les sujets du mikado sont les meilleurs marcheurs du globe; on juge facilement de ce que peut être l'infanterie d'un pays où presque tous les paysans, n'ayant pas de bétail, traînent eux-mêmes leurs charrettes, où ils passent l'hiver à se rendre à pied en pèlerinage dans les principaux sanctuaires de leur province et des provinces voisines, où, enfin, l'on peut faire 100 kilomètres en douze heures, dont deux de repos, dans un poussepousse, une djinrikska, traînée par deux hommes, et recommencer le lendemain. On a vu un bataillon japonais faire trente kilomètres au pas gymnastique, sac au dos, sans laisser de traînards. De pareilles troupes peuvent fournir des étapes extraordinaires. L'instruction des soldats — cavalerie peut-être exceptée — est d'ailleurs fort bonne et ils l'acquièrent très vite. J'ai vu manœuvrer des recrues arrivées au corps depuis six semaines et beaucoup moins empruntés dans leur uniforme — quoiqu'ils n'eussent jamais porté auparavant de costume européen — que nos jeunes soldats après le même laps de temps. Les Japonais sont, en outre, bons tireurs.
La matière première de l'armée japonaise, la troupe, est donc excellente; elle est pourvue de bons fusils et de bons canons, comme la marine est composée, naturellement, de vaisseaux des modèles les plus récents, construits sur les meilleurs chantiers d'Europe et d'Amérique; il va sans dire que l'artillerie
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est à l'avenant des navires qui la portent. Que valent maintenant les états-majors? il est beaucoup plus difficile de se prononcer ici, les données étant insuffisantes ; on paraît leur reprocher en général de manquer un peu d'esprit de décision et d'à-propos; craindre de les voir rester trop fidèles en toute occasion aux théories d'école, aux manœuvres de polygone, sans tenir assez compte des circonstances de la guerre véritable.
Quoi qu'il en soit de ces critiques, il faut remarquer que dans le cas où les Japonais feraient la guerre, non pas livrés à eux-mêmes, mais comme alliés d'une nation européenne, ces défauts s'atténueraient beaucoup, pour peu qu'ils voulussent bien tenir compte des avis de leurs alliés. Si l'on ajoute à ce que nous avons dit que le Japon est jusqu'à présent le seul pays d'Extrême-Orient qui ait en exploitation des charbonnages importants, que l'un de ses deux grands bassins houillers se trouve précisément dans l'île de Kiou-Siou, tout près des côtes ou sur le bord même de la mer, au point le plus rapproché de la Corée et de la Chine; qu'il est en outre aujourd'hui maître des Pescaclores, ce point stratégique auquel Courbet attachait tant de prix, entre le nord et le sud des mers de Chine, on voit de quelle extrême utilité peut être, en cas de conflit, le concours de ce pays pour les puissances intéressées dans l'Empire du Milieu et de quel poids son épée peut peser dans la balance.
Il est donc intéressant de connaître les dispositions du Japon vis-à-vis de l'homme malade de Pékin et des différents médecins assemblés à son chevet et disposés à se transformer au premier jour en héritiers. En ce qui concerne la Chine, ces dispositions sont des plus favorables et, depuis la fin de la guerre, le
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Fils du Ciel n'a pas de plus chauds et, il faut l'ajouter, de plus sincères amis que ses vainqueurs. Si on lui eût laissé les mains libres, le Japon aurait réorganisé la Chine à son profit; l'Europe l'en a empêché et peut-être a-t-elle fait preuve de clairvoyance, car c'eût été un danger pour elle; mais puisqu'il n'a pu la réformer, il désire ardemment qu'elle se réforme d'elle-même, qu'elle se mette en état de maintenir son autonomie, qu'elle ne devienne pas la proie d'une puissance européenne quelconque. Les ministres du mikado s'effraient assez naturellement de la pensée que leur patrie pourrait être bientôt, sur le globe entier, le seul pays de race non européenne qui fût encore indépendant; ils se demandent combien de temps durerait alors cette indépendance, d'autant ,qu'ils se trouveraient en contact immédiat avec le plus puissant, numériquement, de tous les États du monde, avec l'énorme masse de l'Empire russe débordant sur la Chine. Quelle figure feraient-ils, dans leurs îles restreintes, en face de cette immense domination? ne se trouveraient-ils pas sous la menace perpétuelle d'une invasion de leur propre territoire? Sans doute, ils comptent bien qu'ils la repousseraient — pour conquérir le Japon il faudrait exterminer des millions de Japonais, — mais quels sacrifices ne devraient-ils pas s'imposer pour y réussir! En tout cas, ce serait fini de leur influence à l'extérieur, 'dans cette Corée notamment, qu'ils ont plusieurs •fois conquise, sur laquelle ils ont des prétentions Vingt fois séculaires; même au point de vue économique, ils en pâtiraient gravement : le principal débouché de leur commerce, la Chine, risquerait de leur être fermé.
Telles sont les raisons qui poussent les Japonais à
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être les amis très dévoués de l'Empire du Milieu, qui en font, par contre-coup, les adversaires de la Russie — qu'ils considèrent comme voulant absorber la Chine et la Corée et dominer tout le continent ou au moins tout le nord du continent asiatique, — qui les jettent enfin dans les bras de l' Angleterre. Celle-ci ne peut prétendre, en effet, s'annexer politiquement la Chine; elle ne veut, en somme, que s'y faire octroyer des facilités pour son commerce et des concessions de travaux publics; elle ne l'entourera pas d'une haute barrière douanière. On ne peut méconnaître le bien fondé de ces raisons, qui entraînent le Japon à l'alliance anglaise, ni s'étonner du ressentiment qui subsiste en ce pays contre la Russie, laquelle, après lui avoir arraché ses conquêtes sur le continent, en 1895, se les est appropriées à elle-même trois ans après. Quant à l'Angleterre, son intérêt à obtenir le concours du Japon est tellement évident qu'il n'est pas besoin d'y insister. Elle obtiendrait ainsi ce qui lui manque en Extrême-Orient, comme partout ailleurs, une armée nombreuse et aguerrie que la domination incontestée de la mer assurée par l'écrasante supériorité des deux flottes réunies, permettrait, en cas de guerre, de transporter rapidement et sûrement sur le continent voisin.
N'y a-t-il pas, toutefois, des arguments en sens contraire qui pourraient détourner non pas la Grande- Bretagne de l'alliance japonaise, mais le Japon de l'alliance britannique et le ramener vers la Russie? Il faut croire qu'il s'en trouve, puisqu'il existe des rur sophiles à Tokio et aussi des japonophiles à Saint- Pétersbourg. A quoi bon, peut-on dire en effet, s'opposer aux progrès de l'Empire des tsars sur le continent? c'est une force irrésistible résultant de la nature
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des choses; mieux vaut être avec elle que contre elle. La Russie a montré au Japon sa bonne volonté en lui laissant la main libre en Corée, après qu'elle s'est emparée de Port-Arthur. Sans doute la situation créée en Corée par l'arrangement d'avril 1898 est bien précaire et qui sait si, une fois sa position en Extrême-Orient consolidée par l'achèvement du transsibérien, le gouvernement du Tsar ne reviendra pas sur la concession qu'il a faite et ne voudra pas occuper la presqu'île? En admettant, toutefois, qu'il en soit ainsi — et ce n'est pas absolument certain, — le Japon ne peut-il pas espérer une compensation ailleurs, dans le centre ou le sud de la Chine, autour de la province du Fo-kien, qu'il s'est fait reconnaître comme sphère d'influence, voire à Bornéo? La Russie ne consentirait- elle pas aussi à prendre certains engagements douaniers? N'aurait-elle pas, en effet, intérêt, sinon autant que l'Angleterre, mais dans une notable mesure cependant, à s'assurer le concours du Japon en cas de conflit? Enfin, la Grande- Bretagne est-elle une alliée bien sûre, ne vise-t-elle pas à se servir du Japon, à le lancer en avant, quitte à l'abandonner peut-être lorsqu'il sera engagé? Prêtera-t-elle sincèrement son concours à un concurrent commercial?
Ce sont là . des raisons auxquelles on n'est pas insensible à Tokio; on y voit la difficulté d'opposer une digue solide et durable à l'expansion des Russes sur le continent; on s'y méfie également de l'Angleterre, et de tous les Européens en général. On devrait y savoir aussi que l'immixtion politique et militaire dans les affaires continentales n'a jamais fait qu'affaiblir les puissances insulaires; et, si fort que la Corée tienne au cœur des sujets du mikado, si puissants, ne