CHAPITRE X
L'avenir de la civilisation occidentale au Japon.
Relations des Japonais et des étrangers.
Questions que soulève la transformation qui s'opère au Japon : un peuple peut-il s'assimiler la civilisation de peuples de race différente? — Précédents et analogies. — Jusqu'à quel point le Japon veut-il être semblable à l'Europe? — Caractère et degré des changements opérés au point de vue social, politique et économique; résultats obtenus. — Adaptation des institutions occidentales au milieu japonais. — Sentiments des Japonais à l'égard des étrangers; relations des uns avec les autres. — La revision des traités avec les puissances étrangères : ouverture complète du Japon et passage des étrangers sous la juridiction japonaise; conséquences de ces réformes. — Nécessité pour le Japon d'entrer en communication aussi intime que possible avec le reste du monde pour que la civilisation occidentale ne s'y étiole pas.
Lorsqu'on a étudié le Japon, lorsqu'on l'a vu surtout, on arrive toujours à se poser un formidable point d'interrogation, à se formuler une question à laquelle l'expérience peut seule donner une réponse certaine, une réponse d'un intérêt capital, qui intéresse l'avenir du genre humain tout entier. La transformation inouïe que vient de subir ce pays est-elle profonde? Est-elle durable? Ne provoquera-t-elle pas des secousses capables d'ébranler l'État tout entier
pour ne la sser après elle que des ruines? Il s'agit de savoir en un mot s'il est possible à un peuple de faire sienne, en entier ou en grande partie, toute une civilisation longuement élaborée par des peuples d'une autre race.
Remarquons tout d'abord qu'il y a des précédents. Du iiic au vie siècle de notre ère, les Japonais euxmêmes ont introduit chez eux en bloc la civilisation chinoise; or, au point de vue ethnographique, qu'ils soient des Malais ou des Mongols, les Japonais, pour être moins éloignés des Chinois que des blancs, sont séparés d'eux par un fossé aussi profond que celui qui existe entre les Aryens et les Sémites, entre les Français ou les Allemands et les Arabes, par exemple. L'exemple de la Russie peut paraître moins décisif, parce que des affinités de race plus étroites lient les Slaves aux peuples occidentaux; mais cependant les Russes sont les moins Slaves des Slaves; ils sont, en notable partie, des Finnois Slavisés, et le Finnois est parent du Mongol; en outre, la Moscovie avait subi pendant trois siècles le joug des Tartares et en avait gardé une profonde empreinte. L'entreprise de Pierre le Grand n'était donc pas si aisée; mais l'objection la plus grave qu'on puisse faire à l'exemple de la Russie, c'est que la transformation est restée bien incomplète dans les couches profondes de la population, qu'elle n'a pas réussi encore à devenir tout à fait européenne. La Hongrie serait plus probante à cet égard, car l'origine du peuple qui l'envahit était décidément asiatique et il est devenu aujourd'hui décidément européen ; mais les croisements, le mélange avec les populations voisines, ont dû avoir une large part dans ce résultat. Au-dessus de tous ces exemples, il y a, me semble-t-il, un grand fait historique qu'il ne faut pas oublier : notre civili-
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sation n'est pas le monopole d'une race, parce que des peuples bien différents ont concouru à la former. Elle se rattache directement à la civilisation de Rome et de la Grèce et, par la Grèce, à la Phénicie et à l'Egypte. Or les Égyptiens appartenaient au rameau de la race blanche le plus déchu de nos jours : c'étaient des Hamites; les Phéniciens étaient des Sémites et, pendant le moyen âge, ce sont d'autres Sémites encore, les Arabes, qui ont tenu le sceptre de la civilisation et nous ont transmis, après en avoir beaucoup développé le côté scientifique, l'héritage de l'antiquité. L'histoire même de la civilisation proteste donc contre son accaparement par la branche aryenne de la race blanche.
Encore est-ce de termes vieillis que je me sers. L'ethnographie contemporaine, appuyée sur les dernières découvertes de la linguistique et de l'anthropologie, a fortement ébranlé les idées universellement répandues naguère sur les races humaines. Ce n'est plus des hauts plateaux de l'Asie que seraient venues les tribus qui ont dominé l'Europe, c'est du centre de cette Europe elle-même qu'elles auraient rayonné. Loin de former la grande majorité des habitants de l'Europe, les Aryens, si tant est que ce terme puisse conserver un sens, n'en seraient qu'un des éléments ; ils seraient partout mélangés, en doses variables, à diverses couches d'envahisseurs antérieures , de souche finnoise et autres ; les types variés des crânes observés sur divers sujets dans un même pays correspondraient à la prédominance, chez ces sujets, de l'un ou de l'autre élément de la population. L'unité de race, que l'on se plaisait à imaginer entre tous les peuples occidentaux, serait donc une chimère.
Quoi qu'il en soit de ces conceptions — les théories
de ce genre sont sujettes à de fréquents changements, — il ne paraît pas possible, en présence des faits, de soutenir, a priori, qu'un peuple ne peut pas s'assimiler la civilisation de peuples d'autre race. Sans doute, les Japonais sont plus différents des Européens de l'Ouest que ne le sont les Russes, ou même les Arabes, ou encore qu'eux-mêmes ne le sont des Chinois, mais, si on admet l'unité de la race humaine, il n'y a plus là qu'une question de degré de parenté. Faudrait-il donc fixer un certain degré de parenté entre peuples au delà duquel la transmission de la civilisation de l'un à l'autre n'est plus possible, comme la loi française fixe une limite à la transmission de l'héritage? Rien ne prouve qu'on ait ce droit; rien ne peut le prouver que l'expérience. Elle se fait aujourd'hui sous nos yeux ; s'il est un peuple qui pouvait la tenter avec espoir de succès, c'est bien ce peuple japonais, intelligent, doué des plus remarquables qualités d'assimilation et d'un grand esprit d'entreprise, d'une énergie peu commune. Le Japon ne saurait être comparé à la Chine. Bien plus jeune qu'elle, puisqu'il en a reçu la civilisation à une époque contemporaine de la chute de l'empire romain, alors que les annales chinoises remontent presque aussi loin que celles de l'Egypte, il n'a pas eu le temps de se figer comme elle dans une stérile admiration du passé; il n'est pas empêtré de cette institution du mandarinat dont la Chine se glorifie, mais qui la tue; il a été soumis, comme l'Occident, à l'entraînement viril du régime féodal; aucune raison a priori ne s'oppose au succès de l'entreprise où il s'est engagé.
Veut-il, d'ailleurs, devenir absolument et à tous les points de vue un État semblable aux États européens, à ceux de l'Ouest de l'Europe en particulier? Peut-
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être serait ce exagérer la pensée des promoteurs des réformes que de leur prêter l'idée d'une aussi complète révolution. Ce qu'ils se sont proposé avant tout, ç'a été de munir leur pays, à peine sorti d'un isolement absolu et brusquement jeté dans la mêlée des nations, des instruments indispensables à la lutte pour la vie sur le terrain militaire et sur le terrain économique, afin qu'il pût bientôt traiter d'égal à égal avec tous les États du monde. Mais, seuls de tous les Orientaux, ils ont su discerner les conditions qui devaient permettre d'arriver à ce but. Ils ont vu que l'acquisition d'une puissance militaire et économique comparable à celle d'un pays d'Europe exigeait d'immenses changements dans toute la vie nationale: ils ont envisagé la situation en face et ont résolu d'accomplir toutes les transformations nécessaires pour permettre au Japon de faire figure dans ce monde d'où il ne lui était plus permis de s'exclure.
Quelles sont ces transformations nécessaires et jusqu'à quel point le Japon doit-il devenir semblable à l'Europe pour être aussi fort qu'elle? voilà toute la question qui s'est posée; il semble qu'on l'ait résolue en admettant qu'il fallait à peu près tout imiter de l'Occident, à l'exception de quelques usages domestiques, de certains points de l'institution familiale, et de la religion. Ce dernier trait rend plus curieuse encore l'expérience que fait le Japon. Jusqu'à présent, dans l'histoire, le premier acte d'un peuple qui voulait se modeler sur un autre avait toujours été d'adopter sa religion : au Japon même, le bouddhisme avait ouvert la route, il y a quinze cents ans, à la civilisation chinoise; puis, lors de son premier contact avec l'Europe, au xvie siècle, le christianisme y avait fait de très nombreux prosélytes. Aujourd'hui, il n'en
est plus de même, le mikado n'interdit pas à ses sujets de se convertir, mais il ne les y encourage pas non plus et bien peu d'entre eux le font. C'est sans doute que la religion n'apparaît pas aujourd'hui comme jadis au premier plan de la civilisation de l'Occident; elle est un peu cachée par l'importance des découvertes scientifiques, des améliorations matérielles; à tort ou à raison, l'esprit du siècle prétend résoudre en dehors d'elle les problèmes politiques et sociaux. Aussi les Japonais n'ont-ils pas jugé utile d'opérer une transformation dans un ordre d'idées que les Européens eux-mêmes semblaient considérer comme accessoire. S'ils croient un jour s'être trompés, il est bien probable qu'ils n'hésiteront pas longtemps à se raviser; mais, pour le présent, ils ont préféré se rallier aux idées en vogue de neutralité de l'État et d'absolue liberté de conscience qui ont entraîné le maintien du bouddhisme et du vieux shintoïsme comme religions de l'immense majorité.
Au point de vue civil, par contre, ils ont fait à l'Europe beaucoup plus de concessions. La société japonaise ressemblait en somme beaucoup à la société antique, romaine surtout, au point de vue de la constitution de la famille; le nouveau code civil qui vient d'être mis en vigueur la rapproche des formes de l'Occident, sans l'y conformer tout à fait, ce qui est assez sage. Il restreint beaucoup la pratique, développée à l'excès, de l'adoption, diminue les pouvoirs du chef de famille sur ses enfants mariés et ses frères cadets, relève encore un peu la situation des femmes, qui était déjà meilleure au Japon qu'en tout autre pays d'Orient, laisse subsister toutefois, conformément aux traditions des Japonais, entre les enfants naturels et les enfants légitimes, une bien moindre
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différence que dans nos pays d'Occident : il ne fait d'ailleurs que se conformer sur ce point, comme au sujet des facilités de divorce, aux tendances — bonnes ou mauvaises, je n'ai pas à les juger ici — des législations modernes. Le statut personnel du Japonais se rapprochera donc beaucoup de celui de l'Européen; il en est de même du régime de la propriété, qui, depuis longtemps, ne différait guère de ce qu'il est dans nos pays; quant au code pénal, c'est l'un des plus adoucis du monde et la peine de mort en est effacée, sauf en cas de crime contre l'empereur.
Dans l'ordre politique, les Japonais ont été plus loin encore et se sont donné une constitution analogue à celle de la Prusse. Était-il nécessaire de se lancer si vite dans le régime représentatif? Il est peut-être permis d'en douter; mais, en somme, le Parlement japonais a déjà fait de grands progrès depuis huit ans qu'il existe et ne fonctionne pas plus mal aujourd'hui que maint jeune Parlement d'Europe. Les partis y sont instables et leurs programmes assez confus; les relations de clans et de provinces y jouent un grand rôle; mais n'en est-il pas ainsi, par exemple, en Italie et même ailleurs? Pour avoir été un peu prématurée, l'expérience paraît cependant pouvoir réussir. Les nombreuses assemblées provinciales et communales fonctionnent passablement ; on parle bien d'un peu de corruption, mais où n'y en a-t-il pas?
L'un des traits heureux de la transformation du Japon, c'est qu'elle ne semble pas devoir aboutir, comme la réforme russe sous Pierre le Grand, à une division de la nation en deux classes séparées par un fossé infranchissable. Il n'y a point de servage, ni rien de semblable, qui maintienne le paysan japonais dans une condition inférieure comme le moujik russe,
et la masse de la nation suit l'impulsion donnée par ses chefs. Policés par douze à quinze siècles de civilisation, nullement misonéistes les sujets du mikado, beaucoup plus lettrés que ne Tétaient ceux de Pierre le Grand, peuvent marcher avec plus d'ensemble dans la voie du progrès; l'exiguïté relative du pays et la grande densité de la population, accumulée dans les régions côtières, sont encore des facteurs favorables à la pénétration rapide des idées nouvelles qu'un système très bien organisé d'instruction primaire et le service militaire aident à propager partout.
C'est au point de vue matériel que les changements sont le plus frappants et le plus rapides. Sans revenir sur les progrès si extraordinaires de l'industrie, il est un trait qu'il faut noter ici : c'est l'habileté avec laquelle on est parvenu à organiser certains services publics importés de l'Occident, de façon à mettre une population pauvre à même de les utiliser à bon marché. Dans beaucoup de colonies européennes, le prix trop élevé des tarifs des chemins de fer et des postes est un obstacle qui empêche les indigènes d'y avoir recours. Au Japon, on est parvenu à les abaisser extrêmement; en chemin de fer on paye généralement 3 sen par mille anglais en lre classe, 2 sen en 2e, 1 sen en 3e, soit 1 centime et demi par kilomètre pour la classe dont se sert l'immense majorité des voyageurs. Malgré cela, les recettes totales de 3 660 kilomètres de voies ferrées japonaises s'élevaient, en 1895, à 18 786 000 yen dont (11 796 000 provenaient des voyageurs) contre 7 663 000 yen de dépenses. Le produit net : 11 123 000 yen atteignait près de 10 0/0 du capital de construction, qui était de 116 492 000 yen. La poste est aussi très bon marché au Japon : 2 sen, soit 5 cen~
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times pour les lettres et 1 sen, soit 21/2 centimes, pour les cartes postales; le nombre des correspondances est très considérable : 503 millions d'objets postaux en 1896-97, dont 263 millions de cartes postales, 122 millions de lettres, 87 millions de journaux, etc. Le grand nombre des cartes postales, qui dépasse celui des lettres contrairement à ce qu'on observe en tout autre pays, montre l'importance qui s'attache au bon marché de ce service. Les tarifs ont cependant été légèrement relevés en 1899.
L'ardeur que met la population à profiter de toutes les innovations venues de l'Occident est un témoignage du peu de résistance que rencontre l'introduction de notre civilisation. Le grand nombre des étudiants dans les nouvelles Universités, dans les écoles de tout genre en est un autre. Ce sont les sciences appliquées, avec le droit et la médecine, qui attirent le plus les jeunes gens, et déjà certains d'entre eux ont obtenu de sérieux succès dans ces carrières : c'est un Japonais qui a découvert le microbe de la peste. On leur reproche, en général, de manquer d'esprit d'invention et il peut y avoir du vrai dans cette critique. Mais des peuples qui sont aujourd'hui, à beaucoup de points de vue, à la tête de la civilisation, les Anglais, les Américains, n'ont pas, à proprement parler, un très grand esprit d'invention. C'est en France et en Allemagne qu'ont été trouvés les principes de presque toutes les grandes découvertes modernes; c'est en Angleterre et aux États-Unis qu'on en a fait ou perfectionné l'application. Or, l'art de perfectionner, les détails surtout, avec ingéniosité, on ne peut pas le refuser aux Japonais. Ne dussent-ils jamais eux-mêmes faire avancer beaucoup la science — et il est encore un peu tôt pour se prononcer à ce sujet, — ils pour-
raient très bien cependant, s'ils ont de bons techniciens, et tout porte à croire qu'ils en auront, acclimater définitivement en leur pays la civilisation européenne comme ils ont fait jadis de la civilisation chinoise, à condition de se maintenir en contact intime avec l'Europe.
Le danger pour eux serait d'en être isolés ou de croire trop tôt qu'ils ont appris tout ce qu'elle pouvait leur enseigner, qu'ils peuvent se passer entièrement de leurs maîtres. Peut-être, dès aujourd'hui, a-t-on renoncé prématurément dans certains cas aux services de fonctionnaires et de conseillers étrangers. Pendant tout le xvme siècle la Russie a été à l'école des Allemands ; le Japon ne doit pas trop se hâter de négliger les avis d'instructeurs occidentaux. On observe dans les postes, dans les chemins de fer un certain laisser-aller, des retards, des irrégularités; on en donne sans doute des explications plausibles : extraordinaire et brusque développement du mouvement des correspondances et des voyageurs, insuffisance numérique du personnel, manque de lignes à double voie; mais peut-être l'inexpérience de certains agents, à tous les degrés de la hiérarchie, n'estelle pas tout à fait étrangère à cette détérioration. La nécessité de l'exactitude, la valeur attachée au temps, qui est peut-être le trait le plus caractéristique de la civilisation moderne, ne sont pas encore parfaitement comprises au Japon et ce n'est pas en quelques années que ces notions, si étrangères aux habitudes orientales, se peuvent acquérir. Il faut s'en imprégner pendant longtemps et il serait utile d'avoir toujours quelqu'un qui en rappelât l'importance.
De même on constate un peu d'inexpérience et d'exubérance à la fois dans le mouvement indus-
triel, commercial, financier, dans le pullulement des banques et des Compagnies de toute espèce, dans la gestion des Sociétés, dans l'abus qu'on a fait souvent du crédit. Toutes ces choses étaient nouvelles au Japon et on les a maniées un peu à tort et à travers. Nous avons rendu suffisamment justice au développement économique si remarquable de ce pays, pour pouvoir faire cette réserve qu'on a été un peu vite. Il en a été ainsi dans tous les pays neufs, dans les deux Amériques aussi bien qu'en Australie, et il ne faut y attacher trop d'importance, mais il ne faut pas s'étonner non plus si un temps d'arrêt et même une crise surviennent.
Comme il arrive toujours, une grande hausse des salaires a accompagné l'expansion industrielle; cette hausse a des inconvénients pour les industries d'exportation d'autant qu'elle est en très grande partie nominale, les prix ayant monté presque aussi vite. Depuis deux ans un mouvement en sens inverse s'est heureusement dessiné. Il faut rendre cette justice aux Japonais que, lorsqu'ils ont vu le danger, ils se sont montrés sages : particuliers et gouvernement paraissent vouloir limiter leur programme d'expansion. S'il y a eu, assurément, des difficultés économiques sérieuses au Japon en 1897 et 1898, elles paraissent conjurées aujourd'hui. Ce n'a été en somme qu'une crise de croissance et la situation, pour n'être pas aussi brillante qu'aussitôt après la guerre, est redevenue normale aujourd'hui.
Les embarras passagers que peut avoir à traverser l'Empire du Soleil Levant n'auront pas, à notre sens, une grande gravité, s'il sait comprendre qu'il ne doit pas limiter ses points de contact avec le reste du monde, mais s'y mêler le plus possible.
Depuis 1889, il y a eu au Japon un mouvement de réaction assez sérieux contre les étrangers, qui paraît avoir atteint son point culminant en 1896 et tendre à diminuer aujourd'hui. Que tout sentiment de défiance disparaisse absolument, c'est ce qu'il faut souhaiter. L'une des nombreuses raisons qui avaient contribué à soulever une certaine hostilité envers les Européens avait été leur attitude dans la question du renouvellement des traités. Cette grave question, qui intéresse à un haut degré les rapports des Japonais et des étrangers est résolue aujourd'hui et, si les hommes d'État japonais sont bien inspirés, la solution adoptée peut servir grandement au progrès de leur pays.
Presque au lendemain de la Restauration le gouvernement du Mikado manifesta le désir de reviser les traités conclus dans les dernières années de l'ancien régime avec les puissances étrangères. Ce qui lui tenait le plus à cœur c'était d'en effacer le privilège d'exterritorialité donné aux étrangers et de les rendre justiciables de ses propres tribunaux; il désirait aussi recouvrer la liberté de modifier son tarif douanier, fixé très bas, non dans un but de protection, mais pour augmenter ses revenus. En échange, il offrait d'ouvrir aux Européens le pays tout entier, de leur permettre de résider et d'établir des industries en dehors des concessions des cinq ports ouverts, où ils étaient parqués jusqu'alors. Des négociations collectives avec les dix-sept puissances signataires de traités furent entamées à plusieurs reprises et l'échec des dernières, en 1887, irrita vivement l'opinion publique au Japon. Le gouvernement se décida alors à négocier séparément avec chaque pays par l'intermédiaire de ses représentants en Europe; le premier succès obtenu dans cette voie fut le traité avec l'Angleterre
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conclu dès 1894; toutes les autres nations suivirent, et, le 17 juillet 1899, les nouveaux traités sont entrés en vigueur.
Depuis quelques années, toutefois, un changement s'était opéré dans l'esprit du public japonais et beaucoup de gens estimaient que ce serait un grand danger, sinon d'ouvrir le pays aux étrangers, du moins de leur accorder le droit de propriété immobilière. « Ils sont plus riches que nous, disait-on, ils accapareront les terres et, dépouillés de toutes nos ressources, nous cesserons d'être maîtres chez nous. » D'autre part, les Européens des ports jetaient les hauts cris à la pensée d'être soumis à la juridiction japonaise; ils déclaraient que, malgré leurs codes imités de ceux de l'Occident, les hommes jaunes étaient restés des barbares et qu'ils ne cherchaient à avoir la haute main sur les étrangers que pour les ruiner et leur rendre intolérable le séjour du Japon. De part et d'autre les craintes étaient exagérées, mais elles rendaient singulièrement difficile la tâche des diplomates. Ceux-ci ont fini par aboutir tout de même, non sans sacrifier l'égalité absolue de droits civils entre Japonais et étrangers qu'on se proposait d'établir d'abord.
Les nouveaux traités consacrent le grand desideratum du Japon : la suppression de l'exterritorialité, des tribunaux consulaires, des municipalités européennes des concessions; mais les étrangers ont dû renoncer au droit de propriété des terres. L'article III du traité anglais résume ainsi les principales concessions qui leur sont faites : « Les sujets de chacune des hautes parties contractantes pourront commercer dans toutes les parties des territoires et possessions de l'autre, en gros ou en détail, en tout genre de pro-
duits, de manufactures et de marchandises, soit en personne, soit par des représentants, soit isolément, soit en association avec des étrangers ou des indigènes, et auront le droit d'y posséder, louer ou occuper les maisons, ateliers, magasins et autres locaux, qui peuvent leur être nécessaires, et de louer des terres pour y habiter ou s'y livrer au commerce, en se conformant aux lois et aux règlements de police et de douanes du pays, comme des nationaux. »
Cette rédaction a donné lieu à beaucoup de controverses. D'une part, il est permis aux étrangers de posséder, louer ou occuper des maisons et des locaux divers; d'autre part, il ne leur est permis que de louer des terres, et le code civil japonais fixe à trente ou cinquante ans, suivant les cas, la durée maxima des baux de location, ce qui serait insuffisant s'il s'agissait de louer un terrain pour y élever une grande installation industrielle. Que signifie cette contradiction apparente? La plupart des journaux anglais des ports l'ont fait ressortir et ont protesté avec autant de violence que de légèreté contre les avantages illusoires que les nouveaux traités donnaient aux étrangers en échange du sacrifice de « leurs libertés » (l'exterritorialité). Ils oubliaient qu'en dehors de la propriété et de la location à bail, le code japonais admet un autre mode de tenure, le droit de superficie, et lui donne une grande importance. Ce droit permet d'acquérir du propriétaire d'une terre tout ce qui est au-dessus de la surface (sauf les récoltes), c'est-à-dire d'y planter ou d'y abattre des arbres et d'y bâtir. On peut acquérir une superficie d'après le code japonais pour un temps quelconque, fût-ce pour mille ans, soit moyennant des paiements annuels, soit moyennant une somme une fois versée. Pour toute entre-
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prise autre qu'une entreprise agricole, cela équivaut à la possession du terrain
Les étrangers pourront donc établir des industries au Japon et l'intérêt des Japonais est de les y encourager autant que possible. Les particuliers comme le gouvernement doivent s'efforcer d'attirer les capitaux du dehors, mais, dans les entreprises industrielles, ils ne peuvent y arriver qu'en leur donnant voix au chapitre lorsqu'il s'agira de la direction. On m'a quelquefois demandé dans ce pays si des capitalistes étrangers ne consentiraient pas à placer leur argent en obligations de sociétés japonaises, comme ils le font pour les chemins de fer américains, sans prendre aucune part à la direction. Je crois que Ton s'illusionnerait en caressant cet espoir. Que ce soit par préjugé ou non, les Européens n'entreront guère dans cette voie; les Japonais paraissent le comprendre, puisque plusieurs Compagnies de chemins de fer ont modifié leurs statuts pour permettre aux étrangers de devenir actionnaires. Mais, comme elles possèdent en toute propriété les terrains où sont établies leurs voies etleurs gares, on ne sait si pareille chose serait légale. Il faut donc regretter encore que l'opinion publique n'ait pas permis de concéder le droit de propriété absolue aux étrangers.
Il est probable cependant qu'il ne s'écoulera pas longtemps avant que la législation soit élargie sur ce point. Tout au moins va-t-on tourner la difficulté en décidant que les sociétés constituées conformé-
1. Ce pointa été définitivement élucidé dans le sens de l'admission des étrangers au droit de superficie, qui ressort nettement du texte des traités, par une lettre de sir Ernest Satow, ministre d'Angleterre à Tokio, à un sujet britannique qui avait exprimé un avis différent dans une brochure dédiée à ce diplomate (mars 1899).
ment aux lois japonaises et enregistrées au Japon, devenant ainsi des personnes civiles japonaises, pourront posséder des terres en toute propriété, lors même que des étrangers en feraient partie. Sur tous les points d'ailleurs, le gouvernement japonais, d'accord avec le Parlement et l'opinion, a pris les mesures nécessaires pour préparer, dans l'esprit le plus libéral, l'application des nouveaux traités. Si l'on a pu relever depuis le peu de temps qu'ils sont en vigueur quelques jugements inconsidérés de tribunaux japonais, ceux-ci ont été en général re visés en appel. L'expérience d'un contact plus intime entre indigènes et Occidentaux, le désir très vif de voir les capitaux étrangers collaborer à la mise en valeur du pays suggéreront peu à peu de nouvelles mesures de nature à diminuer les frottements et à resserrer les relations. S'il peut y avoir encore quelque haine des étrangers chez des fanatiques isolés, quelque mauvais vouloir dans les couches ignorantes du peuple, quelque abus d'autorité chez des fonctionnaires inférieurs, le gouvernement du Mikado est trop avisé pour permettre vis-à-vis des Européens aucune vexation sérieuse, qui serait relevée aussitôt par leur diplomatie et risquerait de lui faire perdre le fruit de trente ans d'efforts et de progrès.
Tout acte de défiance du Japon à l'égard des peuples du dehors serait une erreur de sa part : il doit s'ouvrir, et d'autant plus largement qu'il est plus loin. Il a fait beaucoup, mais, précisément parce qu'il l'a fait dans un très court laps de temps, parce que l'immense majorité de ses habitants n'avait aucune notion des choses européennes il y a trente ans et parce qu'ils manquent de termes de comparaison, ils sont portés quelquefois à s'exagérer encore leurs
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progrès, si merveilleux qu'ils aient été. Ils ne peuvent s'apercevoir que telle ou telle innovation importée d'Europe leur arrive quelquefois un peu détériorée. Les étrangers jouent le rôle de critiques et, fût-il exercé d'une façon malveillante, ce rôle est utile; les jeunes gens ou les fonctionnaires envoyés en mission au dehors remplissent le même office, et c'est pourquoi le gouvernement a grand'raison de maintenir ces missions. Faute d'être retrempée de temps à autre à ses sources, la civilisation de fraîche date importée au Japon risquerait de s'étioler; et, d'ailleurs, tout peuple, même européen, qui voudrait s'isoler et qui se complairait trop dans l'admiration de soi-même, resterait bientôt en arrière. Ce n'est pas méconnaître l'œuvre extraordinaire, si vite accomplie par l'Empire du Soleil Levant, que de dire qu'elle ne pourra être parfaite que si ce merveilleux pays entre en communion de plus en plus intime avec les peuples de l'Europe et de l'Amérique.