CHAPITRE V
Le peuple chinois, son esprit et son caractère.
Ancienneté incomparable de l'existence nationale du peuple chinois. — Immobilité de son organisation et de ses conceptions sociales, religieuses et administratives malgré des révolutions de surface. — Patriotisme de race des Chinois, leur attachement invincible à leurs traditions. — Grande homogénéité du peuple chinois, malgré les variétés de milieu naturel, de langue et peut-être d'origine. — II est tout entier coulé dans le moule uniforme d'une même civilisation, beaucoup plus tyrannique et plus rigide que la civilisation occidentale.
Quelques traits principaux de l'esprit chinois. — La « face » ; importance suprême des convenances; la forme dominant le fond. — Abîme qui sépare la pratique de la théorie en toutes choses, notamment dans le gouvernement; corruption séculaire de l'administration chinoise. — Ses vices, surtout sensibles directement aux hommes progressifs et aux plaideurs; légèreté des impôts; la masse du peuple vit contente de son assez misérable sort. — Bonne humeur et esprit de joyeuse résignation des Célestes. — Calamités auxquelles ils sont exposés; leur indifférence à la mort et à la douleur pour eux-mêmes et autrui; la pitié, sentiment inconnu en Chine; pourquoi, malgré tout cela, les Chinois sont de mauvais soldats. — La piété filiale et le culte des ancêtres; leurs bons et leurs mauvais côtés; forte organisation de la famille, condition des femmes. Vices des Chinois : l'amour du jeu, l'opium, leur malpropreté et leurs superstitions. Leurs grandes qualités. — Le peuple n'est pas en décadence comme l'État, mais son esprit a perdu toute élasticité; difficulté de détourner ses regards du passé vers l'avenir. — Premiers effets du contact de l'Occident.
Le peuple chinois est à la fois le plus nombreux du globe et celui qui a la plus longue existence natio-
nale. Ses annales remontent à peu près aussi loin que celles de TÉgypte et, il y a vingt siècles, alors qu'aucun des États qui se partagent aujourd'hui le monde n'était même encore en formation, l'État chinois, après avoir traversé diverses phases d'évolution, était constitué déjà d'après les principes mêmes sur lesquels il repose aujourd'hui. Tandis que des changements profonds et répétés ont modifié de fond en comble, à plusieurs reprises, depuis deux mille ans, l'organisation sociale et les habitudes d'esprit de tous les autres habitants de la terre, les Chinois n'ont presque pas changé. L'introduction même d'une religion nouvelle n'a rien produit de comparable, à l'Orient de l'Asie, à la révolution qu'amena vers la même époque l'expansion du christianisme en Occident. Le bouddhisme n'a pas transformé le peuple chinois; c'est le peuple chinois qui a modifié le bouddhisme et l'a modelé à son image, sans que la doctrine de Çakyamouni exerçât une influence sensible sur son caractère, sur sa conception de l'existence et sur sa morale. Celle-ci est restée telle que l'avaient faite Confucius et les autres vieux sages nationaux, ou plutôt telle qu'ils l'avaient résumée ou exposée, car elle n'est pas le fruit des méditations d'un philosophe ou des inspirations d'un prophète, elle sort des entrailles mêmes de la race. Les institutions n'ont pas changé plus que les habitudes mentales et les règles des mœurs, sur lesquelles elles font d'ailleurs profession de se modeler, puisque le gouvernement de l'Empire est fondé en théorie sur les mêmes principes que celui de la famille : les hauts fonctionnaires ne sont-ils pas qualifiés souvent de « père et mère » de leurs administrés? Les révolutions politiques n'ont pas eu plus de prise sur cet
organisme immuable de l'État chinois que les révolutions religieuses n'en ont eu sur le caractère et les mœurs. Les diverses dynasties qui se sont succédé, qui se sont même, pendant quelques courts intervalles, partagé le territoire, l'ont à peine modifié; lors même que des étrangers, Mongols au xme siècle ou Mandchoux de nos jours, sont montés sur le trône, ils Font laissé subsister en plaçant seulement à côté des grands mandarins quelques surveillants, comme le sont pour les vice-rois les maréchaux tartares d'aujourd'hui. On a comparé fort justement le gouvernement de cet Empire à un cube qui peut être renversé d'une face sur une autre, mais dont l'aspect reste immuable.
La Chine a toujours été gouvernée selon des maximes chinoises. Conquise par des maîtres étrangers, elle a rapidement absorbé ses barbares vainqueurs; elle est toujours restée elle-même et c'est tout ce qu'elle veut : de l'avenir politique de la Chine en tant qu'État, de sa force ou de sa faiblesse, de son indépendance ou de sa sujétion, les Chinois ne se soucient nullement; mais ils tiennent avant tout à conserver leurs habitudes et leurs mœurs, tous les caractères qui distinguent depuis si longtemps leur race. Par un singulier contraste, leurs voisins, les Japonais, uniquement soucieux de l'indépendance et de la grandeur du Japon, renonceraient sans hésiter à toute leur organisation sociale et religieuse, à leurs traditions les plus chères, s'ils croyaient qu'il dût en résulter un bénéfice pour la puissance de leur pays. Les Japonais se font ainsi du patriotisme une conception analogue à celle des Européens; les Chinois ont une sorte de patriotisme de ra le tout à fait différent, qui, se désintéressant de l'indépendance de l'État
chinois, devient une source de faiblesse pour lui au moment où il se trouve en présence d'adversaires tels qu'il n'en avait jamais connu d'aussi redoutables.
En dehors de cet attachement aux vieilles coutumes et à une antique civilisation demeurée sans changement depuis vingt siècles, de cet esprit conservateur si intense et de cette vigueur du tempérament national, existe-t-il des traits communs à la vaste agglomération de trois cents à quatre cents millions d'hommes1 qui constitue le peuple chinois? A première vue, rien ne paraît plus homogène que cette immense masse; mais point n'est besoin d'avoir passé bien longtemps en Chine pour remarquer entre les sujets du Fils du Ciel, au point de vue purement physique, d'appréciables diversités de types, qu'empêchait de voir d'abord la dissemblance beaucoup plus profonde qui sépare cette race de la nôtre. Ce qui est plus frappant encore, ce sont les différences entre les dialectes chinois, dont plusieurs forment des langues totalement distinctes. Il est impossible à un indigène de Canton ou de Fou-tchéou de se faire comprendre à Pékin; bien plus, dans une même province, il existe parfois des différences de langage presque aussi tranchées. Au Fokien on compte trois dialectes principaux : ceux d'Amoy, de Swatéou et de Fou-tchéou, qui sont totalement dissemblables. Entre
1. La population de la Chine a fait l'objet d'estimations assez diverses. Il existe des évaluations officielles, mais jusqu'à quel point sont-elles dignes de créance? C'est ce qu'on ignore. Celles qui sont citées dans le Statesmari's Year Book, recueil généralement très bien informé, donnent 383 millions pour la Chine propre et 402 pour tout l'Empire. Quelques personnes prétendent qu'il faudrait s'arrêter à un chiffre bien inférieur : 200 à 250 millions, se fondant sur ce que les montagnes sont très peu habitées et que les voyageurs ont eu tort de juger l'ensemble d'après les vallées, très peuplées, qu'ils suivent surtout.
des villes comme Tientsin et Pékin, que séparent à peine trente lieues, on note déjà des divergences de parler très sensibles. Il est certain aussi qu'il n'existe guère de sympathies entre les Chinois originaires de diverses provinces, qu'ils se tiennent beaucoup à l'écart les uns des autres, lors même que les circonstances les rassemblent dans une même ville ; l'opposition, les différences de caractère et de tempérament s'accusent en particulier entre l'homme du nord et celui du sud, généralement supérieur par l'énergie et l'esprit d'entreprise, en même temps que plus hostile aux étrangers. Le pouvoir central est presque inconnu d'une multitude de gens, et rien n'est plus vrai que de dire, comme on l'a observé, qu'il serait très aisé de lever une armée dans une partie de la Chine pour entamer une lutte contre une autre portion du pays.
Comparable, par l'étendue et le chiffre de ses habitants, à l'ensemble de l'Europe, la Chine ne serait-elle donc pas plus homogène que le continent où nous vivons? Existerait-il entre ses diverses provinces autant de différence qu'entre chacun des pays qui constituent notre partie du monde? Au point de vue géographique et climatologique il est clair que la diversité n'est guère moindre à l'orient qu'à l'occident de l'ancien continent, quoique la Chine propre n'ait pas, sauf sur ses extrêmes frontières de l'ouest, de montagnes très élevées et que les plaines y soient beaucoup plus étendues et plus continues qu'en Europe. Au point de vue ethnique, il semble qu'il soit exagéré de poursuivre l'analogie et que la Chine soit, malgré tout, plus homogène que l'Europe. Les différents pays de notre continent sont habités par des peuples lointainement parents que rapproche seul le lien d'une même civilisation ; entre les divers sujets
du Fils du Ciel, il paraît bien que le lien est plus fort et la ressemblance plus accusée. On n'entend naturellement parler ici que des habitants de la Chine propre, des « dix-huit provinces », auxquelles on peut en ajouter une dix-neuvième, le Ching-king ou Mandchourie méridionale, presque entièrement colonisée aujourd'hui par les Chinois; les divers peuples tributaires du Céleste Empire, Mongols ou Tibétains, de même que ses sujets turcs du Turkestan oriental, s'en distinguent profondément, mais, si les dépendances qu'ils habitent couvrent les deux tiers de la surface de l'Empire, ils ne forment guère qu'un vingtième de sa population et n'ont aucune part dans son gouvernement.
Il faut tout d'abord remarquer que l'absence de sympathies entre les indigènes des diverses provinces se retrouvait, il n'y a pas bien longtemps, non pas d'une contrée à l'autre de l'Europe, mais dans l'intérieur d'un môme pays et que les diversités de langage n'ont pas encore disparu au sein même des peuples les plus homogènes. L'histoire est pleine des luttes intestines de chaque nation européènne, et il n'y a encore que trente-trois ans que des Allemands se sont, pour la dernière fois, fait la guerre les uns aux autres. J'ai entendu plusieurs fois raconter la mésaventure de deux Célestes, originaires de provinces différentes, ayant l'un et l'autre voyagé en Occident, qui, s'étant rencontrés un jour, ne purent se comprendre qu'en parlant anglais : mais cela ne rappellet-il pas tel congrès des Slaves d'Autriche, où les débats durent avoir lieu en allemand pour être suivis par tous les délégués? L'existence des patois et dialectes est la conséquence forcée de l'isolement des populations, du manque de relations entre des gens
qui n'ont ni les moyens ni le temps de s'écarter de leur village autrement que pour aller de loin en loin au lieu de marché le plus proche. En outre, l'instruction même ne tend pas en Chine comme en Europe à produire l'unité du langage, puisque l'écriture y est indépendante de la prononciation, que les caractères y représentent des idées et non des sons. L'absence même de patriotisme général peut bien provenir aussi, pour une large part, de cet isolement joint à une profonde ignorance : le patriotisme étendu à tout un pays, tel que les Européens le conçoivent aujourd'hui, est un sentiment d'origine très récente. Ni les différences de langue, ni le manque incontestable de cohésion nationale n'impliquent parmi les Chinois une diversité plus profonde de structure mentale qu'il n'en existe par exemple parmi les Français.
Qu'il y ait ou non communauté d'origine, cela importe peu. La notion de race est fort difficile à définir et les théories modernes d'anthropologie et d'ethnographie vont de plus en plus à rencontre de l'existence des races pures. Tandis que les patois des dix provinces les plus septentrionales ne sont que des dialectes de la « langue mandarine », les parlers méridionaux, surtout ceux du Fokien et de Canton, en diffèrent totalement, et ces divergences, auxquelles il s'en joint d'autres, semblent indiquer que les envahisseurs chinois venus du nord-ouest ont trouvé là des populations distinctes qu'ils se sont assimilées, comme ils le font aujourd'hui en Mandchourie, comme les Romains l'ont fait en Gaule.
Ce qui est certain, c'est que tous les habitants de la Chine — à l'exception de quelques faibles tribus de montagnards, reste peut-être des autochtones du
Sud — sont coulés depuis bien des siècles, quelle que soit leur origine, dans le moule d'une même civilisation, que ce moule est bien autrement rigide que celui de la culture occidentale, et que cette civilisation est beaucoup plus tyrannique, pénètre beaucoup plus dans tous les détails de l'existence que ne fait la nôtre. Il en résulte une plus grande uniformité chez les hommes qui l'ont adoptée que chez ceux qui se sont soumis à un joug plus lâche, laissant un champ plus libre au développement des variétés individuelles. Bien des traits du caractère chinois nous paraissent contradictoires ; n'est-ce pas, comme l'admettent beaucoup de ceux qui connaissent le mieux la Chine, et l'ont le plus étudiée, qu'il est impossible à un Européen de bien comprendre ce caractère? son organisation mentale est différente de celle des Célestes, il ne raisonne pas de même; ce qui lui paraît inconciliable ne l'est pas pour eux. Cependant, sans essayer de faire un catalogue complet et forcément erroné des vertus et des vices des Chinois, on peut chercher à marquer quelques-uns d'entre eux et, tout au moins, ceux qui les distinguent le plus de nous.
En tête des traits caractéristiques des Chinois, l'auteur d'un des livres 1 qui donnent du Céleste Empire l'impression la plus vivante, un missionnaire américain qui y a séjourné vingt-deux ans, met la « face ». Sauver la « face » est bien la préoccupation qui, en ce pays, domine toutes les autres, et l'importance de cette « face » donne la clef d'une infinité de faits incompréhensibles au premier abord. La face, c'est la forme substituée au fond. Tout Chinois se
4. Chinese Characteristics, par Arthur H. Smith; Fleming, H. Réveil Company, éditeurs, New-York, Chicago et Toronto,
considère comme un acteur dont les dires, les faits et les gestes en public n'ont rien de commun avec la réalité. L'action la plus innocente, la plus louable même, si elle rt'est pas faite suivant certaines formes, couvrira de honte son auteur. Une faute a-t-elle été commise par quelqu'un, le coupable devra d'abord la nier effrontément en dépit de l'évidence la plus certaine, et ne jamais avouer sa culpabilité même en la réparant, s'il est obligé de le faire. Des plus humbles aux plus haut placés, les Chinois ont le même respect de la face : le boy pris sur le fait, au moment où il glisse dans sa manche un objet pour le voler, se baissera, feindra de le ramasser et le tendra à son maître en disant : « Voici ce que vous aviez perdu » ; tout comme l'empereur Hien-Feng, fuyant sa capitale devant l'armée anglo-française, prétextait une partie de chasse, ou comme, il y a un siècle, les mandarins chargés de conduire vers le Fils du Ciel l'ambassadeur anglais Macartney profitaient de son ignorance de leur langue pour inscrire sur la voiture qui le portait : « Ambassadeur apportant le tribut du royaume d'Angleterre », ménageant ainsi la fiction de la souveraineté universelle de leur maître.
Sans doute l'observation de certaines convenances est considérée comme une chose utile et louable dans tous les pays policés, mais ce qui distingue les contrées où règne la civilisation occidentale de celles qui ont adopté la civilisation chinoise, c'est que, dans ces dernières, les convenances — et quelles minutieuses et compliquées convenances! — priment tout, qu'il faut avant tout les sauvegarder, et cela aux yeux de toutes les classes de la population. De ce respect excessif de la forme à la conception que tout est permis pourvu qu'elle soit observée, il n'y a qu'un
pas, et c'est ce qui explique qu'entre les apparences et le fond, entre la théorie et la pratique des choses, il y ait en Chine une différence infiniment plus grande que partout ailleurs, un véritable abîme. Qu'il en ait ou non toujours été ainsi, la morale de Confucius n'est plus depuis longtemps qu'un code d'étiquette ; la vertu consiste à observer la lettre des trois cents règles de cérémonie et des trois mille règles de conduite, sans se préoccuper de l'esprit qui a pu les animer; elle se confond avec une politesse compliquée.
C'est dans le système de gouvernement de la Chine que le gouffre qui sépare l'application de la théorie apparaît jusqu'au fond. En principe, l'empereur est « le père et la mère » de ses sujets, et c'est aussi de ce nom de « père et mère » qu'on salue, en maint document officiel et en bien des pétitions, les mandarins qui administrent les provinces et les districts de l'Empire. En fait, comme le dit, avec une sévérité à peine exagérée, M. Henry Norman, « tout fonctionnaire chinois, sauf un cas d'exception possible sur mille, est un menteur, un voleur et un tyran ». Les exemples de toute sorte en fourmillent, et le célèbre Li-Hung-Chang ne figure assurément pas parmi les rares exceptions à la corruption universelle; s'il a dû dégorger une grande partie de l'immense fortune qu'il s'était faite — cinq cents millions, dit-on, — pour sauver sa tête pendant- la guerre sinojaponaise, où il lui fallut acheter bien des dignitaires de la cour, eunuques et autres, les questions d'argent n'en continuent pas moins à conserver pour lui une importance de premier ordre. J'eus l'honneur, pendant mon séjour à Pékin, de dîner à la légation de France avec ce haut personnage, à l'occasion de la venue de l'amiral commandant la division d'Extrême-
Orient et de plusieurs officiers de son état-major. Li, conversant par l'intermédiaire d'un interprète, nommé Ma, auquel il s'adressait en patois du Fokien, sa province natale — il parle, paraît-il, fort mal le mandarin, — faisait aux convives les questions usuelles de la politesse orientale, s'informant de leur grade et de leur âge, puis, après un compliment aimable sur leur avancement, venait invariablement la demande : « Et combien gagnez-vous? » Les appointements d'un officier nous paraissent une considération relativement secondaire : pour le vieux mandarin, c'était la question essentielle
i. Je rapprocherai de ce que j'ai entendu dire à Li-Hung-Chang une autre conversation qui a eu lieu, non en Chine même, mais dans un pays voisin, la Corée, satellite jusqu'à ces derniers temps de l'Empire du Milieu, tout imprégnée de sa civilisation et n'aspirant qu'à se régler sur lui. C'est l'entrevue qu'eut, en 1892, avec le ministre des Affaires étrangères coréen, M. Georges Curzon, naguère sous-secrétaire d'État au Foreignoffice dans le ministère Salisbury, aujourd'hui lord Curzon de Keddelstone et vice-roi des Indes, et qu'il raconte dans son remarquable ouvrage : Problems of the Far-East. Tout le récit est typique et vaut d'être traduit : « Ayant été bien prévenu de ne pas lui avouer que je n'avais que trente-trois ans, âge qui n'inspire aucun respect en Corée, lorsque le ministre me posa la question (qui vient toujours la première dans une conversation en Orient) : « Quel âge avez-vous? » je répondis sans hésiter : « Quarante ans. — Mon Dieu, dit-il, que vous avez l'air jeune! D'où cela vient-il? — Sans doute, répliquai-je, de ce que je viens de voyager pendant un mois sous le superbe climat des possessions de Sa Majesté Coréenne. » — Ayant ouï dire que j'avais été ministre en Angleterre, il s'informa des appointements qui m'étaient alloués et ajouta : « Je suppose que c'est cela qui vous a paru de beaucoup la partie la plus agréable de vos fonctions. Et sans doute les revenants-bons étaient bien plus importants encore. » Enfin — ceci ne s'applique plus à la Chine, — sachant qu'en son pays, il n'est guère aisé d'arriver au pouvoir à qui n'est pas de la famille du roi ou de la reine, il me dit : « Je suppose que vous êtes un proche parent de Sa Majesté. — Non », répondis-je, mais, remarquant l'air de dégoût qui passa sur son visage, j'ajoutai bien vite : « Toutefois, je ne suis pas encore
Il semble bien que depuis des siècles l'administration chinoise soit aussi corrompue qu'elle l'est aujourd'hui; et cependant le peuple la supporte toujours. Sans doute il y a, de temps à autre, quelques révoltes locales, où les émeutiers vont jusqu'à se saisir des représentants de l'autorité pour les mener au chef-lieu de district ou même de province le plus proche et réclamer leur destitution; celle-ci est le plus souvent accordée et c'est là ce que je voyais appeler dans un journal anglais de Shanghaï « l'élément démocratique et la participation du peuple au gouvernement en Chine ». L'oppression tempérée par l'émeute, voilà donc le régime qui prévaut dans le Céleste Empire ; mais de révolte générale contre tout le système, il n'est pas question. A vrai dire, cette machine administrative, qui nous apparaît comme si détestable, Test surtout en ce qu'elle empêche tout progrès, et ce point de vue ne touche guère les populations, habituées à la routine de leurs usages séculaires, et n'ayant même plus la notion d'un changement possible. Un homme plus entreprenant que ses compatriotes veut-il introduire la moindre industrie nouvelle, la plus légère modification à l'ordre de choses existant, il attirera aussitôt sur lui l'attention des mandarins, dont il lui faudra obtenir l'assentiment en leur distribuant des pots-de-vin, en les intéressant dans ses affaires, à tel point que tout bénéfice disparaîtra, qu'il devra renoncer à ses projets, ou que du moins leur exécution ne produira que des résultats insignifiants. Mais qui n'est ni progressif ni plaideur n'a guère affaire à l'administration et vit
marié », et, grâce à cette insinuation sans scrupule, je regagnai complètement la faveur du vieux gentleman. »
assez tranquille. Les impôts sont légers pour les paysans, qui subsistent de ce qu'ils récoltent sur leur champ, ou les journaliers, dont les besoins sont extrêmement limités; ils frappent surtout durement les transactions et les transports de marchandises, gênent énormément le commerce, contribuent indirectement à maintenir les classes inférieures dans un état de grande pauvreté, mais ne les touchent guère directement, par suite de cette pauvreté même qui les oblige à vivre recroquevillées, sans que leurs ressources leur permettent de rien acheter. L'impôt foncier ne produit en tout, d'après les investigations de l'ancien ministre d'Allemagne à Pékin, M. de Brandt, l'un des hommes qui ont le plus étudié la Chine à ce point de vue, que 35 millions de taëls (132 millions de francs) et ne s'élève, dans le nord, qu'à 9 fr. 25 au plus par hectare et, dans le sud, à 40 francs au maximum. C'est peu si l'on considère le caractère extrêmement intensif de l'agriculture chinoise, qui utilise en général le sol toute l'année durant, pour en tirer deux récoltes. L'ensemble du budget serait, d'après la même autorité, de 100 millions de taëls ou 375 millions de francs 1 ; d'autres le portent, il est vrai, à
1. Voici, d'après M. de Brandt, l'évaluation des diverses sources de recettes de l'État chinois :
Taëls Haï-Kwan
Impôt foncier 35 000 000
Douanes des ports ouverts (perçues par le service
international des douanes) 23 000 000
Droits de transit intérieur (likin) 12 000 000
Douanes indigènes et taxe sur l'opium indigène.. 10 000 000
Gabelle 10 000 000
Vente do titres et de distinctions honorifiques 5 000 000
Tribut du riz 3 000 000
Licences, etc 2 000 000
Total 100 000 000
Les revenus publics, perçus par les trésoreries provinciales,
plus de 600 millions de francs; mais même celte dernière hypothèse ne suppose pas une taxation bien lourde.
La masse du peuple chinois supporte donc sans mécontentement un gouvernement dont elle sent peu Faction en temps ordinaire, qui ne s'immisce guère dans les affaires du village, de la commune, toujours fortement constituée en Extrême-Orient, qui ne la trouble pas dans ses habitudes millénaires. Très pauvre, ne parvenant à vivre que grâce au travail le plus acharné, elle n'a guère le temps de philosopher et n'a d'ailleurs aucun point de comparaison qui lui permette de juger de la dureté de son sort. Puis la nature conservatrice, patiente et persévérante des Célestes est doublée d'une inépuisable dose de bonne humeur, qui ne se retrouve chez aucun peuple de l'Occident et grâce à laquelle ils supportent allègrement une existence qui apparaîtrait à d'autres comme un effroyable fardeau. Paysans et ouvriers n'ont aucun espoir de voir s'améliorer leur humble condition; ils ont en perspective une existence de la plus absolue monotonie, passée tout entière à pousser une brouette ou à porter des fardeaux, à faire mouvoir un métier à tisser ou à travailler la terre, sans presque avoir, sauf à quelques jours de fête, un instant de repos, si ce n'est le strict nécessaire pour prendre leurs repas et dormir. Ils n'en paraissent pas moins toujours contents, se plaignent peu, goûtent très vivement les petits plaisirs qu'ils peuvent se procurer et ne semblent pas s'apercevoir de leurs maux.
sont, après déduction des sommes nécessaires à la satisfaction des besoins locaux, dirigés sur Pékin. On estime qu'un tiers des recettes est en définitive disponible pour les dépenses du gouvernement central.
Cet esprit de résignation joyeuse fait que les Chinois seraient, malgré leur pauvreté, l'un des peuples les plus satisfaits de leur sort qui soient et l'un des plus heureux par conséquent, s'ils n'étaient exposés de temps à autre à de terribles calamités. Vienne une inondation, une épidémie, une mauvaise récolte, et alors c'est la ruine, la misère, la famine pour des populations entières, dénuées de toute avance, puisque leur travail ne leur a permis d'assurer strictement que le pain quotidien. Il ne se passe pas d'année qu'une portion ou une autre, restreinte ou étendue, du Céleste Empire ne soit affligée de ces maux qui font périr des êtres humains par centaines de mille. Aussi, malgré une très forte natalité, la population n'augmente-t-elle pas. C'est ici que s'applique véritablement la doctrine de Malthus : dans cette société immobile où aucun progrès ne se fait, les hommes tendent à s'accroître en nombre, beaucoup plus vite que les moyens de subsistance, et ce sont les fléaux naturels qui viennent rétablir l'équilibre.
L'exagération du conservatisme et l'incurie administrative sont en partie responsables de la gravité de ces calamités, dont le contre-coup se fait sentir, dans tout le voisinage des zones directement atteintes, par une recrudescence de la piraterie et du brigandage, qui sont chroniques en Chine et deviennent le seul moyen d'existence de beaucoup de pauvres hères ruinés. Toutefois, c'est seulement lorsque les agents du gouvernement, non contents de ne rien faire pour prévenir ou pour soulager la détresse populaire, viennent l'aggraver encore par leur avidité, notamment par l'accaparement des riz en temps de disette, que des révoltes se produisent, comme il y en a eu
l'été de 1898, en divers points, sur les bords du Yangtsé-Kiang. En dehors de ce cas où l'autorité se rend directement et manifestement coupable, les multitudes chinoises subissent avec résignation des calamités prévues et considérées comme normales, dont la perspective n'avait pas troublé leur quiétude d'esprit et dont la venue ne les étonne pas. Il est certain que ces hommes n'envisagent pas la mort avec l'angoisse qui s'y attache pour nous.
Les Européens, et surtout les plus civilisés d'entre eux, sont de tous les peuples ceux qui se plaignent le plus de la vie et qui y tiennent le plus. Les hommes d'Extrême-Orient, Chinois aussi bien que Japonais, sont peut-être ceux qui la quittent le plus aisément. L'indifférence à la mort semble être chez eux un caractère presque physique qui provient du peu d'excitabilité de leur système nerveux. A ce dernier sujet, les témoignages sont unanimes : les médecins des hôpitaux européens où sont traités des indigènes racontent avec stupéfaction comment leurs patients supportent, sans un cri et sans qu'il soit nécessaire de les anesthésier, les plus douloureuses opérations; dans l'ordinaire de l'existence, cette absence de nerfs se traduit par la facilité à s'endormir comme à volonté au milieu du bruit et dans une position quelconque, à demeurer dans une immobilité absolue et prolongée, inconnue des Occidentaux, à attendre indéfiniment sans donner jamais signe d'impatience. Le revers de la médaille, c'est que ces gens, si indifférents à la douleur pour eux-mêmes, le sont aussi pour les autres, qu'ils assistent aux souffrances de leurs semblables comme à un spectacle sans essayer de les soulager, sans même leur montrer la moindre sympathie. L'horrible coutume de déformer les pieds des
femmes en les bandant de manière à ramener le talon en avant et les doigts sous le pied, ce qui les oblige à marcher péniblement sur la pointe du gros orteil et engendre une plaie qui ne cicatrise jamais, est un des exemples de la cruauté chinoise. Les tortures variées, les affreux châtiments infligés par les tribunaux en sont un autre, mais ils paraissent assurément moins terribles à supporter aux Célestes qu'ils ne le seraient pour des Européens. L'idée de faire un marché avec une personne en danger de mort avant de lui sauver la vie, avec un homme tombé à l'eau, par exemple, avant de le recueillir dans un bateau, ne se présenterait même pas à l'esprit d'un Occidental ; elle paraît toute naturelle à un Chinois.
La vie humaine a si peu de valeur en Extrême- Orient qu'on y sacrifie aisément la sienne propre par point d'honneur pour un motif même futile, non pas en l'exposant aux hasards peu dangereux d'un duel moderne, mais en se suicidant. L'habitude du hara-kiri n'est pas restreinte à l'Empire du Soleil- Levant, ni aux classes supérieures de la société. Le Chinois, même l'homme du peuple, se suicide aussi par vengeance, par dépit, ou pour éviter ce qu'il considère comme un déshonneur. Ce sacrifice de la vie serait pratiqué jusque par les femmes, s'il faut en croire le récit suivant 1 publié par un journal chinois et qui n'a rien d'invraisemblable. Un jour, une truie, appartenant à une certaine Mme Feng, ayant heurté et légèrement endommagé la porte d'entrée d'une nommée Mme Wang, celle-ci demanda des dommagesintérêts qui lui furent refusés. Une vive altercation
i. Cité par M. Henry Norman (Peoples and Politics of the Far Easl).
s'ensuivit et, en fin de compte, Mme Wang menaça de se suicider. Sur cette affreuse menace, Mme Feng se résolut aussitôt à saisir l'occasion par les cheveux pour devancer son ennemie et la battre par ses propres armes : elle alla se noyer dans le canal. Quant aux suicides de hauts lettrés, ils ne sont pas rares, et récemment encore un censeur, c'est-à-dire un des fonctionnaires les plus élevés de l'Empire, un de ceux qui ont le privilège d'adresser directement des remontrances au souverain, se tuait sur le passage du cortège impérial : simple démonstration politique à l'appui d'un mémoire présenté par lui, concernant je ne sais quel acte du gouvernement, et dont on n'avait pas tenu compte. Les exécutions capitales multiples forment le pendant de ces suicides individuels.
On peut s'étonner qu'avec une pareille indifférence à la mort, les Chinois fassent de si mauvais soldats; mais, si peu qu'on tienne à la vie, on ne la sacrifie qu'à une chose à laquelle on tient davantage. Or, si les Célestes se soucient peu de l'existence, le salut et la grandeur de la patrie ne leur importent en aucune façon; la notion même de patrie leur est étrangère, et c'est pourquoi ils ne font pas à leur pays, même ce léger sacrifice de leur vie. Dans notre campagne de Formose, on a vu des prisonniers chinois se refuser à des besognes qu'ils considéraient comme au-dessous d'eux et dont on ne put obtenir l'accomplissement nécessaire qu'après avoir fait tomber plusieurs têtes; mais ces mêmes gens, qui aimaient mieux perdre l'existence que de « perdre la face », avaient fui en jetant leurs armes à l'heure de la bataille. Il faut ajouter que ce sont toujours les mandarins militaires, les officiers qui donnent le signal du sauve-qui-peut.
Commandés par d'autres hommes et bien dressés, il n'est pas douteux que des soldats chinois, aussi résistants aux privations qu'insoucieux de la mort, ne pussent constituer d'excellentes armées; incapables de défendre la Chine contre les entreprises des puissances étrangères, ils pourraient concourir un jour à augmenter singulièrement la force militaire de telle d'entre ces puissances.
La pratique si répandue de l'infanticide, de l'infanticide des filles surtout, est encore un exemple de la conception différente que les Chinois et les Européens ont du respect de la vie humaine et des liens de famille. En Occident, l'amour des parents pour leurs enfants est, sans vouloir médire de ceux-ci, souvent plus grand que celui des enfants pour leurs parents. En Chine, c'est le contraire qui est vrai de la manière la plus marquée. La piété filiale est, aux yeux de Confucius, la première d'entre les vertus ou, pour mieux dire, le fondement de toutes les autres, et c'est peut-être celle que ses compatriotes pratiquent le mieux.
Chez le peuple, la piété filiale se borne à peu près à l'entretien des parents, mais il est presque sans exemple qu'on néglige ce devoir. L'un des manquements principaux à cette vertu est un « attachement égoïste à sa femme et à ses enfants », et, parmi les vingt-quatre exemples classiques de piété filiale, se trouve le cas d'un homme , contemporain de la dynastie des Han , qui est au moment d'enterrer vivante sa fille de trois ans, parce que ses moyens ne lui permettent pas de subvenir à la fois aux besoins de cette enfant et à ceux de sa vieille mère; la vie de la pauvre petite n'est sauvée que par la découverte d'un trésor placé là par les bons esprits pour
récompenser la vertueuse intention de ce père, que nous trouverions dénaturé. Cependant, le plus grand de tous les péchés contre la piété filiale, c'est de n'avoir pas de postérité mâle, parce que la famille s'éteint alors, que les ancêtres sont privés des sacrifices auxquels ils ont droit et que le premier devoir de tout homme est d'offrir régulièrement. Aussi se marie-t-on de très bonne heure, et l'absence de fils est-elle la plus grave des causes de répudiation de la femme. La doctrine de la piété filiale, telle que la conçoivent les Chinois, et le culte des ancêtres, qui en est la plus haute expression, ont leurs bons et nobles côtés; ils en ont de mauvais aussi. Ils forment l'armature de ce système de stérile admiration d'un passé où tout est censé avoir été meilleur qu'aujourd'hui, qui hypnotise le Céleste Empire, le détourne de l'avenir et rend tout progrès impossible, parce que ce serait non seulement un changement gênant, mais un outrage à la mémoire des aïeux, c'est-à-dire une impiété.
Si elle produit des conséquences sociales fâcheuses, cette doctrine organise en revanche très fortement la famille; mais, ici encore, existent bien des maux cachés, surtout en ce qui concerne la destinée de la femme *. La condition des Chinoises n'est assurément pas heureuse : logeant avec leurs maris chez leurs beaux-parents, n'allant plus voir leur propre famille qu'aux époques fixées par la coutume, les femmes ont à subir, durant toute leur jeunesse, les caprices et les rebuffades d'une belle-mère acariâtre, qui est le tyran de la maison et dont elles sont les servantes; elles
1. Voir, dans ia Revue des Deux Mondes du 1er mai 1897, la très intéressante étude : la Femme chinoise, par M. Maurice Gourant, ancien interprète de la légation de France à Pékin.
jouissent cependant d'une assez grande liberté, ne sont ni cloîtrées ni voilées, mais s'écartent rarement beaucoup de la maison. Leurs mœurs seraient loin d'être irréprochables. « Dans le district voisin du mien, me disait un missionnaire américain du Fokien, il n'y a presque pas de mari qui ne soit trompé, et, dans le mien, beaucoup le sont aussi. » En théorie, cependant, l'adultère de la femme est un crime grave. Quant au mari, il n'est nullement tenu à la fidélité. L'esprit porté aux idées obscènes, voyant le mal partout pour peu que les apparences y prêtent, aimant les propos épicés, paillards et souvent grossiers, les Chinois sont très « noceurs » dès qu'ils ont quelque argent. Les lieux de plaisir ne forment sans doute pas chez eux, comme au Japon, le plus beau et le plus brillamment éclairé des quartiers de la ville; pourtant, ce qui attire d'abord les regards dès qu'on arrive à Canton, ce sont les « bateaux de fleurs », constructions flottantes à deux étages superbement décorées à l'intérieur.
Mais le vice national des Célestes est l'amour du jeu, et bien peu d'entre eux paraissent y échapper. « Des pauvres en haillons, dit, clans son intéressante monographie de Pékin, Mgr Favier, jouent jusqu'à leur dernier vêtement; des fanatiques jouent leurs femmes et leurs enfants; enfin on joue, paraît-il, jusqu'aux phalanges de ses doigts! Un jeune homme, joueur effréné quoique chrétien, avait joué et perdu sa femme qui n'avait pas vingt ans ! Et pour combien? pour dix-huit francs! Le missionnaire paya la dette et rendit la jeune femme à sa mère. Quelques mois après, elle avait rejoint son mari et, ajoute tristement l'auteur, avec l'autorité que lui donne l'expérience de ses trente-huit ans de séjour en Chine, on ne pourrait
affirmer qu'il ne l'ait pas jouée et perdue de nouveau. »
L'intempérance, au contraire, est rare, et l'on fait un usage restreint des boissons alcooliques. Ceux qui seraient des ivrognes en Europe, me disait à Pékin Mgr Favier, sont, ici, des fumeurs d'opium, et il évaluait à un cinquième de la population des villes le nombre de ceux qui se livrent à cette abrutissante passion; dans les campagnes, la proportion serait beaucoup plus faible, peut-être dix fois moindre; un autre missionnaire, qui résidait au Fokien, en Chine méridionale, l'estimait, dans sa province, à 5 pour 100. L'habitude de l'opium est très répandue dans les classes élevées, et chez les lettrés. Mais, si elle a son action stupéfiante habituelle, elle y fait moins de ravages physiologiques que chez les gens du peuple, dont la force de résistance est déjà diminuée par le surmenage et les privations, et qui passent leurs nuits et leurs courts instants de repos à fumer, dans d'horribles taudis, des produits de qualité inférieure : un jeune homme commence-t-il à vingt ans à s'abandonner à cette passion, il est souvent mort à vingt-deux.
De ces vices des Chinois les étrangers qui vivent dans leur pays ne sont guère choqués, puisqu'il ne tient qu'à eux de ne pas s'en apercevoir ; ils sont plus incommodés de la répugnante et universelle malpropreté et de défauts secondaires, tels que l'amour exagéré du bruit qui se manifeste à toute occasion, joyeuse ou triste, aux mariages et aux enterrements, aux fêtes et aux incendies. Ce qui exaspère surtout les Européens, ce sont les superstitions grossières qui remplacent chez les Célestes la religion absente et constituent l'un des plus grands obstacles à tout
progrès : leurs idées relatives au feng-shui, c'est-àdire à la géomancie, viennent souvent rendre difficile jusqu'à la moindre opération de voirie dans les concessions européennes ou dans des villes comme Hong-Kong ou Singapore. A côté de cela, l'esprit chinois se signale par un éloignement des idées générales et abstraites, une absence d'idéal, en un mot un matérialisme profond, tel que le plus exclusivement pratique des Occidentaux ne manque pas d'en être choqué. Le passif des Célestes est chargé, on le voit, et Ton comprend qu'ils forment un peuple peu sympathique et nullement séduisant, d'autant que leur physique, disgracieux à notre goût, vient brocher sur le tout et qu'ils sont dépourvus de ce charme particulier dont leurs voisins, les Japonais, savent envelopper tout ce qui les touche et leurs vices mêmes.
Les Chinois ont cependant de grandes qualités : ce ne sont pas des qualités aimables — en dépit de la politesse extérieure, répandue dans toutes les classes beaucoup plus qu'en Europe, trop purement cérémonielle toutefois, ne provenant d'aucun sentiment de bienveillance et dont on se lasse vite, — mais ce sont des qualités sérieuses : patience, persévérance, travail acharné, aptitudes commerciales de premier ordre, industrie, économie, grande force de résistance physique, respect des parents et des vieillards, contentement de son sort. Si l'État chinois présente tous les symptômes de la décadence, il serait donc parfaitement injuste d'en dire autant de la race, énergique et laborieuse. Sans doute le gouvernement n'est pas la seule chose à réformer en Chine : l'habitude séculaire de regarder vers le passé comme type de perfection a produit une véritable atrophie de
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certaines facultés de l'esprit chinois qui n'a plus d'élasticité, qui s'est pour ainsi dire ossifié : toute originalité,toute puissance d'invention ont disparu pour faire place à l'imitation servile et sans discernement. On en a des exemples chaque jour dans le courant de la vie : l'un des plus typiques est celui du tailleur à qui l'on a commandé un vêtement, d'après un modèle où se trouve un trou et qui vous en rapporte la copie identique, sans oublier le trou, soigneusement fait à la place et avec les dimensions exactes qu'il occupait sur le patron. Dans le même ordre d'idées, on me montrait, au très intéressant observatoire des Pères Jésuites, à Sicawei, près de Shanghaï, des dessins exécutés par de jeunes Chinois, pour les planches d'une publication sur la faune de l'Extrême-Orient. Ils comportaient, entre autres, des pièces de squelettes d'animaux divers, sur lesquelles on voyait constamment reproduites, malgré les objurgations des missionnaires, les moindres fêlures accidentelles. Il n'est pas impossible de faire prendre aux Chinois des habitudes nouvelles; mais c'est une difficulté presque surhumaine que de les déterminer à modifier celles qu'ils ont une fois contractées, celles surtout que leur ont léguées leurs ancêtres. On peut leur apprendre le métier de chauffeur ou de mécanicien; on ne saurait obtenir d'un menuisier qu'il change ses méthodes de travail. A l'orphelinat qui fait partie des établissements de Sicawei, je visitais l'atelier de menuiserie; à chaque établi ne travaillait jamais qu'un seul ouvrier. En me le faisant remarquer, le Père qui me guidait ajouta qu'ils se refusaient absolument à travailler à deux, parce que ce n'était pas l'usage : les plus jeunes orphelins voient travailler les plus âgés ou les adultes restés au service de la
LE PEUPLE CftlNOÎS
mission et tiennent à suivre les mêmes habitudes.
Pour réveiller un peu d'originalité et d'esprit d'invention chez ce peuple qui les a perdus, pour détourner vers l'avenir ses regards obstinément fixés sur le passé, il faudra sans doute des générations et un contact intime et prolongé avec les hommes et les choses de l'Occident; ce contact commence à peine. Avant de produire ses pleins effets sur la race, il pourra cependant en avoir sur la terre chinoise; il devra permettre la mise en valeur de ses ressources, et les richesses qui dorment actuellement inexploitées dans cet immense territoire ne seront plus perdues pour l'humanité. Si l'œuvre du développement économique de la Chine est entreprise par les Européens surtout dans un but égoïste d'intérêt personnel, il n'en est pas moins vrai qu'elle améliorera forcément dans une large mesure les conditions d'existence du peuple chinois, ne fût-ce qu'en étendant le champ de son activité, à présent bornée à l'agriculture et à la petite industrie : elle permettra, par exemple, à la main-d'œuvre surabondante de s'employer à l'exploitation du sous-sol, aussi négligée dans le Céleste Empire que celle du sol lui-même est perfectionnée. Si, comme nous le croyons, les grandes inventions industrielles, conséquences des découvertes scientifiques, ont, à elles seules, réellement contribué à rendre plus doux le sort des populations européennes, leur introduction en Chine sera un bienfait de premier ordre pour les habitants de ce pays.