CHAPITRE VI
Les étrangers en Chine.
Attitude des Célestes vis-à-vis des Occidentaux et de leur civilisation.
Concessions successives faites par la Chine aux étrangers à la suite de guerres, en 1842, 1858-60 et 1895-98. — Tension croissante des rapports entre Chinois et Européens à mesure que ceux-ci ont voulu étendre leur champ d'action. Refus des Européens de se conformer aux usp.ges chinois. Fréquence des atteintes portées par eux aux règles de la morale et aux coutumes traditionnelles des Célestes. — Mépris de ceux-ci pour la civilisation occidentale alors même qu'ils s'inclinent devant sa force et qu'ils profitent de ses avantages matériels, ce que le peuple fait largement quand on les lui offre. — Le mépris et l'hostilité sont surtout forts chez les lettrés directeurs de l'opinion, et dépositaires du pouvoir, qui sont le plus grand obstacle au progrès de la Chine.
Où en est actuellement l'œuvre du développement du Céleste Empire et de la pénétration des Européens? Quels sont les résultats des premiers rapports entre Occidentaux et Chinois et les sentiments de ceux-ci à l'égard de ceux-là? Que peut-on attendre de l'avenir et par quel moyen le progrès peut-il s'introduire définitivement et rapidement en Chine?
La condition des étrangers dans l'Empire du Milieu a fait l'objet de conventions formelles pour la
première fois, en ce siècle, lors du traité de Nankin, signé en 1842 avec l'Angleterre à la suite de la guerre dite de l'Opium, suivi en 1844 de traités conférant les mêmes avantages à la France et aux États-Unis, puis plus tard à d'autres nations. En 1858, les traités de Tien-tsin, conclus avec la France et l'Angleterre à la suite d'une courte guerre, mais dont la ratification ne fut obtenue qu'en 1860 après une campagne plus sérieuse et l'entrée des troupes alliées à Pékin, vinrent améliorer la situation faite aux Européens. Enfin, en 1895, le traité de Shimonosaki, imposé par le Japon victorieux, donna de nouvelles facilités au commerce étranger. C'est un fait caractéristique qu'aucune concession sérieuse n'ait pu être obtenue de la Chine qu'à la snite d'une guerre malheureuse, que le gouvernement de Pékin n'ait toujours cédé qu'à la force, jamais à la persuasion.
Depuis le xvie siècle cependant, les Européens avaient pu, comme avant eux les Arabes et les Malais, commercer à Canton, sans être molestés, parce qu'ils ne cherchaient pas à étendre leur champ d'action. Mais aussitôt que, dans le second quart du xixe siècle, ils devinrent plus nombreux et plus exigeants, les rapports se tendirent. L'orgueil des Occidentaux, plus convaincus que jamais de la supériorité de leur civilisation, dont les progrès marchaient alors d'un pas si rapide qu'ils brûlaient de l'imposer au monde entier, se heurta à l'orgueil, non moins grand, des Chinois, inébranlablement attachés à ces anciens usages que les « Barbares » méprisaient. Le port de Canton, consacré par la tradition comme lieu d'échange avec les étrangers, ne suffisait plus à ceux-ci ; ils prétendaient en outre s'affranchir do l'intermédiaire des douze marchands hongs auxquels
le gouvernement avait concédé le monopole du négoce avec le dehors, et voulaient avoir le droit de traiter avec qui bon leur semblait; ils refusaient de se soumettre plus longtemps aux taxes arbitraires et aux procédés souvent sommaires des autorités locales. Tous ces desiderata et bien d'autres, qui nous paraissent fort naturels, semblaient et semblent encore parfaitement déraisonnables et exorbitants aux Chinois. Des réclamations incessantes des étrangers, aussi bien aujourd'hui qu'au début ou au milieu du siècle, ils concluent simplement que nous voulons les obliger à se conduire dans leur pays suivant nos usages, alors qu'étant chez eux, nous devrions nous soumettre aux leurs, nous parussent-ils vexatoires et nuisibles au développement du commerce. Charbonnier est maître chez soi; les Chinois se croient le droit de l'être chez eux. C'est ce que l'Europe d'aujourd'hui se refuse à admettre sans de graves restrictions; elle est convaincue, elle, que les habitants d'un pays vaste et bien doué n'ont pas le droit d'en soustraire les richesses à l'humanité et que, s'ils les laissent dormir, faute de moyens ou de bonne volonté, ils ne doivent pas interdire aux autres de les mettre en valeur, avec les instruments perfectionnés dont ceux-ci disposent; elle veut non seulement commercer, mais exploiter, quelque révolution qui puisse en résulter dans les plus anciennes habitudes.
Cette radicale différence de points de vue est l'origine de toutes les difficultés entre les puissances européennes et le Céleste Empire. Les Occidentaux jugent-ils un acte utile à leurs intérêts et, d'ailleurs, licite selon leur conception de la morale et les Jois de leur pays, ils prétendent aussitôt au droit de l'accomplir en Chine, sans se préoccuper de savoir s'il ne
porte pas atteinte aux règles de l'usage ou même aux préceptes de la morale chinoise. Ce n'est pas seulement dans l'ordre des faits économiques que les étrangers se conduisent ainsi, c'est encore dans le domaine religieux. Nous professons certes la plus grande admiration et le plus profond respect pour les hommes qui vont, au péril de leur vie, porter l'Évangile au milieu de populations qui ne le connaissent pas, sans aucun autre espoir que de sauver des âmes, et nous sommes convaincus de la supériorité de la morale de Jésus sur celle de Confucius. Il n'en est pas moins vrai que la propagande chrétienne choque profondément toutes les traditions, qu'elle ébranle les fondements mêmes de la société chinoise. Les gouvernements européens interdiraient, à n'en pas douter, comme contraire à la morale publique, la prédication d'une religion encourageant, par exemple, la polygamie : et n'avons-nous pas vu le gouvernement des États-Unis s'opposer à la propagation du mormonisme qui était dans ce cas? Or, il ne faut pas se le dissimuler, l'abandon du culte des ancêtres, imposé à leurs adhérents par toutes les fractions du christianisme, constitue aux yeux des Chinois un affreux sacrilège, un attentat à la morale et aux lois, bien pire que ne peut l'être pour nous la polygamie. L'emploi, par certaines sectes protestantes , de missionnaires femmes scandalise aussi les indigènes, et la vue de jeunes filles logeant sous le même toit que des hommes qui ne sont pas leurs maris fait naître chez eux quantité de pensées peu édifiantes. Il n'importe que le culte des ancêtres ne soit qu'une série de cérémonies vides, que la vie des missionnaires, hommes ou femmes, soit parfaitement pure alors que celle des Célestes l'est souvent fort peu ; ce sont les formes et
les apparences qui ne sont pas sauvegardées; et ils y tiennent plus qu'au fond même des choses.
La violation fréquente par les Européens des usages les plus chers aux Chinois, la différence profonde des civilisations et des manières d'envisager presque toutes choses, l'égale bonne foi avec laquelle les uns et les autres sont convaincus de leur supériorité, ont engendré fatalement un mépris réciproque et fait naître chez les Célestes de toute classe, à l'égard des étrangers, de mauvais sentiments qui ne vont nullement en s'atténuant. Ils nous considèrent autant que jamais comme des barbares, bien que l'article 51 du traité de Tien-tsin avec l'Angleterre ait proscrit l'usage officiel du caractère signifiant « barbare » pour désigner les étrangers. Tout l'appareil scientifique et industriel de notre civilisation n'est nullement pour eux un critérium de supériorité. Ils voient en nous d'adroits ouvriers, d'habiles prestidigitateurs, mais des gens grossiers et sans lettres. Ils sourient de pitié en nous apercevant occupés de besognes inférieures, alors que nous négligeons la véritable culture et les enseignements de la sagesse antique, contenus dans leur littérature. Us attachent peu d'importance à toutes nos inventions : « J'ai fort bien compris, disait le prince Kong à un ministre de France qui venait de lui exposer la théorie et la pratique des chemins de fer; vous vous servez en Europe des voies ferrées pour vous rendre d'un point à un autre ; en Chine, nous obtenons absolument le même résultat avec nos voitures. Nous n'allons pas si vite, c'est vrai, mais nous ne sommes pas pressés. » Cette réponse date de vingt-cinq ans; elle pourrait être faile aujourd'hui : l'état d'esprit qui l'a inspirée est identiquement le même.
Les Chinois peuvent s'incliner devant notre force; mais elle ne leur inspire aucun respect. Ils ont à notre égard à peu près les sentiments du passant désarmé à qui un rôdeur demande, le revolver au poing ou le couteau à la main, la bourse ou la vie, et qui donne sa bourse. De même que ce passant pourra se munir une autre fois de moyens de défense pour ne pas retomber dans sa mésaventure, le Céleste Empire a parfois des velléités de s'approprier une partie de l'outillage de l'Europe pour se défendre contre elle. Mais, ce faisant, il ne confesse pas l'infériorité de sa civilisation, qu'il prétend garder intacte. Il n'est guère douteux que, libres de leur choix, et la pression de l'Europe cessant, on ne vît les Chinois refermer aussitôt presque tous leurs ports, arracher les poteaux de télégraphe et les quelques centaines de kilomètres de rails qu'on a posés à grand'peine sur leur territoire, effacer enfin tous les vestiges d'innovations odieuses et inutiles.
Sans doute ce seraient là des actes gouvernementaux; le peuple, lui, se sert des facilités que lui offre la civilisation occidentale; les bateaux à vapeur qui font le service des ports de la côte et du Yang-tse- Kiang sont encombrés de passagers indigènes; on ne sait trop où ils vont ni ce qu'ils font; ils semblent aimer à se déplacer dès qu'on leur en donne la possibilité et forment un gros élément de recettes que se disputent les compagnies de navigation. Sur le parcours de Shanghaï aux ports du nord, Tien-tsin et Newchwang, fermés en hiver par les glaces, les vapeurs des lignes rivales se livrent régulièrement à une course lors de la première traversée de la saison, parce que les propriétaires du premier arrivé ont chance d'attirer dans leur clientèle le plus grand
39i< LE PROBLÈME CHINOIS
nombre des Célestes. Les trains du chemin de fer de Tien-tsin à Pékin sont bondés également. Les avantages des administrations européennes sont aussi fort appréciés : trois cent mille Chinois vivent sur les concessions française, anglaise et américaine de Shanghaï, deux cent mille à Hong-Kong, habité seulement par quelques pêcheurs avant l'occupation anglaise, et toutes les grandes villes des colonies européennes voisines de la Chine, Vladivostok, Manille, Saigon, Singapore, Batavia, sont, avant tout, des villes chinoises. Ils sont heureux d'avoir leurs propriétés et leur sécurité personnelle bien garanties, de ne pas être spoliés et frustrés de leurs bénéfices commerciaux. De même, pendant l'occupation d'une partie de la Mandchourie par les troupes du mikado, me disait un missionnaire anglais qui résidait dans le pays à l'époque de la guerre, les habitants étaient très satisfaits d'être soustraits au squeeze, aux exactions des mandarins et fort étonnés de voir au contraire les Japonais payer tout ce qu'ils achetaient.
Les Chinois ne sont donc pas sans apprécier les bons côtés de notre civilisation; puisque nous leur infligeons le désagrément de notre présence, ils trouvent bien juste de profiter au moins des quelques avantages matériels que nous leur apportons; mais, sauf quelques exceptions parmi les plus entreprenants d'entre ceux qui vont dans les colonies européennes du voisinage, ils préféreraient très probablement s'en passer et être débarrassés de nous. Au fond, ils ne cessent de nous mépriser, puis, dès qu'ils étudient, dès qu'ils aspirent à devenir lettrés, ils puisent dans leurs vieux classiques un immense orgueil et un profond dédain pour tout ce qui n'est pas la sagesse de Confucius. Or, ce n'est jamais par les masses igno-
rantes, mais par l'initiative d'une élite de penseurs dont les idées pénètrent peu à peu, qu'un pays peut se réformer, et malheureusement, dans le Céleste Empire, par suite de l'éducation chinoise, c'est précisément l'élite intellectuelle, ce sont les lettrés, les gens instruits qui sont le plus obstinément réfractaires à toute idée de progrès.
C'est là, plus encore que dans les absurdes superstitions qui ont cours à l'égard des étrangers parmi les populations de l'intérieur, qu'est le grand obstacle. Qu'on croie, dans le peuple, que les missionnaires achètent les enfants pour faire de leurs yeux ou de leurs viscères des ingrédients pharmaceutiques, qu'on accuse les médecins européens de se livrer à d'abominables expériences ou de répandre la peste alors qu'ils veulent la guérir, cela n'a rien d'étonnant et l'on a vu de folles imaginations du même genre se traduire par des explosions populaires aux confins de l'Europe, à Astrakhan et en d'autres provinces russes, lors d'épidémies de choléra. Mais ce qui est grave, c'est que la classe lettrée, incomparablement plus puissante en Chine qu'aucune catégorie sociale ne l'est en Europe, parce que sur elle se concentre le triple prestige divisé chez nous entre les représentants du pouvoir, ceux de l'aristocratie et ceux de la plus haute science, entretienne les superstitions et attise les haines populaires; dans presque chaque émeute locale, dans chaque attentat contre des missionnaires, on trouve la main de lettrés, mandarins en place ou en expectative. La grande autorité de ces hommes, dont les opinions règlent celles de tous, et qui professent pour la civilisation de l'Occident le plus profond mépris, est bien ce qui empêche tout progrès dans le Céleste Empire.