CHAPITRE Vil
La condition et l'oeuvre des étrangers en Chine. — Les ports ouverts. — L'industrie et le commerce.
Les droits des étrangers dans le Céleste Empire; les ports ouverts au commerce extérieur et les concessions européennes. — Grande extension des droits des étrangers par le traité de Shimonosaki (1895); ouverture de nouveaux ports; facilités concédées au commerce et surtout autorisation d'établir des manu factures dans les ports de traité. — Prompts effets de ces concessions; le développement industriel de Shanghaï; établissement de nombreuses filatures de soie et de coton. — La main-d'œuvre chinoise dans les manufactures, son recrutement, ses salaires; hausse rapide de ceux-ci. — Les perspectives de l'industrie en Chine. Nouvelles concessions obtenues du gouvernement chinois par les puissances en 1898 : ouverture des cours d'eau, chemins de fer et mines. — Grandes conséquences à en attendre : extension delà zone d'action du commerce européen. — Causes qui limitent aujourd'hui étroitement cette zone : les likins ou douanes intérieures, oppressives et arbitraires. — Lenteur du développement du commerce extérieur chinois. — Nécessité pour les Européens de pénétrer eux-mêmes dans le pays et de diriger l'exploitation de ses ressources. — Résistance de la Chine à le leur permettre.
Les étrangers qui veulent résider en Chine sont actuellement, à l'exception des missionnaires, parqués dans vingt-six ports dits ports ouverts; il faut y joindre six villes, ou lieux de marché, situées sur les
frontières de Tlndo-Chine et assimilées aux ports ouverts, mais n'ayant actuellement qu'un trafic des plus restreints *. Dans chacun de ces ports, un certain espace de terrain a été loué à bail emphytéotique ou même vendu à diverses puissances, à l'Angleterre, à la France, aux États-Unis; durant ces dernières années, l'Allemagne a aussi acquis des « concessions » en divers ports, notamment à Tien-tsin, ainsi que le Japon. Bien que faisant théoriquement partie du territoire chinois, ces concessions sont soustraites à toute ingérence des autorités indigènes et forment des sortes de petites républiques administrées par les Européens, qui y vivent sous l'autorité de leurs consuls, lesquels détiennent à la fois le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. C'est là, sous la protection
1. Voici la liste des ports ouverts ou ports de traité. Au nord de l'embouchure du fleuve Bleu, Newchwang, Tien-tsin, Tchefou (Chefoo); tout près de l'embouchure du fleuve, Shanghaï et son annexe Woosung. — Sur le Yang-tsé-Kiang même, Tchin-Kiang, Nankin, Ouhou (Wuhu), Kioukiang, Shashi, Hankéou (Hahkow), Itchang, Tchoung-King (Ghung-Kingj, soit huit échelles fluviales, dont l'une, Nankin, n'est pas ouverte en fait, quoiqu'elle soit mentionnée clans le traité français de Tien-tsin. — Non loin de Shanghaï, Sou-tchéou sur les canaux de l'intérieur. — Sur la côte, au sud du fleuve Bleu, Hang-Tchéou (Hangchow), Ningpo, Ouen-Tchéou (Wenchow), Fou-Tchéou (Foochow), Amoy, Swatéou (Swatow). — A l'embouchure de la rivière de l'Ouest, Canton et, en amont, sur cette rivière, Samshui, Ou-tchéou (Wuchow) et, depuis le printemps de 1899, Nanning-fou. — Sur le golfe du Tonkin, Pakhoï, et dans l'île de Haïnan, Hoï-hao. Les villes ouvertes sur la frontière d'Indo-Chine sont : Long-Tchéou, Moungtsé, Hokéou, Semao, Tchoun-ning-fou ; une sixième, Tong-hing, n'est pas encore occupée. Les ports ouverts n'étaient au nombre que de 5, d'après le traité de Nankin en 1842, le traité de Tientsin en porta le nombre à 19 ; d'autres furent encore ouverts par le traité de Shimonosaki, en 1895, et la convention avec l'Angleterre, en 1897. Un traité plus récent avec cette puissance (1898) promet, sans déterminer de date, l'ouverture de trois nouveaux ports : Kin-tchéou en Mandchourie, Fou-ning dans le Fokien, Yç-tchéou dans le Hou-nan (ce dernier ouvert en décembre 1899).
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des lois européennes, que se concentre tout le commerce extérieur de la Chine.
L'aspect des ports de traité varie beaucoup, comme leur importance, depuis les quelques maisons aux jardins entourés de murs, éparses sur le terrain sablonneux de Pakhoï, jusqu'à la ville européenne de Shanghaï : la vue de celle-ci est bien faite pour exalter l'orgueil de race des Occidentaux. Lorsqu'on y arrive après avoir navigué pendant plusieurs heures, sur les eaux jaunes du « fleuve Bleu » aux berges plates couvertes de rizières et de champs de coton, puis passé la barre de Woosung et remonté la rivière Whangpou, il semble qu'on se trouve dans le Lancashire, tellement sont nombreuses les hautes cheminées d'usines que l'on aperçoit. On débarque sur le Bund, la grande artère de la ville qui suit le quai, bordée d'un côté de pelouses plantées d'arbres, et, de l'autre, de belles maisons à l'européenne, où sont installés les bureaux des compagnies de navigation, des grandes maisons de commerce et de banque. Les autres rues , quoique n'étant pas rigoureusement droites, sont les unes à peu près parallèles, les autres perpendiculaires au Bund et habitées aussi par des Européens. On peut seulement leur reprocher d'être un peu étroites. Plus en arrière s'étendent les quartiers chinois avec leurs maisons de bois, leurs boutiques aux enseignes verticales, aux grosses lanternes de papier, mais aux rues malgré tout proprement tenues, grâce à la voirie européenne, et contrastant d'une manière frappante avec la malpropreté de la véritable ville indigène qui s'élève au sud des concessions. Une fois sorti de la ville proprement dite, on arrive au champ de courses, aux terrains de cricket, de golf 9 de lawn-tennis, à Bubbling-Well Road, et à
d'autres avenues bordées de beaux jardins, où sont bâties les maisons des plus riches résidents européens.
Avant la guerre sino-japonaise, les étrangers n'avaient d'autre droit que de s'établir dans ces ports ouverts pour y faire le commerce et de voyager dans li'ntérieur en se munissant d'un passeport. Isolés autant que possible des populations, ils pouvaient bien échanger leurs marchandises contre les articles indigènes, mais n'avaient le droit de rien faire qui modifiât les conditions de la production dans le pays môme, de rien entreprendre en vue de mieux utiliser ses vastes ressources. Il n'y avait, d'autre part, rien à attendre de l'initiative privée indigène et le gouvernement qui eût, au besoin, découragé celle-ci, n'avait introduit qu'une seule innovation, dont l'utilité politique lui était apparue : le télégraphe électrique, reliant Pékin aux diverses extrémités de l'Empire. Il avait fait arracher en 1877 les rails du petit chemin de fer de 20 kilomètres de Shanghaï à Woosung et si, depuis 1889, il se donnait Fair d'étudier la ligne de Pékin à Hankéou, c'était uniquement pour jeter de la poudre aux yeux. Aucun progrès sérieux ne paraissait possible en Chine dans ces conditions , les méthodes indigènes surannées qui continuaient à s'appliquer ne permettaient pas le développement de la production et le mouvement même des échanges extérieurs semblait ainsi condamné à ne s'accroître que très lentement.
Le traité de Shimonosaki, qui termina la guerre entre la Chine et le Japon, vint, en avril 1895, apporter d'importantes modifications à ce régime et ouvrir de meilleures perspectives aux étrangers de tous pays qui, en vertu de la clause de la nation la plus favo-
risée, insérée dans les traités, profitaient des nouveaux avantages faits aux sujets du Mikado. L'article 6 de cet important instrument diplomatique stipulait d'abord l'ouverture de quatre nouveaux ports et le droit de navigation à vapeur sur les canaux et les rivières y donnant accès, puis il accordait aux étrangers voyageant dans l'intérieur pour y faire des achats ou transporter à destination des marchandises importées, la faculté de louer des locaux pour y entreposer cee marchandises et ce, sans payer aucune taxe; enfin e: surtout, « les sujets japonais, était-il dit, auront la liberté d'établir des manufactures de toute espèce dans les villes et ports ouverts de la Chine et d'importer en Chine toute sorte de machines, moyennant le paiement d'un droit de douane fixé. Les articles manufacturés par des sujets japonais sur le territoire chinois seront, en ce qui concerne les taxes intérieures et de transit, les droits, charges et impôts de toute sorte, et en ce qui concerne également les facilités d'entrepôt et de magasinage dans l'intérieur, assimilés aux articles importés par les étrangers en Chine et jouiront des mêmes privilèges. »
Cette concession est d'une extrême importance, puisqu'elle permet de réunir les avantages des machines perfectionnées de l'Europe et de la maind'œuvre à bas prix de la Chine pour fabriquer des articles dont la matière première elle-même se trouve souvent dans le voisinage immédiat des ports ouverts, lorsqu'il s'agit surtout de manufactures de soie ou de coton. La clause qui termine le paragraphe que nous avons cité semble assez extraordinaire et, en tout autre pays que la Chine, il serait superflu de stipuler que des objets manufacturés sur le territoire même ne seront pas plus mal traités que les produits simi-
laires importés. Mais les négociateurs japonais connaissaient leurs hommes et savaient que, s'ils n'avaient exigé l'insertion de ces stipulations expresses, l'avantage obtenu n'eût pas manqué d'être annulé par les taxes arbitraires et les vexations de toute sorte des autorités chinoises.
À quel besoin pressant répondait l'article 6 du traité de Shimonosaki, on en eut bientôt la preuve. En trois ans à peine, surgit à Shanghaï tout un faubourg industriel occupé par neuf grandes fabriques de coton, qui comptaient déjà 290 000 broches au début de 1898 et qui devaient en avoir bientôt 100000 de plus, et trente filatures de soie avec 400 bassines, chiffre qui ne tardera pas à être doublé. Dans les autres ports, la poussée industrielle ne s'est guère encore fait sentir, bien qu'une fabrique de lainages ait été construite à Tien-tsin. Dans le grand centre même de Shanghaï, il s'est produit, depuis 1898, un léger ralentissement, bien naturel après une poussée aussi vive, et légitimé par le désir de se rendre compte des résultats que donneront les établissements déjà ouverts avant de se lancer dans de nouvelles entreprises, aussi bien que par la crainte d'une élévation exagérée des salaires.
Sans doute le marché de main-d'œuvre qu'offre la Chine est immense, mais il l'est par l'étendue aussi bien que par les ressources, et l'offre ne saurait y répondre à la demande aussi vite que dans nos pays européens, pourvus de bons moyens d'information et de communication. Pourtant les riverains du Yangtsé commencent à venir à Shanghaï. Beaucoup de nouveaux arrivants sont des « poules d'eau », de ces pauvres gens méprisés, si nombreux dans les grandes cités chinoises, qui n'ont d'autres habitations que
leurs sampangs, où toute une famille est entassée, sous la bâche qui en recouvre le centre, dans un réduit étroit et bas où un seul Européen se trouverait fort mal à l'aise. On voit leurs logis flottants amarrés dans les arroyos qui sillonnent les faubourgs de Shanghaï ; quand ils ont commencé de gagner quelque argent, ils se construisent, sur la terre ferme, une cahute dont leur bateau fournit la plupart des matériaux et qu'ils remplaceront plus tard par une maison plus solide. Malgré l'appoint de ces travailleurs venus de l'intérieur, les salaires se sont beaucoup élevés : lorsque j'étais à Shanghaï, au commencement de 1898, les usines se disputaient les unes aux autres leurs ouvriers et leurs ouvrières, car ce sont en majorité des femmes, et il était souvent difficile de conserver les meilleures qu'un concurrent tentait de débaucher par l'offre d'un gage supérieur.
La qualité de la main-d'œuvre paraît satisfaisante, au dire des directeurs, et, dans les fabriques que j'ai visitées, l'ordre et la propreté étaient au moins aussi grands qu'en aucune manufacture européenne ou américaine du même genre. Contrairement à ce qui se passe en d'autres pays qui débutent dans la vie industrielle, comme la Russie et le Japon, à ce qui eut lieu aussi en Angleterre aux origines de la grande industrie, les ouvrières ne sont pas des jeunes filles logées près de l'atelier dans des bâtiments appartenant à la compagnie et ayant laissé au loin leurs parents. Les Chinoises employées à Shanghaï vivent au contraire en famille; beaucoup sont des femmes mariées, et, si l'on voit travailler un si grand nombre de petites filles, alors que les industriels préféreraient en général ne les embaucher qu'à treize ou quatorze ans, c'est que les mères de famille ne veulent pas se
séparer de leur progéniture et quitteraient l'usine si Ton ne consentait à prendre avec elles leurs filles dès l'âge de dix ans environ. Ces enfants jouent le rôle d'auxiliaires, préparant surtout les cocons dans l'eau bouillante pour les fileuses; dans la filature de soie que je visitai, on leur accordait chaque jour une demi-heure « d'école », à laquelle elles tenaient beaucoup et où une fileuse, leur mère ou leur sœur, leur apprenait le métier et surtout Fart de jeter le brin, qui en est la partie la plus difficile. Ce système a l'avantage de permettre de former de bonnes ouvrières, et les patrons s'en déclaraient fort satisfaits.
La durée de présence à l'atelier dans les filatures de Shanghaï est de douze heures, généralement de 6 heures du matin à 6 heures du soir, y compris une heure et quart absorbée par les repas. Dans les manufactures de soie, les petites filles gagnent de 5 à 6 cents (12 à 15 centimes) par jour à leur arrivée. Mais on les augmente bientôt, et la moyenne pour cette catégorie est de 8 à 9 cents (20 à 23 centimes). Une ouvrière fileuse de bonne moyenne est payée de 35 à 36 cents (90 centimes environ). En 1891-92, dans la même filature, qui fonctionnait déjà beaucoup plus petitement sous un prête-nom chinois, le salaire n'était que de 16 à 18 cents; exprimé en argent, il a donc largement doublé; la perte du change s'est beaucoup accrue, de sorte qu'il n'a guère fait en réalité qu'augmenter de 40 pour 100, si l'on prend sa valeur en or. Quant au salaire réel, au pouvoir d'achat de la somme que les ouvrières reçoivent, il s'est probablement accru dans une proportion intermédiaire. Dans les manufactures de coton, les enfants gagnent au minimum 10 cents (25 centimes), les ouvrières adultes 25 à 28 cents (62 à 70 centimes).
Dans les premiers mois qui suivirent le traité de Shimonosaki, les salaires correspondants n'étaient que de 20 cents ou 50 centimes. Le change n'ayant guère varié depuis lors, l'augmentation est donc très considérable. « Les femmes et les filles employées dans les manufactures de coton, dit dans son rapport pour 1897 le consul anglais de Shanghaï, peuvent gagner maintenant de 5 à 15 piastres (12 fr. 50 à 37 fr. 50) par mois. C'est là une véritable fortune pour des personnes qui arrivaient à peine à se faire 2 piastres (5 francs) par mois, en travaillant toute la journée à un métier indigène. » Le même rapport fait remarquer qu'en certaines branches de l'industrie de la soie, les salaires des ouvrières chinoises sont déjà aussi élevés que ceux des ouvrières italiennes en Italie. Le contremaître qui me guidait dans une fabrique de coton, un Péruvien, sans doute quelque peu mâtiné de nègre, à en juger par ses cheveux crépus et ses pommettes saillantes, me disait qu'étant enfant, il avait lui-même travaillé dans son pays à la même industrie, moyennant un salaire de 5 cents or par jour, ce qui équivaut précisément aux 10 cents argent payés aux enfants à Shanghaï.
Ce serait donc une erreur de croire que la Chine est destinée à rester toujours un pays de très bas salaires. Sans doute, il se passera longtemps avant que la généralité de ceux-ci atteignent les taux auxquels ils s'élèvent en Europe, mais ils hausseront rapidement partout où se produira une importante demande de travail. Les Célestes sauront fort bien s'organiser et se coaliser au besoin pour atteindre ce résultat. N'a-t-on pas déjà vu, Thiver de 1898, à Shanghaï, une grève des traîneurs de grandes brouettes,, insurgés contre un arrêté municipal, à la suite de
laquelle il fallut composer avec eux? N'y a-t-il pas aussi des grèves au Japon?
Ceci semble bien prouver qu'il y a une part de fantasmagorie dans le fameux péril jaune dont s'inquiètent beaucoup de personnes. Sans doute, ce ne sont pas seulement bâtons flottants; mais, en tout cas, le danger n'est pas proche et, lors même que les peuples d'Extrême-Orient arriveraient à produire un jour presque tous les articles qu'ils importent actuellement d'Europe, le commerce que ferait l'Occident avec ces communautés, devenues infiniment plus riches qu'elles ne le sont aujourd'hui, n'en subirait pas moins une augmentation considérable. Toujours est-il que le premier effet de l'introduction en Chine de l'industrie européenne ne peut manquer d'être, comme les débuts le prouvent, un énorme accroissement de la puissance de consommation des indigènes, une élévation de leur étalon de vie, consécutifs à l'augmentation de leurs salaires. Si donc les exportations de l'Europe vers l'Extrême-Orient peuvent se trouver atteintes en ce qui concerne, par exemple, les filés de coton que Ton fabriquera en Chine même5 l'industrie occidentale retrouvera une large compensation sur d'autres points, par la simple raison que plus les Chinois seront riches, plus ils lui achèteront. La seule introduction des machines suffira, comme le montre l'exemple du Japon, à constituer toute une nouvelle branche d'importations des plus considérables.
Pour réaliser ces brillantes espérances, il faut toutefois encore de graves modifications à la situation actuelle. L'ouverture à la navigation européenne de toutes les eaux intérieures accordée aux instances de l'Angleterre en 1898, la concession de diverses lignes
de chemins de fer et d'exploitations minières en plusieurs parties de la Chine pourront avoir les plus hautes conséquences, mais elles n'ont pu encore porter tous leurs fruits : le mouvement industriel est, pour le moment, limité aux ports ouverts et il faut ajouter que ce sont aussi les seules régions du pays situées dans un voisinage assez immédiat de ces ports qui participent au mouvement d'échanges avec l'extérieur.
Les causes d'un tel fait méritent d'être exposées, parce qu'elles montrent l'incurable hostilité de l'administration chinoise à toute réforme, en même temps qu'elles indiquent les points sur lesquels les nations européennes doivent faire porter leurs réclamations.
Les droits de douane, en Chine, ont été fixés d'après les traités à un taux qui se rapproche toujours beaucoup de 5 pour 100 ad valorem; ils sont donc légers et sont perçus avec la plus grande régularité, pour le gouvernement impérial, par une administration dont les cadres sont européens et qui a été admirablement organisée par sir Robert Hart. C'est l'impossibilité de soumettre les commerçants étrangers aux procédés arbitraires et corrompus d'officiers des douanes indigènes, sans provoquer des conséquences graves, qui a amené la formation de ce corps international des douanes dont le recrutement est excellent. D'autre part, les grandes maisons indigènes des ports sont d'une honnêteté scrupuleuse dans leurs transactions, elles ont découvert qu'avec les étrangers honesty is ihe best policy et les négociants européens sont unanimes à s'en louer. Ce n'est donc pas à l'entrée ou à la sortie de Chine que se présentent des difficultés pour l'importation ou l'exportation, c'est dans le transport entre les ports ouverts et les lieux de destination ou d'expédition.
Ce qui cause tous les désagréments, ce qui majore énormément les prix, ce qui empêche la zone d'action du commerce européen de s'étendre au loin dans l'intérieur, ce sont les droits de likin, les douanes intérieures. Ils sont perçus, soit à l'entrée ou à la traversée des villes, soit aux limites des provinces, soit en des points quelconques, mais nombreux, des routes terrestres ou fluviales ; ils le sont en outre de la manière la plus arbitraire et la plus variable par des autorités vénales. « Supposez, disait en 1898, devant la Chambre de commerce de Londres, un homme très au courant des affaires d'Extrême-Orient, M. Wenyon, supposez un train allant de Londres à Newcastle — ou de Paris à Bordeaux, — supposez qu'un droit de transit, outre bien des petites exactions, doive être payé en trois ou quatre points de la route; supposez aussi que les préposés évaluent le plus souvent à vue les quantités de marchandises passibles du droit et se permettent ainsi de faire des évaluations exagérées pour extorquer de l'argent; supposez encore qu'un wagon contenant, par exemple, des peaux et mal couvert, soit mouillé en route par les pluies, qu'à l'arrivée, le poids déclaré de la marchandise se trouve inférieur à la réalité et qu'on punisse le destinataire, non pas proportionnellement à la gravité du délit, mais suivant l'importance de son capital, un homme qui possède 1 000 livres sterling étant frappé de 50 à 100 livres d'amende ; supposez enfin qu'un préposé au likin n'examine les marchandises que tous les trois jours et un autre après l'arrivée de dix trains seulement, qu'aviendrait-il de tout cela pour le commerce de l'Angleterre? »
îl y a un remède au likin, c'est la passe de transit, mais comme bien souvent en Chine, c'est un remède
tout théorique. Moyennant le paiement d'un droit égal à la moitié du droit d'entrée, toute marchandise importée devrait être affranchie des douanes intérieures. En fait, cela n'est pas toujours appliqué, et les autorités chinoises ont fort ingénieusement remplacé les droits de likin pour les marchandises munies de ces passes par des droits « d'arrivée à destination ». Les marchandises indigènes ont en grande partie renoncé à se servir de passes de transit, car, sous une forme ou sous une autre, les taxes arbitraires reparaissent toujours.
Est-il étonnant qu'avec toutes ces entraves, doublées d'un système monétaire tout à fait rudimentaire, le commerce de la Chine s'élève à 1 250 millions de francs seulement, dont 680 millions à l'importation, ce qui est assurément peu pour un si vaste et si riche pays 1 ? La moitié des échanges porte sur quatre articles seulement : 200 millions de cotonnades et 120 millions d'opium importés; 200 millions de soie et 125 millions de thés exportés. Ce dernier chiffre est inférieur à ce qu'il était autrefois : le thé de l'Inde a chassé d'Angleterre le thé de Chine, dont la préparation, faite suivant les vieilles méthodes indigènes, est moins bonne et la conservation moins sûre. C'est encore un exemple, entre mille, de la nécessité d'introduire en Ghine des méthodes perfectionnées et scientifiques.
Le mouvement d'échanges du Céleste Empire avec l'extérieur restera toujours limité et très inférieur à ce qu'il devrait être, tant que les étrangers ne pourront pénétrer dans le pays même et diriger l'exploitation
1. Ces chiffres s'appliquent à 1895. En 1897, le commerce a atteint 366 millions de taëls, soit 1 320 millions de francs, au change moyen de Tannée (dont 720 millions d'importation).
de ses ressources. Aussi bien est-ce à cela et non plus à un simple négoce que les Européens prétendent aujourd'hui. Mais ici c'est une tâche toute nouvelle et grosse d'aléas qu'on entreprend. Tant qu'il ne s'agissait que d'ouvrir quelques nouveaux ports, le gouvernement chinois se laissait aisément persuader. Pour l'amener à permettre l'introduction de l'outillage et des capitaux européens, des méthodes industrielles européennes dans le pays même, il n'a pas fallu moins que le sentiment de sa complète impuissance à résister. Mais 1' « homme malade » de Pékin pourrat-il supporter les remèdes violents qu'on lui administre aujourd'hui? Ne risquent-ils pas de le tuer plutôt que de le guérir, et, ce faisant, ne répondraient-ils pas plus exactement aux secrets désirs de certains de ses médecins, qui se préparent déjà à s'en disputer l'héritage?