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La rente viagère

Cyprien, glace de terreur, avait traversé le jardin en fuyant; il avait escaladé un mur peu élevé; et, s'^imaginantentendie des cris, croyant qu'on s'attachait à sa poursuite, il avait couru au hasard, fou, égaré, s''en fonçant dans un dédale de rues tortueuses et

sombres qu'ail ne reconnaissait pas. Il se 11. 1

s LA RENTE VIAGÈRE.

jetait dans les voitures, renversait les passans ; on le prenait pour un voleur ou pour un homme en clémence échappé de Phôpital; quelqu^in même essaya de Parrcter; maisCyprien, dont Tépouvante doublait les forces, Pavait presque broyé contre un mur en le repoussant. D'abord, il n'^avait songé dans son délirequ'à une seule chose; il voyait moins vvxorreur de son crime, que les funestes conséquences c^u'allait avoir ce crime: c'était la honte, la mort sur unéchafaudîEt bientôt, ce fut l'action elle-même qu'il envisagea dans toute son infamie.

— Oh ! s'écria-t-il, je suis un assassin !... Et ses dents s''entrechoquèrent, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, il eut froid dans la moelle des os.

Dès lors, sa résolution fut prise: il ne devait plus vivre; il devait se faire justice immédiatement, sans retard : le meurtrier devait suivre sa au tombeau victime! Cyprien voulait se punir, et maintenant c'était moins Topprobre de Téchafaud que

la honte du crime, qui le forçait à mourir. Dans sa courae aveugle et vagabonde, il se trouva tout à coup près de la rivière: Teau était grosse et rapide, elle fouettait les quais, et s'^engouffrait sous les arches des ponts avec un bruit lugubre; c''était comme nn torrent. Cyprien n*'hésite pas, il s'élance brusquement sur le parapet et se précipite dans les flots. Il savait parfaitement nager, mais il demeure immobile et comme une chose inerte, dans cette onde furieuse et biuyantequi l'enveloppe ainsi qu'un tourbillon. Il venait de s^évanouir, il était perdu; mais un factionnaire, placé à quelque distance, a vu un homme franchir le parapet et se jeter dans les flots; il donne l'alarme, on accourt, et Cyprien est sauvé. Il était privé de sentiment, on le croyait mort. Cependant, de prompts secours lui sont prodigués ; on appelle un médecin : au bout d'un quart d'heure la respiration commenraità se faire sentir, les membres commençaient à remuer. Cyprien venait de rouvrir

LA RENTE VIAGÈHE,

les yeux: on Tinterroge, on le presse de questions; mais il ne fait aucune réponse; toute sa physionomie exprime un sombredécouiagement. On savait pourtantquel était son nom, sa demeure; pendant son évanouissement, on avait trouvé dans ses poches plusieurs lettres qui ne laissaient aucun doute sur le motif de sa résolution fatale, on le croyait du moins. Parmi ces lettres, il y en avait quelques-unes écrites par Augusta : elles étaient pleines d^amour et de douleur; elles juraient toutes à Cyprien de n*'aimer que lui et de résister jusqu'à la mort au despotisme cruel d\in pcre.

On avait aussi découvert une réponse de Cyprien : elle était cachetée, et sans doute il avait eu l'intention de l'envoyer avant son funeste projet; mais peut-être neTavaitil point fait de peur qu''on ne devinât ce (juc méditait son désespoir, et qu'on ne voulut y mettre obstacle. En elTet, cette lettre annonçait une âme en désordre, un esprit égaré par la douleur, et dans chaque ligne

on entrevoyait quelque chose de sinistre, qui était comme un pressentiment de suicide,

Enfin, après une heure de souffrance et d''évanouissemenscontinuels, on transporta Cyprien chez lui. M. Calvisart fut averti sur-le-champ : malgié Theure avancée de la nuit, il arriva bientôt; et quand il vit Cyprien pâle et couché comme un cadavre, il fondit en pleurs et le serra douloureusement contre sa poilrine. Il Fembrassait comme un père, il lui faisait de tendres reproches, et lui demandait quel malheur ou quel étrange délire avait pu Tentraîner à cet acte de désespoir. Mais, pour toute réponse, Cyprien secouait tristement la tête; il pressait la main de son ami dans les siennes, et lui disait d'une voix sourde et profondément altérée :

— 0 mon ami , ayez pitié de moi, ne m'interrogez pas...

M. Calvisart demeura] usqu'au matin près du malade. Celui-ci, qui pendant plusieurs

heures élait resté plongé dans une espèce d'engourdissement, d'atonie physique et morale, tomha tout à coup dans une agitalion féhrile et déhrante ; ses membres se tordaient, ses yeux hagards roulaient affreusement, il était d'une pâleur livide, et de temps à autre des paroles incohérentes et sinistres s''échappaient de ses lèvres : il parlait de crime, il parlait de vengeance, et soudain il se taisait; puis, regardant autour de lui dans un farouche silence, il s''écriait convulsivement, les cheveux tout droits sur la tête :

— Ah! voyez-vous, il est mort!... 11 est tout bleu... Laissez-moi!... Laissez-moi fuir!... Et alors, il fallait plusieurs personnes pour le retenir dans son lit; il s\igitait furieusement, ses dents étaient grinçantes, et sa bouche se couvrait d''écume. Le médecin commençait à témoigner quelques inquiétudes; il craignait que cette violente crise ne fut un symptôme de folie. Plusieurs fois Cypricn était parvenu à s'^échapper des

mains qui ie retenaient, et, s'élançant vers une fenêtre, il avait voulu se précipiter dans la rue; mais toujours on Parrêtait, et c'^est en employant la force et la violence, qu'on le recouchait dans son lit.

Mais cette nuit affreuse pour Cyprien, n''avait pas été moins cruelle pour Augusta; elle n''avait point fermé Toeil, elle n'avait pas cessé de pleurer, et elle aussi, dans son désespoir, elle avait songé au suicide. C'est que la veille au soir, tandis que Cyprien essayait de fléchir le cœur impitoyable du vieil avare, le baron de Franqueberg avait un entretien avec sa fdle, et la malheureuse Augusta comprenait bien que jamais son père ne céderait et que Cyprien était perdu pour elle.

En effet, le caractère de cet homme, jusqu'alors indécis et flottant, était devenu tout à coup feinie, opiniâtre, inébranlable; Cyprien l'avait offensé, et M. de Franquel)erg , humilié dans son orgueil aristocratique, avait conçu pour Cyprien une haine

subite et profonde; il avait juré de ne lui pardonner jamais, de ne jamais le revoir: pour montrer que sa résolution était fixe, immuable, il voulait hâter le mariage de sa fille avecGaëtan.A.ugusta désespérée joignait vainement des mains suppliantes; elle conjurait son père de ne pas la sacrifier, de ne pas la vouer au malheur, au crime peutêtre, en Tobligeant d'épouser un homme qu''elle abhorrait. La pauvre jeune fille demandait pour toute faveur qu''on ne la forrât point de contracter cette affreuse union; elle consentait à vivre séparée toujours de Cvpi'ien, puisque c*'était la volonté de son père; mais il fallait au moinsqu''elle restât libre, et ne fut pas contrainte à devenir la femme du seul homme qu'elle haïssait.

M. de Franqucberg, toujours si bienveillant pour sa fille, au lieu de s''atlendrir cette fois, avait montré une âme dure et sèche, où rien ne vibrait de paternel et de bon : il était facile de voir que cet homme, subjugué par Torgueil et lacupidité,

étoufferait à deux mains sa tendresse de père, et sacrifierait plutôt sa fille que de se laisser fléchir.

Il était tard ; et le baron avait dit à la pauvre Augusta, en Tcmbrassant avec froideur:

— Allez, mademoiselle, retirez -vous dans votre chambre, et pesez bien tout ce que je vous ai dit; je veux que cela soit, et cela sera. Allez... J'espère que vous ferez de sages réflexions, et que la nuit vous portera conseil.

Dès qu'Augusta se fut éloignée, le baron écrivit rapidement une lettre ([u''il fit porter aussitôt par un domestique à Gaétan Chaulieu.

Le lendemain vers dix heures, Gaétan arriva. Il était gai, dispos, d une humeur presque joviale, et sa mise paraissait plus soignée qu'à Tord inaire; il était frisé comme un chérubin; parlait chevaux, théâtres, et disait que la Malibran avait chanté d*'une manière merveilleuse dans Sémiramide , M. de Franqueberg lui fit un accueil des

plus gracieux. Ce fut cFabord un échange de poignées de main alTectueuses et presque frénétiques, une foule de questions charmantes sur la manière dont on avait passé la nuit, etc., etc.; sur la santé, etc. etc. Puis des complimens, des choses trèsaimables et très-insignifiantes, comme on en dit lorsqu''on n''a rien à dire. Et pourtant, M. de Franqueberg avait un sujet de conversation fort grave et fort sérieux; mais il voulait l'amener, le faire venir d^ine façon habile et convenable. Après quelques minutes de bavardage, Gaétan, qui voulait aussi entrer en matière, demanda "alamment des nouvelles d'Augusta, et, sans attendre la réponse du baron, il fit un pompeux éloge de la jeune personne: il s'extasiait amoureusement sur toutes les grâces physiques et morales d'Augusta; et ce torrent de louanges était si rapide, que M. de Franqueberg ne pouvait pas Tarrèter. — Mon Dieu! mon Dieu! dit-il enfin, avec un éclat de rire, vous improvisez

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admirablement, je vous jure... Vous êtes à la fois orateur et poète, et je suis bien sûr qu'à la tribune comme au Parnasse, vous auriez beaucoup de succès. Mais en vérité, mon cher Gaétan, vous poussez terriblement loin l'hyperbole... Ma fille est assez jolie, j'en conviens; elle est bonne, elle est douce; toutes ces qualités, je les vois comme un <^/'»î% Loutre; mais, quoi(}ue père, je ne suis pas :/ w^ I y^veugle; ou plutôt je n'ai point le bandeau l^/^^ur les yeux, moi, continua-t-il avec un 1^^^^ '^sourire significatif, en donnant une poi- ^ gnée de main à Gaétan.

— Non, vrai ! parole d''honneur î poursuivit Gaétan avec plus d''exaltation. Je dis ce que je pense... ou plutôt je n'en dis pas la moitié... Mademoiselle votre fille est charmante, adoroble, et je vous jure que je ne connais pas une femme qui puisse lui être com{)aréc... Ah! monsieur le baron, que je suis heureux de la connaître ! et que vous êtes bon pour moi! Je suis bien hardi, n'est-ce pas, bien téméraire et bien fou,

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d'oser prétendre à une alliance qui ferait Forgueil et l'envie des plus riches, des plus

nobles! Mais vous pouvez me croire,

si j'*aime votre fille, c''est parce qu'elle est belle et bonne, qu'acné a toutes les vertus, toutes les qualités du cœur et de Tesprit... Eh! que m'^importe, à moi sa richesse et son nom! je l'aime, et pour elle seule... parce que c''est un ange!... Ah! pourquoi n'estelle pas obscure et pauvre, et moi riche et noble comme la plus haute famille de France!... Pourquoi le sang des Montmorency ne coule-t-ii pas dans mes veines?... Cest elle encore que je choisirais, elle seule..., et je retomberais à vos genoux, comme je le fais maintenant, pour vous supplier d'être mon père...

Gaétan voulut se jeter aux pieds du baron; mais celui-ci s''empressa de le retenir, et la génuflexion ne fut qu'indiquée.

— Que faites-vous? mon cher ami, s'écria M. de Franqueberg en le pressant dans ses bras avec eflusion, vous savez toute la ten-

dresse que je vous porte ! Et moi aussi, je sais distinguer le mérite, la générosité, la grandeur d'âme... Je n''en disconviens pas, j'ai pu d'abord avoir contre vous quelque injuste prévention ; des gens intéressés à vous nuire m''avaient mal disposé à votre égard; et vous savez sans doute que j^avais une espèce d''engagement avec M. Cyprien de Rochepont, engagement, il est vrai, que j'ai toujours considéré comme chose vaine et frivole ,* car entre nous deux, il n''y avait jamais eu que des paroles vagues et de ces mots en Pair qui n'obligent à rien. IMaintenant, grâce à Dieu, je suis dégagé, parfaitement dégagé ; je suis libre de choisir le gendre qui me plait. Vous comprenez d''ailleurs , qu'a[)rès la conduite indécente de M. Cyprien, après son insolence; après l'indigne manière dont il vous a traité ici devant moi, j''aurais immédiatement rompu avec lui, quand bien même ce mariage eiit été encore plus avantageux pour ma lille ! Sans doute, il a de la fortune, il est d'as-

sez bonne famille, mais c''est un jeune fat qui me déplait souverainement. Vous êtes sûrqu''il ne vous insultera plus dans cette maison...

— Oh! qu'ail m'insulte partout où il voudra!... dit Gaétan avec un air sardoniciue et plein de bravade; il sait bien, ce cher monsieur, que je ne le crains pas le moins du monde... Il n'ignore pas que je sais tenir une épée, un pistolet... et, s'il ne m''avait pas fait dernièrement des excuses, des excuses très satisfaisantes, il aurait pu se repentircruellementdeson impertinence...

Mais que voulez-vous, les témoins nous ont séparés; je voulais recommencer à toute force, ils n'^ont pas voulu! C'est bien... j''attends mon homme à la prochaine occasion.

— Bah! mon cher Gaétan, oubliez tout cela. C'est une injure qu'ail faut mépriser; elle retombe d''ailleurs sur celui qui l'a faite : est-ce que vous pouvez empêcher un drôle, un vaurien, de vous faire un outrage !... 11 ne recommencera pas, soyez en

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persuadé... En attendant, mon cher ami, je sais comment le punir!... Cest un châtiment qui fera plus d''efl"et quVne balle ou un coupd''épée: il aime Augusta, vous le savez, il en est fou !... c'est à dire , il s*est mis dans la tête qu''il Taimait, et il veut à toute force l'épouser. Vous comprenez bien que cet amour, c'est de l'obstination, de l'orgueil; il ne veut pas céder la place à un autre, à vous moins qu''à toutautrc. Mais n''importe! il faudra bien que ce petit ferrailleur prenne son parti ; il pourra crier, tonner, menacer, appeler tout le monde en duel... il n*'aura pas ma fille, je vous jure qu'il ne l'aura pas...

— J'aime aie croire... répondit Gaétan avec une intonation belliqueuse ; vous avez trop de noblesse et de fierlé dans rame pour vous soumettre à un fanfaron !... Quand bien même il aimerait cent mille fois plus mademoiselle Augusta, votre honneur, ce me semble, est intéressé à ne point faire ce mariage, et, de tous les hommes.

Cyprien est le deriiier que je clioisirais à votre place...

— Et je pense absolument comme vous, mon cher Gaétan ; je vous dis que ma résolution est prise, que ma fille n''existe plus pour lui... Oh ! ce sera pour cet orgueilleux jeune homme un coup bien terrible, quand il va savoir que ma fille se marie, et que

c'est à un autre Cest vous, Gaétan,

c''est vous qui serez mon gendre.

Alors Gaétan poussa des exclamations de joie frénétiques ; il voulut encore une fois se jeter aux genoux du baron; il lui prenait les mains et les couvrait de baisers : c'était quekjuc chose de vraiment comique.

— Oui , continua M. de Franqueberg, je vous donne ma fille, et dans un mois au plus tard vous serez unis : demain nous dresserons le contrat. Je sais que pour le moment vous n'êtes pas riche, mais n'^importe,je ne vous laisserai man(iuerderien... J'ai du crédit; je suis sûr de vous faire obtenir une place honorable et lucrative.

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qui VOUS permettra d''attendre que votre respectable oncle...

— Oui, oui... interrompit Gaétan qui ne put s'empêcher de tressaillir, nous avons de quoi vivre en attendant. D''ailleurs, nous sommes tous mortels, on ne sait pas ce qui peut arriver... mon pauvre oncle est si vieux, si malade!... et d'un moment à l'autre...

11 n''acheva point, mais un geste expressif accompagné d'un profond soupir compléta le sens de la phrase, et le baron soupira lui-même par bienséance.

— Alors, poursuivit Gaétan avec un air de tristesse officielle, je ne vous cache pas que ma fortune sera considérable. Certes, je ne suis pas intéressé, je n''ai pas Pâme assez basse et cupide pour désirer la mort de ce pauvre oncle... non. Dieu m''en garde! ce serait horrible î... Mais je vous le répète, je crois, j*'ai tout lieu de croire que je suis seul et unique héritier; il m'aime, ce pauvre homme, il m'aime avec adoration..,

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et je VOUS donne ma parole qu'il ne me fera pas tort d'un sou. Vous ne connaissez pas la fortune de mon oncle... personne au surplus ne la connait : elle est énorme! il a des maisons magnifiques, des propriétés immenses, et de 1 argent placé de tous les côtés. Jamais encore je ne lui ai demandé des détailssur ses affaires : il est ombrageux, méfiant. ..C'est un excellent homme, mais vous savez, avec 1 âge , on devient bizarre. Écoutez, je ne crois pas exagérer quand j^évalue à deux millions la fortune de mon oncle.

— C'est beau ! c'est beau î murmura le baron qui prit un air grave et sérieux pour dissimuler tout ce qu'il avait de joie au fond de l'âme.

Jamais encore il n'avait parlé à Gaétan de cette lettre mystérieuse que lui* avait écrite M. Chaulieu : il savait donc parfaitement que le neveu du bonhomme était légataire universel; qu'en outre, la fortune devait être considérable; mais, comme il

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voulait jouer le désintéressement, il se gardait bien d'ouvrir la bouche au sujetde cette lettre, et voulait conserver le beau rôle, un rôle de grandeur d'âme et de générosité. Le baron croyait faire une spéculation excellente, en mariant sa fille avec un homme qui, d^in jour à Tautre, pouvait avoir une fortune prodigieuse : M. de Franqueberg était de ces gens qui ne voient dans le monde qu'une seule chose, la richesse; il ne trouvait rien de plus hideux que la misère, et pour avoir de l'argent, il pensait qu'ion doit tout faire, tout sacrifier, et ne pas reculer au besoin devant une mauvaise action.

Quelque temps encore Tentretien roula sur le même objet : argent, mariage ! Enfin le baron, sY'tonnant que sa fille ne descendit pas, la fit avertir par un domestique ; mais elle ne voulut point se rendre au salon; elle souffrait beaucoup, et tâchait de prendre quelques momens de repos.

Cette fois elle était véritablement indis-

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posée, et ce refus n'était pas un simple prétexte ; elle avait passé une nuit d'insomnie et de fièvre; elle était brisée de fatigue. Le baron ne vit dans cette excuse que désobéissance et mauvaise volonté; il entra dans une violente colère, écrivit quelques mots à la hâte, et fit porter ce billet à sa fille : c'était Tordre positif de venir immédiatement.

Augusta ne pouvait donc plus résister à cette injonction formelle; elle quitta sa chambre et descendit : mais quand elle entra dans le salon, il fut aisé de voir à la pâleur de ses joues, à ses yeux battus et environnés d'un cercle bleuâtre, à sa démarche languissante , il fut aisé de voir que la pauvre enfant n'avait pas menti et qu'elle devait réellement soufi'rir.

— Mon Dieu! qu''as-tu donc, Augusta?

demanda le baron d'un air inquiet, en courant vers sa fille et lui prenant le bras pour la soutenir. Comme tues pâle!... mon Dieu! qu*'as-tu donc?...

— Je souffre! dit-elle, je souff're bien !...

— Allons, ma chère petite, un peu de courage... c'est une mauvaise nuit sans doute que tu as passée, mais ce n'*est rien, il faut prendre un peu l'air... Viens , nous allons faire un tour de jardin avec M. Gaétan... Vois quel beau soleil! allons, ma belle petite Augusta...

Elle ne fit aucune réponse, mais appuyée sur le bras de son père, elle se dirigeait vers le balcon; elle était faible et chancelante. Gaétan essaya de lui prendre une main, pour Taider à marcher, mais elle la retira vivement et rejeta son corps en arrière avec une sorte de frayeur, comme pour éviter le contact d''un reptile; Gaëlan demeura pétrifié de surprise : Augusta Ta vait regardé avec tant de hahie et de mépris, que, malgré son insolente assurance, il fut tout-à-fait déconcerté. Le baron avait remarqué le mouvement convulsif et le regard foudroyant d''Augusta; il eut peine à contenir sa colère, il serra plus fort le bras

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de sa fille, et lui dit d'une voix tremblante où perçait le dépit et la mauvaise humeur:

— Allons, ma chère Augusta, pas d'enfantillage... pas de ridicule pruderie... accepte la main que monsieur veut bien t''offrir.

Augusta ne repondit point, mais elle fit un geste de dégoût. M. de Franqueberg allait enfin éclater, quand la porte de Tantichambre s'^ouvrit et un domestique vint annoncer qu''une personne demandait M. Gaétan pour lui dire une nouvelle très importante.

— Quelle est cette personne? ditGaëlan avec impatience. Cest insupportable ! Mais enfin que me veut-on .^..

Le domestique paraissait troublé; sa voix annonçait quelque émotion.

— Expliquez-vous!... ditM.de Franqueberg avec vivacité. Quelle est la personne qui demande M. Gaétan?

— Il fallait diie que je n'étais pas ici... ajouta Gaétan avec humeur. Je parie qu'ion

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n^a rien à m''apprendre, que Qu'est une bagatelle, une misère...Enrinje ne me dérange pas : dites que je suis en affaire...

— Monsieur, balbutia le domestique dont rembarras semblait redoubler, c'est de la part de monsieur votre oncle. Je n'^ai aucun détail, mais je tremble qu'il ne soit arrivé un grand malbeur.

Gaétan et le baron poussèrent une exclamation de surprise.

— Expliquez-vous !... dit Gaétan.

— Quel malbeur, bon Dieu? quel malheur? continua M. de Franqueberg dont le cœur battait d'espérance.

— Monsieur le baron, je ne sais rien au juste, reprit le domestique, mais je crains bien qu''il ne soit trop tard... et si M. Gaétan veut embrasser encore son oncle...

— Ah ! je cours ! je cours ! . . . s''écria Gaétan d'une voix désolée, en s'élancant vers la porte.

M. de Franciucbcrg le suivit précipitamment; et au bout de quelques minutes, il

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rentra dans le salon avec une étrange vivacité : toute sa physionomie exprimait une émotion profonde ; il était pâle , mais un sourire indéfinissable ne quittait pas ses lèvres; il y avait de la terreur et de la joie dans tous ses traits bouleversés. Le baron courut à sa fille.

— Augusta, dit-il en se penchant vers elle, oh! tu ne sais pas ce qui arrive!... tu vas être millionnaire I... L'oncle de Gaétan est mort,. ,

Or voilà ce qui s'hélait passé :

Le matin, le portier de la maison où demeurait le père Chaulieu, i^avait point vu descendre la vieille Marthe: cependant elle avait coutume d''aller chercher elle-même son lait et son petit pain. A dix heures la vieille n^avait point encore paru, les fenêtres

^ LA RENTE VIAflÂRE.

de rappartcment ne s''ouvraient pas. Le portier, ([u*'un pareil retard commençait à surprendre, alla frapper à la porte de l'anlichambre, il sonna : personne ne répondit; il communiqua d''abord ses inquiétudes à quelques commères du voisinage. La femme du portier assurait qu'au milieu de la nuit elle avait entendu un cri épouvantable, qui semblait venir de l'appartement du père Cbaulieu; elle s''était réveillée en sursaut, mais n''entendant plus rien , elle s"'élait rendormie sur-le-cbamp. Alors toutes les commères firent leurs conjectures ; elles se mirent à raconter une foule d''histoires lamentables et sinistres, etleurtroupe amassée devant la porte cochère grossissait de minute en minute.

Une heure encore s''écoula : aucun bruit ne venait de l'appartement ; les fenêtres demeuraient fermées. Le portier frappa de nouveau à la porte et sonna plus rudement, mais ce carillon avait beau retentir, il n'éveillait sans doute personne, pas même le

gros chien dont les aboiemens, chose étrange, ne se faisaient pas entendre comme à Tordinaire.

Toutes les femmes avaient leurs yeux constamment fixés sur les fenêtres : tout à coup une des commères s''écria :

— Ohé, mesdames ! ne voyez-vous pas de la fumée qui sort par cette petite lucarne?..

— Oui, répond une autre, et c''est une fumée diablement noire, encore... Qu''estce que ça veut dire?...

Alors un dialogue criard et confus s'éleva de cette tourbe féminine; c*'était comme un effroyable coassement de grenouilles.

— Tiens! mais où donc que ça donne, cette lucarne?

— Dans la cuisine! c''est la lucarne du garde-maiiger.

— Il y a le feu ! pas possible autrement...

— Oui, queuqu'incendie... Faut avertir le commissaire de police.

— Ces pauvres gens, ils sont peut-être aspliyxiésî... c'est très-répandu...

Et comme la fumce devenait plus épaisse et plus noire, on conçut de sérieuses inquiétudes; le commissaire de police fut appelé. On tambourina vivement contre la porte; on rompit le fil de fer de la sonnette à force de la secouer, et le silence qui régnait dans l'appartement ne fut pas interrompu. Enfin, un serrurier voulut crocheter la porte; mais, comme elle était barricadée en-dedans avec des traverses de fer, armée de verrous et de crampons, le serrurier n''en put venir à bout : on fut obligé de prendre un maillet et d'enfoncer la porte qui résista bien long-temps.

On entre dans Tappartement, et tout à coup une odeur forte et nauséabonde s'exhale d''une pièce voisine; on pénètre dans cette pièce, et un affreux spectacle s''ofrre aux regards : la vieille Marthe était couchée à terre sur le ventre, la tcte dans un brasier ardent : sa figure n'^avait plus rien d''humain; il s'élevait du crâne une flamme vive et bleuâtre comme une flamme de

souffre, et le feu, qui s''était communiqué aux vétemens de rinfortunée, avait déjà gagné un vieux rideau fermant une espèce d''alcôve où se trouvait le lit de IMarthe. A quelques pas d'acné, était gisant le cadavre du chien qui, les pattes en l'air, la gueule horriblement béante et pleine d''une écume verdâtre, avait quelque chose d'^épouvantable à voir. Tous les assistans poussèrent des cris d'horreur; mais ce fut bien pis encore, lorsqu*'on ouvrit la porte de la chambre à coucher de M. Chaulieu!... tous les meubles, toutes les armoires étaient forcés ; quelques pièces d'or étaient éparpillées sur le carreau. On courut à l'alcôve du vieillard, on écarta les rideaux qui étaient soigneusement tirés, et Ton vit un cadavre!.... La figure affreusement grimaçante était violette ; on distinguait, autour du cou, des marques de strangulation, et Ton ne pouvait douter à la hideuse contraction des membres, que la victime n'eût succombé dans une lutte

violente et furieuse, après de longs efforts désespérés :

On fit dans tout Tappartement de minutieuses perquisitions, mais on ne trouva rien qui put éclairer la justice et mettre sur la trace des meurtriers. Il était bien évident que ce double assassinat était Fouvrage de la cupidité, et n*'avait eu lieu que pour commettre un vol; mais on ne savait sur qui faire tomber les soupçons. Cependant, plusieurs personnes furent arrêtées dans le voisinage; la police mit sur pied tous ses agens, et pendant quelques jours ce crime horrible fut la conversation de tout Paris.

D'abord, la rumeur publique avait signalé Gaétan : on savait que depuis quelques mois il vivait en assez mauvaise intelligence avec son oncle; mais la portière qui était la meilleure femme du monde, et la plus bavarde, jura que M. Gaétan n''était pas capable d'une si affreuse action, et que d'ailleurs, elle savait bien que Tonde et le neveu étaient parfaitement réconciliés de-

puis des siècles. Les soupçons vagues et hasardés qui, au premier bruit de l'asfeassinat, avaient plané sur Gaétan, commençaient à prendre quelque consistance; mais ils se dissipèrent bien vite et parurent souverainement injustes, quand le jeune homme fut introduit dans la chambre de son oncle: il poussait des gémissemens plaintifs et s'arrachait les cheveux, il couvrait le cadavre de baisers et de larmes, il le pressait contre son cœur, dans une étreinte désespérée; et ceux qui avaient pu croire un moment qu'il fut coupable, s'accusaient d''injustice et de barbarie, ils rougissaient presque d'avoir conçu de pareilles idées, et gémissaient tout bas à la vue de cette grande douleur; de sorte, qu'avant la fin de la journée, Gaétan passait dans le voisinage pour le modèle des neveux et des bons fils. H semblait inconsolable, ses larmes ne tarissaient pas; le jour, la nuit, il voulait absolument rester auprès du cadavre; il mêlait ses prières à celles du prê-

,y2 LA RENTE VIAGERE.

Irc, eiDbrassait à cliaque instant la face livide et froide du défunt, et le brave ecclésiastique, ému d'un si profond désespoir, déroulait de longues périodes banales aux oreilles de Gaétan, pour lui prouver que nous sommes tous mortels, qu"'il faut mourir chacun a son tour, le père avant le fils, l'oncle avant le neveu, et que le survivant doit, sans murmure, se soumettre aux décrets de la Providence et dire: Domine^ domine, fiat volontas tua !

— Incœlo, sicut in terra; sY^criait Gaétan avec une emphase douloureuse.

— Amen! reprenait Tliomme de Dieu.

Et Gaétan, qui sVtonnait lui-même de

n'avoir pas oublié son latin, continuait d'une voix sourde et traînante :

— In secula seculorum.

Le bon prêtre était émerveillé; lui, qui depuis bien des années avait l'habitude de veiller les morts, il n'avait pas vu souvent un fils regretter son père avec une douleur aussi profonde, aussi poignante.

Mais il ne faut pas anticiper sur les événemens ; il est bon que lu saches ce qui se passait dans la maison de M. de Franquebcrg, quelques heures après le brusque départ de Gaétan.

Le baron était dans une joie inimaginable : il s"'embarrassait fort peu que l'oncle de Gaétan eût péri d''une effiayable manière ; il ne voyait, dans cette horrible catastrophe, que deux choses, le superbe héritage qu'allait faire Gaétan, et le beau mariage d'Augusta. Le baron voulut prouver à sa fille qu'elle était la plus heureuse personne du monde, que jamais elle ne retrouverait une occasion semblable, et qu''il fallait bien vite conclure raffaire sans hésiter. Puis, afin d''éblouir la pauvre enfant, il lui vantait la fortune immense du père Chaulieu ; il lui faisait un tableau magnifique des hôtels à Paris, des maisons . de campagne et des vastes domaines qu'elle allait bientôt posséder; et toujours il avait à la bouche cette espèce de refrain :

— Augusta, ma chère fille, songe bien que nous sommes clans un siècle où il faut être riche; maintenant la noblesse de la naissance, les titres, les honneurs, tout cela n''est rien sans fortune. L''argent, ma fille, l'argent! lien faut, et beaucoup! autrement, si Ton est pauvre, on est comme la boue des rues!

IMais Augusta, qui ne partageait point les vues intéressées de son père, ne se laissai t pas fasciner par ces pompeuses descriptions : elle avait encore toute cette fraîcheur, toute cette ingénuité d^'àme qui nous abandonne si vite, et qui n'appartient qu'aux premières années ; elle aimait Cyprien avec toutes les facultés de son être, avec toute la puissance d^un cœur jeune et innocent, et Cyprien , pauvre et obscur, lui semblait préférable encore à Gaétan au sein de la richesse et des honneurs. Le baron voyait bien que toute sa logique ambitieuse échouait devant la pureté virginale de cette pauvre enfant, qui ne comprenait pas, dans sa can-

LA HENTE VIAGÉUS. ^

(leur, qu'on pût sacrifier Tamour à la fortune. Enfin , s'apercevant que toutes ses paroles étaient impuissantes, M. de Franqueberg fit valoir son autorité paternelle ; il dit solennellement :

— Ma fille, je le veux !

Et la malheureuse Augusta ne put que baisser la tête en versant d'*abondantes larmes.

Vers le soir, M. de Franqueberg sortit pour aller voirie nouvelhéritier. Il se rendit à la maison mortuaire, et pénétra jusque dans la chambre du défunt, où Gaétan redoubla de larmes et de sanglots en apercevant le baron. Ils restèrent long-temps ensemble, etnY^cliangèrent que peu de paroles relativement aux alï'aires d'intérêt et de mariage. De temps à autre, M. de Franqueberg essayait de consoler son futur gendre, en lui parlant de la brillante position qu'ail allait avoir; puis, il lui demandait, d'une manière vague et diplomatique, si l'on ne savait pas encore au juste à combien se

50 LA RENTE VIAGÈHE.

montait la fortune de jNI. Cliaulieii; mais Gaétan ne voulait pas répondre d''une façon catégorique ; il secouait la tête en soupirant, et disait, en prenant la main de M. de Franqueberg avec effusion :

— Mon respectable ami, je vous en conjure, ne parlons point de cela maintenant.

La visite du baion fut longue; Augusta demeura seule toute la soirée. Déjà même elle sYtonnait de ne point voir revenir son père, lorsqu^in coup de sonnette se fit entendre à la porte d'entrée : elle descendit précipitamment au salon ; elle voulait supplier encore INI. de Franqucberg , se jeter à ses genoux, le conjurer d'attendre au moins, et de ne prendre aucun engagement définitif avec Gaétan Cliaulieu. Mais ce nY'tait point le baion qui arrivait: Augusla entendit dar.s ranticbambie une voix qui lui était connue... un domesti([ue disait à la personne qui venait (Feutrer :

— Monsieur, si vous avez la bonté d''attendre, je ne crois pas (jue M. le baron

tarde beaucoup ; il y a déjà bien long-temps qu"*!! est sorti.

— C'est bien, j'attendrai.

Au£:5usta avait reconnu la voix : c''était celle de IM. Calvisart.

— Oh! je pourrai donc le voir, lui parler... lui dire que j'aime toujours Cyprien , que je l'ai toujours aimé... que ce n'est pas moi qui change... hélas! que c'est mon père!

Au même instant la porte s'ouvrit : Augusta demeurait assise au fond du salon qui n'était que faiblement éclairé. Soudain un nouveau coup de sonnette se fit entendre, puis la voix du baron.

— Voici mon père... pensa-t-ellc. Ah!

j'aurais pourtant bien voulu [)arler d'abord à î\ï. Calvisart...

INIais il n'y fallait plus songer : le baron venait d'entrer presque immédiatement dans le salon. Il se trouva face à face avec M. Calvisart, et parut fort étonné d'une pareille visite.

— Veuillez m'excuscr, monsieur le ha-

ion, dit M. Calvisart avec un accent de tristesse grave; si je prends la liberté de venir chez vous sans être attendu , c''est qu'il le faut. 11 n'y a pas de temps à perdre...

— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda le baron avec une politesse froide et cérémonieuse. Ayez la bonté de me faire connaître ce qui me procure Phonneur de vous recevoir à cette heure...

— Monsieur le baron, continua M. Calvisart d'une voix altérée, vous savez toute TalTection que je porte à Cyprien ; j'ai le cœur navré, car il est bien à plaindr-e, ce pauvre jeune homme... Ah! monsieur le baron, vous ne savez pas combien il est

malheureux! Et je suis persuadé que

vous allez vous repentir de ce que vous avez fait, quand vous saurez où Ta conduit son désespoir...

— Allons, monsieur, pas d^niii^me ! reprit sèchement M. de Francjueberg. IMais surtout pas (le phrases déclamatoires!. .Vous savez ([ucjcncsuis pas facilement dupe

do toute cette mise en scène, et qu'il faut, pou:- ni'attendrir, un peu plus que des paroles.

— Il y a plus que des paroles , monsieur le baron , il y a un fait... Mais un fait bien douloureux, bien triste!... et vous allez le déplorer vous-même... Cyprien est dans un horrible état ; il a voulu mourir... Il n''est pas sauvé encore...

Augusta n\ivait pas perdu un mot de toute cette conversation ; elle était assise dans Tangle îe plus obscur de la pièce, et son cœur palpitait d'une affreuse anxiété. Mais on pouvait la voir, on pouvait l'entendre... alors M. Calvisart ne voudrait pas continuer devant elle; cependant elle voulait connaître toute la vérité ! une voix secrète parlait au fond de son ame, et lui disait qu^in grand nialheui' pesait sur elle.

Le baron et M. Calvisart étaient demeurés près de la porte, debout, en face l'un de l'autre; leurs yeux ne s''étaient pas encore portés vers Panglc du salon où se

trouvait Augusla. La jeune fille se leva de son fauteuil avec précaution; elle fit quelques pas vers une porte entr''ouverte, et se cacha clans un cabinet, d**oii elle pouvait entendre tout ce qu''on disait dans le salon. Elle ne fit aucun bruit, et les deux interlocuteurs ne soupçonnèrent qu'on les écoutait.

— Monsieur, reprit le baron avec un mouvement de surprise, je vous en conjure, expliquez-vous : je sais très bien ([ue ce jeune homme est capable de toutes les folies possibles. Ainsi je vous préviens que rien ne m'étonnerai t de sa part...

— Quoi! monsieur le baron, pas même le suicide?...

— Le suicide !... mon Dieu ! Qu'entcndsje?... Vous plaisantez, j'espère?...

— Non, monsieur le baron, je ne plaisante pas! continua INLCalvisart d'une voix pleine de larmes. Non, je vous jure, je ne suis pas en humeur de plaisanter. Vous allez tout savoir : vous n''i^norez pas le violent amour que Cyprien éprouve pour votre

fille ; long-temps vous avez encourage cet amour...

— Moi! monsieur, interrompit le baron avec vivacité : c'est une erreur. Jamais...

— Je vous demande pardon : si vous ne Tavez pas encourage en paroles, vous Tavcz du moins toléré; c*'est la même chose... Au surplus, ce n'est 'pas d''hier, monsieur le baron ; il y a déjà bien long-temps... ce pauvre jeune homme nourrit une passion folle qui le dévore!., vous le saviez, et vous Tavez souiTert. Vous avez cru sans doute, monsieur le baron, que cet amour n'était qu''un passe-temps fiivole, une espèce de caprice (jui n*'avait pas de racines au fond du cœur.,. Vous vous êtes trompé : Cyprien aime votre fille, il Taime avec déHre... et je connais Cyprien , c'est un amour qui ne peut cesser qu'avec sa vie...

— JVn suis fâché, monsieur, interrompit le baron : M, Cyprien n'aura jamais ma fille.

— Eh bien ! répondit éncrgiquement

42 LA BENIB VIAGÈRE.

INI. Calvisart, votre fille sera malheureuse ! ils seroiU malheureux l'un et l'autre. ..Elle plus que lui , peut-être : car elle l'aime , elle Taime d'un amour égal au sien... elle Taime !...

— Ce n'est pas vrai, monsieur !... Et je trouve bien extraordinaire que vous vous fassiez rinterprète des sentimens de ma fdle... Je présume que si Tun de nous deux doit connaître le cœur de cet enfant, c^est moi. Je sais fort bien que monsieur votre protégé a fait tout au monde, avec son imagination folle et impétueuse, pour exalter resprit naïf et crédule d\ine jeune fille sans expérience ; mais voilà tout, monsieur! Je vous jure, moi, que cette exaltation s'est bien vite dissipée, et que ma fiUc n'^a pas été la dupe de ce pompeux verbiage...

— Mais enfin, monsieur le baron, nVstij pas vrai que vous aviez promis la main de votre fille à Cyprien? Il y comptait, le pauvre jeune homme... car il n^uirait ja-

mais pu croire que M. de Franqucberg lui manquerait de parole !...

— Assez, assez, monsieur! voilà qui passe toutes les bornes.,. Songez que vous êtes chez moi !...

— Et qu'importe, monsieur le baron? je dis la vérité partout... Et certes, il n^' a pas de froide convenance qui puisse me fermer labouche et faire taire mon indignation,... quand je vois un noble et brave jeune homme indignement sacrifié, parce qu'ail n'est pas riche , parce qu''un autre, qui ne le vaut pas, qui ne vaut pas la millième partie de Cyprien, oui, parce qu'un autre pèse quelcjues milliers de francs de plus que lui... Oh ! je vous dirai tout ce (jue j''ai sur le cœur! c''est indigne! c'est misérable!...

— iNIorbleu ! s'écria le baron avec em[)ortement. Mais je n''ai jamais vu pareille audace... Quoi! venir insulter les gens dans leur salon !...

— Je ne vous insulte pas, mais je vous dis ce ([in est : vous savez tout aussi bien

Ai LA r.ENTE VIAGÈRE.

que moi, oui, toul aussi bien, que volrc fille ne sera pas heureuse avec ce Gaétan...

— Brisons-là, monsieur, c''esttro[) fort!... N''insultez pas, en ma présence au moins, un homme que j''estime et que j'aime... Un homme que je regarde déjà comme mon gendre...

— Ob ! monsieur le baron, si vous faites cela, je déclare que vous ctes un mauvais père!...

— Monsieur! dit le baron d'un air de menace.

— Oui, dis-je, un mauvais père!... un homme sans cœur!... Vous donnez votre fdle à ce Gaétan, parce que son oncle est riche, parce que son oncle va mourir d'un moment à Tautre, et que vous croyez, dans votre aveugle ambition, que toute cette immense fortune reviendra sans partage au neveu! IVÏais ce n''cst pas, je vous le déclare : vous êtes dans une erreur profonde, et si j''avais le droit de violer un secret, qui n''cst pas le mien, il me serait très facile de

VOUS prouver que cette mort sera moins profitable peut-être à Gaétan qu*'àCyprien, qu''à cet excellent jeune homme que vous dédaignez.

— Bon ! bon ! mon cher monsieur , pas de phrases! pas de ces paroles à double entente, comme il en tombe de la bouche des oracles!... Je ne suis pas im novice, moi : je sais la valeur des mots, et surtout celle des choses. Laissons donc là ce chapitre de la fortune! Comme, Dieu merci! nous n'aurons jamais occasion de compter ensemble, il est parfaitement inutile d*'cntamer une question d'arithmétique. Si M. Cyprien doit profiter à la mort de jM. Chaulicu, je lui en fais mon sincère compliment, car il esta la veille, pour ne pas dire au jour de son bonheur. Mais tout cela m'est parfaitement é^^al : qu'il soit riche et très riche, tant mieux pour lui ! je vous déclare que je ne veux point de cet homme-là pour gendre, etque ma fille en veut encore moins pour mari. J'ai donné parole à iM. Gaétan;

4'; VA PXNTE VIAGÈRE.

cVstdans quelques jours que nous dressons le contrat; tout s''arrange à merveille : ma fille est enchantée, je suis ravi! Ainsi donc vous pouvez dire de ma part à votre jeune ami, que je lui conseille fort de tourner ses vues d*'un autre coté. Quant à son désespoir, à ses velléités de suicide, vous me permettrez, monsieur, de n'y pas croire du tout, avant que j'aie bien vu, ce qu'on appelle vu...

— Eh bien ! répliqua M. Calvisart avec amertume, allez donc voir, puisque vous êtes incrédule!.. Allez, monsieur, vous savez où il demeure... allez... et si vous avez encore un peu d'âme, vous aurez des remords!.. Oui, vous le trouverez! pâle, en proie au délire, sur un lit de soullrance, sur un lit de mort peut-être!.. Car vous ne savez pascequ'ilafait... Cette nuit iis'estéchappé comme un homme en démence : il courait au hasard dans les rues, il ne savait pas ce qu''il faisait, ce (ju'il allait faire... mais il avait une pensée, une pensée douloureuse

au cœur : il avait son amour! Augusta, cette jeune fille douce et charmante qu'il aime avec toute son àme, eh bien ! elle était perdue pour lui! rien ne rattachait plus au monde, l'infortuné!... Cette affreuse pensée Ta conduit à la mort; il s'est précipité dans les flots...

M. de Franqueberg ne put s'empêcher de tressaillir. Un cri sourd et douloureux parlit d''une pièce voisine; M. Calvisart l'entendit seul.

— Oui, continua ce dernier d^unc voix pleine de sanglots, il cherchait la mort... jMais il ne Ta pas trouvée cette fois î L'eaii était profonde et impétueuse ; il devait périr!.. On Ta sauvé comme par miracle!

— î\Ia foi; tant mieux! dit M. de Franquebei'g, en sVfibrçant de cacher son émotion sous un air d''indiirérence. Je suis charmé qu'il n''ait fait qu'à demi la sottise; je neveux pasquil épouse ma fille, je ne veux pas non plus qu'il aille se noyer. Eh bien! maintenant comment va-t-il?

48 LA hente viaglre.

— î\îonsieurlc baron, répondit INI. Cal visait (Func voix £;ravc et profonde, vous avez tort de feindre l'insensibilité !.. vous n''avez pas le cœur aussi dur que vous tâcliez de le faire croire... Non, j'en suis convaincu, jamais vous n'auriez pu vous pardonner la mort de ce jeune homme: et vous affectez niaintenant un air froid et (ranquille, parce que vous avez la certitude que le malheur n''eslpas irréparable. ]\laisn\illez point vous faire illusion: Teffet peut se reproduire: tant que la cause subsiste... Cyprien aime passionnément votre fille, je vous le répète, c'est un amour que rien ne peut arracher de son ame, ni le temps, ni Fabsence... Demain, peut-être vous apprendrez qu'il a mieux réussi dans son projet fatal. Réfléchissez, monsieur le baron...

— Et ([ue diantre ! mon cher monsieur, que voulez-vous que j^' fasse?... Puis-jc enq)écher l'eau de couler et les fous de faire des folies?...

— Nou; dit solennellement M. Calvisarl;

LA hexte viagère. 49

mais vous pouvez tenir votre promesse, vous pouvez empêcher un pauvre jeune liomme de s''abandonner au désespoir. Un mot seulement, je vous en conjure, un mot qui lui donne du courage... 11 vivra! Diteslui seulement dVspërer...

— Non, non, non, mille fois non! interrompit M. de Franqueberg avec force. Mon parti est pris, ma parole est donnée, il n'y a plus maintenant à revenir là-dessus. Ainsi donc, monsieur, si vous avez quelque empire sur Pesprit de ce jeune homme, je vous engage à lui faire Lien comprendre qu'il ne doit plus songer à ma fille, et qu''en vérité ce serait folie.

M. Calvisart garda un instant le silence; il semblait profondément ému; sa poitrine était pleine de sanglots, et Ton voyait facilement, à Taltération de ses traits, qu'il était en proie à une grande souffrance morale.

— Vous êtes inflexible! dit-il en secouant la tcte. Adieu, monsieur le baron...

Ce que vous faites est mal! vous en con-

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