II
tiO LA RENTE VIAGIÈRE.
viendrez peut-être un jour... Alors, j'en ai peur, il ne sera plus temps, et vous aurez le repentir, mais un repentir inutile!...
Et après avoir ainsi parlé, M. Calvisart salua froidement le baron et sortit.
— Enfin ! dit M. de Franquebcrg avec un soupir, comme un homme soulagé d'un grand poids. Que le ciel confonde les sermonneurs, et tous ces vieux pères nobles qui vous font des tirades à ne plus finir! Ma foi! que son jeune homme s''arrange!...
Qu''il aime ou non ma fdle, peu m''importe! je ne connais rien de plus sot qu'Hun mariage d''amour.
Il se promenait à grands pas dans le salon, en se frottant les mains et laissant échapper de temps à autre quelques exclamations incohérentes, qui trahissaient sa joie cupide et ambitieuse.
— Il faut pourtant que je voie Augusta! se dit-il.
Et il sonna vivement.
— Qu'on prévienne mademoiselle de
Franqueberg que je voudrais lui parler!
dit-il à un domestique qui venait d'entrer dans le salon.
Puis, le baron continua sa marche pensive et agitée. Cependant, il commençait à s'étonner de ne point voir venir Augusta. il s'approchait avec impatience de la cheminée , et saisissait déjà le cordon de la sonnette, quand des sanglots frappèrent son oreille; il écoute : ces gémissemens étouffés semblaient partir d^un cabinet voisin, dont la porte était masquée par un rideau. Il croit d''abord que c'est une erreur, une illusion; mais la voix douloureuse continue à se faire entendre. Alors, il court à ce cabinet, écarte brusquement le rideau, pousse la porte qui était entrebâillée, et voit une femme presque évanouie sur un sopha.
— Augusta ! s*'écrie-t-il frappé de surprise.
Augusta demeurait tremblante et la tète baissée: elle n''osait lever les yeux devant son père.
— Par quel liasard, Augusta? dit le baron d''un ton sévère. Pourquoi vous êtes-vous caebée iei?...
Augusta répondit d^ine voix qu'elle s''ef' forçait d^ilFcrmir :
— Je n'avais pas l'intention de me cacher, mon père ; je suis venue clans le salon lorsque INI. Calvisart entrait; j'avais cru vous entendre, je voulais vous parler. Mais je n''en disconviens pas, quand j'ai vu la tournure que prenait la conversation entre vous et INI. Calvisart,.. alors... je n''ai pas osé vous interrompre : ma présence aurait pu vous gêner, et...
— Et vous vous êtes cachée pour nous entendre î interrompit sèchement M. de Franqueberg.
— Je l'avoue... balbutia la jeune fdlc. Quand j''ai entendu prononcer le nom de IM.Cyprien, je n'ai pu me défendre d'un mouvement de curiosité, d''intérét...
— Vous avez eu tort, ma fdle. Au surplus, si vous portez quelque intérêt à ce jeune honmie qui en est indigne, vous êtes assez punie de cette curiosité: vous avez entendu sans doute pailcr (Fun malheur (juc j''aurais eu Fattention , moi , de vous
laisser ignorer; vous savez que M, Cyprien, par une folie insigne...
— Oui, je sais tout, mon père ! s''écriat-elle résolument ; je sais que nous l'avons réduit au désespoir, et que l'infortuné a voulu mourir... Mais je vous le jure, oh ! je n''augmenterai pas sa douleur... ce n'est pas moi qui lui manquerai de parole... et puisqu*'il n'a pas le bonheur de vous plaire, puisque vous le repoussez , lui qui m''aime!... eh bien ! je vous déclare ici devant Dieu, je vous déclare que mon cœur au moins lui sera fidèle, et que jamais un autre!...
— N'achevez pas, ma fille! dit le baron dans un transport de colère, vous savez que rien n'est plus odieux qu'Hun enfant qui résiste à la volonté paternelle ! Tout ce que vous médites en faveur de ce jeune insensé, eh bien! tout cela m''irrite davantage contre lui... Le malheureux! c*'est lui qui vous a troublé Fimagination, qui vous a perverti le cœur...
— Oh! mon père... s'écria-t-elle.
56 LA RENTE VIAGÈHE.
— Oui, perverti le cœur!... Texpression n'^est pas trop forte ; autrefois vous étiez douce et timide, mes prières étaient pour vous des ordres, vous étiez soumise à votre père, et jamais certes, il ne vous serait venu à Tesprit de lutter contre mon vouloir. Mais qu*'importe, au surplus! toute désobéissance est vaine; elle ne m''empcchera pas de faire ce que j'ai résolu! Vous n'y gagnerez rien absolument, et vous perdrez quelque chose, c'est ma tendresse !...
Augusta demeuraitcomme anéantie : elle ne disait plus une parole; mais sapoitiine était gonflée de sanglots, ses yeux de pleurs, et ses larmes coulaient silencieusement le long de ses joues. M. de Franqueberg, voyant le désespoir de sa fille, essaya de la calmer un peu: il lui prit la main avec douceur, et lui parla d'un accent plus affectueux, puis il se mit à faire l'éloge de Gaétan , et surtout l'éloge de la fortune; il essaya de faire comprendre à sa fille, que ce parti réunissait toutes les conditions du
bonheur, et qu*"!! fallait hâter le mariage, de peur que Gaétan devenu riche et ambitieux ne se laissât éblouir par une alliance plus avantageuse. Mais Augusta, les yeux toujours noyés de larmes, répondait à son père qu'acné ne tenait pas à la fortune, et qu'elle nYpouserait jamais un homme qu'acné ne pouvait aimer. Le baron, voyant que tous ses frais d'éloquence étaient parfaitement inutiles, reprit son langage sévère et se retira sans avoir embrassé sa fille.
Cette nuit fut plus cruelle encore pour Augusta que la dernière. Accablée de fatigue, elle avait pourtant fermé les yeux malgré elle; mais un semblable sommeil n'était pas du repos , des rêves sinistres Tagitaient: elle voyait un fantôme pâle, inanimé, c'était Cyprienî... on venait de l'arlacher des flots, mais trop tard : il ne respirait plus. Et la malheureuse Augusta se frappait la poitrine en criant ; c''est moi, c'^estmoi qui l'ai tué!
Alors elle s'éveille en sursaut, baignée
d'une sueur froide; son cœur battait avec une extrême violence ; elle promenait partout autour d'elle des veux hacards, et la flamme tremblante de la veilleuse, qui vacillait sur les rideaux des croisées, épouvantait encore l'imagination frappée d''Auf»usta, qui croyait toujours voir le spectre de Cyprien. Mais bientôt ses paupières se refermèrent, et de nouveaux songes, presqu''aussi douloureux, vinrent encore Tassaillir : c''étaitle jour des noces ; on l'avait habillé de blanc, le bouquet des jeunes mariées ornait sa ceinture , des fleurs d"'orangeis brillaient dans ses cheveux noirs, et on la conduisait à l'autel pour recevoir la bénédiction nuptiale; elle n''avait dans l'àme qu'une pensée, elle n"'avaitdans les yeux qu'une image: Cyprien, lui seul!... et la main qui tenaitla sienne était brûlante et doucement émue... Oh! sans doute, cYtaitla main de Cyprien... Mais tout-à-coup la fiancée tournait la tète, elle regardait craintivement celui qui marchait auprès d'elle... Dieu ! ce n**était pas
lui... mais Gaétan, cet homme qu'acné abhorrait! Elle voulait crier : non, je n''aime pas cet homme... je ne lui appartiendrai jamais... la mort plutôt! — Mais sa langue ne pouvait articuler aucun son; elle ne pouvait se faire entendre! ... alors elle arrachait convulsivement sa main à celle de Gaétan, elle s'attachait avec désespoir à la grille d''une chapelle ; et tout en larmes, pâle, échevelée comme une statue de la douleur, elle conjurait, au fond de son àme, elle conjurait Dieu de la faire mourir. Soudain la voix de son père venait frapper ses oreilles, une voix sévère et dure qui la faisait tressaillir; puis elle sentait une main d'homme tomber sur son bras et le saisir avec force, elle essayait encore de résister, elle se cramponnait frénétiquement à la grille, mais ses mains trop faibles s''enlr'ouvraient toutes saignantes : on Pentraînait à Tautel, son père d'une main, Gaétan de l'autre; et là seulement elle parvenaità pousser un grand cri!... Elle répétait d'une voix dé-
chiranlo ; — Non, je ne veux pas être à cet homme... Jamais, jamais !... Puis soudain SCS idées devenaient confuses ; un nuage sYtendait sur sa vue, elle sentait les battcmens de son cœur s''arréter, elle crovait mourir...
Mais le rêve finissait brusquement : elle s'éveillait en ouvrant des veux écarés. Peu à peu le sentiment de la réalité revenait à son esprit; mais elle ne pouvait chasser la vague terreur qui lui figeait le sang dans les veines; et, jusqu''aux premières lueurs du matin, elle frissonna.
Le baron ne passa point une nuit beaucoup plus tranquille ; en proie à une foule d'idées contradictoires, il était lui-même dans une anxiété profonde : car, bien que sa résolution fût prise, et qu'il voulût marier sa fille avec Gaétan, il ne pouvait néanmoins se dissimuler tous les obstacles que devait rencontrer sans doute l'exécution de son [)rojet. Il se leva de bonne heure et se rendit à la chambre d'Augusta : d''dbord il
s'^informa doucement de la manière dont elle avait passé la nuit; il l'embrassa avec tendresse et lui dit en souriant qu**]! était content d'elle, parce qu'il lui trouvait meilleur visage que la veille, le teint moins pâle, les yeux moins battus; elle était sans doute plus raisonnable ? Mais Augusta ne répondit que par un soupir et des larmes qui tombaient le long de ses joues pâles et fatiguées. Le baron ne crut pas devoir reparler de mariage : Toccasion n''était pas favorable, il ne fallait pas irriter le cœursoufTrantd''Augusta , et provoquer inutilement ses refus.
Le père et la fille déjeûnèrent ensemble: ils échangèrent bien quelques paroles ; mais indifférentes et complètement étrangères à Gaétan Chaulicu.
Cependant la jeune fille, dévorée d'inquiétudes, pensait continuellement à Cypricn.
Klle avait des pressentimens funèbres, qui lui faisaient encore entrevoir des malheurs; elle craignait que l'infortuné Cypricu ne
voulût iaire une nouvelle tentative désespérée, et plus funeste que la première. D''ailleurs, elle se rappelait quelques paroles vagues et sinistres de M. Calvisait... Cyprien pouvait bien être encore en danger : on devait craindre les suites d'une si affreuse catastrophe ; et la pauvre Augusta n'avait plus qu'une pensée : elle se fatiguait la tcte à chercher un moyen pour avoir des nouvelles du malade; mais la chose était dillicile, il fallait qu'une pareille démarche fût secrète, que M. de Franqueberg n'eût pas le moindre soupçon; car autrement sa colère serait terrible, et cette idée seule faisait frissonner Augusta. Heureusement M. de Franqueberg sortit dans la journée, et dit à sa fdle en l'embrassant, qu''il ne rentrerait pas sans doute avant le soir. Le cœur d'Augusta bondit d'espérance: elle alla trouver prom|)tement sa femme de chambre, cette bonne vieille qui l'avait élevée; puis, la couvrant de pleurs et de caresses, elle lui confia toute sa douleur,
toutes ses alarmes ; elle la conjura de sortir bien vite et de se rendre chez M. Calvisart pour Pinterroger sur Tétat de Cyprien. La vieille femme, qui redoutait fort le baron, voulut d''abord détourner Augusta d''un pareil dessein; elle lui en fit voir Timprudence et lui conseilla d''attendre au moins quelques jours encore. Les larmes d'Augusta redoublèrent, elle supplia la vieille avec une telle instance, qu'^enfin celle-ci n''eut pas le courage de refuser: elle sortit.
Le baron de Franqueberg était allé de bonne heure chez Gaétan Chaulieu; il venait encore lui faire ses complimens de condoléance , lui prodiguer ses consolations, mais surtout le sonder habilement sur toutes les affaires du défunt, tâtcr la succession, et jeter un léger coup-d'^œil sur Tactif et le passif.
Gaétan i^avait point quitté la maison mortuaire. Le convoi de son oncle ne devait avoir lieu qu''assez tard dans la journée, et la porte cochère n*'était pas encore tendue
Gi LA RENTE VIAGERE.
de noir. Çiiand le baron pénétra dans l'ap- |)artenient, il fut surpris de voiries scellés sur les meubles et les armoires; il eut dans tous les membres un tressaillement de mauvais augure. Gaétan s'^empressa de quitter la cbambre du défunt lorsqu''il apprit Tarrivéede M.deFranqueqerg. Ils passèrent dans une pièce voisine, et gardant quelques minutes le silence, ils échangèrent de nombreuses poignées de main entremêlées de soupirs. M. de Franqueberg ne savait de quelle façon entamer l'entretien : il brûlait pourtant de connaîlre au juste les choses; mais il crut voir une si profonde tristesse dans les traits de Gaétan, il le trouva si pâle, si changé depuis la veille, qu'il n'osa point lui parler d''afl'aires, et recommença Téloge funèbre du père Chaulieu.
INlais Gaétan paraissait beaucoup plus sobre de louanges, et célébrait les vertus de son oncle avec moins de chaleur que la veille; il se contentait de pousser de longs soupirs. Par moment des mots sourds et
LA IlENTE VIAGÈRE. 65
presque furieux s'échappaient de ses lèvres; sa figure se contractait, on voyait les veines de son front se gonfler, il serrait les dents et secouait la tête d^ine manière indéfinissable. Le baron avait peine à comprendre un si brusque changement; néanmoins, il croyait encore à la profonde douleur du neveu, et même il attribuait cette métamorphose étrange, cette espèce de fièvre nerveuse, à la secousse effroyable qu'^avait dii produire un si tragique événement.
— Allons ! un peu de courage ! mon pauvre ami , dit M. de Franqueberg en lui serrant la main avec effusion : J''avoue que cV'st déplorable, finir de la sorte!... Un si di^nc homme !
— Oui, digne homme! murmura Gaétan (Pu ne voi\ raurpic.
— Mais soyez tran([uille, on découvrira les meurtriers, on les punira, les infâmes! d'une façon exemplaire... Je le sais, moi, la police est déjà sur les traces.
C6 LA RENTE VIÀGfiRE.
— Que dites-vous là?... repartit Gaétan avec un geste de terreur.
— C'est la vérité, continua le baron, je sais, vous dis-je, pertinemment, qu''onadéjà quelques lumières; j''ai vu ce matin plusieurs personnages influens à la préfecture de police, et je crois qu'un des assassins vient d'être arrêté.
— Un des assassins ! répliqua Gaétan dont la figure se décomposa tout à coup. Et diton quel est cet homme?...
— Oui , c'est un misérable échappé du bagne : mais il a beaucoup d'autres complices. Vous comprenez bien qu'ail n^était pas seul ; il fallait au moins trois ou quatre peraonnes....
Gaétan ne fit aucune réponse, et sourit amèrement.
Il se fit quelques instans de silence.
— Mais à propos, balbutia M, de Franquel>erg avec une certaine hésitation, que signifient donc ces cachets de cire rouge quej'ai vussur dilférens meublesene ntrant!
LA RENTE VIAGÈRE. 6f
Ce ne sont pas les scellés, jVspère... piiisqu'enfin, vous êtes seul , seul neveu, seul héritier?...
— Oui, oui, oui, sans doute, répondit Gaétan avec un sourire équivoque, le seul, à très peu de chose près.... Il y a bien dans le testament quelques petites clauses , de légères dispositions que je ne prévoyais pas; mais n'ayez pas d'inquiétude, allez... Ces dispositions-là ne changent rien à nos affhires.
11 y avait une si profonde altération dans la voix et les traits de Gaétan , que M. de Franqacberg le regarda d''un air étonné.
— Mais, je vous en prie, mon cher Gaétan , dites, de quelle nature sont-elles ces dispositions.^ Je vous assure que vous m'inquiétez....
— 11 n'y a pas de quoi, mon cher M. de Fran(iueberg. C'est vrai , je vois avec chagrin que mon oncle ne m'^aimait pas sans partage... mais c''est égal, la part est bonne
encore, soyez tranquille : seulement je vous en conjure, ne parlons pas de cela maintenant... Je suis navré, j'ai la mort dans rdme, et ma douleur est la seule chose qui m'^occupe.
— Je conçois, je conçois mon ami, dit le baron assez désappointé, allons, je respecte vos larmes, je ne vous questionnerai plus. Adieu, mon cher Gaétan : je vais de ce |)as chez mon notaire, je vais arranger diirérentes choses qui vous concernent... et puis je reviendrai! Allons, dans quelques licurcs... nous rendrons les derniers devoirs à ce pauvre oncle.
Et apiès avoir pressé douloureusement la main de Gaétan, le baron se retira.
A peine Gaétan fut-il seul, qu'il fronça les sourcils d'un air sinistie, et, se frappant le front, il murmura d''unc voix étoulTée et pleine de rage :
— Oh ! je suis perdu !... Ainsi donc c'est pour les autres que j''ai travaillé... pour mon ennemi mortel, pour Cyprien!... Oh 1
qu'ai-je fait, malheureux imbécile! Quel rôle stupide il me reste à jouer!.. . maintenant il faut que je pleure et fasse des jérémiades auprès de cette vieille charogne... Oh! oh!...
Et pendant plus d^me heure , il se promena de long en large dans un petit salon attenant à la chambre de son oncle; il marchaitavec une agitation convulsive; ses yeux étaient fixes, hagards; de temps à autre , on aurait pu entendre ses dents claquer comme dans un accès de fièvre , et des exclamations sourdes, des blasphèmes, s''échappaient confusément de sa bouche. Il répétait sans cesse :
— Oh ! qu''ai-je fait!... c''cst [^our loi Cyprien , toi que je hais I... Mais tu verras ce que c'est que la vengeance...
Et il continuait de marchera grand pas en se frappant la poitrine et le front.
Soudain la porte s''ouvre : Gaëlan recule, il IVissonnc.
— Malheureux î ([ue viens-Ui faire iei ?... s''écrie-t-il.
— Silence ! répond d'une voix sourde et basse la personne qui vient d''entrer.
Cest un personnage à ri£;ure sinistre : ses petits yeux louches brillent comme ceux des chats au milieu de la nuit; son grand front chauve est tout sillonné de rides; un sourire amer et cruel tord ses lèvres rouges comme du sang, ses joues sont blêmes, et de longs cheveux gras lui tombent sur les épaules. Cet homme , dont tout le costume aquelûiue chose de sordide et de malpropre, a Tair pourtant d'avoir une certaine prétention à l'élégance; il porte de grosses bagues d'oràtous les doigts; sa chemise sale n'a plus ([u'un bouton et boursoulle mal attachée par une épingle énorme enrichie de fausses pierres précieuses. Il est vêtu de noir de la tête aux pieds , en grand deuil, un crêpe au chapeau, un crêpe au bras.
— Imprudent! oses-tu bien venir dans
LA BCNTE VIAOÉBE. 71
cette maison !... poursuit Gaétan d''une voix frémissante.
— Et pourquoi pas, Tami ? répond l'horrible fashionable en tirant de sa poche une grosse bourre de tabac qu'il se lance dans la bouche. Est-ce queça t'étonne? Pardieu! je viens à Tenterrement , c''est mon devoir... eh ! eh! dis-donc, il me semble que c'est bien le moins...
Et il se met à ricaner en mâchant son tabac.
— Je t'en supplie, Turpin , dit Gaétan avec une inllexion pleine d angoisse, ne te montre pas au convoi... songe que la moindre imprudence peut nous perdre...
— Bah! bah! tu es un trembleur: je te Tai toujours dit, Gaétan, il faut du courage, de la résolution... Que diantre ! on compte un peu sur son étoile... D'ailleurs , vois-tu, jusqu'à piésent, tout in*'a réussi, à moi.
— Oui, j'ai du courage comme toi, j'ai de réncrgie dans l'occasion , mais les bra-
72 LA nilNTE VIAGÈRE.
vades sont inutiles! Tu ferais beaucoup mieux de qui ttei Paris, d''allcr faire un tour à Bruxelles. C'est une ville charmante, tu as de l'argent!., crois-moi, Turpin, file, fde bien vite... Ne viens pas te fourrer dans la gueule du loup.
— Oh ! oh ! oh ! ce loup !... sYcria Turpin avec un gros éclat de rire. Il ne mord plus, ton loup... on lui a cassé les dents, on lui a fermé la gueule... Je n'ai pas peur, Tami, pas peur du tout , et comme dit l'autre : Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point (F autre crainte,
— Allons ! Turpin , dil Gaétan , avec une colère sourde et tout i)rès d'^éclater, pas de farce , pas de cabotinage! Tu n'es pas ici dans les coulisses de madame Saqui...
— Cest vrai ! répliqua sardoniquement Turpin, nous avons été figurant, personnage muet: on l'avoue, mais on n'est plus histrion maintenant, on a monté en grade, on vit de ses rentes. Mon cher nio)isieur Gactan, vous êtes bien ficrî parce que nous
LA RENTE VIAGlèllE. 73
allons épouser la fille crun baron , d\in aristocrate.. Ohé! comme les honneurs nous tournent la tête!., ça grise plus que le vieux bourgogne...
Gaétan fermait les poings, il sentait la patience lui échapper.
— Morbleu! giommehiit-il , (ais-(oi! je ne suis pas en humeur d'entendre tes bavardages...
— Est-il susceptible, ce garron-là! dit Turpin en affectant la pose d'^IÏercule qui s'appuie sur sa massue : on ne peut vraiment pas lui dire la moindre gaudiiolc.
Que diable ! il faut bien rire un peu, la vie est assez triste, et la mort encore plus, mon vieux! D^ibord nous sommes tous mortels, très mortels, c'est connu: puis moi, j'aime à rire, tu sais d'ailleurs que je suis un bon enfant, toujours prêt à donner un coupdYpaule à un ami? Je ne suis pas comme toi , Gaétan; mille dieux! je ne me formalise pas pour une mouche qui vole de travers... Hein! si j\ivais mon grain de susce[)lil)i-
lité, qii*est-ce que je dirais moi!... tu ne in''as pas envoyé un billet de faire part pour assister au service et enterrement de feu ton oncle, ce banquier vénérable que t''avait donné la nature... Je t'avoue, là ! franchement, que j'ai lieu d''étre surpris d^rne pareille négligence!., un tel manque de procédés, me semble impardonnable. J''ose dire qu'après le service tout fraternel et tout désintéressé que je t'*ai rendu , c''est un oubli des convenances qui n'a pas de nom , encore moins d*excuse...
— Oh! c'est trop fort! s'écria Gaétan exaspéré. Tu me fais bouillir le sang dans les veines, tu m'assassines avec tes longues tirades et ton débit de mauvais comédien...
— Que de mots impropres et d'incongruités dans cette courte phrase! interrompit gravement Turpin en faisant une grimace épouvantable ; iVnhovdy tu m assnssives n'est pas du tout juste, tu dois savoir Tami que ce nY'st pas comme ( à(iue je m''y prends .^..
— Plus bas, misérable ! dit Gaétan avec une étrange vivacité.
— Ensuite, continua Turpin avec son flegme imperturbable, je ne fais pas de longues tirades; et si jVtais un méchant comédien, çà ne pourrait être à cause de mon débit; vu que je n'ouvrais pas la bouche, j''étais muet, parfaitement muet.
— Eh bien ! alors, sois-le toujours ! dit Gaétan en levant la tète d'un air sombre et plein de menace; tache de bien conserver toujours ton rôle de muet, car si tu l'oubliais , je pourrais, moi , t'en faire ressouvenir...
— IIu! hu! De quelle manière tu me dis cà! tu ejrinces des dents comme le ti^re du Jardin-des-Plantes... Est-ce que tu veux me dévorer, (jaëtanPjene te le conseille pas; je pourraisêtre un peu coriace, un peu dur à la digestion... Crois-moi, pas de menace, ne fais pas le méchant: je n\ii pas peur!...
— Oh! je te le répète, ne mets pas ma patience à bout.,. Je sais ([uc tu es un ro-
70 LA IlENTE VIAGÈRE.
doinont, un de ces drôles qui ne parlent que de tuer, de pourfendre, mais que la vue d'un pistolet charité à poudre ferait cacher dans un trou de souris... Crois-moi, ne m'échaufl'e point les oreilles, tu pourrais t''en repen tir ! . . Tu sais parfai tement que j'ai quehiue énergie dans l'occasion, et que je ne crains personne. ..
— Allons, allons, ne te fâche pas, dit Turpin avec une intonation railleuse où se tiahissait un peu de frayeur. Morbleu! tu ne vois donc pas que c'est dans ton intérêt que je viens, c''est pour détourner les soupçons, collègue : il faut avoir un peu de front dans ce monde... Comment! tune trouves pas tout naturel que je me rende au convoi ?
— Non, répondit Gaétan d^me voix ferme, et je trouve au contraire que tu es le drôle le plus ciTronté qu''on puisse voir. Allons! va-t''en... car on |)ourrait faire des réflexions assez désagréables, si l'on me IroLivail tète-à-téte avec un gaillaid
coinmetoi, dansune circonstance pareille!
— Ah! c'est vrai, repartit moqueusement Tiirpin, il faut jouer ton rôle de pleureur auprès du vieux!... Tiens! mais qu'est-ce que j'entends donc dans la chambre du mort?
Gaétan prêta l'oreille et tressaillit ; en effet, des coups de marteau retentissaient bruyamment : cY'tait le cercueil qu''on clouait.
— Ah! ah! ah! dit Turpin avec un éclat de rire funèbre ; c'est le vieux qui s''habille pour l'éternité. Il met sa redingote de bois... A la bonne lieure! j''approuve... Tu fais bien de hâter la toilette, tout de même, car le voisinage est un peu gênant... Ilein! n'est-ce pas? ça taquine toujours...
— Tais-toi! tais-toi, misérable! interromj)it Gaétan les joues blêmes et contractées. Allons! vite, laisse-moi... tu sais nos conventions : reste un an à Bruxelles ou ])artout ailleurs, ça m\^st indiflerent, pourvu ([uc tu ne sois pas eu rrancc. L'argent
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ne te manquera pas, je t*'en réponds, quoique la mine soit moins riche que je ne pensais... Ah! Tnrpin, continua-t-il avec un soupir; je ne sais pas encore le fond des choses, mais ce que j''en connais me fait peur pour le reste!... Turpin, Turpin, je commence à croire que j'ai travaillé pour les autres...
11 s''interrompit tout à coup : le bruit du marteau venait de cesser dans la chambre; mais on entendait marcher plusieurs personnes qui parlaient à haute voix.
— Que signifie cela? murmura Gaétan avec une sombre inquiétude.
^i— Oui, c'est drôle! continua Turpin; ils font un vacarme à réveiller le mort!... Dis donc, Gaétan, c*'est peut-être le vieux qui revient...
— Tais-toi , mauvais railleur !
Il nVn dit pas davantage;: la porte, qui menait à la chambre du pure Chaulieu , ^''ouvrit vivement.
— Monsieur, dit un employé des pompes.
funèbres, on nous interrompt dans notre besogne; voilà maintenant qu'il faut déclouer.
— Que voulez-vous dire ?
— Oui, monsieur, poursuivit le croquemort; c'est M. le commissaire de police qui veut qu''on décloue.
Et un personnage en habit noir, à large ceinture tricolore, demanda M. Gaëtan- Chaulieu.
— C'est moi, monsieur, dit le jeune homme.
— Monsieur, répondit gravement le commissaire, je reçois Tordre de faire suspendre les apprêts de Tinhumation : on vient d'arrêter plusieurs personnes sur lesquelles planent des soupçons de culpabilité. Ces gens-là sont encore à la Préfecture de police; on va les amener ici tout-à Theure pour les confronter avec le cadavre.
Gaétan sentit courir un frisson de ^lace dans SCS artères; il devint affreusement pâle, et sçs genoux ployèrent un instant;
mais il se liala de rai)[)eler toute son assurance, il comprit (ju^mc parole, un geste imprudent, pouvait le trahir et le perdre.
— C'est bien ! monsieur, dit-il avec une rcsignalion douloureuse; je suis prêt à supj)orter encore cet horrible spectacle, s'il doit faire pâlir le crime et dénoncer à la Justice les meurtriers de mon pauvre oncle!
Il se fit quelques momens de silence.
Bientôt on entendit rouler une voiture dans la cour et piaiïer des chevaux : c''était la gendarmerie ([uï amenait les prévenus.
Gaétan ne put sYmpécher encore de frissonner; il promenait les yeux de toutes parts et cherchait Tur[)in; mais celui-ci, malgré toute sa prétendue bravoure et son effronterie cyniquC; avait disparu comme un fantôme.
Le baron de Franquebcrg, en revenant chez lui, avait appris que sa fille était fort souffrante, et (juV^lIe rej)05ait ; comme il ne voulait pas troubler le sommeil d''Augusta, il n'entia point dans sa chambre, et se mit tout seul à lable. Cependant, le soir avant de sYnidormir, il voulut aller