II
o8G LA RENTE VIAGÈRE.
Elle a beau faire, un noir pressentiment la tourmente. Et voilà donc la récompense de son courage, de son dévouement sublime ! Cyprien la croit adultère, il la repousse avec mépris !
Pendant ce temps-là, une scène bien plus effrayante se passait chez Gaétan entre deux complices : Turpin, qui se piquait d''exactitude quand il s''agissait de boire ou de voler, Turpin s''était rendu fidèlement, heure militaire, au banquet nocturne de son amphitryon; mais celui-ci n''était pas rentré lorsque Turpin arriva. Le domestique, qui avait reçu des ordres, introduisit le convive affamé.
Chaulieu tarda long-temps encore; mais Turpin ne s''était pas ennuyé pendant l'absence du maître, et le rusé compère avait mis les momcns à profit. Enfin, Gaétan rentra: il était sombre et soucieux, ses dents grinçaient, son cœur bouillonnait de rage. Turpin, lui, était d'humcursingulièrcment joviale; il paraissait enchanté d'être au monde, et retroussait déjà les manches de son habit noir pour se mettre à table.
Le souper était servi. Les deux convives se trouvaient seuls, en face Tun de lautre; Gaétanavait congédié sondomesticiue.Et les voilà tous deux qui s''attablent. Bientôt les vins pétillent; les bouteilles et les plats se vident comme par enchantement; mais c'est Turpin qui dévore et boit tout : Gaétan mange à peine, et ne touche pas son verre.
— Eh bien! à propos, demande Turpin d'un air passablement ironique, comment les choses ont-elles été ?. . . Tu ne me dis pas cela...
Gaétan lui lance un regard de travers, et ne répond rien.
— Tu n'as pas Tair content! reprend Turpin. Que diantre î tu ne desserres pas la mâchoire... Parle, ou boisl mais, pour Dieu! ouvre la bouche !
— Mèle-toi de tes alTaires, et mange... réplique Chaulieu d''un ton brusque.
•• — Eh bien, mangeons! continue Turpin avec un gros éclat de rire.
Et, saisissant un couteau à lame recourbée, il le plonge dans les lianes d'un pàlé de foie gras, dont les trulVcs s'entassent py-
ramidalement sur son assiette : au bout cFun quart-d'heure, presque tout ce pâté monstrueux avait disparu dans Festomac de Turpin; la croûte supérieure demeurait seule encore; mais il la méprisait.
— Je hais la calotte ! s''écria-t-il en entonnant une chanson impie. Mais sacrebleu! qu'as-tu donc, jeune homme? tu as Pair d''un croque-mort!... Ah! je comprends, c'est l'amour! il n''y a rien qui porte à la tristesse comme Tamourl c'est toujours comme çà : on est superbe avant et pendant!... Après, on n''est bon à rien. A la bonne heure, le Bourgogne et le Champagne, voilà qui donne du cœur au ventre !
— Allons! bois, glouton!., ne me romps pas la tête !
— Ah ça ! reprend Turpin d'un accent goguenard, après un cntr''acte de silence interrompu seulement par le tapage de sa mâchoire. Ah çà! mon gros, tu m'avais promis de me conter la chose! Es-tu parfaitement heureux?
— J'ai la rage au cœur! murmure sourdement Chaulieu.
— Bah !
— Et, dans cette exclamation de Turpin, il y avait un mélange de raillerie et de malice qui fit bouillir le sang dans les veines de Gaétan.
— Comme ck , mon pauvre garçon , le portefeuille n'a pas fait merveille?...
— Eh bien, si !.... puisque tu veux le savoir, repartit Gaétan les dents grinçantes. J'ai eu la femme.... elle a çu le portefeuille.... N'en parlons plus, ilest brûlé.
— Eriiléî répéta Turpin d'un air incrédule en fermant un œil et faisant une affreuse grin:iaee. Vrai, brûlé? tout à fait brûlé? Est-ce que tu ne blagues pas?
— Quaiul je te dis qu''il est brûlé ! répéta Chaulieu en fureur. Mais allons, morbleu! pourquoi ricanes-tu ?
— Oh! oh! pour rien, histoire de rire!... Comme ça, il est brûlé? Diable! et notre fameux projet i)our demain! nos deux cent mille francs chacun ! les voilà ilambés!.... Joli, joli !
590 l'A RENTE VIAGÈRE.
— Je m'embarrasse bien de tes deux # cent mille francs! s'écria l'autre. J'ai eu la
femme! C'est-à-dire, je l'aurai ! ajouta-t-il entre ses dents.
— Mais sais-tu bien que ça ne fait pas du tout mon affaire ! dit Turpin sévèrement. J'*avais entamé des négociations, j'avais admirablement préparé les voies : cet honnête M. de Rochepont....
11 s'arrêta tout à coup en toussant avec un bruit de tonnerre, et but six verres de vin de suite.
— Eh bien! M. de Rochepont?.... que veux-tu dire?... demanda Gaétan avec une expression d'inquiétude.
Mais Turpin n''eul pas l'air d''avoir entendu,et, se croisantles bras surla poitrine, rejetant la tête en arrière, il dit d''un ton grave et plein de reproche :
— Ainsi, monsieur, tu es bien sûr que le portefeuille est brûlé?
— Oui, te dis-je !
— Mais si , nouveau phénix , il allait sortir de ses cendres! continua Turpin d'un accent académique.
Turpin avait déjà fait de copieuses libations; il avait la cervelle prodigieusement échauiïée; et, quand il avait bu outre mesure, il disait tout, même les choses les plus secrètes et qui pouvaient le perdre. Gaétan le savait : aussi la dernière phrase de Turpin et sa brillante comparaison du phénix frappèrent Chaulieu d''un étonnement qui n'était pas sans anxiété.
— Explique-toi, que diantre! s''écria celui-ci. Que veux-tu dire avec ton phénix?
— C'est un bel oiseau ! répliqua Turpin. Suflit: je m'entends. Mais je suis un bon garçon, Chaulieu; tu voulais m''enfoncer, cher ami, tu voulais me faire avaler des couleuvres énormes qui, parole d'honneur, ne valent pas ton Bourgogne!., mais la glu ne prend pas, mon oiseleur: je suis un vieux merle qui connaît les roueries ! Cest égal, je t''assure, jeune homme, que ce n''est point déhcat de ta part! mais je serai plus généreux que toi.... Vois-tu, le crime est toujours puni sur la terre ! J^ii remarque dans mes voyages que la vertu trouve, en général, sa récompense. ..Tien5;Vraiuicnt!
le bon Dieu m'^a conduit ici.... C'est bien! cVst bien, Créateur de toutes choses!
continua- 1- il avec attendrissement en vidant pour la dixième fois son verre depuis qu'il parlait. Oui, c'est bien, TÉternel ! tu protèges Tinnocence ! . . . .
Et il termina sa période par un éclat de rire sourd et guttural en regardant Chaulieu avec un seul œil.
— Tu commences à devenir insupportable ! grommela Chaulieu en serrant les poings. Allons, ne me regarde pas comme ça, mille tonnerres !.... ou je te lance mon assiette à la tète...
— Doucement! doucement! pas de gestes ! répondit Turpin d'un air impérial. Pas de voies de fait! pas d'^assiette !... Comme dit le proverbe: une assiette en vaut une autre ! Tu vois. Léopard, je suis doux comme un mouton, moi! je ne mords pas
Ce n'est pourtant pas faute de dents, Tami!.. demande à ton pâté de foie gras.... Allons, causons gentiment : veux-tu que je te dise, moi; ta bonne aventure, ou, si tu aimes HjicuX; la bonne fortune, ([u'i ne me semble
LA RENTE VIAGÈRE. 5î}5
pasexcellente. Hi! hiîhilEli bien, mon cher, tu n''as pas emporté la toison d'or! — Que diable aussi ! tu avais oublie le talisman !...
Puis il éclata de rire avec une expression de sarcasme indéfinissable.
Gaétan se lève brusquement; il court à un secrétaire où il cachait ses papiers; il fait jouer un ressort imperceptible, ouvre un tiroir et fouille dans une cassette.
— Misérable ! s'écric-t-il en se précipitant surïurpin, rends-moi le portefeuille !
— Je le garde.
— Oh ! je l'aurai bien, scélérat!
Et Gaétan le saisit au collet: l'habit noir de Turpin, déjà mari par un long usage, se déchire. Alors Turpin n''est plus maître de lui ; il s'arme d'aune longue fourchette en acier et s'élance furieux sur Gaétan. C'est une lutte horrible entrecoupée d'anathèmes : ils se saisissent par les cheveux, et roulent l'un sur Tautre avec la table (jui se renverse et les couvre de plats et de bouteilles brisées; le sang et le vin coulent: c'*est un mélange de coups et d'imprécations.
50 i LA RENTE VIAGÈRE.
Le domestique, qui s"'était endormi dans Tanlichambre, se réveille en sursaut. 11 ne peut comprendre tout ce bruit; il prête Toreille ; il reconnaît la voix de son maître; cette voix est rauque et furieuse. Son premier mouvement est de courir vers le cabinet où Gaétan a fait servir le souper; mais il n''ose entrer sans qu''on Pappelle: il demeure immobile, une main sur le bouton de la porte. Mais le bruit continue plus terrible; les cris deviennent des rugissemens. Enfin un cri s*'élève et domine tous les autres, un cri plaiiUif, épouvantable; puis on entend la détonation d'une arme à feu.
Le domestique ouvre brusquement la [)orte : il trouve les deux convives étendus l)ar terre et baignés dans leur sang; le panjuet est jonclié d'assiettes et de bouteilles en débiis. Cbaulieu , la bouche aiïieusement ouverte et râlante, tient dans sa main crispée et déjà morte un pistolet (jui fume encore; une longue fourchette d''aciere8t plongée dans sa poitrine jusqu'au manche. Turpin , la figure ensanglantée,
respire encore et blasphème; une balle lui a fracassé la tête. Le domestique, épouvanté, s'*enfiiit et donne l'alarme; tout le monde s'éveille dans la maison : on va prévenir le commissaire de police.
Cependant, vers sept heures du matin, Augusta, qui n'avait point fermé l'œil de la nuit, écoutait, pleine d'angoisses, à la porte de Cyprien ; celui-ci ne s*'étaitpas couche, et se promenait delongen large dans sa chambre avec de sourdes lamentations. 11 la croyait perfide, adultère, infâme : elle ne pouvait donc plus garder le silence, il fallait parler, et sa résolution étaitprise !.. Elle allait tout dire, tout^ avouer : que Gaétan l'avait poursuivie de son odieux amour; qu'il savait le crime, dont elle seule était la cause peut être; qu'il Tavail menacée de perdre Cyprien, d'envoyer aux magistrats le portefeuille accusateur, si elle refusait de venii*, la nuit, chercher elle-méine ce portefeuille (|u'il s'engageait à lui rendre: alors elle n'avait point hésité, elle était venue!.. le misérable, ([ui l'avait attirée dans un repaire, osait renouvelerscs lâche»» proposi-
lions; mais elle n''avait point voulu racheter, aux dépens de son honneur, la vie et riionneur de Cyprien: elle serait plutôt morte avec lui sur le même échafaud !..]Mais Dieu l'avait inspirée : réduite à feindre avec un scélérat, elle avait opposé la ruse à la violence; et maintenantCyprien était sauvé, il n'avait plus rien à craindre : la preuve du crime n'^existait plus.
. Tout à coup on frappe violemment à la porte-cochère ; un bruit de chevaux se fait entendre ; des gendarmes entrent dans la cour : un commissaire de police les accompagne. Il demande ^I. Cyprien de Rochepont, et dit qu'il vient Tarréter comme prévenu d'assassinat sur la personne de M. Chaulieu. Cyprien ne cherche pas à nier et se laisse conduire. Augusta pousse des cris lamentables; elle jure qu'ail est innocent.
— Lui assassin î non, c''est impossible! disait-elle furieuse et folle de désespoir. Mais quelle preuve, d'ailleurs.^ qui l'ac-
cuse ?.
Et elle apprend la sanglante catastrophe;
011 lui raconte, sans pouvoir Texpliquer, la mort tragique et mystérieuse de Gaétan Chaulieu et de Turpin : un portefeuille en lambeaux se trouvait par terre entre les deux cadavres ; et, dans ce portefeuille qui devait appartenir à M. de Rochepont, on lisait sur une page où Cyprien avait tracé lui-même quelques lignes au crayon, on lisait les mots terribles qu'avait écrits le vieillard mourant.
— Non! ce portefeuille n''existe pas...
s'écrie-t-elle, qu''on le montre !
Pauvre femme ! elle était bien sûre de Favoir anéanti.
Cyprien est amené devant un juge d''instruction : on demande au prévenu s''il reconnaît le portefeuille qu''on lui présente.
— C'est le mien, dit-il,
— Et cette écriture?
— C'est la miemie.
— Et plus bas?... i Cyprien jette un cri d'épouvante et recule comme s*'il voyait le spectre du vLillard.
— Ccst lui! s'écric-t-il d'une voix
sourde. Il est sorti du tombeau pour écrire cela !...
On Tinterroge : il avoue le meurtre, et, sans omettre aucun détail, il raconte ce qui s''est passé dans cette nuit allVcuse entre lui et le vieillard. Cependant il jure partout ce qu'il y a de plus sacré qu"'il notait pas venu dans Fintenlion de tuer cet homme : il le suppliait vainement de résilier un contrat de rente viagcrc qui avait dévoré tout son patrimoine, épuisé toutes ses ressources, écrasant fardeau que son père lui avait légué en mourant!., mais le vieillard était impitoyable, il ne voulait rien entendre... alors Cvprien n'^avaitplus été maître de lui: le vieillard avait eu peur, il appelait au secours; et lui,Cyprien, dans un transport de fureur aveugle, l'avait saisi à la gorge pour l'empêcher de crier et de faire un esclandre : le malheureux était mort dans ses mains.
Mais, en avouant son crime, il n'essayait pas d'en allénuer l'horreur. Depuis que sa conscience est chargée d'un assassinat, il n\i pas eu un moment de calme et de
repos: les remords le déchirent, et Dieu seul peut savoir tout ce qu'ail a souffert ! Mais ce n'*est point assez: il faut expier le meurtre; il faut expier le sang par le sang !
Tous ceux qui Tenvironnent sont émus et versent des larmes.
Mais les choses tout-à-coup changent de face : Turpin, avant de rendre le dernier soupir, a parlé : Cypricn nVst pas coupable!.. L'assassin du vieillard, c'est Gaétan! .
Turpin, qui va mourir, ne cache plus la vérité; la voici : Gaëtan voulait hériter de son oncle ; et, comme celui-ci vivait toujours, Gaëtan résolut de le tuer. Il fit part de son projet à Turpin, ([ni avait déjà [)romis de Taider à ce crime ; et tous deux s'introduisirent un soir chez le père Chaulicu. Ce nVtait pas même la première fois qu'ils avaient pénétré dans la maison de l'avare, afin de commettre un vol, ou peut-être un assassinat, si Toccasion était bonne : jiisqu'^alors ils n^ivaientpu trouver un moment favorable. V^nfin, ils ?e décidèrent, le jour fut pris; Gaëtan demeura caciié jusqu'au
soir dans une espèce de taudis voisin de la cuisine : vers minuit, quand il jugea que tout le monde devait être endormi, il quitta furtivement sa profonde cachette, et, traversant pieds nus le vestibule , il ouvrit doucement une fenêtre qui donnait sur la rue, et Turpin fut bientôt dans la maison. Ils se glissèrent dans la cuisine : la vieille iMarthe ronflait au coin du feu. Turpin arrive à pas de loup derrière elle, et lui fend le crâne d^ni coup de maillet. Quant au boule-dogue, il nYtaitplus guère formidable : Gaétan avait eu soin de lui jeter, quelques heures auparavant, un morceau de viande empoisonnée, et le pauvre animal, (jui n''avait pas eu même la force d'aboyer en entendant du bruit, s'était laissé tuer sans une longuerésistance. Cela fait, Gaétan pénétra dans la chambre à coucher de son oncle: il s''était chargé de lui. Il trouve le vieillard étendu sans connaissance, les draps bouleversés et traînanspar terre, la fenêtre ouverte. Gaétan le croit mort d'apoplexie, et court tout de suite aux écus ; il force les armoires, le secrétaire. Mais le sou de Tar-
oent réveille en sursaut l'avare!.. Il se dresse tout pâle, comme un cadavre au touchei du galvanisme; il crie, il appelle du secours : Gaétan s'élance vers lui pour le tuer. Mais le vieillard expirant a reconnu son neveu; il croit que celui-ci vient le secourir.
— Gaétan... murmure-t-il d^une voiv éteinte, je meurs!... Arréte-le... c''est lui... Cyprien...
— Cyprien! dit Gaétan frappé de surprise.
— 11 m''a tué !.. ajoute le père Cliaulieu qui retombe en râlant sur son lit.
Gaétan voit sur une chaise un portefeuille : c''est celui de Cyprien. Alors, plein d'un horrible espoir, il accable le mourant de questions, de caresses, et il apprend tout ce qui vient de se passer.
— Oh ! mon pauvre oncle , dit-il , vous serez vengé!... Mais on ne me croirait point... écrivez cela, je vous en conjure...
Et, présentant au vieillard le |)orlefeuilIi' que Cyprien avait oublié dans son trouble.
il conduit la main défaillante du moribond,
Il 'j«»
qui retrouve encore assez de force pour écrire le nom de son assassin.
Mais le père Chaulieu, qui était vivace comme les serpens, pouvait se ranimer et vivre, Gaétan le craignait du moins: il avait déjà vu son oncle revenir de plus loin encore, et le misérable avait hâte de jouir.
La plume toinbait de la main du vieillard, quand la porte s'ouvre brusquement.
— Eh bien ! tonnerre ! est-ce que tu n'^en finis pas? s''écria Turpin.
Et deux minutes après, le père Chaulieu n''existait plus : les deux complices venaient de rétouffer
Après avoir fait ces aveux, Turpin était mort en blasphémant.
— Oh! je ne suis donc pas un meurtrier! dit Cyprien avec une exclamation de joie douloureuse.
Puis, il tombe à genoux en joignant les mains , et remercie Dieu dans un élan de reconnaissance. Sa femme alors se jette dans ses bras.
— Et moi non plus, je ne suis pas coupable!., s'écrie-t-elle avec ce noble orgueil que donne l'innocence... Enfin , je puis parler !
Alors elle apprend à son mari tout ce qu''elle a fait pour le sauver : elle croyait avoir anéanti le portefeuille; mais ce n'était point le véritable qu''elle avait jeté au feu : Gaétan, par une supercherie infâme, était parvenu à la tromper, sans doute pour avoir un prétexte d''em ployer la violence.
— 0 dévouement sublime! dit Cyprien en tombant aux genoux d'Augusta. Oh î tu es un ange !
Puis, il lui demande pardon; il la couvre de baisers et de larmes; il s''accuse amèrement d''ingratitude; et, la pressant contre son cœur, il lui dit avec des sanglots qu'il ne se pardonnera jamais de Pavoir soupçonnée, qu''elle est pure et vertueuse entre toutes les femmes, et (jue lui, malheureux, il est indigne d'elle! ..C'est unescène ardente et pathétique , toute pleine de joie et de douleur, de sourire, et de larmes; mais il
faut renoncer à la peindre, ce serait impossible.
— Cyprien, oublions le passé !... dit Augusta en l'embrassant avec une expression de bonheur mélancolique. Nous avons fait un mauvais rêve, oublions ! Cyprien, nous pouvons encore être heureux...
— Heureux ! murmure-t-il d'une voix sombre, en changeant de couleur. Heureux !... H n'est plus temps î
Et sa voix meurt; il chancelle, il tombe dans un fauteuil.
— Qu'as-tu donc? s'écrie-t-elle épouvantée.
— Oh! pardonne-moi!...
— Malheureux, qu''as-tu fait .\..
— J'ai pris du poison !^
Augusta jette un cri déchirant, et tombe évanouie sur le corps de Cyprien.
On s''cmpresse, on entoure Cyprien, tous les secours de l'art lui sont prodigués; mais il n'y avait plus de remède, le poison avait déjà figé le sang dans les veines. Après une heure d'engourdissement, Cyprien n'existait plus : Se croyant couj)able, il avait voulu
se faire justice; mais il voulait du moins éviter réchafaud.
Quand Augusta sortit de son évanouissement, elle était folle!., mais la folie fait vivre. Elle ne connut donc pas son malheur, d'abord ; mais quelques années plus tard , quand elle revint à la raison, alors, elle comprit qu'il n'y avait plus de bonheur pour elle dans ce monde, et la pauvre femme désira mourir. Chaque jour, prosternée sur la tombe de Cypricn, elle disait:
— 0 mon Dieu, réunissez-nous!
Enfin, Dieu Texauça.
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