II
570 LA RENTE VTAGéRE.
j'oublierais le passé!... Je vous aimerais Gaétan !...
Et sa voix avait de molles inflexions, une puissance irrésistible, enchanteresse.
— Vous m''aimeriez! s'*écria Gaétan dans une espèce de délire. Oh! répétez cela!.., que j'entende encore cette voix si douce... C'est déjà le bonheur!...
Et, comme emporté dVin élan magnétique, il la presse dans ses bras: elle frissonne, elle chancelle; mais cette émotion convulsive ne fait qu'irriter les désirs de Gaétan ; il croit que c''est un reste de crainte, où ne se mêle plus d''horreur : un instant même il espère que cVst un frémissement d''amour. Alors son étreinte devient plus caressante et plus vive; il entraîne doucement Augusta vers la cheminée, et se laisse tomber sur un divan en la tenant toujours dans ses bras : il lui semble alors qu'elle oppose une moins vive résistance.
— Augusta! chère Augusta! raurmuret-il.
— Laissez! loissez-moi !... dit-elle avec épouvante, en s''cirorçant d''éc)iapper aux
bras qui rentoiirent. Gaétan, c'est horrible!... Ah! malheureuse!... pourquoi suisje venue!... c'est un piège!,..
— Non... je vous aime! ayez pitié de moi !... Viens!... je t''aime !...
— Au nom du ciel! Gaétan, laissez-moi partir!... Oh ! c''est indigne à vous ! n''abusez pas de ma faiblesse!... Mon Dieu! mon Dieu ! où suis-je?...
— Dans les bras d^in homme qui t''adore... qui mourrait pour toi!...
Et il la retenait contre sa poitrine avec une délirante énergie; et ses lèvres de feu cherchaient celles d'Augusta.
— Oh! Gaétan, sY>criet-elIe avec désespoir, en rejetant vivement sa tète en arrière, vous n'êtes donc pas un homme (riionneur!...Je me suis fiée à vous, moi!... Vous m'aviez promis ce portefeuille, et vous ne me le donnez pas!... Oh! je devine, vous avez craint de vous laisser fléchir par mes larmes, par mes prières... et vous ne Favez pas apporté! i\!ais, oh Dieu! continua-t-ellc avec un accent de terreur indicible, ce portefeuille, vous ne Pavez plus peut-être ?.••
Oui, VOUS avez écouté votre haine; il est entre les mains de la justice!...
' — Pouvez-vous le croire, Augusta? moi, j''aurais fait une chose si abominable!... Non, non, tu ne me connais pas... i''avais beau dire, je n'aurais jamais fait cela!... Mes lèvres seules parlaient, et non mon cœur! llélas ! il fautme plaindre, Augusta... c'était le Jépit, le désespoir ! ... On est si malheureux de n''étre pas aimé quand on aime! Mais tu m'aimes, n''est-ce pas?...
— Gaétan, reprit-elle avec une douloureuse amertume, vous n''avez pas sur vous ce portefeuille!...
— Tiens, le voici!
En même temps, il tira d^ine poche de son habit ce portefeuille qui enfermait la destinée de Cyprien. Augusta fit un mouvement pour le saisir, mais Gaétan la serra plus ardemment contre sa poitrine, et jeta le portefeuille sur le marbre de la cheminée. Un feu vif et brillant tourbillonnait dans làtre, où deux grosses huches flaml>laient toutes rouges de charbon de terre. Augusta respire à peine dans celte chaîne
LA RENTE VIAGERE. O/O
vivante qui s''enlacc autour d'elle; Gaëtau la retient et la presse avec plus de force et d^iudace.
— Oh! Gaétan... grâce!... Epargnez-moi!...
disait-elle d'une voix suppliante etaflaiblie. Je vous en conjure, pas de violence !...
IMais il nVntend rien; et ses frénétiques baisers s''impriment comme un fer rouge, sur le visage et les blanches épaules d'Augusta. La malheureuse fait d'incroyables efforts pour s'arracher des bras de Gaétan; mais elle est trop faible. Cependant elle conserve encoie toute sa présence d''esprit, tout son courage; et, réunissant le peu qui lui reste de force, elle parvient à dégager une de ses mains. Alors, poussant un long soupir, elle paraît se défendre à peine, et laisse tomber sa tête défaillante contre celle de Gaétan, pour lui cacher ce qu'elle va faire.
— Gaétan, oh! si vous m''aimez, laissez-
moi!...
Et, sans tourner la tête, elle cherche en tâtonnant sur la cheminée ,... elle saisit le portefeuille, et le jette vivement dans le
feu. Gactan n''a pu voir ce mouvement rapide; du moins, il n'a pas Pair de Tavoir remarqué : il redouble de sollicitations et de caresses; ses [.aroles sont entiecoupées, son haleine brûlante. Augusta lutte encore, mais sans trop de fureur; elle sanglotte, elle se débat comme une femme bien convaincue de sa faiblesse , et qui veut au moins retarder sa défaite, Gaétan, malgré l'ardeur qui le dévore, ne veut employer qu'une demi-violence; il comprend, à la molle résistance d'^Augusta, qu''il va triompher, et que c''est le dernier combat de la pudeur.
— Non, Gaétan !... Non!. .je vous en conjure... balbutiait-elle en essayant de soustraire sa bouche aux baisers.
Et de temps à autre elle tournait rapidement la tcte vers la cheminée, et suivait avec une angoisse inexprimable le progrès de la flamme, ([ui enveloppait le portefeuille: quehpies momens encore, et la preuve du crime n*'exislaif plus!
Soudain elle pousse un cri de joie; et, faisant un efloit suprême et désespéré, elle
s''échappe des bras de Gaétan et s'enfuit au bout de la chambre.
— Augusta!.. murmure-t-il en joignant les mains. Tu veux donc que je meures !..
Et il s'élançait vers elle.
— N'approchez pas, monsieur! dit-elle en changeant aussitôt d accent et de contenance.
Ce n'est plus le ton de la prière, sa voix est ferme et vibrante d''indignation, et dans son regard, tout à l'heure suppliant, c''est le mépris seulement qui domine.
Gaétan demeure imm.obile de surprise; mais son étonnement fait bientôt place au dépit. 11 avance encore vers elle.
— Oh ! vous êtes cruelle, Augusta ! dit-il avec une inflexion acre et poignante. Est-ce donc là ce que vous m'aviez promis !..
— Je ne vous ai rien promis, monsieur, répond-elle froidement.
— Et moi, reprend-il avec amertume, si je rétractais ma promesse, que diriezvous?..Si je gardais le portefeuille!..
— Je Tai jeté au feu! dit-elle en lui montrant la cheminée; où les restes du
57G LA RENTE VIAGERE.
portefeuille voltigent sur la flamme, comme des lambeaux de crêpe noir tout parsemé d'étincelles. Maintenant, je ne vous crains plus, monsieur : je me retire...
Elle se dirigeait vers la porte.
— Et vous croyez peut-être que je vous laisserai sortir! dit Gaétan d'aune voix tremblante et sourde. Non, pas du tout, madame !..
En même temps, il fait quelques pas vers elle : Augusta recule; et, tirant un poignard qu'elle avait caché avec soin dans un pli de sa robe, elle dit à Gaétan d'une voix énergique et ferme :
— ]N''avancez pas, monsieur, où je vous tue!..
Il reste un instant comme pétrifié, mais tout à coup l'audace lui revient.
— Cest bon ! voilà tout ce que je voulais!., reprend-il avec un éclat de rire sauvage, la violence autorise la violence... Oh! vous ne me faites pas peur!.. Vous serez à moi, madame ! vous serez à moi !.. Ah ! vous avez jeté le portefeuille au feu !.. bien !
à merveille! Vous avez employé la ruse... moi, j''emploierai la force!..
Et il veut s'approcher cPelle.
— Un pas de plus, vous dis-jc, et vous êtes mort!.. Eloignez-vous, monsieur, je veux sortir...
— Et moi, je ne veux pas, ma toute belle ! rcplique-t-il en grinçant des dents. Vous êtes prise au trcbucliet, ma colombe!, et je suis le plus fort!...
— J'appelle, infâme !.. Je crie !..
— Appelez... criez... ça m''est parfaitement égal, on ne viendra pas ! D'ailleurs, qu''on vienne, tout Paris... çà m'est encore égal!.. Je dirai la chose... Ah! prenez garde, madame î nous avons joué tous les deux au plus fin, et vous n^avez pas vu le piège! Vous croyez, n'est-ce pas, belle innocente, que, moi, je ne vous ai pas vu prendre et jeter au feu le portefeuille?.. Oh ! oh ! je ne suis pas un enfant, madame ! je ne suis pas un niais!.. Mais il faut en finir! Vous m''appartenez!..
11 avançait toujours.
— ÎMiscrable! s'écrie-t-elle en agitant le poi£:5nar(l.
— Frappe, je n''y tiens pas... dit Gaétan.
Il vient de la saisir , il veut lui arracher Tarme des mains : elle résiste avec une inconcevable énergie; ses faibles mains de femme ont trouvé tout à coup dans cette lutte une vigueur surnaturelle.
— Prenez garde, murmure-t-elle d''une voix menaçante. Je vous jure que je vous tue!..
Mais il Fétreint plus frénétiquement; il Tenlève de terre; et, comme il remportait dans ses bras, Augusta le frappe (Vun coup de poignard qui Tattcint àPépaule : le sang jaillit ; mais Gaétan ne lâche point sa proie, et la douleur n'éteint pas les feux de sa concupiscence; son amour même en devient plus furieux.
Augusta veut le frapper encore; mais cette fois clic manque de force et laisse échapper le poignard. Gaétan remporte j)resque évanouie.
Au même in^rtant des pas retentissent
dans rescalier ; puis une voix sourde et furieuse. On ébranle la porte.
— A moi î au secours! disait faiblement Augusta.
Mais ses cris étouffés ne pouvaient s'entendre hors de la chambre, et la voix continuait toujours sur le palier, moins rauque et plus éclatante ; la porte, vigoureusement secouée , ployait avec des craquemcns sourds. Gaétan se lève épouvanté; il court vers la porte : aussitôt la serrure, violemment détaciiée des gonds, vole au milieu de la chambre, et le battant de la porte va frapper le mur avec fracas.
Un homme tout pâle se précipite dans la chambre : c'est Cyprien. Il reconnaît Augusta, immobile et presque anéantie sur le parquet; il croit qu'elle demande grâce.
— Malheureuse ! s'écrie-t-il.
Au même instant il aperçoit un homme qui sYlance dans une pièce voisine.
— Infâme! continue Cyprien d'une voix de tonnerre, en courant vers lui. Oh ! cette fois tu ne m^échapperas pas !...
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Il s'élance dans la chambre voisine, et se trouve face à face avec Gaétan.
— Gaétan !
— Moi-même.
— Misérable! dit Cyprien d''un accent terrible, en Tétreignant à la gorge.
— Pas de biuit! pas d'esclandre! murmure Gaétan, ou vous êtes perdu!
— Tu vas mourir'!
Et il lui serre la gorge avec plus de fureur.
— Lâchez-moi donc!... dit Gaétan d'un air plein d'amertume et de cruelle ironie. Je ne suis pas un vieillard qu''on étrangle, moi !...
Les doigts crispés de Cyprien s''entr''ouvrent; il recule.
— Cyprien, poursuit Gaétan, chacun son tour dans ce monde! tu as eu ma fortune., moi, j''ai ta femme! Mais je n'*ai tué personne, moi! — Cyprien, je sais tout : tu es Tassassin de mon oncle !
Cvprien pousse un cri, et tombe comme foudroyé.
Gaétan sort de la chambre et disparaît.
Cyprien demeure long-temps sans donner aucun signe de vie ; on s''empresse en foule autour de lui. On cherche à le ranimer : tout le bruit de cette épouvantable scène avait attiré beaucoup de monde.
Augusta, penchée sur le corps de son
mari, le couvre de baisers et de larmes. Enfin il rouvre les yeux, et Taperçoit.
— Infâme! s'écrie-t-il en la repoussant avec horreur.
Elle le conjure en vain de se calmer; elle prend le ciel à témoin qu'elle est innocente ; mais elle ne peut dire encore, hélas! quelle mystérieuse fatalité l'a conduite dans cette maison.
—•Ah! malheureuse! continuait douloureusement Cyprien en détournant les yeux pour ne point la voir. Oui, tu es la femme d'^un assassin... c'est là ton châtiment! Il a dit vrai, cet homme, j''ai tué un faible vieillard pour avoir sa fortune, pour t''avoir !...
Un cri d*'horreur et d'^épouvante s'élève parmi les assistans.
— Oui! poursuit-il d''une voix forte en se tournant vers ceux qui l'environnent, cet homme a dit vrai, je suis un assassin !
Auj»usta se précipite à ses genoux.
— Tais-toi! s'écrie-t-clle suppliante.
— Non, je veux qu'on m*'entende... j^'ai mérité l'échafaud !
Et raincment clic le conjure à mains
jointes de garder le silence, sa voix devient plus haute au contraire et plus vibrante; il crie toujours : — Je suis un assassin ! je suis Tassassin d''un vieillard !
— Non, non, ce n'est pas vrai! ne le croyez pas, vous tous!... s'écrie-t-elle éperdue. Le malheureux ne sait pas ce qu'il dit... il a le délire.. . Demandez plutôt à ceux qui le connaissent... il est sujet à cela, c'est une attaque d''épilepsie...
On s'étonne, on chuchotte, on se regarde; quelques personnes veulent aller prévenir les autorités : on s'égare en mille conjectures. Mais, à force d'énergique éloquence, Augusta parvient à faire comprendre aux gens qui Pentourcnt, que toutes ces paroles vagues et incohérentes n'ont aucune portée, et proviennent d%in cerveau malade.
— Non, non, je ne suis pas fou ! répétait Cvprien avec un sombre désespoir. Je voudrais bien rètre!... les fous n'ont pas de remords ! ils ne soullVent pas, eux!... Je vous le dis, j'ai commis un meurtre^ !
Au"usta veut lui mettre une ninin sur la bouche i>our Temprclirr de parlir : il la
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repousse encore avec plus de fureur, et le voilà qui tombe dans un horrible accès de frénésie : ses lèvres écument; ses yeux roulent adreusement dans leurs orbites; ses membres se tordent; puis il demeure sans mouvement et raide comme un cadavre :
on le transporte chez lui.
Quand il reprend l'usage de ses sens, Augusta cherche en vain à lui persuader qu''elle est innocente. Pauvre femme ! elle ne peut dire encore toute la vérité; car il faudrait avouer à son mari qu'elle sait tout, qu'elle a tenu dans ses mains la preuve irrécusable du crime, qu''elle sait enfin qu'ail est le meurtrier d''un vieillard ! Elle est dans une angoisse inexprimable; la douleur la rend folle.
Cyprien se cache toujours le visage pour ne point voir Augusta; il lui défend d'approcher, avec un geste d'indignation, et murmure d''une voix brisée ;
— Oh ! quelle ingratitude ! Elle, que j'aimais tant! elle, ma seule consolation, mon seul bonheur dans ce monde ! elle qui m''a coûté un lâche assassinat!... Ah ! malheu-
reuse, tu m^as trahi!... Va, nous sommes deux infâmes !... nous étions faits Tun pour l'autre! Le vieillard sera vengé... je vais mourir! mais j'aurai aussi ma vengeance!... Toi qui voulais me déshonorer, je te lègue la honte et Topprobre!... tu seras la veuve d''un assassin, mort sur Téchafaud!...
Augusta se jette en larmes à ses genoux.
— IMalheureux, calmc-toi !... dit-elle en sanglotant. Ne parle pas ainsi... Quelle imprudence! voilà ce que tu disais tout à riieurc devant des étrangers! mais ils ont bien compris que tu n'avais pas alors ta raison. Ils n''attachaient pas d'importance à tes paroles...
Et la pauvre femme disait tout cela pour se tranquilHser elle-même bien plus encore que Cyprien; car une étrange inquiétude la dévorait sourdement : si les aveux terribles, échappés à Cyprien, avaient passé de bouche en bouche! s'^ils étaient parvenus à la connaissance des magistrats!.. Maisqu''importe ! il n'existe plus de'preuvc matérielle : le portefeuille est anéanti.