‹ La rente viagèreChapitre 2 sur 2 · H£>RI · texte numérisé non relu

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Je soupirai, plein d''une vague tristesse, en songeant au motif qui ne me faisait plus une loi du silence : le manuscrit fatal allait donc s''ouvrir, parce qu''une tombe venait

22 lA RENTE VIAGÈIIE.

(le se fermer! Je rouvris, je le relus à l'instant d'un bout à l'autre, et, maigre les conseils de mon ami ([ui m''en£5ageaità jeter les mensonges du drame dans la réalité , je donne au public cette histoire simple et sans la moindre préoccupation littéraire , comme je Pai rédigée, en deux ou trois jours, au courant de la plume, et sous Pimpression toute vive du récit qu'on venait de m'en faire.

Il me semble que parfois la vérité est beaucoup plus dramatique que tout ce que pourrait enfanter Timagination, et que les choses dans la vie réelle se combinent souvent d''une si étrange manière, qu''on est obligé d''avouer que le hasard arrange quelquefois un drame aussi bien qu^Alexandrc Dumas. J'ai cru seulement devoir coudre à cette chronique bourgeoise quelques nouveaux chapitres d''explications nécessaires, que le narrateur m'a données depuis, et qui sont comme le mot de Ténigme, comme le fil du labyrinthe.

On comprendra que cette histoire n''a pas été racontée de suite et sans interruption. Ce récit dura plusieurs jours.

— Je ne sais pas, me dit Henri, en commençant riiistoire de Cvpi ien , si tu as connu M. de Rochepont, le père de notre ami?

— C^était, luidis-je, un de nos peintres les plus distingués; mais voilà tout ce que je sais de lui; je ne l'ai jamais rencontré nulle part dans le monde.

— Quant à moi, je le connaissais beaucoup : cV^lait un excellent homme, d'un caractère aussi élevé que son talent. En général les artistes, qui dénigrent tout, estiment (orties tableaux historiques de M. de Roehepont. Je ne crois pas quVn ait jamais retracé avec plus de chaleur et d'enthousiasme toutes les grandes batailles de Tempire, qui nous font palpiter, nous autres jeunes gens; mais comme je ne suis pas très Cm connaisseur en peinture , je m'abstiendrai de te faire un élcce raisonné des ouvrages de M, de Roehepont.

Tu ne dois pas ignorer qu'il avait gagné des sommes considérables: on le crovait surtout fort riche, beaucoup plus riche qu*'il n''était réellement ; et, pendant plusieurs années, il mena dans Paris un train de prince. Citaient continuellement chez M.

de Roehepont des fêtes superbes, des bals resplendissans, des concerts, où tout ce qu'il y a d'illustre à Paris, dans les arts comme dans la noblesse, venait tourbillon-

ncr aux feux des lustres et des bougies. M. de Rochepont élait vicomte, officier de la Légion-d''Honneur et décoré d'une foule d''ordres étrangers auxquels il avait la faiblesse de tenir singulièrement. L'*orgueil des litres lui tournait par moment la tête , et Ton aurait dit en vérité qu'ail voulait se faire pardonner son nom d''artiste et de grand peintre, à force d''argent, de luxe et d'^élégance. Néanmoins, malgré cette petite vanité, estait bien le meilleur et le plus généreux des hommes,- trop généreux même, car on abusait très souvent de son humeur libérale , et des gens sans délicatesse lui soutiraient le plus facilement du monde de grosses sommes qu'on oubliait toujours de lui rendre, et qu'il ne demandait jamais. Par malheur il voulait à toute force éblouir et jeter de la poudre aux yeux, comme on dit; il voulait passer pour riche, et le peu qu'il avait mis de cote depuis (quinze ou vingt ans, ne pou-

vaitpas lui pcrnicttic encore de se reposer aprrs une vie si laborieuse.

Cependant il avait peine à se défendre d'une certaine inquiétude: Tavenirlui faisait peur. Bien qu^il n'eut guère plus de quarante ans , il voulait renoncer au travail, et ne touchait plus au pinceau qu'avec ennui, fatigue et dégoût. Arrivé depuis longtemps à Tapogée de sa gloire, elle ne pouvait désormais que décroître, et son talent, quoique toujours vigoureux et jeune, nedevaitplus grandir. M. de Rochepont comprenait bien cette nécessité fatale, et, ne voyant aucun moyen de s'y soustraire, il tachait de s'étourdir dans le bruit et l'agitation des fêtes. Heureusement ses dettes nY^taient pas encore considérables; mais il prévoyait avec anxiété que son revenu modique, ses pensions et le produit de son travail, ne seraient bientôt plus suffisans, et qu''alors il faudrait changer de vie et se condamner à la retiaile.

11 se creusait donc continuellement la tête pour imaginer quelque spéculation , cpielque bonne entreprise, qui vînt le remettre à flot ; il s'avouait bien parfois cp^^il ferait sagement de vendre chevaux et voitures , de réduire le nombre de ses domestiques, et de mener un train plus modeste; mais la voix de l'orgueil et du respect humain parlait toujours plus haut que la raison dans son cœur, et lui disait que faire une pareille chose , c'était rompre avec le monde, afficher sa misère, et s'ôter par conséquent tous les moyens de la réparer. Certes, pensait-il, je n'hésiterais pas si j'étais seuil., mais je suis père, je n'ai pas le droit de ruiner mon fils.

Ce fds, tu Tas connu, c'^est notre ami Cyprien. Son père Faimait avec idolâtrie. Cest pour ce fils qu'ail tenait à la fortune , aux honneurs : il voulait que Cyprien eût un jour une haute position dans le monde, un rang distingué, une grande foitunc ; et tout cela, Cyprien ne pouvait Tacquérir par

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lui-même, car il avait en horreur le travail. Je suis sûr que dans tous les collèges de Paris, il n'y avait pas un écolier qui détestât plus cordialement Tite-Live et Cicéron; mais il faut avouer que ce notait pas uniquement sa faute. Que pouvait-il faire, ce pauvre enfant, dans Thorrible pension de Tabbé ]Murlou?Tu ne Tas pas connue, toi, dans son bon temps, cette effroyable maison de la rue des Postes ! L''abbé Murlou gênait si peu la liberté individuelle de ses ouailles, qu'elles pouvaient s''absenter trois ou quatre jours de suite le plus facilement du monde, sans que le mauvais pasteur remarquât même leur disparition. On peut dire, sans trop exagérer, que cette caverne était un enfer dont Cyprien était le satan ; en vérité, dans cette alfreuse bicoque, l'abbé Kollin lui-même aurait pris la vieille Rome en dégoût. Quelles orgies, bon Dieu ! quel tumulte nocturne! Tu n'^as pas vu,, toi, mais on t'^a raconté souvent dc([uclle manière on traitait les maîtres d étude assez hardis

pour déplaire à Cyprien ; la nuit, au plus fort de leur sommeil, les malheureux, arraches tout à coup de leurs draps tout chauds, se relevaient nus et grelottans sur les carreaux glacés du dortoir avec trois ou quatre matelas, quelquefois plus, sur les épaules; ou bien ils trouvaient dans leur lit une foule d'ingrédiens insupportables, tels que miettes de pain dur, crins de brosse, grenouilles etsangsues, que Cyprien et ses complices allaient pêcher dans les mares de la Glacière, au lieu d''aller en classe au collège Louis-le-Grand; car, à peine la bande écolière, rassemblée au coup de cloche, avait-elle mis le pied dans la rue, qu'elle s'^évanouissait comme par magie en moins de quelques minutes, et chacun s''enfuyait dVin pas rapide où ses goûts rappelaient. L'un courait sur les quais vendre aux bou(|ui 'Istes ses livrer d'étude, et transformait immédiatement son dictionnaire giec en cochons d'Inde bigarrés , qu'il nourrissait dans le fond de son pu-

pitre, entre Homère et Virgile. L''aiitre, avide (rémotions lugubres, allait contempler ce hitlcux spectacle que la morgue étale à chaque heure du jour aux yeux de la foule, ou bien, si la justice humaine faisait tomber une tète en place de Grève, si Tinfàme pilori se dressait devant le Palais-de-Justice, ils accouraient tout haletans pour jouir de ce drame horrible.

Quanta Cvprien, il avait des goûts infiniment plus distingués; il disait que toutes ces choses lui soulevaient le cœur, et n''étaient bonnes que pour les cuistres, pour Gaétan : car ce Gaétan était sa bête noire. Et lui, Cyprien, le cigarre à la bouche, le chapeau sur l'oreille, le pantalon tendu, la taille fine et pincée, il s''en allait galopper au bois de Boulogne sur un coursier de manège; ou bien il se faisait conduire en cabriolet de remise à ([uelque tir de pistolet, et du matin au soir il brisait des poupées. En hiver, dès la première gelée, son jdus grand plaisir était de voltiger avec ses

patins sur la glace du canal de l'Ourcq, au risque de se noyer mille fois.

IMaisCyprien avait des passions beaucoup plus impétueuses encore; il voulait déjà mordre au fruit défendu : il pénétrait dans les coulisses de théâtre, et plus d''une Marion Delorme avait trouvé piquant de faire Téducation de ce beau jeune homme imberbe , qui avait quelque chose de chevaleresque. II faut dire aussi, pour la justification de ces dames, que la bourse de C)prien n'était pas mal garnie : son père, qui était pour lui d'aune faiblesse étrange, ne savait rien lui refuser, et le gaillard avait toujours quel([ucs pièces d'or dans sa poche. JMaintes fois iM. Galvisart, un homme grave, un conseiller d''État, avait supplié iNI. de Rochcpont, son ami intime, de ne nas laisser ainsi la bride sur le cou a ce jeune homme, dont le sang déjà trop vif et les passions trop ardentes n'avaient pas besoin de stimulant; il conseillait surtout de garnir un pou moins la bourse de

Cyprien. M. de Rochepont comprenait bien sa faiblesse imprudente; il promeltait continuellement d'être plus ferme et plus sévère; mais un mot de Cyprien, un regard triste et suppliant, faisaient évanouir tous ces beaux projets de résistance.

Les affaires de M. de Rochepont commençaient alors à s''embarrasser, et tous ceux qui venaient à ses fêtes brillantes étaient ])ien loin de soupçonner que tant de luxe couvrît tant d'^indigence. Cyprien allait terminer sa rliétori(iue ; mais certes, malgré tous ses moyens, bien qu'ail fut spirituel comme un diable et plein d''imagination, il aurait eu grand'peine à concourir en version latine avec un bon écolier de sixième.

C'est, je crois, à cette époque, que les folles algarades de Cyprien et de ses acolytes scandalisèrent tellement TUniversité, que le ministre de l'instruction publique écrivit à Tabbé Murlou, que si dans trois mois, à la fin de Tannée scolaire, ce chef d'institution ifavait i)as trouvé un rempla-

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çant, son diplôme lui serait impitoyablement retire. L^ibbé IMurlou, tremblant de se voir enlever son troupeau, s'empressa de le vendre; mais le nouveau pasteur ne devait prendre la conduite du bercail qu'^après les vacances, à la rentrée des classes. Alors, comme tu dois t*'en souvenir, nous voulûmes mettre à profit nos derniers beaux jours; Cyprien voulut jouir de son reste, et du matin au soir, du soir au matin, ce fut une or£;ie incessante, vraiment babvlonienne. Les nuitssurtout auraient fait honneur à Sardanapale ; le vin, la bière et le cidre ruisselaient dans les dortoirs ; les flammes bleues du punch nous éclairaient en i^uise de flr.mbcaux ; cY'tait merveille de voir toutes ces énormes tranches de patéset de jambons qu'on dévorait avec une facilité incroyable. Souvent les saturnales continuaient juscp^aux lueurs de Paurore; puis, (juand la cloche sonnait pour nous réveiller, chacun rentrait dans son lit et s'endormait brisé de fatigue; les maîtres

5'j LA RENIE VIAGJLRE.

d'étiulc ronflaient aussi haut (jue les élèves, et la cloclic inutile appelait... coninic la voix dans le désert.

Tu sais que nous les formions bien vite, tu sais comme ils marchaient au pas, les nouveaux pédagogues qui voulaient faiie les despotes : dans les classes , dans les dortoirs, un effroyable vacarme étoufiait leur voix impérieuse qui ne faisait guère plus dY^lTet que celle d^in pilote au milieu d''une tempête des Antilles; et le Cerbère, las d^ihoyer vainement, prenait le parti de se taire et de mordie au gâteau comme les autres. Il réclamait donc sa j)art de cidre et de jambon, se bourrait de paie, et, Festomac plein comme un boa qui digère, il mui murait en soupirant : « faii)Iesse humaine', pauvre nature! cpi'est - ce que riiomme ! qidd homo ? »

J ou tes ces orgies gastronomi([ues, Cyprien les payait da ses deniers; il ressemblait à ces patriciens de la vieille Rome qui faisaient au peuple de larges distributions de

comcsliblcs; il voulait que tout le monde participât à sa ])oiine chère, et, dans son humeur hosj)italière et prodigue, il admettait petits et grands au festin. Aussi personne ne se faisait prier et l'on criait en buvant avec enthousiasme : vive la charte ! vive Napoléon! vive Cypiien !

Tu n'as pas oublié comme on l'aimait ce gaiTon-là! c'était vraiment de l'adoration. IMais Gaétan Chaulieu l'avait en horreur. Ce Gaétan étaitbien la créature la i)luscuiieuse (|u*'on puisse imaginer; il grinçait des dcîUs chaque fois qu'ion faisait l'Y'loge deCyprien, et sa figure sombre prenait alors une teinte verdâtre qui lui donnait une grande ressemblance avec le monstre de la Porte- Saint-^Iartin ; il détestait Cyprien, parce que Cyprien était fort, spirituel, aimable, uiais surtout parce qu'ail avait de beaux habits et de l'argent dans sa bourse. Lui, Gaétan, ne portait que la vieille défroque de son oncle, abominable harpagon plus que millionnaire, qui lui donnait dix sous par

mois pour SCS menus plaisirs. J'entre dans lous ces détails, qui le paraîtront peut-être un peu minutieux; n^ais ils sont nécessaires pour te faire comprendre la haine sourde et profonde que ce Gaétan nourrissait déjà contre Cyprien, et qui parla suite ne fit que s'acci oître ets''envenimer. Toute cette haine implacable était née seulement de Tenvie.

Cyprien , malgré son antipathie pour Gaétan , avait prêté maintes fois quelques petites sommes à Chaulieu qi;i, se trouvant dans l'impossibilité de les rendre, dévorait douloureusement sa rage et son humilialion. Le hlche 1 il tâchait de nuire à Cyprien par tous les moyens possibles : il le calomniait sournoisement et cherchait à faire croire, par des insinuations vagues et perfides, que Cyprien dérobait de l'argent à son père.

Un jour même , Timprudent parla si haut que Cyprien Tentendit, et ce jour-là fut néfaste pour Gat'tan ; car il reçut dans l'œil un si vigoureux coup de poing, qu'il dut

voir un superbe feu d''arlillce, et faillit rester borgne.

Ce pugilat fut suivi, quel([ue temps après, d'un duel beaucoup plus sérieux, qui pouvait avoir des conséquences fâcheuses : un niatiu, quand tout le monde reposait encore, les deux ennemis pénétrèrent dans la salle d''armes avec leurs témoins; ils déboutonnèrent chacun un fleuret, et, s''élançant l'un contre Tautre, ils se portèrent de si terribles bottes, que le combat ne fut pas long. Cyprien reçut une légère piqûre au visage; mais presque au même instant, son adversaire, frappé à la poitrine, tomba sans connaissance. Tu sais le bruit que fit cette malheureuse alTaire; et cependant, personne au monde ne soupçonna que le duel était sérieux, et Ton pensa tout natiir rellement que cette blessure était le résultat d'une im|)rudcnce.

Enfin le temps des vacances arriva; Cyprien quitta la pension pour n''y plus rentrer, et Gaétan Chaulieu revint l'an-

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lice suivante pour faire sa pliilosoi>lne. Cvpricn ne fut guère plus libre qu'ail ne l'était chez l'^abbé Murlou ; mais il put fréquenter les jeunes gens à la mode, il courut le beau monde, les cercles brillans, et ne tarda pas à comprendre que, malgré toute la mauvaise humeur des philosophes, la vie est une chose délicieuse à Paris, quand on est jeune, beau, riche, et d'une santé de fer. En moins de cinq ou six mois , il pouvait rivaliser avec les plus fashionables et les plus élégans; il avait deux chevaux anglais magnifiques , un tilbury léger comme le vent, et, chaque soir, il venait faire une apparition au balcon des BouITes ou de l'Opéra. On croira , sans peine , qu^in aussi charmant garçon devait avoir des succès prodigieux parmi tout ce monde de beautés faciles et légères, qui vivent dans un touibillon de plaisirs et de libertinage. Enfin ses dépenses devinrent si folles, ses mœurs si déréglées , que M. de Rochepont, malgré toute sa tcndiesse aveu-

glo et sa faiblesse , ne put sV^mpccher de lui faire quelques reproches; mais par un sentiment de vanité inexplicable, il sei^arda bien d\avouer à son fils qu'ils n'étaient pas riches, eiqu^ine pareille vie de désordre n'était pas en rapport avec leur fortune. Comme Cyprien aimait beaucoup son père, il lui promit de se réformer; mais quelques jours après, le jeune fou avait oublié sa promesse, et se replongeait plus avant dans la débauche et la dissipation.

Cependant M. deRochepont, sérieusement inquiet de son avenir, dcFavenirde son fds, allait se voir obligé de contracter des dettes pour continuer son train de vie dispendieuse. Un jour, dans un épanchement (Famitié, il avait découvert l'embarras de sa position ta INI. Calvisait, qui, justement eflVayé des mauvaises afl'aires de son ami, l'engageait à se rolirer quel([ue temps en province, afin de couper court à toutes ces habitudes de luxe, de somptuosités qui le ruinaient, M. de Ilochepont se

4â LA RENTE VIAGÈRE.

laissa ébranler, cL promit de faire ce qu'un ami véritable lui conseillait. ]M. de Rocbcpont connaissait, pour son malbeur, une espèce d'af;ent d'afTaires, nommé Sourville. Ce personnatçe faisait tous les métiers: tourà-tour journaliste , avocat, spéculateur, il avait fini par louer, rue Caumartin , un obscur entre-sol qu'il décorait pompeusement du nom de bureau, bien que cette ténébreuse officine ne contint pour tout mobilier que trois cbaises de crin, une vieille table en acajou couverte de papiers et de cartons, avec une bibliotbèquedont les vitres, voilées d'un tafl'etas vert, cacbaientle vide et Tinutilité.

Ce M. Sourville, le premier aigrefin de son espèce, avait des rapports fréquens avec iM. Cbaulieu, vieil avare pulmoni(jue, qui depuis cin(piante ans entassait liards sur liards, et s'engraissait d^isures et d''escroqueries. Quand je dis qu'il s'engraissait, je veux parler de son coffre-fort ; car pour lui, le vieux ladre ! il était sec et transparent

coiniue un squelette, et, lorsqu'il marchait, ses membres desséchés craquaient comme les os d'un pendu secoué par le vent. Néanmoins, malgré cette apparence chétive et déplorable, M. Chaulieu ne voulait pas mourir etse moquait de la médecine comme des médecins. Mais il était si faible et si chancelant ([u'ii ne pouvait plus courir après les afl'aires ; et l'activité dévorante de sa tête, son insatiable amour du lucre, le consumaient sourdement, et ne pouvaient s''assouvir. C'est M. Sourville que le vieillard souflVeteux envoyait en campagne, comme le renard qui chasse pour le lion malade. Un jour M. de Rochepont, en proie aux idées les plus tristes, venait de se déterminer à quitter Paris. La porte de son cabinet s''ouvre , on annonce JM. Sourville.

M. de Rochepont est très-étonné de cette visite : il avait rencontré bien souvent M. Sourville dans le monde , mais cVtait la première fuis ([ue l'agent d'affaires venait le voir.

-^i LA RENTE VIAGÈRE.

— IMillc ])ar(lons , monsieur, dit Soiirvillc avec la plus douce inflexion de voix qu'ail put trouver; je vous dérange peut-être, mais je viens pour une chose delà dernière importance et qui ne souffre aucun retard.

— Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, je vous écoute, dit M. de Rochepont en lui montrant un fauteuil. Que puisje pour votre service?

— Oh! monsieur, c''est uniquement dans voire intérêt que j\ni Thonneur de me présenter à vous. Je sais que, mal.^ré Tadmirablc talent ([ui vous distingue, vous ne dédaignez pas de faire de temps à autre quelques légères spéculations commerciales, et je viens vous soumettre une proposition qui doit vous paraître aussi agréable qu'avantageuse.

INl.Sourvillc n'était pas arrivé dans un bon moment; le peintre, sérieusement préoccupé, n**était guère en train de parler d'affaires et de se jeter dans les griffes d'un oiseau de proie comme Sou r vil le.

— Monsieur , je VOUS suis très oblige, dit M. de Rocliepont; mais je ne pourrai profiter de votre ofTie : je vais (juitter Paris pour ([uelque temps, j'ai besoin de repos, et je veux avoir Tesprit entièrement libre.

— Oii ! monsieur, répliqua Sourville d'un ton câlin , mais je vous assure que raiïiiire en question est une bague au doigt; elle ne vous donnera pas la moindre peine! Je me charge de tout, et notez bien que vous n''avez pas la plus petite chance à courir, C'est huit cents pour cent que vous gagnez d''un coup de filet.

— La perspective est sans doute fort belle, monsieur, et je vous remercie infiniment d''avoir bien voulu songer à moi en pareille circonstance; mais je vous lepète ([u'il n^est impossible en ce moment de faire la moindre entreprise : j'ai la tète brisée, je suis exténué de travail. Je vous en prie, monsieur, veuillez m''excu3er, veuillezagréer tous mes remercîmens, et reporter sur un autre la faveurinsignc doiitvous

aviez la bonlé de vouloir me faire jouir. ]\r. Sourville était loin de perdre courage; il n'avait pas encore lâché le grand mot.

— Mais en vérité, monsieur, reprit il , vous serez désolé plus tard d''avoir laissé échapper une de ces occasions de fortune qu\in ne rencontre pas en cinquante ans. Je sais que vous êtes riche , que vous ne tenez guère à l'argent; mais quand on peut décupler ses capitaux sans avoir pour ainsi dire la peine de remuer le doigt, on serait bien étrange, ce me semble, d''aft'ectcr un mépris [)our les richesses qui n'est pas dans nosn^œursetqui jure avec l'esprit du temps. Je présume très fort, monsieur, qu'une somme de vingt ou trente mille francs, beaucoup moins, peut-être, n"'entamerait guère votre patiimoine... Vous êtes trop audessus d'une pareille misère...

M. de Kochepont fil un signe de tète affirmât if.

— Encore une fois, monsieur, répondit-il, ce n'est pas la perle d''argcnt (pic

je redoute, mais l'ennui, mais le tracas.

— Oh! mon cher monsieur, c'^est vous faire un monstre de la moindre bagatelle... Mais je vais tout vous dire, car cniin il vous serait impossible d''imaginer quelque chose d^aussi prodigieux: c'*est le pactole! Seulement , je crois pouvoir compter sur votre discrétion , et dans le cas où, par le plus grand hasard du monde, une pareille affaire ne vous sourirait point, j*espcrc que vous ne la divulguerez pas et que les choses resteront toujours entre nous deux.

— Gardez votre secret, monsieur, répli(iua le peintre assez dédaigneusement; je ne vous le demande point.

— Certainement, monsieur; mais j*ai li'op de confiance en vous pour ne pas ctic parfiiitement tran(iuille. Vous connaissez, je présume, M. Cliaulien, le millionnaire?..

— Je ne le connais pas , monsieur, mais j'ai plusieurs fois cntenihi parler de lui. C'est un homme cxceiisivcmcnt riche?...

— Oh! c'est unCicsiisî rcparlit Soiirville avec un mystéiicux sourire.

— Mais l'oriiiinc de cette fortune n''est pas très honorable, à ce qu''on prétend?., il parait ([ue cet homme s'est enrichi dans la révolution d'une manière (ju'on ne peut avouer. Entre nous soit dit, c''est un usurier dans toute la force du terme.

]M. Sourvillc fit la giimace.

— Oh î oh ! réplitjua-t-il avec un souiire contraint, rex[>ression est peut-être un i)eu forte, un peu exagérée. Cest vrai, il a réussi en quelques opérations de banque; il a fait long-temps l'escompte des effets de commerce... Cependant, je ne piétends pas

faire son éloge, au contraire c'est un

vieillard très âpre au gain, très avare, ([ui n'^aque le souffle et qui s'*imaginequ*'il vivra huitcents ans comme iNIathusalem.Croiriezvous, par exenq)îc, que le vieux fesse-mathieu, bien (ju'il soit riche comme unllothschild, a toujours peui* de mourir de faim.

— Il le mériterait ! dit AI. dellochepont.

Mais enfin pourquoi me parlez-vous de cet homme ? Qu'ai-je à faire avec lui ?

— Oli ! plus que vous ne pensez, s écria Sourville qui ne répondait que par exclamations : imaginez-vous que le vieux renard veut placer tous ses immeubles en viager! il n''a pas d'enfant! il n'a qu'un neveu qu'il n'aime guère; et, comme il a vraiment la ferme persuasion qu''il ne mourra pas, ce pauvre asthmatique vous abandonnerait ses trois maisons de la rue de la Ferme pour une rente viagère de trente ou quarante mille francs, payable de trois mois en trois mois.

M. de Rochcpont tressaillit.

— Et ces trois maisons, interrompit-il, combien valent-elles ?

— Oh ! trois ou quatre cent nâlle francs chacune. Vous comprenez que c'est une affaire d''or ! M. Chaulieu est dans un état pitoyable : il iic bouge plus de son lit; il ne peut dire trois ou (juatre paroles de suite sans tousser à perdre connaissance. Au sur-

tiO LA RENTE VIAGÈRE.

plus, VOUS pouvez consulter les médecins; il est impossible que cet homme-là traîne plus de quatre mois encore. Vous auriez donc, pour une somme de dix mille francs nnc fois payée, trois immeubles valant plus d\in million.

— Un million! murmura le peintre; est-il possible? Et vous pensez, monsieur, qu'avant quelques années, cette rente pourrait s'éteindre?...

— Quelques années! repartit Sourville avec un étrange sourire, dites donc quelques mois. Tout ce que je demande, entre nous soit dit, c'est que le brave homme puisse aller seulement plus de vingt jours... car vous savez très bien que le contrat de rente viagère est nul, quand la rente a été constituée sur la tète d'une personne, atteinte de la maladie dont elle est morte, dans les vingt jours de la date du contrat (art. 1075 du Code civil). Mais, vous pouvez me croire, le moribond passera le terme fatal ; j'ai consulté les gens de l'art;

et Ton m'en répond deux mois encore.

Celte conversation avait quelque chose de si odieux, que Tàme honnête et probe de M. de Rochcpont en fut profondément révoltée.

— Mais c''est horrible, monsieur, ce que vous me proposez-là! dit M. de Rochepont d'une voix émue, une pareille affaire est inacceptable. Comment, moi, je contracterais un semblable arrangement avec cet homme, dans la conviction intime qu'il va mourir, et qu''ainsi je ne cours pas le moindre risque!... Non, monsieur, je ne ferai point cela : c''est jouer à coup sur, ce n'est point loyal!

— llien irest plus légal, répondit le courtier en haussant les épaules, et franchement je ne conçois pas vos scrupules. Le contrat que je vous piopose est essentiellement aléatoire, et la chance de perte ou de gain existe pour chacune des parties, d''après un événement incertain ; car enfin, à la rigueur, les médecins se trompent comme

32 LA RENTE VIAOÎHE.

les autres: il se pourrait, ce qui (railleurs n'est guère probable, que le vieux ne fût pas si près de la fosse que nous le croyons! on ne sait, comme dit le proverbe, ni qui vit, ni qui meurt. Ainsi donc, je vous le répète, il ne serait pas impossible par un concours extraordinaire de circonstances, que le vieux retirât en arrérages une valeur supérieure à celle des immeubles dont il vous abandonnerait seulement la nue-propriété.

Et ce qui doit, je pense, vous mettre la conscience en repos, c''est que Tidée première ne vient pas de vous, mais du bonhomme, qui fei a certainement affaire avec quck^ue autre si vous refusez.

Sourville se tutiiuelciue tcn)ps pour voir rcffet de son discours. M. de R')chepont gardait pareillement le silence et semblait livré à de profondes réfle\ions. On aurait pu voir, au mouvement de sa pbysiononiie inquiète, qu^iiie lutte sourde se livrait dans sonâme, et (jue deux sentimens contraires le remplissaient de trouble et d'agi-

LA RENTE VIAGERE. O.l

talion. Certes, l'olTie était séduisante! il pouvaitd''un coup de baguette se construire une immense fortune, et, pour ce magnifique avenir, il ne risquait rien qu'une faible somme qu''il dépensait en moins d'une année. Mais ce genre de spéculation, qu''il avait toujours blâmé , lui semblait souverainement odieux; il avait toujours dit jusqu''alors qu''il se garderait bien de contracter jamais cet abominable marché, ce pacte immoral qui nous fait désirer, malgré nous, la mort d''un autre, et nous rend homicides par la pensée. Et puis Tima^e de M. Chaulieu lui revenait tout à coup à la mémoire : il se rappelait ce cadavre ambulant, cette ruinehumaine, qu'ail avait autrefois vue pâle et grelottant sous les ravons d'^un chaud soleil d'avril, dans le jardin du Luxembourg.

Mais alors une tentation presque invincible le prenait au cœur : il songeait à l'impossibilité d''acquérir assez de fortune pour se dispenser du travail, et donner à son fils

^ LA RENTE VIAGtRE.

une position avantai:;ciisc dans le monde. Lui dont les affaires étaient si peu florissantes, lui qui serait bientôt peut-être dans un état de i^cne déplorable, aurait-il donc la folie de repousser la fortune qui lui tendait les bras? D'ailleurs, devait-il être arrêté par des scrupules que tout le monde à sa place traiterait d''enfantillages? N'était-ce point une susceptibilité ridicule et prétentieuse, une délicatesse vraiment puérile?

Voilà toutes les réflexions que faisait le peintre, et mille autres encore, qui le plongeaient dans une étrange anxiété.

Enfin Sourville, présumant que M. de Rochepont avait pesé tout à loisir le pour et le contre, luidemanda, d''un ton mielleux et persuasif, s'^il avait réfléchi mûrementavant de prendre une résolution définitive.

Tout ce qu'il y avait d''honnê(e et de généreux dans le cœur de ]\I. de Rochepont remporta sur régoïsmeet les passions mauvaises que nous avons tous, à plus ou moins forte dose, dans (juchiue repli de IVunc.

— Monsieur, dit-il d'un ton grave, j'ai réfléchi : je vous suis très reconnaissant, mais décidément je n'accepte pas. Vous me trouverez peut-cire fort singulier ce genre

d'*opérations n^a toujours répugné beaucoup. J''aurais pu déjà profiter d*'occasions semblables, moins belles sans doute, moins attrayantes, mais cependant fort avantageuses; je n^ii pas voulu, et je ne puis faire maintenant ce qui ne me semblait pas convenable autrefois.

— Cest bien, monsieur, ditSourville en se levant d''un air assez contrarié, n'en parlons plus; vous êtes parfaitement libre.

Quant à moi je regrette de n''avoir pas les fonds nécessaires, mais je trouverai sans peine ([uel([u''un ([ui les aura.

En parlant ainsi, il salua le peintre et sortit du salon.

INI. de Rocbcpont était fier de son désintéressement, mais il ne tarda pas à sVn repentir : il ap[)rit le soir même (juc son fils avait perdu tiente mille francs au jeu.

Le désespoir s'^empara du pauvre père; il n'hésita plus; il écrivit sur-le-champ à Sourville que sa détermination était prise et qu"il acceptait volontiers; il offrait eu même temps à l'homme d''affaires un bénéfice énorme dans Topération.

Le lendemain de très bonne heure, M. Sourville était chez le peintre.

Pendant que M. de Rochepont s''cntretenait avec Sourville, on sonna à la porte d'entrée, c'était M. Calvisart. Celui-ci parut très étonné de voir l'agent d''a(raires dans le cabinet de M, de Rochepont; il crut remarquer un certain embarras dans les traits de son ami, et, voyant que sa présence semblait le gcner, il parla de choses indif-

o8 LA RENTS VIAGÈRE.

fcrentes , cl ne demeura que peu crinstans. Mais il revint dans la journée, et, craignant que M. (le liocliepont, (jui n'entendait rien aux afl'aires, ne s^enibarquat dans une mauvaise spéculation grâce aux roueries de Sourville, il 1 interrogea d''une manière amicale et pleine d'un intérêt triste et inquiet. Le peintre, visiblement embarrassé, répondait toujours d'une façon évasive, et paraissait vouloir éluder les questions.

M, Calvisart, ne pouvant rien tirer de son ami, se contentait de lui dire en soupirant:

— îMon pauvre de Rochepont, tu sais parfaitement (pie Dieu t''a mis au monde pour être dupe; tu as la manie de vouloir faire des spéculations, et c'est merveille de voir comme on t^Ulrape ! Je ne suis pas curieux , je ne le demande donc pas ton secret; mais tout ce que je te demande, c'est de la prudence, c'est de ne rien faire qui puisse comprometlre ton avenir et celui de ton fils. Songe (luc Cyprien a grand besoin

LA BENTE VIAGÈRE. ^9

de fortune, et que si tu le i uines, il n''est pas capable de réparer le mal, car il est paresseux en diable, et ne travaille qu'à s'amuseï*.

M. de Rochepont serra silencieusement la main de son ami, ses traits parurent se rembrunir; quelques larmes roulèrent dans ses yeux, mais il ne fit aucune réponse. M. Calvisart, pour ne pas être indiscret, n'insista plus.

Le soir morne, l'équipage de M. de Rochepont s'arrêtait dans une rue sombre et étroite , devant une maison noire, dont la porte bâtarde, fermée par une grille de bois, donnait sur une espèce de couloir humide, où Ton ne voyait pas clair en plein midi.

M. de Rochepont, que Sourville dirigeait au milieu des ténèbres, gravit un escalier en bois plus raide qu'une échelle. Arrivé au troisième étage, ils s''arrètèient devant une petite porte au milieu de laquelle était prali(iué un judas à treillis de fer (pii s'ouvrait et se fermait en dedans. Sourville tira

69 LA RENTE VIACÈnE.

le cordon diinc sonnette qui rclenlit dans rintérieur de Tappartement avec un bruit de cloche fclée. Aussitôt les aboiemcns furieux d^m chien de basse-cour se firent entendre; mais personne ne venait encore, et, malgré 1rs nouveaux coups de sonnette, la porte demeurait inexorablement fermée. Sourville frappait du pied comme un homme qui s'impatiente.

— Marthe ! Marthe ! criait-il en tambourinant à coups de poing contre la grille du judas. Ouvrez-moi donc, c''est moi, M.

Sourville....

Les aboiemens du chien continuaient toujours ; toutes les portes voisines s'ouvraient à moitié, et des têtes étranges se montraient par rentreb«\illement. M. de Rochepont humilié d'attendre ainsi , les pieds sur un vieux paillasson, se repentait presque de s'être laissé conduire dans un pareil taudis, et pour beaucoup il n''aurait pas voulu qu''une personne de connaissance Pv rencontrât.

LA RENTE VIAGÈPE. 61

— Pourvu qu'ail ne soit pas arrivé quelque malheur! murmura Sourville, d'^un air inquiet; puis, il renouvela de plus belle ses coups de poing contre la porte et ses tirail- Icmens de sonnette.

Enfin, une voix aigre et criarde se fit entendre; puis un grincement de savates, qui balayaient le carreau.

— Marthe! Marthe! ouvrez donc ! continuait rhomme d''afTaires avec emportement.

— Patience! répondit la voix fausse et glapissante, on y va!

Puis, un bruit de ferraille résonna toutà-coup; la petite lucarne s''ouvrit, et la plus effroyable figure qu''on puisse imaginer s''encadra hideusement dans le trou de la porte.

— Eh bien ! allons donc, iNIarthe ! vous êtes insupportable; voilà deux heures (jue je sonne.

— Qui est-ce qui est là? dit la vieille aux yeux louches. Plus haut; ce nY^st pas ici.

— Comment! vous ne me reconnaissez pas, M. Soiirvillc, l'homme craiTaires de votre maître? 11 m''a donné rendez-vous ainsi (^rà monsieur.

— Oh ! c'est difTérenI, marmottala vieille, il fallait me dire ça tout de suite. C'est que, voyez- vous , il y a tant de mauvais sujets maintenant, tant de gicdins, qui s'introduisent dans les maisons! Dam ! c^est (ju'on sait qu''il y a gras chez notre maître, et le pauvre cher homme qui n'a pas la force d'une mouche, on lui ouraitbicn vite tordu le cou ! Et moi donc, je serais bien avancée quand on me donnerait le coup de pouce!

— Allons, Marthe, n\iycz pas peur! dit Sourville d'un ton câlin. Vous avez raison d''ètre prudente, mais vous pourriez venir plus vite (juand on sonne. Ouvrez-nous donc.

— Ah cà ! uiais, grommela-t-elle en clignant ses petits yeux verts, est-ce que vous êtes bien sûr de Monsieur? Vous savez que

LA RENTE VIAGERE. C3

mon respectable maître n'aime pas les

nouveaux visages.

— Quand je vous dis qu'il nous attend, répliqua Sourvilleen frappant du pied; c'est une chose convenue. Ouvrez, que diable î je suis sûr que le papa Chaulicu s'impatiente.

— Oh ! pour çà, le pauvre brave homme! dit la vieille en tirant les verrous, vous pouvez être tranquille, il n'attend personne (jue la mort, en bon chrétien.

Puis, ayant fait, tourner plusieurs traverses de fer qui barricadaient la porte, elle l'ouvrit tout doucement; mais si peu, si peu, qu'un chat dans la mue aurait eu grand^cine à passer.

— Allons ! entrez, dit-elle.

— Par oii? demanda Sourville.

Puis il [)oussa rudement la porte et faillit jeter Mailhc à la renverse. La vieille se mit d^ibord en fureur; mais, amadouée par les cajolciies de Sourville , elle finit par se calmer et lui dit (|ue iM. Chaulicu était si mal

Gi LA RENTE VIAGÈRE.

qu'il avait manqué de rendre l'âme deux ou trois fois depuis une heure. Cependant elle fut obligée de convenir qu'il attendait Sourville avec impatience; mais, comme elle voulait paraître fort attachée à son maître, elle pria Thomme d'affaiies de le ménager et de ne pas lui parler de choses qui pourraient lui faire de la peine.

— Ah! Messieurs, dit-elle en reniflant d'un air désolé, vous allez voir, ce n'est plus que Tombre d^une créature humaine, c'est un eccehomo, quoi !

Et murmurant une foule d^autres lamentations, elle introduisit Sourville et M. de Rochepont dans une chambre où les volets à demi fermés ne laissaient pénétrer qu'un faible jour qui permettait à peine de distinguer les objets. Cette chambre pourtant aurait semblé curieuse à uu peintre: c'était conmie un magasin de vieilleries, où des meubles de toutes les épocjuçs foi inaient le plus étrange contraste. L'imagination la plus grotesque ne pourrait pas se faire une idée

complète du fouillis étrange qui encombrait cette pièce Là, des piles de vieux tableaux entasses dans un coin; ici, de gros coquillages de toute forme, de toute couleur; des boîtes d'insectes et de papillons ; des oiseaux empaillés; cinq ou six perruques sur des flambeaux. Les murailles sont couvertes de vieilles gravures allacbées avec des épingles ; partout des baromètres, des tbermomètres, des briquets phosplioriques; une carte de géographie énorme cache tout un panneau, depuis le plafond jusqu'au tapis ; et l'on voit accrochés à droite et à gauche de vieux sabres, des pistolets rouilles, des espingoles.penduescommcdans une chambre de capitaine de vaisseau.

Mais Tobjet le plus étrange et le plus affreux de ce bouge , c''est Thote, c'est le maître ! Il est couché dans une chaise longue, enveloj)pé comme un enfant dans une espèce de maillot (jiii lui serre les deux jambes l'une contre Tautre; ses bras

fiG LA RENTE VIAGÈRE.

même sont cachés dans ce bizarre étui ; sa tête , couronnée (fun bonnet de coton à ru* bans bleus, offre l'aspect et l'immobilité d'aune tête de cire; son nez, démesurément long et pointu, est pincé pardes lunettes de corne qui semblent inamovibles; ses yeux creux sont fixes, ternes, presque morts; etses joues,aux pommettes saillantes, ont la pâleur marbrée d''un cadavre en décomposition.

L'Iiomme d'affaires salua M. Chaulieu très respectueusement, et lui demanda avec beaucoup d''intérêt comment il avait digéré sa demi-tasse de tilleul.

Le malade parut sensible à cette marque de bienveillance; il retira lentement sa main décharnée du maillot qui Tenveloppait, et fit signe à Sourville et à M. de Rochepont de prendre un siège.

— Allons, allons, un peu de courage! dit Sourville, la santé va revenir avec le beau temps. Parbleu! je vous trouve ce soir bien meilleure mine.

— Oui-dà! oui-dà! repartit le vieillard

LA AENTC VIAGÈRE. 07

crune voix qui avait Tair d^ln râle; vous trouvez?... moi, je ne trouve pas... Hum! hum!... je souffre !...

Il n''en dit pas davantage : un accès de toux violent le saisit, une toux sifflante et caverneuse qui le faisait bondir dans sa chaise. Sourville poussa un profond soupir de commisération, et tira de sa poche une boîte de jujubes (pi'il présenta au vieillard : celui-ci y plongea vivement ses griffes, et dévora presque toute la boîte avec une étrange avidité.

— Eh bien ! mon cher monsieur, dit Sourville avec une inflexion caressante, nous pouvons conclure les affaires ; voici M. de Rochepont que j'ai Phonneur devons amener, il est très probable que vous allez vous entendre. J''ai déjà fait part à monsieur de vos intentions, elles paraissent lui convenir, et, si vous le désirez, je vais rédiger le projet de contrat que je porterai tout à l'heure chez votre notaire ?

— Oui... oui... les temps sont durs!...

6B LA EENTE VIAGÈUE.

marmotta le malade en soupirant; on a bien de la peine à joindre les deux bouts... Ah! je suis bien à plaindre!... Dieu m'éprouve... j''ai là une maladie qui me ruine en médicamens. Ah! mon Dieu! mon Dieu!... continua-t-il avec des sanglots; c'est bien rude à mon âge... aliéner mes immeubles! me voir réduit à la mendicité !...

Et les accès de toux recommencèrent :

c'^élait un mélange de gémissemens sourds et de quintes affreuses, qui firent aboyer le chien dans Tantichambrc.

— Je n'ai plus rien... je suis pauvre comme Job! reprenait-il amèrement; je mourrai sur la paille... mes créanciers sont impitoyables. Ah! mon Dieu! mon Dieu!

quelle extrémité! vendre mes immeubles!...

M. dcRochcpont, qui était la bonté même, ne pouvait se défendre d*'un certain attendrissement; il trouvait cruel, en oiTct, que ce pauvre vieillard, sur le bord de la tombe, fût obligé de vendre tout ce qu'il possédait;

et, quand on en vint aux explications définitives, aux débats pécuniaires, M. de Rochepont, pour calmer un peu sa conscience tourmentée, s'engagea formellement à servir au vieillard une rente viagère de quarante mille francs, au lieu de trente-cinq seulement qu*'on exigeait de lui.

11 est inutile de rapporter ici toute la conversation de ces trois personnages; il faudrait accumuler les mots techniques, les articles du Code ; et moi, qui ai fait mon droit en amateur, je pourrais m'embrouil- 1er dans ce grimoire, et faire très mal parler M. Sourville. Tu sauras seulement que tous les points du contrat furent longtemps discutés, débattus; puis enfin, consentis d'un commun accord; et les deux parties signèrent le pacte qu''elles venaient de contracter. Ce pacte, comme tu verras par la suite, ne profita ni à Tun ni à l'autre : il fut bien fatal à tous deux.

Quelques mois se passèrent: JM. de Rochepont ne semblait plus en proie à tant

d'inquiétudes; les nuages de son front s^étaicntdissipcs;etloin d'interrompre le cours de ses fêtes, il donnait, au contraire, plus de bals et de grands dîners. M. Calvisart, voyant que son ami, au lieu de suivre le plan de réforme qu'il s'était tracé, se livrait à de plus folles dépenses, crut devoir lui faire encore quelques observations inspirées par une tendresse véritable et profonde; mais le peintre lui répondit en souriant de ne pas s''inquiéter;- et, sans donner aucun détail explicite, il lui faisait comprendre qu'il avait gagné beaucoup d''argent dans certaines opérations de bourse. M. Calvisart prit donc le parti de se taire et de ne plus sermonner.

Cependant Pennemi mortel de Cyprien, Gaétan Chaulieu, était sorti de pension. Ce jeune homme, d*'un tempérament de flamme, avait, comme Cyprien, une ardeur étrange pour le plaisir; mais il ne possédait ptts, comme lui, les moyensde la satisfaire.

De mauvaises lectures avaient perverti de

LA RENTE VIAGÈRE. 7l

bonne heure Timagination de Gaétan : tous les vices, toutes les passions brutales et honteuses germaient dans le fond de son ânnc ; et, depuis une année, il attendait avec une impatience fébrile le moment où, libre enfin, il pourrait se plonger dans le torrent des voluptés parisiennes. Gaétan avait la nature brûlante de Cyprien, mais il n'avait pas son bon cœur, sa noblesse d''àme et de sentimens. Ce jeune homme était marqué d'un sceau funeste et devait mal finir.

Mais une fois libre et bourgeois de Paris, comme c'était son ambition, il vit avec douleur qu'il n''avait fait que changer de misère et de joug, et qu'^à tout prendre, celui du collège valait mieux encore. Il détestait et craignait son oncle; le vieillard était sans pitié pour lui, et cependant, au fond du cœur, il aimait Gaétan, mais il Taimait à sa manière : p:ir exemple, il ne voulait pas qu'ion allumât du feu dans la chambre de Gaétan, par les froids les plus vifs; et quand je dis la chambre de Gaétan, je me

7t LA BENTL VIAGÈHE.

sers pcut-ctre d'une expression un peu ambi Lieuse, car celte chambre nYlait qu'un bouge immonde sous les toits, un grenier en forme de tente, où bien souvent la pluie et la bise pénétraient par les fentes du plafond; la fenêtre ne fermait pas; les vitres, pres([ue toutes cassées, étaient soigneusement recollées avec des bandes de papier gris; il n''y avait pour tout mobilier, dans ce réduit, qu'un lit de sangle avec une paillasse aplatie par un long usage; une mauvaise table boiteuse en sapin; deux chaises de paille toutes déchiquetées, et une vieille barraque, noircie d"'encre, qui servait à la fois de bibliothèque et de commode. D''ail- Icurs, la garde-robe de Gaétan ne faisait point grand embarras : trois chemises tout en loques, des bas à jour (et cela sans jeu de mots); trois foulards des Indes, presque blancs à force de lessive; quant aux habits, c''est - à - dire, quant à Thabit, le pluriel ne conviendrait pas, il avait encore une CCI taine apparence, mais d'un peu loin, et

lorsque le soleil ne projetait pas une trop vive clarté sur les coutures; car on aurait pu voir parfois dans les fils quelques solutions de continuité, et le passage accusateur de Tencre, qui tous les matins redonnait un peu de lustre et de ton aux coutures blanchies.

Eh bien! tous ces douloureux sup[)lices d*'amour-propre n'étaient pas les seuls qui torturaient ce jeune homme .'jamais encore il n'avait eu plus de quarante sous dans sa poche; et dans mainte occasion, il avait déjà pu voir qu'une bourse mal garnie avance peu les alfaires; maintes fois, il avait rencontré dans les promenades publiques, et sous les marronniers des Tuilleries, de petites créatures charmantes, fraîches et gaillardes, qui ne demandaient pas mieux que défaire le bonheur du premier mortel venu, pourvu toutefois que ce mortel eût des gants jaunes glacés, et vingt francs dans sa bourse. Gaétan n'avait ni runniTautrc. Aussi, le pauvre garçon ne trouvait que

des femmes vertueuses, des prudes incorruptibles, et il commençait à croire que tous les romans calomniaient le sexe et la vériîé.

Certes, je n'*aurai pas la bonhomie de m'apitoyer sur Gaétan : c''est une nature hypocrite et basse, énergique sans doute, mais seulement pour le mal; cependant, je ne puis m'^empêcher de convenir qu'ail était fort à plaindre , dans toute la vi gueur de la jeunesse et des passions, avec le sang qui bouillonnait dans ses veines , avec les désirs ardens qui devaient le dévorer. Je crois aussi que bien d*autres à sa place, moins vils et moins médians que lui, auraient fini par Tégaler peut-être. Il croyait voir partout des gens heureux, aimés des femmes, élégans et riches, et voilà ce qui développait chaque jour ce germe d'envie haineuse, qui depuis Tenfancc couvait au fond de son îime.

Tandis que Gaétan , pauvre et dédaigné au milieu des tentations parisiennes, éprouvait le supplice de Tantale; Cyprien, lui,

menaitune vie charmante : c'étaient chaque jour de nouvelles maîtresses, des soupers d*amis, tout pétillans de vin de Champagne, des courses folles au bois de Boulogne, sur de belles jumens anglaises; des promenades en calèche, en tilbury; et souvent, quand Chaulieu, sale et la chaussure boueuse, voyait passer rapidement Cyprien dans un brillant équipage, le cœur du malheureux saignait, ses artères battaient plus fort, et une sueur froide lui coulait du front.

Une circonstance étrange vint mettre encore les deux ennemis face à face, et peu s'en fallut qu'une rixe plus sérieuse que la première n'éclatât dans cette rencontre.

A force desoins et de persévérance, Gaétan était parvenu à s'introduire chez une de ces délicieuses nymphes dont Paris abonde, et qui ruinent un lord anglais en moins de trois mois. Cette femme qui se nommait Constance, comme par anti-phrase, avait jusqu'alors assez bien défendu son honneur contre les attaques fougueuses de

76 LA RLNTX: VIAGÈRE.

Gacitan. Elle ne raiinait pas; elle ne pouvait l'aimer, elle si bien mise, si paiTuinéc, si élégante; lui ruslre, aux. mains d'une propreté douteuse, aux cheveux gras, à l'habit grotesquement coupé et mûr comme un fruit oublié sur Tarbre jusquW Tautomne. Néanmoins, cV'tait pour les oreilles de cette Lais, un si nouveau langage que celui de Gaétan! c*'était bien Taniour volcanique, impétueux, d*'un jeune homme plein de désirs, et sans expérience! Jusqu'alors elle n''avait plu qu'à de vieux libertins blasés, ou à de jeunes (iits, plus vieux encore et plus appauvris d'amour. Mais, Gaétan Taimait avec délire, avec ivresse; il l'adorait à genoux, c'était la fureur d'une première passion, et pour la première fois de sa vie peut-être, Constance était sûre d'être aimée.

Toutefois, avant d*'accorder la plus légère faveur à ce malheureux Antony de bas élage qui se tordait à ses pieds, elle voulut, par respect pour elle-même, le purifier

dans un parfum de dandysme : clic lui donna des leçons de toilette et d'clégance, lui montra l'art de mettre sa cravate, Tenvova chez le coifTcur, et lui conseilla de s'^habiller à la mode. En effet, au bout de huit jours, la métamorphose fut complète, Gaétan n*'était plus reconnaissable. Je ne sais pas de ([uelle manière il parvint à se procurer de l'argent, mais je le devine : le coffre-fort de Poncle était bien garni , il avait riiabitude de coudre des pièces d''or dans la doublure de ses vieux habits, et dans pres([ue tous ses fauteuils il cachait des magots précieux. Quoiqu'il en soit, Gaétan, remis à neuf des pieds à la tète, était superbe!., mais il y avait, par malheur, dans tout rensernble de son ajustement quehiue chose de gauche et d''endimanché qui ne pouvait échapper aux yeux de Constance.

Pourtant elle fut très indulgente, épargna les critiques, et trouva que sans cire encore un modèle de goût et d'élégance, son adorateur était presque supportable.

Dieu seul, si toulefois Dieu s''occupe de ces niisères-là, Dieu seul peut savoir combien de temps encore la vei tu de Constance aurait soutenu le choc, quand malheureusement pour l'apprenti fashionablc, elle aperçut un jour Cypricn dans un cabriolet magnifique. Cyprien, qui la trouva ravissante, lui fit un sourire des plus aimables; elle y répondit en souriant aussi pour montrer ses dents blanches et fines comme des perles. Aussitôt le jeune de Rochepont, qui savait (rcs bien que ; Audaces foriwia jmat , comme (*it Virgile, arrêta brusquement son cheval, sauta de cabriolet, et, saluant la belle enchanteresse avec une grâce adorable, il Taborda comme une ancienne connaissance, et, sans plus long préambule, il la pria de vouloir bien monter en voilure avec lui pour faire un tour de promenade au bois. Constance avait tro[) d'usage du monde, de son monde à elle, pour refuser une olî're si galamment faite; d'ailleurs, il fallait sauver les appa-

LA RENTE VIAGÈBE. 79

rences... le moindre embarras, la moindre hésitation aurait pu mettre les passans dans le secret , et faire une espèce de scandale toujours désagréable pour une femme ! Et puis vraiment la journée était si belle, la promenade si délicieuse, qu''elle n'aurait pas eu le sens commun de faire la mijaurée. Elle se résigna donc bravement ; et, sans trop rougir, acceptant la main qu'on lui tendait, elle monta lestement dans le phaéton qui s'^élanca d^in vol rapide vers les Champs-Elysées.

Je ne sais pas au juste quelle fut leur conversation pendant cette promenade ; mais la promenade dura long-temps, elle dura j^isqu^iu soir, et Ton alla souper voluptueusement chez Borel, qui donna le meilleur vin de Champagne de sa cave, et des truffes excellentes. Je crois très fort que ce vin de Champagne fit sur Pamoureuse bayadèrele mèmecfl'ct que les eaux du fleuve Léthé, car clic oublia complètement quV^lle avait accordé rendez-vous pour le soir même

à Cliaulieu, qui rallendait chez elle depuis tiois grandes heures.

Api es le festin , on fit encore une promenade en voiture au grand air, pour dissiper les vapeurs baehiques; puis, quand les réverbères et le gaz s'allumèrent, le joli couple, tiouvant Tair du soir un peu mordant, lit arièter le char devant la maison de Constance, et la déesse, les yeux et le teint fort animés, introduisit le bienheureux Cyprien dans le sanctuaire où Gaétan séchait d''i m patience et d''amour.... Alors ce fut une scène pres(jue impossible à rendre : aussi nVssaicrai-je pas de la décrire; tu la comprendras facilement. La mémoire revint tout-à-coup à Constance : les deux rivaux se reconnurent; Cyprien éclata de rire, Gaétan jura comme un Templier, et dans sa fureur, il saisit un flambeau tout allumé (ju'il jeta violemment contre une glace ; la glace fut brisée en mille morceaux.

— Manant! butor! cria la Syl[)liide dans une rage inconcevable.

Et si de Rochepont ne Teût pas retenue, elle allait s*'élancer contre Gaétan et le traiter comme la glace.

Chaulieu grinçait des dents; il était bleu de colère.

— Lui! toujours lui !... murmurait-il en mesurant Cyprien d''un œil ardent. Oh!

nous verrons!...

— Eh bien, quoi?... dit Cypiien qui n*'aimait pas les menaces. Par quel hasard êtes-vous ici .\..

— Par quel hasard? repéta sourdement Chaulieu. Cest à vous que je devrais demander cela! Que venez-vous faire chez madame?...

— INIoi , lien , presque rien, répliqua de Rochepont d'un accent railleur. Je viens pour voirs''il n''y a pas cette nuit une éclipse de lune : ce balcon est très commode pour les astronomes.

En parlant ainsi , il s'approcha d^ni balcon magnifi([ue à balustre de fer, d''où Ton

apercevait tout le panorama vivant des bou- 1. fi

g2 LA RENTE VIAGÈRE.

levards ; et comme il se penchait pour regarder en bas, Gaétan fit quelques pas vers lui d'un air étrange etconvulsif, avec Thorrible envie de le précipiter du haut de la maison. Cyprien tourna sur-le-champ la tête, et Chaulieu demeura pétrifié. Constance, qui s''élait mainte fois trouvée en des situations plus dilRciles, conservait toute sa présence d'^esprit : elle venait de s'asseoir dans un fauteuil, et sans dire une parole, elle attendait la fin delà scène.

— Vovons, décidément, est-ce que monsieur loge ici? demanda Cyprien d''un air sardoniquc, en désignant Chaulieu.

— Non, ma foi! dit Constance avec dédain.

— Alors, monsieur serait fort aimable de vouloir bien abréger sa visite; nous sommes très fatigues, nous avons grand besoin de repos, et monsieur comprendra qu''il est temps de se mettre au lit.

Chaulieu poussa comme un rugissement;

ses yeux noirs lançaient des éclairs sinistres, ses poings étaient raidis.

— Mais au nom du ciel! M. Cyprien, dit Gaétan d''une voix tremblante et basse, en s''approchant de lui, que voulez-vous de cette femme?... Je l'aime, moi !... c''est ma maîtresse !...

Cyprien fit un geste de dégoût.

— iMadame est votre maîtresse? dit-il à haute voix. Ah ! vraiment? Il fallait donc le dire , madame... je n'aurais guère ambitionné riiéritage de monsieur...

Constance, que l'efTronterie de Gaétan avait stupéfiée, demeura quelques. instans sans pouvoir articuler une parole ; mais enfin la voix et les mots lui revinrent; elle se leva furieuse , puis, courant vers la porte quV'lle ouvrit.

^ — Sortez, monsieur ! cria-t-elle à Gaétan, et ne remettez plus jamais le pied chez moi !

L''infortuné sentit courir un frisson dans ses veines; ses genoux ployèrent, un nuage couvrit ses yeux. Oh! quelle dérision! cette

84 LA RENTE VIAGlà E.

nuit qu'il avait rêvée si délicieuse, ces joies inconnues de Tamour, ce délire, ce bonheur, tout lui échappait comme une ombre ! et c''était son ennemi mortel , Cyprien, qui allait jouir de toutes ces voluptés!

J'avoue que dans cette circonstance Gaétan fut très-malheureux : le meilleur garçon du monde aurait pris fort mal la chose! Pourtant, c*'était le hasard tout seul qui avait servi Cyprien, et toutes les femmes avoueront que mademoiselle Constance avait trop bon godt, pour ne pas donner la préférence à Thabit le mieux fait, aux mains blanches et fines, aux manières de gentilhomme qui distinguaient Rochepont. Gaétan, avec son habit neuf, qui n''avait pas encore pris le moule de sa taille, avait l'air d'un valet de chambre qui a volé Thabit de son maître; et le pauvre hère n''avait en cette occasion (iu''une seule chose ([uî parlât en sa faveur!... c'était l'amour, un amour de feu, peut-être assez brutal, mais vrai, mais fort! Et Von sait très-bien que pour réussir

auprès d''une femme, vertueuse ou coquine, on a très-peu de chances quand on aime. Cela soit dit en passant, mesdames.

Tu crois peut-être que cette rencontre de Cyprien et de Gaétan se termina par un duel, par un coup d''épée ou de pistolet; non, mon cher : Gaétan se rappela le coup de fleuret déhoutonné et déclara Phonneur satisfait. Néanmoins, il se mit à détester Cyprien plus cordialement encore ; il aurait voulu le voir brûler à petit feu, lui dévorer le cœur, lui faire couler du plomb fondu dans les veines. Voilà, très-réellement les aimables pensées, les charmans caprices qui roulaient dans le cerveau de Gaétan.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans que les deux ennemis se retrouvassent en présence. Cyprien avait complètement oublié Constaïice, qui Tavait oublié de même; il ne pensait plus le moins du monde à Gaétan, et ne songeait (ju'à mener joyeuse et folle vie; mais on comprendra sans peine qu'avec

ce luxe de voitures etdc chevaux, la l)Ourse du jeune Rochepont devait aller grand train. Son père, qui s'imaginait sérieusement que d''une minute à l'autre il allait hériter d'un million, subvenait sans compter aux dépenses de Cyprien; mais cette générosité paternelle n*'empêchait pas le charmant libertin d*'emprunter ailleurs de grosses sommes, à des intérêts considérables, et l'insensé faisait comme Panurge : il mangeait son blé en herbe. M. de Rochepont entamait chaque jour le peu de rentes qu''il avait sur le grand livre : plus de cinquante mille francs, sans compter ce qu'ail avait donné déjà à M. Chaulieu, plus de cinquante mille francs avaient disparu depuis sept ou huit mois.

Le lendemain même du jour où le contrat de rente viagère avait été passé devant M® Corbet et son collègue, entre M. de Rochepont et le sieur Chaulieu, propriétaire, le sieur Chaulieu avait semblé tout-àcoup se ranimer; ce cadavre, qui paraissait

LA AENTE VIAGÈRE. 87

bon à mettre en terre, avait pris soudain quelque force, quelque vitalité : c'était absolument comme Lazare, quand le Seigneur lui dit : i( Lève-toi et marche ! o Lazare, c'est-à-dire M. Chaulieu s''était levé, il avait marché et il marchait. Décidément le vieux tenait à ne pas mourir encore, pour ôter tout scrupule de conscience à M. de Rochepont; il avait fait un nouveau bail de vie, mais ce bail, loin d''être onéreux pour lui, était fort productif au contraire, et lui avait rapporté déjà près de trente mille francs pour neuf mois échus. Cependant, M. de Rochepont ne croyait pas encore avoir fait une mauvaise alfaire; il avait même dans sa reconnaissance donné sept ou huit billets de mille francs à M. Sourville, qui lui disait maintenant d'un air assez goguenard :

— Soyez tranquille , c''est un lampion qui brille encore un peu avant de s'éteindre; mais au moindre souffle, amen,

M. Calvisart, malgré toute Tamitié qu'il

portait à son ami, ne l'avait plus intci rof^c, depuis qu'il avait cru voir que M. de Rocliepont voulait lui dérober le secret de ses affaires; mais l'excellent homme ne pouvait se défendre d'une profonde inquiétude : il sentait bien que tout ce luxe, cette frénésie de dépenses, annonçaient un homme qui cherche à s'étourdir et présageaient une ruine prochaine.

Mais pas un être au monde, à Texception de Sourville, n'avait connaissance du contrat aléatoire que M. de Rochcpont avait fait avec le riche vieillard. Celui-ci, qui depuis déjà long-temps avait la manie de placer tous ses biens en viager, ne parlait de ses affaires à personne.

Gaétan, qui trouvait la vie de son oncle infiniment trop prolongée, la hâtait silencieusement de tous ses vœux, et dévorait déjà en idée les millions deTavare; mais il ne savait pas qu''une fois mort le vieillard serait pauvre etque toute sa fortune s'anéantirait avec lui. Quant à M. Chaulieu, jeté le répète, il était

sûr (le ne pas mourir et crenterrcrle i^cnie humain tout entier : estait là sa folie, son idée fixe. Au reste, malgré toute la bizarrerie de cette conviction , il n''est pas le seul qui l'ait eue, et j'ai connu plusieurs vieillards qui sérieusement se croyaient immortels.

Parmi les personnes qui fré([uentaicnt le plus assidûment la maison du peintre, on remarquait un homme d''une cinquantaine d''années, le baron dcFranquebcrg. C4e pei'sonnage, qui jouissait à la cour d'un cr-^'dit assez considérable, faisait aussi de grandes dépenses; mais il était notoire que son luxe

fl2 LA RENTE VlAGÈfxE.

et son train de prince dépassaient de beaucoup ses revenus. La fille du baron de Fianqueberg avait alors dix-sept ou dix-huit ans : elle n'était pas grande, mais d''une taille svelte et délicieuse; et bien que sa figure ne fut pas d^ine beauté régulière, ou ne pouvait rien voir de plus gracieux , de plus suave, que cette physionomie expressive, aux yeux noirs et veloutés, au sourire doux et mélancolique. Elle était brune comme une Espagnole, et, sous le tissu diaphane de cette peaufine et bronzée, on devinait un sang vigoureux, une âme ardente et des passions fijrtes et vives. Je pourrais te faire une description presque féerique des charmes de cette ravissante créature, avec laquelle j'ai eu le bonheur de valser deux ou trois fois; mais tout ce que je pourrais dire allongerait inutilement ma narration, et je laisseà ton imagination d'arXiste le soin d'embellir un portrait, qui pourtant ne vaudra jamais la réalité. 11 faut néanmoins que tu saches (juc l'esprit de

mademoiselle Augusta ne le cédait en rien à sa figure : elle avait reçu TcducatioR la plus distinguée, faisait des vers adorables, bien qu*'elle ne les montrât à personne ; cliantaitcommeune virtuose delà première force, et son admirable voix de contralto aurait fait pâlir presque toutes celles du Théâtre-Italien.

Le baron de Franqueberg donnait souvent des concerts et des bals : il réunissait dans ses magnifiques salons tout ce qu^il y a de noble et de riche à Paris; et sa fille, qui toujours était la reine de la fétc, attirait tous les yeux et tous les hommages. Déjà plus d'un parti brillant sY'tait présenté pour elle : tantôt quelque jeune vicomte, quelque beau fils au grand nom historique, réclamait Thonneur de cette union; tantôt quelque millionnaire, un peu mûr, espérait se faire pardonner son âge en faveur de sa fortune; mais jusqu'alors aucun des prétendans n'*avait trouvé le moyen de plaire à la divine Augusta. Quelques-uns

même s^étaicnt clairement expliqués avec M. de Franqueberi^; mais, quand on en venait aux confidences, aux détails pécuniaires, l'alliance du baron paraissait beaucoup moins avantageuse à tous ces gens dont l'amour est un excellent calculateur. M. de Franqueberg désirait pourtant bien marier sa fille; mais il voulait qu'elle fit un mariage d'argent, tandis que la jeune personne, généreuse et poéti([ue comme on l'est à son âge, ne comprenait qu''un mariage d'amour.

Malgré les dépenses excessives de M. de Franqueberg, les gens, qui le connaissaient très intimement, ne pouvaient douter que ses affaires ne fussent embarrassées; mais il prenait tant de soin pour cacber son état de gène, que personne au monde ne pouvait savoir tout ce qu''il y avait de misère et de ruine au fond de ce luxe. INI. de Kochcpont était fort lié avec M. de Franqueberg: ils avaient chacun une maison de campagne voisine Tune de TautrC; et, de-

puis bien des années, ils venaient régulièrement y passer une partie de la belle saison. C'est là^ qu'au temps des vacances, Cyprien voyait chaque jour Augusta, et, depuis leur enfance , une affection vive et sympathique unissait leurs cœurs. CependantCyprien ne s''était jamais rendu compte des sentimens qu'il éprouvait pour cette jeune fille; il avait cru long-temps Taimcr comme une sœur; mais, quand elle fut grande et belle, quand un cercle d*'adoratcurs Tentoura dans les bals, il comprit que cette affection était de Tamour: il devint sombre et jaloux, et toutes ces maîtresses faciles et banales, qu'il avait aimées par désœuvrement, qu'ail avait aimées sans amour, il les trouva tout à couj) laides et odieuses!., il les abandonna sans pitié, malgré leurs cris et leurs lamentations tragiques, et le jeune libcitin n'^eut plus ({u'^unc pensée, qu'un vœu : être aimé d'Augusta.

Il ne tarda pas à deviner tout ce (jui se passait dans le cœur naïf de la jeune fdle :

quelques paroles rêveuses, (quelques soupirs (l'Augusta, de longs regards tristes qui tombaient de ses yeux brûlans, ce muet langage de Tamour futcompris facilement de Cyprien. Si je ne craignais pas de lasser ta patience, je te filerais une scène ardemment pathétique, comme il a dû s''en passer une foule entre les deux amans; mais à quoi bon dialoguer ujie pareille scène? c'est toujours la même chose depuis le commencement du monde. Qu'on se trouve au fond d''une caverne, comme Didon et le pieux Énée, ou dans un joli kiosque au fond d''un parc, ainsi que dans tous les romans et les drames de la nouvelle école, le lieu de la scène est très indifïércnt, lui seul change; quant au dialogue, à la pantomime, ils sont invariables.

Ne va pas croire pourtant que Cyprien ait jamais rien fait de contraire à Tiionneur ; on doit resj)cctcr ce qu'on aime ; et ce jeune homme, malgré son imagiuaton bouillante, malgié le sang ([ui brûlait dans

ses veines, n'oublia jamais que cette vierge pure et candide était sous la sauve-garde de Tamour.

M. de Rochepont venait de tomber malade; et, bien que son état ne parût point alarmant aux médecins, on lui défendait absolument toute espèce de travail, et le repos le plus complet lui était prescrit. Par momens, quand il était seul, M. de Rochepont s'abandonnait aux réflexions les plus tristes; il voyait l'avenir bien sombre, et vraiment ses inquiétudes étaient fondées: de[)uis deux ans déjà, il servait la pension viagère du vieillard, qui toujours faible, étique et souffreteux, était comme un de ces rochers noirs et rongés par Tàge, qui depuis des siècles menacent ruine, et tremblent sans tomber, aux eft'orts des vagues et de la tempête. Les deux années qui venaient de s''écouler avaient dévoré les trois quarts de la modeste foitunecpie le peintre avait accjuise par un long travail. Cyprien, de son cùté, était loin de faire des écono-

î>8 LA RENTE VIAOÈRE.

mies ; il empruntait à droite et à gauche, et ses chevaux pur-sang hii coûtaient heaucoup plus cher encore que toutes ces princesses (le la rue du lleldcr, qu''il avait mises depuis quelque temps à la retraite.

Un jourqucM.dcRochepont, plus morne et plus soutirant que de coutume, ne pouvait bannir une foule de tristes pensées qui rassiégeaicnt, il reçut une lettre de M.Calvisart, qui était conçue à peu près de la sorte :

{( Mon cher ami, tu sais que je ne suis pas curieux, et que je n'essaie jamais de pénétrer les choses qu*'on veut me cacher ; mais je crains que tu ne sois tombé dans les grilles de cpiehjue fripon cpii t'arrachera jusqu'à la dernière plume! Tues de Fàged'or, toi; tuesenalVaires(runcinconcevable innocence, comme TenCant au berceau.

Mais, pour aller droit au but, je te dirai qu'hier, dans une maison (pi''il est inutile

(le te nommer, j''ai entendu parler sur toi d'une manière qui me ferait croire que tu es la dupe de ce vaurien de Sourville.

(( Est-ce la vérité? tu dois le savoir. Mais ce n''est pas tout, mon cher; je vois des choses qui me brisent le cœur!., tu ne surveilles pas ton fds , et le malheureux te ruine. Je t'en conjure, interroge Cyprien , lâche de savoir combien il doit : j'en ai peur, ses dettes sonlénormes. Plaiseà Dieu qu'il ne soit point trop tard !

« En tout cas , mon ami, tu sais que nous pouvons compter Tun sur Tautre?... Ma bourse est la tienne, et je te l'offre... Moi je suis seul, je n''ai pas d'enfant ».

Excellent ami! murmura M. de Rochepont qui sentit des ï)leurs mouiller ses yeux.

Puis, il retomba dans sa profonde tristesse, et fut effrayé de Tavenii' : il tremblait non pour lui, mais pour Cyprien, pour ce ills qu'il aimait d'un amour si ten-

iOO LA RENTE VIAGÈRE.

(Irc, et le malheureux père se trouvait bien coupable d'avoirélé si faible etsi indulgent... Cyprien n'^avait aucune position dans le monde, il n'avait pas même achevé son droit: le travail lui faisait horreur, et plus que tout autre il avait besoin de fortune.

— Mon Dieu! mon Dieu! pensait le pauvre père, que deviendrait- il si je mourais !..

Alors il conçut la pensée démettre à profit Tamilié des personnes influentes qu'il connaissait : grâce à la protection de quelque haut personnage, il pourrait peut-être encore obtenir une de ces places que n'achètent point le travail ni de longues années de service , et que la faveur emporte seule. Cyprien ne manquait pas de lecture; il avait Tesprit vif et délié, une intelligence pénétrante; et certes avec les avantages de sa figure , avec ses manières nobles et gracieuses, il devait réussir dans tous les emplois qui n'exigent point de graves

études préliminaires. De toutes les carrières, la diplomatie était celle qui paraissait le plus lui convenir. M. de Rochepont se rappela tout-à-coup que naguère encore le baron de Franqueberg lui avait proposé, sans avoir Pair d''attacher trop d'importance à son offre, de faire nommer Cyprien secrétaire d*'ambassade. M. de Piocliepont écrivit immédiatement au baron de Franqueberg.

Ce jour-là, il faisait un soleil magnifique: c'était dans les premiers jours d'*avril, et toute la belle foule élégante se dirigeait à cbeval ou en calèche vers le bois de Boulogne. Parmi toutes ces blanches fdles d*'Albion oui volent si courageusement sur des coursiers fougueux , on aurait pu distinguer, dans une allée ombreuse et fraîche du l)ois , une jeune fille au teint méridional, dont la taille svclte et pure se dessinait sous le corsage et les plis de Famazone. Elle était montée sur un cheval noir comme celui de la ballade de Lénor, et sa

i02 LA RENTE VIAGÈRE.

course était si rapide, que les deux cavaliers qui raccompagnaient avaient peine à Ja suivre.

Comme ce n'est pas un roman que je te raconte, cl que je n'ai pas envie de suspendre avec art TintércH dramatique, je te dirai, sans plus de mystère, que cette jeune fille était mademoiselle Augusta, et les deux cavaliers, son père et Cyprien.

Presque tous les jours ils faisaient ensemble une promenade à cheval : M, de Franqueberg disait qu'un pareil exercice est indispensable à toute jeune fdle qui passe une grande partie de ses nuits au bal, et que c'est Tunique moyen de conserver cette fraîcheur et ce parfum de jeunesse, qui s'évanouissent si vite à la dévorante influence des veilles. Mais le rusé diplomate avait encore un autre motif non moins important : il était charmé de voir Tinclination réciproque de ces deux jeunes gens; il iTépargnait rien pour la développer, et

depuis long-temps déjà, il avait son projet, son but, son idée fixe.

Cependant Augusta galopait toujours, emportée à travers le bois comme Ilerminic dans la foret du Tasse ; et, loin de ralentir Tessor trop rapide de son cheval , elle l'aiguillonnait encore de la voix et de la cravache. Cyprien et jM. de Franqueberg Tencourageaient par des exclamations admiratives ; mais Tallure de leurs chevaux était moins pressée, ils galopaient plus doucement et s*'entretenaient d'Augusta : Cyprien ne tarissait pas en éloges, et dans toutes SCS paroles, dans tous ses regards, on voyait l'amour qui le consumait.

Jamais encore Cyprien n'avait avoué sa passion au père d'Augusta; maintes fois, ses lèvres avaient failli laisser échapper le secret de son âme, mais il craignait toujours d''essuycr un refus. M. de Franqueberg pouvait le trouver trop jeune, trop obscur dans le monde; et ce qui le confirmait dans cette crainte, c'étaient parfois quelques paroles

i04 LA RENTE VIAGÈRE.

vagues et mystérieuses du baron, qui laissaient comprendre que sa fille nYpouserait jamais quHin homme riche et titré.

Je ne te rapporterai pas textuellement la conversation de Cyprien et de M. de Franqueberg. Leur dialogue était plein d'^interruptions et de brisures, car on est fort mal à son aise pour causer d''a(raires, sur un cheval au grand galop; mais quelques phrases suffiront pour te faire connaître la nature de leur entretien.

— Oh ! vraiment; c'est une divine créature! disait Cyprien avec enthousiasme.

Que de beauté , que de noblesse en toute sa personne ! Et quelle âme!... Il sera bien heureux celui qui la posséderai...

M. de Franqueberg ne répondit rien d''abord, mais il sourit avec une expression étrange, en regardant Cyprien, qui devint très-rouge et craignit d''avoir dit une sottise.

— Mon cher Cyprien, dit le baron, vous êtes trop indulgent pour ma fille. J'avoue

qu elle n^est pas mal, mais elle ne mérite pas de semblables éloges.

— Elle les mérite, s*'écria chaleureusement Cyprien, et bien d''autres encore!... Ah ! monsieur, si vous pouviez savoir tout ce que je pense d'elle, tout ce que j''ai dans le cœur...

— Mon Dieu! cher Cyprien, quel feu!

quel torrent de passion î II me semble entendre parler monsieur le vicomte de Barange, quand il aperçoit ma fille.

— Le vicomte de Barange? interrompit Cyprien avec une vivacité inquiète. En clTct, j''ai cru voir qu''il s''occupe fort de mademoiselle Augusta...

— Cest le plus grand admirateur de ma petite Andalouse, continua le baron avec un sourire significatif.

— Mais, que veut-il? qu''espère-t-il ? demanda Cyprien (funair embarrassé.

— Mais, il veut... il espère..., ce que beaucoup d''autres ont espéré d é jà. 1) reste, je ne puis m'en fâcher; c'est une

chose loiUc naturelle; ce cher vicomte est parfaitement dans son droit.

— Mais, quoi? poursuivit Cyprien, dont la voix tremhlait; que voulez-vous dire?

— Je veux dire, mon ami, qu'ail est amoureux fou de ma fdlc.

— Amoureux, lui?

— Lui!

Cypriendevinttrès-pâle et faillitse laisser désarçonner.

— Mais elle ! reprit-il avec une profonde émotion, elle ne l'aime pas?...

— Bon ! est-ce qu''on peut jamais savoir? répondit M. de Franqueberg , avec une indiflérence afl'ectée. Les jeunes fdles, en ces sortes de choses, cachent très-bien leur secret.

— Mais, c'estimpossible!... mademoiselle Augusta ne peut aimer cet homme.

— Mon Dieu! avec quelle assurance vous dites cela!... On croirait ([uYdle vous a fait ses confidences...

Et reulretien demeura quelque temps in-

terrompu. Un long intervalle les séparait déjà de la jeune amazone : ils lancèrent leurs chevaux pour la rejoindre.

Après quelques minutes de silence , M. de Franqueberg reprit en souriant ;

— Allons, mon ami, de la franchise! estce que vraiment vous trouvez que ma fdle aurait mauvais goût? Le vicomte est riche, bien élevé, peu spirituel, je Tavoue, et d''une figure assez triviale, malgré le beau nom qu''il porte; mais, je vous répète qu'il est fort riche, en très-bonne posture à la cour; et ma foi! on a vu de plus méchans partis. Hein? qu"'en pensez-vous?...

— Je pense que cet homme me déplaitsouverainement! répliqua Cyprien, avec une sourde inflexion de colère, et chaque fois quM me regarde, ou plut(k chaque fois qu''il regarde votre fille, il me prend fantaisie de le souffleter.

— Oh ! voilàqui est un peu fort! Diable! comme vous y allez! Que vous a donc fait ce pauvre vicomte !

— Il aime votre fille î murmura Cyprien d'une voix altérée, mais si faible que M. de Fran([ucberg ne Tcntendit pas, ou voulut faire semblant de ne pas Fcntendre.

Augusta venait de s''enfonccr au grand galop dans une allée sombre et tournante, cil son père et Cyprien ne pouvaient plus l'apercevoir ; ils pressèrent vigoureusement leurs chevaux pour se rapprocher d'elle. Tout à coup des cris d*'e(rroi retentirent à quelque distance.

— Cestellc! s'écria Cyprien.

— Oui, c'est la voix d''Augusta! dit le baron avec épouvante.

Ils sYlancèrent de toute la vitesse de leur monture : et quelle fut leur terreur quand ils virent, à cinquante pas environ, la malheureuse jeune fdle, les cheveux dans la poussière et traînée par son cheval qui remportait d'une course furieuse et folle.

Cyprien poussait des cris douloureux.

— Au secours ! au secours! disait le père au désespoir. Arrètez-le! arrètez-le !

LA RENTE VIAGÈRE. i09

Et tous deux ils couraient ventre à terre, ils déchiraient les flancs de leurs chevaux à coup d''éperons; mais la jument noire toujours plus ardente s'^enfuyait plus rapidement encore, car elle ne sentait plus les rênes, et toutes ces clameurs reffarouchaient.

Quelques momens encore, etTinfortunée jeune fille allait se hiiser peut-être contre une barrière. Un cavalier, attiré par les cris, déboucha brusquement d''une allée voisine: s''élancer de cheval et courir vers celui d'Augusta, fut pour cet homme Taffaire d'un instant; il saisit la jument par la bride et Parréta tout à coup.

Il aida la jeune fille à se relever: il la croyait blessée dangereusement ; mais elle n'était pas même évanouie. Ses longs cheveux bruns s'étaient déroulés dans sachute; ils étaient pleins de sable: et son beau visage, couvert (Pune pâleur mortelle, saignait en ([uelques endroits.

Cet homme, ([ui était venu si à propos pour sauver Augusta, n'avait rien de très sédui-

sauf : il était caiichc et maladroit dans toutes ses manières; sa mise était prétentieuse et de fort mauvais goût, ses mains larges et rouges. La jeune fille, encore toute saisie et tremblante, eut à peine le temps de remercier son libérateur. Néanmoins, elle put lever sur lui des yeux pleins de frayeur et de reconnaissance ; elle put lui balbutier quelques douces paroles ; et Pétranger, qui la trouvait cbarmante, voulut user des privilèges de la circonstance; il lui prit donc la main et tendit un genou pour l'aider à se remettre en selle : mais cela d'une façon tellement comique et si i)eu chevaleresque, que mademoiselle de Franqueberg, malgré toute sa reconnaissance, eut peine à réprimer son envie de rire. Cependant Tétranger ne lâchait j)oint la main finement gantée d'Augusta; il avait toujours un genou en avant, comme unécuyerde Franconi, et son autre main saisissait déjà le pied mignon de Tamazone, quand une voix forte et colère le fittressaillir!.. Cette voix, il la connaissait

LA RENTE VIAGÈRE. ili

trop : c''était celle de son camarade de classe, de Thomme qu'il haïssait le plus au monde.

Tu penses bien que Gaétan n'était pas resté plus d'un quart de minute auprès d''Augusta. Cyprien, qui ne Tavait pas d'abord reconnu, accourait à toute bride; et Chaulieu tenait encore le pied de la jeune fjlle quand il entendit sifllcr une cravache à son oreille.

Cyprien était près de lui, debout; son visage exprimait la douleur et le dépit: il étaitprofondément humiliéde savoirqu'^Augusta devait la vie peut-être à ce rustre , dont il aurait voulu couper la figure à coups de fouet.

Gaétan devint pale de fureur en apercevant Cyprien : il comprit tout de suite, au regard dWugusta, quVUc aimait ce jeune homme riche, élégant et beau, que lui, Gaétan, aurait voulu pouvoir écraser sous ses pieds.

M. de Franqueberg était descendu de

i\2 LA RENTE VIAGÈrE.

cheval, et serrait sa fille clans ses bras avec un torrent de larmes.

— IMon père, mon pauvre père, disait-elle en sanglotant, je suis une imprudente!... je méritais ce qui vient d''arriver.Oh! j''étais perdue sans le courage de ce bon monsieur qui s''est jeté à la bride de mon cheval...

En même temps Augusta montrait à son père Gaétan Chaulieu, (lui , tour-à-tour rouge et pâle, confus et tremblant devant le regard de Cyprien , caressait la jument noire toute haletante, pour cacher son embarras et se donner une contenance.

Le baron de Franqueberg, dans un élan de reconnaissance paternelle , serra dans sa main fière et aristocratique la grosse main plébéienne de Gaétan ; il fut sur le point de lui donner sa bourse pleine d''or, mais une citation latine que Chaulieu fit assez à propos empêcha le baron de monnayer sa gratitude.

— Monsieur, dit-il, avec une courtoisie parfaite, je serais enchanté de pouvoir vous

LA RENTE VIAGÈRE. i 13

exprimer ma reconnaissance; je n'oublierai jamais ce que j c vous dois. Est-il un service, monsieur, que je puisse vous rendre? Ah ! parlez seulement, et vous verrez que je ne suis point un ingrat.

Chaulieu s'inclina profondément, et demanda pour toute récompense la faveur d'accompagner la cavalcade. Le baron, qui tremblait de se compromettre avec un manant, fit une certaine grimace qui n'était pas encourageante; mais il ajouta qu''il serait très flatté d*'un pareil honneur : puis, il lui demanda son nom avec beaucoup de politesse.

— Gaétan Chaulieu , répondit le jeune homme.

— Gaétan de Chaulieu? répéta le baron avec une surprise mêlée de joie. Quoi! vous seriez le fils de ce respectable vieillard?...

— Je ne suis |)as son fils, monsieur, répondit Gaétan, mais son neveu, son seul et unique héritier.

— Ah vraiment! dit le baron en secouant

avec plus de bienveillance lamain du rustre, je suis ravi défaire votre connaissance! A ofre oncle est un des hommes que j'estime le plus!., voilà bien quinze ans que je le connais, Texcellent père Chaulieu : j'ai déjà eu l'occasion de lui rendre quelque service, et je serais ravi de pouvoir le faire encore. Ce que je dis pourToncle, regarde aussi le neveu, car maintenant je suis votre débiteur, monsieur !.. je vous dois peut-être la vie de ma fille, de cette chère Augusta !

Cyprien ne disait pas une parole, maïs ses yeux lançaient des éclairs ; il regardait son ancien camarade avec une singulière expression de mépris. Illui semblait que les yeux enflammés de ce drôle, en s'appuyant sur Augusta, la flétrissaient d'un regard de convoitise. Cyprien était près d'^éclater, mais il concentrait toute sa colère, de peur qu'on ne l'accusât d'^ingratitude et de basse jalousie, après le service éminent que Chaulieu venait de rendre à mademoiselle de

Franqueberg. Le baron fit quelque temps encore Téloge du vieil oncle ; puis, les cavaliers remontèrent sur leurs chevaux ; Augusta se remit en selle, après avoir promis d'être à l'avenir moins téméraire , et Gaétan , planté comme une paire de pincettes sur un affreux cheval de manège, galopa fièrement en se cramponnant aux crins de sa monture, et fit tache dans cette belle et brillante cavalcade.

— Monsieur Gaétan, dit le baron à la sortie du bois, je vous réj)ète que je suis charmé de vous connaître. Je reçois tous les vendredis : ma fille est excellente musicienne; j*'ai très souvent les artistes du théâtre Italien, et, si vous aimez la musique , j''espère que vous me ferez quelquefois riionneur de venir sans invitation.

Gaétan, qui ne se possédait plus de joie, se confondit en remercîmens; une^ensée folle et ambitieuse lui traversa le cerveau, son cœur battit à rompre sa poitrine, et Tavenir lui sembla gros de promesses.

116 LA BENTE VIAGÈRE.

Mais un mot, que Cyprien lui dit tout bas à l''oreille, le frappa d'une secousse galvanique. Personne, excepté lui , n''avait pu entendre ce mot.

Gaétan profila, comme tu penses, de Pinvitation de M. de Franqueberg. Ce beau monde élégant qu**!! voyait pour la première fois; toutes cesjeunes femmes éblouissantes le soir, en grande toilette; cette musique enivrante ; ces délires amoureux de la valse; toutes ces choses ne firent qu'attiser le feu des passions, jusqu'alors re-

iiS LA RENTE VIAGÈRE.

foulées en lui. Peu à peu Gaétan prit des manières moins sauvages et moins communes; il s'habilla comme un homme de bonne compagnie; et, dans Tespace de quelques semaines, il était devenu presque fashionable.

Cependant, il était passablement gauche encore; il dansait lourdement, et plusieurs fois, dans le tourbillon de la valse, il avait écrasé le pied de sa valseuse. Quanta Cyprien, il valsait avec une grâce inconcevable; tous ses mouvemens étaient souples, harmonieux, cadencés; et Gaétan, en face de ce beau jeune homme, avait un peu l'air d^un ours qui danse un menuet. Cyprien ne lui adressait jamais la parole; il le saluait à peine, et tournait le dos quand il Tapercevait.

Gaétan n''avait pu réussir encore à danser avec mademoiselle de Franqueberg ; chaque fois qu'il venait l'engager, elle avait toujours une foule d''invitations, et ces refus continuels le mortifiaient profon-

LA A£NTE VIAGÈRE. 119

dément : il était fort clair que mademoiselle Augusta ne voulait point danser avec lui. M. de Rochepont était toujours malade, et, bien loin de se rétablir, il s'^alTaiblissait chaquejourà vue d'œil. On découvrait dans sa physionomie un air de souffrance profonde et delangueur qui annonçait la gravité de son mal. En effet, le médecin témoignait d'assez vives inquiétudes, et, bien qu'il n''eût rien dit encore d''alarmant à Cyprien, il n''avait pas dissimulé à M. Calvisart que rétat de son ami devait inspirer de justes craintes. M. de Rochepont , que Favenir d'un fils préoccupait toujours, voyait avec effroi sa fortune diminuer sans cesse : il était maintenant trop tard pour s''arrèter , et, malgré la perspective d''une ruine infaillible, emporté sur une pente rapide, il fallait rouler jusqu'en bas, jusqu'au fond du précipice.Mais ce {[ui rassurait un peu le cœur de ce pauvre père, c'était Taffection que M. de Franqueberg semblait avoir pourCyprien : M. de Franqueberg était riche ,

iâO LA RENTE VIAGÈRE.

influentdans le monde, et sa proleclion devait procurer sans doute àCyprien un poste honorable et avantageux. M. de Rochepont avait donc réclamé Tappui de M. de Franqueberc;, qui lui avait fait les plus brillantes promesses. Mais le peintre s'était bien gardé d'avouer au baron toute sa détresse , toutes ses inquiétudes ; il savait trop que le malheur eflarouche Tamitié , la paralyse et la glace , et qu'il ne faut jamais compter sur les autres quand on a réellement besoin d''eux.

Cyprien aimait son père avec tendresse:

il aurait voulu mourir cent fois pour lui épargner quelque chagrin; mais il ne croyait vraiment pas lui faire de la peine en s^amusant comme tous les jeunes gens de son âge; et, le plus innocemment du monde, il ne songeait qu'à mettre en action ce proverbe : 11 faut que jeunesse se passe; proverbe d'une morale un peu trop élastique, et que M. de Rochepont avait très souvent à la bouche.

LA nENTE VIAGÈFE. fSI

Depuis quelque temps, M. de Franquebeii^ faisait au peintre de plus fréquentes visites; ils restaient de longues heures enfermés ensemble , et Cyprien était presque toujours le sujet de leur conversation. Le baron de Franqueberg, qui ne pouvait plus ignorer Tamour de sa fille pour Cyprien, avait sondé les intentions du peintre, il lui avait parlé de mariage, mais d''une manière assez vague, et qui n'avait rien de positif. Le baron , avec son coup d'^œil diplomatique fort exercé , avait compris sans peing au rayon de joie qui avait soudain illuminé les yeux du malade, qu'un arrangement de cette nature serait loin de lui déplaire ; il s'était donc alors exprimé plus nettement : il avait dit que Cyprien aimait Augusta, qu'acné partageait cet amour, et que le plus cher de ses vœux, à lui, serait de voir Cyprien devenir son gendre.

— Oh! mon ami, s'écria le peintre avec une joie délirante, que je suis licurcux de

VOUS entendre parler ainsi! oh! ce désir est le mien, c''est mon plus ardent. Oui, cVst vrai! ils s''aiment, ils s''adorent... unissonsles bien vite, ces pauvres enfans !

Et ce fut un échange de protestations amicales, d''afrectueuses poignées de main; M. de Rochepont avait les larmes aux yeux; le baron lui-même paraissait très ému, mais je doute fort que son émotion eût la même cause : il n''osait pas encoie parler de fortune ni d'afl'aires d''intérét ; le terrain était glissant, la question délicate, et le baron, qui savait dissimuler mieux que personne et dont le cœur était fermé à double tour, sentait bien qu'une parole imprudemment lâthéj, un seul mot de confidence maladroite, pourrait le compromettre et ruinerions ses projets.

Ce jour-là donc ils évitèrent soigneusement Tun et l'autre de prononcer le mot argent; ils ne parlèrent ([ue du bonheur incHable qu'on trouve dans les unions bien assorties. M. de Franqueberg surtout fit

LA RENTE VIAGÈRE. i^5

une peinture évangélique de la félicité conjugale, et son langage fut celui des patriarches de Tancien temps.

Quelques jours après, il dit à M. de Rochepont que son fils allait être nommé secrétaire d'ambassade.

— Ce n'est rien encore, disait le baron avecinsouciance, maisenfin c'*estun début, c'*est le pied à l'étrier, c'*est Trt^Aaqui mène directement à Voméga,

M. de Rochcpont avait fait partàCyprien des bonnes intentions de M. de Franqueberg. Ce jeune homme, d''une nature ardente et impressionnable, avait tout à coup senti l'ambition germer dans son àme ; mais l'ambition était naissante encore et faible à coté de l'amour; il ne voyait qu''une chose, il n''atlcndait qu'un bonheur : posséder Augusta.

Mais la joie de Cyprien fut mêlée de remords et d''in([uiétude : quand il avoua toutes ses dettes à son père, celui-ci devint pille et tremblant.

12 i LA TENTE VIAGERE.

— Mallioiircux! murmiira-t-il en rccardant Cyprien avec une expression de reproche tendre qui lui percale cœur. Ah ! nous sommes perdus !

En effet, les ressources du peintre étaient presque épuisées; il lui restait à peine de quoi payer les dettes de son fils. Cependant le pauvre père ne voulut pas lui montrer encore toute la profondeur de sa ruine, il ne voulut pas le désespérer, et le conjura seulement de réformer sa conduite et son train de dépense. Cyprien, se jeta tout en pleurs dans les bras de son père; il lui promit solennellement de changer de vie; mais il était bien tard : l'habitude était prise !.. Huit jours après le malheureux jeune homme était retombé dans la dissipation.

M. de Rochepont n''avait plus que trente ou quarante mille francs devant lui : c'était la misère. II fut obligé d'*emprunter à de forts intérêts pour subvenir à ses dépenses de maison et servir la rente viagère de M. Ciiaulicu. Une seule chose pouvait en-

LA n£^'TE VIAGÈRE. 125

core sauver M. de Rochepont, c'était la mort du vieillard; mais l'horrible asthmatique ne semblait pas avoir le moindre goût pour l'autre monde, et jamais depuis quinze ans, il ne s''était mieux porté.

Certes, M. de Rochepont avait le cœur plein de noblesse et de générosité; il aimait la fortune pour les jouissances qu''elle procure, mais il n'avait jamais tenu à Targent; il le prodiguait à pleines mains : on n''aurait pu voir un homme plus désintéresé. Avant ce malheureux contrat de rente viagère, il n'aurait pas désiré la mort d^in Patagon, quand bien même cette mort eût du lui procurer des milliards; mais depuis cet infernal marché, une métamorphose déplorable s''était faite malgré lui dans son âme : il ne pouvait s'cmpècherde maudire le vieillard ([ui s''opinii\trait à vivre; il ne se couchait pas sans lui souhaiter mille morts; et, s'il avait eu à sa disposition quclcjue bonne apoplexie foudroyante, il l'aurait envoyée bien vite à son infâme usufruitier.

i!26 LA RENTE VIAOÈRE.

Voilà, mon cher, comme le diable nous tente; il faut donc éviter les spéculations immorales. Quant à moi, j''ai toujours pensé que ce contrat de mort, qu'ion fait avec la vie, est quelque chose d''atroce et d'abominable, quel(|ue chose qui souille et flétrit rame; et je ne conçois pas, en vérité, que le code d''un peuple civilisé comme nous, autorise et consacre une spéculation, qui nous rend homicides de cœur et de pensée. Je connais beaucoup de pères de famille qui trouvent cela toutnaturel, et qui disent à leurs enfans: u nous semons pour recueillir; )) mais la récolte est souvent mauvaise et pourrie!., il ne faut qu'un orage, un coup de vent, et celui qui croyait vivre, meurt... On dirait que c'est Dieu qui vous punit.

Pardon, mon cher, de la digression, mais tu verras qu^elle n'est pas inutile. Je ne veux pas faire le moraliste , Dieu m*'en garde! ils sont trop ennuyeux : en général les faits parlent assez d'eux-mêmes; les fables

n''ont pas besoin d''argument, encore bien moins la vérité.

Le baron de Franqueberg croyait toujours que la fortune de M. de Rochepont était florissante et solidement établie; il était bien loin de soupçonner Tarrangement pécuniaire du peintre et deM.Chaulieu.Le vieillard n'avait pas moins d'intérêt que ]\I. de Rochepont à tenir la vérité secrète, et Sourville était seul dans la confidence.

Tu trouves peut-être que jusqu''à présent mon histoire n''a rien de très-accidenté; mais les choses ne se passent pas dans la vie réelle comme dans vos romans. Dans l'existence la plus orageuse et la plus ballottée, chaque jour n'amène pas sa catastrophe : il y a bien des lacunes, bien des pauses; et l'on arrive presque toujours au dénouement le plus tragicjue, sans un grand luxe de coups de théâtre.

Cypricn aimait passionnément Augusta; il la voyait tous les jours, presque à toute lieure, et Taniour de ces deux jeunes gens

128 LA nENTE VIAGÈRE.

était fort et profond comme leur âme. Ce- |)en(lant, par une bizarrerie de nature assez inexplicable, Cyprien se livrait toujours aux plaisirs, à l'agitation de cette vie parisienne qui vous enivre, et qu''on abandonne avec tant de peine quand une fois on l'a

goûtée.

M. de Franqueberg ne se pressait pas encore de conclure le mariage de sa fille : il la trouvait, disait-il, un peu trop jeune, un peu trop délicate; il croyait prudent d\ittendreau moins une année. Gaétan, qui ne manquait pas un bal, pas une soirée de M. de Fraiîqucbcrg, ne pouvait ignorer Tamour de Cyprien pour Augusta, et leurs projets de mariage. Il avait juré dans son âme de troubler le bonheur d'un homme qu"*il détestait; sa haine avait pris une force nouvelle dans la passion rapide et dévorante qui venait de s'emparer de lui: il aimait Augusta avec délire, avec rage; et, ])our la posséder, pour la ravir à Cyprien, il n'aurait pas reculé devant un crime.

Les choses en étaient là, quand elles prirent tout à coup une face nouvelle et bien fâcheuse. Un jour que le baron de Franqiieberg était resté long-temps dans la chambre de M. de Rochepont, il en sortit pâle et troublé, dans un désordre d'esprit et de visage inconcevable. Cyprien, en passant par hasard près de la chambre de son père, n'avait pas été médiocrement surpris d'entendre comme nnc discussion vive et animée : c'était la voix du baron. Elle était forte et pleine de colère, IM. de Rochepont parlait aussi avec feu, et Cyprien put saisir quelques lambeaux de phrases incohérentes: on parlait d'argent, d'hypothèque, de saisie immobilière ; mais Cyprien ne pouvait comprendre le but de cette discussion, et, bien qu'il y fut peut-être intéressé, il avait trop de noblesse et d'orgueil pour écouter aux portes. Il n'entra point chez son père et s''en alla.

Le soir même, un de nos plus fan. euxartistcs donnait un bal mas(jué magnifique :

150 LA RENTE VIAGIÈRE.

OU en parlait depuis six semaines ; toutes les célébrités littéraires de Paris, toutes les plus jolies actrices, devaient y figurer. Cyprien avait reçu, comme tu penses, une des premières invitations. Il s'était commandé un superbe costume moyen -âge, éblouissant d*'or et de soie: c'était quelque cbose de splendide et de royal. Cyprien eut tout le succès imaginable; il fit, cette nuit-là, plus de con- (juctcs que Don Juan : brunes, blondes, rousses même, tout lui paraissait bon à prendre; il est viai que le pauvre garçon avait dans la tète quatre ou cinq bouteilles de vin de cbampagne. 11 était spirituel comme un démon; ses yeux brillaient comme deux flammes; il faisait pâmer toutes les bayadères, en valsant à la façon de Méphistopbélès : toute sa personne exbalait un parfum d''amour et de folie, (jui enivrait jusqu''au délire ces brûlantes imaginations féminines. Ne vas pas croire au moins, que jY'xagère; j'étais là, et de ma vie je n'ai rien

VU de plus attrayant , de plus fascinateur, que ce maudit Cyprien. Mais, ô mon ami, comme celte fcte, si joyeuse et si folle, devait se terminer pour lui d'une manière funeste! Quel réveil, bon Dieu! après cette nuit de songes enchanteurs!

Je le vois encore, il tournoyait comme un lutin dans Tessor delavalse et du galop, (juand tout à coup un personnage en habit noir, qui faisait tache dans cette mascarade, entre et court à Cyprien: il lui saisit le bras d'une main tremblante.

— Un mot! dil-il en se penchant à Poreille de Cyprien.

Celui-ci, fiappë de stupeur, le regarde et tressaille d'une crainte involontaire, il a reconnu cet homme au visage grave et pale; c''cst M. Calvisart.

— Malheureux ! murmure M. Calvisart; que fui tes -vous, tandis que votre père !...

Puis il ajoute encore plus bas quehpics mots, (pii font sur le pauvre jeune homme rciïct d^in coup de tonnerre. Cy[)!*ien tombe

i5!2 LA RENTE VIAGÈRE.

à la renverse presque anéanti; on Pentoure, il se fait dans tout le bal une grande rumeur. On questionne M. Calvisart : il répond que le père de Cyprien est au plus mal, et que Tinfortuné jeune homme n''a pas un instant à perdre s'^il veut Pembrasser encore.

Bientôt Cyprien rouvre les yeux; il promène autour de lui des regards effarés, il a Pair d*'un homme privé de raison; mais tout à coup le sentiment de son malheur, le sentiment de la réalité affreuse lui revient... une pâleur mortelle couvre son visage, un torrent de larmes inonde ses joues.

M. Calvisait l'cmmèue lUible et chancelant. Une voiture les attendait à la porte, ils y montent; et, malgré la distance qui les sépare de riiotcl de iM. de Uochepont, la course des chevaux est si rapide qu'ils arrivent en quelques minutes.

Quelle tiisîcsse dans toute la maison! les domesticpies s''interrogent à voix basse; (pichpies-uns [)lcuient. iM. Calvisait de-

mande en tremblant s'il est temps encore: on lui répond en secouant la tcte avec douleur, mais affirmativement. Je n'essaierai pas de te peindre la scène déchirante qui se passa dans la chambre du moribond.

Quel est celui de nous qui n'a pas couvert de ses pleurs un lit de mort? quel est celui de nous qui n*'a pas vu expirer une personne chère, et recueilli ce dernier soupir qui est Tàme d'un être aimé?

M. de Rochepont était couché; il respirait à peine; il avait Tair à chaque instant de suffoquer; et pour aider sa respiration haletante, on Pavait mis sur son séant. Sa chemise entr''ouverte laissait voir sa poitrine amaigrie et livide; ses yeux presque éteints roulaient dans leurs orbites; il appelait son fils d^me voix défaillante. Le médecin, penché sur le lit, frottait les tempes du mourant, avec de l'eau fraîche, et lui faisait applicpier des sinapismes tout brùlans sur la plante des pieds: mais la douleur arrachait à peine un faible cri à M. de Ixoche-

pont; i] demandait toujours son fils. Cyprien entra. Oh î c'était quelque chose de bien horrible! Cypricn avait encore son costume de fête; il n''avait pas songé même à l'oter; mais peut-être M. de Rochepont, dont la vue était déjà voilée d''un nuage, ne remarqua-t-il point cette livrée de la folie et du plaisir.

— Mon père ! mon père ! s'écria le malheureux fds avec un accent qu'ail est impossible de rendre. Puis, il se précipita tout en larmes, en sanglotant, dans les bras de son père.

— Mon fils! murmurait d''une voix éteinte M. de Rochepont en le serrant contre son cœur, avec une tendresse convulsive. Oh! pardonne-moi!... Qu'ai-je fait, mon Dieu! qU^ai-je fait!...

Nul dans cette chambre, excepté M. Calvisart, ne pouvait comprendre le sens véritable de cette poignante exclamation.

Le médecin Tattribuait au délire de Tagonie; mais lui, M. Calvisart, il en com-

LA RENTE VIAGÈRE. \o6

prenait toute l'ainertiime et la vérité.

— Mon fils, reprenait le mourant après une longue et douloureuse étreinte, que vas-lu devenir!... Oh! père sans pré voyance!.. Qu''ai-je fait, mon Dieu !...

Le médecin le conjurait de se calmer.

M. Calvisart lui prenait les mains qu"'il couvrait de larmes, et lui jurait de ne pas al)andonner Cyprien, de l'aimer comme un fils, dY'tre son tuteur et son père.

Cyprien, en proie à la plus violente douleur, s'était jeté à genoux; il se frappait la poitrine, et s'accusait amèrement d'être le meurtrier de son père. Il lui demandait l)ardon ; il pleurait en poussant des cris de souflVance, de ces cris qui viennent du fond des entrailles et qui biisentle cœur en sortant.

Quelle nuit épouvantable ce fut là! Dans cette chambre mortuaire, des larmes, des sanglots, le raie d^ine agonie; au dehors, le bruit du vent, la pluie, la gièle, qui fouettaient les vitres; les tuiles arrachées

par la violence de la tcinpcte, et qa''on en- Iciulait se fracasser eu tombant sur les pavés : tout dans la nature semblait en barmonieavec le drame eflVayantqui s'accomplissait dans cette cbambre. 11 y a de ces nuits d'orage et de profonde terreur qu''on dirait faites pour la mort!., n'as-tu pas remarqué cela? Quand le ciel est pur, quand les étoiles brillent dans une atmospbère tiansparente, oa dirait que la mort a moins de prise sur nous, que l'àme tient mieux au corps, et qu il faut la violente secousse d'une tempête pour l'en arracber.

Tandis que Cyprien, toujours prosterné, se livrait au désespoir, son pore avait fait signe à INI. Calvisart de s''approcber de lui, et depuis quelques minutes ils parlaient à voix basse.

— ]\Ion ami, s'éciia tout à coup M. de Rocbepont d'une voix plus forte, tu me le promets?... Je puis donc mourir!...

M. Calvisart ne lit aucune réponse, mais

sa main serra plus vivement la main déjà froide de M. de Rochepont.

— iNIerci ! oh î merci!... murmura le peintre.

Puisée fut sa dernière parole; sa tète retomba languissamment sur rorciller. Le médecin lui saisit le pouls : l'artère ne battait plus; une palpitation courte et pressée signalait encore la place du cœur.

— DeTair! de Pair! dit le médecin. Ouvrez une croisée.

La tempête alors était dans toute sa force.

M. Calvisart, éperdu, venait de s*'élanecr vers une fenêtre et Touvrait , lorscuie le vent, s'engouflVant aussitôt dans la croisée avec une impétuosité extraordinaire, faillit jeter j\L Calvisart à la renverse, et souleva bruyamment les rideaux. Un cri sourd et prolongé partit de Talcove : liue lampe venait de s''éteindre : deux bougies éclairaient seules Pappartement d\ine lueur douteuse et vacillante.

158 Lh RENTE VIAGÈRE.

Cypi icn s'élait relevé tout à coup, il s'ctail précipite sur le lit de son père, mais il ne pressait plus dans ses bras qu*'un cadavre.

Cypricn fut (rabord tout entier à sa douleur; il aimait vi'ritahlcnient son père, et ne pouvait se consoler de Tavoir perdu. Mais ce qui rendait cette perte encore plus amère, c'^est qu'acné se trouvait mêlée de remords. Il se reprochait sa folle conduite, ses ruineuses dépenses qui avaient désolé son pèrC; et qui, peut-être, Pavaient con-

iiO LA RENTE VIAGÈHE.

(luit au tombeau. Celle mort fui ulc grande et sévère leçon pour l'âme de Cyprien ; il jura de se corriger et de fuir toutes ces sociétés dangereuses, rlont le souflle empoisonné corrompt et souille le cœur.

M. Calvisart témoignait à Cyprien une alTection plus tendre encore, il Tentourait de soins ctde sollicitude; rexcellent homme voulait remplir sa promesse ; il avait juré au père mourant que Cyprien serait son fds, et cette promesse était sacrée. Cest M. Calvisart qui s''occupa tout seul de mettre en ordre les affaires de son défunt ami. Pendant quelques mois, il ne parla point à Cyprien des embarras de fortune où le pauvre orphelin allait se trouver. Cependant M.Calvisartétaitbien loind''étre tran([uille: il restait à peine de quoi vivre à Cyprien ; et pour continuera servir la rente viagère de M. Chaulieu, un nouvel emprunt allait devenir indispensable.

Le baron de Franqueberg n''étaitplus le même depuis la mort de son ami : il avait

prodigué sans doute une foule de consolations à Cypiien, mais des consolations vagues et banales comme en aurait pu faire le plus indifférent des hommes ; sa tristesse avait quelque chose d''officiel et de guindé qui ne venait point du cœur; et, lorsqu'il poussait de longs soupirs en parlant de son ami, ses lèvres seules prononçaient l'oraison funèbre.

Quand la première douleur de Cyprien fut un peu calmée, il voulut voir Augusta, il voulut épancher tous ses chagrins dans cette âme virginale et pure; mais il n'était plus seul auprès d'acné, M. de Fran([ueberg ne les quittait point; et, dans les paroles du baron, pas un mot d''encoui*agcment, pas un mot de mariage. Cyprien pensa d'abord que cY^lait par convenance et délicatesse c|uc le baron écartait de leurs entretiens un sujet pénible en pareille circonstance, et qui devait réveiller des idées poignantes dans ràinc i\\\n fils; mais il crut enfin rcnKir({iiei'dans les manières du baron, comme

ii2 LA RENTE VIAGERE.

dans ses discours, une réserve inexplicable qui ressemblait à de la froideur.

C'est que le pauvre jeune homme ne vojait pas clair dans le cœur machiavélique de ce vieux diplomate; il ne savait pas encore, lui noble et généreux, ce que peut la soif de l'or, ce que peut Fintérct sordide. Un jour il criit voir tant d''indi(rérence ou plutôt de froid calcul dans le^ langage de M. de Francpiebcrg, qu''il s''en alla douloureusement allccté, et ne put s''empêcher de dire à M. Calvisart tout ce {[u''il avait sur le cœur. Celui-ci ne fit aucune réponse, et laissa échapper un soupir; il serra la main du jeune homme avec attendrissement.

Cyprien se perdait en conjectures : s''il avait pu connaître la conversation que son père avait eue dernièrement avec M. de Franquebcrg, il aurait compris facilement le mot de l'énigme.

Gaétan recevait de fréquentes invitations à diner de la part du baron , auquel il venait

souvent rendre visite, et, malgré l''antipathie profonde que semblait lui<émoigner Augusta, il était pour elle aux petits soins et faisait à la jeune fille une cour très assidue. Gaëtan, afin de gagner le cœur d''Augusta, avait pris un maître de solfège et de chant; etbien'qu'il eut une voix plus fausse qu'Hun tam-tam de cuisine, il chantait la romance avec un aplomb merveiHeux ; ses notes, tantôt sourdes comme celles d''un ventrilo([ue, tantôt plus gla[)issantcs (lu'un fifre, faisaiênttrcssaillirAugu^taqui refusait de raccompagner au piano. Mais le baron ayant dit une fois très sèchement à sa fille, qu'il voulait qu'ion fît bon visage à M. Gaétan Chaulieu, et surtout (pi^on l'accompagnât quand il lui plairait de chanter la romance, Augusta fut obligée d*'obéir; elle céda; mais Taversion qu'elle avait déjà pour Gai'lan n'en devint que plus forte.

Un jour (pTil faisait retentir le salon de INI. de Fanqucberg avec sa grosse voix discordante , et qu*Augus(a , tout assour-

i44 LA RENTE VIAGERE.

die par ce vacarme qui lui brisait les oreilles, frappait les touches au hasard, et jouait sur un ton pendant que le chanteur hurlait sur un autre, on annonça M. Cyprien de Rochepont. La surprise de Gaétan fut telle qu'ail resta couil au milieu d'une i^amme, la bouche ouverte comme un supplicié qu'on étrangle. Cyprien devint pale de colère et de honte; il lança un regard enflammé à Gaétan, laissa tomber sur la jeune fille un coup d'œil méprisant et douloureux; puis, sans dire une parole, il salua froidement le baron de Franquebcig et sortit. Le baron ne fit rien pour le retenir. Augusta tout émue ouvrait déjà la bouche pour le rappeler : elle se levait tremblante de son tabouret; mais son père lui ordonna avec un geste impérieux de rester en place et de se taire. Gaétan, fier comme un triomphateur, continua sa roulade interrompue, et chanta d'une voix plus sonore et plus fausse. Le soir M. de Rochepont reçut une lettre qui renfermait à peu près ceci:

(( Monsieur, je trouve votre conduite très étrange, pour ne pas me servir d''une expression plus sévère et plus juste peutêtre ; je vous pardonne un pareil manque de procédés, car vous êtes à plaindre, et la douleur qu'a dû vous causer la mort d''un père, a pu vous faire oublier les convenances du monde et de la société. J'ai cru remarquer déjà que la présence de INI. Gaétan Chaulieu dans ma maison semblait vous contrarier; je suis pourtant libre, monsieur, de recevoir chez moi les personnes qui me plaisent, et je vous prie de ne pas le trouver mauvais. Je vous déclare que j''ai beaucoup de plaisir à voir M. Gaétan, et quand vous me ferez l'honneur de venir chez moi, vous m''obligerez fort de ne pas oublier que ce jeune homme est mon ami.

(( J'ai l'honneur, etc., etc.

« BVRON Di: FrINQLEBERG. /)

Cette lettre, d'une sécheresse inconcevable, pouvait se traduire à peu près de la

iiG LA RENTE VIAGÈRE.

sorte ; Monsieur, les visites de Gaëlan Chaulieu me sont beaucoup plus agréables que les vôtres, et vous serez très aimable de venir chez moi le moins possible. C'était la seule traduction qu''on pût faire de cette insolente épître. Cyprien la relut plusieurs fois avant de la comprendre; il n'*en croyait pas ses yeux; mais enfin, quand il lui fut impossible de mettre en doute ce qu'il voyait, une étrange fureur s'empara de lui. Il voulait immédiatement courir chez M.

de Franqueberg, le provoquer, lui demander raison; mais une pareille violence, au lieu d'*améIiorer les choses, ne pouvait que les rendre plus désespérées; une altercation avec M. de Franqueberg ne pouvait qu*'étre fatale à Cyprien : n'*était-ce pas élever une barrière insurmontable entre lui et celle qu'il aimait? N'était-ce point se priver à jamais d'Augusta, et la jeter peut-être aux mains d'un rival abhorré? Cyprien, malgré sa profonde colèie , parvint donc à se contenir; il se rendit chez M. Calvisart; lui

montra cetle lettre en lui demandant ce qii'il fallait faire dans une pareille circonstance. iM. Calvisart le serra contre son cœur avec un douloureux intérêt.

— Ah ! mon pauvre ami , dit-il en soupirant, voilà bien les hommes! rapacité, mensonge, égoïsme I

— Oh ! oui, s'écria vivement Cyprien , cet homme est comme les autres!... Lui (jui me fuisuit mille basses cajoleries du vivant démon pauvre père, voilà comme il tient ses promesses !... lia trouvé sans doute un plus riche que moi pour sa fille...

— Cyprien, continua tristement M. Calvisart en secouant la tête , mon pauvre Cyprien, tu as raison!... cet homme est un mauvais père; il s'embarrasse fort peu du bonheur de sa fille, il veut la vendie, il vent la vendre au plus ofiVant!

Cyprien jeta un cri d'angoisse.

— Que dites-vous .^ (juoi! serait-il vrai.^.. Mais j^ai sa parole... il a juié de nous unir... il Ta juré à mon pauvre père. D'ailleurs

n''a-t-il pas encouragé notre amour? ne saitil pas depuis des années que j'aime sa fille ! Oh! oui , je raimel... je l'aime avec toute mon âme... Elle esta moi... seul, je peux la rendre heureuse , et je ne souffrirai pas qu''un autre me renlève... Mais quel est-il donc , cet autre? ce rival heureux, ce préféré? Il est donc bien riche !...

— Plus que toi sans doute, répondit M. Calvisart en lui prenant les mains avec effusion, plus que toi, mon pauvre Cyprien!

— Et pourtant , murmura Cyprien d'*une voix étouffée, on m'*a toujours dit que j''étais riche ! Dieu merci ! je n\'iime pas Tardent, moi, je ne suis pas intéressé!... Mon bon, mon cher tuteur, je ne vous ai pas encore questionné sur toutes ces affaires d'intérêt qui me répugnent, mais enfin mon pauvre père doit m''avoir laissé de la fortune?

— Non, mon ami; rien que des espérances, qui ne se réaliseront peut-être que bien tard...

— Que voulez-vous dire ?...

— Tu vas être majeur, mon ami, continua M. Calvisart d'une voix émue , je vais te rendre tes comptes. Je commencerai par te dire que maintenant tu es pauvre : il se peut qu'un jour tu deviennes riche, mais quand? Dieu seul peut le savoir.

Et M. Calvisart fit comprendre à Cyprien que le peu d''argcnt comptant, que son père lui avait laissé, sufTirait à peine à payer leurs dettes communes. Enfin il lui parla de cette fatale rente viagère que M. de Rochepont se trouvait obligé de servir à un vieillard qui, sous Tapparence d'une santé faible et chétive, était plein de vie, et, comme dit le peuple, avait Pâme chevillée au corps. Cependant ce vieillard n'était pas immortel, malgré sa ferme assurance de ne jamais mourir, et d''un*momentà Pautrc es propriétés, dont cet homme avait conservé l'usufruit, pouvaient revenir à Cyprien; mais il fallait absolument de la prudence et de l'économie jusqu'à cet

ioO LA nENTE VIAGÈRE.

événement, éloigné peut-être... Cyprien était forcé de payer choque trimestre dix mille francs d'arrérages à cette espèce d''usurier. Pour faire honneur à cette rente, il fallait donc recourir à des. emprunts continuels; mais si le présent était sombre et difficile, l'avenir au moins était suret brillant.

Cyprien, découragé, croisait douloureusement les bras sur sa poitrine ; il commençait à comprendre les mélamor[)hoses étranges qui sY^taient si brusquement opérées dans les n^anières du baron de Franqucberg, et pourtant il n'en connaissait pas encore la véritable cause ; il rap[)rit bientôt de M. Calvisart : Quehiue temps avant la mort de M. de Rochepont, le baron de Franqueberg était venu lui rendre visite; il était morne, embai lassé ; ses paroles avaient ([uelque chose d'incohérent qui surprenait M. de Uochcpont. D''abord M. de Fran([ueberg avait pailé de toutes les démarches qu'il avait faites auprès du ministre pour Cyprieii, il était sûr d'obtenir la

LA EEKTE VIAGÈRE. V\{

place qu*"!! demandait; ensuite il avait jeté quelques phrases assez vagues où le nom de sa fille et celui de Cyprien revenaient de temps à autre: il laissait entendre qu'il ne reculerait devant aucun sacrifice pour le bonheur d'Augusta ; mais soudain changeant de langage, il s'était plaint amèrement de l'égoïsmc et de l'ingratitude des personnes (ju'on oblige; il se reprochait les services qu'il avait rendus à de faux amis ; services de tout genre, disait-il : mon cré* dit, ma fortune, je n'ai rien ménagé pour eux, et n^aintcnant j''en reçois la récompiîHse!... non seulement je ne puis avoir ce qu'on me doit, mais les infâmes me calomnient, me déchiient !

Il parlait de la sorte avec de grands soupirs et des ronlemens dNeux lamentables, mais il ne [>récisait rien, et dan& tout cela M. de Rochepontne pouvait coml^rendre ([u^ine chose, c'est que les affaires du baron se trouvaient fort embairassées.

Enfin celui-ci formula plus clairement

V,y2 LA RENTE VIAGÈRE.

sa pensée, et, prenant la main du peintre qu'ail serra dans la sienne avec efTusion, il le conjura, les larmes aux yeux, de lui rendre un service qui pouvait le sauver lui et sa fdlc : il avait besoin de cent (juatrevingt mille francs qu'il rendrait à M. de Rocliepont avant six mois.

Une pareille demande avait singulièrement étonné le peintre: elle révélait une grande gène dans les affaires du baron; mais où trouver une pareille somme? Certes M. de Rocliepont se fût empressé d'obliger un ami s''il avait pu le faire , il n'aurait pas hésité un moment; mais il était lui-même au penchant de sa ruine, et, comme la vanité lui fermait la bouche, il n'osa pas dire franchement qu*'il ne possédait pas même le tiers de cette somme. Ses réponses furent évasives. M. de Fran(iueberg croyant y voir un refus à peine déguisé, un refus injurieux qu'inspirait la défiance, M. de Franqueberg , mortellement offensé, Paccusa

LA DENTE VIAGÈRE. lo5

d^orgucil et d'avarice, et les deux amis rompirent ensemble.

C'est au lit de mort seulement que i\I. de Rochepont avait fait cette confidence à M. Calvisart; il avait engagé ce digne ami à soutenir le courage de Cyprien, à lui conseiller la résignation, car désormais Cyprien. ne pouvait plus prétendre à la main d'Augusta; un obstacle invincible les séparait : Tinimitié des pères.

Cyprien venait d'atteindre sa majorité; mais comme il n''entendait rien aux affaires, et (pi''il aurait eu grand'peine à se tirerdes embarras d'aune succession encombrée de dettes, M. Calvisart ne se hâtait pas de lui rendre ses comptes de tutelle et voulait auparavant débrouiller le chaos.

Quelques mois se passèrent. Cyprien, qui avait toujours sur le cœur cette lettre injurieuse du baron, n^avait point revu IM. de Franqucberg, et, bien qu'il fut plus que'jamais épris d'Augusta, Torgucil irrité de ce jeune homme luttait contie son amour.

Cependant il cherchait toutes les occasions de la rcnconlrcr; il fiéquentait les spectacles, les promenades publiques, et quand il Taperccvait de loin dans la foule, une sueur brûlante coulait de son front, le song bourdonnait à ses oreilles; et leurs regards sYclians^eaient, rapides, enflammés.

Mais Cyprien était bien loin de savoir tout ce (jui se passait dans la famille du baron. Oh! s'il avait pu le soupçonner, quelle fureui! quel désespoir! Une fuis, au Tliéàtre-ltalien, il aperçut Augusta avec son père dans une loge au fond de la(|uelle se trouvait un autre personnage qu'il ne put d'abord reconnaître. La physionomie d''Augusta exprimait une morne tristesse ; elle était [)àle et amaigrie, ses yeux pleins de langueur paraissaient voilés de larmes. Tout-à-coup ses legards se tournèrent vers Cyprien : elle tressaillit, son visage devint encore plus pâle, et des pleurs brillèrent au bord de ses [)aupières. Le baron, qui suivait tous les niouvcmens de ba lille, remarqua

LA SENTE VIAGÈP.E. ioO

sans doute le changement soudain qui venait de se faire en elle; il en comprit la cause : il avait reconnu Gypricn. Alors iM. de Fianqueberg se pencha vers sa fille et lui dit quelques mots à Torcille : elle détourna la tète et ne regarda plus Cyprien de toute la soirée.

Ensuite I\I. de Ti anqueberg se retira dans un coin de la loge, et parut causer avec la personne dont Cyprieir n'avait pas encore pu voii* le visage : la clarté du lustre n'arrivait pas au fond de celle loge. Cyprien voulait pourtant savoir quel pouvait cire cet homme; il l'atlendil au passage, dans un corridoi-, avant la fin de la représentation, et, quand la loge s''ouvrit pour le départ, il se trouva pres([ue face -à-face avec Gaétan Cliaulieu. Celui-ci ne j)arut [>as le voir, mais un sourire méchant et sardoniquc ])étilla dans ses yeux et fit grimacfer les coins do sa bouche ; il voulut oflrir la main à mademoiselle Augusta |)our sortir de la loge, mais elle ne l\'\ccepla point et saisit

vivement le bras de son père, Cyprien sYloigna, la rage au cœur.

Il passa la nuit la plus horrible qu'on puisse imaginer: toutes les tortures de la jalousie faisaient courir du plomb fondu dans ses veines; il comprenait enfin, pourquoi ce Gaétan était si bien reçu dans la maison de M. de Franqueberg! Plus de doute, cet ignoble rival lui disputait la main d'Augusta; il était riche, et le baron vendait sa fille.

Le lendemain à son réveil, on lui dit qu''une femme demandait à lui parler; cette femme disait avoir quelque chose de trèsimportant à lui remettre. Cyprien ditàson domestique de la faire entrer. Elle parut: c'était une femme de chambre que Cyprien se rappelait avoir vue chez M. de Franqueberg. Elle arriva tremblante, et, promenant autour d''elle des regards inquiets, comme si elle avait pu craindre qu''un autre que Cyprien ne Tobscrvât, elle tira de son châle

LA RENTE VIAGÈRE. i57

un billet cacheté, qu''elle lui remit d'un air mystérieux.

Cyprien avait reconnu tout de suite récriture d'Augusta; son cœur se mit à battre avec une violence incrovable: il brisa vivement le cachet, mais il ne put lire d'abord... un nua^e couvrait sa vue.

— Ah! monsieur, disait la femme de chambre d''une voix altérée, que M. le baron n''apprenne jamais cela! Ah! s'^il pouvait savoir (|ue je vous ai porté une lettre de sa fille, il me chasserait!... Mais n''importe, il faut bien risquer un peu , cette pauvre enfant est si malheureuse ! Elle est si bonne et si douce, que je n'ai pas le courage de la voir souffrir.

Pendant que cette femme parlait de la sorte, Cyprien avait parcouru des yeux toute la lettre: il était resté (Fabord immobile, comme frappé de la foudre; mais enfin, croyant faire un songe, n''osant croire ce qu'il venait de lire, il recommençait pour la troisième fois sa lecture.

î58 LA RENTE VIACÈnC.

Voici le contenu de ccUe leltre :

« Oh ! monsieur, je suis vraiment bien à plaindre!... Quoi! ne plus vous voir! vivre à jamais séparée d*e vous!... Non, je le sens, je n'en ai pas la force: et pourlanl, mon père le veut!... mon père est bien cruel! Au moins s*'il me laissait libre, s''il me permettait de pleuier toute seule en pensant à vous!... Mais non, il veut que jj sois gaie, il me tiaîne au bal, au specîaclc, avec un liommecpie je déteste !... (jiiandj'ai la mort dans rame!... 0 mon cher Gypricn, [>Iaignez-moi, et n'allez pas croire que je vous oublie... Non, je ne céderai point; Dieu me donnera la force elle courage de résistera mon père!... cùv cV^st tropafTj'cux, cccp^on exige de moi... Ce mariage... Oh I cVst horrible à penser!... Non, je ne serai pas la femuîc de cet îionnnc... IMutnt la moit!... plutôt la ]Uhil î... »

LA RENTC VIAGÈHE. 159

Cette lettre paraissait brusquement interrompue; il était facile de voir, à la précipitation de récriture presque illisible en certains endroits, que la jeune fille craignait d'hêtre surprise et que sa main tremblait (juand elle Tavait tracée,

La femme de chambre dit à Cyprien que sa jeune maîtresse avait écrit ce billet la nuit, et que le baron, ayant aperçu de la lumière dans la chambre de sa fille à une heure très-avancée, s'était nrobablcment douté de quelque chose et Tavait grondée de veiller encore. Augusla, ployant sa lettre à la hâte, s'était bien vite mise au lit, sans avoir eu le temps de la terminer.

La femme de chambre put donner à Cyprien toutes les explications qu'il lui demanda. Il apprit que le vicomte de Ba range et Gaétan Chaulieu se disputaient la maiîi d'Augusta, et (juele baron de Fiaufiueberg penchait [lour ce dernier, malgré rinélégance de sa personne et de ses manières; mais Gaétan ava t un vieil oncle

ir>0 LA RENTE VIAGÈRE.

excessivement riche qui n''avait pas d''autre héritier que hii.

Cyprien, enflammé d'une colère indicible, jura par tous les sermcns du monde que cet abominable mariage ne se ferait pas. Les idées les plus folles, les plus furieuses, se heurtèrent dans sa tète: il voulait d'abord aller trouver Gaétan, le souffleter, lui cracher au visage et le forcer par une insulte publique à se battre dans un duel à mort; mais ce moyen était rude et violent, il pouvait tout compromettre, et, malgré la colère qui bouillonnait dans ses veines, Cyprien jugea plus sage d''attendre encore avant de recourir à cette terrible nécessité. Il prit une plume, et répondit quelques mots à la pauvre jeune fdle; mais, dans ce peu de mots tiacés d'aune main frémissante, il y avait de quoi faire bondir le cœur brûlant d'Augusta, car c'était bien ce langage fou, désordonné, de l'amour au désespoir, d''un amour jeune, ardent; et

profond comme l'âme où si long-temps il a grandi dans le silence.

Cyprien ne savait à quel projet s'arrêter : tantôt plein d'orage et de passion, il voulait pénétrer furtivement dans la maison de INI. de Fran([ueberg, pour enlever sa fille et s'*enfuir avec elle en pays étranger; tantôt, regardant ce parti comme insensé, il voulait se rendre auprès du baron, se précipiter à ses pieds, faire un appel au cœur d*'un père; mais il sentait bien que tout cela serait inutile, que l'âme de cet homme était froide et desséchée, qu'ail n'y avait plus en lui de fibre généreuse, et que Tintérêt, la soif de l'or, avaient tari la source des nobles sentimens. 11 fallait donc, à tout prix, que Cyprien fut riche, et plus riche que ses deux rivaux; c'était l'unique moyen de remporter sur eux; mais que faiie , que faire? Tout son avenir, tout son bonheur était dans les mains d'un vieillard infirme et moiibond qui s'obstinait â vivre, et dont la tombe se creuserait peut-

Ki2 LA RENTE VIAGlèRE.

« être encore plus tard que la sienne

Les jours, les mois s^écoulaient sans amener aucun changement favorable; c*'est àgrand''peineque, tous les trimestres, Cyprien, secondé par M. Calvisart, parvenait à réunir la somme qu''il devait à M. Chaulieu; mais le pauvre jeune homme avait bien d'autres embarras : outre cette fatale rente qui le dévorait sans cesse, il fallait encore assouvir Tavarice exigeante des créanciers de son père, et l'abîme s'approfondissait chaque jour sous les pas de Cyprien.

Pendant qu''il menait cette vie orageuse et tourmentée d*'inquiétudes, Cyprien était bien loin encore de prévoir toute l'horreur de son avenir; il cherchait en vain à se distraire au milieu des bals et du tourbillon des fêtes, rien ne pouvait calmer son amour, rien ne pouvait bannir de son esprit cette douloureuse pensée : Qu'un autre serait peut-être un jour Tépoux d''Augusta. Certes il avait bien aimé son père, et

quand il songeait à lui, de grosses larmes tombaient de ses yeux, sa poitrine était pleine de sanglots , mais par momens il ne pouvait s''empêcher de se dire : 0 mon père, qu'as- tu fait? je n''ai rien, rien... tu m'as perdu! Et cette voix secrète qui parlait dans son cœur, il tâchait de l'ètouirer bien vite comme la voix de Tingratitude, il ùé* missait des pensées coupables qui s''agitaient confusément dans sa tcte, il s'appelait mauvais fils.

Pendant ce temps-là, M. Cliaulieu était le plus heureux des hommes : il toussait beaucoup moins, sa voix était devenue presque sonore, ses petits yeux gris pétillaient par momens de joie et de malice. En vérité, à voir cet homme qui naguère était comme un cadavre en dissolution, à le voir niainlenant vif, gaillard, parlant politique et mangeantdescôteleltes,on aurait pu croire, comn)e je te Pai déjà dit, que notre Sauveur lavait ressuscité; la mort de M. de Kochepont semblait avoir redonné la > ie à ce vieil-

iGi LA RENTE VIAGÈRE.

lard malingre. 11 faut avouer que jamais le vieux singe n*'avait eu plus d'amour et de piécaution pour son horrible personne; il ne mangeait (pie des choses saines et substantielles, se levait tard et se couchait de bonne heure, se tenait les pieds chauds, la tète fraîche, il observait enfin un régime patriarcal ([ui ferait de nous tous des Mathusalem, si nous avions la patience de le suivre.

Comme cet Harpagon était parfaitement sûr de ne jamais mourir, il continuait à placer presque tous ses biens en viager; il trouvait superbe l'afliiire que dernièrement il avait faite avec M. de Rochepont, par Tentremise de Sourville; cette magnifique opération augmentait ses revenus de quarante mille francs : aussi, depuis ce beau résultat, il avait une estime toute paiticulière pour INI. Sourville, et Taigrefin avait eu part au bénéfice. Mais pour te faire comprendre tout ce qu''il y avait de joie sordide au fond du cœur de cet avare, il faut

LA RENTE VIAGERE. 16o •

que je te rapporte une de ses conversations avecSourville.

Le ciel était gris et pluvieux, il soufïlait une bise froide , c était une de ces tristes soirées d'hiver où l'on est si bien auprès fTun bon feu.

Le vieillard, emmaillotté comme un enfant dans une grosse robe de chambre à fourrures, avait les deux pieds sur une boule en fonte pleine d'eau bouillante, en face d''unc cheminée où fumait un malheureux tison; une chandelle brûlait sur la commode et répandait dans la chambre une lumière terne et vacillante. M. Sourville, assis dans une vieille bergère, à coté de Tavare, avait le nez rouge de froid, et ses pieds grelottaient sur le carreau : il n'osait pas dire à M. Chaulieu que la température de la chambre était bien fraîche, et que le thermomètre marquait un degré au-dessous de zéro; mais il n'en pensait pas moins et souillait dans ses doigts bleuis, en regardant avec douleur le

brouillard léger que formait son haleine.

— Ili î hi! disait jM. Chaulieu en ricanant d^inc manière fantasticiue : il paraît que le froid pince. Est-ce que la Seine charrie?

— Elle commence, répondit tristement M. Sourville.

— Cest singulier, reprit le vieillard; je n''ai pas froid du tout, moi; je transpire comme un dieu, je me porte comme un chérubin.

— En eiTet, vous êtes vermeil comme une rose, vous irez à cent ans...

— Cent ans! poursuivit l'usurier avec dédain. J'espère bien aller au-delà; je ne vois pas de raison pour que ça finisse. Que diantre! je suis camme un Hercule, je digère maintenant mieux qu'un canard...

Voilà ce que c'*est que d'avoir la conscience calme et les pieds chauds.

— En eflet, répondit Sourville d^m ton patelin (pii enveloppait une malice, cette boale d''eau chaude doit vous tenir

les pieds dans une étrange béatitude.

— Oui, sans doute, et c'est comme cela qu''on évite les fluxions de poitrine, les pleuréifies, les coups de sang. Hi! hi! hiî continua-t-il en frottant ses mains de squelette l'une contre Pautre, M. de Rochepont ne connaissait pas les boules d'eau chaude sans doute, et c''est, ma foi! bien heureux, car il se chaufferait peut-être encore àPheurequ'il est, et je ne me porterais pas si bien. Que diable! il faut bien qu'on meure de temps en temps; chacun son tour! autrement la terre ne serait pas assez grande, on se mangerait les uns les autres.

— Certainement, dit Sourville; mais avouez, papa Chaulieu, que je vous ai donné un fameux conseil... Vous n''auriez jamais trouvé cà, vous; comme vous dites, il faut bien que chacun meure à son tour; mais vous, c'est différent! plus on meurt, plus vous êtes vivace. Parbleu! je n'en doute pas, cette affaire vous a porté bonheur, vous avez rajeuni presque aussitôt de

108 LA TiENTE VIAGÈRE.

vingt -cliKi ans!... Non eculemcnl votre bourse, papa Chaulicu, s'est arrondie cPune jolie façon, mais encore la bedaine...

Et Sourville frappa sur le ventre concave du vieillard, qui voulut rire et toussa d'une horrible manière.

— Oui, continua Sourville avec chaleur, c''est un bail de longue vie que vous avez fait là, trois, six, neuf! Je dois pourtant convenir que vous avez mené supérieurement votre barque. Oh! vous avez joué serré, avec ce pauvre diable de peintre (jui se figurait avoir trouvé la poule aux œufs d'or. Savez-vous bien que c'est Dieu qui Ta puni, il s'imaginait entendre déjà clouer votre bière...

— Oui, balbutia le vieillard en toussant et riant à la fois, et le voilà dans le trou! Saeiedieu! c''est bien fait!...

— Aussi, j)apa Chaulieu, ajouta Sourville en soufllant toujours dans ses doigls, comme vousaviezune mineafiVeuse! vous aviez Fair, parole d'honneur! d'un ccce homo, comme

disait votre aimable gouvernante : le bourdonnement d''une mouche vous aurait couvert la parole; vous tiiiez une langue épouvantable, et vos yeux étaient verts comme des huitres de Marennes. Vous avez là, je vous jure, un beau talent de société, une physionomie heureuse et mobile, vous êtes un vrai Caméléon...

— Oui, vraiment, Je n'^étais pas mal, dit le vieux, je me suis vu dans la glace; et je n^ii qu'un regret, c''est de n''avoir pas demandé soixante mille francs, au lieu de quarante mille. Oh! je valais bien çà! Au fait, je relevais d''un gros catarrhe et j'hélais maigre comme un clou, mais je n'avais pas d'^inquiétude, parce que, voyez-vous, je connais très bien mon tempérament.

Et long-temps encore ils parlèrent de la sorte; mais nous pouvons couper court à cet affreux dialogue tout hérissé de mois sordides et de pensées plus sordides encore : c'^étaient deux amcs laides et basses qui se dévoilaient Tune à Tautrc, et laissaient

i70 LA RENTE VIAGÈRE.

voir tout ce qu'halles renfermaient d'immonde.

— Et le petit jeune homme, continua sardoniquement le vieillard, je parie qu'il s'imagine qu*'avant deux ou trois ans je vais descendre la garde!... Oh! pas si bête!... Tu attendras long-temps, mon garçon, tu attendras long-temps...

— Parbleu! vous enterrerez le père et le fds, ditSourville en prenant le soufïîet pour raviver un chaibon presque éteint; mais le soufllet percé en maint endroit ne fit entendre qu\ine plainte douloureuse, et son haleine asthmatique n'arriva point jusqu'au tison.

— Laissez-donc le feu, dit le vieillard en lui prenant le soufllot des mains, on étoulTe

Aussitôt un coup de sonnette retentit; on frappa timidement à la porte, et le père Chaulieu demanda d'une voix fausse et criarde : Qui est là?

— C'est moi, mon oncle.

LA RENTE VIAGÈBE. 171

— Eh bien ! entre...

Gaétan parut; mais ce n'était plus ce même jeune homme élégant et fashionable dans les salons de M. de Franqueberg: sa chevelure toujours si bien frisée était fort en désordre, il tenait un chapeau sale et cassé, sa redingote huileuse faisait mal à voir, ses mains n*'avaient pas de gants, et il marchait sur la tige de ses bottes horriblement éculées.

— C'est bien! dit Toncle en souriant, à la bonne heure, voilà une toilette qui n''est pas extravagante; je vois que tu commences à rentrer dans la bonne voie. Allons, viens m'embrasser.

Gaétan courut vers son oncle et le serra contre son cœur avec une si prodigieuse tendresse, qu'il faillit rétoufl'er.

M. Chaulieu n'^avaitjamais su que Gaétan menaitcette vie folle et ruineuse des jeunes gens riches à Paris; son neveu n'aurait jamais eu Timprudence ctTaudace dese présenter devant lui en costume fashionable, la cravache à la main. Le vieilavare, semblable à l'Ffarpagon de Molière, n''eût pas manqué de lui dire : MalheurcuX; où trouves-

i7i LA RENTE VIAGÈRE.

lu cet argent? il faut que tu me dérobes! Mais qu*'aurait -il dit, bon Dieu! quel torrent d'imprécations furibondes, s'il avait pu la nuit apparaître tout à coup dans un des tripots que fré([uentait Gaétan !.. s^il avait pu voir For et les billets de banque, arracbésà pleines mains des poches de Tenfant prodigue, s'^entasser à chaque instant sur le tapis vert et s'^évanouir sous l'avide râteau du croupier! A cet affreux spectacle, le vieillard frappé comme du tonnerre, serait mort d'une apoplexie foudroyante, et le drame sombre que je vais dérouler devant tes yeux n''aurait pas eu, je te jure, un dénouement si terrible! Voici, probablement, comme les choses se seraient passées : le pcreChaulieu, qui n**avait jamais rien donné de sa vie, aurait donné sa malédiction à Gaétan, avant de rendre le dernier soupir, et Cyprien, débarrassé du vieillard, serait devenu tout à coup presque millionnaire. Mais Gaétan avait le plus grand intérêt à ménager son

oncle : il savait que le vieux ladre lui portait beaucoup d''afrection; mais ce dernier était capricieux, fantasque, lunatique, et pour la moindre bagatelle il pouvait désbériter Gaétan : aussi, Gaétan essayait-il de complaire à son oncle par toutes les adulations possibles. Il n'^était point de cajoleries basses, de ruses mesquines et hypocrites, que ce jeune homme artificieux n''employàt pourarriver à ses fins : par exemple, il avait toujours bien soin de ({uittcr son costume élégant pour endosser (juelques sales guenilles, avant de paraître devant le père Chaulieu; à table, il afTeclait sans cesse une frugalité vraiment digne d^in trappiste ou de Cincinnalus; bien ([u'il fut à la fois vorace et gourmet, les alimens les plus grossiers, quoique gibcloltc douteuse et sentant le chat à i'aire mal au cœur, irois ou (quatre pommes de tcrie nageant dans un océan de sauce, comme les Troyens de Virgile, rari riantes m gurgùe^Yis/o, tout ce menu horrible, Gaëlanle proclamaitrégal céleste. Pour liât.

170 LA RENTE VIAGÈFE.

ter son oncle, il louait complaisamment la recherche et la délicatesse des mets, il fermait à demi les yeux de plaisir, en avalant une piquette nauséabonde, dont une portière n''aurait pas voulu pour accommoder sa vinaigrette; il comparait quelque vieux morceau de fromage fluide, au nectarque feu Ganymède versaità Jupiter, et M. Chaulieu, qui avait toujours eu un faible pour la mythologie, trouvait son neveu charmant, spirituel, instruit, et plus gastronome que le fameux Bi illal-Savarin.

Mais il faut dire, pour l'honneur de Gaétan, (juc son palais et son estomac valaient dix mille fois mieux que son cœur : il adorait la bonne cuisine, et méprisait bien profondément dans le fond de son âme tous les épouvantables ragoûts de son oncle; il avait Tair de les dévorer avec délices, mais il était fort habile escamoteur, et tout ce ([u''il semblait porter à sa bouche, il le faisait tout à coup disparaître avec une adresse incrovable et Tencloutissait

dans la gueule d''un gros chien de bassecour, qui restait caché sous la table pendant les repas, et posait sa tête monstrueuse sur les genoux de Gaétan. Après le diner, celui-ci trouvait sans peine un prétexte pour quitter son oncle : il disait qu'un peu d'exercice au grand air était vraiment indispensable pour faciliter la digestion d'un si copieux festin, et le vieillard enchanté rengageait à se promener tout le long de la rivière, mais il lui défendait expressément de jamais prendre le pont des Arts.

Une fois hors de cette affreuse gargotte, ainsi qu'il appelait la maison de son oncle, Gaétan sVmpressait d''aller chez quelque bon restaurateur, et, prenant une plume, il se composait un menu succulent, tout bardé de truffes et largement arrosé de vin de Champagne. Sa poche était bien garnie, et certes, il dépensait plus à chaque repas, que son oncle pour la nourriture de trois semaines. Enfin, lorsqu''iI avait l'estomac bien lesté, il s''en allait fredonnant, les joues

178 LA RENTE VIAOÉRE.

pourpres, le cure-dent à la bouche, et le ventre tendu comme un ballon. Cest au fond de quelque tripot qu'ail passait presque toute sa nuit, ou bien il allait bondir dans ces noclurnes bacchanales , où se démène cette danse ignoble que je ne veux pas nommer autrement que la ronde du sabbat. Celui qui aurait vu la chambre de Gaétan, son mobilier pauvre, ses couvertures en loques, n'aurait pu comprendre d'holà lui venait cet or qu'il jetait à pleines mains au caprice de la roulette; on n^aurait pu s*'empôcher de croire que la source inconnue de ce Pactole était coupable et honteuse, et Ton aurait eu, ma foi ! bien raison'de le croire. Gaétan possédait toutes lesquahtés rapaces del3iGazzaLadro;i\ savait parfaitement que son oncle avait Thabitude de faire des magots d'or et d'argent qu'il enfouissait partout, dans le crin des vieux fauteuils, dans la fente des murs derrière les tableaux, dans les bois de lit, dans une foule de cachettes que le vieillard

croyait seul connaître, et qui n'avaient pas échappé à l'œil investigateur de Gaétan. Quand le père Chaulieu avait bien enterré son trésor dans quelques nippes, il ne l'exhumait plus, et le croyait plus en sûreté ({u''à cinquante pieds sous terre. De temps à autre il s'enfermait des heures entières pour éparpiller ses louis d^or dans tous les coins; mais Gaétan avait l'odorat si fin, qu''il flairait toujours le gibier de Tavare : on aurait dit véritablement qu''à l'exemple des magiciens du moyen-âge, il savait découvrir les mines d'or avec la puissante baguette de coudrier, car il ne faisait presque jamais de fausses recherclics; et le soir, quand son oncle assou[)i fermait les yeux comme le dragon de la fable, le jeune vaurien cueillait les pommes d'or, et les croquait le plus lestement du monde. Jusqu'alors, M. Chaulieu n'avait pas encore remarqué ces larcins.

Mais il cit temps de te dire la conversation de Toncle et du neveu: d'abord elle

fut assez banale et presque insignifiante : Gaétan, qui ne voulait pas s'expliquer devant quatre oreilles, attendait avec impatience que M. Sourville levât le siège et partît; mais Tagent d'affaires ne se pressait pas de quitter la place, il devinait fort bien, aux regards inquiets de Gaétan, à toutes ses paroles incohérentes et confuses, enfin aux gestes de contrariété qui lui échappaient sans cesse, il devinait à merveille, le fin renard, que le neveu brûlait d''arrachcr quelques plumes au vieux hibou, et qu'il y avait une anguille sous roche.

Le père Chaulieu, qui prenait l'intérêt le plus vif à toutes les variations atmosphériques, demandait à Gaétan si^la bise était toujours aussi acre, et combien de degrés au-dessous de zéro marquait le thermomètre de Tingénieur Chevalier; mais ce qui touchait principalement le vieillard, cYtait le dernier cours de la rente, toutes les fluctuations de la Bourse, les chemins de fer, les canaux ; les houilleS; et puis toutes les

LA RENTE VIAGÈRE. 18i

nouvelles politiques, les changemens de ministère, tout cet insipide lemue-inénage qui bouleverse perpétuellement notre vieille masure constitutionnelle. C'était là tout le bonheur, toutes les distractions du père Chaulieu, quand il avait compté et recompté cent fois dans sa tète tout ce qu''il avait caché d''or sous la housse de ses vieux fauteuils. Cependant, comme la soirée s'avançait, et que Sourville demeurait toujours cloué sur une chaise, Gaétan voulut fiapper un grand coup : il se pencha mvsléricusement à Foreille de son oncle, et lui dit quelques mots qui produisirent un effet magique sur le fesse-Mathieu.

— Bah î dit-il en tressaillant, ce n'est pas possible !...

— Cest très-possible, répondit à voix basse le neveu. Cest à vous seul que je puis conter cela...

— Va, mon agneau, tu peux parler devant Sourville, marmotta le père Chaulieu, c'*est mon Pvlade.

iS2 LA AENTE VIAGÈRE.

— Non, mon cher oncle, murmura Gaétan cFuiie voi\ encore plus mystérieuse et plus basse,

M. Chaulicu, qui n''avait pas coutume de se gêner avec les importuns, prit la main deSourville, et, la secouant d'un air patriarcal, il lui dit avec la bonhomie d''un chat-

tmie:

— Sans adieu ! mon bon Sourville, je vais me fourrer dans mon porte-feuille; je vous conseille d'en faire autant, car il fait un froid de loup... Marchez avec beaucoup de prudence, et craignez le bord des trottoirs, c'*est très-dangereux pour le piéton...

Sourville, qui ménageait le vieillard, vit bien qu'il fallait plier bagage; il s'arracha donc de sa chaise en soupirant, et portant à ses lèvres la main osseuse et jaune du père Chaulicu, il sortit de la chambre. L''oncle et le neveu demeurèrent seuls.

— Eh bien! mon enfant, dit le vieillard en se frottant les mains, (ju^st-ce que tu

LA BENTE VIAGÈRE. 185

me contais donc tout àFheure? En vérité?., pas possible, pas possible?...

— Je vous jure que c'^est vrai, mon cher oncle ! s'écria Gaétan dans un transport de joie délirante.

— Comment ! lui, ce fier aristocrate, il te donnerait sa colombe!...

— Ce matin encore, il me Ta promise : il raffole de moi, il m''aime, c'est une passion !

— IMais la petite, la petite, grommela sourdement le père Chaulieu, est-elle aussi folle de toi, mon lion?...

— Ali!î ah!... c''est plus raisonnable, plus modéré. Cependant, je suis très-sûr qu''clle me rend justice,... qu'acné serait flattée au fond du cœur d'entrer dans votre famille...

— Tu crois, mon homme? continua Chaulieu en ricanant dans un accès de toux catarrhalc. Aufait, je suis électeur, éligible, je suis un des notables de mon arrondissement! Et tu dis ([ue notre grand scignc •;

iSi LA BENTE VIAGÈRE.

a fait mon élocfe?... (la m'étonne, ca m'étonne !... hi ! hi ! hi !...

Puis ses rires continuèrent plus stridents, plus saccadés. 1.

— Je vous le jure, mon bon oncle, M. de Franqueberg vous apprécie; il sait que vous êtes un homme capable, prudent et sage, un royaliste, un vrai défenseur de la monarchie...

— Oui, oui, c''est connu, dit sardoniquement le vieux thésauriseur: j'aime beaucoup le roi! j''ai son portrait de toutes les manières, de toutes les grandeurs, en or, en argent!... Cest très-beau, surtout les pièces neuves. Et tu m'assures que notre petite tourterelle est gentille?...

— Oh! mon oncle, repartit Gaétan, les yeux pleins de flamme et sortant de la tète, elle est merveilleuse!...

— Et quel est son genre ? interrompit le vieillard; brune, blonde!...

— Oh ! brune...

-Comme Junon? demanda le père Chau-

LA RENTE VIAGÈRE. iSo

lieu, qui ne manquait jamais de faire une allusion mythologique quand l'occasion s''en présentait.

— Oui, comme Junon ! reprit Gaétan avec enthousiasme.

— Eh bien, tant pis ! mon neveu : j''aime mieux Vénus; j'ai toujours préféré les blondes. Eh ! de mon temps, j''étais un gaillard, j''en valais bien un autre 1... JY^tais rose et frais comme Taurore, blond comme Phœbus î Oh î ce n''est pas pour me vanter, mais j''étais plus beau garçon que toi...

Gaétan, blessé au vif dans son amourpropre, se mordit les lèvres et pâlit.

— Mais je t''assure, continua Chaulicu d'un air incrédule et défiant, je t''assure que les choses me paraissent un peu louches : monsieur le baron m''a tout l'air d'un rusé matois, qui sent d'une lieue les écus de ton oncle. Eh! eh! tout ce qui reluit n*est pas or... Je sais qu'il fait beaucoup de poussière, notre gentilhomme; mais je crains fort que son niinistère des finances ne soit

186 LA HENTE VIAGÈRE.

très-obéré. Jusqu''à présent tu ne m\'is pas encore parlé du solide?.. Le père est bien, la fille est mieux, d''accord; mais la dot, la dot, la dot?...

— Oh! mon oncle, la dot est superbe!

elle est en fonds de terres magnifiques: des fermes, des bois de hautes futaies, etc., etc., etc.. Il paraît que M. de Franqueberg a des propriétés énormes dans le département de la INIeurthe; mais, je ne vous cache pas qu''elles sont légèrement hypothéquées, et que M. de Franqueberg aurait besoin maintenant d'une faible somme pour se remettre à flot...

. — Ainsi donc, il enfonce?... <lemanda Chaulieu dont la physionomie, tout à rheure gaie et souriante, se rembrunit soudain comme un ciel plein d'^orages.

— Je ne vous cache pas qu'il se trouve un peu embarrassé... dit Gaétan, mais c'est une gcne temporaire. INIonsieur le baron a trop de générosité : il a prêté deux ou trois cent mille francs à un frère, qui maintenant

ne veut pas les lui rendre, et le récompense par la plus noire ingratitude. Ces trois cent mille francs, poursuivit-il avec une certaine hésitation, ^I. de Franqueberg ne serait pas fâché de les avoir...

— Je le crois bien! interrompit Chaulieu. — Et comme il ne veut confier son état de gène à personne, continua Gaétan, dont la voix devenait tremblante, c'est d''un gendre seulement qu''il peut réclamer ce léger service...

— Comment, léger ! s''écria Chaulieu avec une inflexion pleine de colère. Trois cent mille francs I Et où diable croit-il déterrer trois cent mille francs.'* c'est donc Plutus qu''il prendra pour gendre ! . ..

— Non, malheureusement, ce n''est |)as Plutus... balbutia Gaétan, cjui ne savait par oii battre en bièche le cofl're-fort inexpugnable de son oncle, et ce cœur dur et cerclé de fer. Mais, je vous en conjure, mon bon ')ncle, mon oncle bien aimé, venez à mon aide, au secours d'un neveu qui vous

adore, qui vous idolâtre, qui mourrait cent mille fois pour vous, qui se feiait tirer tout ce qu'ail a de sang dans les veines pour le mettre dans les vôtres...

— Fi donc! H donc! grommela le vieillard, qui fourra ses deux mains dans sa robe de chambre , pour les soustraire aux baisers frénétiques de Gaétan. Que diable! garde ton sang pour toi... que veux-tu que j''en fasse?... Et ne me parle plus de ton baron avec ses trois cent mille francs... Tu es fou, parole d'^honneur! trois cent mille francs en numéraire!... On les trouverait à peine dans le monde entier!

— Mais vous concevez bien, mon oncle, reprit le neveu d'un ton câlin, que c'^est un emprunt seulement qu''on voudrait faire, un emprunt dans les règles, à neuf pour cent. .. vous auriez toutes les garanties possibles, une foule d^hypothèques... Je vous en supplie, allons, bon oncle, quelque chose pour le neveu !... Saignez-vous, saignez-vous, seulement quelques gouttes..;

Votre bourse est trop pleine; craignez la pléthore...

— La pléthore! interrompit Chaulieu, qui n''entendait pas raillerie en matière d'argent. Tu me persiflles , tu me poignardes. Petit misérable!... tu sais bien que j''ai à peine de quoi vivre ; ce n*'est qu'à force d'économie que je parviens à joindre les deux bouts. Et tu veux me ruiner, ingrat! tu veux réduire à la mendicité ton pauvre oncle, Tenvoyer mourir à l'hôpital !....

Et le père Chaulieu, qui s'agitait en parlant, secouait la tète d'un air désespéré, en levant les yeux au plafond.

— Ingrat! ingrat! murmurait-il.

— Non, mon cher oncle; non, je vous aime... disait Gaétan, qui venait de se précipiter aux pieds du vieillard, et lui serrait les genoux de toutes ses forces. Je serais désolé de vous faire de la peine... Mais, je vous en conjure, ne m''ahandonnez pas!

Vovez donc comme l'occasion est belle !

^î)0 LA RENTE VIAGÈRE.

Quel rapide et mai^iufiqiie chemin je vais faire dans le monde ! Un noble, un grand seigneur qui veut me donnci' sa fille en mariage! Il m''a déjà promis de me faire nommer secrétaire d'*ambassadc... Dites, est-ce que vous ne seriez pas bien flatté de savoir que votre neveu est plénipotentiaire de Sa Majesté, oui, son chargé d'affaires, son représentant auprès des puissances?,..

— Ça m''est égal... dit le père Chaulieu, dont ce brillant avenir chatouillait pourtant les entrailles. Sois ambassadeur, ça m'^est égal... Je ne prêterai seulement pas trente sous à ton baron; c'est un malin qui voudrait m''arracher la laine sur le dos, c*'est un cajoleur ! je connais ça, moi...

— Eh bien ! s'écria Gaétan en se relevant avec désespoir, puisque vous êtes sans pitié, je n'ai donc i)Ius (ju'à mourir; je n^ai donc plus qu'à me jeter à la rivière !...

— A ton aise ! dit froidement Favare. Je ^avertis , mon drole, qu'une (bis à la Morgue, je ne vais pas t'y réclamer; c'est

LA BENTE VIAGÈRE. 19 1

la Ville qui fera tous les frais d'enterrement.

— Adieu, vieillard impitoyable! murmura Gaétan d'un air tragique. Je vous le dis, je n'ai plus qu'une ressource, la mort! car je ne souffrirai pas qu'un rival abhorré m''enlève celle que j''aime. Oh ! mon oncle ! continua-t-il avec un soupir, je suis amoureux comme Jupiter le fut de Lëda !...

Cet à-propos mythologique émut le père Chaulieu.

— Hum! hum! grommela-t-il d'un ton plus radouci. Allons, reste, ne te désole pas... J'aim.e assez ta comparaison de Jupiter, elle est jiiste quant au moral; mais pour le physique, elle cloche ; tu n\is rien absolument du cygne , et tu es noir comme un corbeau. Ccst égal, tu es un bon garçon, et je ferai en sorte qu'on ne te vole point ta Léda...

— Mais que faire, ([ue faire ?... dit Gaclan avec une sombre iiupiiétudc; je suis pauvic comme Job,

— Allons, lu m'ennuies avec ton Job, interrompit Chaulieu ; c'*est un cuistre I Parle-moi de Jupiter, à la bonne beure...

— Eb bien! mon oncle, dit Gaétan d^ine voix insinuante, puisque je n''ai pas raird'^un cygne, permettez-moi de prendre un autiHî costume, permettez-moi de tomber en pluie d''or cbez la jeune fille, comme dans la fameuse tour de Danaé.

Cette dernière allégorie encbanta beaucoup moins l'Harpagon.

— Ta pluie d'or est absurde, interrompit-il; c'est une vraie fable, Jupiter n''aurait pas été gaspiller For de cette manièrelà. Au surplus, c''était son afl'aire: il avait du foin dans ses bottes, lui; tandis (juc toi, mon garçon , tu es gueux comme un rat d'église.

— Je le sais bien, dit Gaétan avec tristesse, et voilà pourquoi i\I. de Franqueberg va me fermer la porte au nez; il ne voudra pas me donner sa fille, et c*'est mon ennemi mortel qui Taura! Oui, Tbomme

que je hais le plus au monde, ce fat, cet orgueilleux, Cyprien de Rochepont!

— Cyprien de Rochepont! s''écria Chaulieu frappé de surprise ; quoi ! le fils du peintre ?...

— Lui-même ; c'est mon rival... Mais, je ne vous le cache pas, on Faime!... la jeune fille est folle de lui; et comme il a sans doute trois cent mille francs à prêter au baron...

— H ne les a pas, interrompit Chaulieu avec un ricanement guttural; il ne les aura jamais !... Ah î trois cent mille francs ! Nous verrons ça, Î\I. de Rochepont... Je vivrai cent ans pour vous faire enrager, et j''auraile plaisir de vous enterrer comme votre papa..;

Gaétan, qui ne pouvait connaître les affaires de son oncle, ne comprit pas ces dernières paroles; seulement il vit dans les yeux du vieillard un pétillement de joie et de malice, qui lui sembla de favora])le augure. Le père Chaulieu se frottait les mains

en répétant :

194 LA RENTE VIAOÈRE.

— Je me porte comme un charme: vraiment j'ai fait là une bonne affaire.

Gaétan ouvrait de grands yeux ébahis, il ne savait que penser.

— Mon neveu, dit le vieillard en hochant la tète d'un air significatif, sois tranquille, tout ira bien: mais conduis ta barque avec prudence. Promets au baron des montagnes d'or, je te donne carte blanche; dis-lui que je suis riche à millions, c''est un gros mensonge, mais n'*importe! Je t''autorise même à lui faire croire avec adresse que je t'ai institué mon légataire universel... Dis-lui, pour l'exhorter à la patience, que je suis goutteux, poitrinaire, paralytique, attaqué d''un anévrisme au cœur et d^un bon cancer à Festomac. Seulement, dis-lui qu'il se passe des trois cent mille francs; qu'il attende encore un peu, et toi , mon petit serpent , entortille la donzelle et presse le mariage. Parbleu! tiens, j'imagine une excellente malice : je bâclerai un testament et tu auras l'air de

LA RENTE VIAGÈRE. IIKi

ravoir trouvé par hasard. Tu feras voir le susdit testament à monsieur Je baron, ça fera merveille. Maintenant, Cyclope, fais-moi le plaisir de t'en aller et laisse-moi dormir du sommeil de Tinnocence.

Gaétan, ravi de l'imagi native, ne se possédait plus de joie; il couvrit son oncle de baisers , de caresses et de larmes factices qui n'étaient pas autre chose qu''un peu de salive au bout de son doigt ; puis, il souhaita au père Chaulieu des rêves d'^or et d''argent, et supplia ^lorphée de répandre sur la tête du vénérable sexagénaire ses pavots les plus doux et les plus choisis.

Ensuite Gaétan lemontadans son bouge, dépouilla sa livrée de misère, et sortit dans un costume élégant et fashionablc, (ju'il avait soin d'envelopper dans les [)lis d''un manteau. Ln (piart dlieure aprùs , il était dans sa maison de jeu favorite; et, les mains pleines d^)r, il suivait d^in œil avide et inquiet tous les caprices de la bille aléatoire.

En effet, le baron de Franqueberg voulait marier sa fille à Gaétan ; il s'embarrassait fort peu que son futur gendre déplût horriblement à la pauvre Augusta, estait pour lui , pour lui seul que le baron voulait faire ce mariage : il ne songeait, dans cette chose comme dans toutes les autres , qu'à son intérêt propre. Depuis long-temps

lî)8 LA RENTE VlAOèRE.

déjà , ses alTairos n'étaient point dans un état florissant; d*'anciennes dettes fort lourdes, qu'il n'avait |)u jamais acquitter, pesaient toujours sur lui (Pune manière épouvantable, et ce nVtait qu'en mariant sa fille, ou plutôt en la vendant à (juehpie plébéien enrichi , que M. de Franqueberg avait res[)oir de réparer les brèches de sa fortune. D'abord, il avait pensé tout naturellement au vicomte de Barange qui semblait aimer Augusta ; mais celle-ci ne pouvait point le soufTiir et le baron de Fran- (jueberg, tout on lui faisant bon accueil , le détestait le plus cordialement du monde. C'est qu'autrefois le vicomte de Barange avait rendu de grands services au baron : il l'avait tiré, en plusieurs circonstances, de cruels embarras; M. de Franqueberg lui devait même encore une somme considérable , et la reconnaissance était pour le cœur du baron un fardeau qui de jour en jour s'alourdissait. Néanmoins il fallait ménager M. de Barange: ce dernier pou-

vait mettre le baron dans une perplexité fâcheuse, en exigeant dans un court délai le remboursement d\ine vieille dette que M. de Franqueberg n''aurait pu même payer avec tout ce qui lui restait de patrimoine.

Cependant M. de Barange était bien loin de soupçonner l'état de gêne où se trouvait le baron; il croyait bien les propriétés de M. de Franqueberg grevées de quelques hypothèques; mais il pensait que la fortune dWugusta était demeurée intacte, et (jue le baion ify pouvait toucher. Un jour le vicomte, ennuyé d''attendre, voulut s'expliquer nettement devant M. de Franqueberg: il alla de bonne heure lui rendre visite, et trouva le [>ère et la fille qui se promenaient ensemble dans une allée du jaidin. Ce jardin était magnifique, plein de grands arbres, et communicpiait à d'autres jardins non moins spacieux, ([ui appartenaient à de riches hôtels. Il y avait près d'une lieurc ([ue le baron causait avec sa

fille en se promenant, quand le vicomte parut; mais son entrée ire fit pas sans doute surAugusla TelVct (ju'il en espérait; car la jeune fille, le saluant avec une froide politesse, quitta vivement le bras de son père et se dirigea vers le perron qui menait à rappariement. Le vicomte se mordit les lèvres avec un dépit concentré; puis, après un instant de silence, il dit à M. de Franqueberg.

— Moucher baron, décidément je commence à croire que Ton me fuit.

— Bah! dit M. de Franqueberg, en souriant d'un air contraint. Je vous assure, moi , que c''est par discrétion : ma fille craint de nous gêner, elle pense que nous avons sans doute bien des choses à nous dire.

— Oui, en effet, répliqua le vicomte en se passant la main sur le front, comme un homme qui veut rappeler ses idées; il faudrait pourtant convenir de quelque chose.

— Mais, je ne demande pas mieux, mon

LA HENTE VIAGÈBE. 201

cher Barangc, reprit îc baron en lui serrant une main dans les siennes. Vous savez avec quel plaisir je verrais ma fille vous rendre justice; je ne vous le cache pas, elle a peur de vous... oui, vous Fintimidez; elle vous croit très-sévère, très-grave, un peu froid peut-être, et j''ai beau lui dire qu''elle se trompe, mon Augusta s''obstine dans ces idées: mais je vous promets bien qu'elle changeradesentiment, quandellesauraque c*'est ma volonté fixe, inébranlable, enfin que je le veux. Alors vous serez content d''elle, et vous lu trouverez charmante.

— Tenez, interrompit le vicomte avec impatience, en étendant le bras vers le salon, l'en tendez-vous?...

— Oui, dit M. de Franqueberg; clic joue la marche de Guillaume Tell.

— Avec ([uelle énergie, bon Dieu ! je suis sûr qu'elle a déjà brisé la moitié des cordes de son piano. Vous m''avouercz, mon cher baron, qu'une jeune personne qui a la force et le courage de jouer de lu sorte (juand

celui qui Faime est à quelques pas crelle, vous m'^avouerez qu''elle nVst ^uèreémue, et qu'acné ne pense, qu'elle ne songe absolument qu'à la musique...

— En véiilé, vicomte, dit M. de Franqueberg, en souriant d'assez mauvaise grâce, vous êtes d'une exigence qui n'a pas de nom! Ne voudriez-vous pas (ju'une jeune fdlc poussât de longs soupirs, et restât pensive et les yeux chargés de mélancolie, parce qu'elle sait qu''un beau jeune homme s'occupe d'elle!...

Cette flatteuse épithète chatouilla fort agréablement le cœur vaniteux de M. de Barange. Il était loin pourtant d'hêtre ce ([u''on appelle un beau jeune homme: d''abord, il nVtait pas jeune, et ses moustaches peintes, ses favoris lustrés et noircis de cosméti(jue, laissaient apercevoir quehjues poils grisonnans qui trahissaient le ci-devant jeune homme. Il n'était pas sans doute follement amoureux d'Augusta; depuis long-temps Tamour avait l'ait place à l'am-

bition dans son cœur, et pour lui ce n'était plus qu'une passion très-secondaire; mais une aliiance avec ^\I. de rranquebeit^ flattait singulièrement Torgueil de i\I. de Barange: il savait que le baron avait beaucoup d'^influence auprès des plus hauts personnages, et cette protection ne pouvait manquer d'être fort utile au vicomte. Il faut avouer aussi ([ue .M. de Larange, passablement faligué de sa vie de garçon, ne denjandait pas mieux que d'entrer dans le mariage comme dans un port, et du moment qu'il était bien décidé à [)rendre femme, il la voulait jeune , spirituelle et jolie, pour en tirer gloire et profit dans roccasion. L'*entretien dura fort long-temps encore entre M. de FraiHjueberg et le vicom'e ; mais ils semblaient l'un et l'autre cnd)arrassés, et s'enveloppaient contiîuielloment de mystérieuses réticences, comme s'ils avaient eu [)eur de sV\[)lii|uer tro[) fiancbement. A les voir, à les entendre, on les aurait pris, en vérité, pour deux habiles

i20i LA RENTE VIAGÈRE.

diplomates ([iii cherchent à sVnvcIopper iniitiiellcment dans leurs filets, ou plutôt pour deux marchands sournois qui traitent d** une affaire et veulent jouer au plus fin.

Ils semblaient tous deux parfaitement d'accord sur un point : ce point capital était le mariage; ils trouvaient l'un et Tau- Ire beaucoup d'honneur dans cette union, si bien assortie sons le rapport de la naissance et de la fortune; mais pourtant les intérêts pécuniaires n'avaient pas encore été débattus. Le mot fortune revenait souvent, mais vague et si complaisamment élasticjue, qu'il pouvait enfermer toute une liste civile ou cinquante francs de rente. Enfin, M. de Franqueberg osa rompre la glace: il fit entendre que la dot de sa fille serait magnifique , dans (juclques années surtout; mais qiTil était nécessaire pour cela que le père et le gendre s'^accordassent pour faire (juclques sacrifices réciproques. Lui, ^L de Franqueberg, était, disait-il, le plus loyal et le plus franc du monde; il jouait

cartes sur table : aussi devait-il avouer à son noble ami, le vicomte de Barange, qu^il se trouvait dans un embarras d'affaires momentané, que plusieurs de ses propriétés n''étaient pas encore purgées de toute hypotbèque, et qu''une somme d'argent peu considérable, une bagatelle, sufllrait pour mettre sa fortune et colle de sa fille dans une situation ferme et prospère.

Le vicomte, en entendant cela, ouvrit de grands yeux pkins d'étonnement; pardonne-moi Texpression, mais il sentit venir la bombe. En effet, le baron, croyant avoir préparé les cboses le plus adroitement du monde, entra vivement en matière : il dit au vicomte qu'une somme de trois cent mille francs lui serait essentielle, et qu''il ne donnerait sa fille qu'à un bomme assez riche, assez généreux pour faire cette petite avance.

Le vicomte s'^arrcta tout coui t et le regarda d'^un air ébabi.

— Une petite avance! murmura-t-ii en

:20G LA BENTE VIAGERE.

croisant les bras; trois cent mille francs! Mais vous n''y songez point, monsieur le baron; où diable voulez-vous que je trouve cette somme? Il faudrait que je vendisse quelque immeuble, et je ne le puis. Vous me devez déjà presque autant. Ce n'est pas au moins que je vous le redemande, bien au contraire, je suis prct à vous donner toutes les facilités possibles, tous les délais qui pourront vous convenir, mais voilà tout! un nouveau prêt de trois cent mille francs, je ne vous le cacbe pas, ferait une brèclie terrible à ma fortune, à mon bien-être.

— II me faut pourtant celte somme, reprit le baron d''un accent ferme et incisif; il me la faut , et dans trois mois !

— Je serais enchanté de pouvoir vous rendre ce nouveau service, dit froidement le vicomte, mais je vous déclaie qu'avec la meilleure volonté du monde, je me vois dans rinq)Ossibilité de le faire.

— Kh b;cn! continua le baron en se frottant les mains d'un aiide menace, n''en

parlons plus, je m'adresserai ailleurs. Vous comprenez qu''à la rigueur, je ne suis pas embarrassé pour me procurer cette misère; je m''adressais à vous de préférence, comme àun ancien ami, et parce qu"'ilest toutnaturel qu'en ces sortes de choses un beau-pcre ait recours à son gendre... Mais puisque vous pensez difTéremment, encore une fois, n'^en parlons plus. Je connais fort un brave jeune homme, qui ne sera pas en peine de me trouver la somme en ([ucstion : c'est le neveu d'^un millionnaire, d\in vieux podagre qui d'une heure à Tautre va donner de l'ouvrage aux pompes funèbres, et je suis bien sûr ([uc M. Gartan Chaulieu....

— Gaétan Chaulieu I interromj)it vivement le vicomte. Quoi? ce jeune homme, cette espèce de rustre qui o-e prétendre à votre fille?....

— Oui, lui-même, monsieur le vicomte, qui ose piélendrc à ma fille, comme vous dites; mais ce ruslre n'est pas si rustre que vous coyez; et pour l'honneur, mou-

208 LA RENTE VIAGÈrxH.

sieur le vicomte, pour les sentimens nobles et généreux, il vaut au moins le gentilhomme.. .

— Monsieur, reprit le vicomte en pâlissant de colère, voudriez- vous m'insulter?....

— Eh ! qui songe à vous insulter, monsieur, réplicpia dédaigneusement le baron. Je dis et je maintiens qu\in rustre, en fait d'honneur, vaut souvent mieux qu'un gentilhomme.

- — Eli bien ! monsieur, poursuivit le vicomte d'un air menaçant, le gentilhomme ne veut pas avoir le rustre pour rival !... Il lui cède la place...

— A merveille! monsieur, dit le baron d^in accent railleur, vous êtes libre.

Le vicomte salua froidement M. de Franquebcrg , et, s'éloignant de quelques pas , il lui dit avec une fureur concentrée ;

— Monsieur le baron, je ne suis pas votre homme d'afTaires , mais je vous donne un bon conseil: n''oublicz paS; je vous

prie , qu'au lieu de trois cent mille francs , c''est maintenant le double qu''il vous faut dans trois mois. Sans adieu, monsieur le baron! vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Déjà le vicomte était hors du jardin.

M. de Franqueberg demeura dans une perplexité fort pénible : après cette déclaration de guerre, il devait s'attendre à de promptes hostilités. 11 n'^ignorait point toutes les vexations que pouvait lui faire subir le vicomte de Barange ; mais, à tout prendre, il ne regrettait pas au fond du cœur d''avoir à tout jamais rompu avec un homme qui ne voulait pas ou ne pouvait pas le servir. D'ailleurs, M. de Franqueberg n''avait jamais aimé le vicomte, il avait toujours eu pour lui un sentiment d'^avcrsion inexpliquable, que les services de M. de Barange avaient encore envenime.

Le baron fit part à sa fille de Tanxiété douloureuse qu''il éprouvait; seulement il se garda bien d'avouer à la pauvre Augusta

2i0 LA RENTE VIAGÈHE.

la vérité pure et sans alliage; il voulut faire de l'héroïsme, de Tabnégation paternelle,

et lui dit avec un profond soupir :

— Mon enfant, je comprenais toute Tantipathie que M. de Barange t''inspirait depuis long-temps. Sans doute, l'alliance d'un homme aussi haut placé, aussi riche, m''aurait semblé fort avantageuse pour nous deux, au moins sous le point de vue matériel; mais, comme je sais très bien que les honneurs et la richesse ne font pas toujours des heureux en ménage , je n^ii pas voulu forcer ton cœur, o mon enfant! je n'ai pas voulu te sacrifier à Tintérét, à la fortune.

Augusta qui n''avait jamais eu, en effet, pour le vicomte qu'un sentiment de répulsion instinctive , fut ravie de se voir débarrassée de Finsipide gentilhomme; elle sauta jiu cou de son père et l'embrassa bien tendrement, avec des larmes de reconnaissance. Mais ce n'était point assez pour elle de n''avoir plus à craindre les fades prétentions du vicomte; unautie homme, qu'elle

détestait davantage encore, avait Tinsolence deTaimer, et la fatiguait desalourdeet nauséabonde galanterie. Cet homme, elle aurait bien voulu le savoir à quatre mille lieues : son aversion redoublait chaque jour, et la vue seule de Gaétan la faisait tressaillir comme à Taspect d'un reptile. Mais Cyprien, quand donc le reverrait-elle? Vu obstacle invincible devait-il les séparer toujours? Jamais, peut-être, elle n'avait aimé plus ardemment Cyprien , ce noble et beau jeune homme ; c''était là son rêve du jour et de la nuit, c'était là sa chère et unique pensée. Alors son cœur bondissait avec une force inconcevable, elle rougissait tour-àtour et pâlissait en le nommant; puis, quand elle promenait autour d'elle ses yeux tristes et découragés qui ne le trouvaiei.t pas , elle sanglotait amèrement, et des toir rens de pleurs sVchappaient de ses yeux.

Quelques semaines se passèrent. Gaëlan était plus assidu , plus amoureux que jamais; il venait régulièrement chaque jour

2l!2 LA RENTE VIAGÈRE.

chez M. de Fianqiieberg , et passait de longues heures avec Augusta, qui cherchait sans cesse des prétextes pour le fuir. Mais il s'attachait aux pas de la jeune fille comme son ombre, il se jetait devant elle à genoux en la suppliant de ne pas le haïr: une fois même il avait eu Taudace de lui prendre une main qu''il avait portée à sa bouche et marquée d''un brûlant baiser; mais alors il y avait eu dans le regard irrité d'Augusta, tant de mépris et d'indignation , que l'insolent avait tout-à-coup senti couler dans ses veines comme un frisson de glace : il était devenu pâle et tremblant.

M. de Franqueberg avait reçu plusieurs lettres qui avaient semblé faire sur lui une impression pénible : ces lettres, envoyées par riiomme d'affaires de M. de Barange, sommaient le débiteur de payer au vicomte trois cent mille francs, sous peine de saisie mobilière et de contrainte par corps. Le baron avait alors redoublé d'égards et de tendresse pour Gaétan Chaulieu; il croyait

LA RENTE VIAGÈBE. 21o

avoir réussi très-facilement à jeter de la poudre aux yeux du jeune homme, et celuici, qui savait fort bien qu'on a toujours raison de promettre quand on n'^a pas l'intention de tenir, avait dit au baron de ne pas s'inquiéter, et qu''avant deux mois, lui Gaétan, il s'^engageait à procurer trois cent mille francs et plus à son futur beau-père. Justement alors, M. Chaulieu, le vieil oncle, venait de tombei* malade : son ennemi ordinaire, le catarrhe, Favait rudement attaqué. Le pauvre homme avait la voix si faible et si éteinte, qu'ion ne pouvait plus l'entendre; à chaque parole, une grosse toux lui coupait la respiration, et ronflait dans sa poitrine comme un soufflet de forge. A voir INI. Chaulieu quelque temps auparavant, on aurait cru sans doute impossible qu'il pût maigrir encore, car sa charpente osseuse était si parfaitement accusée, sous la flasque enveloppe de sa peau ridée comme une vieille pomme, qu'aune personne un peu myope l'aurait pris en vérité pour un

squelette en robe de chambre. Eh bien! cette espèce de momie vivante avait trouvé le moyen de s''ossifier encore, et quinze jours de catarrhe venaient de produire sur le vieux ladre VeÛel du choléra-morbus. Tu concevras donc sans peine les douces et charmantes espérances qui devaient s''épanouir dans le cœur et l'imagination de Gaétan : il n''avait plus sans doute qu''une semaine ou deux à patienter; encore, pouvait-il avant ce temps là escompter la vie de son oncle, et trouver tout l'argent qu''il voudrait emprunter sur l'infaillible et prochaine succession. Aussi, Gaétan, malt^ré la tristesse oflicielle qu''il affichait devant son oncle, avait-il un torrent de joie au fond de l'âme; il entourait de soins affectueuxlc moribond, de fines et douces cajoleries, et lui répétait continuellement: « Mon Dieu, cela ne sera rien; cVst un peu de rhume. Le coffre est bon; un catarrhe ne fait pas mourir. J'ai lu , dans je ne sais quelle mythologie, ([u'Hercule toussait beaucoup.

M. Cliaulieu était ravi de sVnteridre comparer au grand Alcide; il voulaitrire, et ses malheureux éclats d'hilarité s''éteignaient bien vite dans un accès de toux épouvantable.

Mais Gaétan n^était point le seul que la fin prochaine du vieillard remplissait d'espérance et de joie. C'est horrible à dire!.. Cyprien lui-même, bien qu'il lut noble et généreux, bon, désintéressé, attendait avec impatience le dernier soupir d''un homme qu**!! regardait comme le détenteur injuste de ses biens. Pourtant, quand cette mauvaise pensée venait à s'emparer de lui, il faisait toutson possible pour la vaincre et la bannir; il la trouvait infâme, et répétait douloureusement au fond de son cœur:

— O mon père, qu''as-tu fait!

Cependant, Augusta et Cyprien, bien (pi'ils ne se vissent plus, entretenaient toujours une correspondance secrète et suivie; c'était un échange de lettres ardentes et passionnées , de scrmens solennels ; ils

avaient juré (1^110 runàl''autre, et de mourir plutôt que de vivre séparés.

Tandis que M. de Franqucherg considérait déjà Gaétan comme son gendre, il reçut une lettre de M. Calvisart. Cette lettre renfermait ce qui suit:

« Monsieur le baron, je sais que vous avez le projet d'unir votre fille à M. Gaétan Chaulieu. Je n''ai pas de conseils à vous donner, vous êtes père, et par conséquent vous êtes le maître; mais vous n*'ignorez pas tout Tintérêt que je porte à M. Cyprien de Rochepont: c''est un jeune homme plein de hautes qualités, c'est le fils de mon intime ami, et vous trouverez mon afl'eclion bien naturelle. Cyprien, vous le savez, aime passionnément votre fille; j''ai tout lieu de croire que cet amour est partagé, et mademoiselle Augusta ne peut être heureuse qu'avec lui. Ce M. Gaétan, je ne veux pas le déprécier à vos yeux, mais vraiment il est bien douloureux pour moi, de voir un pareil homme préféré au fils de mon ami.

LA RENTE VIAOÉRE. 217

Quoiqu'il en soit, monsieur le baron, ne parlons pas du mérite individuel de ces deux jeunes gens; parlons seulement de leur fortune et des avantages matériels que présentent Tun et l'autre parti. Vous croyez que M. Gaétan est riche, parce qu''il est le neveu d'un homme riche; mais je pense, moi, que vous êtes dans une étrange erreur. Je me crois bien informé : je suis presque sûr que M. Gaétan n'^est pas celui qui profitera le plus à la mort de son oncle. ..jene m''expliquerai point là-dessus, je ne le dois pas, je ne le puis; mais je vous jure, et vous me ferez l'honneur, je pense, d''ajouter foi à mon serment, je vous jure que mon jeune ami Cyprien est à la veille peut-être de recueillir une immense fortune. Je regrette de ne pouvoir m''exprimer d'une manière plus explicite; mais ce que je vous dis est vrai: demain peut-être, Cyprien possédera un million. »

Cette lettre produisit un effet magique sur M. de Frauqueberg: il fut ravi de n'avoir pas

trop hâté les choses, et de pouvoir encore se ranger du parti delà richesse; mais, comme en qualité de vieux diplomate, il était défiant, soupçonneux, et ne se laissait pas éhlouir avec des mots, il voulut avoir l'explication de rénigme avant de se prononcer nettement. Il écrivit à M. Calvisart qu'en mariant sa fille, il ne songeait absolument qu'au bonheur d'Augusta ; que ce n'était pas un mariage d''argen(, mais de cœur, qu*'il désirait pour elle. Dans cette lettre, il affectait un souverain mépris pour les richesses, et tranchait du Sénèque le plus sérieusement du monde; néanmoins il faisait comprendre à M. Calvisart qu*'il aimait trop sa fille, pour la donner à un jeune homme dont les goûts dissipés et ruineux pouvaient avoir les plus funestes résultats; on lui avait dit, continuait-il en entortillant sa pensée dans une phrase é([uivoque, que Cyprien avait la passion du jeu, d'autres passions plus fatales encore ; qu*'il passait une bonne [)artic de ses soirées dans les

coulisses de théâtre, et autres lieux suspects. Enfin le baron terminait sa lettre en disant qu*il avait remarqué, dans les manières de Cyprien, un changement inexpliquable et presque choquant ; ce n''é(ait plus ce même jeune homme expansif et bon, qu'il avait toujours aimé ; mais il avait cru voir tout à coup dans les paroles de Cyprien quelque chose de froid et d'embarrassé que lui, M. de Franqueberg, avait pris, à tort peut-être, pour une marque d'indiflerence blessante. Au reste, il avait peut-être à se reprocher lui-même tro[) de susceptibilité; il s''accusait de quelque injustice à Tégard de Cyprien, il avouait ses propres torts, et ne demandait pas mieux qu'aune bonne et franche réconciliation. ))

M. Calvisart s'^empressa de communiquer cette lettre à Cyprien qui, malgré son orgueil offensé et Paversion piofonde qu''il nourrissait contre M. de Franqncberg, jura d'oublier sa rancune, et de ne plus songer (ju^iu bonheur de revoir Augusta. Madc-

moiselle de Franqueberg , en apprenant que son père et Cypiicn étaient réconciliés, ne put modérer les élans de sa joie : elle riait, elle dansait toute seule, en faisant de mélodieuses roulades qui remplissaient toute la maison; on l'aurait prise alors pour une jeune et charmante folle qui n''a jamais eu que des idées fraîches et couleur de rose, et des jours tissus d*'or et de soie , comme dirait M. de Florian. Mais Gaétan; qui ne comprenait rien à toute cette joie délirante, était bien loin d'en pénétrer la cause; il s''imaginait par moment, dans les belles illusions de Famour et de Famour-propre, que la charmante Augusta commençait à l'aimer, qu'elle lui rendait enfin justice, et qu'^à Fexemple de toutes les jeunes filles, elle n''avait pu résister à la magique influence de ce grand mot : mariage. Jusqu'alors M. de Franqueberg n'avait pas cru devoir parler encore de sa réconciliation avec Gyprien; il voulait au contraire ne Favouer à Gaétan que le plus tard

possible : car il connaissait très-bien la haine profonde et envenimée que Chaulieu portait à son camarade de collège ; et , comme le baron aurait trouvé fort impolitique de se brouiller dans les circonstances présentes avec le neveu d''un moribond millionnaire, il était bien décidé à ménager tout le monde, Gaétan comme Cyprien.

Un jour que le père Chaulieu toussait horriblement et que les médecins concevaient de graves inquiétudes, Gaétan se rendit de bonne heure chez M. de Franqueberg. Un sourire de joie diabolique faisait grimacer la bouche de Gaétan; ses yeux pétillaient d'un feu sinistre, et il se frottait les mains en fredonnant d'une voix sourde et chevrotante : ça ira y ça ira-, le vieil oncle crèvera .

Quand M. de Franqueberg Papcrçut , il comprit tout de suite , à la physionomie expressive du neveu, que ronde allait beaucoup plus mal. Ce jour-là, le baron avait reçu une autre lettre fort pressante

qui ne lui accordait plus que huit jours de délai pour le paiement de la somme qu''il devait à M. de Barange: cette somme, M. de Franqueberg pouvait la réunir à peu .près en vendant tout ce qu'il avait de rentes sur le grand livre ; mais alors il se dépouillait complètement, il se privait de toute ressource, et cet expédient lui paraissait bien désespéré.

— Quelles nouvelles? demanda M. de Franqueberg en affectant un air de tristesse guindée qui dissimulait bien mal son avide espérance. Comment va le pauvre oncle aujourd''hui f

— Ah! mon Dieu, le pauvre oncle est bien bas! répondit Gaétan avec un long soupir qui se termina par une espèce de ricanement guttural. 11 tremble depuis ce malin comme une feuille morte au vent, il tousse, il tousse à faire dresser les cheveux sur la tête. iMarthe voudrait lui faire donner le bon Dieu , mais les médecins prétendent qu''il eii a pour huit jours encore;

LA RENTE VIAGÈEE. S^*

entre nous soit dit, je crois que les médecins sont des ânes.

— Plut à Dieu! murmura M. de Franqueberg.

Mais le souhait lui parut sans doule un peu trop énergiquement exprimé, car il voulut, par respect pour lui-même, en amortir la terrible signification.

— Oui, continua-t-il en soupirant, plût à Dieu que tout le monde fût bien persuadé de ce que vous dites, que les médecins sont des ânes î car on se passerait d'eux et l'on n'en mourrait pas plus. Vous croyez donc que ce respectable vieillard doit subir encore de pareilles souflrances pendant huit jours? Huit jours! c''cst bien affreux quand on souffre!

— Oui, ma foi! dit Gaétan, et s'il m'en croyait, ce pauvre oncle, il se laisserait administrer une bonne dose d'^opium qui le délivrerait tout à (ait : car c''est un martyre, parole d''lionncur! sa toux m''arrache les entrailles... Aussi vous voye^; malgré toute

ma tendresse, il m*est impossible de rester près de lui ; je suis trop sensible, c'est une organisation malheureuse... Mais diable ! je prévois les choses: le pauvre oncle une fois chez Pluton , moi je serai obligé pour la décence, de porter au moins six semaines le deuil, et ce mariage qui est le plus ardent de mes vœux , le voilà encore retardé ! Hein! quVn dites-vous? je ne suis pas censé, moi , savoir que le brave homme va descendre la garde... Si nous profitions de ces huit jours là pour achever et parachever le mariage? Ça nous épargnerait bien des ennuis, bien des longueurs....

L''occasion paraissait bonne à M. de Franqueberg; ce mariage le tirait sur-le-champ d'embarras; Gaétan allait, d'*un jour à Tautre, hériter d'une grande fortune et M. de Franqueberg n'avait plus d'inquiétude pour Tavenir. Il fut sur le point de faire ce que voulait Gaétan et de rédiger immédiatement le contrat; mais une idée pleine d'*angoisse lui traversa Tesprit comme un éclair,

il se rappela soudain la lettre de M. Calvisart et se dit : il y alà-dessous quelque mystère , M. Calvisart est bien informé peutêtre; si Gaétan n'*héri tait pas de son oncle!., ne hâtons rien...

Et puis, il ne put s''empêcher de réfléchir avec douleur, avec honte, que c'était vendre et prostituer sa fille que la donner à cet homme vulgaire et sans éducation, dont les manières et le langage avaient conservé quelque chose d'ignoble et de bas, qui s'accordait mal avec sa mise élégante et recherchée.

Ce jour là M. de Franqueberg ne voulut prendre aucune détermination irrévocable; il donna quelques prétextes à Gaétan , (juelques raisons évasives, pour ne pas conclure encore ce mariage qui se ferait, disaitil, sous de trop malheureux auspices, tandis que le pauvre M, Chaulieu était presque à Tagonie. Gaétan expiinia le désir de voir mademoiselle de Franqueberg ; le baron la fit prévenir par une femme de chambre

t226 LA RENTE VIAGÈRE.

que jM. Gaétan se trouvait à la maison ; mais Augusta ne voulut point quitter son appartement, et fit répondre qu'elle souffrait cFun violent mal de tête. Gaétan se mordit les lèvres avec dépit, et le baron, qui savait très-bien que sa fille n'hélait pas le moins du monde indisposée , crut pourtant devoir la plaindre et maudire tout haut cette malencontreuse migraine qui la tenait depuis la veille : il voulait, au moyen de ce palliatif, déguiser le refus d''Augusta et ménager Famour-propre de Gaétan. M. de Franqueberg le pria de vouloir bien rester à dîner, et Gaétan s'empressa d'accepter dans l'espérance qu''il verrait au moins à table mademoiselle de Franqueberg ; mais il n'eut point ce bonheur, et la jeune fille, sachant qu'elle ne dînerait pas seule avec son père, ne consentit point à descendre et dit qu'elle n'avait pas faim. Gaétan s'en alla fort désappointé. A peine avait-il quitté le salon, que Je dômesliquevintannoncer M.Cyprien. Le baronde

Franqiieberg, biet;^ qu*"!! s'attendît chaque jour à cette visite depuis sa lettre à M. Calvisart; ne put dissimuler son embarras, quand il vit Cyprien de Rochepont.

Les paroles qu'ils échangèrent d''abord ensemble furent insignifiantes et fr^ ides ; mais, après un quart-d''heure de cork versalion , M. de Franqueberg, qui tiONydit la position fausse et gênante, en voulut brusquement sortir : il se composa donc un souiire mielleux et diplomatique; puis, saisissant avec vivacité la main de Cyprien, il la serra silencieusement dans les siennes comme si Fémotion Fempèchait de parler.

Cyprien attendri jusqu'aux larmes sentit fléchir son orgueil et s''en aller toute sa rancune; alors, iFécoulant plus que la voix de son cœur, il se jeta en sanglotant dans les bras de M. de FraïKineberg, et le pria d'oublier le passé.

Le baron, qui seul avait des torts, eut la franchise^ou plutôt l'adresse d'en convenir; il s''avoua même tellement coi4)able, (elle-

228 LA HENTE VIAGÈRE.

ment injuste, que Cyprien eut pitié de lui et voulut partager la faute généreusement; il avoua que peut-être il n''avait pas eu pour INI. de Franqueberg assez d''égard, assez de respectueuse déférence, et que trop d**amour-proprc Pavait emporté.

— Oui, disait-il, j''en conviens, je suis trop vif, trop susceptible, et j''interprète souvent mal et d une manière boslile les choses les plus inoffensives.

— Non , non , mon cher Cyprien , répondait le baron d''une voix très émue, ne vous faites pas de reproches, c''est moi qui les mérite tous : je n'*aurais pas dû croire ce ([u'^on me disait de vous. Au fait, ces personnes-là vous en veulent, et leurs insinuations auraicîit dû me païaître suspectes; il y a des geiis perfides qui ont le talent de faire un crime de la chose du monde la plus insignifiante. Vous savez, mon pauvre ami, tout ce qu'on me disait? que vous étiez joueur, libertin, mauvaise tête, querelleur; etquesais-je, moi? beaucoup d\iu-

1res clioses encore qifil est inutile de vous répéter, des calomnies , de plats mensonges... Enfin n''en parlons plus et passons Téponge sur tout cela.

Leur entretien dura long-temps encore; mais comme il n''cut rien d'extraordinaire et fut comme toute les conversations possibles, tu sauras seulement que le baron fit un pompeux éloge de son défunt ami, et répéta mille et mille fois qu'il était le plus heureux des hommes de revoir ce cherCyprien , ce généreux et bon jeune homme qu'il avait toujours aimé comme un fils, etc. , etc., etc....

Tu penses bien qu'on parla long-temps d'Augusta, mais Ton ne prononça point le mot mariage; seulement de temps à autre on aurait pu croire, au commencement d''une pliiase, que ce mot devait la terminer; mais la phrase changeait soudain de tournure et de signification, elle devenait banale ou vague, et Cyprien laissait écha[)pcr un profond soupir en diri-

géant ses regards vers Je piano chargé de musique, où tant de fois il avait vu la main l)lanche et fine d'Augusta courir sur les touciies d''ivoire.

H était fort tard, et Cypricn se levait déjà pour se retirer, quand il entendit marcher précipitamment dans une chambre voisine: la porte s'ouvrit, Augusta parut. Cyprien ne put retenir un cri de joie et de saisissement.

— Lui! c'est lui! dit vivement Augusta en s'élanrant tout émue dans les bras de son père.

Et si lu a? jamais aimé, tu dois comprendre tout ce qui se passait dans le cœur de ces deux jeunes gens: il y avait si long-temps que Cyprien n'était venu dans cette maison! Oh ! comme ils brûlaient de se dire tout ce qu'ils avaient dans l'ame! Cyprien aurait voulu parler, mais en présence d'un père il n'osait point, et le sang bouillonnait dans ses veines, son cœur battait à rompre sa poitrine; il souriait, les yeux en pleurs, et se

contraignait douloureusement pour ne pas laisser éclater son amour. Je crois Savoir déjà dit que ce jeune homme, malgré l'orageuse efTervescence de ses premières années, avait conservé, au milieu des plus folles dissipations, une âme pure et chaste: toutes ces maîtresses banales, qu'au sortir du collège il renouvelait chaque jour, elles n''avaient jamais été pour lui qu'aune distraction frivole, un passe-temps; il avait seulement voulu faire comme les jeunes gens de son âge, comme ces brillans fashionables, qui sont presque toujouis les plus honnêtes garçons du monde, et qui veulent passer pour des Lovelace, des Valmont, enfin, pour d'abominables roués de la régence; mais toutes ces femmes de théâtre, Cyi)rien ne les avait jamais aimées. 11 n''avait encore eu qu'une passion, une passion douce et ])rofonde, qui maintenant faisait partie de lui-même et ([ui ne pouvait [>lus sY'vanouir: Cvpricn ne voyait qu'une seule femme au

252 LA RENTE viagèhe.

monde, Augusla : elle seule était sa pensée du jour, son rêve de la nuit.

Enfin, la jeune ii lie, avertie par un regard de Son père, parvint à se contenir, et s''efforça de cacher son amour sous le masque d'une politesse affectueuse; mais, quand Cyprien se fut retiré, alors elle ne chercha plus à se contraindre, et tout en larmes, se précipitant aux pieds de son père, elle le conjura de ne point la sacrifier, de ne point la forcer à devenir l'épouse de Gaétan, d%ui homuR^pfeile al)horiait. Ce[)endantau milieu de sa douleur, elle ne laissa pasécha[)per d autre nom que celui de Gaétan : le nom de Cyprien, qu'acné avait sur les lèvres, s''étei£;nit dans les sanclots.

i\I. de Franc[ueberg la pressa tendrement contre sa poitrine, et, Tentourant des plus douces caresses, il la supplia de se calmei', et d'avoir confiance en l'amour d'un père qui ne songeait qu'au bonheur de sa fdle.

Tu crois peut-être que M. ChauHcu eut pour Gaétan robligcance de mourir? pas du tout: le bonhouiuie, qui depuis vingt ans avait conlinueilenient un pied dans la fosse, n'y voulait pas mettre encore les deux; et, malgré celte efTroyable toux, cet infernal catarrhe, qui auraient sufTi pour tuer les plus bonnctes gens du moi\dc, il se portait admi-

25i LA BENTE VIAGERE.

rablement après trois semaines d''agonie : c'était presque un miracle, une véritable résurrection! IMais le père Chaulieu se piqua d*'honneur: décidément il avait juré de vivre njalgré Dieu, malgré le diable. Ce retour à Texistence était sans doute Ibrtagréable pour le vieillard; mais ce fut un désappointement . cruel pour le neveu: tous ses projets, toutson espoir, se trouvaientencoreune fois renversés : car il est bon quetusacbesqueM.de Franquebcrg, qui suivait avec un immense intérêt toutes les pbases de la maladie du père Cbaulieu, devint beaucoup moins aimable pour Gaétan, quand il vit que la mort avait lacbé sa proie, et que le moribond avait la n)alice de vivre. Tu ne peux concevoir tout ce ([ui bouillonna de rage au fond du cœur de Gaétan ; il prit son oncle en exécration, et les plus infernales idées lui passèrent confusément dans la tète.

Gaétan avait beau comprendre qu'il ne serait jamais aimé d''Augusta, qu''elle le voyait avec horreui', qu'elle mourrait enfin, i>lu-

LA RENTE VIAGÈRE. 25o

tôt que de Téponser; eh bien ! par une étrange contradiction, par une fatalité bizarre, il était plus amoureux que jamais: cet amour avait quelque chose d'horiiblc et de furieux; c''élait Tamour du tigre pour la tremblante gazelle qu''il veut déchirer par lambeaux ; c'était quelque chose d'incompréhensible et de fou que cet amour, une fièvre, un délire, qui ressemblait à la haine, ou plutôt à ces frénétiques passions qui bouillaient dans le cœur immonde du marquis de Sade. Plus Augusta semblait le haïr et le mépriser, plus il l'aimait, plus son imagination ardente rêvait de bonheur dans la possession de cette pure et noble jeune fille. !NTais ce qui surtout torturait ce cœur envieux et plein d'orgueil, c'était devoir Cy[)rien, son mortel ennemi, réconcilié avec le pcie d'Augusta. Lui, Gaétan, on le fuyait; on prétextait toujours, pouréviter sa présence, quelque indisposition, quelque migraine; mais à peine Cyprirn parniseait-il, que In [>rctondue malade

arrivait bien vite, le sourire à la bouche, les yeux pleins d'amour et de langueur. Alors, elle n'^avait plus de regards, elle iravait plus de soupirs et de charmantes paroles que pour lui seul, pour Cyprien; et Gaétan, dévoré de haine et de désirs, fermait ses poingscrispés, et grinçait des dents comme une bète féroce qui veut mordre, mais qui n'ose pas.

Plusieurs fois il avait laissé échapper des murmurc^s sourds et menaoans, et, Cyprien , qui d''abord avait fait semblant de ne pas rcntcndre , crut devoir enfin le réduire au silence, et le mesura un jour d'un regard si terriblement expressif, que Gaétan demeuia pétrifié, muet.

M. de Franqueberg n'avait plus les mêmes prévenances pour Gaétan : celui-ci , malgré toutes ses promesses , malgré tous ses cffor-ts, n'avait pu trouver la somme exorbitante qu'ail devait procurer au baron , et c'*est à force de concessions et de sacrifices, que M. de Franqueberg avait obtenu

de son créancier un délai de quelques mois. Dans un moment de confiance et d'épanchement, il avait avoué son état de gêne à Cyprien, et l'excellent jeune homme, n'^écoulant que la générosité de son cœur, avait juré à M. de Franqueberg qu''il ne Tabandonnerait pas dans cette fâcheuse circonstance. Depuis ce jour-là en effet, Cyprien avait calculé loutes ses ressources, et n'^avait rien négligé pour rendre au baron le service promis.

Le père Chaulieu était alors dangereusement malade, et Cyprien avait emprunté, moyennant des intérêts énormes, une partie delasomme,à un vieux banquier allemand, qui vit, en jetant les yeux sur le contrat de rente viagère passé entre M. de Rochepont et M. Chaulieu, ([u'^un prêt de cent cinquante mille francs ne courrait aucun risque avec de telles garanties; mais je te le répète, les intérêts de celte somme étaient considérables, et joints à la rente annuelle que Cyprien devait servir à M. Chaulieu, ils de-:

vaieiU bientôt dévorer tout le crédit, tout Tavenir de ce malheureux jeune homme.

M. de Franqueberg ne se fit pas long-temps prier pour accepter les cent cinquante mille francs, il ne vit que la somme et s embarrassa fort peu de la mine où Cyprien Tavait puisée. Celui-ci , comme tu penses, dut prodigieusement gagner dans Testime du baron : alors Gaétan fut perdu; on ne Tinvita plus à diner; les manières, les paroles de ]\ï. de Franqueberg devinrent froides et cérémonieuses. Gaétan avait beau venir tous les jours, on lui disait continuellement que IM. le baron était sorti avec sa fille, ou bien {ju''il était malade et ne pouvait recevoir. Et son cœur bondissait de haine et d'envie, quand il apercevait, au bois de Boulogne, Cyprien dans la calèche de M. de Franqueberg, ou galopant Fur un bean cheval anglais à coté d'Augusla, vive et rayonnante de bonheur.

Conime c'*est un simple récit que je te fais là, sans aucune prétention dramatique;

je t''épargnerai le dialogue amoureux de Cyprien et dVXugusta. Avec un peu d''imagination, ou seulement avec un peu de mémoire, on sait parfaitement tout ce (iu''un jeune homme et une jeune fille peuvent se dire quand ils s'aiment; tout cela sans doute est délicieux pour les acteurs : c'est toujours la même chose, et pourtant cVst toujouis nouveau; mais, pour les auditeurs qui ne partagent pas le même sentiment, toutes ces douces paroles, tous ces voluptueux roucoulemens d'^amour, sont quelque chose d''insupportable et de fiulc, (pii finirait par donner le mal de mer.

■Maintenant revenons à Cypîien. I! n''avaitplus désormais à craindre de rival; tous les vœux de son cœur étaient comblés : une belle et doucL' jeune fille Taimait avec adoration!., il n'v avait plus d'^obstacle à ce mariage, iM. de rran(|neherg le désirait piesquc aussi vivement (juc Cypiien; et pourtant celui-ci , malgré tout son amour, ne semblait pas vouloir làter le moment heui eux

qui devait l'unir à la charmante Augusta. C'est que niaintenant il élait sûr de ne plus voir échapper son rêve, il était sûr qu'Hun rival , fier de sa fortune ou de ses litres, ne viendrait pas lui arracher ce qu''il aimait le plus au monde; le vicomte de lîarange, Gaétan Chaulieu, ne pouvaient plus désormais lui disputei' la victoire: Cyprien d\ulleurs était seul aimé. Mais il y avait un autre motif Lien plus puissant qui eni^ageait Cyprien à difféier ce mariai^c : il aurait fallu misérablement étaler aux yeux de M. de Franqueberg toute l'indigence, toute la ruine, que dissimulait encore un luxe d'emprunt, un faste menteur, jeté comme une riche draperie sur des haillons. Car enfin, malgré ce brillant avenir de fortune, Cyprien était mainteiiant pauvre; il avait des charges considéiabic'scjui Taccablaient: tous les trois mois, le vieil usufruitier lui dévorait dix mille francs, et le malheureux Cy[)rien, qui n^ivait jamais pu se faire à des habi-

tildes d''économie , voyait avec eiïroi approcher le moment, où la bourse des usuriers se fermerait pour lui sans retour; il u^wraitdonc plus qu'une ressource!... un coup de pistolet.

Peut-être as-tu peine à comprendre Cyprien ; il aurait beaucoup mieux fait, n^st-cc pas? d''avouer son ëlat de gène au baron de Franqueberg, de lui dire tout simplement qu'il n'avait pas de rentes , mais qu**il était propriétaire de trois belles maisons dans la Chaussée-d'Antin ; que ces trois maisons valaient au moins neuf cent mille francs, et cju une fois le père Chaulieu chez ses ancêtres, ces neuf cent mille francs n"'auraient plus d'autre maître que lui, Cyprien. jMais il aurait fallu révéler le secret de cette rente viagère, genre de spéculation ([ui paraissait ignoble àCyprien; il aurait fallu d''ailleurs violer le testament de iNl. de Rocliepont qui défendait à son (ils de révéler à personne l'existence de ce contrat aléatoire, à moins que ce no fut pour se

procurer l'argent nécessaire au paiement de cette rente. Tu dois te souvenir que M. de Roclicpont , malgré toute sa grandeur d'àme et ses nobles sentimcns , avait la mesquine vanité de vouloir passer pour un homme riche : estait là son orgueil, sa manie, son ridicule; et cet orgueil, Cyprien le tenait de son père ; il serait mort plutôt que de vivre dans la gêne et les privations; et pour tout au monde, il n'*aurait pas voulu dire au baron de Franqueberg qu''il attendait, pour épouser sa fdle, le dernier soupir d'^un vieux juif enrichi d''usure et de lésinerie.

INlais si Gaétan ne put voir sans fureur la résurrection de son oncle, ce prodige ne fut guère plus agréable à Cyprien. Il fallait donc attendre encore, il fallait donc vivre dévoré d'inquiétude et d\ingoisse, et recourir éternellement à des empiunts ruineux, pour assouvir Pinsatiable avarice de ce cadavre vivant que réclamaient depuis si longtemps les vers du sépulcre!

Trois mois encore se passèrent, el la position de Cypi ien était toujours la même : il fallait trouver de Targent pour le vieillard, il fallait trouver aussi de l'argent pour lui-même, pour ses folles dépenses, pour son amour eflVéné du luxe et du plaisir. Par bonheur Cyprien hérita d\ine vieille tante qu'il n''avait jamais vue, et, bien que l'héritage ne fut pas considérable, il servit quelque temps encore à fournir aux besoins journaliers de Rochepont. Mais cette nouvelle ressource fut absorbée comme les autres, et le père Chaulicu vivait toujours! •

— Oh ! c*'est alTreux! s'écriait quelquefois Cyprien dans le silence des nuits. Toujours cette pensée qui me ronge le cœur î toujours désirer la mort de cet homme!.... Oh ! si je pouvais anéantir ce pacte odieux! tout ce qu'ail m''a coûté déjà, tout mon patrimoine et mon avenir dévorés en si peu de femps... eh bien! je ne les regretterais pas!.. Mais cet infernal contrat, je voudrais le jeter au feu...

24 i LA TvENTE VIAGÈRE.

Oli! ce vieillard, s'il voulait, s'il voulait!...

Une nuit Cypiien se promena clans sa chambre sans pouvoir prendre un instant de repos: une inquiétude sombre et douloureuse le torturait ; il n'avait plus qu'une idée, mais une idée affreuse et désolante : la mort de cet homme!... Il voulut donc à tout prix rompre un pacte fatal, il voulut bannir à tout jamais ces inspirations de Penfer qui lui brûlaient le cœur.

Il était neuf heures du matin. Cyprien monte dans un cabrjj^let et se fait conduire chez M. Chaulieu. Il franchit rapidement Tescalier raidc ct^ obscur ; il sonne et frappe à la porte, (pii demeure loni^-temps sourde et inexorable comme un uuichct de prison : seulement il entendait aboyer un gros chien enroué, ([ui bondissait derrière la porte en secouant sa chaîne de i'cv. Enfin la voix criarde et fausse de la vieille gouvernante vint se mêler aux aboiemensdii monstre; le juda grillé s''ouvre, et la hideuse figure de Marthe apj)araît

comme une tète de damné aux lucarnes de l'enfer. Cyprien demande à voir M. Chaulicu; et la vieille, sans lui faire aucune réponse, referme brusquement le juda, et plus de vingt minutes encore se passent, avant qu'acné reparaisse à la petite fenêtre, malgré les coups de sonnette furieux de Cyprien et ses coups de poing qui ébranlent la porte. Cependant il entre, et la vieille l'introduit en grommelant dans la chambre à coucher du père Chaulicu. Il n''était pas encore levé; et sa tète , enfoncée complètement dans Toreillcr, était presque invisible au fond d^ine alcôve sombre et profonde ; le lit était couvert de hardcs, d'alfreuses guenilles, parmi lesquelles une chatte noire énorme avait fait une espèce de litière pour ses quatre petits aveugles et miaulans. C'était dans cette chanibre une odeur étrange et nauséaijonde, particulière aux ménageries de bètcs fiiuves : Cyprien en fut presque suftbqué, et porta vivement son mouchoir à ses narines.

Le vieillard ne dormait pas, mais il ronflait, il ronflait comme sa chatte noire, dont les veux pareils à des escaiboucles étincelaient dans Tobscurité de Talcove.

Cyprien , croyant être dans la chambre d''un malade, marchait sur la pointe du pied et n'osait élever la voix; il attendait que M. Chaulieu lui adressât la parole, mais celui-ci ne disait pas un mot et ronflait toujours.

Marthe, debout devant la porte, demeurait comme en sentinelle; ses yeux ne quittaient pas Cyprien dont elle suivait tous les mouvemens , tous les gestes, avec une inquiétude soupçonneuse : c''est qu*'elle n'avait pas vu encore Cyprien ; il venait pour la première fois chez le vieillard; et, comme depuis quel([uc temps on parlait beaucoup de mallaiteurs qui s''introduifiaient dans les maisons pour voler et assassiner au besoin, elle avait ordre de rester dans la cluunbre de son maître, quand celui-ci recevait des personnes étrangères.

Si le père Chaulieu n''avait pas vu encore Cyprien , le nom de ce jeune homme était parfaitement connu de lui: ce nom, chaque fois qu^on le prononçait, faisait vibrer toutes les libres du cœur de Tavare; ce nom le remplissait d^mc joie mahgnc, ([ui pourtant notait pas sans un mélanine de ciaintevague et d'anxiété: car, siM.CIiaulieu était sûr de ne pas mourir, il avait aussi la certitude qu^in homme jeune et bien portant devait s''informer chaquejour si le vicilhird vivait encore, et parfois l'Harpagon frissonnait à cette pensée.

— Eh bien , monsieur? dit Marthe d^uie voix aigre; vous restez là sans bouger, comme la colonne Vendôme... Expliquezvous donc, si vous avezafl'aire à notre maître

— Mais il me semble que IM. Cliauheu repose, ré[)ondit Cy[)ricn à demi-voix. Je ne vouchais pas troul>ler le sommeil d'un malade.

Un ricaneincnl bizarre et làntasticpic

248 LA BCNTE VIAOÈnE.

partit de l'alcovc : c'était le père Chaiilicu.

— Bah ! dit INIarthc (.Vun ion maussade, il se porte mieux que vous et moi , le malade ; il nous enterrera tous les deux, allez...

— Possible, possible, murmura le père Chaulieu avec un nouvel éclat de rire.

Puis, allongeant hors des couvertures un bras de squelette dans une lar(^c manche de flanelle, il fit signe au jeune homme de s'approcher du lit et de s\asseoir.

— Vous êtes monsieur Cyprien? demanda-t-il avec une inflexion railleuse.

— Oui , monsieur.

— Ah! le fds du peintre, du fameux peintre?.»., continua Chaulieu avec une toux entrecoupée de rires.

Cypiien fit une réponse aflirmative.

— Eh bien, mon jeune ami, donnezmoi une poignée de main, car vous ne savez pas?... Je vous aimaissans vous connaître. Oh diable! vous êtes un beau garçon, vous êtes grand, vous êtes fort, vermeil comme l'aurore, parole d'*honncur ! Enfin

LA RENTE VIAGÈRE. 2^l9

le second tome de monsieur votre papa... Lui aussi, jeune homme, il se portait à merveille, c*'était un colosse!... il avait une constitution de fer, à vivre un siècle; ce qui n'empêche pas, voyez vous, mon jeune ami, que la camardc ne mette la i^rille sur nous... Lascélcrate! on diiait au contraire qu'elle a cent fois plus de plaisir à vous prendre un beau gaillard, frais , dispos , et à vous rétendre tout du long entre

quatre planches de sapin Ili ! hi! hi !

poursuivit-il avec un rire plus strident, ce n''est pas la force qui fait vivre, c''cst la santé, c''est réquilibre des humeurs; les petits maigres, voyez-vous, ça résiste bien plus longtemps; c''est à faire damner les trois Parques , qui trouvent le fil trop dur pour leurs ciseaux... Ili ! hi! hi! monsieur votre papa était un brave homme, un fier

peintre! quel pinceau, tudieu! INÏais

Testomac, diable! Testomac, c'était là, mon cher, le défaut de la cuirasse.

Le père Chaulieu, malgré la toux opi-

niàtre qui lui coupait à chaque instant la parole, pérorait de la sorte avec une incroyable volubilité. Jamais peut-être, Marthe, qui le servait depuis quarante ans , ne l'avait entendu faire d'aussi longs discours; il fallait que ce maudit vieillard fût bien enchanté au fond du cœur de voir Cyprien, et de torturer sa victiine. Trois ou ([uatre fois Cyprien, courroucé d'entendre ainsi parler de son père, avait senti bouillir le sang dans ses veines, et s'il n^ivait pas craint de rendre ce vieux spectre plus méchant encore et tout à fait intraitable, il lui aurait défendu de rire en parlant de son malheureux père.

— iVIais à propos, dites-moi donc, jeune homme, marmotta le père Chaulicu, ditesmoi donc ce qui vous amène chez un pauvre octogénaire (pii n\ plus que le souille? Hi! hi ! hi ! (ju^^st-ce qui me procure Thonneur de votre visite?

— Monsieur, répondit gravement Cypiien, pardonnez-moi si je vous dérange...

LA RENTE VIAGÈRE. 2ol

Je viens vous parler cl'atTaires, cl''a(raires importantes : j'espère que vous ne me refuserez pas un moment d'entretien.

— Certainement non ! dit Ciiaulieu en étendant sa griffe hors de la eouverture pour chatouiller la tête de sa chatte noire qui ronfla plus voluptueusement. Pailez, mon jeune ami, je vous écoute; j'aime heaucoup les affaires, moi, c'est mon élément! Est -ceque pai" hasard vous avez encore un peu d'argent qui vous embarrasse? Voulez-vous placer eu viager ?... J'acepte ! Oh ! j'accepte.... Seulement nous allons adopter un autre genre dVq)ération : j**ai maintenant besoin d''espèces sonnantes , je veux faire de grandes entreprises de dessèchement; comptez-moi donc huit cent mille flancs en billels de ban'queou en éeus seulement, comme vous voudiez, et je m'emgage , moi, à vous servir une pension viagère de cin([uantc mille francs, jusqu'au jour de mon décès

Puis Chaulicu se mit à rire cl à tousser pendant dix minutes. Cvprien se mordait les lèvres avec colère : il trouvait la raillerie cruelle et odieuse; et, sans le mépris que lui inspirait ce vieillard, il l'aurait probablement ctouflé sous ses matelas. Par bonheur il se contint , et ne répondit pas une parole; mais Chaulicu, qui ne songeait pas le moins du monde à plaisanter, renouvela très sérieusement sa proposition qui lui semblait fort acceptable.

— riclléchissez, jeune homme, repritil en caressant la chatte , TolTre n'est pas a dédaigner, songez-y bien ! Une inscription de huit cent mille francs sur le grandlivre n'en produit annuellement que quarante mille; et, moi, qui suis plus généreux que l'État, je vous propose cinquante mille francs de pension.

Cvprien commençait à voir que le père Chaulicu ne songeait pas à se moquer de lui; mais il le croyait décidément foU; archi-fou.

L'Harpagon poursuivit :

— J'^espère que je suis un homme loyal! cette rente, je veux bien la constituer sur ma tète... Ce n'est pas comme sur la vôtre, jeune homme: vous, à voire âge, dans votre position, vous êtes continuellement exposé A des chances de mort violente! vous avez les duels , les orgies, les fluxions de poitrine au sortir du bal , etc. , etc. , sans compter les chutes de cheval, les dangers de la chasse, comme lorsqu'un fusil vous crève dans la main, lorsqu\in sanglier furieux vous ouvre le ventre.. Et puis un jeune homme est encore sujet à une foule d''autres maladies mortelles; le sang est trop vif, trop impétueux!... de là, mon jeune ami, les fièvres cérébrales! les humeurs n''ont pas encore trouvé leur équilibre; tandis qu'un homme comme moi, c''est bien autre chose! Hi ! hi ! vous crovez que je n'ai plus que le soulïle, n''est-ce pas? oui! mais c''est un fameux souflïo, allez!... J'ai des poumons établis comme un soufilet de foige... En outre, vous pensez bien

2t">4 LA RENTE VIAGERE.

qu''à mon Age on a fait ses preuves : on est assuré contre toutes les maladies; comme vous, on a la force, avec Texpérience de plus et les passions de moins... Ainsi donc, mon jeune ami, si, comme je le pense, vous songez à devenir père de famille, il fiiut sacrifier quelque chose à Favenir de vos enfans; et, si vous consentez à l'aflaire que je vous propose , vous pouvez en toute confiance vous marier, faire des enfans , et moui'ir : moi, je servirai fidèlement la pension susdite à la veuve et aux petits marmots. Hein ! ça vous arrange-t il.'^....

— Il est à mettre à Charenton! murmura sourdement Cypiien, (pii ne pouvait parvenir à placer une parole.

— Allons, ça vous arrange-t-il? répéta Cliaulieii.

— Non, monsieur, vous êtes trop i)()ii , répondit Cyprienavce un accent de mépris où perçait la colère. Cette opération sans doute est fbit avantageuse pour moi, mais je vous remercie. Je suis obligé de convenir

LA RENTE VIAGÈAE. 255

que pour Theure présente je n'ai pas les liuitcent mille francs nécessaires.

— Ah! c'est différent, c'est différent, grommela Chaulieu avec une intonation sardonique; alors n''en parlons plus, suffit, Mais, dites-moi, qu''est-ce que je puis faire pour vous être agréable? car, en vérité, je vous aime de toute mon ame! J''aimai3 tant déjà voire père!...

— Et vous l'avez bien prouvé, monsieur.... repartit Cyprien d^uie voix altérée.

— Oui , oui , sans doule, nous avons fait ensemble une petite affaire, et quant à moi, c''était unicjuement dans Fintention de l'obliger. Je voudrais faire aussi quchiue chose pour le fds...

— liU bien! monsieur, dit Cyprien avec une profonde émotion, vous pouvez me rendre un bien grand service!... je vous conjure de me Taccorder!

— Du meilleur de mon àme, jeune homme! moi d\ibord, je suis très complaisantde

25G LA HENTE VIAGÈRE.

ma nature, je n'ai jamais refusé un service... Oli ! mon Dieu, vous n'^avez qu''à dire, vous êtes sur que vous serez content de

moi

Cy[)rien licsitait encore, il ne savait par où commencer : son cœur battait avec force; il était plein d'inquiétude, et la crainte d'un refus humiliant enchaînait la parole surses lèvres.

— IMonsieur, dit-il à demi-voi xen se penchant vers le vieillard, ce que j'ai à vous dire est grave , et je ne voudrais pas que d'autres personnes nous entendissent.

— Bah ! monsieur, ne vous gênez pas ; il n'y a ici que Marthe ! IMarthe est ma confidente, c''est mon oreille gauche, c'*est mon bras droit ; car, il faut bien vous avouer, continua-t-il en ricanant, que j''ai un peu de rhumatisme dans mon bras droit, et que mon oreille gauche n'entend pas tous les jours. Allons, ne vous gênez pas; dites, mon garçon....

Ce ton protecteur et familier blessait

cruellement Cyprien ; mais il fallait se taire et contraindre son orgueil humilié : il se résigna donc.

— Monsieur, dit-il, je vous répète que cette affaire-là n*'admet pas de témoin; elle doit rester entre vous et moi.

— A la bonne heure ! dit le vieillard en secouant dans sa main froide et osseuse la main brûlante de Cyprien. Eh! mon ami, vous êtes bouillant, vous avez la fièvre... mauvais signe, mauvais signe... Croyezmoi, ne placez pas sur votre tète; au surplus, ça vous regarde : retournons à notre affaire. ^larthe! cria-t-il d'une voix glapissante, Maithe, file, ma belle enfant...

— Comment donc ! grommela Marthe, en clouant un poing sur sa hanche. Vous me chassez, notre maître? i)ourquoi ça.'*...

— Parce que mon jeune ami a quehjue chose à me dire. Ainsi déniche, ma colombe, déniche...

— Je ne veux pas vous laisser seuls, moi! sY'cria Marthe, dont les petits yeux llani-

fSSR LA RENTE VIAGÈRE.

boyaient de fureur. Je suis à mon poste, j'y reste.

— Mais quand je te dis, ma petite Marthe, que le jeune homme veut me parler à moi tout seul...

— Tiens, il a peur que je Tentende, ce monsieur?... qu'est-ce qu'ail vous veut donc? Ça n''est pas naturel ! quand on a de bonnes choses à dire, on parle devant tout le monde. D*'aillcurs vous m''avez bien recommandé de vous tenir compagnie quand il vient du monde que je ne connais pas... Je ne connais pas oa, moi.

— Mais tu peux être tranquille, mon enfant: c'est un ami, c'est le fds de M. de Rochepont. Songe que c\st lui, ce brave jeune homme, qui fait bouillir notre marmite, qui met le pot-au-feu trois fois par semaine; mes jaunets viennent de son colVre-iort...

— En ce cas, faut des égards, répondit Marthe en faisant la moue : mais pourtant, notre maître, êtcs-vous bien sûr que c'^est votre banciuicr?... lïum ! hum ! on se grime

si bien aujourd'hui!... 11 faut se défier des ressemblances... La Gazette des Tribunaux est toute pleine d''histoires comme ça... des gredins qui s'introduisent dans les maisons en habit d'honnêtes gens... hum! hum!

C'est votre affaire, notre maître!... mais un beau jour vous y serez pincé; prenez-y garde! on vous donnera le coup de pouce...

•^ Le coup de pouce! interrompit Chaulieu en tressaillant; le coup de pouce! tu as raison : en ellet, c''est bien vite donné! Reste, Marthe, reste, mon enfant. Tiens, là-bas, tout là-bas, dans Pembrasure de la fenêtre; bouche-toi les oieilles. jNIaintenant, mon jeune ami, faites comme chez vous, parlez...

Cyprien, voyant que le père Chaulieu ne consentirait jamais à rester seul avec lui, comprit ([u'il fallait faire de nécessité vertu.

— Monsieur, dit-il en baissant la voix, je viens faire un appel à la générosité de votre cœur: je ne vous cache pas ([iie la mort de mon père m'a laissé dans un embarras

2(i0 LA RENTE VIAGÈRE.

cruel! IMoii pauvre père, en faisant avec vous ce contrat de rente, ne savait pas que sa fin était si proche et qu''il avait déjà un pied dans la tombe.

— Pardieu! jeune homme, interrompit Tavare avec un bruvant accès dliilarité, vous êtes un drôle de corps! Certainement que votre excellent père n''espérait pas visiter si lot le royaume des Mânes; il croyait même, au contraire, m'^enterrer bel et bien.. Voyez-vous, nous jouions ensemble une partie de cartes, et j'*ai gagné... Mais allons, poursuivez! jusqu'à présent vous ne m'avez rien aj)prisde nouveau.

— Monsieur, continua Cyprien avec plus de véhémence, c''est une opération désastreuse que mon père a faite... Je ne veux pas accuser sa mémoire; oh! Dieu m'en garde ! Jamais un fils n'a plus aimé son père, ctje le regrette avec toute mon âme!.. . Mais ce (ju'il a fait, ce qu'il a fait pour mon bien, est la cause de ma ruine. Mon père avait encore des ressources, une pension, qui s'est éteinte avec lui ; et moi, j'ai ras-

semble à grand**peine tout ce qui me restait, je n'ai reculé devant aucune espèce de sacrifice, j''ai tout fait pour acquitter les dettes de mon père, pour vous payer, monsieur, cette rente énorme qui m''écrase 1... Depuis la mort de mon père, j'ai continuellement recours à des emprunts, à des emprunts qui dévorent mon avenir; je ne vous cache pas qu''avant peu je n'aurai plus de crédit, et je me trouverai dans l'impossi* bilité de vous payer.

— Zut, zut! dit le vieillard en hochant la tète d'un air menaçant et railleur; je ne crains pas cela, mon ami, nous avons pris toutes nos sûretés; et la campagne du papa, cette jolie campagne que vous ne pouvez pas vendre, est-ce qu"'elle n''est pas toujours là pour répondre des arrérages de ma pension? Ce délicieux petit ermitage, mon jeune ami, vaut bien encore deux cent mille francs; et du moment où vous oublierez le service des susdits arrérages, vous savez qu''il est pai'faitement convenu, dans une clause spc-

26î2 LA RENTE VIAGÈRE.

ciale de notre contrat, qu'alors immédiatement ce charmant ])ijou me sera dévolu, avec bois, ferme et dépendances...

— Je ne le sais que» trop, monsieur! dit Cvprien avec douleur et dépit; mais, je vous le répète, je compte sur votre humanité!... je suis dans une position terrible, je ne sais où donner de la tête!... Cette rente qu''il me faut servir tous les trois mois, oh! c'^est un serpent qui me dévore!.. Je vous en conjure, monsieur, mettez-vous à ma place...

— Non pas du tout! je reste à la mienne, repartit le vieillard d''un ton moqueur. Cvprien tressaillit de colère.

— ^lais enfm, monsieur, je suis au penchant de ma ruine: il faut continuellement que j'emprunte à des intérêts énormes, exorbitansî Songez-y donc, monsieur; quarante mille francs que je vous paie chaque aimée ! Et ce (pi'il me faut à moi pour vivre, les deux tiers encore...

— C'est trop! c''est trop, jeune homme! Que voulez-vous aussi, vous menez un

LA RENTE VIAGÈBE. !265

train de prince, vons dépenseriez la liste civile à vous tout seul... 11 faut de la prudence, il faut de Técononiie !... Mais avant tout, continua-t-il d'un ton solennel, en grattant avec force la tête soyeuse de la chatte noire, il faut remplir des engagemens sacrés : et dût-on manger des croûtes, dût-on mourir de faim, on doit servir religieusement les arrérages d'une pension

viagère!...

— J''en conviens, monsieur; jusqu''ici, ce me semble, vous n''avez pas de reproches à me faire : malgié la gène où je me trouvais, malgré les embarras de toute nature qu'ail m'a fallu subir, vousn*'avez jamais éprouvé le moindre retard dans le paiement de cette rente.

— Cest vrai , c''est vrai , jeune homme; oh! jusqu'ici vous êtes un galant débiteur! Ce n'est vraiment pas pour vous (latter, mais je fais très-souvent votre éloge à Marthe; tenez, elle est là, vous pouvez Pinterroger. Maisenlin, parlons raison, (pie voulez-vous? que me demandez-vous? je serais charme

2CÎ LA RENTE VIAGÈnE.

dcvoïis rendre service... Mais encore, de (juelle manière?

— Vous le pourriez, monsieur, sans nuire beaucoup à vos intérêts : car enfin, vous êtes riche, vous...

— Riche! interrompit le vieillard en bondissant dans son lit. Allons, pas de mauvaise plaisanterie, jeune homme: c'est mal, c''est mal de vous moquer d^ni pauvre octoi^énairc à moitié ruiné par les circonstances !...

Cypricn haussa les épaules, et après un instant de silence :

— Monsieur, poursuivit-il, je vous en supplie, ne me réduisez pas au désespoir! ce contrat que mon père a eu l'imprudence d'accepter, il vous a produit jus([u*ici de i^rands bénéfices; songez donc, monsieui', ([uelle somme énorme je vous ai déjà payée! Kh bien! tout cet argent gardez-le, je ne le redemande pas; mais, au nom du ciel! déchirons ce contrat...

— JJéchiier ce contrat! interrompit Chaulieu en éclatant de rire, vous avez bu

LA RENTE VIAGCRE. 2Gj

trop de Champagne, jeune homme, oh! oui, beaucoup trop de Champagne...

— lAIonsieur, vous le voyez bien, j'ai toute ma raison, rcpondil Cyprien avec une douloureuse énergie : mais en véiité, si vous n'avez pitié de moi, je deviendiai fou de rage et de désespoir... Alors, monsieur, je me tuerai... etc''est un coup de pistolet qui me délivrera de ce marché odieux...

— Ouais ! murmura Chaulieu avec un air de sérieuse incjuiétude ; voilà qui serait abominable, jeune homme; vous manqueriez à votre [)arole, et le bon Dieu vous punirait. Vous êtes obhgé de vivre encoie au moins dix ans, pour me payer ma rente; sans quoi, j'aurais fait une mauvaise afiiiire. M. de Ilochcpont, lui, c'est différent, il pouvait mourir: vous étiez là poui' ivpondrc; mais vous, oh! pas de ça, jeune homme î... Empruntez, empruntez, empruntez!

vous avez des amis liches et puissans, IM. Calvisart, M. de Frantpieberg , et une foule de barons, ducs et vicomtes, (|ui ne vous laisseront pas fouricr àSaintc-rélagie.

Au sui plus, mettons les choses au pis : vous mort, j\ii toujours la maison de campai^ne, et j''ai très-bonne idée de cette campagne: on parle d^in certain canal qui doit la traverser, et alors les deux cent mille francs, qu'elle vaut aujourd'hui, pourraient trèsbien se quadrupler.

— Oui, je le sais, monsieur, dit vivement Cyprien; ce n'est encore, il est vrai, qu''un projet assez vague, mais qui peut se réaliser d'un moment à Tautre.

— Eh bien ! mon jeune ami, Taffaire serait délicieuse pour nous deux: en ce cas, vous comprenez, je ferais quelques concessions; je vous permettrais de vendre la propriété, trois cent, quatre cent, cinq cent mille fiancs, et plus si vous pouviez; nous achèterions avec les deniers de la vente quelque beau fonds de terre, inaliélablc aussi comme la maison de campagne, pour me garantir le paiement de mes arrérages. Alors, mon jeune monsieur de Rocheponl, cette rente viagère ne serait plus pour vous ([u'unc bague au doigt.

— Mais c'est horrible! monsieur, reprit chaleu reiisement Cyprien. Je suis condamné à d'éternels emprunts! Que faire! Il faudra bien un jour que je succombe sous le fardeau... Je ne pourrai plus vous payer...

— Eh bien! mon jeune monsieur, on peut vivre à Sainte-Pélagie tout comme ailleurs, beaucoup mieux même, et plus sainement; ensuite, comme j'avais riionneur de vous le dire, je trouverai toujours à me défaire assez convenablement de la jolie campagne... Allons î allons! un peu de courage... ne vous laissez pas abattre ; Targent vient quand on Pappelle. En attendant, monjeune ami, continua-t-il après avoir jeté les yeux sur Talmanach pendu au mur de Talcove, n'oubliez [)as que le tiimestre échoit le quinze courant, et cpic c'est à neuf heures sonnant du matin que le montant des arrérages doit être à mon domicile.

— Je ne l'oublierai pas , monsieur, dit Cyprien avec une fureur concentrée. INIais je vous en conjure, accordez-moi ce que je vous demande, annulons ce contrat; peu-

(lant deux années encore je vous paierai la même rente... Cette maison de campa£;ne, permettez-moi de la vendre ; qu'elle ne soit plus eomme une valeur morte entre mes mains, que je possède au moins quehjuc chose : car je vous le dis, monsieur, je vous le dis eu confidence, je suis au moment de faire un mariage ([ui comblerait tous les vœux de mon cœur, toute mon ambition ! Ccst une jeune fille belle et charmante , que j''aime avec délire... Et son père monsieur, son père est un homme riche et puissant qui peut me conduire par la main aux plus hauts emplois; mais cet homme est vaniteux et fier comme tous les nobles, et jamais il ne prendra pour gendre un pauvre jeune homme sans appui , sans fortune, et sur ([ui pèse l'accablant fardeau de ce contrat. Ce ([ue je vous demande , monsieur, c'est une grâce que vous seriex bien cruel de ne pas m'accorder : car c''est le bonheur, c'est la vie !

— Ah 1 ah ! ah ! je vous trouve plaisant , parole d'honneur! Voilà plus de cin([uante

LA RENTE VIAGÈRE. 2ij9

ans que je fais des affaires, et jamais encore on ne m''en avait proposé de pareilles... Comment! mais c''est une plaisanterie?... vous voulez que je m''6te le pain de la bouche, parce que vous êtes amoureux ? Eh ! que diantre! jeune liomme , vous avez perdu la tête... est-ce que je vis de l'air du temps?...

— Oh! monsieur, repartit Cyprien d'une voix sourde et profonde, vous êtes impitoyable! vous ne comprenez pas ce que je souffle... Oh! je ne vous dis pas tout : mais ce contrat infernal, si je veux le mettre en pièce , le jeter au feu , ce n''est pas seulement parce qu'il me ruine, parce qu''il me dévore!... non, c''est parce cpi'^il m'inspire d\affi'euses pensées , parce qu'ail me rend homicide au fond de riime... parce qu'il me force à désirer la mort d^in homme, qui se dresse comme un mur d*airain entre le bonheur et moi! Monsieur, monsieur! ce ])acle infWme, nous ferons bien de Tanéantir; car, tant qu'il subsistera, je n'aurai qu'une pensée, qu'Hun vœu ; votre mort!...

Il y avait quelque chose de si terrible dans la voix de Cyprien et dans ses yeux pleins de flamme; il se penchait d''un air si menaçant sur le lit du vieillard, que celui-ci, tout effrayé, se rejeta convulsivement dans la ruelle en appelant Marthe.

La vieille femme, qui jusqu''alors était restée debout et immobile dans l'embrasure de la fenêtre, sYlança vivement vers Talcôve.

— Eh bien! s'écria-t-elle en saisissant une paire de pincettes ^^ qu''est-ce que vous lui faites donc, à ce cher homme?... Il grelotte comme un chien qui sort de Teau... Ah ça! ah ça! je me fâche, moi...

— Mclez-vous de ce qui vous regarde, la vieille, dit Cyprien d^in ton calme et énergique qui pétrifia la mégère et la rendit muette.

— Monsieur, continua-t-il (Pune voix plus douce, en s'adressant au père Chaulicu ; n*'ayez aucune peur, je ne veux pas vous faire de mal : (juc Dieu m''en garde!... Et ([u'il me garde aussi des mauvaises pen-

sées! car je n'^en suis pas maître... Vous devez le savoir mieux qu''un autre , monsieur : elles viennent souvent malgré nous.

En parlant ainsi , le jeune homme se leva ; il était pale et singulièrement ému. Le vieillard tremblait toujours au fond de l'alcove ; il voulait pailcr, et bégayait des mots ininteHigibles.

— Au nom du ciel! monsieur, poursuivitsolennellement Cyprien, réfléchissez encore... Ayez pitié de moi, ayez pitié de vous!... car c'est un horrible marché que vous avez fait là... Il a déjà tué mon pèie, peut-être, et vous aurez le sang d^in (ils à vous reprocher un jour...

Puis, saluant le vieillaid, il sortit précipitamment de la chambre.

M. de Franqucbcrg commençait à trouver étrange ([ue Cyprien prononçât moins souvent le mot mariage ; il ne pouvait {)ourtant mettre en doute l'amour de ce jeune homme, qui semblait au contraiie plus épris clia([ue jour d''Augusta. Gaétan, comprenant fort bien qu''il ne lui restait plus ([ue fort peu (le chances pour obtenir mademoiselle deFranqueberg , sentait de mo-

27 i LA RENTE VIAGÈRE.

ment en moment son cœur plus gros de haine; mais dans cette haine, il enveloppait avec Cyprien son vieil oncle et leharon : des idées de vengeance fermentaient continuellement dans sa tcte ; parfois même il se laissait aller à d'affreuses pensées qui, pour se traduire en actes, r^avaient besoin peut-être que d'une circonstance. Mais Tidée fixe de Gaétan, sa passion profonde et invincible, c'était Tinnocente et pure Augusta, qui, heureuse et confiante, ne pouvait comprendre tout ce qu'un scélérat tiamait silencieusement contre elle dans les replis d'un cœur corrompu. Cet amour que Gaétan éprouvait pour Augusta, c''était celui de Claude Frollo pour la voluptueuse et douce Bohémienne; c''était quelque chose de plus farouche et de plus sombre peutêtre : Gaétan voulait posséder Augusta; il le voulait, dut-il mourir ensuite.

Cependant il essaya long-temps encore d'arracher de son cœur cet amourqui le rendait fou; il voulutse distraire, et se plongea corps et âme dans les plus immondes orgies ;

LA nENTE VIAGÈRE. 275

tous ces plaisirs crapuleux et bas, qui ne peuvent irriter que l'imagination perverse des vieux libertins, il voulut absolument les connaître , et se lia très intimement avec sept ou luiit mauvais sujets comme lui qui croupissaient clans lafange'du vice. Mais , pour mener cette vie sordide et licencieuse, il fallait beaucoup d'argent; la roulette bientôt ne fut plus suflisante : il emprunta de toutes parts, remboursa le moins possible; et, comme les cbances du jeu dans les tripots patentés ne lui semblaient pas assez favorables, il ap[)rit quelques tours de passe-passe, quclcpies escamotages fort nécessaires aux clievaliers d*'industrie, et fréquenta les repaires où Ton pouvait très bien filer la carte, sans avoir à craindre Pœil inquisiteur de la police.

Néanmoins, Gaétan jouait toujours son rôle auprès du vieil oncle ; il afl'ectait sans cesse réconomic et la frugalité, continuait à faire des citations mytlioI()gi([ues (pii flattaient le vieillard, et ne paiaissait ja-

mais devant lui qu''avec une aiïrcuse redingote en guenilles et un chapeau casse. Gaétan ne couchait plus une seule nuit dans sa chambre, et restait des semaines sans y monter; il avait pris en cachette un assez beau logement dans un hotcl garni, et son oncle était bien loin encore d''avoir le moindre soupçon. Il est vrai ([uc le mauvais drôle avait su mettre la vieille iMarthe et M. Sourville dans ses intérêts. M. Sourville, qui ne croyait pas le moins du nionde à Timmortalité du père Chaulieu, jugeait sage et politique de ménager Gaétan, dont maintes fois il avait mis la bourse au pillage, pour se faire payer la discrétion et le silence. Quant à la vieille INIarlhe, elle avait toujours eu un fonds de tendresse inexplicable pour Gaétan, bien (|ue de fois à autre elle le ludoyat (Pune assez belle façon; mais comme elle ne savait pas les arrangemcns du vieillard, elle se figurait cpi'après la mort de M. Chaulieu, Gaétan, j)lein de reconnaissance, la récompenserait d'une manière conven^iblc.

Gaétan n'avait plus le moindre espoir de remporter sur Cyprien ,• il vit donc que la fortune seule pouvait faire pencher la balance de son côté, et dès-lors ^a résolution fut prise. Un matin il alla chez son oncle; puis, après Tavoir cajolé d'une étrange manière, après Tavoir tour-à-tour comparé à Jupiter, à Bacchus, à tous les dieux de l'Olympe, il lui dit que décidément la pluie d''or était nécessaire, et que le maître des dieux n'avait aucune chance de fléchir le cœur de la belle Danaë , s'^il ne prenait le parti de pleuvoir en lingots. Comme la métaphore n'hélait pas très claire, M. Chaulieu préféra ne la point comprendre ; mais Gaétan sentit ((u''il fallait fiapper un grand coup, et s'expliqua d^ine façon plus catégorique: il dit à sou oncle que décidément il était amoureux fou, qu'à toute force il voulait épouser mademoiselle Augusta de Franqueberg, (pie cVtait une merveilleuse alliance sous le rapport de la fortuue et du rang, qu'on ne pouvait imaginer une plus charmante

personne, plus adorable; et Gaiftan avait la conviction profonde qu'une Ibis marié, grâce à la protection de M. de 1 ranquebcrg, il pourrait parvenir aux plus hauts emplois; enfin il ne voyait plus de bornes à son ambition, et le père Cbaulieu était sur d''êlre illustré en sa famille, de ne pas mourir tout entier ainsi que le commun des martyrs, et de laisser un neveu qui lui ferait honneur dans la postérité.

Gaétan, qui fréquentait les coulisses des petits théâtres, avait un certain genre qui n''appartient ([u''à Robert Macaire ; passemoi le terme, mais il blaguait admirablement. Il est vrai (pie ce gaillard, (jui se permettait tout au monde, avait un aplomb imperturbable, un front d'airain, et qu^ivec une douzaine d'allusions n]ylhologi(pies, il parvenait [)res{[ue toujours à éblouir IM. Cbaulieu. Tant que la conversation n'avait roulé (pie sur le mariage, sur le bonheur dVpouser de jeunes fdlcs riches et nobles, l'Harpagon avait applaudi de toutes ses forces, il avait trouvé cela fort avantageux ; cl,

dans toute TefFusion de son cœur d'*oncle , il avait promis à Gaétan de tenir le poêle et d''être le garçon de noce. Mais lorsque le neveu essaya de faire comprendre à Toncle, par une foule de circonlocutions assez adroites , qu''une dot de trois ou quatre cent mille francs était nécessaire pour séduire le noble baron, et le transformer immédiatement en beau-père, M. Chaalieu fit la sourde-oreille, et toussa pendant un bon quart-d''lieure d''une manière désespérante.

— Mais songez donc, mon cher oncle, disait Gaétan avec emphase, quel honneur pour vous si moi, votre neveu, je devenais le gendre de M. le baron de Franqueberg! ]Mais ce serait admirable!... Vous ne pouvez point calculer les résultats d\ine pareille alliance. Songez donc, mon respectable oncle , que M. de Franqueberg a l'oreille de Sa Majesté, et qu'avec Taide et Tappui de M. le baron, vous auriez toutes les grandes entieprises , les adjudications de canauX; de chemins de fer, etc., etc

INÎais ce n'est rien encore... et vous pourriez devenir ministre des finances...

INI. Chaulieu trouvait cela superbe ; mais quand le neveu parlait d'une somme quelconque à débourser, Poncle faisait la moue et soupiiait d''un air lamentable en disant qu'il était bien pauvre, et que les pièces d'^or ne poussaient pas comme les cbampi-

f^nons.

— Bail! dit Gaëtan avec une inflexion significative et presque railleuse, les pièces d'ori mnis vous les semez de tous cotés comme la grêle...

— Hum! fit M. Cbaulicu d'un air étrange, en mesurant Gaétan d''un regard soupçonneux et inquiet, qu''est-ce à dire?...

Gaétan avait oublié la prudence ; il comprit (jue ses paroles avaient porté dans Tamc onibraseuse du vieillard une lumière falaie; mais par malheur, ce jour-là Gaétan n'^avait point sa lucidité (res|)rit ordinaire; il avait passé toute la nuit dans une débauche furieuse, et le vin de Champagne, le punch, les li(pieurs avaient enfumé sin-

LA RENTE VIAGÈRE. 28i

guliciement son cerveau. Il vit, mais trop tard, qu''il avait trop parlé.

Déjà M, Ciiaulicu s'était levé de son fauteuil en s'appuyant sur une canne à Iclc de monstre ; il grommelait d''un air sinistre, et relevait de temps en temps sa tête courbée pour lancer à son neveu un regaid de flamme.

— Va dans cette chambre, dit-il bruscpiemcnt au jeune homme, en lui montrant la porte de la cham])rc à coucher; va, je te rap[)cllerai toiK-à-riieuic...

Gaétan se relira.

Et M. Chaulieu avait déjà saisi une paire de ciseaux; il pourfendait la housse des fauteuils et des bergèies ; ii fouillait d'une main frémissante dans leuis entrailles de crins ; il cherchait, il cherchait, mais inutilement : rien, absolument lien !.. les magots avaient disparu; pas une pièce (i'or...

Un rugissemer.t sourd s'écha[)pe de sa poitrine; il court à ses tableaux, les soulève, il cheiche sous le papier, dans les fentes du mur : rien.

tî8:2 LA RENTE VIAGÈRE.

Alors une fureur prodii^ieuse s'empare (le lui, son vieux sant^ bout dans ses veines comme de la poix sur le feu; ce nVst plus le même homme, ses yeux flamboient, ses pommettes rougissent, et il s'élance dans la chambre où son neveu l'attend avec une inexprimable anxiété.

— IMisérable ! infilme! s'écrie-t-il en le saisissant au collet; rends-moi mon argent!..

— Votre argent, mon oncle? répond Gaétan en frémissant de tous ses membres; je ne sais pas ce que vous voulez dire...

— C'est toi qui me Tas pris, monstre!... Kt toute cette force sui'uaturelle qui avait

ranimé le vieillard l'abandonne; il chancelle, il tombe dans un fauteuil, il pleure, il sanglote , il joint les mains.

— Gaétan ! sY*ciie-t-il d'une voix sup- |)lianle; mon neveu, mon enfant! je tY^n conjure, rends-moi mon or... Oh! vois-tu, c'est nTarracher l'àme !... Rends-le moi...

— Votre or? uîoa oncle, je ne vous Tai pas pris. .

— Si, malheureux! continue-t-il d\uie

voix de tonnerre; il était là dans mes fauteuils, dans les trous du mur... Oui, certainement, c''est toi qui me l'as pris pendant que je dormais... Lâche I infâme!... Oh! je me rappelle maintenant... Maintes fois, pendant mon sommeil , j''ai entendu quelque chose... Oui, comme le hruit d'un fauteuil qu'on déchire... C'est toi, misérable ! Rends-moi bien vite tout ce que tu m'as pris, ou je te déshérite, ou je te donne m.a malédiction...

Gaétan demeurait immobile et froid comme une statue de marbre; il conserva toute sa présence dV'sprit, et plus le vieillard était furieux et convulsif , plus lui Gaétan restait i^rave et impassible : il avait compris qu*'cn pareille circonstance, ce cpTil fallait avant tout, c'était de Taudacc el de Tefironterie.

M. Chaulicu selamenlait toujours; il demandait son or, et la vieille Marlhe, accourue aux cris de son maître, lâchait de le calmer, mais elle n'y pouvait parvenir.

Knihi; le vieillard désespéré, perdant cou-

{SI l'A RENTE VIAGÈRE.

rn£;c, s'évanouit en pieu i an ( , et resta comme mort dans un fauteuil.

Gaétan dit à i\Iai tlie, en secouant la tetc d'un air triste et piteux, que son pauvre oncleétait fou à lier; et, sans attendre la lésuireclion de ce cadavre, il descendit précipitamment pour aller rejoindre ses compat^nons de débauche et d''orgie , et se plont^er encore dans un torrent de vin de Charnpai^ne.

M. Cliauliea fut inconsolable; il était comme celle pauvre mère de la Bible qiiœ se non vulf consolari, quià non sunf ; seulement ses rds à lui, c'étaient de bons louis d'or, de braves napoléons bien jaunes, bien relr.isans au soleil.

A compter de ce jour néfiisie, le pauvre homme ne voulut plus revoir son neveu ; il pleurait toujours, il cherchait vainement dans le crin de ses fauteuils, et il s'élonnalt, dans son indii^nation mythologi(jue , que Jupiter, ce roi des dieux, ne lanrat pas sa foudre et son carreau pour pulvériser le voleur.

LA FvENTE VIAGÈRE. 28.')

M. Chaulieii, qui n''était pas d'abord très craintif, devint tout-à-coup singulièrement poltron : il ne voulait plus recevoir personne; il avait fait mettre à toutes ses portes de triples verroux, desbarrcsde fer, des cadenas; et le soir, avant de se coucher, il regardait minutieusement nar toute sa chamljre, derrière les rideaux, dans les armoires, sous le lit. Une fois même il poussa des cris terribles en appelant Marthe, parce (pril avait aperçu, le soir, dans le fond de son alcôve, deux veux (lamboyans comme des charbons : ïMarthe ne sYtait j)oinl fait attendre; elle éait bien vite accourue, armée d''un gros chenet de fer; mais toutes ces démonstrations belliqueuses n''avaient point eu d''autie résultat {[ue d'épouvanter la ciialte noire (jui s'était jetée furieuse sur la houppelande de 1\I. Chaulieu et Tavait mise en loques.

Il faut avouer pourtant (pfun soir le pèie Chaulieu eut le plus légitime sujet de crainte : après dincr, il s'était légèrement assoupi dans sa chaise-longue; il rêvait une

foule de choses délicieuses , par exemple qu'un orage de pièces d^or lui tombait sur la tète; et, pour les recevoir, il ouvrait toutes ses poches, il ouvrait la bouche, les mains, son parapluie nicme, mais son parapluie renversé , de sorte qu'il faisait la plusaboiidante récolte et la plus facile ({ue jamais avare eut faite dans ce monde sublunaire. Mais tandis qu'il nageait dans ce voluptueux pactole, un bruit étrange frappe son tympan. Le sommeil é(aitlourd et presque léthargique; cependant le bruit devient si fort, si aigu, que le doiinour s'éveille en sursaut: il regarde, il promène de tous côtés des veux hasards... lien! Le ])onhommc croit rêver; il allait se rendormir, quand sa pendule sonne...

— Deux heures! murmurc-t-il. Diable!

En effet Faiguillc marquait deux heures. C'était vraiment singulier; jamais le père Chaulieu n'avait dormi de la sorte. Il ouvre aljrs les yeux tout grands : la chandelle était mourante , et la mèche longue et noire penchait languissamment sur la bo-

bêche toute pleine de suif et de vert-degris. Le père Chaulieu s'inquiète ; il prête l'oreille : un bruit vague et bizarre se fait entendre... il tressaille, il veut appeler Marthe, mais sa voix meurt dans son gosier ; il cherche à se lever de son fauteuil, ses genoux tremblent et fléchissent. Le bruit continuait toujours. Jamais le cœur' du père Chaulieu n*'avait battu de la sorte: ce cœur faisait presque autant de bruit que le balancier de la pendule. Le pauvre diable avait envie d^ippeler au secours , mais il no pouvait articuler aucun son, absolument comme dans un cauchemar. En outre , il avait une jambe engourdie , et ressentait dans toute la ci.isse un picotement infernal. Dansée moment-là certes, on lui aurait dit : « père Chaulieu, faites quatre pas, vous allez trouver un million! )) le père Chaulieu , malgré toute la bonne volonté possihle, n'aurait pas bougé de son fauteuil. Si tu n'as jamais eu peur, mon anii , (u ne peux concevoir tout ce qui se [uissait alors dans Timagination du père Chaulieu ;

il vovail des assassins, dos chauneurs ; il pensait à l'ualdès , à la nièrc l^ancal ; mais il était bien résolu à ne pas livrer son arî:;cnt: il était prêt à sonfiVir toutes les tortures iniat^inahlcs, plutôt que de trahir ses meilleurs amis, ses louis d'or. Soudain un bruit faible et indéterminé qui vient de la fenêtre, lui fait lever les veux vers les rideaux : il voit les rideaux qui s\agitent. Oh î mon ami , j'en frissonne, moi qui ne suis pas le père Chaulieu... IMais il voit positivement sous les rideaux, deux grosses bottes crottées, immobiles!

Le père Chaulieu était froid comme un morceau de i^lace ; il veut tirer le cordon de la sonnette, et dans son égarement, dans son é[)ouvante, il tire les i)relo([ues de sa montre ; il tire avec plus de force, et sY'tonnc de ne pas entendre le bruit de la sonnette. Pendant (pi'il tiraille de la sorte, ses yeux ne ([uittent pas les deux grosses bottes crottées : il n\)Kait faire un mouvement, il b'attendait (Pun moment à l'autre à voir les rideaux s'entr''ouv]ir, et le plus

LA RENTE VIAGÈHE. 289

effroyable assassin apparaître avec une paire de pistolets. Mais ce ([u'il attendait avec impatience, c'était Marthe, et ?>Iarllie n'arrivait pas. Il écoute , et des ronflemens sourds se font entendre dans une chambre voisine : il reconnaît les ronflemens de la vieille.

— Elle dort! murmure-t-il. Ahîmon Dieu, je suis perdu !....

Cependant sa jambe commençait à se dégourdir, les picotemens étaient moins aigus. Le père Chaulieu, réunissant alors tout ce qu'il avait de force et de voix, appelle Marthe, et se pend au cordon de la sonnette. Les aboiemens du gros chien retentissent.

— Notre maître, notre maître! cY'St vous.\.. crie une voix glapissante.

Et un bruit de savates, ([ui traînent sur le carreau, accompagne les aboiemens du boulc-do"ue.

M. Chaulieu, grelottant comme une feuille morte au vent de l'automne, regardait toujours du coté de la fenêtre. Tout 1. 19

à coup les rideaux s''agitent bruyamment, les deux bottes piélinent sur le carreau, l'espagnolette de la croisée tourne et grince, les rideaux s''écartent, et le père Cbaulieu voit une figure toute pâle et qu'il ne peut reconnaître , une espèce de fantôme enveloppé d'un manteau ; qui ouvre brusquement la fenêtre, et disparait en un instant.

Marthe arrive toute effarée. Elle trouve son maître évanoui dans un fauteuil : la fenêtre était toute grande ouverte, et le vent s'engouffrait dans le rideau avec un bruit lugubre; la chandelle presque usée ne répandait plus qu''une lumière terne et mourante , qui laissait à peine distinguer les objets.

M. Cbaulieu ne donnait plus aucun signe de vie.

L'évanouissement du père Chauliou fut cFassez lon£];ue durée , mais il n'eut pas de suites f^icheuses; seulement le vieillard devint plus soupçonneux et plus craintif; il redoubla de précautions, et résolut de chani^er de logement; car, il n''en pouvait douter, c'était bien un malfaiteur qui avait pénétré dans ra[)partement : une vitre était coupée, et le biic;and avait passé la main par celte ouverture pour soulover Tespa-

i^nolclte. On était parvenu sans doute jusqu'à la fenêtre en escaladant le toit d^nie espèce de hangard qui s\idossait au mur de la maison, ainsi qu^ui pigeonnier. Les fenêtres du père Chaulieu donnaient sur une petite cour obscure qui touchait une autre vieille maison lézardée, dont la réputation n''était pas excellente: c'étaient de véritables repaires, où vivaient pèle mêle la crapuleuse débauche, la misère et le vice. Bien certainement le hardi voleur, qui sY'tait introduit chez le père Cliaulieu , avait du sortir de ces honteuses cavernes. Il faut avouer qu'un pareil voisinage était bien dangereux pour un vieil enfouisseur dVcus faible et malade, qui n''avait pour le défendre qu'une vieille duègne encore plus décrépite que lui.

Après cette aventure sinistre, M. Chaulieu ne voulut pas rester huit jours de [)lus dans son appartement. Il avait dans le faubourg du Roule une petite maison entre cour et jardin, qui justement alors n'était pas louée : il déménagea brusquement toutes ses guenilles pêle-mOlC; au liasard; et pen-

dant trois ou quatre jours on vit à sa porte des brouettes chargées d'une foule dliorreurs, de vieilleries étranges, de chifTons, de poteries, qui dégageaient une odeur nauséabonde avec un nuage de poussière. Le père Chaulieu, qui ne rêvait plus que vols et assassinats , ne se crut véritablement sauvé qu''après avoir quitté pour jamais cette affreuse maison. Une fois installé dans son nouveau domicile, le bonhomme chercha les meilleures cachettes pour leur confier son or, et toutes les nuits il descendait mystérieusement dans sa cave pour enterrer des sacs d''argent.

Gaétan fit tous ses eiïoits pour se réconlicr avec son oncle : il avait son projet; mais, pour l'exécuter cl le mènera bonne iin , il était indispensable (jue le jeune homme fut rentré en grâce auprès du vieillard. Gaétan écrivit lettres sur lettres , plus flatteuses, plus suppliantes les unes ([ue Ils autres : il protestait énergi([ucment de son innocence, il jurait à son oncle (ju'il serait mort cent (ois plutôt ([ue de lui ilé-

rober une pièce de six liards. Bien longtemps, M. Chaulieu refusa de le recevoir ; il ne voulait plus entendre parler de lui, son neveu était consigné à la porte; mais enfin, grâce à la protection adroite de M. Sourville, grâce aux prières de Marthe, Tavare consentit à revoir son neveu. Ce fut une scène étrange et véritablement comique ; Gaétan , pour faire croire à sa profonde douleur, s'était fiotté les yeux avec de la pelure d''oignon ; il pleurait à chaudes larmes et sanglotait; il avait la pâleur d^in fantôme; mais, avec des yeux plus clairvoyans ([ue ceux du vieillard, on aurait bien vu (|ue cette pâleur provenait d''une épaisse couche de blanc d'Espagne. Ce n'est pas tout : Gaétan, par une adresse vraiment digne d^m acteur de mélodrame, avait trouvé le secret de se vieillir d'une quinzaine d''annécs: il avait laissé croître pendant huit jours sa barbe rude et noire; ses cheveux raides et incultes lui couvraient une partie du front et se dressaient sur le haut de sa tète, comme une

toufTe de poils entre les cornes d\in bélier. M. Cliaulieu, bien qu'il n'eût pas le cœur très friable, et que ses entrailles d'avare fussent très diflicilement émues, ne put s''empècher de ressentir une espèce d'attendrissement : Gaétan s'hélait jeté à genoux, et, joignant les mains, il gémissait douloureusement, et prenait le ciel à témoin de son innocence. jM. Chaulieu, vaincu parla nature, tendit les bras à son inconsolable neveu; mais il se repentit presque aussitôt de cet élan paternel : car, IVnfant prodigue, transporté par la reconnaissance, Tétreignit dans un embrassement (jui aurait fait honneur au plus vigoureux serpent boa.

— Aïe! aïe! murmurii le vieillard eu lâchant de se dégager. Tu m'étouffes!....

— Cest de tendresse! dit Gaétan qui détourna la tète pour se frotter les yeux avec sa gousse odoriférante.

— Hum! comme tu sens l'oignon!

re[)rit M. Chaulieu, qui, lui-même sous l'influence du léguniC; sentit des pleurs ve-

295 LA hente viagère.

iiir au bord de ses paupières. Il crul bonnement s'attendrir, et s'étonna d'aune pareille sensibilité.

Gaétan, qui voulait frapper un grand coup, redoubla de caresses et de protestations sentimentales.

— Aliî mon cber oncle, disait-il en secouant la tète avec une incomparable tiistesse, non, vous ne savez pas combien j''étais maliieureux!... Condamné à ne plus vous voir!., obi c''étaithorrible!... Et je vous jure que si vous n''aviez pas voulu me tendre les bras, j'étais un liomme enterré dans buit jours... Voyez comme je suis chani5é...je ne suisplusqueTombrede moi-même.. Quelles joues pâles et creuses! quelles mairis décbarnécs!... Mais ce n''est rien encore en comparaison des mollets, ô mon cher oncle !... Le gauclicest surtout dans un état!... Ce i^est pas étonnant, quand on ne mange plus, (prand on ne dort plus, on devient s([uelette... Mais enfin vous me paidonnez! vous m\aimez toujours!., et je vais re[)rendre à la vie comme p r miracle, je vais en-

graisser à vue crœil, devenir ronge comme un coquelicot, et je me sens déjà en appétit... Hein ! si nous déjeûnions?...

C'était justement rheure où le pèreChaulieu se mettait à table. Il allait peut-êtic engager son neveu à déjeuner avec lui; mais Gaëlan eut l'imprudence de parler trois ou quatre fois de son appétit d''enrer, et I\I. Chaulieu resta sourd comme la tombe. Cependant il fit servir son frugal repas; mais on ne mit qu'un seul couvert. Le menu se composait d'une soupe maigre aux choux, de six radis énormes et creux, d'une petite croûte de pain dur et d'une languette de fromage de Ih ic, où quehjues mouches, j)rofondément in(;^'ustées, avaient trouvé la mort en volant sans doute aux alentouis de ce débris infect, comme les oiseaux impi udens qui s'aventuraient jadis au-dessus du gouffre empoisonné de l Averne. (jai'lan poussait un profond soupir à chaque bouchée du vieillard ; il avait l'aii- désolé de ne pas ronger sa part du ban([uet; mais au fond du cœur, ou plutôt au fond de Icbto-

mac, il était ravi ! car, avec la meilleure volonté du monde, il aurait eu sans doute beaucoup de peine à digérer ce diabolicjue festin.

Quant au père Chaulieu, il semblait en extase: il comparait son potage maigre au nectar des dieux ; il trouvait à ses radis un certain goût d'ananas ; et, lorsqu''il attaqua le fromage, ce fut une suite non interrompue dY'xclamations délirantes ; il fermait les yeux de plaisir comme sa ébatte noire, lorsqu'il lui cbatouillait la tête. Tu crois peut-ctre que ce vieux gastronome avait le soin d'oter les moucbes et les différentes incrustations de son fromace?

Si tu Ciois une pareille chose, tu m''afniges, car tu es plongé dans une profonde erreur : M. Cliaulicu avait pour maxime que tout 86 mange et doit se manger.

Apres le dessert, M. Chaulieu, plus tendic que de coutume, à Texemple deccs buveurs qui ont le vin de Champagne si affectueux, M. Chaulieu se levaconvulsivementde table, et, dans un accès de générosité indicible, il

LA RENTE VIAGÈRE. Sî)!)

prit sur le marbre de sa cheminée une pièce de quarante sous.

— Tiens! s ecria-t-il, je te la donne; elle est toute neuve...

Gaétan, ne pouvant rien comprendre à ce délire de prodigalité , crut véritablement que le vieillard sVfait grisé avec son potage aux choux, son fiomage et ses radis : il prit la pièce de quarante sous en poussant un cri de joie admirable, et baisa la main jaune et parcheminée de son oncle avec autant d^ardeur qu'il aurait baisé la main fine et aristoci'ati(pie (FAugusta; [)uis il se conlondit en remercîmens : il égalait son oncle à tous les dieux de TOlympc , ([ui se plaisaient jadis à répandre leurs bienfaits sur la terre.

— Voilà comme je suis, moi, bégayait le père Chaulicîi, ([ui déjà regrettait sa pièce neuve. Je suis très généreux, je donnerais ma chemise... mais je ne veux pas qu\)n me la prenne...

Et dans ce dernier mcmi>re de phrase il y avait une certaine intention, un certain

accent de reproche ([ui devait frapper Gaétan : il feignit cependant de ne pas comprendre, bien que le père Chaulieu étendit la main d^me manière significative vers un fauteuil dont la housse en lambeaux laissait é(;ha[)per des touffes de crins ; c'était précisément dans ce fauteuil qu''autrefois il avait caché son principal magot.

— Gaétan î soupira-t-il , regarde ce fauteuil... Il icnferniait une partie de moimême, et maintenant ce n''est plus qu'une bourse vide, un corps sans âme !...

— Oui, mon pauvre oncle! répondit Gaétan avec une intonation lamentable ; je le sais, des infâmes ont mis votre maison au pillage... Et dire que vous avez pu me soupçonner, moi le meilleur, le plus désintéressé, le plus innocent des neveux !.. Hélas! hélas, je vous le demande, à (pioi sert rinnocence ?.. INIoi (jui vis de privations, d'économie; moi qui n'ai pas tous les jours cpiaiante sous dans ma poche, comme aujourd''hui. . vous avez j)u croire que je vous avais dérobé votre or !... De For! mon pauvre oncle ! Mais

je n''en ai jamais touché!... C'est tout au plus si je le distingue du cuivre... Et si je n'en voyais pas de temps à autre au passage des Panoramas, chez les changeurs, je vous jure que je ne saurais pas trop comment il est fait... Mais j'espère bien que vous me rendez maintenant justice, que vous n'avez point de moi cette aftVeuse opinion!..,

— Allons , je commence à le croire, dit l'oncle en regardant toujours son fauteuil déchiré, j'ai été un peu sévère pour toi ! Mais cV'st de ta faute : il m'était revenu de parle monde que tu allais à l'Opéra, (jue tu dépensais trois francs pour dîner!... Quand un jeune homme est capable de se livrera de pareils excès , il est sur la pente de tous les crimes... Mais je te le répète, je vois que je me trompais , l'infâme ([ui m''a pi is mon or est certainement le même qui sVst introduit chez moi par une fenêtre, afin de m\assassiner. Ah ! j'en frissonne encore ! j'en ai la chair de poule!... Il faut avouer qurjcTai échappé belle !... le scélérat ! je le vois toujours derrière les rideaux.., c'cst-à-dirc je

vois ses bottes, deux grosses r Uaines bottes toutes crottées...

— Ah ! si j'avais été là , mon clier oncle , dit Gaétan en secouant la tête avec menace et montrant le poing , comme je vous Taurais étranglé, le scélérat!... ou plutôt je lui aurais fait voir que si on a besoin d*'échelle pour monter, on s*'en passe très bien pour descendre... Ce qui veut dire , mon chc<^ oncle, que je lui aurais fait piquer une fameuse tète sur le pavé...

— Oui, oui, c'est fâcheux! grommela le vieillard. J'aurais bien voulu le prendre tout vif, le brigand! je Faurais appli([ué à la torture, comme on faisait dans Fancien régime; car maintenant avec votre chaite, on ne punit pas les voleurs... vous avez un code de papier mâché... Aussi on vole, on tue,c"'estun plaisir! Il faudrait, le diable m'emporte, cpie le grand Alcide revînt au monde pour terrasser le crime à coup de massue, et remettre un peu le holâ.. La police est si mal faite! Donnez donc des fonds secrets, c'est bien la peine!... Dire que

mon gredin n'est pas encore guillotiné, et qu'ail a fait ripaille avec mon or!... oh! ça me rend fou!... Tiens, il faudrait Técorcher tout vif!...

— Ayez bon courage, mon oncle, je vous réponds, moi, que le drôle n'échappera pas. Voyez-vous, ce n''est pas pour me vanter, mais quand j''ai su qu''un monstre avait voulu briser le fil de vos jours, je me suis mis en quatre pour le trouver, ce monstre ! j''ai consulté Vidocq, j^ii mis sens-dessusdessous toute la préfecture de police; la gendarmerie était sur pied , les télégraphes jouaient d^m bout de la France à Tautre. Oh! soyez trancjuille, j'aurai mon homme, j''ai donné son signalement...

— Son signalement ! interrompit le père Chaulieu en tressaillant de surprise. Comment donc as-tu fait, puisque tu ne Tas pas

vu?...

Gaétan resta comme atterré : ce ne fut qu'un mometit.

— Cest vrai, dit-il en reprenant toute son assurance, je l'ai pas vu: mais la

bonne iMaithc me Ta va il si bien dépeint!... les deux botles, les deux i];rosses bottes pleines de boue , et puis la vitie coupée , le rideau qui remuait, etc., etc.. Vous concevez, mon oncle, qu'il n''en faut pas davantage poui' mettre sur les traces d'un voleur. Je vous donne ma parole qu''il aura vingt ans de travaux forcés, peut-être plus... Moi , d^ibord, je voudrais qu'on lui coupât la tète, ça vaudrait beaucoup mieux : il faut effrayer le crime ; Tcxemple , mon clier oncle, l'exemple!... Le fait est qu'on ne peut rien voir de plus scandaleux : voler un respectable vieillard ! s''introduire à main armée dans son domicile, avec de pareilles bottes!... Ab ! vraiment, quand je songe au malbeurcpii pouvait arriver, mes

cbeveux se dressent Oui, ma foi! le

spectacle aurait été beau, quand je serais venu vous offrir les soubaits, le baiser du matin!... Mon oncle, mon cher oncle immolé, pâle, sanglant!...

— Tais -toi ! dit vivement le vieillard avec un gcbte de terreur; tu me

LA RENTE VIAGÈRE. oOo

fais couler de la glace dans les veines!... Quand il se fut un peu remis de son épouvante, il voulut détourner la conversation, et parla de choses et d*'autres, politique, mythologie, changement de ministère. Enfin Gaétan sut cajoler si adroifement Favare , que celui-ci, réfléchissant qu'en définitive un oncle ne pouvait pas avoir de meilleur ami que son neveu, se prit tout à coup d'aune belle passion pour Gaétan.

— Je veux ton bonheur, lui dit-il avec enthousiasme, je veux te pousser dans le monde. Allons, conte-moi tes affaires: où en es-tu de ton mariage? La petite baronne se laisse-t-elle amadouer?

— Ah î mon oncle, répondit-il en soupirant, les choses vont mal : je suis très bien avec la fille!., mais le père, c'est différent... celui-làestun fin renard qui veut des espèces sonnantes... et mes six cents francs de rente sur le grand-livre ne semblent [)as un morceau bien friand pour le baron. Comme

dit le proverbe ; Tas d'argent, pas de suisse, 1. so

oOG LA RENTE VIAGÈRE.

Ah! mon excellent oncle, si vous aviez pitié de moi!... La chose pourtant vous serait si facile!... quelques centaines de mille francs, et je parie....

— Ne parie pas, interrompit Chaulieu , on perd toujours , on ne gagne jamais! c''est un mauvais jeu que les paris. D'abord tu es absurde quand tu me parles de quelques centaines de mille francs : tu mériterais que je te reprisse ma pièce neuve de quarante sous ; mais non , je t'aime , je suis un oncle indulgent; laisse-moi faire, j'ai mon idée... Je ne l'explique pas, mais je t'^assure que demain tu n''as qu*'à te présenter chez le baron de Franqueberg, et tu seras parfaitement reçu, comme un prince...

Gaétan ouvrit les yeux tout grands de surprise ; son cœur bondissait d'un avide espoir.

— Te rappelles-tu, continua Chaulieu, qu'un jour, oui, la première fois que tu m'as parlé de ton mariage, je t'ai dit que je pourrais jouer à ton futur beau-père un tour de ma façon? Oui, mon petit Ganymède, mon

petit Cupidon chéri, je te fais mon légataire universel....

— 0 mon oncle! sYcria Gaétan dans un transport de joie inexprimable.

Et il s'élançait aux genoux du vieillard.

— Calme-toi! répliqua celui-ci en riant aux larmes; et surtout demande à Jupiter qu''il me fasse mourir le plus tard possible, car, parole d''honneur! tu pourrais trouver que la noix est creuse... Hi! lu! lu ! mon

petit lion, je ne t'en dis pas plus ^lais

rappelle-toi bien que lorscpfon compte sur les souliers d'^un mort, on risque d'aller nupieds... Maintenant, bonsoir, je vais faire ma petite méridienne pour faciliter la digestion, car vraiment j'*ai mangé... c'est un scandale, c'est une orgie!....

En parlant de la sorte, il tendit sa joue livide à Gaétan (jui la pressa vivement de ses lèvres; mais c'était le baiseï' de Judas.

En effet, la rouerie du père Chaulieu fit merveille : le soir même le baron de Franqueberg reçut une lettre qui le plongea dans une étrange perplexité; cette lettre, écrite d^une main tremblante, était presque aussi diflicile à déchiffrer qu'un hiéroglyphe égyptien. Elle contenait à peu près ce ((ui suit :

u Monsieur le baron, je ne suis pas noble, mais je suis ricbe, ce qui vaut tout autant ; je sais que mon neveu adore votre fille; le pauvre enfant se meurt d'amour, et çàmc déj)lait... Il me faut à toute force un héritier, je n''en veux pas d'autre que mon cher neveu! non pas d''autreî j'avalerais plutôt tous mes billets de banque; oui, j''irais plut()t jeter tout mon or à la rivière , je mettrais plutôt le feu à mes propriétés, champs, maisons, futaies. ..Je nesuis pas diplomate, moi, et je ne vais pas par trente-six chemins : voyons, rà vous arrange-t-il ? je vous donne mon neveu , vous me donnez votre fille, et nous les marions... Quant à la dot de la belle demoiselle,j'espère qu'elle sera présentable. Vous avez du crédit, vous allez faire nommer mon neveu caissier du Trésor ou quelque cliose comme çà... Attendez, aimez-vous mieux receveur des finances? Moi, je n'y liens pas : pourvu (jue mon neveu manie les fonds publics; c'est toujours bon, il en reste toujours un peu aux mains. Pourtant n'allez pas croire, monsieur le baron, que

je veuille vous jeter de la poudre aux veux : je ne donne pas un centime à mon neveu le jour du mariage ; mais après moi, après son pauvre oncle qui est vieux comme le temps, il aura tout ; maisons, forets, usines, lingots d''or et d'argent, espèces monnayées et bien sonnantes.

(( Ce cher petit neveu, je Taime comme Vénus aimait Tenfant Cupidon, j'en suis fou, quoi î... Mais concluons: donnez-lui votre fille avec une jolie dot, avec quelque titre ou la croix d''honneur, et je vous assure que la donzelle ne fera pas -un mauvais marché; je vous répète que Gaétan est mon Dauphin, l'héritier présomptif de mes écus...

« Signé : Père Challiel , octogénaire. »

Quand le père Chaulieu se disait octogénaire, c'était vanité de vicillaid, (jui ne songeant plus à se rajeunir, exagère au contraire son âge : c''élait donc une espèce de co(|uetterie, ou plutôt calcul et lincsse. Depuis dix ans il signait toujours octogé-

nairc; car il voulait fiiire croire aux gens qu'il était vieux, infirme et moribond, afin de placer d'aune manière plus avantageuse ses fonds en viager. On aurait diflicilement précisé l'âge du père Chaulieu ; il pouvait également avoir soixante ou soixante-dix ans, quatre-vingts ou même plus; quand il voulait, on aurait pu croire qu'il se rajeunissait en se donnant un siècle. En outre, le bonhomme avait un extérieur, une charpente osseuse, un teint, qui le servaient admirablement dans ses aimables roueries; beaucoup de malheureux spéculateurs avaient trop compté sur la mort prochaine et les riches dépouilles de ce vieux thésauriseur : il les avait tous enterrés, tous jeunes et forts, bien portans; et lui, malgré sa goutte, ses catarrhes, ses rhumatismes, il faisait continuellement bâtir et planter, comme le vieillard de Lafontaine.

Le baron de l'ranquebcrg fut dupe comme les autres : il était pourtant fin dij>lomate et presque aussi rusé que le père Cliaulicu ; mais il ne vit pas le piège, il ne

tA RENTE VIAGÈRE. ol3

vit qu'aune chose très clairement exprimée dans la lettre, c'était l'intention de Tonclc, son intention positive, de faire Gaétan son légataire universel.

— Ah I ah î pensait-il avec un sourire de triomphe en se frottant les mains, voici une lettre qui arrive fort à propos, j''allais faire une terrible école!... ^la foi ! je suis enchanté qu'ail n\ ait rien de conclu : je crois bien qu''à tout prendre celui-là vaut l'autre... Oui , oui , je ne sais pas , mais les aiVaires de Cyprien ne sont pas nettes, sa fortune est embarrassée; ily a dans tout cela quelque chose delouchcet d''inexplicable... Mais d'ailleurs, M. de Rochepont avait des dettes; il étaitmoins riche queje ne croyais... Vingt-cinq ou trente mille francs de rente, tout au plus... Et encore est-ce bien sur?... Tandis que ce vieil usurier, ce Chaulieu, est plus que millionnaire!... On dit (pi'il

ne connaît pas sa fortune Bien! su|)po-

sons qu'il aille encore deux ans, c'est tout le bout du monde!... ma fille a'ors est immensément riche, mes afl'aires s'arran-

gent... Oui, mais il faut que je prenne mes précautions : je ne ferai rien, si je n''ai pas de Gaétan la promesse, la promesse écrite que, une fois maître de cette fortune colossale, il m*en abandonnera le tiers.

Et Timagination de M. de Franqueberg bouillonnait comme dans un accès de fièvre ; il nageait dans un espoir cupide , et se promettait bien de vendre au plus haut prix la main de sa fille. Mais tout à coup il se rappela cette lettre vague et mystérieuse que M. Calvisart lui avait écrite ; il la relut : M. Calvisart lui faisait entendre que la mort de M. Chaulieu serait moins profitable à Gaétan qu'*à Cyprien de Rochepont. Mais, comme les termes de cette lettre n''étaient pas explicites et ne disaient rien de positif, le baron de Franqueberg en conclut que ]M. Calvisart voulait jouer au plus fin, et nuire aux prétentions de Gaétan, tout en secondant Cyprien.

— Oui, murmura-t-il en haussant les épaules avec un sourire de pitié, le pauvre homme a cru faire là une grande finesse ;

mais c''est pitoyable, et je ne sais pas, en vérité, comment j''ai pu m'y laisser prendre. Tout plein de cette idée, INI. de Franqueberg écrivit tout de suite à Gaétan, et lui fit porter sa lettre à l'instant même par un domestique : il reprocbait, d'une manière affectueuse, à Gaétan, de ne plus venir; il rassurait de toute son affection, et le priait de. moins épargner les visites. Augusta fut bien surprise du changement subit qui venait de s*'opérer dans Tesprit de son père, à regard d'un jeune homme qu'il semblait avoir pris en aversion : ce n'était plus maintenant le même langage; M. de Franqueberg parlait de Gaétan avec une chaleur inconcevable , et disait Tavoir mal jugé. Cependant il faisait encore réloge de Cypricn; mais* il ajoutait, comme pour affaiblir ce panégyrique, que Cyprien était vif, emporté, volage, et que son caractère impétueux et inégal donnait beaucoup moins de garantie pour Ta venir que celui de Gaétan ; il avouait que ce dernier était moins brillant pcut-ctic et moins aimable, mais

5fG LA RENTE VIAGÈRE.

qu'il avait des qualités solides et cachait un bon cœur sous une ccorce un peu rude.

Augusta vivement préoccupée, triste et pleine d^inquiétude, ne put fermer Tceil de toute la nuit.

Le lendemain, Gaétan ne se fit pas attendre : il arriva superbe et fashionable, la taille pincée, le chapeau sur l'oreille, avec des bottes à éperon et la cravache à la main : il avait Pair d'^un triomphateur. Mais si l'accueil du baron de Franqueberg fut charmant et affectueux, celui d'^Augusta, plein de froideur et de réserve, n^exprima qu\'iversion et mépris; elle ne répondit aux complimens flatteurs de Gaétan que par deux ou trois paroles sèches et dédai gueuses, qui montrèrent bien clairement à son adorateu r qu'il n''avai t pas fai t beaucoup de progrès dans Pâme fière de cette jeune fdle.

Quand Cyprien sut que Gaétan avait remis le pied dans la maison de M. de Franqueberg, il entra dans une colère violente, et jura d''infliger à Taudacieux un rude

châtiment. L'occasion arriva bientôt.

Cypriefiétaitdans le plus grand embarras: ses dettes s''accumulaient chaque jour ; son crédit baissait à mesure, et ce notait pas sans terreur qu'il voyait approcher la fin du trimestre, où ses dix mille francs allaient encore s'engloutir dans le coffre avide du père Chaulieu. Mais ce n**était point la plus vive de ses inquiétudes : ses créanciers le harcelaient ; plusieurs même d'entre eux venaient d''obtenir contre lui des prises de corps et d'un moment àTautre on pouvait Tarréter pour le conduire à Sainte-Pélagie. Cependant , s''il avait pu faire lever l'hypothèque constituée par le pèreChaulieu sur la maison de campagne, il serait parvenu encore à se tirer d'affaire : cette propriété, qui embrassait des terrains assez vastes, devait être coupée en deux par le passage d''un canal, dont Tadjudication venait de se faire à une compagnie de riches capitalistes ; ces terrains se trouvaient dans une position très avantageuse, et l'on ne pouvait manquer d'établir à cet endroit, sur les bords du

canal^ des entrepots et des magasins. Déjà plusieurs spéculateurs avaient fait à Cyprien des offres considérables ; cette propriété, dont la valeur jusqu'alors n'avait point dépassé deux cent mille francs, pouvait être vendue plus de six cent mille ; mais il aurait fallu pour cela que Cyprien obtînt immédiatement du père Chaulieu la mainlevée de cette malheureuse hypothèque. 11 écrivit donc lettres sur lettres au vieil usufruitier; il tâchait de mettre en jeu tous les sentimens cupides de cet homme, mais inutilement : le père Chaulieu ne connaissait qu'une chose, rexéculion littérale et formelle du contrat, le paiement régulier des arrérages, les garanties et sûretés de la rente à l'aide d^une belle et bonne hypothèque.

Cependant la situation devenait critique: s'il ne parvenait à fléchir le vieillard, Cyprien ne pouvait pas cacher plus longtemps sa ruine imminente, et alors c'en était fait! plus d'espoir, [)his de ressource Augusta était perdue pour lui... Il savait

LA RENTE VIAftÊBE. 519

que le baron de Franqueberg était un homme llottant et intéressé , qui n''avait qu'un désir, celui de marier très richement sa fille; et Cyprien commençait à craindre, malgré Tamour d'*Augusta, de se voir préférer Gaétan. Il partageait aussi Terreur de M. de Franqueberg, il croyait que THarpagon n'avait pas d'autre héritier que Gaétan; et, comme les trois immeubles dont le contrat de rente viagère assurait la nue-propriété à Cyprien, comme ces trois immeubles, quoique fort importans, faisaient à peine la moitié de la fortune du père Chaulieu , Cyprien devait naturellement présumer que Tautre moitié reviendrait au neveu. Une seule personne, M.Sourville, était dans la confidence intime de l'avare dont tous les biens étaient placés en viager. M. Sourville, qui doutait fort de Timmortalité du père Chaulieu, avait fait mystérieusement d''excellcntes alîaires avec lui , en empruntant le nom d'un spéculateur (jui devait partager la moitié des bénéfices. Le père Chaulieu n'avait pas le

5ï^0 LA RENTE VIAGÈRE.

moindre soupçon, il n''aiirait jamais imaginé qu''il était lui - même pensionnaire de M. Sourville.

Les manières du baron devenaient embarrassées à regard de Cyprien : il ne voulait pouitant pas rompre encore avec ce jeune homme, il ne voulaitpas réconduire; mais il tâchait de ménager à la fois les deux rivaux. Un jour cependant, Cyprien voulut avoir une explication franche avec le baron; il se trouvait humilié profondément d'avoir Gaétan pour rival ; il attendit donc une occasion favorable et se promit bien de la saisir.

De son coté Gaétan, qu''importunait la présence de Cyprien , résolut de faire tous ses efforts pour Téloigner enfin de la maison de M. de Franqueberg : il connaissait le caractère changeant et mobile du baron; il pouvait craindre à chaque instant que la balance ne penchât vers Cyprien, et que M. de Franqueberg, vaincu parles supplications de sa fille, ne consentît au mariage qu^elle désirait. 11 savait à quelle heure

LA RENTE VIAGÈEE. 3:21

Cypricn venait ordinairement chez le baron, et toujours il évitait de se trouver face à face avec son ennemi mortel : non pas que Gaétan fut timide et lâche, il tirait assez bien le pistolet et maniait convenablement répée ; il s'était battu déjà plusieurs fois en duel; mais Cyprien était Thomme qu'ail redoutait le plus au monde : il se rappelait encore à merveille le fameux coup de fleuret qui datait du collège, et Cyprien avait sur lui un ascendant étrange, indéfinissable. Le malheur voulut pourtant, qu'ils se rencontrassent un matin chez M. deFranqueberg : Cyprien était venu le premier; il avait parlé franchement au baron, d''une façon nette et catégorique. Celui-ci ne pouvait plus reculer.

— Non, disait amèrement Cyprien, je ne le puis souffrir ; ce misérable ose me disputer la main et le cœur de votre fille!... niais c'est une rivalité honteuse pour moi ! Choisissez, monsieui* le baron, choisibsez entre nous deux. ..Un mot, et je me retire...

— Eh bien ! monsieur, répondit le baron I. '-il

52!2 LA HENTE VIAGÈRE.

avec hauteur, faites comme bon vous semblera : je vous déclare net que je ne fermerai point ma porte à M. Gaétan Chaulieu; et si vous méconnaissez la bienséance au point d''insulter chez moi un homme que je consens à recevoir, vous m''obli£;erez fort d'hêtre plus sobre de vos visites et de renoncer à vos prétentions.

— Mes prétentions! monsieur, repartit Cyprien d''une voix sourde et tremblante de colère, elles sont légitimes : vous les avez vous-même autorisées long-temps, et si vous êtes capable de sacrifier votre parole et le bonheur de votre 1111e à de misérables considérations de fortune , moi, je ferai valoir les droits que vous m'avez donnés...

— Vos droits! monsieur, interrompit le baron avec une étrange vivacité, et quels droits, s''il vous plait ?...

— Ne disputons pas sur les mots, monsieur, vous me comprenez... J'aime mademoiselle de Franqueberg, j''ai tout lieu de croire (juc jVn suis aimé...

— Fat! murmura le baron, mais d'une

manière si peu intcllii^ible que Cyprien ne fut pas sûr d'avoir bien entendu. Cependant il devint pale de colère; ses yeux lançaient des regards enflammés, et, croisant les bras, il dit avec une inflexion de fureur concentrée :

— Monsieur le baron, je respecte votre âge, je sais tous les égards que je dois au père de mademoiselle Augusta : mais, je vous en conjure, ne me dites rien qui me force à les oublier î . . .

— Ah! vous êtes menaçant î dit le baron avec un air de mépris qui fit bouillir le sang dans les veines de Cyprien. Croyezmoi, jeune homme, calmez-vous, et profitez du bon conseil que je vous donne : vous êtes jeune, bienfait, spirituel, riche aussi, je présume , et vous pouvez trouver dans le monde un excellent parti ; je vous engage fort à le chercher : car ici vous perdriez votre temps etvos peines... Vous n'épouserez pas ma fille.

— Oh I vous me la refusez donc ? s'écria Cyprien hors de lui; peu vous importe

o2i LA RENTE VIAGÈRE.

(jifclle soit heureuse ou maliieuicuse!... Homme ambitieux, liommc cupide; c''est au plus riche que vous abandonnez votre fille!... c'est à Gaétan, à ce misérable!...

— jMonsieur! interrompit le baron dans un accès de colère indicible , taisez-vous, ou sortez de chez moi!... Vous êtes un insolent ! vous êtes un fat ! . . .

Cvprien fit un pas vers M. de Franqueberg, et Ton ne peut savoir ce qui allait se passer, ([uand une i)orte s'ouvrit : soudain Augusta parai 1, tremblante, et se précipite au milieu du salon. Le bruit de cette querelle Pavait attirée.

— Arrêtez, Cyprien î sVcria-t-elie en courant vers lui ; ([u'allez-vous fiiire?...

Cyprien demeura comme pétrifié, sans

mouvement, sans parole.

— Augusta, dit M. de Franqueberg,

d''une voix sourde et profondément émue, je vous défends de parler jamais à cet homme... Oublicz-lc, (ju'il soit pour vous comme si vous ne l'aviez jamais vu... Et vous, monsieur, veuillez sortir...

— Oh ! dit Cyprien (Tune voix étouiïée, en serrant convulsivement les poings : rendez grâee à la présence de votre fille!... c''est pour elle que je me contiens...

Augusta s'était précipilée dans les bras de sonpèrc, elleTétreignaitavec désespoir, comme pour le retenir, comme pour séparer deux ennemis (jui brûlaient d'en venir aux mains; et tandis quVdle serrait son père entre ses bras, elle tournait la tète vers Cyprien avec une expression de profonde douleur et de tendresse suppliante, qui avait quelque chose d''irrésistible. Cependant le baron, muet et furieux, une main toujours étendue vers la porte, oidonnaità Cyprien de sortir; quand tout à cou[) cette porte s'ouvrit : un domestique annonça M. Gaétan Chaulieu.

— Bien! dit Cyprien avec une voix sombre, c'est lui qui me paiera Toutrage...

Gaétan recula de trois pas en arrière en apercevant le visage enflammé de Cyprien.

— Venez, mon clier Gaétan, dit le baron avec un sourire contraint et plein d'amei -

tume , je vous attendais avec beaucoup d'impatience pour vous dire ([uelque chose devant monsieur : Vous m'avez fait Thonneur de me demander la main de ma fille; elle est à vous.

— Monsieur le baron î répondit Gaétan qui n'*osait croire encore à son bonheur, est-il possible !.. Ah î ma reconnaissance...

— Un instant! monsieur, interrompit Cvprien en le foudroyant d'un regard , il ne s'agit pas seulement d''avoir le consentement du pùic, il faut celui de la fille... L''accordez-vous, mademoiselle .\..

— Jamais ! dit Augusla dVme voix faible et tremblante, jamais!

— Vous êtes bien hardi, monsieur! s''écria le baron transporte de fureur ; je vous répète que ma fille ne sera jamais à vous... Votre main, Angusta!.. donnez...

Et il saisit vivement la main de sa fdle qifil voulut mettre dans celle de Gaétan. Augusta cherchait à s'éloigner.

— Ne touchez pas cette main, monsieur!

dit Cyprien avec une intonation teriible en s''avançant vers Gaétan.

— Je n'ai pas cl''ordre à recevoir de vous, monsieur, répondit Gaétan d'un air dédaigneux et plein d''amertunie.

— Vous en recevrez pourtant, repartit Cy[)rien.

— Je ne crois pas, répondit Gaétan en croisant les bras avec un air de menace.

Puis il voulut prendre la main d'Augusta.

— Malheureux! dit Cyprien.

Gaétan nV^ut pas Pair de Tentendre; et, malgré la résistance d''Augusta, il prit la main tremblante cp^elle sY^fTorcait de lui dérober : mais il lâcha cette main tout à coup ; un rugissement sourd s''échap[)a de sa poitrine... Cyprien venait de le frapper au visage.

— Misérable! cria Gaétan, vous me rendrez raison...

— De tout mon cœur.

— Kntendez-vous... un duel à mort !

— Bien 1 très bien! monsieur Gaétan:

mais nous réglerons nos afl'aircs autre part... Tenez, voici ma- carte...

En parlant ainsi, il salua froidement M. de Franqucbcrg, et sortit du salon.

Le lendemain Cyprieu et Gaclaii se rencontrèrent au bois de Vincennes: ils étaient l'^un et l'autre animés d^iixe fureur mc^rtelle. Leurs témoins avaient essayé d\irranf»er les choses; mais c'était inij)ossible, il fallait ([ue le sang coulât. On avait apporté deux épée?. et des pistolets. U^abord ce fut un combat terrible, à outrance , (pii dura trente minutes, et les deux é[>écs volèrent

en éclats. Les adversaires avaient leur chemise couverte de sang; mais aucun d'eux n'avait reçu d*'assez graves blessures pour interrompre le duel. On prit les pistolets, on mesura les distances : les deux ennemis devaient marcher Tun sur Pautre jusqu'à un mouchoir qu''ils ne pouvaient point franchir, et qui les séparait encore de dix pas. Ils s'avancèrent à la fois rapidement, et deux coups de feu ne produisirent qu^ine détonation : ni l'un ni l'autre n''était blessé. Les témoins déclarèrent rhonneur satisfait; ils ne voulaient point que le duel continuât; mais les deux combattans voulurent à toute force recommencer. Comme toutes les représentations étaient inutiles, on rechargea les armes, et tous deux se remirent en place. Cette fois, ils avancèrent l'un sur l'autre avec moins d'^impétuosité: Gaétan, les yeux fixés sur le point de mire, tâchait de concentrer dans un regard toute sa volonté, toute son adresse. Il visait ordinairement fort juste; mais, dans cette lutte eirravante et achar-

née, sa main tremblait comme une feuille; il était cFune pâleur livide, ses i^enoux fléchissaient. Quant à Cyprien, il était pale aussi, mais son bras étendu demeurait immobile et fixe, comme le bras d'une statue de marbre; il marchait toujours vers Gaétan, mais d'un pas ferme et mesuré : il était facile de voir que, malgré toute la colère qui bouillonnait dans ses veines, Cyprien était maître de son adresse et de son coupd'oeil. Certes, si on avait pu mettre la main sui' le cœur de ce jeune homme, on Paurait senti battre avec une force incroyable; et pourtant, chose étrange, les palpitations désordonnées de ce cœur ne faisaient pas tressaillir la main. Au reste, on aurait pu concevoir ré[)ouvante de Gaétan ; car jamais Cypiien n'avait manqué son cou[). Quelquefois au tir il abattait de suite ti ente ou ([uarante poupées, et à vingt-cin([ pas il coupait très facilement une balle sur une lame de couteau.

Enlin Gaétan s'arrêta devant le mouchoir, et presque aussitôt son coup de pis-

toict partit : Rochepont n'était pas toiicliû, il demeura ferme et immobile. Alors Cypricn pouvait user de son droit terrible, il iravait qu'às'approeiierde la limite fatale, et Gaétan tombait raidc mort; mais Cyprien avait trop de i^éncrosité dans l'àme. Il aurait pu trente fois de suite présenter sa poitrine aux balles sans avoir le moindre frisson ; mais tuer un homme qui ne peut plus se défendr,^, quand ])ien môme cet homme seraitson ennemi mortel, oh! je tele répète, Cyprien n'aurait jamais eu cette froide lâcheté î Toi qui Tas connu, tu peux le dire. Néanmoins, Gaétan, qui se voyait perdu, attendait la balle desonadversaire.il faisait peine à voir; sa pâleur était celle d'un cadavre : mais bien qu'il fut terrifié dans le fond de l'àme, il s''efrorcait de cacher son épouvante et tachait de mourir avec un semblant de couiage. Il jugeait bien mal de Cyprien ; il jugeait de Cyprien par luimême : car s''il avait connu vraiment le cœur (le ce noble jeune homme, il n'aurait point tiendjlé. IVochepont ne voulut pas

LA RENTE VIAGERE. ÙOO

même faire le généreux; il ne prononça point un beau discours ; il ne voulut pas jouir de la frayeur de son ennemi , mais tout simplement il déchargea son pistolet en l'air, et remonta sur-le-champ dans la voiture qui Tavait amené.

Tu crois peut-être que cette vengeance magnanime désarma la haine de Gaétan ?

ISon , au contraire, son aversion devint plus vive et plus profonde : il jura de se venger ; mais il le jura dans le fond de son cœur, tout bas.

Depuis ce duel, Cyprien nYtait point retourné chez M. de Franqueberg. Gaétan s''y rendait chaque jour : il recevait du baron Taccueil le plus empressé, le plus aimable; mais Augusta le regardait avec un air de mépris douloureux qui défendait tout espoir à Gaétan.

Tandis que toutes ces choses se passaient, les affaires de Cyprien devenaient sans cesse plus mauvaises ; son anxiété , son effroi redoublaient : car il ne pouvait plus se procurer d'argent qu''avec des peines in-

croyables et des sacrifices qui, chaque jour, accéléraient sa ruine. En outre, M. Cliaulieu ne voulait rien entendre, il exigeait impitoyablement l'exécution littérale du contrat; et, bien que M. Calvisart fût allé plusieurs fois lui rendre visite et l'eût imploré pour Cyprien, lui peignant avec chaleur la douloureuse position de ce jeune homme qui n'avait plus d''e poir et qui voulait se tuer, le père Chaulieu ricanait en secouant la tête, et disait que les affaires ne devaient pas se traiter sentimentalement, mais légalement.

Cyprien avait reçu d'Augusta plusieurs lettres désespérées : son père ne voulait pas avoir pitié d'elle; il l'obligeait d''épouser Gaétan, et le mariage allait se faire d'^un moment à l'autre. Mais, disait-elle, je mourrai plutôt que dVître à Thomme que j'abhorre.

Bien que je ne t\iie guère parlé de la passion profonde de Cyprien pour Augustn, cependant je n'exngère point en te disant que jamais on n'aima davantage ; j'ai voulu

l'épargner une foule de scènes qui sont toujours à peu près les mêmes entre deux amans; mais je te jure que, malgré toute sa bridante éloquence, jamais Saint-Preux n''aima plus Juiie. Enfin il regardait comme impossible qu''Augu5ta ne fut pas à lui ; il était résolu à tout, même à la violence; et s''il n*'avait plus que cette dernière ressource, il Tarracherait à la tyrannie (Pun père, ets''enfuierait avec elle en pays étranger.

Néanmoins Cyprien voulut faire une dernière tentative : c''était le jour où les dix mille francs devaient être rendis au père Chaulieu ; mais jusqu'à trois heures, Cyprien, malgré toutes les démarches possibles, n'^avait pas réussi encore à se procurer la somme. Le père Chaulieu n'était pas homme à patienter en pareille circonstance, et déjà le débiteur retardataire avait reçu belle et bonne sommation par huissier de payer immédiatement à M. Chaulieu, rentier, les dix mille fianes, montant des arrérages échus. Enfin, vers neuf heures

TtôG Ï.A RENTE VIAGERE.

du soir, il toucha la somme en queslion ; il courut aussitôt chez Tusufruitier. Comme il clait déjà lard, Cypricn eut heaucoup de peine à pénétrer jusqu'au père Chaulieu, qui , depuis une giande heure, était couché. IMais quand i''IIarpagon apprit que cette visite devait lui rapporter dix mille francs, il n'hésita plus le moins du monde à recevoir Cyprien, malgré Theurc avancée.

La nuit était fort sombre : pas une étoile au ciel, et rien n*'était plus triste dans cette nuit profonde et ténébreuse, que les hurlemcns plaintifs du gros chien de garde qui veillait dans Tantichambre de Tavare, comme Cerbère à la porte de FEnfer. La vieille iNIarlhe grommelait plus que de coutume; seulement sa voix sourde et pâteuse était presque inintelligible. Ses joues, ordinairement jaunes et blafardes, étaient pourpres et bleuâtres; et quand elle parlait, sa bouche laissait échapper une odeur forte et vineuse qui la rendait presque inabordable. Elle chancelait en marchant. Pour ne pas tomber, elle b\appuyait de

temps à antre sur le dos des chaises et contre les murailles.

Enfin, bon gré mal gré, elle introduisit le jeune de Rochepont dans la chambre du père Chaulieu. Cette chambre ne présentait pas l'épouvantable coup-d'œil et le chaos étrange de celle qu''occupait d'abord Pusurier; elle avait presque l'air d'une chambre, tandis que Tautre notait vraiment qu'un bouge, une espèce de loge qui semblait faite pour servir de domicile à une bête fauve.

— Hi ! hi î hi ! dit le père Chaulieu en se levant sur un coude et portant une main à la mèche de son bonnet de coton, comme pour saluer le visiteur. Vous voilà donc, mon brave jeune homme... Ilil hi ! je savais bien que je ne m''endormirais pas sans vous dire bonsoir. Ces bons huissiers, comme je les estime !...

— Je vous demande mille pardons, monsieur, répondit fioidcment Cypiicn , je suis désolé de vous avoir fait attendre; je suis accoutumé à remplir mcs(ng.:gcmens,

558 LA RENTE VlACtRE.

et je vous jure que je Faurais fait plus tôt, si l'on ne m''avait point manqué de parole. Je ne vous cache pas, monsieur, que j''ai eu quelque peine à réunir cette somme; mais enfin la voilà.

Et il tira de sa poche un portefeuille qui renfermait dix billets de banque : le père Chaulieu prit les billets d^ine main frémissante de plaisir, et les examinabien longtemps entre son œil et la chandelle pour voir s'ils n'étaient point faux.

— Pardon ! pardon ! pardon ! murmuraitil en portant chaque billet à sa langue comme pour en sentir la saveur; mais il faut bien prendre ses petites précautions : il y a tant de scélérats qui travaillent très bien en ce genre!.. L'État esthète! il n''a pas le sens commun! il a beau mettre là-dessus: La loi "punit de mort le contrefacteur; jamais on ne les guillotine, ces gredins-là! tandis qu''on vous rogne une foule de gens pour des babioles! c'est bête, c'est bcte! Mais allons! vous êtes un bon jeune homme, et ci vous voulez, nous ferons toujours des

affaires ensemble... pour la peine, je vais vous donner quittance. Tenez, passez - moi une plume et de Tencre...

Cypiien alla prendre Fécritoire, et le père Chaulieu lui signa un reçu de la somme qu''il venait de toucher.

— Cest bien! jeune homme, c''est très bien! continua le vieillard en examinant toujours les billets de banque. Vous savez le proverbe : Qui paie ses dettes, s'enrichit.

— • Je ne suis pourtant pas plus riche, monsieur, dit Cyprien avec une intonation triste et profonde.

— Bah! bah ! vous êtes un farceur, et je parie que le papa vous a laissé des écus...

— 11 m''a laissé un fardeau bien lourd, monsieur! interrompit Cyprien amèrement; c'est un fardeau qui m^écrase,.. que je ne puis plus supporter I...

— Comment? quoi? quel fardeau? demanda le viciUard en ouvrant des yeuv pleins de surprise: un bon coffre -fort bourré d'argent ? c'est lourd , mais

oiO LA RENTE VIAGÈRE.

on en vient à bout, ça ne pèse jamais trop...

— Vous plaisantez, monsieur! Moi, je ne suis pas en humeur de rire, j'ai Ja mort dans Tame! Écoutez, monsieur, il faut que je vous dise encore tout ce que je souHre!... c'estintolérable... je vous l'ai dit déjà, mais vous n'avez pas voulu me croire... Non, oh ! non, vous ne m''avez pas cru. . car autrement vous n'auriez pas eu la barbarie de me refuser ce que je vous demande...

— Et que demandez-vous, mon jeune ami? vous savez que je suis tout disposé à vous rendre service...

En disant cela, le père Chaulieu ricanait.

— Oii ! pas de railleries, monsieur! dit vivement Cyprien , car je ne les endurerais pas ! Vous le savez, depuis la mort de mon pauvre père, je suis dans une angoisse perpétuelle... Non, je n'accuserai pas sa mémoire, car ce qu'il a fait, c'était par tendresse, c'était pour moi... mais sa tendresse était aveugle et imprudente. Monsieur, je

VOUS en conjure, résilions ce contrat qui me ronge, qui me tue!... Je n''ai plus de ressources! je ne pourrai plus bientôt, maigre tous mes sacii fiées, je ne pourrai plus remplir les conditions de ce contrat...

— A votre aise, mon jeune ami! vous n''ignorez pas que messieurs les huissiers font leur devoir; et quand ces braves gens ne suffisent pas, nous avons les gardes du commerce. D'ailleurs je ne perdrai pas (ont: la maison de campagne est là pour me dédommager...

— C'est horrible, monsieur! repartit Cyprien avec plus de véhémence. Vous voulez donc me dépouiller! Oh ! vous êtes sans

âme î...

— Possible, possible, mon brave jeune homme; niais je ne veux pas être sans argent.

— Monsieur vous entendez mal vos

intérêts, continua Cyprien avec une inflexion moins violente : consentez seulement à faire main-levée de riiypothècjue qui m''cnipèche de vendre cette propriété;

elle acquerra le triple de sa valeur: alors je pourrai satisfaire quelque temps encore à mes engagemens; je paierai, en partie du moins, des créances qui ne me laissent pas un moment de repos... alors, monsieur, j''ai tout Tavcnir devant moi, je puis relever ma fortune, je ne suis pas encore réduit à la misère... Et vous savez bien ce que c''est que la misère... On vous fuit, on vous abandonne, plus d''amis, plus rien ! Mais je ne vous dis pas tout : ce qui souffre en moi, ce n'est pas Tambition, c'est l'amour!

J'aime, oli! j''aime ardemment la fille d'un liomnie orgueilleux et cupitle, qui nous laissera plutôt mourir désespérés tous les deux que de nous unir jamais, s''il apprend que je suis pauvre, sans présent, peut-être sans avenir... Vous comprenez donc bien, monsieur, que je n^ii plus (pi'un parti à prendre si vous êtes inflexible ; il faut que je meure !... Mais vous n''aurez pas cette cruauté!., ce que je vous demande estjuste, vous n^'avez pas à vous plaindre, vous! ce malheureux contrat m'a déjà presque rui-

LA RENTE VIAGÈRE. 5io

né !..quem''enest il revenu? quel avantage? Oh! rien que la souffrance , Tinquiétude, les mauvaises pensées!...

Le père Chaulieu ne répondait rien, il continuait à ricaner.

— iMonsieur, je m'illumine en vous implorant, mais je vous implore!., ma situation est trop aflreusc... C'est la vie que je vous demande, c'est plus que la vie, c^est le bonheur, c'est la femme que j''aimc... Au nom du ciel ! monsieur, laissez-vous fléchir! ne me ruinez pas tout-à-fait !... Oh! dites, voulez- vous, voulez-vous, monsieur?..

— Donner main-levée de riiypothèque?

Non! répliqua le père Chaulieu d''un ton sec et bref.

— Mais ce contrat de lentc, poursuivit Cyprien, quand je vous dis qu'il mVcrase, quand je vous dis que bientôt je ne pourrai plus tenir cet engagement... Alors vous perdiez tout...

— Pas tout, mon brave! Et la campagne?..

— Vieillard! interrompit Cyprien avec

une fureur sourde, vous n''avez pas d'entrailles î...

— Allons, pas de bêtises ! mon jeune ami, dit le père Chaulieu d''unc voix altérée, car il commençait à sentir un peu de frisson dans les reins. Seul en fîice de ce jeune homme irrité, le |)ère Cihaulieu n*'était pas tranquille , et s'il n'avait pas craint de montrer sa frayeur, il aurait appelé Marllic de toutes ses forces.

Onze heures sonnaient. Le silence était profond; seulement par intervalles, on entendait au loin le roulement sourd des voitures, et dans une pièce voisine, des ronflemens sonores dont les modulations variaient à chaque instant. Cyprien s'était levé brusquement de sa chaise, et, penché sur le lit du vieillard, il le regardait avec des yeux enflammés de colère ; on aurait pu voir quelque chose d'égaré dans la physionomie de Cyprien,

— Adieu... mon jeune ami... bonsoir...

marmotta le père Cliaulicu grelottant sous sa couverture: c'est une heure indue... Je

LA RENTE VIAGÈRE. Sio

meurs de sommeil... Allons, adieu, mon jeune ami..,

— Ainsi, vous ne voulez pas ?.. dit Cyprien d'une voix sombre;

— Pas possible.

— Une seule chose!... rien que la mainlevée de rhypolhèque?... Je continuerai de vous servir la rente, cette rente de quaianle mille francs... Je vous le demande en grâce, accordez-moi cela...

— Je garde mon hypothèque, dit le père Chaulieu d^inevoix cassée.

— Pour la dernière fois, monsieur, sY'cria Cyprien avec une intonation déchirante, je vous en conjure...

— Pas possible.

— Homme sans pitié! dit Cyprien d'un accent terrible.

Et le vieillard épouvanté voulut saisir le cordon de la sonnette : Cyprien lui retint le bras.

— Misérable! infâme !... Vieillard, songe que je pourrais te tuer.

Le père Chaulieu voulut a[)pcler Maithe,

mais sa voix ctoufiee par la frayeur, ne put se faire entendre. Ewfm il balbiilia quelques mois :

— Marthe! au secours!...

— Silence, malheureux ! dit sourdement Cyprien , en le saisissant à la gorge et le secouant avec rudesse.

Le père Chaulieu se débattait convulsivement, il s''eflbrçait toujours d'atteindre la sonnette : mais Cyprien lui étreignit les deux mains d'une main vigoureuse; le vieillard profita de ce moment pour crier d'une voix gémissante :

— iMarthe! au voleur! à Tassassin!...

— Moi voleur! moi assa^^sin !... s'écria Cyprien dont la i-agc ne connut plus de bornes. Tais-toi, misérable, tais-toi!...

Et Cyprien lui serra plus fortement la gorge.

Mais alors un cri terril>le, un cri douloureux et prolongea, retentit dans une pièce voisine: Cyprien, dont les tempes ruisselaient de sueur, sentit courir un l'risson de glace dans tous ses membres. Le vieillard

s'agitait frénétiquement : pour Fempécher de se faire entendre, Cyprien lui fermait la bouelie d'une main, et de l'autre le maintenait violemment sur le lit. Tout pâle, les yeuxhagards, il prétait Toreille; on marchait à grands pas dans la chambre contiguë à Talcôve. Sans doute Marthe venait de s'éveiller au bruit; onnYMitendaitplusses ronflemens. Cyprien écoulait avec angoisse, et, dans son délire, il ne s''apercevait pas que ses doigts crispés serraient toujours la gorge du vieillard ; l'œil immobile et fixe, il regardait la porte qu''il s*'attendait sans cesse à voir ouvrir. Tout à coup il tourne la tète, et frissonne...

M. Cliaulieu ne remuait plus; sa figure était parsemée de taches bleuâtres; ses yeux ternes et sans regard étaient presque sortis de leurs orbites. Cyprien, glacé d''liorreur, lâche biiisquement cette effroyable tête qui retombe sur roreiller. Alors il frémit de ce qu'ail vient de faire ; il essaie de rappeler ce malheureux vieillard à la vie; il ne songe pas que d'une seconde à Tautre

5i8 LA liENTE VIAGÈRE.

on peut entrer, le surprendre sur le corps inanimé de sa victime; il pleure, il sanglote, il cherche à desserrer les lèvres contractées du vieillard pour y verser quelques gouttes d'eau fraîche; il Tappelle, il lui demande pardon, il se jette à genoux en joignant les mains : mais le vieillard ne fait pas un mouvement, ce n'est plus qu''un cadavre.

— IMalheureux! qu'ai-jefait! ditCyprien en se fiappant la poitrine ets''arrachant les cheveux.

Tout à coup le bruit redouble dans la chambre voisine... On marche : c''est le pas d\in homme; on avance avec précaution vers la porte ; il n'y a pas une seconde à perdre: Cyprien ne songe plus qu''à fuir; il ne craint pas la mort, mais le déshonneur, l'échafaud... Pâle, égaré, fonde terreur, il se précipite vers la fenêtre, Fouvre avec force, et s'élance dans un jardin au risque de se briseren tombant : cYtait une élévation de vingt-cinq ou trente pieds.

Presque aussitôt la porte s'entr'ouvre, et par rcntrcbàillcment apparaît la tête d'un

homme : cet homme à l'aii* d'un spectre; il promène par toute la chamhre des yeux elTarës. Peu à peu il entr*'ouvre la porte davantage, et n''entendant rien , il entre : cet homme dont la pâleur a quelque chose de fatal, et dont la physionomie égalée et sinistre annonce un projet coupahle, cet homme, c''est Gaétan.

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