‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE MOYEn AGE

Sur les ruines de l'Empire, aucun peuple ne parvint à refaire l'unité romaine, de la Tamise à l'Buphrate. De multiples nations s'édifièrent dans une universelle tendance de cristallisation locale, pour des raisons surtout économiques : difficulté des communications et des relations commerciales dans un monde troublé, diversité des travaux de ces peuples, de leurs aptitudes professionnelles, etc.

L'EMPIRE D'ORÏEnT

Il nous est facile d'en donner un exemple caractéristique avec la scission byzantine, ses causes de séparation d'avec l'Occident, les raisons de sa fortune pendant un millier d'années encore : « Constantinople représentait la Grèce, elle était animée partiellement de son esprit, tandis que la Rome d'Italie avait cessé, pour ainsi dire d'être romaine : en cessant d'être guerrière et dominatrice, elle avait perdu sa raison d'être, ou du moins elle ne devait la reprendre que par un

rôle nouveau, celui de la prééminence religieuse. Les Grecs, dont l'activité se trouvait concentrée dans la cité du Bosphore, avaient conservé toute leur habileté première comme artisans, industriels, fabricants, navigateurs; ils avaient continué de former l'un des centres les plus utiles de la vie économique, contrastant ainsi avec les Romains, qui avaient passé les derniers siècles de leur existence dans le parasitisme pur et n'eurent même plus la force de garder la prospérité matérielle dès que leur ville ne fut plus le foyer politique du monde méditerranéen. Plus d'une fois pendant le cours de ses destinées, au temps du moyenâge, Rome n'était qu'une ruine alors que Constantinople sur la voie directe de l'Europe à l'Asie et sur le chemin forcé des navires entre la Mer Egée et le Pont-Euxin, se maintenait parmi les puissantes cités. Le travail la faisait émerger quand même de tous les dangers (i) »

L'Etat byzantin connut une organisation corporative des métiers. Il transforma l'industrie en une série de monopoles contrôlés par ses fonctionnaires. Les professions et les arts prirent un caractère obligatoire, devenant de véritables services publics, souS' traits à la marque personnelle de l'ouvrier. Comme le prouve le « livre du préfet » (2), les collèges professionnels, les unions d'artisans furent bientôt autant de rouages administratifs. Le grand maître de toutes les corporations fut le préfet de la ville, représentant le pouvoir politique, et désignant les chefs, dictant toutes les résolutions ,prononçant toutes les peines.

(1) Elisée Reclus, l'Homme et la Terre, tomme m, pages 398 et 399.

(2) Edit de l'Empereur Léon vi, « le Philosophe ».

« îl faisait, écrit un historien, les achats de matières premières, imposait le mode de fabrication, tarifait les bénéfices et les salaires, et donnait à tous la délation comme principe moral du bon fonctionnement des entreprises. Aux peines ordinaires, confiscations, perte de la barbe et de la chevelure, flagellation, emprisonnement, se joignait l'interdiction d'exercer l'art ou le métier (i) : un novateur, un Michel- Ange par le génie naissant, eût été déclaré indigne de sculpter et d'exercer la statuaire. C'est ainsi qu'étaient dirigées les industries libres, car quelques autres restaient le monopole absolu du gouvernement et celuici les cachait dans ses ateliers et ses prisons avec ses esclaves pour ouvriers ».

Cette oppression politique du monde professionnel ne pouvait qu'amener une irrémédiable décadence. Avec l'anémie du travail, devait survenir l'anémie de la Nation et la ruine de l'Empire, en face de peuples plus actifs et plus ardents : Arabes et Turcs.

LES SOCIÉTÉS FÉODALES D'OCClDEnT

Dans le Monde occidental, la vie économique reprenait peu à peu à mesure que s'apaisait le tumulte des invasions. Malgré les conditions défavorables de ces époques troublées, la population laborieuse n'a jamais cessé de se livrer à l'industrie et au commerce. On signale au vi^ et au vii^ siècles, quelques fabriques de toiles à Reims, Metz et Trêves, quelques fabriques

(1) Jules Nicole, Livre du Préfet; — Ernest Nys, Revue de droit international et de législation comparée, tome xxx, 1899.

de vases et d'orfèvrerie. I,e commerce reste prospère. ly'Orient fournit les èpices, les drogues médicinales, le papyrus, la soie, par les ports de Marseille, Arles et Narbonne, ou bien par la voie continentale de Constantinople et du Danube. Des foires célèbres se tiennent à Saint-Denis, dans le Nord, dans le Midi. Les professionnels de la terre se groupent autour des « villœ )), des Eglises, des Monastères.

Les associations se maintiennent aussi. Certaines corporations survivent à la chute de l'empire romain, celle des « nautes » parisiens, par exemple (i). D'autres groupements se développent : Grégoire de "Cours mentionne celui des marchands de Verdun. Un jour le roi Xhéodebert prêta à l'évêque de cette ville, Dizier, sept mille « aurei », pour subvenir aux besoins de la cité affligée; Dizier donna cette somme à l'association des marchands de la ville, qui purent rétablir leurs affaires et redevenir riches (2). A l'époque carolingienne, l'existence de communautés appleées gildes ( (( geldoniœ ») ou confréries ( (( confratriœ ») est prouvée par plusieurs capitulaires et par les décrets des conciles.

a) Les origines de la féodalité

Mais peu à peu une révolution économique s'accomplit. Par suite des difficultés des communications, de l'insécurité des routes, des péages arbitrairement multipliés, l'activité professionnelle se concentre dans une infinité de petits centres, se suffisant presque à

(1) Fustel de Coulanges, Institutions de l'ancienne France, page 255.

(2) Cité par M. Pfister.

eux-mêmes, autour des monastères, des forteresses, des donjons. lyC seigneur — prêtre, moine ou laïque — dirige chaque collectivité, son pouvoir grandit et se fortifie.

Ainsi l'élément économique et professionnel marque nettement son importance dans l'origine du système féodal. Il en est une des causes essentielles, il lui donne ses principaux caractères, il va en déterminer l'évolution.

b) L'évolution du régime féodal

Kn effet l'isolement féodal n' est que provisoire. lycs centres se développent; les domaines seigneuriaux deviennent des paroisses rurales ou même des agglomérations de plus en plus importantes : Montpellier, Montauban, Blois, Châteaudun, Btampes, lyille, Bruges, Gand ont grandi autour d'un château, Condom, Aurillac, Saint-Denis, >Saint-Omer, Saint- Valéry, Remiremont, Wissembourg, Munster, autour d'une abbaye. Ailleurs, une mesure économique, prise par un seigneur habile, — l'institution d'un marché par exemple — amène des étrangers sur ses terres et crée une ville comme Cateau-Cambrésis. Aujourd'hui, sur plus de cinq cents villes françaises, quatrevingts à peine remontent à l'époque gallo-romaine, les autres sont pour la plupart d'origine féodale, et le nom générique qui nous sert à les désigner n'est autre que le mot latin « villa » qui signifie domaine rural (i).

Au surplus les croisades frayèrent la route au com-

(1) MM. A. Giry et André Réville, l'Europe féodale page 414.

merce et réapprirent aux peuples que leur horizon n'était pas borné aux seules limites du monde occidental. lyC développement du commerce maritime, consécutif aux croisades, eut sa répercussion sur le commerce terrestre et les foires internationales, dont l'affermissement de l'autorité royale facilita le développement. « Assez modeste à ses débuts, la dynastie capétienne parvient, au xii© siècle, avec Louis VI, à faire prévaloir son autorité sur celle des seigneurs» et à faire régner dans l'Etat un ordre relatif, condition première du développement économique. Ce fut le point de départ du mouvement commercial, et de l'affranchissement des serfs (i) «

LE MOUVEMEnT COMMUnAL ET CORPORATIF

Nous sommes ainsi conduits à reconnaître, dans la transformation économique et professionnelle, la véritable cause de l'émancipation des villes et des métiers.

a) Origines du mouvement

Ces origines tiennent tout entières dans la rénovation qui se produisit du x^ au xii® siècle, dans la renaissance du travail qui réveilla l'Europe . « Depuis la fin du xe siècle, le monde féodal s'organise; au sein de l'universel m^orcellement, un ordre relatif prévaut; ce n'est plus l'anarchie des temps antérieurs, et chaque seigneur s'efforce d'organiser et d'exploiter

(1) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 65,

son fief au mieux de ses intérêts : de nouveaux marchés sont ouverts, des relations s'engagent de ville à ville. Les trafiquants se multiplient et s'aventurent loin des murailles qui les protègent; on recommence à pratiquer des échanges ; le commerce local se rétablit. Kn même temps, la société qui périssait d'ennui dans les villages et dans les bourgs, contracte le goût des voyages, des aventures, des pèlerinages jusqu'en Terre-Sainte; le monde s'étend, l'esprit s'élargit, les relations se rouvrent ensuite entre le Nord et le Sud, l'Occident et l'Orient : le grand commerce renaît. La conséquence s'en fit immédiatement sentir sur les villes; pauvres et faibles par nécessité, quand il n'y avait pas de trafic, elles se repeuplent et s'enrichissent. Bientôt les habitants seront en état de résister à leurs seigneurs. La meilleure preuve à l'appui de cette thèse, c'est que la marche de l'émancipation suivit précisément les grands courants commerciaux de ce temps. Les premières villes qui se soulèvent sont les cités d'Italie ; puis, ce sont les villes du Rhin, cette grande voie d'échanges, qui reliait le Nord de l'Europe à la zone méditerranéenne, et les principaux centres de la Flandre, du Hainaut, de la Picardie, c'est-à-dire les métropoles commerciales du moyenâge. D'autre part, ce furent les marchands, qui dirigèrent dans chaque ville la révolution communale : leurs associations furent les berceaux des commîmes, et souvent leur salle de réunion, leur guildhall, la halle aux draps, comme à Beauvaîs, à Ypres, à Arras, fut le premier hôtel de ville » (i) .

(1) MM. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, Tome n, pages 419 el

Iva pratique de l'association professionnelle favorisa en effet les origines du mouvement communal lycs artisans, les marchands se formaient en société comme à Valenciennes ( « Frairie de la Halle basse ») comme à Arras, comme à Beauvais, comme à I^aon comme dans les bourgs anglais (« Frith Gilds ») Dans le Nord et le Midi, partout en France et à l'étranger, les professionnels se liguaient en « guildes )), « amitiés », « fraternités )), « banquets », Ivcs plus riches organisations étaient celles des « navigateurs », des « drapiers », des « changeurs ». Les revendications allaient trouver dans ces groupements un terrain préparé pour une action énergique.

b) Révolution communale

et représentation professionnelle

Les associations se transformèrent peu à peu en de véritables puissances, groupant le reste des habitants, leur faisant jurer de rester fidèles à la cause pubHque. Puis, fortes de cet accord et du serment prêté, elles traitèrent avec les seigneurs ou leur imposèrent la reconnaissance des libertés communales. De village à village, de ville à ville, de région à région, les formes innombrables de l'émancipation, les manifestations diverses de l'énergie professionnelle ébranlèrent profondément le régime féodal ; elles dressèrent le Tiers-Etat en face de la Féodalité et préparèrent ainsi des conséquences lointaines incalculables.

Dans les communes organisées, une large place fut laissée à l'élément laborieux, aux métiers. A Marseille, il y avait au xiii^ siècle un Conseil de 89 membres : 80 riches commerçants, 6 chefs de professions

diverses, 3 clercs (i). A Arles, les corps de métiers élirent un Collège, intimeiri,ent lié à T administration municipale (2). A Lyon, sous l'autorité nominale du gardiateur ou délégué royal, la ville est administrée par un conseil de douze membres issu de l'élection des chefs de métiers (3). Au conimencement du xiv® siècle, en échevinat mixte, rnoitié gens de lignages, moitié gens de métiers, se form.e à Bruges (4). Dans la Constitution de Barcelone, le fameux « Conseil des Cent », dont 1 origine remonte à 1282, était composé de citoyens appartenant au commerce et à l'inné (5).

c) OrganisaHoM du travail et des métiers

lyC monde du travail et des métiers, aux perspectives élargies, à l'horizon agrandi, aux libertés reconquises, connaît une rénovation profonde.

lycs marchands de Rouen trafiquent en franchise à lyondres et dans les ports anglais. Venise s'installe dans les îles grecques, dans la Mer Noire, à Alexia, en Crimée, à Soldaia, sur la mer d'Azov, à Tana, etc. Pise et Gênes créent des comptoirs sur les côtes d'Egypte et de Xripolitaine. Barcelone, Narbonne, Marseille s'ouvrent au trafic oriental. Le commerce se ranimant, le travail industriel se développe : l'Occident apprend à fabriquer les étoffes de soie, de velours.

(1) MM. Lavisse et Rambaud, Histoire Générale, Tome n' page 455.

(2) M. Anibert, Mémoires sur l'ancienne république d'Arles, tome i, page 126.

(3) M. J. Paul Boncour, le Fédéralisme économique, page 134.

(4) M. Henri Charriaut, la Belgique, page 82.

(5) M. Angel Marvaud, l'Espagne, page 114.

les tissus brochés d'or ou d'argent, les tapis, les ten tures, les glaces, le papier, le sucre.

Les associations professionnelles augmentent en nombre et surtout en puissance. I^es groupements de commerçants ou « ghildes » marchandes surent occuper dans la plupart des communes du Nord de la France, des Pays-Bas et de la Germanie rhénane une place prépondérante, obtenir des privilèges considérables. La « ghilde » de Rouen posséda le monopole du commerce avec l'Irlande, des franchises dans les foires anglaises; la « ghilde » d'Arras était affranchie des droits de péage. Au-dessus des compagnies locales se formèrent parfois des confédérations pâtissantes qui portèrent le nom de « hanses ». 'Pelle fut la célèbre « ligue hanséatique », union commerciale et politique des villse de la Baltique. On pourrait citer aussi la « Hanse des dix-sept villes », la « Hanse de Londres », etc.

En face de l'organisation professionnelle du commerce, il convient de placer celle de l'industrie : les « corporations ». A la faveur du mouvement communal, les villes obtinrent des « statuts de corporations » (i) et le développement de ces organisations fut très rapide. A Montpellier, dès les premières années du xii® siècle, on trouve les artisans groupés en sept catégories de corporations; à Nîmes, on compte en 1272 neuf catégories. L'origine en est lointaine, car nous connaissons des règlements corporatifs des « Chandeliers » parisiens, édictés en 1061. Au cours du treizième siècle, quand le prévôt de Paris, Etienne Boileau, invita les corporations à

(1) Henri Martin.

faire enregistrer leurs statuts, sous le règne de Saint- Louis, une centaine répondirent à Tappel; quelques années plus tard, d'après le rôle de la taille de 1291, Paris comprenait près de 350 corporations.

Chaque ville avait d'ailleurs sa réglementation; il n'y eut jamais à proprement parler de régime corporatif uniforme. Chaque métier et chaque région adopta un système différent : il n^y eut jamais accord des règlements corporatifs entre eux, pas même dans les industries similaires. La tendance générale était rigoureuse en Allemagne et en Flandre. Au contraire, dans les cités du Midi, plus ouvertes, plus commerçantes, le régime fut plus souple, plus libéral : à l'origine, il y fut même peu appliqué ; pendant longtemps Montpellier et Limoges possédèrent des corporations libres, ouvertes à tous, même aux étrangers. Plus tard, les différences s'atténuèrent dans le sens du monopole, avec l'unification territoriale et monarchique.

A cette époque, d'une façon générale, « la corporation est devenue l'association des artisans du même métier, résidant dans la même ville, investie d'un monopole rigoureux de fabrication et de vente, monopole résultant de l'homologation de ses statuts et de ses règlements, tant par la municipalité que par l'autorité seigneuriale ou royale. C'est un syndicat obligatoire, mais purement patronal, dirigé par des artisans élus par leurs pairs, et qui prennent le nom de maîtres gardes, de gardes jurés, bayles, prud'hommes, élus ou consuls. Les ouvriers restent en dehors de la corporation; ce sont des stagiaires qui, tant qu'ils ne sont qu'apprentis ou compagnons, n'ont

aucune part dans la direction du groupement professionnel. Ils ne sont pas appelés aux délibérations; il leur est interdit de former entre eux des associations; ils sont sous l'entière dépendance de ceux qui les emploient, et qui ne les admettent au rang de maître, c'est-à-dire de patron, que s'ils le veulent bien. I^a corporation ne ressemble donc en rien au syndicat mixte, que certains auteurs contemporains nous représentent comme le rétablissement du régime corporatif : elle n'est qu'un syndicat patronal » (i).

Les intérêts purement ouvriers furent représentés par les '( compagnonnages », en général sous forme de sociétés secrètes. Au début, les groupements entre compagnons des différents rites ou devoirs (Enfants de Salomon, de Maître Jacques, du Père Soubise) avaient surtout un caractère d'assistance mutuelle; ils devinrent vite des organisations de combat et prirent parfois un développement inter-régional, peut-être international. I^'histoire en est d'ailleurs obscure pour le moyen âge; aucun texte antérieur au xvi^ siècle ne nous est parvenu et les traditions qui s'établirent sur les origines de ces associations sont toutes légendaires (2).

d) Le pouvoir royal et les corporations médiévales

Iv'importance de» organisations professionnelles tut assez considérable, à cette époque de notre histoire, pour dominer le pouvoir royal avec Etienne Marcel, prévôt des marchands. Représentant de l'association

(1) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 68,

(2) M. Gh. Petit-Dutaillis.

parisienne des marchands de l'eau ou armateurs, le prévôt avait acquis peu à peu des droits très étendus. Le commerce de la ville dépendait de lui et de sa corporation; sa juridiction s'étendait sur toute la Seine, les ports et les marchés, avec un tribunal, le Parloir aux Bourgeois, dans le quartier Saint-Jacques, avec des bureaux établis à la Maison aux Piliers, près la place de Grève. Il avait la surveillance des poids et mesures et, par suite, l'autorité sur les jaugeurs, mesureurs et courtiers, percevait des tailles, assurant l'entretien des pons, ports, rues et places. La corporation et son prévôt avaient une légion de fonction naires : jurés , assesseurs, prud'hommes, clercs, sergents et autres. Au lendemain de la journée de Poitiers, le prévôt Marcel prit le gouvernement de la ville, exigea la convocation des Etats de 1356 et de 1357, imposa longtemps ses volontés au Dauphin et finit par entrer en lutte avec ce dernier.

La royauté triompha, mais les circonstances même de cette alerte prouvent l'étendue de l'organisation professionnelle au moment de la guerre de cent ans. Bientôt, lorsque les troubles et les désordres de celleci disparurent, la politique de Charles VII et de Louis XI tendit à relever les ruines et à faciliter l'essor économique. Charles VII rendit un grand nombre d'ordonnances pour renouveler d'anciens statuts de métier tombés en désuétude, rétablir des règlements, former en communautés des métiers jusque-là sans discipline, il accorda des exemptions d'impôts aux artisans qui avaient le plus souffert, à ceux qui viendraient repeupler les villes; il rétablit les foires de Champagne et réorganisa celles de Lyon. Louis XI

favorisa T introduction d'industries nouvelles, fit venir à Tours des tisserands et des teinturiers italiens, rendit une ordonnance générale sur l'exploitation des mines (1471) ; confirma par lettres patentes les statuts et les privilèges de nombreux corps de métiers (i)

De plus en plus, le pouvo r royal pensait ainsi relever l'industrie en augmentant la tutelle : « Sous cette impulsion, les corporations se constituent en forteresses de plus en plus solides contre la concurrence. I/CS statuts deviennent d'une minutie parfois puérile, le monopole se resserre, le chef-d'œuvre, mode d'élimination, se généralise et se complique « (2)

LES RÉPUBLIQUES PROFESSlOnnELLES

Dans d'autres pays, le mouvement corporatif prit une telle extension et une telle importance que le moyen-âge connut des « républiques profession^ nelles » (3), où la représentation des intérêts était non seulement réalisée, mais prépondérante.

a) En Italie

En Italie, Sienne et Florence parvinrent à ce régime, lycs groupements, que l'on appelait les « arts », c'est-à-dire les métiers, y régnèrent en même temps qu'une merveilleuse efïiorescence d' œuvres professionnelles, lyes sept « arts majeurs » (art de la laine, art de la soie, marchands de drap, changeurs, médecins, hommes de loi, avec professions annexes), puis

(1) M. E. Levasseur.

(2) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 73.

(3) M. G. Hanotaux, la Démocratie et le Travail, page 103.

les sept « arts mineurs » (cordonniers, fripiers, forgerons, charcutiers, bouchers, cabaretiers, hôteliers, bourreliers, tanneurs, fabricants d'armes, serruriers et forgerons, maçons et charpentiers, menuisiers, boulangers), enfin les prolétaires (artisans ou « ciompi ))) groupèrent tous les habitants de la ville sur les registres du travail.

« Imaginez une diffusion de nos syndicats telle que l'on ne puisse plus être citoyen à moins d'appartenir à l'un de ces groupements. lyes nobles, les propriétaires, les capitalistes y passaient bon gré, mal gré. IvC Dante était inscrit sur la liste des apothicaires. Tout ce qui ne faisait pas partie des « arts » était proscrit et mangeait « le pain amer de l'étranger ». Cet amour de la réglementation professionnelle était tel qu'on avait fini par constituer une classe à part avec les aveugles, les mendiants, les vagabonds, les voleurs; et le réserviste français qui s'inscrivait, paraît-il, sur les rôles matricules sous le qualificatif « apache », eut eu sa place marquée dans les catégories florentines. lyCS droits civiques, le service militaire, le rôle des impôts, les décisions nationales ou municipales, tout se subordonnait à cette discipline, c'était par les syndics des métiers que s'administraient les Conseils votant sur les intérêts généraux et qu'étaient convoquées ces assemblées populaires dont les délibérations tumultueuses et armées décidèrent, plus d'une fois, du sort de la République... L'effacement des partis devant les métiers était, en somme, la caractéristique dominante du système : il est remarquable, toutefois, que les organisations politiques n'abdiquèrent jamais complètement. Au-dessus des

intérêts et des traditions économiques le « parte

guelfa » resta, pendant des siècles, le pouvoir politique adjuvant des arts et des métiers. Sa survivance plane sur les annales de Florence. On recourait à lui dans les temps de crise, comme si l'un de nos groupements politiques, après être resté longtemps aux affaires, était gardé en réserve, à titre de ressource suprême, au lendemain d'une révolution sociale dont il aurait , d'ailleurs, facilité l'avènement. » (i)

Un autre historien donne cette appréciation générale des constitutions de Sienne et de Florence, si réalistes et si foncièrement démocratiques : « D'autant plus remarquable est ce phénomène historique (le succès des institutions populaires professionnelles) que, du côté des Blancs et des Gibelins, se trouvaient le talent et l'honnêteté.... Pour lutter contre tant de vertus, de talent, de génie individuel, il ne fallait pas moins que le génie collectif qui s'incarne dans un peuple... Rien n'est plus surprenant que ces vues larges chez tout un peuple, que cette suite dans les idées de magistrats élus pour deux mois. Instruments de la volonté générale, ils ne se découragaient pas de concevoir ce que d'autres exécutaient, et ils exécutaient avec une docilité patriotique ce que d'autres avaient conçu. >^

b) Dans les Flandres

Dans les républiques flamandes aussi, la vie politique n'appartint à la même époque qu'aux collectivités professionnelles.

I^e citoyen devait s'inscrire dans un métier ou dans

(1) M. G. Hanotaux, la Démocratie et le Travail, pages 105 à 108.

un collège officiellement reconnu. Dans les villes ou la constitution économique était très simple, comme à Liège, toutes les professions possédèrent une influence égale. Mais, en général, les différences de force et d'intérêts amenèrent la constitution de « membres » (leden) comprenant chacun un ou plusieurs groupements professionnels. A Bruges, la commune renferme neuf « membres » : 1° la « poorterie », c'est-à-dire les bourgeois vivant de leurs rentes ou du grand commerce; 2 oies métiers de la draperie (tisserands, foulons, tondeurs et teinturiers) ; 3° les bouchers et les poissonniers) ; 4° les dix-sept « neeringen » (corporations secondaires) ; 5° le « hamere » (marteau) ou métiers travaillant le métal ; 6° le « ledre » (cuir) ou métiers travaillant le cuir; 7° le « naelde » (aiguille) ou métiers travaillant à l'aiguille; 8° les boulangers; 90 les courtiers avec quelques autres petits métiers. A Bruxelles, on distingue le patriciat, partagé en sept « lignages » et les corps de métiers divisés en neuf « nations ». Gand et Y près réservent à la draperie une importance politique en rapport avec sa prépondérance économique; elles présentent quatre corps : 1° la « poorterie », à laquelle sont adjoints les bouchers, les poissonniers, les teinturiers et les tondeurs; 2° la « weifambocht » ou les tisserands; 3° la « vulterie » ou les foulons; ^^ les « gemeene neeringen » ou communs métiers. A Dinant où la batterie jouit d'une importance analogue à celle de la draperie dans les précédentes cités, la population est scindée en trois « membres » : les « bourgeois d'emmy la ville », les batteurs et les bons métiers. Cette organisation professionnelle, dont l'influence

fut lointaine — puisque Cologne, par exemple, adopta en 1396 la Constitution de lyiège — , eut comme idéal d'établir, entre les divers groupes sociaux de la république, un équilibre stable. « Sauf à lyiège où le patriciat amoindri disparaît comme corporation distincte, elle lui accorde partout sa part d'intervention à côté des artisans. Quant à ceux-ci leur rôle est mesuré suivant leur importance et la nature de leur industrie. On a donc eu raison de voir, dans les constitutions démocratiques du xiye siècle, un essai fort curieux de représentation des intérêts. Elles ne s'abandonnent pas, comme les démocraties modernes, à la force aveugle du nombre. Elles s'efforcent, si l'on peut ainsi dire, de doser les suffrages et d'adapter, le plus exactement possible, l'organisation politique à l'organisation sociale. C'est là seulement où, comme à lyiège, les différences sont peu sensibles entre les forces des groupes en présence, qu'elle leur reconnaît des droits égaux. Partout ailleurs, en pays wallon comme en pays flamand, le degré de l'ascendant économique d'un groupe détermine le degré de sa participation au pouvoir » (i).

concLUsion

Ces précédents nous amènent à penser que la prépondérance « de la profession dans la constitution politique des pays libres n'est chose ni nouvelle, ni impossible, ni absurde « (2), ils nous prouvent que

(1) M. Henri Pirenne, les Anciennes Démocraties des Pays-Bas, pages 217 et 218.

(2) M. G. Hanotaux, la Démocratie et le Travail, page 108.

les démocraties laborieuses ont suivi déjà des voies analogues à celles vers lesquelles nous paraissons aujourd'hui entraînés, avec les « recommencements » de l'Histoire. Et l'on aurait mauvaise igrâce à en critiquer les résultats par la seule constatation de quelques erreurs ou de quelques abus qui purent être commis. Il faut juger l'ensemble de l'œuvre, avec un recul suffisant, sans parti-pris et surtout en se plaçant dans les conditions de milieu, de civilisation et d'infériorité qui s'appliquent à cet âge.

Il faut juger de même l'œuvre rigide et sévère des corporations, dans un esprit équitable et réfléchi, car r« histoire.... a compris aujourd'hui qu'un régime comme celui-là, qui a duré de longs siècles devait avoir de fortes raisons de vivre. Il était à coup sûr entaché de criants défauts : il étouffait la liberté personnelle, excluait les solitaires; mais les monopoles ont-ils disparus de nos jours ? Il provoquait des haines de métiers, des querelles byzantines qui nous font sourire; mais les brevets d'invention ne donnent-ils pas Heu encore à d'interminables procès ? Sans doute, sous prétexte d'assurer la loyauté des produits, il encourageait la routine, et maintenait les marchandises à un taux élevé, au grand

dommage du public Mais d'abord n'exagérons

point, et rappelons-nous qu'au moins en ce qui touchait aux industries d'exportation, les diverses villes étaient en concurrence entre elles, et que tous les artisans d'un même métier avaient solidairement le plus grand avantage à perfectionner leur technique pour vaincre leurs rivaux du dehors; ce qui prouve d'ailleurs que les progrès n'étaient pas impossibles,

c'est qu'il y en eut beaucoup de réalisés. Et d'autre part, le régime de la concurrence aiguë, qui déchaîne des crises mortelles, qui glorifie les forts, et tue les faibles, même courageux, quelles qu'en soient les vertus, est-il exempt de défauts ? En regard de ces erreurs économiques, que de principes discutables, peut-être, mais d'un caractère élevé ou bienfaisant, et que l'on ne saurait plus dédaigner ! garantie du travail à qui en vivait et de la propriété industrielle à qui la possédait; une certaine indivision du travail, qui faisait des ouvriers complets et préparait de futurs maîtres; le patronat accessible à tous les travailleurs; des épreuves et des stages, pour constater la capacité des artisans; suppression des intermédiaires parasites entre le producteur et le consommateur; eiïorts tentés pour maintenir la loyauté du commerce, fonctionnement régulier d'une juridiction professionnlle, solidarité de la famille ouvrière, et assistance aux indigents du métier. S.appelonsnous surtout les circonstances parmi lesquelles la corporation se développa : au travailleur des villes isolé et faible...., l'association s'ouvrait comme la voie du salut; par elle, il parvint à la liberté collective, la seule qu'on pût alors conquérir, il atteignit à un haut degré d'influence N'oublions pas enfin que les gens de ce temps ne pensaient pas comme nous, que les lisières de la corporation ne les gênaient pas, et que, loin de trouver ces règlements trop étroits, ils s'efforçaient de les rendre chaque jour plus précis. Aussi ne plaignons pas l'artisan du XIII^ siècle : il affectionnait son métier, qui était

sa force, son asile, sa fierté » (i), il travaillait avec l'ardeur et la joie du chrétien qui attend la récompense éternelle ! I/a Vie était douce aux bâtisseurs des Cathédrales !

(1) MM. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, tome ii, page 531 à

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