‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 10 sur 36 · HÉBREUX ET ARABES · texte numérisé non relu

HÉBREUX ET ARABES

a) Tribus juives

Doute l'histoire politique des Juifs est dominée par leurs occupations professionnelles :

D'abord bergers, ils courent à travers l'Asie antérieure sans organisation stable, sans puissance réelle : la Genèse nous dit qu'Abraham, l'ancêtre, résida longtemps au pays de Haran (Haut-Euphrate) et M. W. Ramsay a trouvé en Phrygie de très nombreuses inscriptions hébraïques, surtout près d'Akmania; tantôt ils refoulaient de force les indigènes, tantôt ils devaient demander l'hospitalité aux peuples puissants, soit aux Hétéens, près d'Hébron en Canaan, soit aux Egyptiens de la région de Gochen.

Plus tard, ayant appris à l'école de ces derniers peuples, la vie sédentaire et agricole, ils se fixèrent dans la région du Jourdain (cultures excellentes en Galilée), à défaut de la « terre promise » de Canaan, et, tout en conservant une partie de leurs mœurs patriarcales, ils durent à leur stabilisation professionnelle de former des tribus mieux organisées, plus puissantes, et de posséder un centre politique (Beth- El, puis Siloh, enfin Jérusalem).

b) Tribus arabes

La plupart des tribus de l'Arabie ne put réaliser cette double évolution des Juifs, en raison de la nature du pays. Et les Bédouins de nos jours sont encore, comme les Amalécites d'il y a 3000 ans, de sim pies nomades. Aussi n'ont-ils pu réussir qu'à vivre en petits groupes et jamais à former des états. Mais ils retirèrent du caractère mouvant de leur métier pastoral l'avantage d'échapper aux sujétions et aujourd'hui encore ils n'obéissent qu'à des arbitres, car les cheiks ne sont pas autre chose.

Au contraire, de petits Etats sont nés là où les occupations professionnelles procurent plus de stabilité et de richesses : pêcheries et commerce des dattes des villes de la côte; industrie des perles, depuis la plus liante antiquité, autour de l'île de Bahréïn; marchands de la ville de Gerrha (grands marchés d'échanges entre Hymiarites, Syriens et Egyptiens).

Et surtout, près de l'entrée de la mer Rouge, là où les conditions naturelles — humidité suffisante de l'atmosphère et modération de la température — permirent le travail agricole, les tribus formèrent des collectivités sédentaires importantes et même, après de longs labeurs professionnels (réservoirs pour les eaux de pluie, aqueducs, défrichements, récolte de l'encens, de la myrrhe, etc.), un riche et puissant Etat de travailleurs : 1' « Arabie heureuse » (Minéens, Sabéens, Hymiarites). Celle-ci aurait fourni « les ouvriers qui, il y a plusieurs millierî^ d'années, travaillèrent aux mines d'or du territoire de Sofala» (i).

(1) Elisée Reclus, l'Homme et la Te-'re, tome i, page 122.

— soles commerçants et artisans de colonies sabéennes sur la côte orientale de la Mer Rouge et jusqu'en Syrie dans les montagnes de Hauran. Enfin, si un jour la décadence arriva, elle fut causée par le retour à la vie nomade, avec la diminution des pluies et les empiétements du désert : la légende énumère de nombreux fleuves taris et des villes englouties par les sables ! De plus, l'oppression politique de ces collectivités professionnelles aurait accéléré cette ruine, dès que leurs travailleurs, jadis plus libres, subirent cette contrainte : « les hommes, écrit un historien, qui avaient construit les premiers réservoirs auraient pu les réparer et tracer à nouveau des canaux d'irrigation; ils auraient pu faire refleurir les champs si l'initiative première n'avait été brisée sans doute par une longue oppression. Si le peuple se dispersa, devenu incapable de susciter de nouvelles moissons dans le pays des aïeux », s'il n'eut plus la force de lutter avec les variations du climat, c'est que son activité professionnelle avait été aném^iée par l'oppression politique.

Les mêmes observations s'appliqueraient aux tribus de VAbyssinie qui constitua d'ailleurs parfois un même empire avec le Yémen, par exemple sous le « valeureux Halen, roi d' Aksum et des Hymiarites » ( i) ; de même aussi aux autres régions de l'immense Lybie, si peu connue, avec les mêmes différences politiques tenant à la profession, par exemple entre les bergers Somal, pauvres et isolés sur leurs rochers arides d'une part, et d'autre part les grands empires nés dans les régions agricoles de Guinée (Garamantes,

(1) Inscription déchiffrée par Antonin d Abbadie.

réputés chez les Anciens), du Soudan ou du Sud (Zimbabyeh, près du Zambèze), avec les cités populeuses et les centres d'échanges commerciaux.

PHÉniClEHS ET CARTHAGinOlS

Il semble que la spécialisation commerciale des Phéniciens soit très ancienne, s'il est vrai qu'ils fussent d'abord établis dans une île persique, l'antique Xylos, avec les mêmes occupations professionnelles, et qu'ils soient venus plus tard, par la grande voie commerciale de l'Euphrate, s'établir sur le littoral syrien.

Leurs trois cités commerçantes d'Arvad, de Sidon et de Tyr fondèrent et gérèrent à frais communs le comptoir de « Triple- ville » ( « Tripolis w des Grecs) : pour des puissances rivales quel « exemple de sagesse dans la bonne équilibration de leurs intérêts » économiques. Kt c'est leur principale profession, le commerce maritime, qui détermina la constitution de leur empire : Bosphore, Pont-Euxin (i), Malte, Carthage, colonnes de Melkarth, îles de l'Etain, archipel Fortuné, Ophir, Abhira, Indus (2). C'est lui qui les poussa à organiser le périple de I^ybie et d'autres sans doute, puisqu'on a trouvé nombre d'inscriptions phéniciennec à Réjang, dans l'île de Bornéo.

ly' organisation politique de leurs colonies et de leurs comptoirs fut fortement conditionnée par leur grand métier. Elles ne furent point des cités guerrières, militaires, mais des collectivités paisibles s'effor-

(1) Movers, Die Phœnizier, page 297.

(2) Weber, Indische Skizzen.

çant de recueillir les richesses par une entente avec les producteurs de l'hinterland. Bien plu», les Etats phéniciens, loin de rêver à la domination universelle, acceptaient aisément une sujétion nominale, mais concentraient entre leurs mains le commerce des peuples suzerains (i).

Pour parfaire la puissance de leurs Etats, les Phéniciens surent d'ailleurs allier à leur métier de navigateurs et de commerçants, une égale supériorité comme industriels (monopole de la teinture pour la couleur de pourpre, tissus, verre, poteries et autres objets manufacturés) .

lyC gouvernement de Carthage, la puissante colonie phénicienne émancipée, fut essentiellement — comme plus tard celui de Venise — le gouvernement d'une aristocratie enrichie par la navigation [Sénat et deux suffètes), entourée des commerçants (conseil des cent-quatre). Sous cette autorité, la grande république connut, malgré ses assises restreintes et son isolement, une prodigieuse fortune et ne dut sa ruine qu'à l'immense puissance romaine, d'ailleurs aidée par les Grecs — rivaux commerciaux et professionnels des Carthaginois — qui dotèrent Duiliur d'une flotte assez importante pour lui assurer la victoire.

LES CITÉS HELLÉniQUES

En contraste avec l'Egypte, dont l'abdication professionnelle semble avoir déterminé la décadence poHtique, dont l'isolement commercial précipita l'invasion étrangère et la disparition nationale, l'Hella-

(1) Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient,

de — à l'exemple de la Phénicie — ne nous semblè-telle pas « comme Aphrodite être née de l'écume des flots », de ses marins, de ses navigateurs, de ses marchands ? Pour compléter d'ailleurs ce rapprochement, les fouilles d'Evans ont démontré que dès les premiers âges les marins crétois avaient importé dans leur île les objets de l'industrie égyptienne.

Et ce n'est point la seule preuve de cette vérité que les Grecs durent à des causes commerciales la meilleure part du rapide développement de leur civilisation primitive. Dès le xive et le xiii^ siècles avant notre ère, les négociants et les hardis marins de la Phénicie furent les intermédiaires entre l'Orient et la Grèce, encore rude et barbare. « T,.es historiens et les poètes » ont aussi « gardé la inémoire de quelques grandes dominations maritimes, qui, des côtes asiatiques, ont transmis aux îles et à la Grèce, avec leurs marchandises, leurs enseignements artistiques. C'est un grand empire phrygien, établi vers le xii® siècle avant notre ère, plus tôt même peut-être, dans les gorges du Sipyle et à l'embouchure de l'Hermos, un royaume auquel se rattachent les noms fabuleux de lîantale et de Pélops et dont les monuments offirent avec ceux de l'Argolide plus d'une frappante analogie. C'est une domination carienne, dont la date se perd dans l'ombre, mais dont le souvenir est resté dans toute la mer Egée, dont la puissance s'est étendue dans les îles et jusque dans l'ArgoHde, au temps où ces hardis aventuriers, navigateurs, commerçants et pirates tout ensemble, établissaient dans le bassin oriental de la Méditerrannée les premières relations

durables entre les peuples » (i), gage de progrès rapides.

lyes Hellènes eux-mêmes devenus habiles marins et trafiquants, ne cessèrent de puiser dans les diverses civilisations qu'ils fréquentèrent des idées, des conceptions nouvelles, des éléments de transformation et de puissance, qui les sauvèrent longtemps — malgré leurs divisions — de l'invasion étrangère (victoires sur les hordes perses, etc.) et leur permirent même d'étendre au loin leur influence économique et leur domination politique (ruine d'Ilion, constitution de la « Grande Grèce »).

Des Hittites d'Asie Mineure, les Grecs primitifs apprirent l'art de bâtir les murailles de Tyrinthe, de Mycènes, etc. (2). Jason, représentation mythique des premiers marins hellènes, rapporta des rivages du Pont-Euxin la « toison d'or » dans laquelle Strabon semble reconnaître les mines d'or de la Colchide (3).

Bien vite, le caractère grec retira du métier national, de la navigation, de prodigieux éléments de courage et d'activité, comme Xennyson l'a si bien exprimé dans son poème d' « Ulysse )>, où l'infatigable navigateur, las d'Ithaque et de Pénélope et cédant à la nostalgie des voyages, entraîne sans cesse ses compagnons en de nouveaux labeurs, malgré ses forces diminuées :

How duU it is to pause, to make an end; To rust, unburnish'c, not to shine in use! As tho 'to breathe were life

(1) Ch. Diehl, Promenades archéologiques en Grèce, pages 37 et 38.

(2) Fr. Lenormant, les premières civilisations, ii, page 410,

(3) Strabon, i, chapitre ii, 40,

That which we are, we are :

One equal temper of heroic hearts, ■

Made weak by time and fate, but strong in wiil To strive, to seek, to find and not to yield.

« Qu'il est triste de s'arrêter, de faire une fin, de se rouiller comme une épée au mur, au lieu de briller dans une main et de se lustrer par l'usage. Respirer, est-ce donc vivre ? Si nous avons beaucoup perdu, beaucoup nous reste. Ce que nous étions, nous le sommes demeurés; des cœurs héroïques, toujours égaux à eux-mêmes, rendus plus faibles par le temps et le destin, mais armés d'une aussi robuste volonté de faire effort, de chercher, de trouver et de ne jamais céder. »

Ces qualités d'initiative, d'endurance, le goût des voyages et de la nouveauté, donnés par la profession de navigateurs, sont à l'origine de multiples migrations et colonisations helléniques : Rhodes (1' « île dei grenades ») ; — Cypre (1' « île du cuivre >') (i) ; — Tarse, au centre d'une campagne agricole exceptionnellement fertile et à l'extrémité de voies commerciales splendides par les défilés de la porte Amanicienne et de la porte Cicilienne; — Milet et tant d'autres cités d'Asie Mineure; — Locres, Crotone, Sybaris, IVtetaponte, Tarente et autres villes de la « Grande Grèce ».

D'ailleurs les autres métiers sont de plus en plus disqualifiés dans l'Hellade. I^es serfs (hilotes) et les esclaves sont cultivateurs; les infirmes prennent les autres professions : les boiteux sont forgerons (He-

(1) Le chef légendaire et héros national des Cypriotes est un professionnel : le métallurgiste Kyniras, inventeur de l'enclume, des tenailles, du juarteau, etc..., auteur de la cuirasse d'Agamemnon.

phaïstos, leur dieu, était représenté avec la même infirm,ité) et le rhapsode par excellence, Homère, est aveugle; tous les artisans sont « démiurges « ( « travailleurs du peuple »), c'est-à-dire dans une condition inférieure.

Et si nous entrons maintenant dans le détail des collectivités helléniques, Sparte et Athènes nous fournissent le contraste habituel entre la décadence rapide d'un Etat strictement politique, autoritaire et guerrier, — et le développement plus régulier, plus heureux et plus lointain d'un Etat fondé sur les préoccupations et les arts professionnels.

Sparte fut une cité de conquérants, avides de guerre et d'hégémonie théorique, toujours prêts à opprimer les hilotes et les peuples voisins. Sa décadence fut rapide : les Spartiates eurent beau pressurer les « pœriœques » (gens d'alentour), cultivateurs ou artisans, leur pouvoir artificiel, purement politique, sans bases pratiques et économiques, fut de courte durée; bien vite se réalisa un « amoindrissement graduel causé bien plus encore par le déclin de la race que par les pertes d'hommes dans les batailles ». Et pourtant, combien plus privilégiée qu'Athènes, aurait dû être Sparte, dans la riche vallée de l'Eurotas, bien supérieure à l'Attique, pauvrement arrosée, trop sèche, couverte d'âpres rochers !

Mais la cité qui grandit au pied de l'Acropole dût sa prééminence définitive et sa lointaine influence au cours des âges, à ce qu'elle se développa surtout en un laborieux Etat professionnel, « en une ville de paix, d'industrie, de commerce, de science et d'art ». Ses carriers lui donnèrent le^ beaux matériaux de

ses forteresses (tandis que Sparte, trop confiante dans la force de ses guerriers, n'eut jamais de murailles) ; ses industriels, ses artisans, ses mineurs du I^aurium lui procurèrent beaucoup de ressources et d'argent; ses trois ports (Phalère, Munichia et le Pirée) furent d'admirables rendez- vous pour ses commerçants et ses navigateurs. D'où ce merveilleux épanouissement qui coïncida avec le triomphe sur les Perses, qui dressa le Parthénon, les Propylées et les chefs-d'œuvre de Phidias.

Le progrès ne fut précisément ralenti que lorsqu'une partie de la nation méconnut l'importance des labeurs professionnels et crut pouvoir devenir parasite et oisive : « les Athéniens auraient eu mille fois raison d'ostraciser Aristide s'ils l'avaient fait, non pas par lassitude et désir du nouveau, mais pour le punir d'avoir entraîné le peuple à échanger les efforts journalier^ du gagne-pain pour les rentes gratuites et les vanités de la faconde politique « (i)

Mais alors, dira-t-on, les conséquences furent les mêmes que pour les riverains de l'Eurotas ? Non, car d'abord l'évolution fut plus longue et mieux soutenue qu'à Sparte, et surtout parce que les esclaves mieux traités (2), les commerçante, et les navigateurs poursuivirent leur labeur fécond qui s'est perpétué jusqu'à nous, puisqu' Athènes et le Pirée sont encore le centre politique de la Grèce moderne (3)

(1) Elisée Reclus, l'Homme et la Terre, tome ii, page 337.

(2) Dans l'Attique, l'esclavage était bien plus doux qu'en Laconie ; Elisée Reclus l'Homme et la Terre, tome ii, page 325; — Ed. Meyer, Die Sklaverei im Altertum.

(3) Nous devons indiquer d'un mot certains groupements grecs (hé-

airies » et « éranes » ), de caractère professionnel ; ces sociétés paraissent

avoir été surtout destinées à secourir les travailleurs; elles sont d'ailleurs

LE MOnPE ROMAin

A l'origine de la puissance romaine, nous trouvons les rivalités de la cité naissante — fortement individualisée, appuyée sur la fertile Campanie qu'elle avait conquise — et des bergers Samnites, plus isolés en raison même de leurs occupations professionnelles.

a) Les groupements professionnels

A l'intérieur de la cité, l'écho des plus anciennes discordes entre les travailleurs et les patriciens nous est parvenue avec la fameuse fable des <( Membres et de l'Estomac» et l'institution de garanties pour les les premiers : tribuns du peuple, inviolables, avec droit de veto et de plébiscite. De plus les corporations ou « collèges » d'artisans remontent aux origines de Rome, à Numa d'après Plutarque et Pline l'Ancien, à Servius Tullius d'après Florus (i). D'ailleurs, au témoignage de Tite-Live et de Denys d'Halicarnasse, Servius Tullius se conenta d'assigner, dans sa réorganisation politique et militaire de la cité, une situation privilégiée à certaines corporations déjà existantes, dont le concours était utile à l'armée (fabri tignarii, fabri serarii).

Pendant les longs siècles de la République, les collèges d'artisans vécurent sous le régime de la liberté. César, puis Auguste les soumirent à l' autorisa-

mai connues et les auteurs discutent sur leur rôle' leur influence, leurs attributions (voir. MM. Paul Pic, Législation industrielle, page 59: — Caillemer, Je Contrat de Société à Athènes, — Scrullaz, les sociétés de secours mutuels, page 26.).

(1) Epitome, I, 6.

tion préalable. « Désormais aucun collège, d'artisans ou autre, ne pourra plus se constituer sans une autorisation spéciale du prince ou du Sénat, accordée après enquête. En fait, Auguste se montra très avare de ces autorisations, et ne laissa subsister que quelques collèges d'artisans, dont le concours était indispensable au gouvernement nouveau pour assurer la subsistance de Rome, et pour l'exécution des travaux publics. I^es premiers empereurs firent preuve de la même défiance à l'égard des collèges » (i). Trajan ne voulut point permettre aux ouvriers nicomédiens de fonder une association pour l'extinction des incendies, jugeant que les groupements étaient plus dangereux que les incendies (2). Mais « le^ successeurs de Trajan comprirent qu'en présence de la diminution progressive du nombre des esclaves, sous la double influence de la cessation des grandes guerres et de la coutume des afixanchissements en masse, et de Tafiiux dans Rome d'une population considérable, dont il fallait assurer la subsistance (3), il était d'une bonne politique d'encourager le développement du travail libre. Aussi voyons-nous successivement Marc- Aurèle leur accorder le droit de recevoir des libéralités testamentaires et Antonin le Pieux leur concéder divers privilèges. Cette impulsion nouvelle du pouvoir central, coïncidant avec l'essor normal de l'industrie et du luxe public et privé, eut pour effet d'accroître très rapidement le nombre des collèges.

(1) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 60.

(2) M. Gaston Boissier, la fin du Paganisme, tome i, page 422.

(3) D'importants privilèges favorisaient les corporations des subsistances (transport des grains, navicularii, saccarii, nautes de Lyon et Pans.

ïidustries de l'alimentation, suarii, pistores, etc. ).

Aussi Alexandre Sévère jugea-t-il nécessaire, non pas d'enrayer ce mouvement, mais de le régulariser dans l'intérêt supérieur de l'Etat. Tout en laissant à chacun d'eux une certaine latitude dans la rédaction de ses statuts, il s'applique à faciliter leur transformation en corps de métier proprement dits; à cette préoccupation se rattachent, soit la création par cet empereur, dans le sein de chaque collège, d'une juridiction professionnelle et technique, soit l'interdiction, pour les artisans de s'affilier à deux ou plusieurs corps de métier » (i)

L'Empire, en soumettant les collèges d'artisans à l'autorisation préalable, ne modifia point leur liberté d'organisation intérieure. « Les statuts, dit un auteur, délibérés en assemblée générale déterminaient librement le but de l'association (pourvu que ce but ne fût pas contraire aux lois), le mode de recrutement de ses membres, le mode d'élection et les pouvoirs deè chefs de la corporation, les jours de réunion et fêtes corporatives, la tenue des assemblées, etc. Par contre, aucun des statuts dont le texte nous est parvenu ne contenait l'affirmation d'un monopole industriel quelconque au profit du collège; aucun ne formulait de règles techniques, destinées à assurer l'uniformité des procédés de fabrication dans l'intérêt de la corporation, et à maintenir l'égalité entre les associés par la suppression plus ou moins complète de la libre concurrence ».

A ce double point de vue, le contraste est absolu entre le collège romain et la future corporation de la

1) M. Paul Pic, Législation industrielle, pages 60 et 61.

fin du moyen-âge et de l'ancien régime. I^es inconvénients que nous rencontrerons pour celle-ci, les avantages de celui-là, nous confirment dans l'opinion que le groupement professionnel doit rester libre, quelque importante que doive être son expansion.

b) Les causes professionnelles de la décadence romaine

Mais l'œuvre romaine ne comportait pas seulement des réalisations heureuses. Bile connut aussi des méthodes et des créations défectueuses et, à la longue, les influences professionnelles comprimées ou maladroitement organisées jouèrent un rôle important dans la désagrégation de la puibSance romaine.

A l'opposé ,un simple lieu de marché, Tadmor ou la « Palmeraie « (Palmyre), dut à son activité professionnelle de connaître une prodigieuse fortune et de balancer avec Odenath et Zénobie la puissance romaine : ses artisaub et ses marchands en avaient fait le centre d'achats et d'échanges des Phéniciens du littoral, des industriels de Damas, des négociants du Liban, des caravanes de l'Euphrate et du Taurus arménien, venues par la vallée du Chapur. Ces richesses fi,rent la puissance de cette nation commerçante et Rome ne parvint à la réduire, malgré la disproportion des forces, qu'en annihilant son activité professionnelle, par le blocus de ses routes (i).

Au contraire, la puissance de l'Empire diminuait peu à peu aux derniers siècles avec la stagnation économique et l'oppression professionnelle. « ly' organisation sociale du Bas-Empire a pour caractère distinc-

(1) M. Eugène Guillaume, Palmyre (Revue des Deux-Mondes, N° du 15 Juillet 1897. )

tif le servage de la profession : à la fin du iv^ siècle, l'artisan est devenu le serf du collège, comme le colon est enchaîné à la glèbe, comme le décurion est serf de la cité La fiscalité excessive qui paralysait le commerce et l'industrie, la propension naturelle des masses ouvrières à abandonner un métier qui les nourrissait mal, et les livrait sans défense à une exploitation sans frein et sans humanité, que nulle législation tutélaire ne réfrénait, pour venir dans les capitales, à Rome ou à Byzance, grossir les rangs de cette plèbe qui vivait des largesses du Trésor, la rupture d'équilibre entre la production et la consommation causée par la raréfaction du travail esclave, toutes ces causes réunies avaient déterminé, dans tout l'Empire, une crise économique intense, crise que des palliatifs grossiers, tels que les mesures draconiennes destinées à maintenir chacun par la contrainte dans la profession paternelle, avaient été impuissants à conjurer ou même à retarder. Seule la réhabilitation du travail, tentée par le Christianisme, aurait pu, en restaurant les mœurs, conjurer le péril, surtout si les empereurs, au lieu de recourir uniquement à la contrainte, et à des lois inapplicables à raison de leur rigueur même, eussent compris la nécessité d'améliorer, par une législation tutélaire exempte de toute atteinte à la liberté de la personne, la condition des travailleurs ruraux ou urbains. Mais, ni la société romaine,.... profondément gangrenée, ni les empereurs et leur entourage n'étaient capables de discerner la cause du mal qui devait entraîner la

ruine du monde antique, ni par conséquent de recourir aux seuls remèdes efficaces » (i).

I/.es collèges, jadis libres, deviennent moins indépendants ; la tutelle du pouvoir central devient lourde et rétrograde: l'industrie languit. I<a classe rurale s'appauvrit et est rivée à son labeur (en Gaule : bagaudie, jacquerie de 285). Les travailleurs, les colons barbares s'introduisent dans l'Empire; à leur exemple, la nécessité aidant, d'autres viennent prendre leur part de terres et de biens. Les Romains, affaiblis et anémiés, se laisseront un jour submerger.

Si la chute de cette grande puissance antique est due, pour une part, à l'abdication professionnelle et à la régression économique, il faut également remarquer que la ruée des Barbares fut précipitée par leurs occupations professionnelles, la nécessité de conduire plus loin leurs troupeaux, de les soustraire aussi aux envahisseurs de race ouralo-altaïque, bergers et nomades, venus des profondeurs de l'Asie. De proche en proche, la désagrégation de l'Empire et la disparition des provinces couronna l'accumulation des fautes et la détestable politique économique des derniers siècles de Rome.

(1) M. Paul Pic, Législation industrielle, pages 63 et 64.

Page 1