‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 13 sur 36 · ET POLITIQUES · texte numérisé non relu

ET POLITIQUES

à) Les grandes découvertes

Les historiens placent avec raison la fin du moyenâge à la chute de Constantinople (1453)- I^es Turcs, après les Arabes et les Mongols, interdisent désormais l'accès de l'Orient aux Occidentaux, l'accès de ces terres lointaines, d'où l'humanité avait reçu sa

civilisation première, avec ses étapes successives* riranie, l'Arménie et la Chaldée, l'Egypte et l'Asie- Mineure, la Grèce et les Lieux-Saints. Sans doute, pendant un siècle encore, les Vénitiens conservèrent des possessions dans la Méditerrannée orientale et les Génois purent maintenir leur ligne de marchés jusqu'au Caucase et en Arménie (i). Mais, dans l'ensemble, « ce fut bien pour l'Europe vivante comme ri la terre même qui portait les chemins de l'Inde avait disparu. On pouvait même se demander si la mort historique n'allait pas également frapper la méditerranée. Les hommes, les dieux meurent; de même les terres et les eaux. Ainsi la « mer Intérieure », qui avait été la mer par excellence, depuis les temps mythiques où les Cretois dominaient sur les Ilots, c'est-à-dire depuis des milliers d'année^, l'admirable bassin autour duquel les peuples en amphithéâtre s'étaient assis, de Tyr à Carthage et à Syracuse, l'immense domaine liquide, la « grande mer », se trouvait maintenant inutilisée, supprimée pour ainsi dire, entre les Turcs du Nord et de l'Est, qui en avaient détaché la mer Noire, l'Archipel, les mers de Crète, de Syrie, d'Egypte, et les Arabes pasteurs qui en occupaient les rives méridionales. Ses eaux allaient peut-être redevenir désertes comme l'étaient devenues tant de ses terres riveraines, dont les sabots des chevaux d'Orient avaient déraciné le gazon » (2). Les marins italiens essaimèrent de conjurer le péril : les Vénitiens reprirent les plans du Pharaon Nikao et de l'arabe Amru pour ouvrir l'isthme de

(1) Elisée Reclus, l'Homme et la Terre, tome iv, page 216.

(2) Elisée Reclus, l'Homme et la Terre, tome iv, page 217.

Suez (i) ; Paolo Centurione se rendit à Moscou pour encourager le "Csar à ouvrir une voie commerciale avec l'Orient. Mais le monde allait vers des destinées nouvelles et Colomb, comme Gabotto (Cabot), se mettaient au service des princes occidentaux : c'était le tour de l'Espagne, du Portugal, de la France, de l'Angleterre de connaître des siècles d'activité maritime, commerciale et colonisatrice, tandis que la Méditerranée était de plus en plus abandonnée aux pirates musulmans.

Avec l'immense accroissement en étendue des relations économiques causé par les grandes découvertes, se produisit un déplacement des centres d'activité vers l'Ouest. Venise fut remplacée par lyisbonne comme marché d'importation des Indes; l'importance de la France et de ses ports grandit au point de vue du commerce extérieur; les grandes voies de l'Europe centrale et leurs principales cités, comme Breslau, diminuèrent au profit de celles plus occidentales, avec lycipzig, Augsbourg, Nuremberg (2) ; la Russie, de plus en plus isolée par les Mongols ou les Turcs, se reformait vers l'ouest, à Pskov et à Moscou, tandis que Novgorod perdait son antique prépondérance, ly' évolution devait avoir de lointaines conséquences. I/'essor professionnel de la France, de la Grande- Bretagne et de l'Allemagne occidentale fut considérable; le mouvement maritime, devenu mondial, facilita les échanges et le grand commerce; l'Espagne et le Portugal connurent une richesse inouïe.

(1) Rinaldo Fulin, Archivio Veneto.

(2) J. Partsch, Lage und Bedeutung Breslaus.

ly 'horizon professionnel s'élargit et le bien-être matériel augmenta.

b) Renaissance et réforme

ly'ébranlement des conceptions, des idées et des mœurs par ces transformations économiques considérables, ne fut pas étranger à la propagation des mouvements nouveaux. Renaissance et Réforme.

D'ailleurs l'idéal, surtout intellectuel et artistique, des humanistes resta plus abstrait et eut des conséquences économiques et professionnelles de moindre importance que celles engendrées par la Réformée.

Celle-ci détermina en de nombreux pays un nouvel équilibre politico-économique et une nouvelle distribution des biens. I^es princes et les seigneurs s'approprièrent les propriétés religieuses, en les laïcisant, par exemple en Hesse, en Saxe, dans le Mecklembourg, en Poméranie, en Prusse, en Suède, où Gustave Wasa confisqua treize mille bénéfices ecclésiastiques, en Angleterre, avec Henri VIII. Ailleurs les bourgeois ou les artisans de Suisse, des Pays- Bas ou de l'Ecosse réalisaient la même évolution. Le tout ne se fit point sans heurts, sans résistances, sans luttes sanglantes, sans des ruines nombreuses, connues sous le nom de « guerres de religion ». La France, en particulier, fut très éprouvée et son lot de pertes et de malheurs fut considérable.

c) Le pouvoir royal et la monarchie absolue

La Monarchie capétienne en retira du moins un accroissement notable de pouvoir, grâce à l'abaissement des grands et des corps de l'Etat. Féodalité,

clergé, parlements, provinces furent diminués par les rivalités et les discordes et s'inclinèrent à la longue devant l'autorité royale.

Richelieu et Mazarin, lyouis XIV et Louis XV achevèrent l'organisation de la monarchie absolue, de ce « pouvoir fort et tutélaire à l'ombre duquel la France, — lasse des agitations stériles qui n'avaient fait qu'augmenter sa misère générale — put se reposer et se refaire « (i).

La centralisation fut la règle de ce régime. Au sommet, le roi était entouré des Conseils, des secrétaires d'Etat, du Contrôleur général, du Chancelier; dans les sphères locales dominaient les agents provinciaux, surtout les intendants. Du centre aux extrémités, comme de la périphérie au sommet, c'était un mouvement continuel et un va-et-vient incessant, une circulation régulière, une hiérarchie et une réglementation précises.

cf) Le progrès global

En même que progressait le pouvoir administratif et politique, que s'élargissait l'horizon géographique, économique et intellectuel, — se développait l'activité agricole, industrielle et commerciale, s'augmentait la somme des biens et de la prospérité des nations occidentales, de la France spécialement.

Aulendem.ain des ruines de la guerre avec les Anglais, plus tard après les luttes reHgieuses, enfin après les invasions qui assombrirent les dernières années du Grand Roi, notre Patrie ne cessa de poursuivre son évolution progressive, avec — succédant tou-

(1) M. G. Lacour-Gayet.

jours aux crises — des périodes de renaissance économique, littéraire et artistique. Dans l'ensemble « V agriculture a en quelque sorte repris possession du sol français ravagé par la guerre 'de Cent ans ; le roturier est devenu, beaucoup plus qu'il ne l'avait été jusque-là, propriétaire foncier et même propriétaire de terre noble; le paysan a été moins foulé et les censives lui sont devenues plus légères. L'industrie a pris un grand essor et son dépeloppement à cette époque » peut être considéré comme bien supérieur à celui (( qu'elle avait eu au XIII^ siècle. L<e commerce s'est étendu. I^a protection royale a plus efficacement que dans le passé couvert l'activité économique du peuple. La population, vivant plus à l'aise, a comblé les vides qu'y avaient faits les misères du XV^ siècle » (i). La France, écrivait un ambassadeur vénitien, « est très peuplée ; tout lieu y est habité autant qu'il peut l'être. »

LÉVOLUTlOn PROFESSIOnnELLE

L'évolution professionnelle fut aussi progressive. Pour l'agriculture d'abord, (( tout pauvre qu'est le peuple, avait dit aux Etats généraux de 1484 le juge du Forez, il a encore des ressources; assurez au laboureur le fruit de ses travaux, bientôt il se relèvera de son abattement et la terre se couvrira de moissons»; les grandes ordonnances qui ont été inspirées par le mouvement de la Renaissance, plus tard par les idées nouvelles, contribuèrent à améliorer la condition juridique et matérielle du paysan cul-

(1) MM. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, tome iv, page 205.

tivateur. L'influence des guerres d'Italie et des grandes découvertes sur l'extension de l'industrie et du luxe fut considérable : les métiers prirent un développement de plus en plus large pour satisfaire les besoins des grands, des bourgeois, du peuple tout entier, tandis que le commerce s'étendait non seulement à l'ancien monde, mais au?si aux contrées nouvelles qui s'offraient chaque jour aux explorateurs, aux colons et aux négociants.

a) L'organisation corporative des métiers

La ro5^auté française s'attacha à développer les corporations, soit parce qu'elle les considérait comme nécessaires à l'ordre social, soit parce qu'elle les envisageait commue des groupements riches, imposables à volonté. Quoi qu'il en soit, elle essaya d'imposer le régime corporatif à toutes les villes et bourgades par les édits de 1581 et de 1597. « Le premier a un quadruple objet. Il réorganise en corps de métier tous les artisans du royaume ; mais, ce faisant, il tend cependant à rendre le système des corporations moins exclusif en rendant l'admission plus facile. D'autre part, redit, sous le prétexte de supprimer les abus des jurandes, maîtrises et confréries, place les corps de métiers sous la surveillance directe de la royauté; et com^me corollaire que l'on devine, un impôt est prélevé sur le travail. Somme toute, le roi affirme son droit domanial sur les corporations et en fait une source de revenus. L'édit de 1597 renouvelle à tous égards les dispositions de celui de 1581; il les généralise mxême, car il englobe les marchands dans le ré-

gime corporatif, jusque-là applicable seulement aux artisans. » (i) .

lyouis XIV devait développer encore ce système par l'édit du 13 Mars 1673, en augmentant dans de fortes proportions le nombre des métiers érigés en communautés, a II y eut dans ce sens une augmentation subite et importante. Alors qu'au XIII^ siècle le nombre des localités dans lesquelles les métiers avaient une organisation corporative n'était qu'une petite minorité, à la fin de l'ancien régime on peut estimer à 521 le nombre de villes et bourgades jurées Avec l'accroissement de leur nombre on vit

se généraliser les abus des corporations, qui sévirent avec une intensité, d'autant plus grande, qu'au XVII^ et XVIII siècles se développa parallèlement à l'organisation du travail par la corporation, la grande industrie » (2).

Ces inconvénients furent-ils compensés par des avantages réels ? ly' appréciation est délicate. M. Paul Pic s'exprime ainsi : a II est évident qu'au début, alors que l'industrie sortait à peine de la phase familiale, qu'elle en avait conservé les formes et le souvenir, que l'atelier était le prolongement du foyer, son élargissement, la corporation créa la paix sociale et favorisa le travail. Mais au lieu d'évoluer avec Je temps, et les nécessités nouvelles d'une civilisation plus raffinée, la corporation se concentra peu à peu sur elle-même, devint rétrograde, et eut l'unique souci de son monopole Bn limitant la concurrence, elle maintient immuables les procédés de fabri-

(1) M. Paul Pic, Législation industrielle, pages 73 et 74.

(2) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 74.

cation : les statuts, dans leurs prescriptions techniques, sont une barrière dressée devant les inventions, ils consacrent le triomphe légal de la routine. Aussi, lorsque, à partir de Henri IV, on veut créer une nouvelle industrie et lui donner les moyens de prospérer rapidement, la constitue-t-on sous forme de manufacture royale, seul moyen de la soustraire à l'organisation corporative. La tendance au monopole, qui sera le grand reproche dirigé à la fin du XVIII^ siècle contre les corporations était une conséquence inévitable de leur fonctionnement. En effet, dans les petites villes, dans les bourgades, les communautés d'arts et de métiers ne comptaient parfois que trois ou quatre membres. Il était impossible de se glisser parmi eux ; et d'autre part, ils avaient une tendance, contre laquelle consommateurs et compagnons pouvaient difficilement lutter, à exagérer le prix de vente et à comprimer les salaires. Quant à l'accès du métier, il était rendu difficile non seulement par le chef-d'œuvre, mais aussi par les droits de réception très coûteux qui éliminaient les compagnons peu fortunés, au profit des fils de maîtres qui bénéficiaient d'une forte remise. Enfin, la paix qui n'existait pas toujours dans le sein de la communauté, était sans cesse troublée par les procès entre corporations de métiers similaires ou connexes. Des exemples célèbres nous montrent d'interminables luttes judiciaires, où les ressources cependant inépuisables de l'ancienne procédure étaient épuisées, r. Pour nous, le jugement à porter sur le mouvement corporatif nous paraît être le suivant : il fut en général bienfaisant tant qu'il conserva partiellement les

caractères et les avantages de l'association professionnelle « libre »; il devint oppressif et rétrograde lorsqu'il devint obligatoire, fermé, lorsqu'il reçut du pouvoir royal extension et monopole.

A l'étranger, la même évolution se retrouve, avec une tendance à l'oppression et au monopole dans les « zunften » allemandes, avec les bientaits et les heureux réstdtats des groupements libres d'Angleterre (édits de Henri VII et Henri YIII, acte du Parlement de 1545, règlements d'Elisabeth, etc.).

h) Les initiatives agricoles

Avec Henri IV aidé de Sully, apparaissent de nombreuses tentatives pour améliorer le sort du travailleur paysan et accroître la production agricole. lyC roi interdit aux nobles « de chasser dans les blés aussitôt qu'ils sont en tuyaux, et dans les vignes, depuis le premier jour de Mars jusqu'à la vendange», et, par contre, il leur imposa des battues, tous les trois mois et plus souvent même, s'il le fallait, pour détruire les loups, renards et autres animaux malfaisants. I^a sériciculture fut essayée partout; une grande entreprise de dessèchement des marais fut organisée sous la direction du professionnel hollandais Humphrey Bradley; le Roi récompensa Olivier de Serres pour son (' Théâtre d'agriculture et ménage des champs » et s'efforça de ramener la noblesse à la Terre.

Colbert inaugura des primes à l'exportation de la viande, créa des haras, prépara longuement et publia la grande Ordonnance des eaux et forêts de 1669. Le règne de lyouis XV fut aussi une période de progrès agricole. lycs grands seigneurs s'adonnent aux

expériences terriennes, tel le Marquis de Turbilly, le duc de Choiseul dans sa ferme de Chanteloup, le duc de la Rochefoucauld dans ses domaines de I^iancourt. Danhenton introduit les moutons mérinos, Parmentier ^oïlgarise la pomme de terre et partout des sociétés et des cours d'agriculture s'organisent, principalement sous l'administration de Berlin.

c) Les initiatives industrielles et les manufactures

Dans l'industrie, c'est Henri IV qui imagina le système de la « Manufacture royale », c'est-à-dire de l'organisation indépendante du travail en face des corporations. C'est une première manifestation de la grande industrie, sous la forme « agglomérée, les ouvriers étant réunis dans un même local et travaillant comme salariés sous les ordres et pour le compte d'un entrepreneur. Celui-ci tient son droit de la volonté royale, solennellement manifestée par des lettres patentes, délivrées parfois moyennant finances, le plus souvent gratuitement dans le but de stimuler l'industrie et d'accroître la richesse du pays. I^a première forme de la manufacture ro3^ale fut l'établissement d'ouvriers d'art dans les galeries du I^ouvre » (i).

Colbert vint développer l'organisation nouvelle et donner un remarquable essor à la grande industrie. Successivement il agrandit la Manufacture des Gobelins (1662), créa les Manufactures de Beauvais (1664), d'Aubusson (1665), de Saint-Gobain, de Saint- Maur, d'Elbeuf, etc. Colbert soutenait ces établissements de ses subsides et de ses faveurs, accordait

(1) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 80.

des immunités personnelles aux ouvriers et aux patrons, « suivait de très près ce genre d'affaires, s'informant des besoins et des progrès de l'établissement, envoyant des inspecteurs pour s'assurer de l'exécution des contrats faits avec l'Etat, engageant les femmes des autorités à visiter les ouvrières et leurs ateliers, exemptant de la taille les pères qui avaient trois enfants dans la fabrique. Il admettait comme principe que, durant les premières années d'un établissement, on devait dépenser l'argent sans trop se préoccuper d'en recueillir les bénéfices » (i).

Le système survécut au grand ministre et, dans le cours du xviii^ siècle, beaucoup de manufactures nouvelles furent fondées. I^es fabriques de toiles et de draps étaient les plus nombreuses; celles de bonneterie, de tapisserie, de papeterie, de verrerie étaient aussi florissantes. Enfin, comme à la longue les privilèges et monopoles de ces industries apparurent trop rigides, les administrateurs les plus éclairés du règne de lyouis XVI inaugurèrent d'autres encouragements pour les professionnels : examen des procédés par l'Académie des Sciences, prix décernés, instructions administratives sur les découvertes étrangères et sur leurs applications (Arkwright, Vaucanson, Argant).

d) Les initiatives commerciales

L'évolution commerciale, déjà pressentie par l'étude des grandes découvertes et de leurs conséquences, est également féconde au cours des siècles modernes.

(1) M. Levasseur.

A l'intérieur, les routes furent multipliées, des canaux creusés, sous Henri IV et Louis XIV. Cette œuvre fut complétée par Orry, Tntdaine et Perronet au XVIII® siècle. I^es transactions se développèrent et, après des vicissitudes nombreuses, la liberté de la circulation des grains fut reconnue.

Au dehors, le pouvoir royal favorisa la constitution de grandes Compagnies, la colonisation et les entreprises lointaines. Le commerce extérieur subit une progression notable : en 1716, 213 millions de livres (94 i /2 à l'importation et 118 1/2 à l'exportation) ; — en 1787, 1155 millions (611 à l'importation et 544 à l'exportation).

e) La représentation des intérêts et le pouvoir central

Ces divers intérêts professionnels et économiques — agricoles, industriels, commerciaux — conservèrent à l'aube des temps modernes leur représentation locale. Les organismes médiévaux se perpétuèrent longtemps dans la vie communale et provinciale.

Au sommet, le pouvoir central en se fortifiant admit pour une faible part la représentation de ces intérêts. Dès l'année 160 1 une Commission économique est constituée pour rétablir la prospérité de l'industrie et du commerce français; organisée parLaffemas, elle comprend des conseillers du roi, des membres du Parlement, de la Cour des Comptes et de la Cour des Aides, et deux marchands de Paris <( qui seront élus et nommés, des plus suffisants et capables par la communauté des dits marchands «; elle tient 176 séances de 1602 à 1604 sur les manufactures, les arts et métiers, la police des vivres et denrées, la facilité

du commerce, etc. (i). En 1604, elle cède la place à un « Conseil de commerce » : Richelieu le dénature en substituant des conseillers d'Etat aux professionnels qui devaient le composer, mais Colbert le rétablit dès l'année 1664, en faisant nommer annuellement par dix-huit villes deux marchands pour chacune; parmi ces trente-six marchands, le roi en nomma trois pour constituer auprès de lui un Conseil permanent, les autres s'assemblant partiellement dans les provinces quand ils étaient convoqués (2). Cette organisation fut complétée par la création de (3) Chambres de commerce (1701) et du (4) Comité consultatif d'agriculture (1785).

LES PROJETS DE RÉFORME ET LA RÉVOLUTlOn

ly'ensemble de notre organisation économique et professionnelle présente au XVIII ^ siècle, avec d'indéniabks progrès, une insuffisance de plus en plus marquée, surtout en présence de l'essor industriel et commercial de nos rivaux anglais (5), de leurs triomphes coloniaux, de leur prépondérance mon-

(1) M. Lavisse, Histoire de France, tome vi, pages 74-76,

(2) MM. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, tome vi, page 239.

(3) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 116.

(4) MM. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, tome vu, page 657.

(5) Notre prétention n'est pas de donner ici une description complète de l'évolution professionnelle mondiale. On a pu déjà remarquer que, depuis l'époque médiévale, nous nous sommes attachés à suivre surtout les transformations françaises. Deux motifs devaient nous y conduire ; 1« l'étude générale des différenciations professionnelles des peuples au cours des premiers chapitres et l'unutilité de reprendre cette histoire avec chaque époque; 2« l'avantage de suivre le développement des institutions fran çaises, comme les plus importantes, dès le moment où elles apparaissent sufïi gamment individualisées et où leur succession sera ininterrompue.

diale. Le pouvoir central est impuissant à organiser une sérieuse activité professionnelle; les ordres dirigeants deviennent parasites; les métiers ne peuvent briser les entraves des corporations; les échanges et la circulation des biens sont gênées par de multiples survivances d'un autre âge. Kn même temps, les conditions économiques se transforment avec une rapidité considérable : les relations mondiales, la très grande industrie, le machinisme révolutionnent l'ordre des choses établi. à) Les théories

Ce désaccord croissant des réalités et des institutions ne pouvait échapper aux penseurs et aux philosophes qui ont préparé la Révolution. Déjà Montesquieu, dans « r Esprit des lois », pose des principes nouveaux de droit au travail, de droit à l'assistance dans l'invalidité et la vieillesse : « Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas. Dans les pays de commerce, où beaucoup de gens n'ont que leur art, l'Ktat est souvent obligé de pourvoir aux besoins des vieillards, des malades et des orphelins. Un Etat bien policé tire cette subsistance du fond des arts mêmes; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables; il enseigne les autres

à travailler, ce qui fait déjà un travail Quelques

aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l'Etat, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé » . Et plus loin : (( les lois qui ordonnent que chacun reste dans sa profession, et la fasse passer à ses enfants, ne sont

et ne peuvent être utiles que dans les Etats despotiques, où personne ne peut ni ne doit avoir d'émulation. » (i)

Morelly s'élève à son tour contre les oisifs et les ordres parasites (2), et, après lui, Rousseau : « Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné luimême le vole; et un rentier que l'Etat paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l'homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien... ! travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon » (3). Rousseau ne cesse d'exalter le travail, les professions utiles, le labeur manuel, la transformation du régime et le retour à un ordre social plus égalitaire et plus heureux. A vingt ans de la Révolution, Mably (4) est plus radical encore et prône le cataclysme : « Il vaut mieux ne compter qu'un million d'hommes heureux sur la terre entière que d'y voir cette multitude innombrable de miséreux, d'esclaves, qui ne vit qu'à moitié dans l'abrutissement et dans la misère. »

Z>) La réalisation

Avec les économistes et les physiocrates, les mouvements de réforme allaient passer de la théorie dans

(1( Montesquieu, Esprit des Lois, livre xx, chapitre xxu.

(2) Morelly, le Code de la Nature.

(3) J. J. Rousseau, Emile, livre m.

(4) Doutes proposés aux philosophes économistes sur l'ordre naturel et ssentiel des sociétés.

la pratique. Malgré leur idolâtrie de la terre et leur mépris, plus apparent que réel, pour la classe « stérile » (Quesnay) ou « stipendiée » (Turgot), ils entourèrent de la même sollicitude les industriels, les commerçants, les ouvriers de villes.

Turgot installe l'esprit de réforme au gouvernement et oriente résolument la politique royale dans les voies nouvelles : édit de 1774 sur la liberté du commerce des grains, édits de 1776 supprimant les corporations et la corvée, création de la Caisse d'escompte. A la veille de sa chute, le grand ministre préparait l'institution d'une « municipalité nationale » des propriétaires et d'un « Conseil intellectuel national )).

IBurgot disparu, c'était l'inévitable acheminement vers la Révolution. Les droits en puissance devaient se développer, les cloisons et les privilèges s'abaisser, les classes s'ouvrir et se pénétrer. Les revendications ne pouvaient qiie grandir, le besoin d'égalité ne pouvait que s'affirmer tandis que, de plus en plus, l'inégalité s'accusait et opprimait plus douloureusement les classes laborieuses, que la grande industrie rassemblait les masses urbaines pour le travail comme pour la lutte.

La crise éclate. Rousseau l'a déjà prédite; il l'a vue se formant dans le lointain : « Maintenant elle est prête , presque tous les éléments en sont rassemblés. Critique aigûe ou amère de l'inégalité, désir idyllique ou farouche de l'égalité, ascension morale et sociale du travail, conception nouvelle du droit privé et du droit public, aspiration vers la liberté en toute chose et individualisme quasi anarchique

s' alliant tant bien que mal à l'adoration de l'Etat tout-puissant et l'invocation à cette toute-puisr ance pour une meilleure distribution du bien-être et de la justice » (i). C'était une nouvelle destinée qui s'ouvrait <; devant ce grand pays, mal gouverné, mal administré, plein de misères, mais plein de forces aussi, énergique malgré tant de difficultés et de gênes, au travail du commerce et de l'industrie, dont l'intelligence curieuse s'intéressait à tous les problèmes, et dont le bon sens, accompagné d'un esprit de jurtice, préparait l'adhésion de tous aux réformes nécessaires, et qui, enfin, enthousiasmé d'espérances, sentait la joie d'une renaissance prochaine et saluait l'aurore radieuse. » (2).

(1) M. Gh. Benoist, la Crise de l'Etat moderne (l'Organisation du Travail) tome I, page 78.

(2) M. Lavisse, Histoire de France, tome ix, page 440.

(( Si jamais, quelque part et en quel» que temps, il s'est agi, non de philosopher mais de vivre, c'est aujourd'hni et c'est ici. »

(M. Ch. BENOIST, la Crise de l'État moderne, — l'organisation du travail. Tome I page 17).

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