‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 3 sur 36 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Parmi les conditions du progrès et de V évolution des Etats, les éléments professionnels sont ceux qui ont d'ordinaire le plus de poids et d'efficacité. Leur influence est aussi ancienne que l'homme et on ne peut, en remontant le cours des siècles, découvrir une époque où ils n'aient agi avec une force souvent prépondérante. Depuis la légende biblique (i) qui nous montre l'émulation et la rivalité des fils d'Adam, le laboureur Caïn et le pâtre Abel, — l'histoire des métiers et du travail c'est l'histoire de l'évolution progressive des peuples, des conquêtes séculaires des nations, se transmettant d'âge en âge le flambeau de Vie, faisant les Patries comme les abeilles font la ruche, créant les cités industrieuses et les campagnes fertiles !

Parfois cette influence professionnelle est cachée dans la pénombre de l'histoire, ou maîtrisée par les puissants du jour : mais sa nécessité est telle qu'on voit toujours ses phénomènes surgir ou reparaître au sein des sociétés les plus diverses, parce qu'ils sommeillent rarement et ne meurent jamais.

(1) Genèse, chap. iv.

Nous sommes précisément arrivés à un de ces tournants de l'histoire où les maîtres de l'heure présente ne donnent qu'une place insuffisante aux forces professionnelles. I,e pur régime parlementaire occidental créé par une oligarchie de grandes familles anglaises, emprunté de là, sur la foi de Montesquieu, par la grande majorité des peuples, depuis Libéria jusqu'au Japon, ne s'adapte plus exactement — parce qu'il veut ignorer les métiers — aux conditions générales ou locales des démocraties.

Plus que jamais, toutes les nations en général sont à l'étroit et aux prises avec la nécessité d'assurer aux masses une existence de plus en plus facile, un bienêtre plus développé, à tout le peuple une vie économique plus large. C'est une lutte grandiose, un spectacle émouvant qui suppose la misère et l'élimination des faibles, car pour les nations comme pour les individus, il n'y a place aujourd'hui que pour la « vie intense » ( i) . « De grandes forces économiques et sociales, écrit M. Morl^ey M. P. dans sa « Vie de Cobden », inondent comme un déluge des communautés qui n'en sont qu'à demi conscientes. L'homme d'Etat sage est celui qui, prévoyant l'avenir que nous préparent ces événements, s'efforce de créer des institutions et de former la pensée et l'âme des hommes en harmonie avec le devenir qui, silencieusement, les entoure. » (2) .

(1) M. Th. Roosevelt.

(2) Cité par M. R. S. Carmichael, Les projets fiscaux de l' Angleterre nos relations avec les colonies, page 6.

La France en particulier, à la lumière de son passé, doit trouver le secret de son avenir dans cette sagesse utilitaire. Au siècle dernier la République, il est vrai, n'était plus « une grande amitié » (i), mais malheureusement « une grande camaraderie » (2) de politiciens qui semblaient mettre en pratique la fameuse pensée : « Je méprise un fait » (3). Car la politique pure, souvent vaine et trop centralisatrice, procède d'une simplification et d'une abstraction exagérées, — tandis que le monde du labeur et des métiers est un ensemble complexe et hétérogène, appliquant cette devise d'une race d'action : « Je hais jusqu'au son des mots qui expriment les abstractions )) (4).

Aussi la France qui, au lendemain de l'année terrible, s'était si bien relevée, n'a point fait tout ce qu'elle pouvait réaliser : elle s'est longtemps stérilisée elle-même dans de vaines querelles de parti et a négligé le combat du travail pour les luttes de la parole ! De pl,us en plus, l'agitation politique s'est séparée de la réalité et s'est vidée de son antique contenu, comme un cocon d'où la chenille s'est évadée : elle repose aujourd'hui sur une dissociation entre le fait et l'idée, entre le monde du travail et celui de la parole.

ly'heure est venue pour nos gouvernants de réassocier intimement les puissances de l'action aux puis-

Ci) Michelet.

(2) M. Robert de Jouvenel, La République des Camarades, préfac*.

(3) Royer-Gollard.

(4) L'anglais Burke.

sances de la pensée. Ils ne doivent plus se contenter de la pure politique, de la vague idéologie des partis et de leurs vaines querelles; il faut replacer les bases de la souveraineté nationale dans le concret et les vivifier au contact intime du monde du travail, sans dissoudre l'énergie populaire en rêves ou en discours, lyC pouvoir doit reprendre contact avec les réalités économiques et chercher la solution des questions sociales à la clarté des organismes professionnels qui les ont fait naître.

Il y va de l'avenir de notre patrie par un impérieux dilemne pose à la France : promesse d'un harmonieux développement si elle intensifie son effort, menace d'un rapide dépérissement si elle l'interrompt. Or la guerre, qui fournit la juste mesure des énergies d'une nation, aura révélé à l'étranger notre puissance réelle, mais elle nous aura montré aussi ce qui nous manquait; et il faudra que la France, après sa victoire militaire prochaine, développe par une solide organisation professionnelle sa prospérité économique, soutien nécessaire de sa gloire, fin logique de ses efforts. Le soir de la reddition de Metz, le prince Frédéric-Charles aurait, dit-on, adressé aux officiers qui l'entouraient ces paroles : « Nous venons, Messieurs, de vaincre sur le terrain militaire; il s'agit maintenant de combattre et de vaincre sur le terrain industriel (i) »; Bismark ne manqua pas de se

(1) M. Georges Blondel, Essor industriel et commercial du peuple allemand, page 3.

faire ministre du commerce et de déclarer, qu'après les victoires militaires, il entendait bien donner à son pays les victoires économiques, (i)

Il y a de même pour la France une nécessité vitale de faire un vaste effort pour répondre enfin à la formidable concurrence d'un ennemi pour qui la catastrophe mondiale constitue un des moyens pour assurer l'hégémonie économique; il importe même de se hâter, car la période qui s'ouvrira dès la paix semble devoir fixer les destinées des nations de la vieille Europe et déterminer pour longtemps leur place respective dans le monde.

Un devoir pressant appelle donc les jeunes générations — celui de se préparer par le travail, par une constante activité, à ennoblir et élever toujours plus haut leur Patrie ! Et c'est une vie de labeur et de dévouement qui va s'imposer à tous ses enfants. Mais ils auront heureusement, pour faciliter leur œuvre, tous les éléments de notre puissance économique : la fécondité de notre sol, la douceur de notre climat, la richesse de nos mines et les forces hydro-électriques de nos montagnes, la ténacité, l'ordre et l'économie de nos paysans, l'habileté de nos ouvriers.

Et, autour de ces enfants de France qui montent à la Vie et au "travail, se presseront aussi ceux qui reviendront de la grande guerre, avec des pensées plus vastes et un idéal agrandi : nos ouvriers et nos paysans des tranchées n'ont plus pour horizon leur demeure et leur village, leurs champs et leur atelier, leurs rivalités et leurs passions; ils ont gravi, en un

(1) M. Georges Blondel, Essor industriel et commercial du peuple allemand, page 33.

dur calvaire, tous les sommets d'où les brumes s'éloignent et les nuages vaporeux disparaissent au clair soleil, pour leur offrir un immense horizon : de là, c'est aujourd'hui la patrie entière qu'ils découvrent !

Tous — ceux d'hier et ceux de demain — ont ainsi la voie tracée pour opérer, par la reconstruction professionnelle de l'avenir, la rénovation économique du Pays.

Pour ce vaste labeur, la France doit chercher des institutions : du malaise de l' avant-guerre et des nécessités de la catastrophe mondiale sont nées déjà d'heureuses innovations, des réalisations fructueuses et aussi, un idéal à atteindre : la représentation des intérêts et l'organisation professionnelle.

C'est cette synthèse harmonieuse des énergies nationales qui pourra le mieux refaire une France plus belle et plus respectée en groupant toutes les forces vives de la Patiie : « Si la démocratie française doit remplir sa destinée, c'est dans ce sens qu'elle évoluera infailliblement. lya réhabilitation du travail sera son œuvre, la morale de l' effort son idéal, l'emploi et la satisfaction des aptitudes sa perpétuelle préoccupation. Plus elle se développera, plus elle s'appliquera à s'encadrer dans les classifications qui lui sont fournies par les professions, plus elle donnera, à tous et à chacun, la joie intime qui résulte d'une existence bien employée. La démocratie travaille : le principe de son organisation doit être le travail. Je n'ose pas affirmer que ce soit la vérité d'aujourd'hui, mais ce

sera, sans doute, la vérité de demain : la République sera professionnelle ou elle ne sera pas » (i).

Ainsi nous apparaît la justification de cette étude, avec son cadre et ses divisions fondamentales.

Une esquisse historique nous montrera l'influence constante des éléments professionnels à travers les âges, leur place dans les états et les gouvernements, les leçons du passé et les enseignements pour l'avenir

Une étude des théories et des réalisations contemporaines précisera l'état du mouvement professionnel, son importance actuelle, son épanouissement nécessaire au milieu des conditions économiques de la guerre mondiale et des problèmes de demain.

L'examen de ces troublantes questions nous conduira à présenter les divers projets d'avenir qui se proposent d'établir la représentation des intérêts, la conquête du pouvoir par les métiers, l'organisation du gouvernement du Travail et de la « République professionnelle » (2)

(1) M. G. Hanotaux, La Démocratie et le Travail, introd. page xlix.

(2) M. G. Hanotaux, loco cit.

« interrogeons l'histoire ; lisons «u livre du passé les destinées du présent et les probabilités de l'avenir. »

(M. J. Paul Boncour, le Fédéralisme économique, 171).

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