‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 4 sur 36 · HISTORIQUES · texte numérisé non relu

HISTORIQUES

(Le passé professionnel)

CHAPMRE PREMIER

nOTIOnS PRÉLIMiriAIRES

JJ étude du passé, en ces matières, ne saurait se justifier par un désir d'imitation servile. Elle peut seulement fournir à l'homme d'Etat, au penseur et au citoyen des leçons et des exemples ; elle doit montrer surtout l'influence continue et souvent prépondérante des éléments professionnels dans l'histoire des nations, — d'où la nécessité dans l'Etat moderne de réserver à ces éléments ime place digne d'eux.

OBJECTIOnS

Mais une pareille esquisse historique est-elle vraiment possible ? A première vue, elle ne le semble point : les conditions du travail et de l'activité professionnelle de l'homme paraissent trop variables avec les sociétés, dans l'espace et dans le temps, pour nous permettre une étude régulière, la constatation d'un progrès rectiligne et de lois partout identiques et immuables. IProp souvent, « l'inégalité des

traits planétaires a fait la diversité de l'histoire humaine » (i) . De plus en plus, en se développant, la science des milieux ou « mésologie », entrevue par Hippocrate, Bodin et Montesquieu, développée au dixneuvième siècle, nous montre les collectivités humaines réglant leur activité professionnelle selon les exigences très variables du milieu : chasse et pêche des Kskimaux, I^apons, Samoyèdes et Tschuktchi, agriculture des terres arables, industrie des régions à minerais, commerce et navigation des contrées insulaires et cotières. « lyc sol est tout le peuple » (2) : ici, l'âpre montagne, les climats froids ou tempérés excitent l'activité humaine et conditionnent ses progrès; là, les chaleurs et l'exubérance tropicale anémient les forces laborieuses et ralentissent l'évolution. En plus, d'autres éléments innombrables contribuent avec le milieu physique à varier encore l'aspect des sociétés diverses que nous voudrions décrire en leurs transformations incessantes.

Et l'on est ainsi conduit à se demander si cette complexité et ces variations sans nombre ne devraient pas précisément nous détourner d'une pareille étude : ne va-t-on pas nous objecter qu'il n'y a par suite que diversité dans l'activité professionnelle au sein des sociétés et qu'on ne peut en retirer aucun enseignement, ni en suivre aucun développement, ni en dresser aucun tableau.

(1) H. Drummond, Ascent of Man.

(2) Ihering.

RÊFUTATIOn

Il n'en est rien : à l'obsen^ateur attentif, sous les différences, apparaît un fonds commun. De même le voyageur perdu au fond des gorges de nos montagnes, au creux de nos vallées, n'aperçoit que les rocs dressés de toutes parts pour borner son horizon, tandis que l'aéronaute, porté vers les sphère sublimes, découvre à mesure qu'il s'élève un paysage de plus en plus grandiose où les tertres se nivellent et les aspérités s'adoucissent, où les plaines viennent se joindre mollement en lignes ondulées à la cime des monts. De même aussi dans l'espace et dans le temps, les groupements communiquent et réagissent les uns au contact des autres : l'activité humaine use de formes similaires et les mêmes enchaînements reparaissent à travers les âges et les pays.

Dans l'espace, les migrations, les croisements, les voisinages des peuples, les relations commerciales établissent des ressemblances et des besoins communs. Dans le temps, à ces mêmes causes s'ajoutent les conquêtes collectives, les découvertes, les progrès du savoir, l'évolution souvent identique de la famille, de la profession et de l'Etat. En outre ne convient-il pas de rectifier la théorie de Taine sur le « milieu » ? Sans doute, les aptitudes professionnelles de chaque peuple, de chaque race sont le produit antéhistorique du milieu physique; et ces aptitudes se modifient rapidement lorsque des migrations ou une expansion se produisent dans des contrées nouvelles. Mais, il y a aussi réaction de l'homme sur le milieu, de l'activité

professionnelle sur la nature ambiante : les peuples agriculteurs transforment souvent par les irrigations ou les drainages les déserts ou les marécages qui les environnent et les nomades viennent parfois détruire ces patients ouvrages, ramener la solitude et la désolation dans ces contrées. C'est qu'il faut ajouter au « milieu » d'autres influences, d'autres conditions. La race en particulier : les Peaux- Rouges, peu laborieux, se contentaient de parcourir les immensités du Nouveau-M,onde, à la poursuite des troupeaux ou du gibier; nomades, chasseurs et pêcheurs, ils n'entrevoyaient pas d'autres modes d'activité. Viennent les Anglo-Saxons, pleins d'initiative, de prévoyance : c'est aussitôt une immense ruche agricole, industrielle et commerçante qui s'élève sur le sol américain. Il est donc permis d'assigner aux influences professionnelles une place de tout premier rang dans révolution des peuples, de leur reconnaître une prépondérance sur les éléments de milieu et de race — bien que ceux-ci entrent en jeu dans la constitution des premières. Cette prédominance est si réelle que, dans un même milieu et pour une même race, nous apercevons à la longue des différences imposantes selon les divers modes de l'activité professionnelle. Prenons de nouveau l'exemple des Anglo-Saxons, mais cette fois en Grande-Bretagne. D'une part le « business man », toujours rapide, toujours affairé qui met à son travail une attention sans partage, ou l'ouvrier anglais d'industrie qui fournit une merveilleuse somme d'activité (i) ; dans ce premier grou-

(1) M. Boutmy, Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au 19* 8. page 12.

pe « le combat pour la vie, a tendu à éliminer par

une sorte de sélection naturelle tous ceux qui n'étaient pas doués de ces vertus nécessaires, les infinnes, les inertes, les timides, les oisifs; il n'a subsisté pour faire souche que lesforts, les prudents, les laborieux ; seuls ils ont pu transmettre leurs qualités » (i). En face d'eux, le lord grand propriétaire ou le capitaliste qui dirigent leurs exploitations ou surveillent leurs participations : là « les indolents et les faibles ont plus de chance de subsister, de se perpétuer et de constituer un élément ethnique permanent; car, d'abord, l'Etat et les pouvoirs locaux leur offrent des avantages de jour en jour plus abondants sous la forme de services publics gratuits » (2).

En somme, le « milieu physique » influe surtout dans la formation primitive, antéhistorique ; la « race » s'élabore ainsi et une fois « fixée » elle est capable de réagir sur ce milieu, tout en se laissant en partie conditionner encore par lui. Mais au-dessus domine la « profession » qui transforme sans cesse le milieu et la race pour unifier l'évolution.

concLusion

Ainsi, malgré la réelle complexité de cette histoire, il doit être possible de dégager une vue générale du fonds commun, du progrès global et des ressemblances des collectivités humaines.

(1) M. Boutmy, Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au 19« s. page 9.

(2) M. Boutmy, Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au 19^ s. page 15.

Au lieu de s'attacher à la description précise d'innombrables divergences de détail, cette vue générale sera plutôt le large tableau, l'esquisse d'une synthèse historique de la profession et du travail, dans l'organisation des Etats. Elle nous révélera le cycle des Sociétés — car généralement celles-ci naissent, grandissent et disparaissent comme les êtres qui les composent — , leur rythme aussi — analogue à celui des saisons par des retours presque réguliers, mais avec des caractères d'évolution progressive dans l'ensemble. Car nous verrons les hommes s'accommoder de mieux en mieux aux phénomènes matériels, s'allier intimement aux énergies du Cosmos et s'associer en nombre croissant pour faire œuvre durable de lieu en lieu et d'âge en âge.

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