DE LA CITÉ FUTURE
Ne va-t-on pas détruire, en créant des pouvoirs nouveaux, l'unité et l'harmonie de l'Etat, ne va-t-on pas augmenter « les rivalités et les dissemblances des corps nationaux » ? Il n'en sera rien, répond M. Durkheim, parce qu'il existe une haute solidarité qui résulte des « dissemblances » et qui est liée à la division du travail. M. Durkheim attache à celle-ci et à celle-là une valeur incomparable, parce que «la lutte pour la vie est d'autant moins vive que chacun poursuit des fins plus divergentes. Et aussi parce que, grâce à cette différenciation de chacun et de tous, la conscience individuelle réussit à se dégager de la conscience collective ». M. Durkheim ajoute qu'il naît de cette solidarité par dissemblances une harmonie puissante qui nous ramène à l'unité finale
de l'Etat. Nous le pensons aussi et nous croyons — reprenant pour une fois seulement une conception hégélienne — que des oppositions politico-professionnelles, économiques, sociales, d'aujourd'hui, naîtront des synthèses fécondes et heureuses dans la vie collective de demain.
a) Le maintieM du pouvoir politique
Dans la Cité future que nous désirons, ni les idées, ni les débats politiques ne seraient exclus de la lutte électorale et de la vie publique. Contrairement à certaines opinions extrêmes, il nous semble que les grands mouvements nationaux, l'orientation générale du pays comportent le maintien d'une représentation et d'un pouvoir politique. Comme les différentes catégories professionnelles seront représentées dans la Région, les opinions le seront aussi dans l'Etat : « ceux qui, satisfaits du présent, rebelles aux évolutions, s'imaginent que l'ordre ne peut être établi que par la durée, malgré les exemples constants de la rénovation des êtres et des choses; ceux qui attachés au passé, se plaisent, par un tour d'esprit familier à n'en considérer que les aspects séduisants et voudraient faire rentrer dans le moule ancien la pensée des hommes et leurs institutions; ceux qui, trop prompts à saisir les défauts des sociétés où ils vivent, décrivent avec une courageuse hardiesse les remèdes les plus osés, et s'efforcent d'apporter aux aspirations humaines inquiètes le rêve de leurs séduisantes théories ; ceux qui, enfin, ayant mesuré d'un œil plus froid, mais avec un cœur aussi généreux, les droits et les devoirs de chacun dans la société, instruits de l'évolution intellectuelle et économique de leur
pays comme de celle du monde, savent allier les aspirations sociales légitimes aux nécessités de la réalité, et s'attachent à provoquer les réformes au moment même où elles se trouvent opportunes; tous, quelles que soient leurs tendances, sont utiles pour contribuer au développement harmonieux de l'ordre social et, dans la progression continue d'une évolution indispensable, pour souder les réformes de l'avenir aux coutumes du passé » (i).
Mais cette adjonction d'un pouvoir professionnel — même limité — au pouvoir politique, ne risque-telle point de déterminer un affaiblissement exagéré de ce dernier, comme l'écrivait M. Laiïerre : « il y a au fond de cette propagande une grande illusion, à moins qu'il n'y ait l'arrière — pensée, chez certains, d'affaiblir la vie politique du pays, en donnant aux assemblées professionnelles une importance prédominante » (2). lyC désir des promoteurs du mouvement n'est point celui-là et le danger n'existe point, si ce n'est peut-être en ce lointain avenir que nous essayerons de découvrir dans la conclusion générale de l'ouvrage.
En attendant, les conséquences de l'organisation nouvelle de l'Etat seront des plus heureuses. Le recrutement défectueux des représentants politiques, signalé dans l'étude de l'avant -guerre, s'améliorera grandement : les électeurs s'habitueront à choisir des hommes non pas seulement brillants, mais doués de qualités pratiques incontestables. Les compétences,
(1) M. Jean Hennessy,Discours prononcé à la Rochelle, le 27 Octobre 1912. Voir aussi M.Mauiice Hauriou, principes de droit public, 2* édition pages 605 à 812.
(2) « Petit Méridional », n" du 19 Mai 1914.
recrutées par les Assemblées professionnelles seront peu à peu recueillies par les Chambres, y apportant leur solidité de jugement, leur sentiment précis des possibilités, leur expérience mûrie. Il sera d'ailleurs facile de parfaire cette régénération par un élargissement du scrutin (scrutin de liste par exemple, régional de préférence) qui, dégageant les élus des servitudes locales, rendra enfin à la représentation politique du Pays son indépendance et sa grandeur.
b) Rapports des deux pouvoirs
Puisque notre système laisse subsister le pouvoir politique en face du pouvoir professionnel, un des grands problèmes, une des plus sérieuses difficultés sera d'organiser les rapports des deux pouvoirs, d'assurer la Représentation économique concurremment avec la Représentation politique.
Trois systèmes — analogues aux modalités envisagées plus haut — ont été proposés :
1° lycs intérêts économiques seraient directement représentés dans les assemblées nationales et là « confondus avec l'intérêt politique qui, forcément, domine dans ces assemblées ». Nous avons décrit les inconvénients de cette méthode.
2^ lycs intérêts économiques seraient représentés par des Chambres spéciales (troisième Chambre suprême, ou bien Sénat professionnel). Comme nous le savons celles-ci opposeraient constamment leur puissance légale aux assemblées politiques et seraient sans cesse en conflit avec elles.
3° Iv' assemblée professionnelle aurait son siège dans la Région économique, administrerait les intérêts de celle-ci. I^es assemblées nationales reste.
raient le siège du pouvoir politique. C'est la modalité que nous avons adoptée et ses avantages nous paraissent nomlDreux ainsi que nous avons essa3^é de le démontrer au cours du précédent chapitre. « Il convient, d'ailleurs, de décharger le Parlement actuel de la besogne trop délicate pour lui de légiférer avec le souci de protéger des intérêts particuliers. Son rôle est des plus élevés : il lui appartient de maintenir l'unité de la nation. Ayant accordé par des lois la liberté syndicale et professionnelle, il doit la laisser librement évoluer. » (i)
c) Le gouvernement de la nation.
Nous laisserons donc aux assemblées nationales la direction générale de . la politique et la défense des grands intérêts du pays, réservant aux assemblées professionnelles régionales la représentation des intérêts locaux.
La synthèse des deux pouvoirs se réalisera en un gouvernement plus réaliste, plus respectueux des forces professionnelles, mieux averti des nécessités économiques. « Peut-être objectera-t-on qu'étabhr un système gouvernemental mieux approprié aux transformations économiques de notre temps, plus conforme aux exigences de la vie, laborieuse mais mouvementée aussi, de notre époque, c'est augmenter les risques d'instabilité qui pèsent déjà si lourdement sur le pouvoir et qui gênent trop souvent son action; que fixer une proportion juste entre l'influence de chaque citoyen sur la marche des affaires publi-
(l) M- Jean Hennessy, Discours prononcé au Congrès de Barbezieux, l9 18 Juin 1911.
ques et la somme de travail qu'il fournit dans la vie économique, c'est rendre la tâche des gouvernants plus malaisée encore qu'elle ne l'est et exposer le pouvoir à tomber entre des mains incapables ou indignes de le porter. Nous ne le pensons pas. Nous croyons au contraire qu'unir indissolublement la puissance publique au travail, ce serait donner au Gouvernement une stabilité et une force plus grandes que celles qu'il possède ; ce serait un excellent moyen de confier le pouvoir à des mains capables de le soutenir dignement » (i),
LA SYHTHÈSE
DES opinion ET DES PARTIS.
I/es luttes et les discordes acharnées de l' avantguerre dans le domaine politique se sont apaisées et r « union sacrée » s'est constituée en présence de l'ennemi; comme le disait M. R. Poincaré dans sa proclamation à la Nation française : (c II n'y a plus de partis ; il y a la France éternelle ! «
à) Le maintien de l'union sacrée
Mais au lendemain de la guerre cette union survivra-t-elle ? C'est ce que nous affirment les chefs des partis les plus opposés : M. Denys Cochin, M. Louis Barthou (2), M. Briand (3). M. Emile Combes (4) etc ..
(i) M. Eugène Duthoit, Esquisse d'une organisation politique,pages 10-11
(2) Pour l'Union Sacrée, « le Temps », Juin 1915.
(3) A la tribune de la Chambre.
(4) Conseil Général, Avril 1916.
Les jeunes français qui combattent aujourd'hui pour la patrie entière, pour toutes ses croyances et toutes ses opinions, avec l'énergie des traditions anciennes et l'enthousiasme des élans nouveaux, seront demain en rentrant dans leurs foyers les meilleurs ouvriers de l'apaisement et de la concorde. M. Maurice Barrés l'écrit avec' raison : « un monde nouveau va commencer; d'innombrables hommes tout neufs viennent de naître à la vie » . Et M. lyouis Barthou aussi : « La France de demain ne sera pas, elle ne pourra plus être la France d'hier. Les tranchées, en confondant les Français dans les mêmes fatigues et dans les mêmes périls, les ont révélés à eux-mêmes. Leurs divisions étaient faites trop souvent d'une ignorance réciproque. Ils ont, sous le feu de l'ennemi, vaillamment supporté ou affronté en commun, appris à se mieux connaître et se connaissant mieux, à mieux s'aimer. L'horreur et la grandeur de la guerre leur ont montré la vanité de certaines querelles où l'esprit de parti avait plus de part que l'intérêt national. Ils sentent qu'on s'est parfois servi d'eux sans les servir. On ne les trompera plus. Leurs yeux reviendront avec des clartés qu'on n'éteindra pas. Il y a des choses dont la guerre aura rendu le retour impossible. Les partis, tous les partis, devront s'élever au-dessus d'eux-mêmes pour se hausser au rang de ceux qui rapporteront, avec la victoire, une France nouvelle. Quels en seront les traits distinctifs ? Ni M. Henri Bergson, ni M. Paul Fiat ne se sont essayés à les discerner. Je me garderai bien d'opposer à leur prudence une audace prématurée. Il est plus facile, dans cet ordre d'idées, d'espérer que de prévoir et il
faut compter avec ce que M. Bergson appelle d'une expression pittoresque, les chiquenaudes imprévues. » Mais est-il téméraire d'espérer que la victiore prolongera l'esprit de discspline, de cohésion et d'union dont elle aura été faite elle-même ? lîant de problèmes surgiront et si nouveaux et si vastes, et si complexes, qu'il n'y aura pas trop, pour les résoudre, du concours de toutes les volontés, de toutes les compétences et de tous les dévouements.
b) Les conséquences heureuses
Est-ce à dire que les partis devront disparaître dans l'œuvre de résurrection nationale ? Certainement non, mais les luttes d'idées n'auront point le caractère répugnant qu'elles revêtaient le plus souvent avant la guerre. Elles ne seront point la source d'âpres discordes et des seuls profits matériels !
Dans la France de demain les divergences d'idées n'altéreront plus l'union des cœurs et les partis triomphants devront rendre la Patrie douce à tous ses enfants, sans sectarisme, parce que tous ont fait leur devoir et que tous ne veulent plus songer qu'à son honneur et à sa prospérité. 1^' émulation des opinions ne créera plus les brimades d'avant-guerre; elle favorisera tout idéal qui, représentant les idées d'ordre, de dévouement et de progrès national, pourra développer la grandeur et l'influence de la France.
De gauche à droite, aucun clan n'oubliera que la Patrie serald'autant plus vaillante et forte au dedans et au dehors qu'elle sera plus lucide, plus consciente des richesses et des gloires de son passé, plus amoureuse des progrès et des conquêtes de l'avenir,
et — en une synthèse harmonieuse des forces conservatrices et des forces nouvelles — moins désunie et moins dissociée !
La synthèse des classes et des intérêts
En face de l'apaisement politique, la pacification sociale est intervenue pendant la guerre pour rapprocher toutes les forces vives de la Nation. A l'intérieur, elle a facilité les productions de guerre; à l'avant elle a étroitement unis patrons et ouvriers, riches et pauvres pour les souffrances de la tranchée, les tristesses du champ de bataille, le néant des fosses communes ! Et M. Louis Barthou pouvait s'écrier un jour avec raison : « Que vaut la vie, que vaudrat-elle, si elle ne comprend pas, si elle ne retient pas, si elle n'applique pas la leçon de la Mort ? Y-a-t-il donc des barrières qui ne puissent pas tomber, des malentendus irréductibles, des problèmes insolubles, des haines inapaisables? Je me refuse à l'admettre » (i).
a) Le mainHen de l'union sociale-
n effet « quand les braves rentreront, ayant beaucoup appris, beaucoup vu, beaucoup retemi, ils seront moins aisément dupes » (2). Dans la profession, l'intelligence et le labeur manuel, le capital et le travail, ne s'attacheront plus à maintenir entre eux une hostilité perpétuelle, une lutte sans merci. Comme les deux éléments vont de pair, étant tous deux également nécessaires, la solution de l'avenir sera
(1) M. Louis Barthou, Lettres à un jeune Français ( « Annales », Avril 1916)
(2) M. Louis Barthou, Lettres à un jeune Français (« Annales » Avril 1916)
dans l'entente et la collaboration. I^es modalités de l'accord seront nombreuses : associations, coopéra 3 tions, participations, assurance sociale, contrats collectifs, travail en marchandage, établissement de séries, arbitrage facultatif et ob'igatoire, Conseils de l'usine, etc..
Rien aussi ne contribuera davantage au rapprochement des classes que la représentation professionnelle, la discussion en commun des intérêts généraux. De la discussion doit jaillir la lumière; à sa clarté, les malentendus doivent se dissiper : « les questions sont examinées dans leur ensemble et tel qui, n'envisageant qu'un seul intérêt, peut avoir une idée préconçue et inexacte, la modifie en écoutant les arguments et les développements de ceux qui doivent se placer à d'autres points de vue que lui-même » (2). Peu à peu, l'esprit de classe disparaîtra devant l'esprit professionnel. L'esprit de classe est un esprit de caste, c'est-à-dire de dénigrement et de suspicion : il ne peut que détruire sans jainais rien fonder. L'esprit professionnel est un esprit de travail et de création; il est tout empreint de « collaboration et de discussion libre. Que l'antagonisme du patronat et du salariat ait subsisté dans les premières créations de syndicats c'était inévitable; les discordes anciennes ne pouvaient s'apaiser si vite. Mais elles s'apaiseront quand la connaissance des droits et de la force récijproqués aura conduit tous les participants aux études comparatives sérieuses et aux compromis mûrement éla-
(1) Rapport fait au nom de la Commission de l'administration générale (Chambre des députés, onzième législature, session de 1916) séance du 26 Juillet, no 2.400)
bores. L'intérêt commun rapprochera, un jour ou l'autre, tous les producteurs, quel que soit leur rôle dans la production » (i).
Et cet idéal n'est point une chimère puisque les chefs socialistes eux-mêmes veulent bien nous en promettre la réalisation : « la faillite de la lutte de classes et de l'Internationale purement ouvrière est tellement évidente que les ouvriers français se seraient considérés eux-mêmes comme des grotesques si, en ce i^^ Mai 1916, ils avaient fait le geste rituel qu'ils avaient coutume de faire depuis des années. Les ouvriers sont frères et les bourgeois sont leurs ennemis. C'est à Verdun qu'il faut aller voir cela, lorsque ouvriers et bourgeois allemands s'avancent coude à coude en chantant leurs hymnes patriotiques à la gloire de l'Allemagne par-dessus tout et lorsque bourgeois et ouvriers français fraternellement unis les arrosent de mitraille et de schrapnels. Oui, parce que nous avions une âme de vaincus, nous avions avalé les formules socialistes, la tactique socialiste, les rites socialistes de cette pitoyable classe ouvrière allemande qui est de toutes les classes ouvrières du monde la plus incapable d'esprit de révolte et d'audace révolutionnaire Les i^ï" Mai d'autrefois étaient des
manifestations de guerre civile : revenue aux pures traditions du socialisme français, la classe ouvrière fera des futurs i®^ Mai la fête du Travail, une fête qui rapprochera dans des réjouissances corporatives et nationales, les travailleurs de toutes les classes et de tous les métiers ». (2)
(1) M. G. Hanotaux, la Démocratie et le Travail, introduction, page lix
(2) M. Gustave Hervé, article de «la Victoire», cité par le « Journal »de» opinions > du 5 Mai 1916.
b) Les conséquences de la pacification future
Oui n'entrevoit déjà dans cette union féconde, dans cette pacification future, la meilleure solution de la lutte des classes et du problème social ? Solution bien supérieure à celle du collectivisme qui, pour réaliser l'égalité absolue, mettrait sur le même pied le travailleur et le paresseux, ne pourrait niveler que par en bas en supprimant comme autrefois lîarquin, toutes les têtes, et tarirait ainsi la source de l'évolution et du progrès.
Au contraire, il est facile de se représenter l'image harmonieuse de la société future « où l'union lentement élaborée des deux agents de la production, l'entreprise et la main-d'œuvre, sera un fait accompli, lya nation est devenue un vaste atelier où tout le monde s'applique en vertu de règles et de tarifs librement débattus et consentis; les conflits individuels ont leurs juges dans les groupements professionnels, les conflits des groupements professionnels ont leurs juges dans le Conseil du Travail exerçant la vigilan ce publique, aménageant les forces vives de la société. Iv'Etat s'abstient ou n'intervient que pour maintenir l'ordre et la paix. Il est le bras séculier. Il assume le rôle que le « parte guelfa » joua si longtemps à Florence, quand Florence, dans l'éclat de sa splendeur, était une République professionnelle sous le régime des Arts ou jMétiers. Ainsi, toutes les parties de la société agissent ensemble et combinent leur mouvement simultané, donnant, du même entrain, le coup de collier. Pas de forces perdues, pas de gaspillage, pas d'exploitation possible, toute violence inutile, parce que toute injustice est surveillée et répri-
mée. I^e frottement réduit au minimum « (i), l'union et la pacification sociales s' achevant en une harmonieuse synthèse des classes et des intérêts.
La synthèse des activités intellectuelles et pratiques
Dans cette France pacifiée de l'avenir, quel sera le genre d'activité prédominant ? Les véritables forces de demain seront -elles les puissances de la pensée ou les puissances de l'action ?
a) L'union de l'idéal et du réel.
lya tradition française prouve que notre Patrie fut constamment au cours de son histoire, éprise d'idéal, lycs siècles passés nous ont légué un merveilleux patrimoine intellectuel et artistique qu'il importe de conserver et d'agrandir.
Mais le rêve ne doit point exclure la réalité. Dans ja vie des peuples, l'idéal ne doit pas exister sans devenir objectif; il projette le monde, il doit s'y refléter et s'y retrouver. Et il faut concevoir et organiser l'intime union des forces de l'esprit et des forces de la matière, des labeurs intellectuels et pratiques.
Sans doute, nous réprouvons hautement les théories de Karl Marx et la philosophie toute germanique de Hegel, pour lesquelles la matière et les faits seuls mènent le monde, ont en eux-mêmes leur raison d'être et leur justification, et possèedent tout le secret du devenir. Mais il nous paraît aussi que l'idéalisme
(1) M. G. Hanotaux, la Démocratie et le Travail,Introduction,page lxi;
pur ne recouvre qu'une partie de la Vie et ne peut occuper qu'une des faces de l'activité humaine. Car rien n'est fait, tant qu'on n'a pas appris à transformer l'or et l'argent de ses pensées en une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison (i), en une coupe qui ne tient pas seulement les fruits merveilleux de nos rêves, mais ceux très réels de l'existence. ly'idéal le p us haut n'est qu'un idéal provisoire tant qu'il ne pénètre pas familièrement tous les actes, tant qu'il n'a pas trouvé moyen de se glisser jusqu'à l'extrémité de nos doigts. Au demeurant, ceci ne veut pas dire qu'il faille modérer notre pensée et craindre de la trop nourrir. N'ayons pas peur de placer très haut notre idéal, car aucune force en ce monde n'est sujette à un déchet plus énorme que l'idée qui doit descendre dans la vie, mais donnons à cet idéal, un départ dans le réel et maintenons une cohésion intime avec les faits (2). De la sorte nous ne dépouillerons pas notre avenir de toute la beauté qu'il peut puiser dans les plus pures traditions françaises, nous n'en ferons point un déchaînement de simples forces matérielles et fatales, à la mode germanique ou marxiste. Mais nous n'abandonnerons pas non plus le contact avec la réalité : dans le monde de demain, nous voudrons associer les fins idéales de la connaissance aux fins matérielles de l'existence ordinaire et nous voudrons aussi tremper l'action aux sources de l'idée, renouvelant le principe
(1) M. Maurice Maeterlinck, Sagesse et Destinée, pages 283-285.
(2) C'est bien l'avis de nos penseurs éminents, tel M. Bergson, le philosophe de r « Evolution créatrice », devenu l'un des chefs de l'active « Union française »,
célèbre de Léonard de Vinci : « Il faut du réel dans l'idéal; il faut de l'idéal dans le réel ».
b) Les conséquences heureuses
Ce sont ces vivantes harmonies de principes élevés et de réalités concrètes qui — se mélangeant en proportions convenables dans le creuset de la Patrie — feront la beauté, la richesse et la puissance de la France .
Mais n'est-il pas à craindre qu'une fois résolument engagé dans les sentiers matériels, notre Pays n'y demeure tout à fait, renouvelant l'exemple grossier de l'Allemagne ? Celle-ci, nous dira-t-on, est une de ces synthèses d'idées et d'action; c'est le pays sentimental d'où le clair de lune romantique épandait su^ le globe des transparences moirées de chimères et c'est aussi un état métallurgique, férocement pratique; c'est la patrie de Gœthe, de Schiller, de Kant, de Hegel, comme aussi celle de Thyssen et de Krupp.
Non certes, l'excès n'est point à craindre chez nous car la France a trop le culte de l'idéal pour tomber dans l'avilissement barbare du réalisme germanique. Elle a trop le sentiment de la mesure et de l'harmonie pour ne pas joindre à la claire notion des nécessités matérielles son amour naturel pour ]es choses de l'esprit et le rayonnement des idées.
Son avenir doit être celui prédit par la conclusion du rapport de la Commission économique de la « Ligue Française » : « La France, à coup sûr, Ine sacrifiera rien de son patrimoine littéraire et scientifique. Elle sera tenue, plus que jamais, devant la manifestation odieuse d'une barbarie à la fois savante et grossière d'entretenir et de développer cette ^culture vraiment
humaine qui est son honneur et dont elle tirera d'ailleurs une puissance de rayonnement incomparable. Mais d'autre part, elle ne méconnaîtra pas que, dans la lutte pour la vie, V activité proiuztrici d3 richesse lui est indispensable. Et précisément, elle trouvera, si elle le veut bien, dans ses qualités propres, dans l'originaHté de son génie, les moyens de prêter à cette activité une beauté qu'elle n'a pas ailleurs )).
En même temps, notre Patrie recueillera, dans cette synthèse fructueuse des forces de la pensée et des forces de l'action, la richesse et la puissance qui lui sont nécessaires pour poursuivre sa destinée, car « pour qu'elle continue à représenter avec éclat la culture la plus raffinée, la plus aristocratique et la plus humaine qu'il y ait en Europe, il faut qu'elle garde son rang parmi les peuples forts » (i). Elle restera riche, très riche, par la production constante de biens nouveaux; il faut au rayonnement lumineux un foyer matériel sans cesse entretenu : de même, pour que notre idéal s'épande sur le monde, pour que nos lettres et nos arts s'épanouissent sans contrainte, pour que nous puissions améliorer l'état social,la Nation doit recueillir toujours plus d'activité, de prospérité et de fortune.
concLUSion
Ainsi se résolvent, de synthèse en synthèse, les antagonismes présents et s'élève l'idéale structure de cette Cité future — organisée, équilibrée et harmo-
(1) M.L. Duraont-Wilden, 1913, « Enquête sur les jeunes gens d'aujourd'hui. »
mmse -^ dont nos vœux appellent la réalisation pro çliaÂne Sjttr une Derre française, plus fraterneEe et plus, heureuse. Car, malgré les tristesses du présent, les fautes du passé, nous avons confiance, nous conservons la foi dans les destinées éternelles de la Patrie, d'une Patrie glorieuse, aux frontières élargies, QÙ s'établira, en souvenir de l'union féconde de nos Morts et de nos Héros, la collaboration de toutes les forces vives de la Nation, plus respectée, plus puissante et plus belle que jamais.