‹ La Représentation Politique des Intérêts ProfessionnelsChapitre 10 sur 48 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La guerre, cette grande formeuse de remous, a soulevé de graves questions, posé des problèmes politiques et sociaux, suscité des pensées nouvelles dans le domaine de la conduite des hommes et du gouvernement des peuples,

La nation elle-même, un moment près de sa ruine, a été pendant longtemps profondément remuée ; toutes les classes sociales ont payé leur tribut ; l’alarme a été dans tous les cœurs. C’est que la guerre a cessé d’être seulement le choc des armées ; elle est devenue dans une sorte de duel tragique le conflit des nations elles-mêmes affrontant dans la même fièvre du désir de vaincre, la valeur de leur gouvernement et de leurs institutions, la totalité de leurs ressources, morales, économiques et politiques. La victoire reste à celui des adversaires qui dans ces trois domaines a fait preuve de supériorité.

La Paix, état d’accalmie entre deux guerres, . période d'équilibre toujours instable ne fait pas disparaître tous les risques. Pendant la paix la lutte perd son caractère tragique mais elle continue et change de nom ; elle s'appelle concurrence ; rivalité ; désir de lucre ; appétits commerciaux ; hégémonie. :

J1 nous faut donc observer nos voisins ; ne pas se laisser dépasser ; être de son temps et souvent faire notre bilan :

= Nos ressources morales sont celles de la race, celles de J'âme française qui malgré ses élans de générosité internationale n’ayait pourtant pas, en 1914, rejeté son mysli-

cisme nationaliste ancestral. Aussi bien, la qualité de ces ressources morales est-elle hors de cause. Nous n'avons pas crainte non plus de les voir diminuer. Elles n’entrent pas en discussion.

Bien plus inquiétant au contraire est le problème, rendu d’un intérêt primordial par la guerre, de la parfaite organisation de nos immenses forces économiques. Bien plus délicat encore est celui de la cohésion et de l’harmonie politique, suprême équilibre des consciences et des intérêts.

La guerre passée, tous les éléments de vitalité, toutes les conceptions possibles du bien public avaient à nouveau le droit et le devoir de s’affronter. La courte période de dépression morale de l’après guerre offrait un terrain favorable aux essais les plus hasardeux, aux réalisations les plus audacieuses, et cet état d'âme explique en parti les flottements et les indécisions dont nous avons été les témoins.

L’enthousiasme du jour de l'armistice envolé des désillusions résultant de l’application des traités de Paix ne tardèrent pas en effet à apparaître : Désillusion du côté des paiements allemands, désillusion du côté de nos alliances ; désillusion après les belles promesses faites, pendant le temps de guerre ; le danger partagé en commun devenait du passé et l’égoïsme national reprenait avantage.

À ces causes extérieures expliquant doutes et specticisme s’ajoutaient de graves sujets d'inquiétude à l’intérieur du pays ; il fallait se ressaisir — reconstruire — réorganiser — passer du pied de guerre au pied de paix. La Nation avait à préciser son choix sur la route à prendre :. la volonté nationale reprenait les reines du char de l'Etat ; le peuple, qui pendant les hostilités avait dû abandonner son immixtion dans les affaires publiques pour confier à quelques hom-

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mes de son gouvernement les pouvoirs dictatoriaux nécessaires à la conduite de la guerre, avait à nouveau, droit de parole. Et il restait incertain. — Les classes sociales perdues, — disloquées, ne retrouvaient plus leurs cadres. La société manquait d'unité ; c'était un peu le pêle-mêle : Noueaux riches tenant le haut du pavé, éclaboussant de leurs palabres et de leur supériorité de fait, ceux des classes moyennes qui appauvris par leurs sacrifices avaient perdu leurs anciens droits de direction et n’avaient plus le pouvoir de paraître ; leurs compétences tombaient dès lors en dérision. Et c’était l’heure pourtant où leur rôle modérateur de cohésion et d'union entre les classes aurait été des plus utiles. Sans eux, deux masses en s’agglomérant risquaient de compromettre tout équilibre : d’un côté, l’immense masse du prolétariat puissante par son nombre et par son instinct combattif. Incapable de la maintenir et de Ja contenir, les classes moyennes, sans l'approuver la comprenait parce qu'elles avaient partagé ses souffrances. L’autre masse — non pas une aristocratie capable de discernement et de finesse de sentiments, mais une ploutocratie, puissances d'argent agglomérées ayant à son service des capacités mais non pas des éléments d’apaisement social,

Et ceci était d’autant plus grave que l'Etat avait été contraint pendant la guerre, d’en venir à des mesures de socialisation extrêmement avancées : il avait été l’unique pourvoyeur des industries privées en matières premières achetées par ses soins à l'étranger ; il les répartissait au prorata des besoins respectifs des industries ou au gré de ses préférences ; il donnait à ses ouvriers des avantages allant parfois au-delà de leurs propres revendications ; il réglementait les conditions générales du travail ; il permettait la

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création de comités d'usine comme en Angleterre: (Conseïls Withley), Works’ Councils (1. 4'fév. 1920) et comme en Allemagne. Dans le domaine de la production: il:s’était fait souverain.

L'armistice changeait du tout au tout. cet état de: choses. Une transformation dans les rapports du Capital et du Travail semblait se préparer et dans cet ordre d'idée nous pouvions tout craindre des exemples qui nous venaient de l'étranger ; l’attirance des systèmes politiques extrêmes, Jde communisme et le fascisme fut bientôt une inquiétante force d’aimantation.

Allait-on vers une révolution ? — La carte d'Europe avait été découpée ; les anciens blocs nationaux désagrégés et leurs morceaux épars de nouveau assemblés pour une autre céramique ; une révolution en Russie, — une révolution en Allemagne, — le bolchevisme un moment aux portes de Vienne et bientôt, manifestation extrême, mais en sens inverse les chemises noires maîtresses de Rome. Une révolution ? — Non — Elle fut évitée — Une fois de plus la raison l'emporta, mais il n’est pas étrange que dans un tel bouillonnement social une vague formidable d’antiparlementarisme se soit formée. De ce qu’elle n’a pu faire sombrer le navire il ne faut pas s'en faire une raison de sous-estimer sa puissance. Gette force révolu- : tionnaire demeure encore aujourd'hui une grave menace pour demain.

L’Antiparlementarisme, voilà un état de fait — on ne peut le nier. |

Dans certains pays, comme en Espagne et en Italie, les Parlements furent mis en tutelle. Dans d’autres leur maintien fut gravement compromis. Pour la France qui paraît

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avoir -préféré conserver « les institutions qu’elle croit garantes de sa-liberté » l’atteinte fut également dure et le Parlement ne s’est pas encore relevé du discrédit dans lequel il est tombé.

Les raisons en sont nombreuses :

Nous les apercevons tout d’abord dans l’état de mécontentement général dû pendant plusieurs années à une chute lamentable de notre devise, à un perpétuel déséquilibre budgétaire, à un état permanent d'insécurité sociale que ne parvenait pas à enrayer un gouvernement sans cesse aux prises avec des difficultés de Trésorerie et qui avait bien assez du souci de défendre sa propre existence contre les assauts de tel ou tel parti politique.

Il semble que ces paroles pourtant déjà anciennes de M. Charles Benoist rendent bien cet état de choses des années 1922 à 1926 : « S'il est, disait-il, dans cet ingrate matière de la politique où personne ne s’accorde sur rien, un point sur lequel l’accord soit possible aujourd’hui et même assez prêt d’être fait, c’est que « fout va mal », ou comme disent les Espagnols habitués depuis un siècle à des fins de régime que « cela s’en va ». Les symptômes en sont très nombreux et frappants, si évidents qu’on se décide à les voir jusque dans les milieux où l’on serait le plus intéressé à s’y méprendre, où l’on aimerait le mieux ne les avoir jamais vus. Déjà les vieux parlementaires qui n’en sont plus aux illusions, commencent à se frapper la poitrine et à s’accuser en les regrettant des fautes qu’euxmêmes et les autres ont commises. À ces lamentations discrètes encore mais perceptibles pour qui prête l'oreille, le pays ne répond que par un grand silence. Le Parlement fait et défait, demande un gouvernement et empêche ou

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renverse tout gouvernement, affirme et nie, se précipite et,

s’enfuit, acclame et anathématise : la France en est absen-+ te, on ne bouge pas ; et l’on ne sait ce qui des deux est le plus inquiétant, de ces convulsions du Parlement ou de cette atonie du pays. Au fond ces marques du même phénomène disent la lassitude de vivre, l’impossibilité de durer ainsi. » |

En 1926 et 1927, M. Bernard Lavergne l’atteste, les choses n’ont pas changé et il peut affirmer que c’est « un scandale intellectuel que représentent, dans nos démocraties modernes, le flux et le reflux incessant des décisions politiques, improvisions successives et contradictoires. » (1)

Une deuxième cause de l’antiparlementarisme est « le mépris où le Parlement tient toute science économique et sociale. » (x)

Gouverner est un art plus qu’une science — soit — mais cette constation ne peut conduire à faire choix de procédés que la science condamne comme inefficaces ou dangereux. Pas plus que l’Economie Politique, le Droit Public n’a fait faillite. « C’est seulement aux ignorants que le mécanisme économique apparaît dans ses lois fondamentales, comme moins inexorable, que le mécanisme de la nature physique... » (x) |

Saint-Simon et Auguste Comte n’avaient-ils pas déjà affirmé que « La politique doit devenir une science expérimentale. » P C’est peut-être là beaucoup dire, mais il est certain que nos législateurs s’autorisent un peu trop de ce que la politique n'a pas encore atteint la rigueur mathématique d’une science pour s’adonner à de fréquentes

G) « Année Politique française et étrangère », mars-mai 1926, p. 357.

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et dangereuses improvisations. Et c’est ainsi que les lois. se multiplient, s’enchevêtrent, se compliquent, se contredisent et finissent par disparaître quand elles ont usé leur pouvoir de nuire.

N'est-ce pas là un triste effet de l’incompétence parlementaire alimentée sans cesse par un suffrage universel aveugle P

Le fond de la Nation n’est pourtant pas révolutionnaire. Non — le pays reste partisan résolu du parlementarisme mais il en appelle à un régime « vivifié dans ses méthodes et son esprit. » (M. Bernard Lavergne).

De toutes façons un certain malaise règne ; il semble que chaque jour disparaît quelque chose de l’œuvre du passé. De bons esprits, dans tous les clans politiques se: mettent d'accord pour s’en inquiéter : C’est M. Maurice Muret qui ne craint pas d'’intituler son livre par ce titre saisissant : « Le crépuscule des Nations blanches. » C’est: M. Jacques Bainville qui prétend que l’idée de régression nous hante. » Des journaux se fondent, des clubs s’organisent prenant pour programme la suppression ou la suspension du régime parlementaire. C’est M. Henri de Jouvenel qui s’écrie : « Quand donc le Parlement arrivera+-il à se connaître lui-même et ainsi à se limiter au lieu de se proclamer omniscient ? » (2). — C'est enfin M. Lucien Romier qui affirme que ce parlement outrepasse ses droits et que son devoir est « d'enregistrer les lois et non pas. de les préparer. » (3).

Que deviendront les anciens principes de 1789 si les masses écoutent et suivent ces prophètes ?

(2) Discours de Lyon, 19 janvier 1924, à l'Association Industrielle, commerciale et agricole, sous la Présidence de M. Etienne Fougère. (3) Lucien Romier. — Figaro, 24 mai 1926, article de Pierre Villette.

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Les temps seraient-ils donc révolus ? L'’individualisme révolutionnaire serait-il proche de sa fin ? — Car enfin — Individualisme — Suffrage Universel et Parlementarismé

sont les trois solides colonnes du temple. L'édifice croule

si l’une d’elles disparaît. Il était admis que nous vivions sous cette trilogie que le xvin° siècle avait installé depuis longtemps dans les consciences et à la faveur de laquelle il a voulu brutalement en 89 ériger une œuvre impérissable. Individualisme — Suffrage Universel — Parlementarisme remplacèrent alors les trois ordres balayés dans la tourmente ; la loi Lechapelier avait supprimé les anciennes corporations, interdit toute association. L'homme isolé, le citoyen était seul considéré comme réalité politique ; il manifestait et manifeste encore aujourd'hui ses volontés par un vote. Les principes de Rousseau sont adoptés ; la minorité doit se soumettre. La moitié plus un des citoyens, par l’organe de ses représentants fait la loi.

Cet individualisme outrancier était aux yeux de nos pères le sûr garant de la concorde et de la liberté. Les idées d'égalité et d'indépendance étaient seules au preamier plan. Contre toutes les attentes cette liberté aboutit d'abord à l'anarchie, puis au despotisme de la Convention. Et le spectre de la Terreur apparut. Pourquoi a-t-il fallu que dès ses premières manifestations cette conception si belle entraîna de tels désastres ? — C’est que les élus de la Nation se crurent vite tout permis au nom de ce peuple souverain qu'ils prétendaient incarner. L’avènement de la démocratie venait involontairement d'aboutir à la concentration redoutable des pouvoirs aux mains d'une assemblée. Bossuet disait vrai : « Quand une fois,

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