CHAPITRE XII
Les élections de 1910
Les élections eurent lieu le 24 avril et le 8 mai.
Elles firent entrer à la Chambre 206 députés nouveaux. Jamais élections générales n'avaient amené encore un pareil changement de personnes, et ce changement n’avait presque pas modifié l'importance respective des partis ou des groupes. Cest que deux questions surtout l’avaient favorisé; la première, celle de l’augmentation de l'indemnité parlementaire, la seconde, celle de la représentation proportionnelle.
Dans de très nombreuses circonscriptions, des candidats s'étaient présentés, bien résolus à retirer de ces deux questions tout le bénéfice possible.
Mais sous le couvert tout particulier de la représentation proportionnelle des coalitions de partis, très opposés les uns aux autres, s'étaient nouées contre la plupart des députés sortants qui lui étaient hostiles, ct elles avaient eu pour résultat de les remplacer en grand nombre par de nouveaux venus se réclamant du même parti.
Ces coalitions, du reste, résultaient de décisions très formelles prises par des groupements politiques favorables à la réforme; c’est ainsi, par exemple, que la Fédération socialiste de la Marne, réunie à Épernay, avait décidé qu’en aucun cas, même au second tour,
elle ne donnerait ses suffrages à un député sortant qui n'aurait pas voté la proportionnelle; et qu'au Congrès de la Fédération républicaine tenu à Paris au mois de novembre, 1l avait été pris pour règle que, dans toute circonscription où le candidat de la Fédération n’aurait pas de chance d’être élu au second tour, il se désisterait en faveur du candidat proportionnaliste, quel qu'il fût, à charge de réciprocité; enfin, c’est ainsi qu'un Comité royaliste des plus autorisé, qui comptait parmi ses dirigeants M. le Comte de Lanjuinais et M. le Comte de Ramel, députés, envoyait à ses amis, le 22? novembre, une lettre-circulaire dans laquelle on disait : (1) « Il paraît certain que la réforme élec- « torale sera votée par la législature qui succèdera « à la législature actuelle, car les élections prochaines « vont se faire sur cette plate-forme de la représen- « tation proportionnelle à laquelle s’ajouteront celles « des quinze mille, des impôts nouveaux et de la « hberté d’enseignement.
«Jamais, depuis douze ans, l'opposition n’avait eu « un pareil tremplin électoral; nous pouvons aller à « la bataille avec confiance.
« Aussi les radicaux sont affolés, car beaucoup « d’entre eux mordront la poussière. Il suffira aux « partis d'opposition d’être unis pour remporter, sinon «une victoire décisive, du moins de nombreux « Succès. »
Ce qui explique que la manœuvre se fit surtout au
(1) Les dangers de la proporlionnelle, Auxerre, 1909, Discours Lauraine, p. 42,
profit de candidats républicains, c’est que, faite sur le nom d’adversaires de la République et des institutions républicaines, le pays l'aurait plus facilement percée à jour et s’en serait détourné. Presque toujours, en effet, ce sont les partis de droite qui ont apporté à des républicains proportionnalistes, surtout dissidents de leur parti, l’appoint nécessaire.
Mais faut-il déduire du succès de cette manœuvre, en de nombreuses circonscriptions, que les suffrages recueillis par les nouveaux élus sont exclusivement des suffrages proportionnalistes?
Nous ne le pensons pas. Car les voix que ces candidats ont pu distraire de leur propre parti, pour leur bénéfice personnel, ne sont pas nécessairement des voix proportionnalistes.
Le sont-elles toutes, celles encore qui ont été données à des députés sortants qui s'étaient toujours montrés très favorables à la représentation proportionnelle, et ne connaissons-nous pas tel proportionnaliste éminent, radical-socialiste, qui honore, par son caractère et par son talent, tout à la fois son pays et son parti, à qui des électeurs, radicaux-socialistes aussi, écrivaient qu'ils voteraient toujours pour lui, malgré qu'il fût proportionnaliste?
Cependant, les unes et les autres, toutes, dans les statistiques qui ont suivi, ont été comptées comme telles, et on ne pouvait pas faire autrement car il n’y a que les déclarations des candidats qui permettent de classer les suffrages; on est donc arrivé à établir que
les partisans de la représentation proportionnelle
avaient, dans ces élections de 1910, recueilli 4 millions 442.800 suffrages, contre 1.652.252 aux partisans du régime majoritaire.
Il y avait bien, par ailleurs, 1.162.333 suffrages donnés à des partisans du principe d’une réforme électorale, qui ne devait pas être celle de la représentation proportionnelle, puisqu'ils l’auraient déclaré, et 1.529.488 donnés à des candidats qui ne s’étaient prononcés dans aucun sens. Or, si les candidats qui ont recueilli cette dernière somme de suffrages n’ont fait aucune allusion à une réforme de notre système électoral, il faut bien admettre qu'ils ne s'étaient pas encore rendu compte de la nécessité de cette réforme, ou, qu’en tout cas, ils n’étaient pas des partisans de la représentation proportionnelle.
Ainsi les statistiques établies, dont se sont beaucoup réclamés les proportionnalistes, pouvaient bien ne pas traduire exactement l'opinion du pays, mais le succès de ceux-ci n’en était pas moins incontestable, et il faut dire, dès maintenant, que quand le principe de la représentation proportionnelle fut porté devant la nouvelle Chambre, la majorité proportionliste se retrouva, et plutôt accrue.
Il y fut du reste tout de suite porté, ce principe, non point en des débats ou des votes publics, mais par la reconstitution même du Groupe parlementaire qui devait le défendre, appelé cette fois Groupe de la représentation proportionnelle et de la réforme électorale, dont le nombre des membres s’éleva à 318, au lieu de 280 sous la Chambre défunte.