DEVAIT PACIFIER LA BELQIQUE
M. A. Desjardins écrivait, dans son beau livre
sur La Liberté de l'Etat moderne, ces quelques lignes qui résument admirablement la réponse à notre question : « Le régime actuel, disait-il en
parlant du régime majoritaire, estessentiellement un régime de combat. Une guerre d’extermination s'engage entre les deux partis dont l’un veut à tout prix exclure l’autre. Quand il s’agit de vaincre ou de mourir, on prend, j'allais dire on ramasse des armes où l’on en trouve, on garde peu de scrupules dans le choix, peu de modération dans l'emploi des moyens. Chaque fraude, chaque violence suscite des récriminations
» passionnées et paraissent légitimer des repré- » sailles. Enfin, la victoire des uns ou des autres » se termine par la lutte; elle enfante des haines » implacables qui jettent le trouble dans la vie » nationale et paralysent le développement régulier » desinstitutions libres. »
La Représentation Proportionnelle, au contraire, permettant à chaque parti de quelque importance d'obtenir dans la répartition des sièges une part mesurée à sa puissance, chacun devait se retirer du combat satisfait. Il n’y aurait plus de vaincus, dépouillés de toute représentation au profit exclusif d’un unique vainqueur. L’issue de la lutte ne devait plus être tout ou rien. s
L'enjeu diminuant d'importance, les luttes électorales, sans rien perdre de leur vivacité ni de leur intensité, devaient, sous le nouveau régime, gagner en dignité, en sincérité, en loyauté. L’ardeur malsaine du combat se transformerait en une émulation légitime où les partis renonçant à écraser leurs adversaires, ne chercheraient plus qu’à augmenter leur influence, à acquérir la prépondérance dans la direction des affaires publiques. La lutte, dans ces conditions, devenait un bien, elle était la clause essentielle du progrès.
Comme le disait avec beaucoup d’à-propos M. Naville, en parlant de la réforme électorale, alors qu'il était Directeur provisoire de l’Association Réformiste de Genève :
« Un article de loi n’éteindra pas le foyer naturel
Eos
» de nos divisions, mais une bonne loi supprimera » les excitations factices que produit une loi mau- » vaise. Le système actuel n’allume pas le feu de » la discorde, mais c’est un soufflet de forge qui » l’avive incessamment. Arrêtez le soufflet, vous » verrez l’incandescence diminuer aussitôt (1). »
Rien d’ailleurs ne sert mieux les vues des partis extrèmes que l’ardeur exagérée des luttes électorales. Les brusques déplacements du pouvoir sont en complète opposition avec la conception fondamentale d’une politique pondérée. Qu’au contraire, de lentes et importantes modifications dans les dispositions des couches électorales viennent à changer la majorité, et l’on verra bientôt la propagande calme et incessante par les raisonnements et les actes, remplacer dans les partis les artifices, les calomnies et les discours violents de la dernière heure.
La Représentation Proportionnelle avait aussi le grand avantage de supprimer le second tour de scrutin.
Or, n'est-ce pas un fait indéniable qu’au second tour plus qu’au premier, les adversaires en présence disposant de leurs dernières cartouches sont encore bien moins scrupuleux dans le choix des moyens à employer pour triompher, car c’est bien alors qu’il faut vaincre ou mourir. Partout les scrutins de ballottage placent l’élection à la merci du parti non
(1). Ernest Navie : La Patrie et les partis. Discours sur la réforme électorale prononcé en 1865.
Re ie
ballotté, c’est-à-dire du groupe d’électeurs le moins nombreux et généralement du parti socialiste. Cette situation, en Belgique, eût été aussi fatale aux catholiques qu'aux libéraux qui en cas de victoire devenaient, chose peu souhaitable pour eux, les élus des socialistes. Et nous ne parlons même pas des alliances qui se forment entre les deux tours de scrutin.
Ecoutons simplement ce qu’en dit un socialiste, appelé à donner son avis sur le second tour de scrutin (1) dans les élections provinciales de 1900 dans le Hainaut, principale forteresse du socialisme :
« La journée des ballottages, écrivait un repré- » sentant socialiste, M. Bertrand, peut se résumer » comme suit : les libéraux ont été élus contre les » socialistes grâce aux voix cléricales, dans deux » cantons de Bruxelles et à Soignies. Ils ont été » élus contre les cléricaux, grâce aux suffrages » socialistes dans un canton de Bruxelles, à Tirle- » mont, à Binche et à Lens. Les socialistes, de leur » côté, ont eu l’appui des voix libérales à Verviers, » et ils doivent leur élection à Mons et à Huy aux » votes des cléricaux (2) ».
N'est-ce pas là de l’incohérence ?
C'est à la Représentation Proportionnelle que
(1) La loi de 1895 qui établit la Représentation Proportionnelle pour Pélection des assemblées provinciales, ne le fait qu'avec un cerlain tempérament. On recourt à ce système dans tous les cas où les candidats ne réunissent pas la majorité absolue.
(2) Voir le Messager de Bruxelles du 18 Juin 1900.
AVS
revient le mérite d’avoir supprimé ces seconds tours de scrutin et d’avoir trouvé, dans l'institution des suppléants, le moyen de remédier à une situation analogue causée par des vacances, démissions ou décès en cours de législature.
Nous ne croyons pas fondé le reproche qu’on a fait au suppléant d’être pour le candidat titulaire un emplâtre, dont il ne peut que difficilement se débarrasser et qui le gène dans ses moindres mouvements. Rien ne justifie cette tutelle du candidat suppléant sur celui qu'il doit remplacer éventuellement. La mise en pratique de cet organisme nouveau à, d’ailleurs, formellement démenti les prévisions pessimistes des adversaires de la Représentation Proportionnelle à ce sujet.
SECTION II