‹ La républic libérale. Causeries sur quelques sujets actuels, suivies d'un appendice contenant le texte de la loi de séparation celui des encycliques pontificalesChapitre 1 sur 10 · MES BEAUX-PARENTS · texte numérisé non relu

MES BEAUX-PARENTS

Je dédie ce « souvenir de campagne »

Des amis obligeants m'ont exprimé le vœu de voir réunies en un volume quelques-unes des causeries que j'ai eu r occasion de faire en ces derniers mois.

J'ai V imprudence de me laisser convaincre.

Si, à la cause du libéralisme et de la modération, cette publication pouvait gagner quelques adeptes, je ne regretterais ni ma très petite peine ni ma très grande témérité.

Briare, été 1906.

Vous savez, messieurs, pourquoi nous sommes réunis (1) ?pour faire de Funion et par conséquent de la force ! Et si vous vous êtes, sur le seul énoncé de ce programme essentiel, rendus si nombreux, plus de deux milliers, à notre convocation, c'est que vous estimiez bien qu'il y avait, dans cet ordre d'idées, quelque chose à faire.

Il y a tout à faire.

L'entente et la discipline d'un parti solidement organisé, cimenté par des haines communes et des appétits communs, ont livré la République et le pays à des jacobins adroits, hardis, et persévérants, qui s'en servent plus qu'ils ne les servent, qui méditent de nous fermerles portes de l'une, de nous rendre amer le séjour dans l'autre, et qui ne sont devenus si forts ou si téméraires que parce que nous sommes, nous libéraux, sans entente ni discipline, donc sans puissance, sans programme d'action positive et concertée, donc sans courage efficace. Nousvenons vous proposer le remède à cette situation misérable, indigne de nous, fatale

(1) Réunion tenue à Gien (Loiret), à. l'occasion de la fondation du Comité de Fédération Républicaine de l'arrondissement.

au régime, dangereuse pour la patrie; et nous allons ensemble tenter de jeter les bases d'une union si désirable, esquisser les grandes lignes d'un programme si nécessaire.

Il nous a semblé que, pour cela, nous ne pouvions mieuxfaireque nous adresseràTassociation, pour mieux dire à la fédération d'associations, qui, partout dans le pays, soutient, en face de la veulerie radicale et de l'audace collectiviste, les revendications du bon sens outragé et de la liberté meurtrie ; et c' est pourquoi vous voyez cette réunion présidée par le plus qualifié des délégués que \di Fédération Républicaine ^oxxYdM nous envoyer.

Quand la Fédération Républicaine a été fondée, il y a quelques mois, M. Motte, maire et député de Roubaix,fut appelé à la présidence de la jeune et puissante association ; et, pour expliquer Thonneur singulier qui lui était ainsi réservé par ses devanciers ou ses pairs, les Ribot, les Méline, les Barboux, il formula lui-même les vraies raisons d'un choix, heureux à tous égards, en rappelant que, dans sa ville natale, [il incarnait, d'une part la lutte contre le socialisme collectiviste, et d'autre part la coopération des forces du travail avec les forces politiques.

(( Dans le milieu le plus contaminé, disait-il, a remué profondément, dix ans durant, par tous (( les chefs du parti socialiste, une lutte décisive « Fut livrée. A force de conférences familières « faites dans tous les carrefours, à force de « lumière crue projetée sur toutes les questions

(( en controverse, Tidentité des intérêts du capital (( et du travail se manifesta au rebours de Taxiome (( de la lutte obligatoire des classes. Les yeux se (( sont dessillés et pour longtemps.

(( Dans cette ville de Roubaix, oii, il y a quel- « ques années, régnaient la terreur et Tangoisse, (( où nous sentions que l'incertitude du lendemain « paralysait tout esprit d'entreprise, régnent maince tenant la paix et la concorde. Nous n^ivions

plus deux pouces d'eau sous la quille, et main- « tenant notre vaisseau flotte vers le large. »

« Industriels, gens d'affaires, commerçants, vous a tous qu'on se plaît à appeler classes dirigeantes, a faites de même, agissez, remplissez votre devoir « civique, descendez dans l'arène galamment et (( gaiement, employez-vous à faire la lumière, (( sinon vous n'échapperez pas à la contamination. « Vous ferez la fièvre rouge, la scarlatine, vous (( passerez par les affres de la maladie; vous (( descendrez peut-être au tombeau, ou, si vous (( chappez, vous connaîtrez les inquiétudes des « longues convalescences avec ses chutes et ses (( rechutes.

« Ne voyez-vous pas combien les sophismes les (f plus pernicieux s'insinuent partout et trouvent « créance? Nous sommes toujours disposés à prêc( ter l'oreille aux beaux parleurs, si superficiels (( soient-ils. Et puis, on a le penchant de toujours (( croire celui qui parle le dernier. Pourquoi ne « parlons-nous donc pas? Laissons-leur larhétori- (( que. Cherchons à parler raison...

(( Non, voyez-vousjà Theure actuelle, sans vou- (( loir sonner le tocsin^ j'ai le droit de faire appel « aux forces vives du pays et d'attirer leur atten- « tion surles mesures de précautions élémentaires.

« Le vieux proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera» (( est toujours vrai. Ce ne sont pas à ceux qui ne (( sont pas dévorés à crier toujours : a Au loup. » (( Non, protège-toi toi-même, disent les Anglais, (( et ils ont raison.

c( Donc opérons nous-mêmes et, de même que « nous payons nos assurances contre les accidents^ « les incendies, assurons-nous contre les utopies (( et les secousses en remplissant notre devoir « social. »

Les applaudissements, chauds et joyeux, qui saluèrent cette cordiale entrée en matière, je les ai encore dans les oreilles, et vous venez d'ailleurs d'en réveiller Técho.

Il y a dans ces quelques paroles tout notre programme : guerre au collectivisme, phraseur et haineux — méfiance du politicien, bavard et stérile — coopération de toutes les forces vives du pays — exaltation du travail loi du monde, de l'action sel de la vie — sauvegarde de l'individualisme,de l'initiative, du fier et libreeffort — amour passionné de la Liberté — et tout cela dit et fait joyeusement, cordialement,sans mauvaise humeur et sans pose, par des citoyens qui se proclament politiques au minimum, hommes d'action au maximum, avec toute l'énergie, la loyauté, l'entrain de la jeunesse.

Ah! la jeunesse, y a-t-il quelque chose de plus beau sous le ciel? Et quel magnifique défaut que d'être jeune! le seul dont nous soyons bien sûrs de nous corriger, uiessieurs, dont il faut que nous nous dépêchions de profiter!... La jeunesse ! fiezvous à la jeunesse ! il y a en elle des trésors de force, des réserves inépuisables pour la régénération de ce pays.

Vous savez ce que nous rêvons, ou mieux ce que nous voulons: vous savez qu'il s'agit de former un grand parti, le parti de ceux qui, pour tous, qui, partout, veulent, tout simplement, la Liberté.

Ce parti-là, comment faut-il le concevoir?

En ce qui me concerne, je me le représente — et je crois bien que mon concept estle bon — comme une vaste église, une grande cathédrale, au vaisseau immense, au vaisseau unique, avec un seul autel, celui du Droit, avec un seul culte, celui de la Liberté, sans aucune de ces petites chapelles où des groupes séparés, jaloux, et impuissants, de fidèles sacrifient chacun à un culte différent.

Ces petites chapelles, c'est l'histoire d'hier, c'est malheureusement aussi l'histoire d'aujourd'hui*; il ne faut pas que ce soit l'histoire de demain.

En face du bloc jacobin, nous avons toute une série de groupes et sous-groupes — petites chapelles, messieurs! — où l'on fait profession de se détester beaucoup plus les uns les autres qu'on ne déteste l'ennemi commun. Eh bien ! il faut que cela change !

Mais qui donc va le changer ?

Dieu me garde de médire de nos aînés et de vous proposer de faire ce que, de l'autre côté des mers, font les Maoris, les indigènes des îles Salomon, les habitants de tous ces pays situés au diable vauvert, où, quand les jeunes estiment que les vieux ne sont plus bons à rien,lesjeunes mangent les vieux. J'ai beaucoup de respect pour les vieux etje ne vous propose de manger personne. Cependant,puisqu'il s'agit de désaffecter ces petites chapelles démodéeSjpuisqu'il s'agit de passer Téponge sur le^ vieilles querelles qui nous rendent séparément impuissants, puisqu'en face du bloc jacobin il faut fonder et cimenterie bloc républicain, puisqu'il faut que nous édifiions ce vaste et unique asile où chacun sera bien chez lui, libre etrespecté dans ses droits, dans ses convictions, dans son foyer, à qui allons-nous donc faire appel pour construire l'édifice ?

Aux jeunes! Messieurs, adressez-vous aux jeunes! Fiez -vous aux jeunes! Mettez en eux beaucoup d'espoir, faites -leur beaucoup de crédit; ils n'ont point de souvenirs qui les alourdissent, de regrets ou de rancunes qui les paralysent; ce sont les jeunes qui devront sauver le pays et régénérer la République.

La République? Il faut que nous commencions par lui rendre ici un solennel, un unanime et

reconnaissant hommage. Il faut que, résolument, loyalement, sans défier personne, sans excommunier personne, nous nous proclamions hautement républicains.

J'écrivais, il y a quelques mois, dans un hvre placé sous le patronage du grand libéral qu'est M. Ribot, cette phrase :

(( Il faut bien être libéral aujourd'hui si Ton ne « veut pas être un anachronisme vivant et il n'y ce a pas deux manières d'être libéral^ il n'est pas « permis de demander la liberté pour soi et de la (( refuser à son voisin. »

Permettez-moi d'ajouter aujourd'hui : Il faut pourtant bien être républicain à cette heure si l'on ne veut pas être un anachronisme vivant; républicain sans réserve, républicain sans restriction, si Ton veut être de son siècle et de sa race, si l'on veut sentir battre son cœur d'accord avec le cœur même du pays.

Républicain^ d'abord par conviction et par naturel entraînement, parce que rien au monde n'est plus beau, ni plus noble que l'idéal républicain. Je sais bien que la réalité que nous ont faite nos maîtres du jour n'est ni noble ni belle; mais ne sommes-nous pas ici, précisément, pour vous proposer de la changer?

Il faut ensuite être républicain par civisme, parce que c'est une œ.uvre bonne en soi et sainement civique que de s'incliner devant le vœu à peu près unanime de ses concitoyens. Tous les scrutins qui ont eu lieu, depuis trente ans que

nous sommes en République, ont marqué chacun un progrès dans la voie cle la tendresse du pays pour ce régime ; et il faut bien que cette tendresse soit profonde pour avoir résisté à la caricature de république que nous ont faite ceux qui l'exploitent aujourd'hui. Il est donc raisonnable de ne point aller contre un si vif et si général sentiment.

Il faut encore être républicain par raison, parce que, pour donner confiance au corps électoral, il est indispensable qu'il ne puisse, en aucune façon, suspecter la sincérité d'un républicanisme auquel il attache un prix incomparable — tellement incomparable, voyez-le bien, que ce n'est pas seulement l'effet des lois de la pesanteur qui, depuis ces dernières années, le fait tomber toujours plus à gauche^ mais bien plutôt les méfiances, injustifiées je le veux bien, mais invincibles, j'en suis trop sûr, qu'il nourrit à Tencontre du loyalisme de certains ralliements. — Et voilà sans doute un motif, moins noble que d'autres, plus pressant peut-être; car vous m'accorderez bien qu'il est urgent d'arrêter cette folle inarche à gauche et de demander au suffrage universel, qui est bon gré mal gré le maître, de permettre la constitution d'une majorité de gouvernement dans laquelle les principes et les groupements modérés pourront reprendre la place qui leur revient.

Il faut, de plus, être républicain par patriotisme, parce qu'à l'heure actuelle un changement de régime ne pourrait se produire qu'à la faveur de catastrophes ou de bouleversements tels qu'il

n'est vraiment permis à aucun Français, même au plus attaché à des fidélités d'ailleurs hautement honorables, d'en escompter ou d'en souhaiter la réahsation.

Il fautenfinêtre républicain par reconnaissance, parce que la république a fait beaucoup pour le peuple et parce que c'est Tégalité républicaine qui a permis à chacun de nous, à chacun de nos pères, de devenir ce qu'il est devenu, ce que le plus modeste de vos fils, messieurs, peut devenir à son tour.

Il faut donc être républicain. — Mais comment rêtre?

Telle est la vraie question.

Eh bien! puisque nous nous sommes mis sous le patronage de la Fédération Républicaine, demandons la réponse au président de cette Fédération, et écoutons M. Motte, dans le discours dont je parlais tout à Theure, nous dire ceci :

(( Nous sommes prêts à tendre la main à tous « ceux des républicains, mais à ceux-là seuls, c( qui sont résolus à se soustraire à la domination « pesante du socialisme collectiviste et à servir la c( Liberté. »

Voilà, en peu de mots, toute la doctrine que nous vous proposons.

ContrelecoUectivismc d'abord — c'estrennemi ! un ennemi redoutable, toujours actif,toujours vigilant, descendu depuis quelques mois de la tour d'ivoire oij ses théoriciens péchaient la lune pour

entrer dans le tumulte de l'action parlementaire et politique directe, affirmant âprement non point une doctrine positive qu'il serait fort empêche de définir, mais un programme de négations hargneuses et de haineuses démoHtions, fortde lafaiblesse et des complaisances étonnantes de son inexcusable alliée la bourgeoisie radicale.

Vous n'attendez certes pasdenioi que j'instruise devant vous le procès du collectivisme, il y faudrait plusieurs discours que j'espère bien vous

faire, car nous sommes de revue, Dieu merci, et, sur Jes divers terrains où nous serons amenés à vous conduire, .nous retrouverons toujours en face de nous les hautaines et impatientes revendications du socialisme collectiviste. ~ Qu'il vous suffise, pour le moment, de prendre en mains ce qui sera le fil conducteur de notre modeste action parmi vous, de bien entendre une fois pour toutes le leitmotif des familières causeries que nous espérons vous faire par la suite, et de savoir que jamais nous ne tairons : l'entêtée et irréductible affirmation des droits et des libertés de l'individu devant l'envahissante tyrannie de la multitude anonyme et irresponsable — la négation de cette fameuse égalité de nature ou de conditions aussi fausse et stérilisante que notre égalité, Végalité des droits^ est foncièrement vraie et féconde — la crainte et le mépris que nous ressentons à l'égard de ce nivellement par en bas qui tuerait les libres initiatives, rendrait inutiles les efforts individuels, ôterait tout stimulant et toute récompense à l'ac-

tivité, à l'énergie, à rintelligeoce, au savoir, à la volonté, au travail, à tout ce qui vaut enfin la peine qu'on creuse son sillon et qu'on vive sa vie — la conviction ardente et enthousiaste que nous sommes pourtant autre chose que des corps de boue, mais que Fétincelle d'un feu éternel a animé en nous ce quelque chose qui ne s'éteindra point, qui nous est essentiel et constitue notre être même, dans lequel nous ne cessons point de persévérer, sans lequel, en définitive, la vie ne serait qu'une farce lugubre et la triste répétition de gestes inutiles — lavolonté d'être des hommes libres et non point des animaux à face humaine, de demeurer maîtres chez nous, dans l'intimité de nos consciences et l'inviolabilité de nos foyers, et de ne jamais nous résigner à Tasservissante promiscuité du bagne collectiviste !

Cette déclaration de guerre, qui n'a point été faite par nous, mais à laquelle nous devions cette tranquille et ferme réponse, nous présage, sachezle bien, des batailles qui ne seront point seulement batailles de mots ou d'idées.

Le collectivisme a les dentslongues etaiguisées ; des gouvernements, aveuglés parles sottes haines de leur antispiritualisme, ont commis la folie de lui faire sa place dans leurs conseils; il a dès l'abord signifié qu'il ne se contenterait point d'un rôle do second plan; toutes les lois qui viennent à l'ordre du jour parlementaire s'imprègnent de plus en plus de ce néfaste esprit d'étatisme qui anime l'avant-garde de l'armée collectiviste; de

singuliers dons oratoires servent les leaders du parti; ils ont de prodigieux avantages sur nous qui nous adressons à la raison puisqu'ils font appel à Tenvie et aux appétits et par suite trouvent toujours à qui parler; et vous n'avez qu'à jeter les yeux sur Fhistoire parlementaire de ces derniers mois pour constater qu'en réalité c'est l'extrême gauche, c'est le socialisme unifié, c'est le collectivisme qui mène la Chambre.

Va-t-il, demain, mener le pays?

Voilà, messieurs, un simple point d'interrogation qui devrait, il me semble, secouer la veulerie des indifférents. Ah ! les indifférents ! Ils sont légion encore aujourd'hui. — Que de fois, quand nous essayons de bousculer un peu cette indolence, qui jusqu'ici pouvait n'être qu'imbécile mais deviendrait assez vite criminelle, que de fois avons-nous entendu de ces pitoyables phrases que vous connaissez trop : « Que me veut-on? plus (( cela change plus c'est la même chose. — Qu'a (( t-on besoin de moi? tout cela durera bien autant « que nous. — Qu'on me laisse donc tranquille au (( coin de mon feu ? »

Et trop heureux sommes-nous encore quand ces (( fatigués » s'en tiennent là, et ne raillent point, par suite ne contribuent point à stérihser, les efforts désintéressés des braves gens qui, comme vous, consentent à se remuer pour tenter de garder leur égoïste coin de feu f

Répondons-leur donc une bonne fois qu'on n'est pourtant jamais si bien servi que par soi-

même; que nous nous lasserons peut-être un jour de recevoir des coups pour eux, de même qu'ils devraient bien se lasser, eux, d'être si lamentablement inutiles.

Vous voulez, pauvre homme, rester au coin de votre feu? Prenez garde qu'on ne vienne vous y trouver, qu'on n'enfonce votre porte, qu'on ne secoue rudement votre ahurissement de dormeur trop tard éveillé, qu'on ne disperse les tisons de votre cher foyer dans votre chambre trop fermée, et que le feu ne prenne chez vous ! Vous appellerez les pompiers? Il n'y aura plus de pompiers... L'incendie se propagera dans toute la maison, elle se consumera tout entière, elle vous écrasera sous ses décombres. — Et à qui la faute? A vous ! Rien qu'à vous !

En dehors de cet argument, qui ne sera point sans portée, mais est, je le reconnais, d'essence un peu inférieure et utilitaire, il y en a un autre plus général, plus grave; c'est que, aujourd'hui, le devoir civique n'est pas un vain mot et que le bon citoyen n'a moralement pas le droit de se désintéresser de la chose publique, et, quand il entend sonnerie tocsin, de rester chez lui.

J'en appelle à ceux d'entre vous qui ont fait la guerre et je leur pose cette question : Si, au moment du combat, au moment de l'assaut, ils avaient vu un voisin poser son fusil au coin d'une haie et se tapir au fond d'un fossé en disant : « Les camarades sont bien bons pour aller se faire casser Ja tète, moi, je reste au fond de mon fossé. » Si

VOUS aviez vu cela, anciens soldais, mes vieux camarades, qu'auriez-vous pensé et dit de ce triste voisin ? Que c'était un lâche, n'est-ce pas ? Et pour employer l'expression si forte et significative de ce pays-ci, que c'était un feignant.

Il en est de même de la bataille civique : celui qui reste au coin de son feu, qui jette son bulletin de vote, fait exactement comme le soldat qui jette son fusil; laissez-moi le lui dire bien en face, c'est un lâche et un feignant!

Comme, cependant^ la paresse est ingénieuse à se trouver des prétextes ou des excuses, ceux qui répugnent à nous suivre dans le combat civiaue nous dénieront le don de prophétie et, pour ba. juer nos craintes et dédaigner nos avis, refuse»™ »nt de prendre au sérieux des malheurs à venir.

Soit! mais le malheur déjà venu ne leur ffitil point?

Ce malheur, il a un nom, lourd, compact, rude comme lui, il s'appelle le Bloc.

Vous ne voulez pas penser à ce que le collectivisme fera de la République ? Eh bien ! considérez seulement ce que, d'ores et déjà, le Bloc en a fait.

La façon dont il Ta gouvernée, durant ces dernières années, eût été mortelle pour tout autre régime.

Il n'a étéqu'une curée où tous les appétits se sont rués avec frénésie. Les bénéficiaires du Bloc ont

étendu un réseau serré sur la France, une g-rande toile d'araignée que nous devons déchirer. Toutes les nullités, tous les ratés des carrières libérales, tous les fruits secs de la littérature, du barreau, pharmaciens s'ennuyant dans leurs officines, médecins sans clientèle, avocats sans causes, avoués sans dossiers, en un mot tous ceux auxquels manquaient le talent ou Tamour du travail pour se créer des ressources en exerçant leur profession, ont embrassé la carrière politique pour en vivre. Propres à rien, ils sont devenus capables de tout. Arrivés, ils se sont d'abord empressés de caser leurs parents et amis aux frais des contribuables. Ils ont largement pratiqué la politique des « petits profits »; la politique alimentaire. Ils n'en con:naissent pas d'autre!

Do-xiR République, qui devait, qui doit toujours être 1<^ 'gouvernement à bon marché, le régime le plus f onome des deniers des contribuables, ils ont . ..t un régime de dépenses exagérées, de gaspillages.

Elle devait être aussi celui qui nous diviserait le moins, elle devait réaliser la Paix sociale et Tunion de tous les bons citoyens dans Tamour de la Patrie. Ils en ont fait un régime de luttes politiques et sociales, ils ont rallumé les dissensions confessionnelles et profondément divisé le pays, qu'ils ont conduit au seuil de la guerre civile.

Ils ont traité la France en pays conquis, Texploitant, la pressurant, faisant d'elle Y anima vili

sur laquelle ils expérimentaient leurs théories, se préoccupant seulement de donner satisfaction à leurs appétits en même temps qu'àleurs rancunes.

La France, entourée d'ennemis jalousant sa prospérité, sa vitalité, avait besoin, pour maintenir son rang, d'une armée disciplinée et forte, d^une marine puissante et à la hauteur des devoirs qui lui incombent pour la protection de nos intérêts dans le monde. L'on sait ce qu'ont essayé d'en faire les funambulesques ministres entre les mains desquels l'airain, que les contribuables fournissaient pour construire des canons, n'a servi quà faire des casseroles!

A la magistrature, la gardienne des lois, la plus grande et la plus sacrée des institutions d'un pays libre, ils ont imposé des jugements, demandé des services, au lieu des arrêts qu'en attendent les justiciables.

En un mot, ils se sont servis de tous les rouages de notre organisation sociale, pour satisfaire leurs intérêts. La France, sous leur domination, n'est plus aux Français, mais aux pohticiens, pour la plupart inféodés aux sectes, aux sociétés secrètes, qui, par leur intermédiaire, la gouvernentdu fond des loges maçonniques.

La Révolution avait détruit les privilèges et les prérogatives; les Droits de r Homme avaient proclamé l'égalité des citoyens, la liberté de penser. Les politiciens du a bloc» ont rétabli, en faveur de leurs coteries, tous les abus, tous les privilèges que la Révolution avait voulu abolir. L'ancien

régime n'accordait généralement de faveurs qu'à ceux qui avaient rendu des services à la France; aujourd'hui, il suffit d'être le parent d'un politicien, ou son agent électoral, et surtout d'être bon franc-maçon, pour être l'objet de faveurs qui, souvent, privent de bons employés d'un avancement bien gagnée ou des citoyens, méritants et qualifiés, de places qui auraient dû leur revenir.

Chaque député, chaque sénateur du Bloc est, sous cette grossière déformation du régime républicain, devenu le souverain d'un petit royaume oii tout fonctionnaire doit, sans restriction, se mettre à la disposition du tyranneau, se soumettre à son bon plaisir, et surtout travailler à sa réélection !

De tels procédés de gouvernement ont été cruellement démoralisants. Dans notre pays si laborieux, si probe, si sain, ils ont provoqué un affaissement moral dont nous constatons chaque jour les progrès. Cette politique a été un agent redoutable de décomposition, de désagrégation, d'émiettement des forces vives du pays. Il est temps, et grand temps, qu'elle cesse, il est temps et grand temps, que nous réparions le mal qu'elle a causé ; et, quoi qu'il vaille assurément mieux, même en politique, prévenir que guérir, la guérison des maux que je viens de dire est à elle seule un objectif qui devrait suffire à stimuler l'énergie de ceux-là même qui trouvent qu'à chaque jour suffit sa peine.

Messieurs, nous devions vous dénoncer le péril collectiviste de demain et les méfaits jacobins d'aujourd'hui, car c'était à votre action un stimulant nécessaire; mais vous pensez bien que nous n'en resterons pas là. La critique est aisée et la matière n'y manquait point; mais il ne saurait nous suffire de montrer ce qu'il ne faut pas faire, nous devons bien plutôt vous dire ce que nous devons et comptons faire.

Rien ne nous peinerait d'avantage en effet que d'apparaître à vos yeux comme des (( négatifs » ; l'opposition de parti pris n'est pas du tout notre fait, et nous ne vaudrions guère mieux que nos adversaires si, nous servant des mêmes armes et des mêmes procédés qu'eux, nous ne rêvions de leur reprendre le pouvoir que pour le retourner un jour contre eux, aussi despotique, aussi brutal, aussi haineux.

Nous ne sommes pas des « antis » et nous n'aimons guère les (( antis» ;nous tenons l'anticatholicisme, Tantipatriotisme, l'antimilitarisme, pour de fort sottes et vilaines choses, mais nous ne pensons pas que l'antisémitisme, l'antiprotestantisme, voire î'antimaçonnismeen soient de bien merveilleuses; nous estimons que les citoyens d'un même pays ont mieux à faire qu'à s'entredéchirer; nous savons que, n'en déplaise à monsieur Jaurès, la haine n'a jamais rien créé et nous aimons mieux construire

que détruire; nous nous portons garants enfin que, lorsque Timmanente justice, dont parlait naguère Tun des plus grands parmi les nôtres, aura rendu le pouvoir à nos amis, ceux-ci s'en serviront pour gouverner, non point contre certaines catégories de citoyens, mais pou7^ tous les Français.

De même nous savons fort bien qu'on ne fait pas de Tordre avec du désordre et que le pire n'a jamais engendré le mieux.

Il y a quelques semaines, comme je me trouvais à Rome, oii m'appelaient mes affaires, je rencontrai, à la table d'amis communs, un prélat assez bien en cour, qui m'exposa, inter pocula^ ses vues et ses vœux touchant notre politique intérieure.

Les uns et les autres étaient fort simples, un peu bien simples à mon gré : la séparation étant votée, une certaine agitation devait nécessairement s'en suivre, les élections législatives prochaines s'en ressentiraient inévitablement, elles tourneraient à la plus grande gloire des catholiques qui ne pouvaient manquer de voir leur groupe fortifié au^ bas mot d'une cinquantaine de membres. Comme, par ailleurs, le progrès des idées socialistes amènerait sur les bancs de l'extrême gauche un contingent nouveau de collectivistes à peu près de même force, la tactique à suivre s'imposait. — Il faudrait opérer la jonction des deux extrêmes et rendre toute constitution de majorité et par suite tout gouvernement impossibles, tant que les revendications catholiques, voire cléricales, ne seraient pas écoutées et n'amèneraient pas

ramendement OU Fabrogatiori des lois scélérates.

L'homme qui me tenait ce langage était l'un des esprits les plus avertis sur toutes autres choses, les plus cultivés, les plus séduisants que j'aie connus. Quelle inconcevable aberration le faisait donc ainsi dérailler? Et saisissez-vous là, sur le vif, l'aveuglement de ces illusionnistes incorrigibles qui depuis trente ans jouent le jeu négatif de la politique du gâchis? Certes, nous n'aimons guère les brutalités jacobines, et nous redoutons fort les assauts collectivistes, mais que devonsnous penser des moyens de défense contre les uns ou les autres qui nous sont offerts ainsi ?

Ma foi, messieurs, quand, pour ne pas être mouillé, Gribouille a sauté dans son puits, 'jvous ne nous verrez jamais l'y suivre; et même il nous y paraît si piteusement bête que vous ne nous verrez pas trop non plus chercher à l'en tirer!

Nous avons essayé, jusqu'ici, de vous montrer quels obstacles nous séparaient de notre objectif et quels moyens nous ne prendrions pas pour nous en rapprocher; il nous reste à vous dire, et ce sera le plus clair et le plus urgent de notre tâche, ce qu'est au juste cet objectif et comment nous essaierons de Tatteindre.

Notre objectif, c'est la République Libérale. — Notre tâche, c'est de rallier sous le drapeau de la République libérale tous ceux de nos concitoyens qui se refusent à jamais séparer la cause de la République de celle de la Liberté.

Nous croyons, en effet, que toutes les questions

qui sollicitent Tintelligence humaine doivent, toujours et partout, se résoudre par la Liberté. Cette liberté, nous la défendrons donc de toutes nos forces, de tout notre cœur, jusqu'à notre dernier souffle ; et, ce faisant, nous défendrons, avec la même inlassable énergie, ]a République, gouvernement légal du pays, gouvernement voulu par le pays — car la Liberté c'est la République I — et la République^ce devrait être la Liberté.

Aimant la Liberté pour elle-même, ardemment convaincus que c'est sous le régime républicain que la liberté doit pouvoir le mieux atteindre son parfait épanouissement, nous réclamons cette liberté pour tous, aussi bien pour nos amis que pour nos adversaires, aussi bien pour ceux qui partagent nos croyances, nos espoirs et nos opinions que pour ceux qui suivent d'autres croyances, qui servent un idéal différent, qui professent d'autres opinions.

Ce que nous appelons la Liberté, c'est la faculté que nous voudrions voir acquise à tout homme de faire, en toute circonstance, non pas tant peutêtre ce qu'il veut, que ce quil doit ; et, sous cette réserve, fidèles à l'esprit de l'immortelle Déclaration des Droits de l'Homme, nous professons que la liberté d'un citoyen ne doit reconnaître d'autres limites que celles qui lui sont imposées par les droits de ses semblables.

Nous croyons, d'ailleurs, qu'il importe de parler à l'homme de ses devoirs tout autant que de ses droits, parce que, à notre avis, la paix sociale

et la concorde civique dépendent bien plutôt de la pratique des devoirs réciproques des citoyens que de l'incessante et parfois incohérente revendication de leurs droits.

Certes, nous ne prétendons imposer à personne nos opinions ; nous souhaitons seulement qu^on nous laisse libres de suivre, de mettre en pratique, et de propager les opinions de notre choix; et nous demandons que Ton cesse de vouloir transformer en lois inéluctables et en dogmes rigides un bloc de théories et de principes qui ne sont ni plus scientifiques ni plus évidents que d'autres, auxquels on prétend les substituer. Pas plus que nous ne voulons de la théocratie nous ne voulons du jacobinisme, qui est une théocratie à rebours. Encore une fois nous prétendons tout résoudre par la Liberté, tout ramener à la Liberté.

C'est, ne vous y trompez pas, l'oubli de ce principe essentiel et élémentaire du libéralisme républicain qui est l'explication de tous les maux dont nous souffrons.

Vous êtes-vous demandé jamais, en effet, comment il se faisait que le régime républicain, installé depuis plus de trente ans dans notre pays, n'ait pas encore trouvé ce que j'appellerai sa position d'équilibre, et qu'il soit constamment ballotté d'un extrême à l'autre, entre deux intransigeances, celle de droite et celle de gauche, aussi obtuses, aussi stériles, aussi néfastes Tune que l'autre ?

La réponse est bien simple. C'est qu'en même

temps qu'il y avait, à une aile des partis, des réactionnaires cherchant à étrangler la République, il y avait à l'autre des jacobins cherchant à la confisquer ; c'est que, jusqu'à hier encore, la politique du pire, la politique des rêves et des regrets, a comme paralysé les efforts des bons citoyens qui travaillaient à instituer la République ouverte, aimable, prudemment progressive ; et c'est aussi qu'aux tristes jours où nous sommes, un régime qui est fondé sur cette grande^ sur cette magnifique idée de liberté, ne laisse dans la pratique, accaparé qu'il est par un quarteron de francs-maçons et une poignée de jacobins, aucune liberté à ceuxqui, comme vous et comme moi, ne veulent ni du despotisme humiliant et étroit des jacobins, ni de l'avilissante abjection des maçons délateurs.

Un homme politique de rare valeur, député de l'arrondissement voisin, qui n'est peut-être pas de la même petite chapelle que vous, mais qui a sa place toute marquée dans la grande église dont je parfais tout à l'heure, Henry Maret, écrivait un jour cette phrase :

« Si la République n'est pas la liberté, je n'ai « que faire de la République ; l'une est le mot « l'autre est la chose. »

Cette formule, ingénieuse et frappante, est l'expression immédiate de la vérité; et ce nous est une amère tristesse d'avoir à constater qu'aujourd'hui nous n'avons ni la chose ni le mot !

Il faut cependant que nous les ayons tous les

deux; il faut qne nous gardions toutes les libertés que nous avons encore, etquenous conquérions ou reconquérions toutes celles que nous n'avons pas ou que nous n'avons plus : la liberté d'enseignement, la liberté d'association, la liberté de conscience, la liberté du domicile, la liberté du témoignage, la liberté de l'individu, toutes les libertés.

Il faut rétablir la République sur son fondement naturel qui est la liberté.

Il faut ramener la République à son origine, qui est la liberté.

Il faut donner à la République comme but unique ce qui est, en effet, sa fin naturelle et suprême, la Liberté 1

A la Science, qui est la reine du siècle présent, nous vouons un amour inné et une reconnaissance acquise ; et, dans ses merveilleux progrès, nous admirons surtout ce qui peut contribuer à améliorer le sort de l'humanité; mais nous n'estimons pas, quand la Science a dit son dernier mot, que tout soit dit. Et si certaines âmes sentent que la Science ne saurait, malgré tous ses progrès, leur iournirles directions morales dont elles ont besoin, nous voulons qu'elles puissent les rechercher, librement, là oh il leur plaît.

La méconnaissance de cette nécessité-là a amené cet état de guerre latente qui fait tant de mal à notre pays. Vous ne nierez point, en effet, qu'en matière religieuse nous soyons fort loin de la paix souhaitable .

Y pourrions-nous revenir? Je le crois, et facilement! Pour cela, il n'y aurait qu'à retourner aux vrais principes et à se rappeler les premiers éléments, TA B C de la doctrine républicaine.

Cette doctrine, qui est fort précise, est aussi très large. Elle tient en une formule, bien simple, bien modeste, qui contient pourtant en résumé toute la dignité de la personne humaine. Elle tient en ces trois mots : « Liberté de conscience. »

La liberté de vos consciences est-elle assurée ? Je vous le demande ! Hélas ! la réponse n'est pas douteuse ; et voilà comment j'ai bien le triste droit de dire que, sur le terrain religieux, nous sommes vraiment aujourd'hui en état de guerre.

Certes, je ne veux pas dire que, dans les origines de cette guerre, tous les torts soient du même côté; il est sage et libéral de reconnaître que certaines concessions faites en temps utile auraient pu retarder ou empêcher l'ouverture des hostilités.

C'est ainsi que la doctrine républicaine implique et exige l'indépendance et la suprématie du pouvoir civil. A ce principe raisonnable et nécessaire, il aurait sans doute fallu adhérer sans restrictions; pour notre part , nous le faisons nôtre sans la moindre réserve.

De même, la véritable doctrine du parti républicain réclamait ce que prétendait faire en son principe la loi de 1901 sur les associations : il était légitime et prudent de régulariser ce prodigieux essor de la vie congréganiste qui menaçait

de devenir, non point dangereux, sans doute, mais peut-être gênant pour le pouvoir civil.

Cela est vrai. Mais suprématie n'a jamais voulu dire tyrannie; réglementation n'a jamais voulu dire étranglement ; et la politique du Bloc — en cette matière si difficile qui eût exigé des mains adroites et discrètes d'artistes et a été manipulée par de lourdes pattes de grossiers manœuvres — cette politique a coupé la France en deux.

Avant elle, il était bien possible que nous eussions deux Frances : l'une qui croyait en Dieu, l'autre qui n'y songeait pas, ,mais qui, toutes deux, pouvaient se rattacher à des intérêts communs, et se respecter, s'aider mutuellement. Aujourd'hui, grâce à la politique sectaire du Bloc, qu'avons-nous ? Nous avons, cela est trop certain, deux Frances, dont l'une aura bien de la peine à jamais pardonner à l'autre ses violences, ses injustices et ses confiscations; et si cette néfaste politique devait continuer, vous verriez ces deux Frances se subdiviser, s'émietter, s'annihiler réciproquement, à mesure que croîtraient les convoitises et les haines.

Il y a là un danger redoutable, non pas pour cette chimère qu'est F « unité morale » du pays, chimère qui n'a jamais hanté que des cerveaux de tyrans — tyrans comme Louis XIV ou tyranneaux comme M. Combes — mais danger redoutable pour l'unité nationale, pour la Patrie elle-même.

Cette guerre-là doit donc cesser. Elle peut cesser, si nous le voulons bien. Un grand pays

comme la France a, vous Tavouerez bien, autre chose à faire que de Tanticléricalisme ! Les deux parties en présence devront faire trêve ; elles devront conclure un accord; conservant chacune ce qu'elles doivent conserver, abandonnant aussi, par concessions mutuelles, ce qu'elles peuvent abandonner, elles doivent arrêter cette chose absurde et abominable qu'est la guerre religieuse.

Je n'en veux pas dire plus sur ce sujet; mais je suis bien sûr de ne pas me tromper, ni de me compromettre, ni de me trop avancer, en affirmant que le désir de cette trêve, sinon de cette paix, est dans les âmes de l'immense majorité de mes concitoyens. C'est là, à coup sûr, le vœu à peu près unanime de ce pays, dont tous les bons citoyens souhaitent de voir le vingtième siècle cesser d'emprunter, aux temps obscurs et véhéments qui virent les guerres de religion, leurs violences, leur intolérance, leurs haines et leur bêtise.

Nous vous disions tout à l'heure nos invincibles craintes devant les menaces du collectivisme et nos insurmontables répugnances à l'encontre de ses audacieux envahissements. Les tenants de TEtatisme forment l'avant-garde de l'armée collectiviste; or nous n'aimons guère l'Etatisme. Nous sommes donc et serons toujours les adversaires de Tomnipotence de FEtat, dont le rôle est grandi au delà de toute proportion raisonnable dans l'es-

prit de ceux qui détiennent actuellement le pouvoir.

Nous ne voulons pas que TEtat puisse jamais devenir le César irresponsable que rêvent les socialistes. Ce que nous haïssons surtout dans le jacobinisme, c'est qu'il nous mènerait, tout droit et inévitablement, soit au collectivisme soit au césarisrae dont périraient la République, et peutêtre la patrie...

Nous voulons que, loin de chercher à renforcer ce que Ton appelle « les Droits de TEtat », les citoyens d'une démocratie vraiment libérale et républicaine s'ingénient à réduire, à la fois le rôle de l'Etat et les attributions du gouvernement qui en est l'organe visible, jusqu'à ce qui est strictement nécessaire pour assurer la vie d'une nation forte et libre.

Nous sommes convaincus que moins l'Etat aura de droits, plus les citoyens auront de libertés.

Dans le même ordre d'idées, nous réclamerons une large et intelligente décentralisation.

Nous estimons qu'il n'y a pas de moyen plus efficace pour affermir dans notre pays la véritable Liberté et préparer par là le triomphe de la véritable République ; et nous professons que ladécentrahsation, qui, d'ailleurs, était la pierre de touche de l'ancien programme républicain, doit être la base même de la doctrine républicaine.

Nous souhaitons donc qu'une autonomie aussi complète que possible soit rendue aux communes, aux cantons, aux départements, voire aux pro-

vinces; et nous savons bien que l'unité nationale, indestructiblement cimentée aujourd'hui, n'a rien à perdre, mais tout à gagner à cette diminution des excessives prérogatives du pouvoir central. Nous nous dressons irréductibles contre toutes les tyrannies, et nous ne voulons plus supporter celle de l'Etat, tous les jours plus lourde, plus coûteuse, plus fatale à nos libertés morales et à nos intérêts matériels.

De ces intérêts matériels il faut que nous parlions maintenant. Rien, sachez-le bien, n'est plus digne de notre attention; car, non seulement il est jours vrai de dire qu'avant de philosopher il faut vivre, mais, encore, tout se tient, et la prospérité matérielle des citoyens est la base même de la grandeur et de la force d'une nation.

A l'apparence, le mouvement économique, tel qu'il se présente actuellement à nos yeux, devrait permettre des constatations rassurantes. Nous ne sommes point de ces politiciens docteurs Tant-pis, toujours grognons et atrabilaires, qui prétendent, avec je ne sais quelle vilaine et sacrilège satisfaction, que l'énergie française s'éteint, que l'esprit d'entreprise disparaît de chez nous, que la richesse s'y épuise, que nous allons à la pleine décadence, non seulement politique, mais encore économique, commerciale et industrielle, que nous sommes au plus bas, en un mot, et que la mort nous guette !

Dieu merci ! nous n'en sommes pas là; notre activité économique est toujours en croissance, les affaires, sans doute gênées par la manie jacobine de légiférer et d'uniformiser à tort et à travers, ne sont pourtant point paralysées, les importations et les exportations se développent, la production augmente en général et l'activité de nos usines ne se ralentit pas, la circulation progresse et les recettes de nos entreprises de transport demeurent satisfaisantes, ce ne sont pas là symptômes de mort ni de maladie grave.

Et cependant nous n'avons pas lieu d'être satisfaits; car il ne suffit point de voir ce qui se passe chez nous, il faut encore jeter les yeux par delà les frontières.., et voilà qui, par contre, sera pour rabattre le caquet des politiciens docteurs Tant-mieux, qui voudraient nous faire croire que jamais la France n'a été plus riche ni plus heureuse.

La vérité est que nous participons à une poussée vraiment extraordinaire de travail et de prospérité qui passe sur toute FEurope, mais que, nous, qui avions la bonne habitude de marcher en pointe d'avant-garde, nous avons insensiblement reculé, et que nous sommes presque aujour« d'hui à Farrière-garde, Certes, nous n'en sommes pas à ramasser les miettes des autres; mais il y a beau temps que nous n'en sommes plus à leur régler leurs parts. Or qui marche seulement un peu moins vite que ses camarades se voit très vite distancé par eux, et c'est assurément s'ap-

pauvrir que ne pas s'enrichir autant que le voisin.

Ce qui doit à nos yeux marquer Tétiage de la fortune publique et de la prospérité nationale, c'est Tétat de nos finances ; avouons qu'il n'est pas trop brillant !

Le mot du baron Louis est toujours de saison et une politique n'a jamais que les finances qu'elle mérite; que doivent donc être les finances du Bloc?

II faut que vous me permettiez de m'étendre un peu là-dessus; ce n'est pas que je veuille vous écraser sous une avalanche de chiffres; les chiffres ont pourtant leur éloquence, il est assez malaisé de contredire aux enseignements brutaux qui s'en dégagent^ ce ne sera donc pas perdre notre temps que de parler un peu gros sous.

— Si nous dressons le tableau de toutes les charges, qui, du fait de l'Etat^ du département et de la commune, pèsent sur le contribuable français — lequel aj vous ne l'ignorez pas, le singulier honneur d'être depuis longtemps le premier contribuable du monde — nous établirons le bilan général de nos fiinances publiques : bilan de la dette — et bilan annuel.

Notre Dette s'élève, pour les communes, à 3 milliards 830 millions, pour les départements à 330 millions, ensemble 4 milliards 360 millions, qui, ajoutés aux 39 milliards et demi de notre dette d'Etat, donnent le total trop coquet d'environ 44 milliards. Voilà un premier chiffre fort redoutable en lui-même, fort humiliant par com-

paraison ; puisque celui de la dette publique anglaise, malgré la colossale liquidation de la guerre sud-africaine, lui est inférieur de plus de il milliards; puisque Tltalie, la nation la plus endettée après la France et l'Angleterre, a une dette de 16 milliards moins lourde. La France paie à ses créanciers une rente de 960millions, soit 200 millions de plus queTAngleterre, 300 millions de plus que l'Allemagne. Par tête d'habitant, le chiffre de la dette pubhque s'élève, en France, à 900 francs, il n'est que de 450 francs en Angleterre, de 350 en Belgique et en Autriche.

Voilà pour la Dette; si la richesse se mesure au crédit, nous sommes bien puissamment riches... Ne vous contenteriez-vous pas de l'être un peu moins?

Quant au Budget, et à son corrélatif l'Impôt, ce sont aussi de fort gros seigneurs.

Lorsqu'il y a quelque vingt ans le budget atteignit trois milliards, le ministre des finances d'alors disait aux députés : « Saluez, messieurs^ ce troisième milliard, vous ne le reverrez plus. » Nous ne l'avons plus revu, en effet; mais nous allons, demain, voir le quatrième! « Vingt ans après ou un milliard de plus », un assez joli titre pour la comédie radicale ! mais, un peu chère? la place qu'il nous faut payer au parterre î

En avons-nous pour notre argent? Achetez une boîte d'allumettes de la régie, ou demandez une communication au téléphone, vous répondrez à la question !

Pour parler plus sérieusement, un signe assez probant de l'activité économique est fourni, par exemple, par les échanges postaux : notre budget consacre aux postes et télégraphes les deux cinquièmes seulement de ce qu'y applique l'Allemagne, et soixante miUions de moins que l'Angleterre...

La meilleure des primes d'assurance, la garantie la plus efficace de l'épanouissement, dans la paix, de l'activité économique d'un pays, doit être constituée par le budget de sa défense nationale : nous y consacrons 120 millions de moins que l'Allemagne, 430 millions de moins que l'Angleterre.

Par suite des conversions, les intérêts annuels que l'Etat paie à ses créanciers ont diminué de 98 millions.

Il faut remarquer que la France n'a ni ses retraites ouvrières, ni sa caisse de secours aux invalides, et qu'elle n'a pas eu, depuis trente-six ans, de guerre sérieuse à soutenir; elle est donc, à l'un ou l'autre de ces points de vue, moins obérée que ses voisines.

Et, quand le contribuable français paie 100 francs d'impôts, l'Anglais n'en paie que 88 et l'Allemand o8.

Non, vraiment, nous n'en avons pas pour notre argent !

Au surplus ce n'est pas fini : il y a des réformes sociales qui s'imposent et vont nous imposer encore; nous ne pourrons, c'est entendu, que

regretter qu'elles n'aient pas été votées depuis longtemps, et que nous ayons, relativement à certaines nations voisines, tant de terrain à rattraper en fait d'assistance ou de prévoyance; mais il faudra les payer, ces réformes, ainsi que d'autres, socialement moins urgentes peut-être, mais électoralement fort graves pour messieurs les parlementaires; et les unes et les autres vont apporter à nos budgets annuels une surcharge que les estimations les plus modérées évaluent à un demimilliard (1)1

La situation, qui, vous le voyez, n'est pas très brillante, est résumée le mieux du monde par notre maître et ami Jules Roche :

« Nous avons trois lois budgétaires : les dé- (( penses augmentent toujours; les devis sont tou- « jours dépassés; les budgets sont toujours en c( déficit. — Je me demande quel est le fermier, le (( cultivateur, le négociant, l'industriel, le banquier, « l'épicier, le fabricant le plus humble, qui, s'il « suivait une pareille règle pour la gestion de ses (( affaires, n'irait pas déposer à bref délai son « bilan.»

Quand un médecin a fait son diagnostic, messieurs, quelque peine que ce diagnostic lui ait coûté, il n'a fait encore que peu de chose; il doit

(1) Un tableau saisissant de cette situation est présenté parle calendrier électoral : « Ce que tout Electeur devrait savoir », publié par l'Agence de la Presse Nouvelle (60, rue Richelieu).

encore trouver les causes du mal et ses remèdes. — Nous devons faire comme lui.

Cherchons donc les origines et, si possible, les palliatifs de notre malaise financier.

Ce qui d'abord doit frapper nos yeux c'est un remarquable ^/e^orrfr^. En matière financière c'es!. le pire des maux; et Tun des signes les plus évidents de ce désordre est le retard quasi régulier que subit le vote du budget. Depuis 1880, en vingt-cinq ans, on a dû recourir quinze fois à l'expédient des douzièmes provisoires ! Dix fois seulement le budget fut voté et promulgué avant le l^r janvier; ce fut d'abord en 1882, 1883, 1884 et 1886; puis de 1889 à 1891 inclus; de même en 1894 et 96; en 1904, enfin, l'on put promulguer la loi de finances le 31 décembre, c'était à la dernière heure, mais mieux vaut tard que jamais.

L'on peut donc constater — et la constatation nous est agréable, car elle nous donne licence d'indiquer ici le remède à côté du mal — que presque toujours, quand le budget fut voté et promulgué normalement, c'était, sauf en 1904, que le ministère était entre les mains de nos amis, les républicains modérés. A partir de la venue au pouvoir des radicaux-socialistes, la régularité budgétaire diminue, disparaît. Ainsi, pendant les douze dernières années, nous constatons que le budget n'a été voté à temps qu'une seule fois, en 1904; et, en 1899, il ne fut promulgué que fin mai !

Nous sommes donc en droit de dire de la République radicale-socialiste, qui nous prodigue ainsi

les douzièmes provisoires, qu'elle est le régime du désordre financier.

Et voilà une raison de plus pour ne pas lui souhaiter longue vie !

— Comme ce sont les députés qui bâtissent le budget, c'est à eux qu'il faut nous en prendre si l'édifice qui sort de leurs mains est aussi coûteux que peu confortable.

Nous ne proposons point de les assagir, qui donc n'y perdrait sa peine? mais nous pouvons, en leur mettant des lisières, les prémunir contre leurs propres entraînements.

Les députés doivent voter le budget au scrutin public; nul d'entre eux n'est assez audacieux pour demander ou voter une diminution de crédits qui pourrait, aux élections, lui coûter cher. Rétablissons, pour toutes les questions financières, le scrutin secret. La crainte de l'électeur ne sera plus là pour ouvrir, toujours au plus large, les cordons de notre bourse.

Les députés ont Vinitiative en matière de dépenses; beau jeu leur est donné pour rivaliser de zèle à piller le budget au profit de leurs chers électeurs, et, de 1894 à 1903, les parlementaires en mal de réélection ont fait voter des crédits supplémentaires dont le montant dépasse un demimilliard. Faisons comme les Communes anglaises qui ont eu la sagesse de s'interdire à elles-mêmes une si funeste initiative; du jour au lendemain notre marée budgétaire sera étale.

Quant au contrôle à exercer par les parlemen-

taires eux-mêmes, il vaut mieux n'en point parler, les comptes du budget sont d'inextricables maquis, et nos députés et sénateurs ne s'avisent pas d'y pénétrer. Telle est cependant leur fonction essentielle, telle devrait être leur constante préoccupation; sans doute nos gens trouvent-ils que la besogne, qui n'est pas aisée, n'est surtout pas assez reluisante. Mieux vaudrait pourtant contrôler qu'ordonner, mais ordonner est plus facile et électoralement plus profitable.

— Faire des économies ne devrait pas être le treizième travail d'Hercule ; nos administrations publiques sont gérées aujourd'hui comme elles Tétaient il y a cinquante ans; et, si une entreprise privée fonctionnait à la ressemblance d'un de nos ministères, elle aurait tôt fait de se noyer dans ses frais généraux, dans ses complications de comptabilité, dans sa pléthore de personnel.

Il faudrait un vigoureux nettoyage de ces écuries d'Augias ; hélas! si nos parlementaires s'avisent d'y pénétrer, ne sera-ce point pour... en ajouter?

Et ce n'est pas seulement dans les ministères que nous avons trop de fonctionnaires ; c'est sur l'organisme social tout entier que s'étend la plaie foisonnante du fonctionnarisme.

Dans les trente dernières années, on a créé 150.000 fonctionnaires de plus, qui ont grevé le budget d'une surcharge de 200 millions. Fonctionnaires rétribués ou pensionnés par l'Etat, agents payés par les départements, employés salariés

par les communes, forment une armée de 630.000 hommes, qui représente plus du douzième des électeurs votants, qui vote d'ailleurs nécessairement au doigt et à l'œil, qui coûte chaque année aux contribuables 960 millions. A qui fera-t-on croire que dans le nombre il n'y a pas quantité d'emplois inutiles? Qui donc osera approuver, soit un tel pillage des deniers publics, soit une tricherie électorale qui, si brutalement, fausse les résultats de tous les scrutins? Qui donc enfin pourra se réjouir de ces inévitables conséquences qui sont : la désertion des campagnes et le mépris de la terre, la mort de l'esprit d'initiative et de libre effort, la lâche habitude de toujours compter sur l'Etat, nouvelle Providence?

La diminution du nombre des fonctionnaires est une mesure de redressement financier, de probité politique, et de prophylaxie sociale qui s'impose absolument.

— Quand un malade peine et gémit sur son lit de douleurs, il imagine trouver un soulagement à ses maux en se retournant sur sa couche; et ce changement de position, qui ne le guérit point, l'apaise un peu et pour un peu de temps. Une modification dans la répartition ou dans la forme de l'impôt devrait apporter au contribuable un allégement de ce genre.

Les propositions n'en font pas défaut; nous ne demandons pas mieux qu'on les examine, voire qu'on les mue en textes de lois ;mais sincèrement nous ne pensons pas qu'on en puisse attendre

autre chose que de temporaires soulagements. Là encore ce sont les mœurs, bien plutôt que les lois, qu'il faudra modifier.

Notre système de contributions est sans doute un peu vieilli, il a pourtant fait ses preuves depuis 1870 et nous demandons qu'on n'y apporte que des modifications progressives et prudentes.

Est-ce l'impôt sur le revenu qui va pouvoir, du jour au lendemain, remplacer nos quatre vieilles? Nous ne disons pas non, a priori; et nous souhaitons même qu'on étudie les possibilités d'application en France d'un système plus ou moins analogue à l'Income-Tax anglais.

Impôt réel et proportionnel sur les divers revenus, frappés séparément à leurs origines, et classés par catégories, avec tarifs dégressifs à la base, voilà une solution qui ne serait pas pour nous déplaire. Répartition des revenus par exemple en cinq cédules: revenu des propriétés bâties — de la propriété non bâtie — des capitaux mobiliers — revenus professionnels — taxe complémentaire et corrective d'habitation — voilà qui nous paraîtrait tout à fait digne d'un sérieux examen. Mais, encore une fois, si le principe nous paraît séduisant nous voulons une étude prudente et mûrie des possibilités d'application; et, dans tous les cas, nous repoussons énergiquement l'impôt sur le revenu tel que le conçoivent les radicaux, parce que les trois caractéristiques de cet impôt nous le rendent également insupportable, que nous ne voudrons jamais d'un impôt personnel^ c'est-à-

dire vexatoire, global, c'est-à-diro inquisitorial, progressif, c'est-à-dire arbitraire, et que nous n'avons, en somme, nulle envie de revenir à la dîme du moyen âge.

— Encore une fois, ce sont nos mœurs, publiques et politiques, qu'il importe surtout de modifier : dans le domaine financier comme dans tous les autres, le vrai progrès doit consister à redresser les déformations de l'esprit public et à parer dans la mesure du possible aux vices inhérents à notre système de gouvernement, dont les plus graves sont Tanonymat et Firresponsabilité des pouvoirs exécutif et législatif.

Est-il possible d'instituer une responsabilité gouvernementalCjSurvivantà la chute du ministre, s'attachant à sa personne même, et permettant de lui demander des comptes quand il est redevenu simple député, sénateur, ou particulier? Voilà qui mettrait un peu de plomb dans les cervelles ministérielles.

Est-il possible de corriger cette outrecuidante omnipotence dit Parlement^ qui ne connaît ni frein ni contrôle, et relève uniquement de ces retours périodiques devant le scrutin d'arrondissement, oii le député est absous d'avance s'il a seulement bien fait pendant quatre ans les commissions de ses électeurs!

Certes il y a des remèdes à cette tyrannie de la plèbe parlementaire.

Le palliatif le plus immédiat doit être l'établissement du scrutin de liste avec représentation

proportionnelle^ qui permel; aux électeurs de se prononcer sur des principes, de choisir moins les hommes que leur doctrine, de purger la représentation nationale de ces étonnantes nullités que produit la politique de clocher et dont vous n^'êtes pas ici sans connaître quelques notables spécimens, d'être représentés proportionnellement à la force de leurs partis respectifs, de supprimer enfin le mensonge représentatif et la mendicité électorale.

Le remède le plus efficace serait institution d'une Cour suprême^ qui protégerait les droits individuels, serait la clef de voûte de notre Constitution, et imposerait des limites et un contrôle permanents à l'arbitraire législatif ou exécutif.

Les pays vraiment libres, comme la Suisse ou les Etats-Unis, ont dès longtemps compris qu'ils trouveraient là les meilleures cautions de leurs libertés, les plus sûres garanties de bonne gestion de leurs deniers

Tenons-nous .donc moins qu'eux, soit à nos libertés, soit à notre fortune ?

J'ai beaucoup insisté sur cette question financière, tout en ne faisant, bien entendu, qu'en effleurer les contours ; vous ne me garderez pas rigueur d'y avoir appelé tout spécialement votre attention, car \ous êtes tous gens sérieux, commerçants, hommes d'affaires, qui savez fort bien

qu'une entreprise gérée dans le désordre et le gaspillage va à sa ruine, et que vous ne restaurerez la maison commune et les libertés civiques qu'en restaiirant en même temps les finances publiques.

Mais, pour bien garder les unes et les autres, il nous faut une défense nationale solidement organisée, à laquelle nous ne marcbanderons pas d'intelligents et productifs sacrifices.

A l'Armée nationale nous nous dévouerons donc avec une tendresse passionnée. Nous la voulons forte et pacifiée, gardienne rigide à la fois de l'héritage ancestral et des institutions que la France s'est données.

Nous vouons à l'anathème les malfaiteurs publics qui chercbent à désorganiser ou à émasculer notre armée ; jamais autant qu'aujourd'hui elle n'eut besoin de toute sa virile puissance, et nous comptons bien que le pays n'hésitera jamais devant aucun sacrifice d'aucune sorte pour assurer la défense de ses droits, la garde de son honneur, et sa vie même.

Nous considérons comme une chimère, généreuse peut-être, mais jusqu'à nouvel ordre abominablement dangereuse, l'utopie du pacifisme et de l'internationalisme. Nous souhaitons la paix aussi ardemment que qui que ce soit, mais nous ne sommes pas résignés à tout supporter pour la garder à tout prix ; nous avons horreur de la guerre, mais nous n'en avons pas peur ; et c'est en demandant à notre armée de préparer savamment

et énergiquement la guerre que nous prétendons le mieux assurer la paix.

Nous voulons qu'on laisse Tarmée en dehors de nos querelles. Nous dénions à tous les membres de la hiérarchie militaire, à quelque degré qu'ils y soient placés, le droit de prendre jamais parti dans nos luttes politiques; nous professons que la discipline est une, et que Tobéissance à un ordre donné ne peut jamais être refusée, quel que soit cet ordre, qu'elle ne doit même jamais être discutée, pas plus par l'officier que par le soldat.

En revanche, nous exigeons que |notre chère armée, symbole vivant de la patrie, ne soit jamais détournée de sa vraie et seule mission, qui est la défense de la Patrie et de la Loi.

Nous tenons pour le plus immérité des outrages les soupçons dont son loyalisme serait Tobjet; et nous considérons comme la pire des ignominies cette lâche délation, qui ne l'a pas assez épargnée, et qui, si l'on ne coupait cette ivraie dans sa racine, aurait tôt fait de la pourrir.

Nous voulons, en un mot, qu'elle soit respectée, vénérée, aimée par tous les citoyens, comme la patrie elle-même, dont elle est la plus pure incarnation; et nous n'aurons jamais assez de justes colères contre ceux qui ont le malheur ou la foliede ladétester ou seulementdela méconnaître.

La politique pure est un jeu stérile et malfaisant. Oh! messieurs, bien volontiers prenons l'engagement d'en faire le moins possible !

Par contre, Tétude des questions sociales éveillera toujours dans nos esprits l'intérêt le plus ardent.

Sous Fégide de la République, beaucoup a été fait pour améliorer le sort des classes laborieuses ; ce qui a été fait n'est rien à côté de ce qui reste à faire. Nous voulons le bien-être du peuple, son relèvement moral et matériel; et nous prétendons atteindre ce but plus sûrement et plus pratique» ment que les utopistes ou les rhéteurs, qui, par leurs continuelles surenchères et leurs irréalisables promesses, barrent la route à la mise en œuvre de toute réforme sérieuse. Nous prétendons ne plus laisser la direction des masses populaires, si avides de justice et de progrès, à cette bande de mauvais bergers, qui les exploitent et qui les trompent, en même temps qu'ils nous insultent et menacent de nous dépouiller.

Personne n'aime le peuple plus sincèrement que nous, personne plus que nous n'a donné de preuves de cet amour profond, personne mieux que nous n'a le droit de prétendre qu'il comprend et pratique ses devoirs de solidarité sociale.

A cette solidarité nous croyons fermement et nous tenons passionnément.

Nous sommes convaincus que ceux d'entre les hommes, qui ont été les mieux partagés par les hasards de la naissance ou la mystérieuse répartition des dons de la nature, ont envers les autres hommes des devoirs graves et impérieux ; nous nous ingénierons à préciser ces devoirs des

riches, riches d'argent ou de savoir, à donner en exemple ceux qui les pratiquent, à stigmatiser ceux qui les méconnaissent, à secouer l'indolence de ceux qui les oublient.

A cette tâche difficile, nous n'apporterons ni violence ni aigreur; car nous estimons que, si la mission ainsi acceptée est la plus haute et la plus utile qui se puisse concevoir, elle n'a chance de réussir qu'autant qu'elle ne sèmera entre les hommes aucun ferment de haine, aucun germe de colère ou de révolte.

Nous acceptons pour nôtre cette auguste et magnifique devise qui dit que : « l'Amour est plus fort que la Haine ». Quel beau rêve ce serait de désarmer ceux qui nous haïssent, à force de les aimer !

Nous ne dirons jamais à personne de ces grossièretés qui déshonorent ceux qui les profèrent et n'atteignent pas ceux qu'elles prétendent viser ; aux vaines grossièretés des autres nous opposerons des idées. Nous n'insulterons jamais personne; aux insultes des autres, nous répondrons par des arguments.

Et nous montrerons par là que nous sommes dignes de la liberté, parce que nous savons la comprendre et la pratiquer.

Nous respecterons tout ce qui est respectable, en particuher toutes les convictions sincères, qui sont, dans tous les cas et quelqu'éloignées des nôtres qu'elles puissent être, dignes d'égards; car nous savons qu'il y a dans tous les partis des

esprits loyaux et droits, nous croyons bien qu'il y en a chez nous de plus nombreux que chez le voisin, mais nous sommes très sûrs qu'il y a des braves gens partout.

C'est à tous ces braves gens que notre appel s'adresse, c'est à suivre notre action et à seconder notre effort que nous les convions, et notre programme est assez vaste pour donner asile à toutes ces bonnes volontés.

Il sied maintenant de résumer, et de conclure, car je n'ai que trop conscience d'avoir abusé de vos patiences, et la République libérale, qui, pour bien étreindre ne doit pas trop embrasser, ne doit pas non plus être, à vos yeux, la République ennuyeuse.

A quoi donc, en définitive, vous invitons-nous?

A travailler sans relâche à ce que la République, qui est le gouvernement impérieusement voulu par rimmense majorité de la nation, devienne réellement et reste à jamais ce que son nom même indique qu'elle doit être : la chose de tous, la maison ouverte à tous.

A travailler, sans ambition personnelle et sans trop d'impatience, à ce que la magnifique devise républicaine : « Liberté, Egalité, Fraternité » soit autre chose qu'un assemblage de mots sonores, mais bien une réalité visible et tangible.

A travailler, sans orgueil, ou sans envie, à ce que, sous l'égide républicaine, la France retrouve le calme, l'union des cœurs et des esprits, la paix

sociale, dont elle a besoin pour poursuivre dans le monde le cours glorieux de ses destinées.

Pour cela, comprenez, Messieurs, toute la puissance invincible de l'association, de la coordination des efforts et de la coopération des bonnes volontés.

Formez donc des groupements, des comités, et réunissez-les fréquemment; ne négligez point vos affaires, certes, pour le vain plaisir de politiquer, mais rappelez-vous que le meilleur moyen de servir les intérêts de vos personnes et de vos familles est encore de penser de temps à autre à ceux de la chose publique, causez-en donc entre vous quand vous en trouverez l'occasion, et faites naître cette occasion; de Téchange de vos impressions et de vos idées ne peut naître rien que de bon pour notre cause, qui est la cause de la liberté et celle du bon sens.

Faites-vous des âmes de prosélytes et allez chercher les brebis égarées. Sachez que ni discours, ni conférences, ni tracts, ni journaux, ni brochures, que rien en un mot ne saurait remplacer l'action individuelle^ Faction qui s'exerce à tout propos, qui saisit toute occasion, qui redresse toute erreur sitôt formulée; voyez tout ce que nous pourrions sauver si, dans cet arrondissement comme dans toute la France, chacun de ceux qui pensent bien, qui peusent en bons Français et en républicains sages, réussissait à ramener un, seulement un, de ceux qui ne pensent pas bien ou môme qui ne pensent pas du tout.

— Attendez-vous à ce qu'on vous jette à la face l'épithète de a modérés ». Si vous la prenez comme une insulte, vous êtes perdus, et notre cause avec vous; considérez-la bien au contraire comme le plus bel éloge qu^on puisse vous adresser, et sachez avoir le plus rare des courages, le courage de la modération. Rappelez-vous que, sousla Terreur, Faccusation de modérantisme n'a fait tomber tant de têtes que parce que c'étaient des têtes de résignés ou d'énervés, marquées d'avance par le destin. Considérez que, depuis tantôt vingt ans, on fait marcher, comme un troupeau de moutons ahuris, le peuple le plus spirituel de la terre, en lui inoculant cette crainte imbécile de ne pas paraître assez avancé ! Pour vous réconforter enfin, relisez cette page, écrite naguère par l'un des plus illustres hommes d'Etat de la 3^ République :

(( S'il vivait aujourd'hui^ cet esprit sipuissa?it (( et si saçe, GAMBETTA^ il serait un modéré! « Le plus sûr moyen de définir des choses assez « insaisissables est peut-être de placer ses doctri- (( nés sous le patronage de certains souvenirs, a Eh bien! si celui qui a donné au parti républia cain sa méthode et sa doctrine ^ — si celui c/ui « a porté le coup décisif ^ je ne dis pas seulement i( à l'empire de NAPOLÉON III, mais au césaa risme, en plaçant le dogme de la souveraineté (( républicaine au-dessus des égarements et des (( défaillances auxquels le suffrage universel peut (( être exposé, était un modéré, si l'homme gui a

(( formulé un programme républicain si vaste « qu'à peine nousen avons réalisé quelques lam- (( beaux ^ était un modéré... - — si celui-là., qui a (( prononcé cette admirable parole^ odieusement (( défigurée : « // n'y a pas une question sociale , (( il y a des questions sociales )), — si celui-là (( était modéré, avec lui, comme lui, après lui, je « suis fier d'être un modéré !

c( Et si, pour cesser de l'être et pour monter (( d'un échelon dans je ne sais quelle hiérarchie « de r opinion, il faut abuser de la crédulité de c( ceux qui travaillent et qui souffrent, pr^odia guer des promesses qu'on ne peut pas tenir à (( des masses tourmentées à la fois par un besoin (( d'idéal et par les cruautés du labeur de chaque (( jour, s'il faut prêcher la haine desclasses, pous- « ser de malheureux ouvriers à subir des mois (( de privations dont on ne prend pas sa part, (( alors jamais je ne serai qu'un modéré, »

Remercions ensemble M. Waldeck-Rousseau d'avoir pris naguère et si éloquemment formulé ce solennel et sage engagement; et prenons aussi, voulez-vous, celui de promettre comme lui et de tenir mieux que lui !

— Faisons enfin provision de gaieté, de bonne humeur, et d'entrain; c'est le meilleur cordialque nous puissions vous indiquer avant d'entamer la marche en avant à laquelle nous vous convions, sur la large route que nous venons de vous tracer, et oij peuvent aller de front tous les bons citoyens et tous les vrais républicains, dans l'air

pur et léger de la bien-aimée patrie, sous le grand soleil de la liberté.

Sans doute y trouverons-nous des obstacles? et peut-être aurez-vous à lutter? — que dis-je : peutêtre ? — assurément ! et, nriême, sachez-le bien, la lutte sera rude, parce que nos adversaires, en défendant leur politique, luttent — quelques-uns, je le veux bien, pour un idéal — mais l'immense majorité, j'en suis sûr, pour un gagne-pain ; et quand on défend son pain, on le défend férocement.

Vous aurez donc affaire à forte partie. Mais n'ayezpas peur ! Quand on lutte^ comme vous, pour le Droit et pour la Liberté, on estbien sûrde combattrele boncombat et la victoire doit être au bout !

Seulement, il ne suffit pas de vouloir gagner la victoire, il faut encore ^savoir la préparer, et c'est là le point difficile.

Pour cela, vous n'aurez pas trop de toute votre meilleure volonté, de votre plus ardent désir d'union, de votre plus généreux esprit d'abnégation, devotre plus ferme résolution de démolir les petites chapelles et de bâtir la grande église, de tout votre courage, de toute votre ardeur, et surtout de toute votre patience et de toute votre persévérance.

Cela, je lésais bien, met le succès à un très haut prix ; mais ce que je sais bien aussi, c'est que, si vous avez la volonté, si vous avez la sagesse de Tacheter à ce prix-là, dans toute la ferveur de mon espérance et toute la sincérité de ma conviction, je vous garantis la victoire.

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Pourquoi et comment nous devons Tâimer (1).

Messieurs,

Le président de cette magnifique réunion n'a point voulu manquer à vos traditions de courtoisie et il vient de me souhaiter la bienvenue en des termes beaucoup trop bienveillants et louangeurs.— De son indulgence j'éprouve la plus respectueuse gratitude, contre ses éloges je nous mets en garde, vous et moi, car si, ce soir, quelqu'un mérite des compliments, ce n'est certes pas moi, c'est vous !

Il m'est en effet impossible d'entamer cette très simple causerie sans commencer par constater — vous me permettrez bien de constater cela — que vous êtes de bons et beaux citoyens et que vous savez donner de bons et beaux exemples.

Se réunir périodiquement, le plus souvent possible, le plus nombreux possible, pour échanger des idées, pour se sentir et se serrer les coudes, pour

(1) Conférence donnée à Orléans, salle Arago, devant un auditoire de dix-huit cents hommes, dont quinze cents ouvriers.

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enregistrer cette rassurante expérience qu'on est bien toujours d'accord, entre bons Français, sur toutes les questions oii il est, en effet, nécessaire que Ton s'accorde; chercher à s'instruire pour instruire les autres ; opposer au dogme stérile et sacrilège delà « guerre des classes » l'idéal généreux, idéal qui est réalisé nnagnifiquement par vous, citoyens de toutes classes et de toutes conditions qui vous pressez dans cette enceinte, l'idéal de (( l'union des classes » — eh bien ! voilà qui n'est pas banal ! et qui doit amener tout d'abord sur mes lèvres, en même temps qu'une action de louanges et de grâces à l'infatigable organisateur de vos réunions, un remerciement sincère et reconnaissant à vous tous, messieurs, qui montrez ce que peut la coopération des efforts et l'union des bonnes volontés. A ces efforts, vous voulez que je vienne ajouter le mien? Merci de ne m'en pas juger trop indigne. — Ma bonne volonté, faute de mieux, tâchera de ne pas trop déparer l'ensemble des vôtres.

De quoi vous parlerais-je? — si ce n'est de ce qui est le plus près de mon cœur et le plus vivant dans ma pensée, de ce qui me semble le plus actuel aussi, et le plus tristement actuel, de ce que, par profession, par éducation, par instinct et par raisonnement, je connais et j'aime le mieux : de l'Armée.

Pourquoi et comment nous devons aimer PAr^ mée ? — Voilà donc le sujet sur lequel je vous

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demande d'arrêter nos réflexions pendant quelques instants.

C'est un signe des temps, un triste signe de bien vilains temps, que Ton ait la faculté et même, en quelque manière, le devoir de traiter aujourd'hui des sujets de ce genre. Autrefois — il n'y a pas si longtemps — on aurait eu je ne sais quelle pudeur à dévoiler sa pensée et à mettre son âme à nu à propos de sentiments de cet ordre; et je ne puis moi-même me défendre d'une sorte de gêne au moment de vous dire ce que je sens et ce que je pense là-dessus.

Non pas, certes, par crainte d'être banal sur un sujet poncif : il ne faut pas aujourd'hui avoir de craintes de ce genre, il faut fouler aux pieds un imbécile respect humain et affronter délibérément les railleries des dilettantes et des snobs. Il vaut beaucoup mieux, croyez-moi, avoir les sentiments tout ronds d'un brave et honnête homme que les idées alambiquéeSj fuyantes, stériles et égoïstes d'un sceptique à la mode ou d'un intellectuel dans le ton.

Seulement, entre le fait d'éprouver ces sentiments-là, et celui de les exprimer, surtout de les exprimer publiquement, il y a un degré à franchir; et, encore une fois, je ne puis me défendre de cette impression que, même entre braves gens s'entendant fort bien sur tous les points essentiels (ainsi que nous nous entendons ce soir, j'y compte bien) il était jusqu'ici convenu « qu'on ne parlait pas de ces choses-là » !

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Eh bien ! si, tout de même, il faut en parler !

Ce n'est pourtant pas ma faute si nous vivons dans une atmosphère si troublée et parmi des mœurs si étranges qu'il semble que nous soyons, depuis quelques années, un peuple de gens marchant sur la tête ! Ce n'est pas ma faute si toutes les idées maîtresses paraissent vaciller sur leurs bases, si tout ce qui faisait le fondement de la vie morale de l'âme française est battu en brèche et profondément ébranlé, si le territoire de notre pays ressemble à un champ de bataille, le soir, après le combat, un champ de bataille jonché des cadavres de toutes nos Libertés !

Sur cette terre classique du Droit, des milliers de citoyens sont mis hors la loi parce que la coupe de leur costume déplaît aux maîtres de l'heure. — Sur cette terre classique de l'hospitalité et du bon accueil, des milliers de citoyens sont mis hors la Patrie, parce qu'il leur plaît de croire en une Trinité qui n'est pas celle dont M. Combes rêve de devenir le petit père tout puissant. — Sur cette terre classique de l'honnête labeur, on excite les paresseux au pillage collectiviste, et l'on veut dépouiller les laborieux des fruits de leur travail et de leurs imprescriptibles droits à la propriété. — Sur cette terre classique du devoir et du respect familial, on veut démolir la famille et l'on prêche ouvertement la révolte. — Sur cette terre classique de la Liberté, on nous confisque toutes nos libertés : et pour n'en citer qu'une, entre cent autres, on expose nos enfants à voir d'obscurs Tha-

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lamas déposer leurs petits paradoxes sur la grande mémoire d'une Jeanne d'Arc, et Ton médite d'empêcher les pères de famille de conlEier Fesprit et Tâme de leurs petits à des maîtres autres que de si étranges professeurs. — Sur cette terre classique de l'Egalité, on ressuscite les castes et les parias. — Sur cette terre classique de la Fraternité, on ne parle que de haine et de persécution. — Sur cette terre classique de THonneur, enfin, froidement et cyniquement, on nous livre aux mouchards !

Croyez-vous que, parmi tant de ruines amoncelées, le premier devoir des bons citoyens ne soit pas de maintenir debout ce qui n'est pas encore renversé et de veiller au salut de ce qui peut être encore sauvé? Le culte de la Patrie, et le respect de l'armée, n'ont sans doute pas échappé aux entreprises des démolisseurs; cependant, il semble que ce bloc-là doive être plus dur à entamer que les autres^ et que les échos de la terre de France doivent rester sourds aux clameurs des sanspatrie? Ne nous y fions pas trop! Et, puisque c'est là que doit être le dernier réduit de notre citadelle, cherchons ensemble les meilleurs moyens de le défendre ; voyons pourquoi et comment nous aimons l'armée, et, avec elle, la Patrie dont elle est la vivante incarnation.

Pourquoi nous aimons l'armée? Oh! pour bien des raisons, dont la plupart sommeillent au fond de notre inconscient, et qu'il n'est peut-être pas indispensable d'aller, ce soir, chercher à réveiller. Je dis « ce soir », parce que si j'avais un

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auditoire autre que celui qui m'écoute, si je parlais devant de tièdes patriotes ou de convaincus antimilitaristes, ce serait^ au contraire, un devoir urgent que d'aller dégager ces raisons-là parmi les mouvements de nos imaginations, les mystères de nos hérédités, les impulsions de nos sensibilités. Mais puisque ce soir j'ai la tâche, facile, de prêcher des convertis, je me bornerai à vous indiquer une, une seule, des raisons pour lesquelles vous, qui aimez l'armée, devez aujourd'hui Taimer plus que jamais : c'est, tout bonnement, parce qu'elle n'est pas heureuse.

Lorsque quelqu'un que vous aimez est touché par l'aile du malheur/il vous semble, à ce moment de crise et d'angoisse, plus près de votre cœur, et les familles unies ne se resserrent jamais si étroitement que lorsqu'un deuil vient de les frapper. La famille française doit se resserrer aujourd'hui plus étroitement que jamais, parce que l'armée française, qui est la chair de sa chair et le sang de son sang, est, elle aussi, bien véritablement en deuil.

Ah! la pauvre armée d'aujourd'hui! comme elle est attaquée, vilipendée, déchirée ! comme elle est mal à Taise, inquiète et souffrante ! comme elle se défie de tous et d'elle-même! combien profond est le mal que des inconscients ou des misérables lui ont voulu faire! Je ne voudrais pas vous peindre la situation sous des couleurs trop noires, ni vous donner une impression de désespoir, qui serait impie, ou de découragement, qui

serait indigne de nous. Il faut pourtant bien nous rendre à révidence, ne pas boucher nos oreilles, ne pas fermer nos yeux; il faut nous rappeler cette indéniable vérité que bien connaître son mal c'est déjà Tavoir à moitié guéri.

Reconnaissons donc les maux dont souffre Tarmée, recherchons les causes, essayons les remèdes ; et cette triple recherche devra nous donner, de la façon la plus topique et la plus actuellement intéressante, la réponse à notre première question: pourquoi nous aimons Tarmée.

Ce que je vois d'abord, c'est un désaccord fondamental, une différence d'essence, un manque absolu d'affinités entre l'organisme militaire et l'organisme politique actuels. Non pas, certes, qu'il y ait antagonisme des principes, il y a, au contraire, parité à peu près parfaite; mais les principes ne valant que par l'application qui en est faite, c'est seulement sur cette application que peuvent porter nos constatations et s'étayer nos jugements.

Entendons-nous bien, en effet : rien ne serait plus loin de ma pensée que d'opposer a priori l'idée militaire à l'idée républicaine; et je veux repousser avec autant d'énergie l'assertion d'un Glémenceau, d'après laquelle la République n'aurait pas de pire ennemie que l'armée, « morceau principal des forces de réaction », que l'affirmation d'un Gassagnac pour qui la République est par définition le désordre et l'indiscipline et par suite

ne peut désirer que la mort de l'armée qui représente l'ordre et la discipline.

L'histoire et la logique, l'expérience et le raisonnement nous montrent combien ces affirmations sont injustes, inexactes et mal fondées; qui donc en effet oserait prétendre que les légions de la Rome républicaine n'aient pas été les plus fortes troupes du monde ou que dans les premières années de la République Française il y ait eu désaccord entre la nation etFarmée? et pourquoi, a priori^ une forte république ne pourrait-elle pas s'appuyer sur une puissante armée? Bien au contraire, l'armée moderne, qui est l'image fidèle de la nation, qui est la nation elle-même dans sa fleur, ne doit jamais mieux s'épanouir que sous un régime vraiment républicain.

Malheureusement, il ne s'agit pas de ce que nous devrions avoir, mais de ce que nous avons ; or,j'imagine qu'aucun des plus ardents défenseurs ou des plus intéressés bénéficiaires du régime actuel n'oserait prétendre que ce régime tel qu'ils Font fait, que cette caricature de Répubhque, ait tenu les promesses de la véritable République, ni qu'elle ait réalisé ou seulement tenté de réaliser son idéal.

Or, si rien n'empêche l'idéal militaire de faire très bon ménage avec l'idéal démocratique, il n'en est pas et ne saurait en être de même lorsqu'à la démocratie se substitue la démagogie, lorsque l'armée — qui est en quelque manière un organisme aristocratique, en ce sens que la sélection

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est sa loi naturelle, qu^elie se donne à ses chefs parce qu'ils sont les meilleurs et les plus dignes, que la confiance enfin dans ces chefs est la première condition de son existence — se trouve en face d'un régime politique, infidèle à ses origines et mentant à ses principes^ où le nivellement par en bas est devenu la règle, où la médiocrité règne en maîtresse, où la suspicion oppresse toutes les consciences, où la méfiance règle toutes les actions, où la délation, l'ignoble délation, est érigée en système de gouvernement, lorsque, en un mot, le pouvoir militaire qui personnifie l'ordre, le devoir et la discipline, se trouve subordonné à un pouvoir civil incarné dans des hommes de désordre, de révolte, et, pour employer leur propre mot, de chambardement!

Conséquence : changeons les hommes, changeons les mœurs, refaisons une République honnête, habitable, aimable, une République républicaine; et je vous promets que, dans cette République-là, Parmée vivra à Taise et aura vite fait de panser ses plaies.

Il y a un second symptôme, une seconde cause en même temps, du malaise dont souffre actuellement Tarmée : elle a la fièvre, elle est nerveuse et inquiète. Pourquoi? cela n'est que trop facile à expliquer.

S'il est vrai, en effet, que l'armée d'aujourd'hui, dans les rangs de laquelle passe toute la jeunesse de toute la nation, doive être nécessairement le

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reflet fidèle de toutes les passions qui animent cette jeunesse et participer à tous les mouvements qui l'agitent, comment l'armée ne se ressentirait-elle pas de l'état de nervosité aiguë, d'inquiétude perpétuelle, de véritable fièvre, qui caractérise la jeunesse et la société d'aujourd'hui?

Et cela ne se vérifie que trop; indéniablement l'armée est inquiète et nerveuse; mécontente et quasi lassée de ce qu'elle a, elle redoute presque autant qu'elle attend ce qu'on lui promet, le malaise du jour présent se double pour elle de l'angoisse du lendemain, partout elle voit des pièges et des incertitudes, elle est troublée jusqu'à la moelle... Comment en serait-il autrement? entre des ennemis férocement implacables et des amis outrageusement maladroits, entre une attaque furibondeetune défensepourle moins compromettante, depuis la pestilentielle éclosion de cet abcès malsain, qui a eu nom « l'affaire Dreyfus », et dont les purulences semblent avoir infecté tout l'organisme national, consternée par les criminelles imprudences des uns, indignée par les assauts haineux des autres, l'armée est comme ballottée à tous les vents, elle se heurte et se déchire à tous les récifs. Le présent lui paraît bien sombre, elle espère ardemment un avenir réparateur, mais le terrain sur lequel s'appuient ses espérances est le plus instable et le plus périlleux des terrains mouvants.

A cela, il y a une cause d'ordre général et des motifs particuliers ou actuels.

Je crois voir la première dans le fondement

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même de notre organisation militaire, qui est, comme vous savez, le principe de la a nation armée », le principe de l'obligation, de la personnalité, de Tuniversalité du service militaire. « Tout le monde soldat » sans distinction de goûts, d'aptitudes et de vocation; « tout le monde soldat pendant le même temps » sans sélection, sans exemption, sinon sans dispenses, voilà les deux principes. Remarquez que je ne les discute, ni ne les apprécie, je les constate seulement; et je suis bien forcé de constater aussi que beaucoup de bons esprits se sont demandé si une telle organisation était par essence sacro-sainte, et si de tels principes devaient être considérés comme des axiomes ijidiscutables ou des dogmes de vérité révélée... que le fait de voir ces mêmes principes régir cette même organisation dans toutes ou presque toutes les armées européennes n'impliquait pas nécessairement qu'ils fussent ceux qui convinssent le mieux au génie propre de la race française, enfin qu'à la conception de la multitude armée et à l'hypnose du nombre l'histoire et Pexpérience en même temps que le raisonnement ne souscrivaient pas sans réserve et qu'à la quantité pouvait s'opposer la qualité...

Je dois ajouter que, si je crois voir le mal, je ne vois pas du tout le remède ; car, en ce temps où le «sabre» fait aux imbéciles, qui sont nombreux, presque aussi peur que le « goupillon », je ne vois pas bien la possibilité de tenter ni peut-être de souhaiter la résurrection d'une armée de métier. V 5

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Oh! ce n'est pas que ces grands esprits dont je viens de parler n'aient le désir de changer quelque chose ! Bien au contraire; et leurs projets sont aussi considérables que dangereux.

Us veulent en effet, sous prétexte de réformes nécessaires, bouleverser notre organisation militaire, et, comme il arrive toujours chez nous, tout bouleverser à la fois; faire, pour détruire la routine, appel à la révolution. Et qui sont ces hardis réformateurs? ceux précisément dont l'armée a les plus justes raisons de se méfier, ces législateurs d'aujourd'hui qui, candidats hier, ne cachaient ni leurs goûts nileursintentions de«chambardement » La lecture des résolutions du dernier couvent maçonnique est, à cet égard, singulièrement instructive, singulièrement effrayante aussi, puisque ce sont ces gens-là qui nous mènent : « abolition de la propriété du grade, assimilation des officiers aux fonctionnaires, suppression des conseils de guerre,» voilà les moindres de leurs désirs; sans compter cette déclaration de principe dont la redoutable impiété patriotique se dissimule sous les dehors doucereux coutumiers à la secte : « Tous les républicains sincères sont d'avis que les armées permanentes doivent disparaître pour être remplacées par des milices nationales dont le rôle serait purement défensif. »

Nous n'en sommes pas encore tout à fait à la réalisation de ces utopies criminelles, qui, si les braves gens comme vous n'y prennent garde et ne se mettent en travers, mèneraient sûrement et

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vite notre France à sa perte; mais ce que nous allons avoir n'est-ce pas déjà la plus incertaine des expériences et la plus hasardeuse des aventures? La loi de deux ans est irrévocablement votée, elle recevra son application dans quelques mois. Personne ne sait ce qu'elle vaudra ni ce qu'elle donnera, et toutes les inquiétudes sont permises. Comment donc, à la veille d'une pareille aventure, Tarmée ne serait-elle pas troublée et nerveuse?

Ce ne sont pas là de bien bonnes conditions, ne pensez-vous pas? et ne sentez-vous pas que, dans sa grande tâche de préparation à la guerre, ce sont précisément la paix morale, le calme et le sang-froid qu'il importe surtout de conserver à notre armée?

Ici, par exemple, le remède est à côté du mal : il est tout entier dans votre sagesse et dans votre volonté. Dans votre sagesse, d'abord, qui voudra ne souhaiter que des changements raisonnes, mesurés et prudents. Dans votre volonté ensuite, qui combattra avec une inlassable énergie cette erreur funeste, si répandue aujourd'hui, qui fait confondre l'esprit de recherche et de libre discussion avec ce qu'on peut appeler l'esprit d'insurrection, la recherche d'un mieux futur par une sage évolution avec la destruction du bien présent par la brutale révolution, les orgueils légitimes et les ambitions permises avec les vanités envieuses et les appétits déchaînés et, pour tout dire d'un mot, la liberté avec l'anarchie.

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L'anarchie? elle n'est pas encore dans Tarmée^ Dieu merci! et nous espérons tous qu'elle n'y sera jamais. L'armée est vaccinée là-contre, par ce qui fait sa principale force, par l'esprit de discipline. Cependant, au sein de l'armée, comme partout ailleurs, les sentiments de respect ne sont plus aussi vivaces que jadis, et trop nombreux sont les faits qui témoignent d'une certaine impatience delà discipline — Remarquez bien que je ne parle pas d'indiscipline — Grâce à Dieu, nous n'en sommes pas encore là ; on ne veut pas encore briser ni rejeter le joug, mais on commence à penser et même à dire que le joug est trop lourd!

Les faits sont là, qui parlent bien haut, qui sont dans toutes les mémoires.

A plusieurs reprises, c'est le cri de « Vive la Sociale » sortant des rangs de réservistes convoqués pour les manœuvres; c'est, deux fois au moins à ma connaissance, le blasphème « A bas l'Armée, à bas la Patrie! ^> poussé par des énergumènes en uniforme ; c'est un soldat répondant à son capitaine : « Vous êtes un homme égal à tous les hommes, je ne vois pas pourquoi vous portez des galons! » ; c'est toute une compagnie murmurant contre l'ordre de reprendre une marche sous la pluie; ce sont tous les hommes d'une batterie passant une nuit hors de la garnison pour protester contre la sévérité de leur capitaine; n'était-ce point, naguère, un caporal bottier faisant mettre en disponibilité un général commandant de corps d'armée !

SUR L'ARMÉE

A l'autre bout de réchelle, et pour des raisons hautement respectables, mais, il faut le dire bien haut, ne donnant pas un exemple moins funeste, ce sont des officiers, refusant d'obéir à des ordres que leurs consciences réprouvaient, mais qu'ils devaient exécuter, quitte à briser leurs épées une fois l'ordre accompli... car la discipline est une, et c'est rincomparable grandeur du métier de soldat que cette servitude librement consentie et souscrivant aux plus durs sacrifices.

Pourquoi tous ces symptômes redoutables?

Pourquoi ces obscurcissements de la notion du devoir? Pour bien des raisons qui peuvent se ramènera deux essentielles: la propagande antimilariste et l'introduction de la politique dans l'armée,

La propagande antimilitariste? II est de mode aujourd'hui, dans certains milieux, de la nier, ou, du moins, d'en nier l'importance et la gravité; on ne veut pas se donner la peine de détester et de combattre, on se contente de railler les mauvais citoyens qui essaient d'insuffler leurs passions impies dans l'âme de nos soldats ou de nos conscrits. Raillerie facile et bien dangereuse! C'est vite fait, en effet, que de traiter ces antimilitaristes d'énergumènes, de dire que leurs enragées diatribes, du fait de leur exagération même, manquent leur but, et de prétendre que, si elles ont créé quelques douzaines d'anarchistes parmi nos futurs conscrits, elles n'ont converti encore ni fait manquer à son devoir aucun militaire de profession. Nous avons

SUR L'ARMÉE

VU tout à rheure ce qu'il fallait penser de cette belle confiance, et quels démentis lamentables les faits lui ont déjà donnés dans le passé et dans le présent; quels sont donc ceux que nous réserve l'avenir?

La propagande antimilitariste n'a pas désarmé et ne désarmera pas; dès longtemps l'antimilitarisme a jeté le masque, il mène Tattaque de front contre Tidée de patrie, il prêche ouvertement la haine de Tarmée, et, sur ce triste sujet, aucun commentaire ne vaudra de simples citations.

Voici un extrait du « Catéchisme du Soldat » que des criminels distribuent gratuitement à la porte des casernes :

La caserne est l'ennemie de l'industrie, de Fécole, de rUniversité, elle est Fennemie de l'ouvrier et Tennemie du paysan.

La caserne est essentiellement dépravante et déprimante. Elle enseigne la soumission^ la paresse, la platitude, Fégoïsme et la peur. Elle ne peut même enseigner que cela.

L'armée représente l'asservissement, la férocité, la mort, le crime de lèse-humanité ; les officiers sont des' bandits galonnés et des gardes-chiourmes.Les soldats sont des abrutis, des esclaves et des galériens.

Tout récemmentj au moment de Fappel de la classe, la Voix du Peuple a fait paraître un numéro spécial pour les conscrits (1).

(1) Voir la coUection du vaillant journal le Petit Patriote.

SUR L'ARMÉE

Les dessins de la quatrième page de ce factum sont véritablement suggestifs.

Dans le premier, un officier remet au bleu qui arrive un fusil Lebel et des cartouches.

(( Petit soldat, lui dit laVoix du Peuple^ reçois sans murmurer le flingot et le paquet de cartouches. »

(( Apprends à tirer bien, à viser juste », lui ditelle au second dessin, qui représente le bleu visant une cible.

« A mettre dans le noir, animal...», ajoute-t-elle au troisième, dans lequel, derrière la cible, un capitaine chancelle, les bras en Pair, ayant reçu la balle en pleine poitrine, pendant qu'un vieil officier, grotesque et bedonnant, salue, les mains sur la couture du pantalon et que s'agite au-dessus de Tépaulement un fanion indiquant le maximum de points.

(( Et ceux qui t'ont armé te respecteront^ » conclut/a Voix du Peuple diXJL quatrième dessin, pendant que le a bleu » qui vient de tuer son officier salue de Tarme dans une apothéose.

Cela est criminel, abominable, c'est vraiment la plus ignoble des infamies!

Brûlons du sucre! et allons demander la saine formule à quelqu'un qui n'est guère de nos amis politiques, mais qui est, à certains égards, digne de gratitude pour la besogne de réparation qu'il a entreprise, et qui, du moins, sur cette question du devoir national, est absolument avec nous; répétons avec le minisire de la Marine, M. Thomson,

SUR L'ARMÉE

que 710US croyons, plus que jamais, en présence de tout ce que dise?it, écrivent, affichent certains insensés, qu^ il faut tenir le patriotisme pour la première des vertus républicaines l

Nous rendons grâce à M. le ministre de la Marine d'avoir prononcé cette phrase réparatrice; nous ne pouvons pas, cependant, ne pas lui demander compte, à lui ou à certains de ses amis, de ce que, jusqu'à ces dernières semaines, qui marquent l'approche menaçante des élections, ils ont laissé dire ou laissé faire. Nous sommes très persuadés que le parti radical-socialiste compte dans ses rangs beaucoup d'excellents patriotes; mais pourquoi donc, jusqu'à l'heure oii ils ont ressenti cette crainte de l'électeur qui est le commencement de la sagesse parlementaire, pourquoi ces patriotes ont-ils marché la main dans la main avec les pires ennemis de la patrie? Pourquoi sont-ils tout prêts àrecommenceret se sentent-ils dans l'àme plus de tendresse pour ces anarchistes que pour nous, républicains libéraux et progressistes? Pourquoi, aux élections qui viennent, vont-ils les soutenir en sous-main et nous combattre ouvertement?

Pourquoi trouve-t-on, dans les journaux qui sont leurs^ des phrases du genre de celles que j'extrais ci-après d'une feuille particulièrement chère au Bloc de notre Loiret?

Internationalistes! C'est la suprême injure de nos ennemis. C'est notre plus beau titre de gloire. Oui, les socialistes sont internationalistes et ils s'en vantent.

Avec courage, le citoyen Hervé dénonçait dans un

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journal de TYonne les turpitudes militaristes, il affirmait que le culte de la patrie est haïssable s'il doit nous conduire à la guerre, car la force n'a pas de valeur morale .

La fibre patriotique ne trouve place que dans les êtres chétivement doués au point de vue intellectuel.

Vous n'écouterez pas, conscrits, le récit des faits d'armes sanglants inscrits sur le drapeau de votre régiment ; et quand vous serez délivrés de Todieuse chaîne du militarisme, souvenez-vous de la caserne pour la maudire, pour le mal qu'elle fait à une démocratie, en la courbant sous le joug le plus déshonorant pour l'homme, le plus dégradant pour sa qualité de citoyen (1).

Je m'excuse, de vous avoir forcé à respirer les relents empoisonnés que dég-age ce prodigieux bouquet de citations; mais enfin il m'a paru nécessaire, pour débrider largement la plaie que des insensés ont faite au flanc de notre armée, de faire avec vous cette double constatation, que, d'une part, l'impudence de Tantimilitarisme est plus téméraire que jamais, que, d'autre part, la tolérance des pouvoirs publics n'a cessé que depuis trop peu de temps d'être de la complicité.

Dans le diagnostic des maux dont souffre notre armée dételles observations devaient trouver leur place et porter leur enseignement.

L'introduction de la politique dans l'armée, voilà encore une chose redoutable, tellement redoutable que Ton voudrait tenir pour des inconscients ceux

(1) Journal la Vraie République^ de Gien.

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qui ont consenti ou aidé à inoculer à l'armée ce funeste virus de la politique.

Le mal n'est pas très ancien ; il date entre tant d'autres de cette lamentable affaire qui, depuis quelques années, empoisonne notre pays, qui, de part et d'autre, a provoqué les pires imprudences et les plus détestables folies, qui, hélas! pourrait ne pas encore avoir épuisé tout son venin. Auparavant, il est bon et nécessaire de le rappeler, on ne faisait pas de politique dans l'armée, on n'y savait pas ce que c'est que la politique.

Oh! je ne nie point qu'il ait pu exister naguère, de ci de là, un certain esprit de snobisme bien plutôt que de réaction, qu'il ait pu sembler de bon ton de plaisanter certains de nos politiciens et de ne point professer le culte fétichiste de la Marianne radicale, qu'on n'ait pas jugé très urgent d'étaler un bien ardent philosémitisme ni une grande admiration pour la franc-maçonnerie. Ce n'étaient point là de grands crimes, que vous en semble? Je vous affirme bien, moi qui ai passé dans l'armée les plus belles années de ma vie, que l'on y était foncièrement loyaliste et très parfaitement décidé à défendre, le cas échéant, non seulement le sol de la patrie, mais aussi les institutions du pays.

Il paraît que cela ne suffisait point : la Grande Muette ne doit plus se taire, il faut qu'elle crie sur tous les toits son amour de la république radicale, rien ne saurait dispenser nos officiers d'un certificat de civisme, leur mérite professionnel im-

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porte désormais beaucoup moins que leur opinion politique, il est nécessaire qu'ils soient des « patriotes ocomme l'entendaient les sections terroristes, il est bon qu'ils soient affiliés aux clubs révolutionnaires et pour le moins aux loges maçonniques. Voilà sous quelle triste forme on a introduit la politique dans Tarmée !

Et comme ce n'était point encore assez, les chefs même, que l'incohérence parlementaire a juchés sur des sommets bien inattendus, donnent des exemples plus inattendus encore. Les opinions les plus extrêmes et les manifestations les plus inouïes sont tolérées et encouragées par ceuxlà même qui ont le pouvoir, et, ô dérision, la garde du pays et de ses forces vives.

Il n'y a pas si longtemps que, dans tous les journaux, il vous était loisible de lire ce funamlesque récit, communiqué par Tofficielle Agence Havas, de l'arrivée dans un de nos ports de mer de celui qui était alors ministre de la Marine :

Le Ministre est arrivé ce matin à Brest; cinq mille ouvriers du port étaient rassemblés avec leur musique et le drapeau rouge de leur syndicat ; ils ont accueilli le Ministre par les cris : « Vive le Ministre ! », « Vive la Sociale! », « A bas la calotte! ». Le porte-drapeau a agité devant M. Pelletan Femblème rouge du syndicat. Le Ministre est monté en voiture avec M. lissier et deux amiraux; sa voiture était suivie de la musique et du drapeau des ouvriers qui chantaient la Carmagnole et V Internationale ; les troupes de la garnison formaient la haie.

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Vous faites-vous une idée de ce que pouvaient être les réflexions des deux amiraux assis dans la voiture de leur Ministre, et imaginez-vous ce que pouvaient bien penser nos petits troupiers faisant la haie devant cette mascarade ?

Ne trouvez-vous pas maintenant qu'il faut à des officiers un impérieux sentiment du devoir, une bien grande abnégation, un véritable héroïsme, le mot n'est pas trop fort, pour repousser les tentantes mais dangereuses suggestions qu'évoquent de pareils défis ?

Et c'est en efî*et, par la force naturelle et nécessaire des choses, une autre forme que va revêtir Fintrusion de la politique dans Tarmée, forme plus noble, guère moins dangereuse. Nous en trouverons Texpression outrée, violente, injuste, mais bien significative, dans l'apostrophe que Déroulède ne craignait pas de lancer au groupe d'officiers réunis autour de lui dans la cour de la caserne de Reuilly, le jour de sa fameuse échaufl^ourée :

c( On se fatiguera de vous entretenir. Messieurs. c( Nous nourrissons une armée, c'est pour qu'elle « nous rende des services à l'intérieur ou à Texté- « rieur. Depuis 1870, vous ne nous av63z servi de (( rien ! »

Ne sentez-vous pas qu'il y avait là autre chose que de l'injustice et de la colère, mais bien aussi une provocation directe à la révolte contre le pouvoir établi, au coup de force, au coup d'Etat, que tant de gens aujourd'hui souhaitent et attendent peut-être, mais auquel pas un officier,

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Ti

pas un, vous entendez bien, ne peut se prêter...

Et voilà les deux pôles entre lesquels notre armée semblait condamnée à osciller, d'un extrême à l'autre, d'une intransigeance à Tautre, ballottée des internationalistes aux braillards, des anarchistes aux césariens.

Heureusement, toutes ces excitations ont manqué leur but ; l'armée a compris que la vérité était dans le juste milieu, dans la silencieuse application à ses devoirs. Les provocations les plus directes et les plus audacieuses n'ont pas entamé d'un pouce l'intégrité de son loyalisme. Il était nécessaire et légitime de lui rendre ce solennel et reconnaissant hommage.

Est-ce à dire que, devant tant de sagesse et de fermeté, les mauvais desseins aient désarmé ? Comme ce serait mal les connaître!

Quand on ne peut pas ou quand on n'ose pas attaquer un ennemi de front, on tente de le tourner. Quand on ne peut pas se défaire de lui par un combat loyal et régulier, on tente de l'assassiner. Quand on ne peut pas le jeter bas par la force, on a recours à la ruse : on fait tout ce qu'on peut pour le déshonorer.

Le déshonneur... il vient de nous être révélé, et jamais les plus pessimistes n'auraient imaginé qu'il pût être aussi abominable ! Jamais il n'aurait pensé qu'il pût se trouver des Français pour faire appel à la chose la plus dégradante qui soit au monde : la délation, non pas pour défendre la République, qui n'a rien à voir en ces malpropres

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besognes, mais pour servir les bas intérêts de leur secte et les appétits gloutons de leur coterie!

Quelle stupeur attristée s'est répandue dans ce pays-ci lorsque nous avons vu Farmée nationale livrée à la mouchardise ! lorsque nous avons vu cette nuée de délateurs ignobles, dont quelquesuns, hélas! portent l'uniforme, s'abattre sur nos régiments dont pas un, — pas un, vous entendez bien, — ne fut épargné ! lorsque nous avons vu l'atmosphère empestée et Tair obscurci par ce vol innombrable de petits papiers malpropres, de fiches^ pour les appeler par leur nom, toutes bien haineuses, toutes bien viles, et surtout stupides, lourdement, épaissement, incommensurablement stupides.

Pensez que tout ce qui, avec l'âme même de la Patrie, vit et palpite dans les plis du drapeau : l'amour des dieux et des foyers, Fesprit de devoir, de discipline, de sacrifice, tout ce qui vaut la peine enfin qu'on vive sa vie ici-bas, tout cela vient d'être souillé, avili, meurtri, par les insensés ou les criminels qui mènent nos gouvernants. Vous êtes prêts, sans doute, à pardonner à ces malheureux bien des choses, mais cela? cela, bons Français que vous êtes, je suis bien sûr que vous ne le leur pardonnerez jamais !

Dans notre beau nom de « France » il y a (( franc », il y a « franchise » et Fon n'aime pas les mouchards ! Sans doute, nous ne craignons pas la bataille ; mais nous aimons nous battre en regardant notre adversaire bien en face ; nous

n'admettons pas les coups de couteau dans le dos !

Et en définitive, ce n^était pas la peine de tant crier sur tous les toits qu'on avait tué le jésuitisme noir, pour nous étrangler aujourd'hui dans l'ignominieux lacet du jésuitisme rouge!

Voilà donc, messieurs, "pourquoi vous devez aimer Tarmée et, avec l'armée, la Patrie dont elle est la plus pure incarnation. C'est, en somme, n'est-il pas vrai, parce que, si de mauvais citoyens ont entrepris, plus ou moins sciemment, de faire du mal à notre armée, les bons citoyens comme vous ont pour premier devoir de panser les plaies faites et de réparer le mal commis. C'est aussi parce que, pour remplir ce noble dessein, il n'est pas de meilleur ni de plus sûr moyen que de suivre les inspirations de votre cœur; et parce que ramour,qui déborde de vos cœurs de bons Français, doit être le levier tout puissant auquel rien ne saurait résister.

Mais, pour qu'un levier soit en effet tout puissant, il faut absolument deux choses: qu'il soit de bon fil ou de bonne trempe d'abord, qu'il soit ensuite bien appliqué. — En d'autres termes, que : en premier lieu, votre amour de l'armée et de la Patrie soit de bonne nature et de bonne qualité, en second lieu, qu'il sache se donner à bon escient et se manifester à propos.

Comment devons-nous donc aimer l'armée ?

Voilà le second point qui fera Tobjet de nos réflexions de ce soir.

Elibien! rappelons-noiis d'abord que — (cela se chante) :

L'Amour a sa pudeur, il aime à se cacher,

et la discrétion ne lui retire aucun de ses attraits.

Autrement dit : nous ne sommes pas gens à mettre notre drapeau dans notre poche, mais nous ne passons pas non plus notre temps à le faire claquer au vent au risque d'en assommer ou d'en éborgner nos voisins !

Proscrivonsdonc résolument, en aimant la patrie, cette forme d'amour grossière, facile et absolument haïssable, qu'on a appelé le patriotisme de café-concert; le mal que fait ce patriotisme-là au vrai patriotisme est incalculable; rien de plus inutile, rien de plus dangereux que ces agités qui, en juillet 1870, ne hurlaient si fort leurs dérisoires (( A Berlin ))que pour mieux crier « Sauve qui peut» quelques semaines plus tard.

Si l'antimilitarisme est le plus souvent odieux, un certain militarisme est aussi terriblement indiscret et encombrant, et il est sage de ne point oublier qu'il n'y a pas dans l'ancienne comédie de type plus ridicule que le matamore.

Des matamores? Il n'en faut plus, désormais, pas plus dans l'armée qu'ailleurs; le soudard, le traîneur de sabre, tapageurs et impertinents, ont fait leur temps; ils ont fait beaucoup de mal aussi en donnant prétexte à bien des rancunes et en créant

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de profondes mésintelligences; il n'en est plus dans Tarmée : ni vous ni moi ne le regretterons.

Votre patriotisme sera donc silencieux et réfléchi, votre amour de Tarmée ne se dépensera pas en vaines paroles, il se prouvera par des actes.

Et c'est ainsi qu'il affirmera la seconde qualité que jelui crois nécessaire, c'est par là qu'il se montrera efficace et pratique.

Le véritable amour vit, dit-on, de sacrifices jt se prouve par des sacrifices? l'amour que vousportez à l'armée n'échappera pas à la loi commune. Le pays vous demandera peut-être un jour le sacrifice suprême, celui de votre vie. Vous y êtes prêts; et, sans regrets, vous ferez ce qu'ont si galamment fait ceux de vos anciens dont les noms illustrent, tout autour de votre glorieuse ville, tant de pieux monuments commémoratifs ; vous donnerez le plus pur de votre sang. C'est beaucoup? oui, sans doute! Ce n'est pas assez! le sacrifice que la patrie vous demande est en effet moins glorieux, moins exceptionnel, il est peutêtre plus difficile, car c'est un sacrifice de tous les jours et de tous les instants : il faut que, résolument et généreusement, sans arrière-pensée et sans regrets, vous acceptiez le principe et vous consentiez à toutes les charges de notre défense nationale. Ces charges sont terriblement lourdes? Je le sais bien, mais ce que je sais aussi, c'est que non seulement vous ne pouvez pas espérer les voir disparaître, mais que vous ne devez môme souhaiter leur réduction qu'autant que vous serez

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bien sûrs qu'il ne s'ensuivra nulle diminution de puissance.

Je sais trop que, pour vous inciter à ces souhaits imprudents, les ennemis de Tarmée vont, fort habilement, tenter d'exploiter ceux de vos sentiments qui, de prime abord, semblent les plus généreux, et faire miroiter à vos yeux les mirages trop séduisants du pacifisme. Laissez-moi, là contre, vous mettre soigneusement en garde.

Comme il est malaisé de définir exactement le pacifisme ! Comme ce peut être quelque chose de pur et d'élevé, ou bien quelque chose d'assez ignoble !

Dans certains pays, à certaines époques, le pacifisme ne peut guère pousser de racines profondes, il ne peut pas germer; il lui faut pour cela un terrain de culture qui ne se trouve pas partout; il lui faut du temps aussi, et le temps, jusqu'aux dernières années du dix-neuvième siècle, lui avait toujours fait défaut.

De toute notre histoire nationale, la période par laquelle nous venons de passer est la plus longue qui soit demeurée sans guerre. Sans doute cela fut un très grand bienfait, c'est le plus immense service que nous aient rendu les institutions républicaines; mais, par contrecoup, cela a pu aussi faire détendre certains ressorts qui devraient être toujours bandés.

Nous sommes en paix depuis trente-cinq ans, jamais nous n'avons été si pacifiques.

A Dieu ne plaise que je le regrette et que je

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propose ou demande une adhésion aux théories de Joseph de Maistre et du maréchal de Moltke! Je n'en veux point pour ma part; et le progrès des idées et des mœurs fait que bien peu de gens restent aujourd'hui les adeptes de la « guerre bienfaisante » et de la « saignée nécessaire »; nous laissons cela à ce qu'on est convenu d'appeler les temps barbares, lesquels, Dieu merci, paraissent bien révolus. Mais n'est-il pas trop de nos contemporains qui sont devenus les sectateurs trop accommodants de la <( paix à tout prix » ? Et le nombre de ces timides ne s'est-il pas singulièrement accru en France? On n'a qu'à mesurer le chemin parcouru depuis l'alerte de i875 jusqu'à l'affaire Schncjebelé, de cette dernière à Fachoda, et de Fachoda à Algésiras.

On a dit cette affirmation navrante que, par essence,une République ne pouvait pas accepter de guerre, et cette assertion impie que, si elle subissait une guerre, elle ne pouvait pas souhaiter la victoire,ayant trop à craindre du général victorieux. Personne ici ne voudrait prendre à son compte des paradoxes aussi risqués ; mais n'est-ce pas déjà trop qu'on ait pu, ces dernières années, lire de tels blasphèmes dans les feuilles les plus sérieuses et en entendre l'écho jusque dans l'enceinte des Chambres ? Pour que cela ait été possible, il a fallu un singulier aveulissement des caractères et une bien lamentable détente des virilités.

C'est pourtant à deux républicains que nous demanderons de dénoncer et de flétrir cette faiblesse :

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Le premier n'est guère de nos amis, il n'est certes pas suspect de réaction, ni de militarisme, et cependant, appelé à donner un jour son avis sur l'éducation qu'il fallait donner à la jeunesse française, et agacé de n'avoir entendu, avant le sien, que des avis trop peu virils, M. Ranc s'écriait : « Il ne faudrait pourtant pas nous faire une génération de pleutres. » Et, tout dernièrement, en Amérique, le président Roosevelt disait bien haut: « La guerre est un fléau, mais ce n^est pas le plus (( grand fléau pour une nation. Le plus grand des (( fléaux pour une nation, c'est la perte de son (( indépendance et de sa dignité. » Voilà, n'est-ce pas, et exprimées d'une façon saisissante, des vérités bien élémentaires. Pourquoi faut-il qu'il y ait trop de gens aujourd'hui en France qui méconnaissent ces vérités-là et comment ne pas comprendre qu'il y a là un danger et un grave danger !

Qu'on ne s'y trompe pas, cependant, et qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas. — Nous aimons et nous voulons la paix, mais nous ne sommes pas résignés à tout subir pour la conserver; nous avons, autant que qui que ce soit, l'horreur de la guerre, mais nous ne serions pas de notre race et de notre sang si nous nous laissions soupçonner d'en avoir peur.

Horreur de la guerre, oui, messieurs les antimilitaristes, internationahstes et pacifistes, oui, horreur autant que vous. Mais pew? Jamais de la vie! La peur? nous vous la laissons. C'est bien bon pour vous ! Et c'est bien, en définitive,

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tout ce qu'il y a au creux de vos déclamations et de vos sensibleries !

Nous voulons donc la paix, nous voulons imposer la paix^ mais nous ne connaissons pas d'autre ni de meilleur moyen que d'être prêts pour la guerre ; et c'est là prudence élémentaire, surtout en ce moment, surtout si nous tendons l'oreille aux échos qui nous viennent de l'autre côté du Rhin.

Ecoutez-les, ces échos, ils sont d'hier.

A l'inauguration du monument de Moltke, il y a quatre jours, Guillaume II a dit ceci :

Vous avez vu, messieurs, dans quelle position nous sommes vis-à-vis du monde ; par conséquent, hourra pour la poudre sèche et Tépée aiguisée, pour le but reconnu et les forces toujours tendues, pour Tarmée allemande et Tétat-major général !

Et le lendemain, à Dresde, il terminait un toast à son hôte et vassal, le roi de Saxe, par ces paroles menaçantes :

Nous pouvons, pleins de calme, la visière relevée, et avec le courage viril qui convient à des Allemands libres et que donne une conscience pure et tranquille, regarder les yeux dans les yeux le premier qui s'aviserait de se mettre sur notre chemin et de nous gêner dans le légitime développement de nos intérêts.

La menace est directe et passablement hautaine, et voilà pourquoi je vous mets en défiance contre les séductions de la sensiblerie pacifiste. Parmi le fracas de ces tonnerres le pauvre petit air de flûte

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du pacifisme rend, avouez-le, un son bien gringalet et pitoyable !

Je crois devoir vous mettre en garde aussi contre une utopie, infiniment séduisante sans doute mais fort décevante : la transformation des armées permanentes en milices nationales, même en supposant ces milices fortement encadrées, même en leur assignant plus et mieux qu'un rôle et un but purement défensifs.

La question est à Tordre du jour, la réforme hante des cerveaux généreux et imprudents, mais tout bon citoyen doit ne voir là-dedans que la plus dangereuse des chimères. Ce qui peut convenir à un pays comme la Suisse, de petite étendue, de race traditionnellement guerrière, retranché dans les formidables défenses naturelles de ses montagnes, et voué à un rôle stratégique de pure défensive, ne peut pas suffire au grand pays, si ouvert, de races si diverses, de destinées si hautes, qu'est notre France; enfin, malgré des prodiges d'héroïsme individuel, l'exemple des milices du Transvaal n'est pas encourageant.

Il faut donc nous en tenir au principe de l'armée permanente, et, si nous souhaitons quelques modifications à l'organisation actuelle de cette armée, nous garder des souhaits hâtifs et imprudents.

Nous allons avoir le service de deux ans, tous les candidats l'avaient promis, tous les électeurs Tout réclamé, à peu près tous les élus l'ont voté, la chose était inévitable.., eh bien, n'y a-t-il pas

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eu là précisément un mirage et une illusion? Il est d'ores et déjà bien probable que cette réforme va diminuer le rendement et la puissance de Tarmée ; de plus, la modification proposée, faite pour diminuer nos charges financières, va très sûrement les augmenter..., ce n'est sans doute pas ce qu'en attendait le pays ; enfin elle a ce défaut capital d'être une demi-mesure.

Je ne voudrais pas m'évaguer en une inutile digression; il est pourtant nécessaire que je vous indique mon sentiment là-dessus, sentiment qui est partagé par beaucoup de bons esprits, très avertis de tout ce qui touche à Tarmée.

Que l'on diminue les charges que fait peser sur vous l'impôt du sang ? rien de mieux et nous sommes tous d'accord là-dessus; — mais que cette diminution n'amoindrisse pas la valeur, matérielle et morale, de l'armée, voilà sur quoi il faudrait bien nous accorder !

On a proposé, à cet effet, le service, non pas de deux ans, mais seulement de onze mois pour la masse, amendé par la constitution d'un noyau extrêmement solide de rengagés, rengagés absolument volontaires, soldats professionnels, que nos bons démagogues appelleront des « prétoriens », ce pour quoi ils n'oseront jamais vous donner cette réforme... Pour ma part ,en'ai nulle peur des mots et je suis en bonne compagnie pour rendre hommage, avec M. Berteaux luimême, au loyalisme indiscutable, à la constante maîtrise de soi, dont, en dépit des pires provoca-

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lions et des plus dangereuses excitations, nos soldats ont toujours fait preuve, à tous les degrés de la hiérarchie. — Je suis bien sûr que ce loyah'sme et cette sagesse ne changeraient en rien, le jour où, avec le service général et obligatoire de onze mois, on nous donnerait, comme correctif nécessaire, le service, volontaire et à long terme, d'un noyau de sous-officiers, caporaux et soldats rengagés. — Je suis bien sûr aussi que, non "seulement les pères de famille seraient heureux de ne se séparerde leur fils que pendant onze mois au lieu de vingt-trois, mais encore que Tarmée ainsi constituée serait beaucoup plus forte. — Cela demanderait de gros sacrifices financiers? Voilà qui est bien possible! Mais pas sensiblement davantage que le service de deux ans, et du moins ces sacrifices-là ne seraient-ils pas faits en pure perte.

Je ne veux pas vous en dire plus long là-dessus; mais pour en revenir à ce qui fait l'objet de nos réflexions, je vous prie seulement de remarquer, à la veille de la loi de deux ans, que si tous lesbons citoyens avaient eu le courage d'accepter franchement le lourd fardeau des charges militaires, en ne souhaitant que des allégements possibles et prudents, du genre de celui que je viens de vous indiquer, le fardeau ne risquerait pas de s'alourdir encore ; et, en fin de compte, tous auraient gagné à montrer de la sorte qu'ils aimaient efficacement, qu'ils aimaient pratiquement et activement la patrie et l'armée.

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Aimez aussi virilement^ messieurs; que votre amour soit viril, fort et armé.

Beaucoup a été fait dans toute la France, vous avez spécialement ici fait beaucoup, je le sais, pour développer et perfectionner la culture physique; la gymnastique et l'escrime ont été remises en honneur, les sociétés de tir se sont multipliées, les sports de toute espèce ont pris une rapide et considérable extension, si bien qu'aujourd'hui nos conscrits et nos hommes des réserves rivalisent de vigueur et d'entraînement.

Cela est excellent... mais cela ne suffit pas ; il faut que les âmes aussi soient viriles ; il faut réagir contre la faiblesse et la sensiblerie qui feraient regarder la guerre comme un fléau devant être évité à tout prix; il ne faut pas de provocation, mais il faut de la dignité, pas de morgue, mais de la fierté, pas de vanité puérile, mais de l'amourpropre réfléchi.

11 faut cultiver pieusement le souvenir et ne pas laisser éteindre l'espoir des revanches permises. Ceux d'entre vous qui ont fait la grande guerre, il y a trente ans, portent au cœur une blessure qui saigne toujours; il serait bon que nos cœurs aussi, à nous plus jeunes et plus oublieux, saignassent un peu et souffrissent toujours ; il serait bon que nos pensées allâssent plus souvent vers nos frères d'Alsace qui attendent et espèrent... Il est indispensable que vous flétrissiez tous l'abominable impiété d'un rhéteur, que des blasphèmes inouïs, proférés à la tribune même de la Chambre contre

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ces espoirs sacrés et cette pieuse attente, n'empêchent pas de mener une majorité de parlementaires asservis ! Si les âmes françaises avaient toutes la virilité qu'elles devraient avoir, un tel scandale n'aurait jamais pu nous déshonorer. — Aimez donc virilement, messieurs, le salut est à ce prix !

Aimez encore, si vous me passez Texpression, aimez apostoliquement, faites-vous les panégyristes, les défenseurs, vraiment les apôtres de l'armée. Aimez la Patrie et aimez l'armée en les faisant aimer par ceux qui vous entourent et par ceux qui vous approchent.

Par votre famille d'abord et par vos enfants. N'oubliez jamais de donner, dans la formation des âmes dont vous avez la charge, leur place légitime, la place d'honneur, au culte de la patrie et au respect de l'armée; continuez dans la famille l'œuvre de l'école; au besoin complétez-la ou même redressez-la, car, il faut bien le dire, si la majorité de nos instituteurs est irréprochable, on a cependant pu constater çà et là des défaillances ou même de scandaleuses révoltes, et il est possible que la gangrène se propage ; c'est au père de famille de prévoir le mal et de le réparer.

Sur vos frères, sur vos amis, ou sur vos enfants grandis, appelés sous les drapeaux, que votre action consiste à encourager les bonnes volontés, à exalter et à idéaliser la tâche proposée, à blâmer également l'esprit de fronde et ce que le trou-

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pier appelle Tesprit de « carotte », à décourager surtout cet esprit de veuleriedont latraduction fidèle et trop fréquente couvre lesmurs des moins nobles endroits de nos casernes. Vous les y avez tous lues ces inscriptions de «Vive la classe » ou « Bientôt la fuite» ou «Encore 600 jours à faire», ou telles absurdités découragées et décourageantes. Réagissez, je vous en prie, faites comprendre à nos troupiers combien cet état d'esprit, qui a toujours été imbécile, est aujourd'hui devenu dangereux.

Envers ceux qui vous touchent de moins près, ne vous résignezpas à Tinaction; pensez à ce que peut l'action individuelle du plus humble et du plus timide d'entre vous ; voyez toul ce que nous pourrions sauver si, ici et dans toute la France, chacun de ceux qui pensent bien, réussissait à ramener un, rien qu'un, de ceux qui pensent mal ou, simplement, qui ne pensent pas.

Si votre interlocuteur est de notre bord, ne pensez pas qu'il soit inutile de prêcher un converti et parlez avec lui de ce qui vous tient au cœur ; de l'échange de vos impressions et de vos espérances ne peut rien naître que de bon ; si c'est un indifférent, montrez-lui que l'indifférence n'est plus permise; si c'est un tiède, réchaufiez-le; si c'est un indécis, décidez-le ; si c'est un ennemi, ramenezle ; dites-vous bien que beaucoup do nos adversaires ne savent pas pourquoi ils nous en veulent, ni ce qu'ils nous veulent; ceux qui « ne savent pas », en cette matière comme en tant d'autres

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sont légion ; à vous de les éclairer, de les désabuser, de leur montrer le néant des griefs qu'on leur a dictés contre nous, l'impiété des haines qu'on a attisées dans leurs âmes, l'intérêt moral et tous les intérêts matériels et immédiats qu'ils ont à venir à nous.

Que si, au contraire, celui à qui vous avez à faire est un de « ceux qui savent», un ennemi calculé, et un antipatriote réfléchi, puisque cette vilaine espèce existe, soyez assurément patient, mais ne le soyez pas indéfiniment. Ne laissez passer aucune provocation et relevez virilement toutes les insultes.

Si l'un quelconque d'entre vous entendait outrager publiquement sa mère, je suppose qu'il ne courberait pas longtemps Téchine? qu'il la redresse tout aussi vite s'ilentend outrager sa patrie ou son armée, vous ne devez ni plus ni moins à l'une qu'aux autres ! En face de certains énergumènes, qui, faute d'arguments impossibles à trouver à l'appui de leur thèse criminelle, ne peuvent à vos actes de foi et d'amour opposer que rinjure et le blasphème, c'est-à-dire, en somme, la plus grossière provocation, vous n'avez qu'une chose à faire : c'est de ne pas tendre évangéliquement la seconde joue!

Quelqu'un, que je connais bien, se permettait naguère de donner à ses auditeurs un conseil que je ne prends pas tout à fait à mon compte, mais que je peux bien vous rapporter. — Il disait à ses amis : « Si, une fois vos arguments épuisés et

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(( votre patience à bout, vos adversaires, anar- « chistes, collectivistes, antimilitaristes, interna- « tionalistes et autres fumistes continuent, sans c( vous écouter, à blasphémer de parti pris et à « injurier vilainement tout ce que vous respectez « et tout ce que vous aimez — eh bien, mes bons (( amis, retroussez vos manches, tapez dessus, et « allez-y carrément ! Ce sont les gens qui n'ont « pas de biceps qui prétendent qu'un coup de « poing n'est pas un argument ! »

Il va sans dire maintenant que vous devez, pour votre propre compte, aimer exemplairement Tarmée ; je veux dire que, si votre âge vous appelle sous les drapeaux,que ce soit pour 2 ans, pour 28 jours ou pour 13 jours, vous devrez, pendant votre temps de service, donner toujours et partout l'exemple. Prêcher d'exemple est le meilleur prêche; je n'insiste pas sur une vérité si élémentaire et cependant je me permets de vous signaler deux choses.

La première est que, quelque bon que soit votre esprit, vous aurez peine à échapper à cette tendance naturelle du caractère français qui l'incline invinciblement à toujours fronder et à tout critiquer; il est hors de doute que vous aimerez vos chefs, que vous aurez confiance en eux et que vous vous sentirez prêts à les suivre au bout du monde; mais vous êtes trop de votre race pour ne pas saisir avec joie toute occasion de les « blaguer ». Réagissez autant que vous pourrez, il y a

là un danger, et ce qui était innocent hier ne Test plus aujourd'hui.

En second lieu, c'est surtout comme réservistes ou comme territoriaux qu'il faut que vous donniez l'exemple; l'armée active, fortement encadrée, entraînée et disciplinée, donne moins de sujets de crainte; c'est surtout parmi les hommes des réserves que la propagande antimilitariste et les idées révolutionnaires peuvent avoir exercé leurs ravages; à vous de rétablir la moyenne, de former le solide noyau qui, groupant et multipliant les bonnes volontés, suffira à annihiler les mauvaises.

Messieurs, dans la tendresse que vous ressentez pour vos parents, le raisonnement a peu de part, vous les aimez de naissance, et Pamour filial ne semble pas être un sentiment acquis; il est tout naturel et il est excellent que vous aimiez de même la patrie et l'armée, d'un mouvement instinctif et irréfléchi. Voulez-vous me permettre de vous dire cependant que ce n'est point assez et de demander à votre tendresse patriotique de se faire intelligente et raisonnée.

Aimez impulsivement, mais aimez aussi consciemment, aimez sans mesure mais n'aimez pas sans raison, en un mot aimez intelligemment.

Ne pensez pas que votre instinct patriotique soit suffisant, même pour vous seul; voyez tout ce qu'y peuvent ajouter de soHdité la réflexion, l'étude et le raisonnement; soyez bien assurés

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dans tous les cas que, s'il vient à se heurter non seulement aux instincts contraires des sans-patrie et des antimilitaristes, mais aussi à leurs raisonnements spécieux et à leur casuistique empoisonnée, votre pauvre instinct, malgré toute sa noblesse, vous servira de peu.

Puisez dans les inépuisables richesses de notre histoire nationale, vous y trouverez à foison des arguments pour confondre ceux qui les ignorent ou les méconnaissent, en même temps que pour exalter votre propre enthousiasme. Faites-vous raconter par ceux qui y ont pris part les épisodes glorieux qui abondent dans la dernière guerre; je vous assure que ce seront des professeurs d'une autorité morale autrement haute que la mienne ceux de vos anciens qui vous raconteront les combats qu'ils ont vus de leurs yeux et qui gardent encore au plus profond de leurs poitrines quelques étincelles de la flamme sacrée qui les brûlait alors.

Ces leçons des vivants seront certes bien émouvantes; que seront-elles pourtant auprès de l'auguste leçon des morts ?

Vous connaissez tous la grave et noble poésie *

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie, Entre les plus beaux noms, leur nom est le plus beau* Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère,

Et, comme ferait une mère, La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.

Oh ! messieurs ! faites-le, faites-le souvent, ce

pèlerinage auquel vous convie le poète ; faites-le, si vous le pouvez, réellement et corporellement, mais surtout, et dans tous les cas, faites-le dans vos cœurs et dans vos pensées!

(( Vis en pensée avec les morts que tu as aimés », dit aussi la plus émouvante des sentences : vivez en pensée, messieurs, avec tous ces chers et glorieux morts dont le trépas a fait Tillustration, la grandeur, la vie même de la patrie. Dans cet hommage de gratitude attendrie et de filiale piété, vous trouverez aussileplussolideetle plussublime enseignement ; vous donnerez à votre patriotisme des assises indestructibles, et ce ne sera plus seulement de vos cœurs enflammés, mais aussi de vos libres raisons, que jaillira le cri d'enthousiasme sacré :

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple Qui veulent place dans le temple, Et qui mourront comme ils sont morts !

Lisez enfin, lisez et méditez les innombrables, les incomparables gloires de notre armée; sachant de quoi vous lui êtes reconnaissants et pourquoi vous Taimez, vous l'en aimerez cent fois mieux, et vous vous sentirez singulièrement forts pour repousser les assauts de ceux qui ont le malheur ou la folie de ne pas l'aimer.

Enfin, que votre amour pour l'armée, qui sera

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discret, généreux, efficace, viril, apostolique, exemplaire, et intelligent, soit aussi respectueux et raisonnable^ je veux dire qu'il ne demande pas à l'armée ce qu'elle ne peut ni ne doit donner.

Nous avons vu tout à l'heure quel crime c'était que d'introduire la politique dans l'armée; si vous l'aimez, ne vous rendez à aucun degré complice de ce crime!

Gardez-vous d'être des amis dangereux.

Vous reprochez à nos médiocres tyrans de vouloir asservir l'armée à leur parti ? votre reproche est vain si vous méditez de l'asservir au vôtre! Il n'est pas de prétexte, si noble soit-il, qui puisse vous excuser de chercher à détourner un soldat de son devoir.

Il était réservé aux tristes temps où nous vivons de nous montrer l'armée employée à des besognes de politique ou de police; devant un spectacle aussi démoralisant, ne vous insurgez pas; n'ayez contre nos soldats, en quelque circonstance que ce soit, pas une parole de blâme, pas un geste de révolte; plaignez-les seulement et plaignez-les profondément. Pensez au véritable supplice qui doit torturer l'âme d'un officier, dont les rêves de jeunesse étaient si nobles, dont les espoirs étaient si beaux, et qui se trouve contraint d'enfoncer les grilles d'un couvent, de jeter à la rue de pauvres religieuses, de faire sauter les portes d'une égh'se, de contenir enfin des indignations qu'il partage, et de réprimer des révoltes qu'il comprend. Imaginez aussi les angoisses morales d'un petit trou-

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pier que le service appelle à marcher contre des grévistes, contre des émeutiers, contre de pauvres égarés parmi lesquels il compte des amis, des parents, peut-être ses propres frères. Il y a là des drames intimes tellement poignants que vous n'aurez jamais assez de colères contre un gouvernement qui fait à des soldats faire un tel métier; mais, encore unefois,même ce métier-là, vous ne pouvez ni ne devez empêcher nos soldats de le faire.

Dès lors, il va de soi que vous comprendrez tout le danger d'un appel au soldat pour changer la forme politique du gouvernement.

Oh ! je ne nie pas que la tentation puisse être forte ; et peut-être quelques-uns d'entre vous estiment ne pas être de mauvais citoyens en souhaitant aux embarras où nous nous débattons une solution violente... et militaire. Laissez-moi leur dire bien nettement qu'à mon sens ils commettent une erreur grave et entretiennent des espoirs tout bonnement factieux ! — Si vous n'entrevoyez pas de salut autre part, si vous oubh'ez ou ne voulez pas vous rappeler qu'il nous faut actuellement un délai de quelques mois pour nous tirer d'affaire, légalement et républicainement parlant, je conçois bien que vous vous laissiez aller à souhaiter je ne sais quelle miraculeuse ou providentielle intervention, sous la forme d'un bon bâton, d'une bonne trique l — Déjà sur ce terrain, je suis trop nettement et loyalement républicain pour vous suivre, d'abord parce que je ne distingue pas très bien

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au bout de quel bras ladite trique pourrait être emmanchée, ensuite parce que je n'aime guère des solutions si capricieuses et si dangereuses pour le régime de mon choix, pour le régime voulu, et impérieusement voulu, ne Toubliez pas, par rimmense majorité de la nation — enfin, parce que, outil pour outil, ce n'est pas un bâton qu'il nous faut, mais un bon balai, dont, aux élections prochaines, le suffrage universel tiendra solidement le manche. ^

Mais enfin, sans les comprendre ni les suivre, j'admets que quelques-uns interrogent anxieusement, et inutilement, tous les coins de Thorizon pour voir si ne surgira pas quelque part cette fameuse « trique » de leurs rêves. Ce que je n'admets pas, c'est que d'autres espèrent quoi que ce soit, non plus de la trique, mais du sabre. Le sabre? je vous adjure de comprendre qu'il ne doit sortir du fourreau que pour d'autres besognes ! — Je veux bien qu'il puisse suffire d'un geste pour faire place nette, mais je sais bien et je vous affirme que le geste ne sera pas fait.

L'histoire d'hier et d'avant-hier vous le démontre surabondamment : le boulangisme, qui fut un foyer ardent et intense, ne fut pourtant guère mieux qu'un feu de paille, et le généreux mais vague nationalisme entre déjà dans le poussiéreux domaine de l'Histoire : c'est que tous deux reposaient, le premier tout entier et le second pour une bonne part, sur la même erreur de principe, et fondaient la majeure partie de leurs espérances

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sur un (( appel au soldat » qui ne pouvait être entendu.

N'ayez donc pas d'espoirs factieux qui seraient des espoirs dangereux, car leur réalisation nous entraînerait à des aventures dont nul ne peut imaginer les caprices et les violences. Méditez l'exemple de notre voisine l'Espagne, qui, malgré la noblesse et l'héroïsme d'une race généreuse entre toutes, a payé si cher les fantaisies de ses pronunciamentos.

Voyez aussi les enseignements qui se dégagent de la féroce tragédie qui, naguère, ensanglantait la capitale de la Serbie ; les Français ne sont pas des Serbes, me direz-vous.et nous ne risquons pas de sombrer dans une si furieuse sauvagerie. Qu'en savez-vous? ignorez-vous combien mince et fragileest le vernis denos orgueilleuses civilisations ? et cette sinistre aventure est-elle donc faite pour vous donner le goût des révolutions militaires !

Encore une fois, c'est la sagesse et c'est le devoir, aimez l'armée d'un amour raisonnable et respectueux.

Si, enfin, vous estimez, en dernière analyse, que vos efforts seront vains ou du moins ne produiront pas tous leurs fruits, tant qu'ils ne trouveront pas auprès des pouvoirs publics l'appui et la complaisance que vous devriez en attendre; si, au contraire, vous ne rencontrez là qu'inertie malveillante ou paradoxale hostilité, eh bien ! rappelez-vous que, même en politique, « le génie n'est

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qu'une longue patience ».... ayez le génie de cette patience-là !

Elle ne sera pas très longue : quelque cinq mois, juste le temps qui nous sépare des élections. Et si par hasard les élections ne purifiaient pas Fairnational et trompaient nos espoirs, vous vous remettriez par la suite à votre besogne de patience et de courage. Et, d'ici la libération que ne saurait manquer d'apporter un jour la revanche du libéralisme, du patriotisme, et du bon sens, vous devrez vous répéter quotidiennement que si, pendant ce temps-là, comme il est probable, comme il est certain, aucun sauveur ne vous est tombé du ciel, chacun de vous peut, dans sa modeste sphère et pour sa petite part, être un sauveur pour notre France et pour notre armée.

Rappelez-vous que, dans un pays républicain, dans un régime fondé sur le suffrage universel, c'est là qu'est le suprême espoir et la force suprême, c'est là qu'est le salut 1 Rappelez-vous que, sur le terrain électoral, vous portez, avec vos bulletins de vote, des armes, les seules qui vous soient permises, mais aussi les seules qui puissent et qui doivent renverser tous les obstacles. D'ici le mois de mai prochain, ne perdez aucune occasion d'aiguiser et de multiplier ces armes-là; ce sera le dernier conseil que je me permettrai de vous donner.

En résumé, vous voyez que nous sommes fondés à vous dire en toute sincérité : Courage, espoir et confiance !

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Le mal est grave et redoutable ? vous le vaincrez.

Les ennemis sont acharnés et incroyablement audacieux ? vous serez plus forts qu'eux ; car vous apporterez à la lutte une conviction profonde? une bonne volonté persévérante, une indomptable foi, un amour généreux et ardent, une invincible union ; rien ne résiste à ces armes-là !

Nous serons victorieux, bons citoyens qui m'écoutez, je vous garantis qu'un jour nous serons victorieux : parce que, en aimant Tarmée et la patrie pour les raisons que je vous ai dites, et de la manière que j'ai essayé de vous dire, nous sommes bien sûrs de combattre le bon combat, parce que le salut et la défense de Tarmée c'est une question de vie ou de mort pour la patrie, parce que l'armée qui périt c'est la patrie qui meurt, et la patrie ne peut pas mourir !

LE PÈRE OU L'ÉTAT

LE PÈRE OU L'ÉTAT

Vous m'avez demandé, messieurs, de vous parler aujourd'hui de la Liberté de rEnseignement. Je ne vous cache point que vous m'avez assez cruellement embarrassé; car, sans me piquer d'une fatuité qui prétendrait ne mettre sur mes lèvres que des paroles neuves, j'aimerais ne pas trop fouler des sentiers terriblement battus, et vous voulez que nous nous engagions sur la plus grande et large route qui soit, que tout le monde a parcourue avant nous, dont tous les détours sont dès longtemps connus !

Or, un jour, à la Cour de Versailles, le chœur des dévotes, s'écoulant dans le péristyle qui règne devant les portes de la chapelle du château, ne tarissait pas d'éloges sur le compte du prédicateur qui venait de se faire entendre. Ce qu'il avait dit était exquis, profond, touchant, incomparable.

(( De quoi donc a-t-il parlé? » dit un philosophe qui se trouvait là.

« De la charité, » lui fut-il répondu, « et il nous en a dit de si belles choses, et de si neuves ! »

(( De si neuves ? a t-il dit qu'il ne fallait pas la faire ? »

Devrai-je donc, pour être neuf moi aussi, vous dire qu'il ne faut pas que l'enseignement soit libre ?

Vous feriez, je crois bien, assez piètre accueil à cette originalité. Je dois donc m'exécuter et c'est vous qui l'aurez voulu !

Dans ce problème de l'enseignement — qui n'est pas si facile au demeurant^ et qui ne sera pas mieux résolu par la brutale main-mise jacobine des uns que par la passionnée récrimination confessionnelle des autres — trois parties sont en cause, trois personnes sont en face: TEnfant, le Père, l'Etat.

Tous trois ont-ils des droits ? Où est la limite de ces droits respectifs? A qui devra aller l'autorité définitive? Lequel des deux derniers devrat-il être, au yeux du premier, le guide et le maître? Voilà l'anglesous lequel nous allons, si vous le voulez bien, examiner sommairement cette grosse question de l'enseignement.

Avec la naïve et sommaire hardiesse qui leur est accoutumée, les intransigeants, de l'un et l'autre bord, ont vite fait de trancher ; ils dénient tranquillement tous ses droits à Tune des parties en cause et prétendent remettre l'Enfant, en quasi toute propriété, soit au Père, soit à TEtat.

Ici, comme ailleurs, et comme toujours^ les intransigeants se trompentj et la question n'est pas si simpleque cela. Le bon sens et la justice — deux choses que nos intransigeants connaissent peu — veulent que chacune des parties ait des droits

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bien garantis et nettement délimités. Ce qui prête à controverse est précisément la délimitation respective de ces droits, le partage à opérer entre les deux autorités qui se trouvent face à face. — Voulez-vous que nous essayions d'esquisser ce délicat travail de bornage?

Si, d'abord, sans trop ratiociner, nous nous laissons aller à notre sentiment iuipulsif ou instinctif, qui n'est pas toujours le plus mauvais, nous dirons tout de suite ceci : que, s'il paraît être au monde un droit naturel, c'est bien assurément celui qu'auraient le père et la mère d'élever leurs enfants comme ils le veulent, de leur donner renseignementintellectuelen même temps que l'éducation morale qu'ils préfèrent, de leur inculquer toutes leurs croyances, de leur transmettre toutes leurs convictions.

Et au surplus nous aurions l'étymologie pour nous. Jesaisbien que, par ces temps de réforme orthographique, une raison étymologique est assez vacillante. Toutefois quand nous nous demandons à qui doit revenir, en tout premier, l'autorité sur les enfants, si l'étymologie n'est pas tout à fait un vain mot, elle nous répond que c'est à leur auteur. Autorité, Auteur : il semble bien qu'il doive y avoir, entre les mots etles idées qu'ils habillent, une liaison assez stricte.

Tenons-nous-en donc à cette « autorité des auteurs » ; vraiment, elle tombe sous le sens.

Maisest-elle absolue, sans limites, sans réserve, sans contrôle?

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Elle fut telle jadis, et vous savez qu'à Rome le père était souverain absolu à son foyer, qu'il y était le maître de la vie et de la mort de tous ceux qui riiabitaient, que la loi civique ne pouvait en franchir le seuil; que l'enfant, en particulier, était et demeurait toute sa vie la propriété de son père; qu'il ne possédait rien en propre tant que son père vivait, qu'il ne se possédait pas lui-même et pouvait être livré ou vendu comme une tête de bétail ou d'esclave... Vous ne souhaitez pas, je pense, la résurrection d'un tel régime, quelque bons fils que vous soyez; et la République française, qui aurait pas mal de choses à prendre à la République romaine, peut sans regret lui laisser celle-là.

Chez nous, sous l'ancien régime et jusqu'aux temps modernes, il n'en allait plus tout à fait de même, mais l'autorité paternelle était encore très puissante. Telle est la tradition française la plus solidement et la plus anciennement établie : dans la France de jadis, tout l'état social reposait sur la constitution de la famille et sur l'autorité du père. L'absolue rigueur du droit d'aînesse par exemple, le bras séculier mis en toute occasion à la disposition du pouvoir paternel, tant d'autres traits de lois ou de mœurs que nous pourrions citer, témoignent que le père de famille était, comme le capitaine d'un navire, après Dieu maître à son bord.

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Cependant ilne pouvait pas ne pas être tentant pour une monarchie, qui se disait de droit divin, de prendre à bord la place de Dieu; et, de fait, surtout en ce qui concerne l'enseignement, elle ne s'en fit pas faute.

Jusqu'aux dernières annés du xvi® siècle, le pouvoir royal était trop occupé à se constituer et à s'affirmer pour se mêler par surcroît de ce qui demeurait dès lors uniquement entre les mains du père de famille : l'enseignement primaire était alors donné par le clergé, mais sous l'autorité, sous le contrôle, et par délégation des parents; l'enseignement secondaire ou supérieur se répartissait entre les maîtres de l'Université et les ordres enseignants, munis les uns et les autres de « licences » royales, ne jouissant donc pas des bienfaits de la libre concurrence, mais laissant aux pères de famille les avantages du libre choix.

Timidement avec Charles VII, plus nettement avec Louis XI etFrançois P% très résolument avec Henri IV, hautainement et oppressivement avec Louis XIV, l'intervention royale ou étatiste se manifeste; les sains principes s'oublient, la liberté du père se restreint, son autorité se mutile; l'esprit nouveau d'alors inspire Fénelon, qui ne craint pas de faire dire à son Mentor que « les enfants appartiennent moins à leurs parents qu'à la République » ; il dicte à Louis XIV le monstrueux édit qui arrache les enfants protestants à leurs parents, lesquels, « se trouvant encore malheureuse-

no

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ment engagés dans Thérésie, ne pourraient faire qu'un mauvais usage de Tautorité que la nature leur donne pour Téducation de leurs enfants ».

La question du monopole de l'enseignement ne tardait pas dès lors à être hardiment posée; l'Université de Paris le réclamait âprement au cours duxvni^ siècle; et son triomphe orgueilleusement marqué par l'expulsion des jésuites^ semblait lui permettre toutes les ambitions. Le pouvoir royal néanmoins^ inconsciemment et heureusement impressionné par le libéralisme des philosophes, résistait à ces empiétements, et maintenait, sous un contrôle étroit, une demi-liberté de l'enseignement. Mais, de l'autorité paternelle, mutilée par les uns et les autres, par l'absolutisme royal et les prétentions universitaires, il ne restait presque plus que le souvenir, quand survint la Révolution.

Dans ce domaine de l'enseignement comme dans tous les autres, les réformateurs de cette période merveilleuse — et si courte — qui marque les débuts de la Révolution, remirent, théoriquement, toutes choses à leurs places et proclamèrent ces principes féconds de liberté qui sont bien vraiment, vous le pensez comme moi, les immortels principes.

Hélas ! il ne suffisait point de proclamer, il eût fallu aussi appliquer. Faut-il donc croire que, parce que de tels principes sont immortels, on estime avoir toujours le temps de les mettre en pratique ?et la race ne s'éteindra-t-elle jamais de

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ces bavards qui se contentent d'une belle phrase bien vibrante, et, une fois leur fanfare sonnée, font tout juste le contraire de ce qu'ils avaient dit?

Après que la Constituante eut unanimement applaudi les déclarations en faveur de renseignement universel, libre à tous ses degrés; après qu'elle eut souligné de son approbation chaleureuse l'affirmation que (( tout privilège est, par « sa nature, odieux; et qu'un privilège en matière (( d'instruction serait plus odieux et plus absurde « encore », elle abandonna à la Législative le soin de consacrer légalement une si généreuse théorie. Or la Législative ne sut rien faire de mieux que promulguer le décret de dissolution de « toutes les corporations et congrégations, ecclésiastiques ou laïques, vouées même à renseignement, même au service des hôpitaux ». Comme l'indique M. Lavollée (dans « l'Etat, le Père et l'Enfant », ouvrage que je ne saurais trop vous engager à lire et qui complétera très heureusement les indications sommaires que j'essaie de vous donner), c'était Pabolition définitive des Universités, c'était l'arrêt de mort des corporations enseignantes et la fin de l'enseignement libre.

La Convention se rua sur les traces de Danton et de Robespierre et promulgua des lois qui reposaient toutes sur le principe « que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents » ; ladoctrine étatiste n'avait jamais, sauf dans la Sparte antique, été si audacieusement formulée; pour la première fois^ le jacobinisme

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affichait ses prétentions exorbitantes en matière d^'enseignement.

Vous ne savez que trop que c'était une tradition qui s'instaurait ainsi ; elle ne s'est point perdue, et lorsqu'aujourd'hui on veut arracher au père de famille ses droits pour les remettre à l'Etat, c'est bien le programme initial et intégral du jacobinisme que l'on prétend désormais appliquer.

Expropriercomplètement les parents, fairedonner par l'Etat un enseignement obligatoire, uniforme, promulguant des dogmes laïques et une vérité officielle, lui remettre par surcroît ce soin de l'éducation auquel il est essentiellement impropre; et faire tout cela au nom de la Liberté, d'une certaine liberté, qui porte l'estampille gouvernementale, et est exclusive, en fait, de toutes les autres, — telle est la tradition constante de ce jacobinisme, qui ne craint pas d'employer les procédésles plus brutaux et les plus despotiques pour réaliser un nivellement imbécile, et imposer à tous les esprits les mêmes principes politiques et sociaux, en dehors desquels il n'y aurait point de ce que j'appellerai le c( salut laïque » !

Peu m'importe, messieurs, l'étiquette dont se pare ce jacobinisme, qu'il soit révolutionnaire ou césarien, monarchiste ou républicain, jésuite ou franc-maçon, il est toujoursla négation delaliberté, il est donc toujours notre ennemi.

Et c'est un ennemi qui n'a jamais désarmé ; l'histoire du xîx^ siècle est là pour le prouver; sous tous les régimes qui s'y sont succédé, l'ab-

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solutisme étatisle n'a cessé de revendiquer les cervaux et les âmes de nos enfants.

L'exemple de la faillite terroriste aurait dû pourtant être instructif ; et les fruits d'une politique qui, niant l'autorité paternelle, détruisait la famille, cellule primitive de la société, auraient dû sembler assez amers pour nous en faire à jamais perdre le goût. Quel spectacle désolant offraient en effet les derniers temps de la première République ! Comme on était loin des généreuses ardeurs, des rêves magnifiques du début ! Les mœurs publiques, après seulement quelques années de ce régime d'enseignement et d'éducation, étaient incroyablement corrompues ; le respect, l'obéissance avaient disparu, la famille était dispersée, la société tremblait sur ses bases.

Dès l'avènement du Consulat, dès qu'une dictature militairejnévitable aboutissant de l'anarchie jacobine, dut entreprendre de remettre un peu d'ordre dans cette prodigieuse incohérence, il fallut, de nouveau et tout de suite, faire solennellement reconnaître par le législateur la sainteté de la famille et la légitimité de l'autorité paternelle. C'est ainsi que, dans le Code civil, promulgué en 1804, nous voyons, renaissant de ses cendres, l'affirmation catégorique sur laquelle est fondée toute société bien organisée : « L'enfant, à tout âge et avant tout, doit honneur et respect à ses père et mère. »

Mais lorsque, sous Bonaparte, eut tout à fait percé Napoléon, dès que l'absolutisme césarien

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fut définitivement établi, l'Université impériale fut (( chargée exclusivement de l'enseignement et de Téducation publique dans tout l'empire » et le monopole de renseignement fut réinstitué... pas pour très longtemps, car, avec la Restauration, les écoles ecclésiastiques reparurent et se multiplièrent ; et — ô mystères insondables de l'action et de la réaction, ô comique inépuisable de l'éternelle farcopolitique — ce furentles Jésuites qui frayèrent la voie à l'inscription, dans la Charte, puis dans la Constitution de 48, du principe de la liberté de renseignement!

La loi Falloux, en Î8S0, Tétendit à tous les ordres et à tous les degrés deTinstruction secondaire et primaire; vous savez de quelles furieuses attaques cette loi fut l'objet, dès avant sa naissance ; catholiques ultramontains adversaires de l'Université, universitaires intransigeants méfiants de l'action cléricale n'en voulaient pas plus les uns que les autres, et s'entêtaient à ne comprendre la liberté que comme la faculté de brimer ceux qui ne pensaient point comme eux. La loi fut votée pourtant ; elle reste, malgré les avantages peutêtre imprudents qu'elle concédait à renseignement congréganiste, mais en dépit aussi des assauts passionnés de ceux qui ne peuvent voir une soutane ou une cornette sans tomber en épilepsie,un des plus sérieux efforts qui aient été tentés chez nous, en faveur de l'enseignement libre.

L'Empire autoritaire n'osa pas supprimer les libertés enfin conquises, il les entama pourtant

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gravement, en accablant de pénalités, en allant même jusqu'à destituer ceux des professeurs qui lui étaient politiquement suspects ou hostiles; notons en passant que la République non moins autoritaire du Bloc lui a soigneusement emprunté de tels procédés, ce qui prouve une fois de plus que tous les jacobinismes se valent... Quant à l'Empire libéral^ il s'efforça louablement de revenir au véritable principe, celui de la liberté contrôlée, il rêva même d'organiser la liberté de renseignement supérieur; il en fut empêché par les tragiques événements que vous savez. Son œuvre fut reprise par la troisième Répubhque qui dota, enfin, la France d'un régime d'enseignement digne d'elle.

La loi de 1873 marque l'un de ces sommets lumineux où Ton aime contempler, dans le plein etjoyeux épanouissement de ses vertus essentielles, la vie d'un grand peuple; et pour l'œuvre scolaire de la République libérale vous n'aurez jamais, croyez-m'en, assez d'admiration ni de gratitude. Le spectacle même des déformations que, surtout depuis ces dernières années, a dû subir cette belle œuvre sous la poussée grandissante du jacobinisme, devra non seulement accroître en vous ces sentiments de reconnaissance, mais encore vous inciter à résister, de toutes les forces et par tous les moyens, aux envahissements insolents de TEtatisme qui, vous le sentez bien, ne vaut pas mieux sous M. Combes qu'il ne valait sous Louis XIV ou sous Napoléon

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Vous me pardonnerez, j'en suis sûr, de m'être étendu, plus que je ne l'avais prémédité moi-même, sur ces leçons du passé; elles sont toujours les plus probantes et ce coup d'œil jeté sur les vicissitudes qu'a subies en France la liberté de l'enseignement n'aura pas été inutile.

Il aura montré combien il est difficile aux gens raisonnables, libéraux et modérés — parmi lesquels nous nous faisons gloire de compter — de triompher des préjugés et des violences de ces intransigeants des deux bords qui prétendent faire de l'enfant la propriété, l'esclave, la chose, soit du père, soit de l'Etat. Il aura prouvé que la vérité était à égale distance des uns et des autres, que, là comme presque toujours, elle était dans le juste milieu.

Aussi bien, nous qui sommes fort loin de trouver mauvais que l'on respecte et fortifie les libertés et les droits des parents, nous sommes également loin de récriminer contre les dispositions prises à l'efiet d'en prévenir l'abus.

A Taurore du vingtième siècle le pouvoir pater nel est entouré de sages lisières; il a été, au cours du siècle dernier, fort judicieusement limité par des textes nombreux, qui, suivant les mœurs et s'y adaptant, se sont successivement introduits dans notre législation pour y apporter à la fois plus de douceur et plus de justice.

Par exemple la législation nouvelle du travail.

LE PÈRE OU L*ÉTAT

Autrefois Tenfant employé, soit aux durs travaux de Tusine, soit aux labeurs des champs, n'était aucunement protégé contre la rapacité de certains patrons, ou même, il faut bien l'avouer, contre la rudesse trop intéressée de ses propres parents. La limitation des heures de travail, pour ne citer qu'un exemple, a mis un terme à de tels abus ; très certainement, ce n'a été que justice.

Citerons-nous aussi toutes les lois sur Inorganisation des Caisses d'épargne, sur les assurances, sur les mutualités,etc., qui autorisent les mineurs à entrer dans ces sociétés, à y verser ou à en retirer des fonds sans l'autorisation des parents?

A ce même ordre d'idées doit ressortir la simplification des formalités du mariage. Le consentement paternel n'est plus aujourd'hui une condition absolument indispensable ; et si, dans la plupart des cas, ce que la loi a baptisé sommations respectueuses est une chose regrettable, il n'en est pas moins vrai que la liberté individuelle a souvent trouvé là un refuge bienfaisant contre les abus d'autorité ou contre des erreurs plus ou moins violentes ou injustifiées... car, enfin, ce sont bien quelquefois les parents, qui, en telle matière, pouvaient se tromper !

L'ensemble des lois, des décrets et des ordonnances qui constitue les « lois scolaires » de la 3^ République a aussi, à un certain point de vue, entamé gravement l'absolutisme paternel. Nous avons déjà dit un mot de cela et n'avons aucune gêne à redire ici notre admiration pour cette grande

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œuvre tant qu'elle a su demeurer respectueuse de la liberté individuelle. Il est sage de ne pas trop récriminer contre ce qui a été fait jusqu'ici dans cet ordre d'idées, et qui, jusqu'à ces dernières années, malgré de bien fâcheuses tendances, était à la rigueur tolérable; tandis que ce qu'on médite d'y ajouter ne Test plus en aucune manière ! Il n'en reste pas moins que cette limitation toute morale du pouvoir paternel devait nécessairement être enregistrée ici.

Mentionnons enfin la loi du 24 juillet 1889 sur la déchéance de la puissance paternelle. Vous savez que cette déchéance est prononcée de droit dans certaines conditions et vient s'ajouter aux pénalités prononcées contre les parents coupables ou indignes. Les parents frappés de certaines condamnations de droit commun ou de droit criminel, convaincus d'inconduite ou d'ivrognerie habituelle, sont radicalement, et presque toujours irrévocablement, déchus de leur autorité et privés de tous droits sur leurs enfants.

Tout cela est fort sérieux ; d'aucuns prétendent qu'on a dépassé la mesure? il n'en demeure pas moins certain que ces modifications apportées dans nos lois et dans nos mœurs répondaient à des besoins réels.

Le père et la mère ne sont plus aujourd'hui des maîtres absolus ; l'autorité paternelle n'est plus un pouvoir sans freins, sans limites, sans contrôle; voilà le fait contre lequel rien ne saurait prévaloir, contre lequel, raisonnablement, nous

ne devons élever ni protestations ni regrets.

Mais qui dit réglementation n'a jamais voulu dire suppression, et tout de suite il nous faut rompre en visière avec ceux qui voudraient aller plus loin. Jamais nous n'admettrons que toutes ces limitations, jusqu'ici rationnelles et légitimes, de la puissance paternelle, puissent aller jusqu'à la détruire.

C'est pourtant ce que le radicalisme jacobin médite aujourd'hui de faire !

Eh bien ! très simplement et très fortement je viens vous exhorter, messieurs, à ne pas le laisser faire.

Ce n'est, en définitive, de rien moins que de vous voler vos enfants qu'il s'agit ; allez-vous vouslaisser dépouiller sans rien dire? Auriez-vous par hasard des doutes sur la légitimité de vos titres ?

Mais que faites-vous donc quand vous peinez du matin au soir, quand vous suez sang et eau pour élever vos petits, pour apporter à la nichée le pain quotidien ? cela n'est donc rien, ne compte donc pour rien? et chaque jour de labeur ne vous les redonne-t-il pas un peu plus, ces enfants, ne les fait-il pas un peu plus vôtres?

Et si vous doutiez encore, demandez, je vous prie, à vos femmes, ce qu'elles pensent, ou mieux ce qu'elles sentent là-dessus.

Oui, mamans exquises, mamans aimantes, mamans douloureuses, dites-nous à qui sont vos enfants, dites-nous si vos enfants sont à vous!

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Vous avez enfanté dans la souffrance, vous avez élevé vos petits dans une angoisse perpétuelle, c'estla chairdevotre chair et le sang de votresang. Avec cette merveille de dévouement et d*immolation qu'est l'amour maternel vous avez fait éclore cette fleur suave et sacrée qu'est une âme de petit enfant... et un jour, quand ce cher être fragile et confiant arrive à la deuxième enfance, quand il va toucher à l'adolescence, un étranger pourrait venir, un inconnu qui, sous prétexte de loi d'Etat, d'enseignement d'Etat, de vérité d'Etat, vous ravirait ce qui est sorti de vous, ce qui vous doit dix fois la vie.... Allons donc! il n'y a pas de loi possible contre la loi de nature ! Et, pensez-y bien, femmes de France, c'est vous, si vous voulez, qui aurez toujours le dernier mot; c'est aussi vous qui pourrez construire à la liberté son réduit suprême, car vous êtes plus fortes que le préjugé, que le fanatisme, que l'ambition même de vos fils ; un mot de vos lèvres doit pouvoir changer toutes leurs résolutions ; et si vous voulez — si vous savez vouloir tenacement et désespérément — vous pouvez nous sauver; car le plus farpuche et le plus racorni denosjacobins hésitera toujours avant d'émettre un vote qui ferait pleurer les yeux usés de sa vieille maman!

Avant de démasquer ouvertement ses batteries et d'afficher ses prétentions omnipotentes, l'Eta-

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tisme prend un biais : avant d'affirmer Texclusivisme des droits de FEtat, il cherche à vous persuader de la légitimité des droits de r Enfant.

Les droits de l'Enfant ! Est-ce que cela ne sonne pas à vos oreilles comme une nouveauté un peu bien inattendue? Si nous nous rappelons le temps où nous étions nous-mêmes enfants, il me semble bien qu'en ce moment-là on nous parlait plus de nos devoirs que de nos droits.

Vous savez que le mot, que l'idée de devoir ne sont plusguère à la mode aujourd'hui; vous savez que ce n'est pas seulement à l'enfant qu'on parle plus de son droit que de son devoir.

L'enfant, cependant, a-t-il des droits ? Oui, certes!

Mais croyez- vous qu'il ait fallu attendre l'avènement politique du jacobinisme, pour découvrir et pour affirmer ces droits de l'enfant ?

Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette question, c'est,vous ne l'ignorez pas, que la guerre à l'enseignement libre n'est qu'un épisode de la guerre à l'idée catholique, à l'idée religieuse, à l'idéalisme et au spiritualisme quels qu'ils soient.

Eh bien! ces droits de Tenfant, par qui donc ont-ils été affirmés en premier lieu, sinon précisément par ce christianisme tant détesté?

Il ne s'agit point ici de faire profession de foi chrétienne ou de sentiment catholique, il y a simplement un fait, brutal et patent, à constater, et le plus haineux des francs-maçons ne pourra se dérober à cette constatation.

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Un grand esprit, venu au catholicisme par des voies détournées, mais d'autant plus sûres qu'elles ont été plus philosophiques, M. Brunetière, écrit ce qui suit: a Ce droit de l'enfant, comment le contesterions-nous, nous qui savons qu'il n'est entré dans le monde occidental qu'avec le christianisme, qu'aujourd'hui même il n'existe que dans les sociétés chrétiennes? »

Telle est la vérité historique la plus fortement, la plus irréfutablement démontrée.

Au cours des siècles qui précédèrent la venue du Christ, les enfants étaient traités avec une dureté et un mépris inconcevables.

Le plus grand philosophe de l'antiquité, celui qu'on appelle le divin Platon, recommande dans sa « République » de laisser périr les individus mal conformés, et d'abandonner aux bêtes les enfants malingres; et ces deux conseils farouches ont été souvent exécutés à la lettre. — A Sparte on laissait ainsi mourir les enfants. — Et M. Gaston Boissier, dans son beau livre « la Fin du Paganisme », a pu écrire les lignes suivantes :

« Au temps des César et des Antonin, dans cet éclat de civilisation et d'humanité, on a trouvé tout simple qu'un père exposât son enfant devant sa porte et l'y laissât mourir de froid et de faim, quand il ne lui plaisait pas de l'élever.

« Cet usage a pourtant duré jusqu'à Constantin, sans qu'aucune conscience se soit soulevée d'indignation; et Sénèque lui-même n'en paraît pas étonné. »

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Ces mœurs impitoyables sont toujours en usage parmi les infidèles et les mécréants, l'avortement et l'infanticide ne sont présentement regardés ou punis comme des crimes, ni en Turquie, ni en Chine, ni en Afrique, ni en l'un quelconque des pays où ne règne pas encore la foi du Christ.

Et, par un paradoxe inconcevable, c'est contre TEglise, contre celle qui, la première, a proclamé les droits de l'enfant, et qui, partout, les sauvegarde, c'est contre l'Eglise que les Jacobins d'aujourd'hui prétendent protéger ces fameux droits... La plaisanterie est un peu forte!

Reconnaissons donc ce fait, ou plutôt enregistrons cette constatation que les droits de l'enfant ne sont point une nouveauté et que le christianisme les a, dès l'origine, reconnus et sauvegardés. Il a fait plus : par la nature même de cette sauvegarde il les a définis et délimités; et, du jour où elle a recueilli dans son manteau l'enfant païen abandonné nu aux bêtes, l'Eglise a montré que le vrai droit de l'enfant c'était, en résumé, le droit de vivre.

Vivre, c'est-à-dire développer son corps, son intelligence et son âme, façonner l'être complet, fort et harmonieux, l'armer pour la lutte, l'ouvrir aux émotions fécondes du Vrai, du Beau et du Bien, faire un <( homme » en un mot, terme parfait de la création et raison vraiment souveraine du monde visible.

On rougit et on rit d'avoir à insister sur la part qu'auront les parents à cette œuvre de consécra-

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tion des droits de leurs enfants. Qui donc se pourrait substituer à eux? qui donc remplacerait la mère, surtout dans la première enfance? Et, si le droit de Tenfant est bien vraiment le droit de vivre, qui donc tient le plus à cette vie, sinon ceux-là mêmes qui Font faite ?

Envisagés ainsi, les droits de Tenfant se lient d'une façon si intime aux droits des parents et les consacrent de si victorieuse manière que les tenants de TEtatisme n'aiment point à les considérer sous cet angle et qu'ils prétendent les formuler différemment.

Il faut bien voir sous quelle forme insidieuse se présentent les revendications jacobines et quels sont, d'après elles, les points sur lesquels les droits de l'enfant seraient lésés.

Eh bien ! l'imagination de ces bonnes gens n'est pas extrêmementféconde, puisque, dans tous leurs livres, dans tous leurs discours, leurs déclamations peuvent toujours se ramener à cet aphorisme : (( L'enfant a droit à la vérité. »

Voilà qui est clair comme la lumière du jour, et nous n'avons jamais dit autre chose, mais nous avons aussi dit beaucoup plus; et, quand nous définissons le droit de l'enfant son droit à la vie, nous sommes singulièrement plus larges et généreux que ceux qui, ne parlant que de vérité, ne veulent voir dans un être humain que le cerveau et dans ce cerveau que la raison pure.

Au surplus, vous le savez bien et le sentez bien, que vos enfants ont droit à la vérité.., mais, dites-

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moi, à quelle vérité? mais où donc la choisirontils, la discerneront-ils, la feront-ils leur? C/est la grande, c'est l'éternelle question : Oii donc est la la Vérité?

Depuis des siècles de siècles l'humanité s'agite pour résoudre cette question-là. — Est-ce un cerveau d'enfant qui va trouver la solution ? Pauvre petit, il manque des premiers éléments pour fixer son choix; il faut bien pourtant de toute nécessité que quelqu'un choisisse pour lui. — Qui sera ce quelqu'un? voilàlavraiequestion. — Sera-cevous, les parents. Sera-ce lui, l'Etat?

Mais réfléchissez-y donc, têtes carrées jacobines : si vous voulez que ce soit l'Etat tout-puissant et tout seul qui ait ce droit de choisir, ce que vous méditez aujourd'hui contre les cléricaux abhorrés peut demain se retourner contre vous. Vous imaginez que votre doctrine politique et sociale est immortelle, qu'elle 'est définitivement implantée en France. Etes-vous plus orgueilleux, plus bêtes, ou plus ignorants? Savez-vous pas de quelle argile est fait un état politique et social quel- Gonque?Et, endehors du principe fécond, vraiment immortel, celui-là, de Liberté, qu'y-a-t-il donc de durable et de solide dans les pauvres constitutions que se font les hommes?

Vous voulez aujourd'hui forcer votre voisin à confier ses enfants à l'Etat radical-socialiste — que direz-vous demain si, par un effet de réaction toujours possible, votre voisin vous oblige demain à confier les vôtres à l'Etat jésuite !

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L'Etat! les Droits de TEtat! nous y voilà donc enfin; et, après les droits du père et ceux de Fenfant, nous en arrivons à considérer ceux du troisième intéressé à cette difficile question de l'enseignement.

Mon opinion, vous devez commencer à la connaître— je vous demande la permission de la condenser dans ces deux formules.

L'Etat a-t-il des droits? — Oui! et beaucoup.

A-t-il tous les droits? — Jamais de la vie !

Que l'État ait des droits, qu'il en ait beaucoup, cela ressort lumineusement de ce que nous disions tout à l'heure sur la destruction de l'absolutisme paternel, au cours du xix^ siècle. Tous les textes de lois, qui sont venus successivement limiter l'autorité des parents, la loi qui est allée jusqu'à prévoir la déchéance de la puissance paternelle, attestent victorieusement que, non seulement les enfants, mais encore la société, ou l'Etat, doivent revendiquer la part de droits qui est enlevée aux parents. Et cela a été fait, nous l'avons vu, très légitimement et très sagement, en vue à la fois de l'intérêt individuel de l'enfant et de l'intérêt général de la société.

Mais qu'est-ce donc que la Société ? N'est-ce point la réunion d'individus ou de familles associés pour la poursuite d'un but et d'un bien communs ?

Dès lors, ne vous semble-t-il pas que l'intérêt

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de la collectivité ne doit et ne peut jamais aller contre celui de chacune des familles qui composent cette collectivité?

Cela ne revient-il pas à dire que TEtat ne doit jamais entrer en conflit avec la famille ? Autrement dit les droits de TEtat sont logiquement, dans une Société bien organisée et sous unrégime normal, conformes, et je dirai plus, subordonnés à ceux des parents.

Mais, diront les Jacobins, si un père de famille professe, par exemple, des idées anarchistes, l'Etat va-t-il donc laisser ce père libre d^inculquer à ses enfants une doctrine aussi funeste? Et si nous estimons, nous anticléricaux, nous maîtres actuels du pouvoir, que lo catholicisme est aussi dangereux, aussi démoralisant que l'anarchie, ne devons-nous pas empêcher le père de famille catholique de transmettre à ses enfants des croyances qui les empêcheraient de devenir des esprits libres et vraiment modernes ?

Je ne vous ferai pas l'injure de prendre cette assimilation au sérieux. Quelqu'opinion que Ton professe en matière religieuse, on ne peut pas, il me semble, ne pas hausser les épaules devant un rapprochement aussi paradoxal et inconvenant.

Mais, messieurs, même en admettant ce raisonnement trop facile, je vous demande la permission de vous affirmer qu'il ne m'embarrasse en aucune manière, attendu que je ne reconnais à personne, surtout pas à l'Etat, le droitd'intervenir dans ce que les théologiens appellent le for intérieur et de violer

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rintimité de la conscience individuelle. Je prétends, allant sans doute plus loin que la plupart d'entre vous, que, tant qu'un père de famille, même anarchiste, n'est pas passé de la théorie à l'acte, tant qu'il n'est pas, par une application concrète de ses principes, tombé sous le coup de la loi, personne au monde n'a le droit de l'empêcher de donner à ses enfants tous les principes, même les plus extravagants, qui lui conviennent. Ce n'est plus au xx^ siècle que l'on peut forger des délits d'opinion, ou faire des procès de tendances, quels qu'ils soient !

Sur l'enseignement et l'éducation donnés parle père au foyer de famille, l'Etat n'a donc que des droits infiniment restreints, tant que du moins le père ne se trouve pas, par sa propre faute, dans l'un des cas spécifiés par les textes de lois qui restreignent ou abolissent son autorité.

Au contraire, sur l'enseignement qui se donne dans les écoles, officielles ou libres^ publiques ou privées, l'Etat ne peut ni ne doit rester sans action.

Pour ne prendre qu'un exemple et vous donner une idée de ce que doit être cette action, souvenez-vous que, dans certaines écoles laïques, il est constant que des professeurs trop zélés passent entièrement sous silence l'histoire de Jeanne d'Arc... comme je suppose entachée de cléricalisme ! De même, il n'y a pas bien longtemps que certain professeur trop connu et qui n'a que trop d'émules enseignait à ses élèves le mépris de

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celte chose démodée qui s'appelle le patriotisme et les invitait tout simplement « à planter le drapeau dans le fumier » !

Vous penserez, comme moi, j'imagine^ que non seulement FEtat a le droit d'intervenir, mais encore que son devoir le plus impérieux et le plus pressant est de condamner énergiquement cette manière sacrilège de comprendre Fhistoire et de pratiquer l'enseignement.

D'ailleurs, en telle matière, les intransigeants de tous les partis n'ont vraiment rien à s'envier les uns aux autres. Le temps n'est pas bienloin^ oii, dans certains collèges un peu trop rétrogrades, on professait, par exemple, que la Saint-Barthélemy fut une opération de police, un peu rude sans doute, mais peut-être nécessaire... que la révocation de TEdit de Nantes fut la grande pensée du grand règne... que la Révolution française n'a été qu'un tissu de crimes et d'abominations... que la véritable France était,lors de l'émigration, dans les rangs de l'armée de Condé, et tant d'autres énormités !

Quand vous vous indigniez, messieurs, contre l'instituteur ignorant Jeanne d'Arc, ou contre le professeur trouvant la rime trop riche entre ((Patriotisme» et «Obscurantisme», vousn'aviez certes pas tort. Vous aurez tout aussi raison en repoussant toute solidarité avec ces esprits arriérés, attachés à un passé mort, assurément plus dangereux pour les causes qu'ils prétendent défendre que les pires ennemis des causes ainsi

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compromises ; et vous comprendrez que FEtat moderne ne puisse pas tolérer cette manière fantaisiste de comprendre Thistoire et cet enseignement vraiment réactionnaire dans le mauvais sens du mot.

Empêcher de donner nulle part d'enseignements aussi absurdes, s'assurer que les écoles ne sont à aucun point de vue des foyers de rébellion contre les idées modernes, interdire de prêcher aux enfants le mépris ou la révolte contre le gouvernement légal du pays; arrêter par contre des instituteurs trop ardents dans les voies dangereuses d'un socialisme, qui peut sembler séduisant individuellement à un cerveau de demi-culture mais ne doit jamais être publiquement enseigné, réprimer sévèrement tout blasphème contre la Patrie; en un mot, défendre de faire de la politique à r école, voilà qui est plus que le droite voilà qui est le devoir de l'Etat.

C'est un droit rationnel d'intervention, un droit supérieur de contrôle qu'aucun de nousn'ajamais songé à refuser ni même à mesurer à l'État. Et même nous ne devons pas vous cacher les souhaits très vifs que nous formons en faveur d'une orgaganisation plus stricte de ce nécessaire contrôle^ l'imposant à toutes les écoles, privées et publiques, beaucoup plus sérieux, fréquent, et sévère^ qu'il ne fonctionne actuellement.

S'ensuit-il que l'État va être seul enseignant? Sous prétexte d'empêcher des abus va-t-il assumer lui-même la besogne? surtout va-t-il la reven-

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cliquer tout entière pour lui tout seul ? au lieu du sage et raisonnable contrôle de l'enseignement, allons-nous voir le monopole de cet enseignement ?

Tous les esprits libéraux et éclairés de ce temps n'y verraient que des inconvénients et des dangers ; et je ne puis mieux faire qu'emprunter làdessus à M. Emile Faguet la citation suivante :

(( L'État n'a rien à voir (je trouve M. Emile Faguet un peu trop absolu et j'aimerais mieux dire l'État a peu de choses à voir) dans les choses de renseignement, parce qu'il n'est ni un professeur, ni un philosophe, ni un père de famille.

« Parce que quand il s'en mêle il est le plus souvent très maladroit et assez souvent ridicule. Comme il est nommé pour faire de la politique et qu'il n'est qu'un homme politique, toutes ses pensées sur cette affaire se ramènent à ce point: Mon corps enseignant me fera-t-il aimer et me préparera-t-il des électeurs ?

« Il est impossible à un gouvernement de voir dans ses fonctionnaires autre chose que des agents électoraux; il ne peut donc voir dans ses professeurs, dans ses instituteurs, que des agents électoraux; et Dieu sait quels professeurs peuvent être des gens qui sont, qui veulent être, ou qu'on veut qui soient des agents électoraux !

« Soit obéissants, soit rebelles, ils sont également anxieux, angoissés, nerveux, et point du tout à leur affaire. »

En realité, les prétentions de l'Etat dans le domaine de l'enseignement ne constituent qu'un cas

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particulier d'une thèse beaucoup plus générale : La vérité, là comme partout aujourd'hui et par une résurrection néfaste des doctrines jacobines^ c'est la tendance à l'omnipotence de l'Etat.

Vous n'ignorez pas que, l'Etat omnipotent, omniscient, intervenant partout, régentant et opprimant tout : voilà quel est le rêve de ceux qui nous préparent la nouvelle Salente socialiste.

Eh bien ! messieurs, qu'il doive y avoir, sur notre terre de^ liberté et d'individualisme, des esprits qui regimbent contre cette négation des droits de l'individu et cette despotique illimitation de ceux de l'Etat, voilà qui est tout naturel et nécessaire, et nous sommes quelques-uns en France, n'est-ce pas, qui ne nous laisserons pas faire !

On nous fera une dernière objection, celle-ci : Vous dites que vos enfants sont entièrement à vous et que l'Etat n'a pas ou presque pas de droits sur eux? Et si demain l'ennemi était à nos frontières, si demain une guerre était déclarée, que feriez-vous? Vous, les pères, ne diriez-vous pas, comme le vieux Don Diègue, en armant vousmêmes le bras de chacun de vos fils : « Va, cours, vole et nous venge? ))Vous, les mères, n'êtes-vous pas prêtes à faire toutes ce que faisaient les mères Spartiates, et, remettant à vos fils le bouclier de combat, àleur dire fièrement, vous aussi: c( reviens dessus, ou dessous ! »

Oui, certes, vous feriez cela; oui, vous donne*

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rez vos fils sans une hésitation, sans un remords, presque sans un regret.

Mais dites-moi, est-ce à TEtat que vous les donnerez, ou bien à la Patrie?

C'est que, voyez-vous, FEtat c'est une chose, et la Patrie une tout autre chose.

J'ai eu l'occasion de vous exposer déjà cette distinction nécessaire, à propos des rapports entre les Eglises et l'Etat ; vous me permettrez bien de me citer à nouveau moi-même.

L'Etat? vous le respectez, vous lui êtes soumis, vous vous dévouez à lui par réflexion, par l'effet d'un contrat librement souscrit, par devoir consciemment accepté, par un mouvement raisonné de votre volonté qui peut, vous le savez et vous y consentez, aller jusqu'à l'efTort et jusqu'à la souffrance.

LaPatrie? vous l'aimez naturellement et instinctivement, non plus par réflexion, ni par devoir, mais par un entraînement spontané et irrésistible; il n'est besoin d'aucun contrat même tacite pour vous lier; et si le sentiment passionné que vous éprouvez pour votre pays vous demande quelque effort, l'effort ne vous coûte guère ; s'il doit vous apporter quelques souffrances, vous acceptez ces souffrances de grand cœur, que dis-je, c'est à peine si vous les sentez !

Vous êtes attachés à l'État comme de fidèles serviteurs à un maître supposé généreux et bon; vous tenez à votre Patrie comme des fils pieux à une mère tendrement chérie. C'est en un mot votre

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raison qui vous unit à l'État, c'est votre cœur qui vous lie à la Patrie.

Or, il va sans dire que, dans une société bien organisée, sous un régime normal, et dans un pays d'équilibre et de prospérité, les deux ordres de sentiment que nous venons d'analyser ne doivent jamais se contrarier, jamais des conflits aussi funestes à l'Etat que douloureux pour la Patrie ne sont à redouter. Bien au contraire, l'union parfaite de tous ces dévouements et de toutes ces tendresses est admirablement féconde et puissante, et il n'est pas de plus fort ni de plus beau pays que celui où la notion d'Etat et Tidée de Patrie en viennent à se confondre, oii l'Etat incarne véritablement et absolument la Patrie.

Mais, cela, c'est l'idéal^ un idéal un peu trop haut, hélas! pour les temps où nous vivons et pour les hommes qui nous gouvernent.

Aujourd'hui, de même que la Loi et le Droit ne sont pas toujours d'accord, de même que la légalité n'est pas toute la justice, l'Etat n'est pas toute la Patrie, et entre les deux il faut bien nous résoudre à faire une distinction. Rien ne nous dit malheureusement que cette distinction n'ira pas souvent jusqu'à mettre les consciences des bons citoyens en présence de ce redoutable dilemme : « Si je sers , l'Etat, je dessers la Patrie; si je fais ce que la loi ou la raison d'Etat me commande, je méconnais et je meurtris mon instinct et mes sentiments patriotiques. »

Je pousse les choses au pire, tout exprès pour

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VOUS mieux faire saisir ma pensée, et je ne veux pas croire que nous descendions jamais en France à un tel degré d^anarchie morale ; mais enfin, vous avouerez bien que, sur trop de points, les violences incohérentes de notre politique confinent aujourd'hui à l'anarchie et que chacun de nous peut s'attendre à se trouver un jour, bientôt peut-être, en face d'un problème et d'un conflit de conscience, tels qu'il n'en est guère de plus douloureux.

L'Etat romain et la loi romaine se sont appelés Auguste, Trajan et Marc-Aurèle, mais aussi Néron, Dioclétien et Héliogabale. L'Etat français et la loi française ont eu noms saint Louis, Henri IV et Louis XIV, mais aussi Charles IX et Louis XV ; ils se sont nommés Turgot, Cavaignac, Thiers ou Gambetta, mais aussi Robespierre et Pouquier- Tinville. Vous savez trop comment ils se nomment aujourd'hui !

Dès lors, tout naturellement et très logiquement, vous vous méfiez; avec juste raison vous vous sentez peu disposés à abandonner tous les droits sur vos enfants à un Etat incarné dans les hommes qui mènent actuellement le gouvernement.

Et vous prenez ainsi en main non seulement la cause de votre légitime autorité, mais l'intérêt môme, bien compris, de vos enfants. Vous avez pour vous la morale et la raison, tandis que les Etatistes n'ont à vous opposer que des sophismes, ou, ce qui est encore pire, cette chose toute misérable et transitoire qu'est un intérêt politique.

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Diicos disait à la Constituante : a Mon objet n'est pas d'examiner les avantages et les inconvénients moraux ou littéraires de l'éducation domestique ; je ne considère que des vues politiques dans notre situation présente. » Enregistrez l'aveu, il est précieux à retenir, il définit en deux lignes le seul et vrai motif qui a toujours inspiré les étatistes, le dernier réduit où il faut que vous les forciez à se retrancher devant votre argumentation pressante et documentée. En face de vous qui incarnez la liberté, il met, en lumière crue et impitoyable, vos adversaires, qui ne veulent voir dans FEducation qu'une arme et un procédé de gouvernement, c'est-à-dire, en définitive, le plus méprisable instrument de tyrannie.

Il est assez piquant que ce soit à un adversaire politique, et quel adversaire! qu'il nous faille demander la formule résumant le mieux la situation dont j'ai tenté de vous esquisser les contours; mais enfin notre thèse même me paraît devoir emprunter une force singulière à se très exactement formuler dans cette phrase de M. Clémenceau : Vous voulez confier tous les enfants à rEtat?Non, décidément, « l'Etat a trop d'enfants pour être un bon père de famille! ».

M. Clémenceau est un homme d'esprit, qui a écrit là une boutade amusante. Plût au Ciel que les desseins de ses amis ne fussent aussi que plai-

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santerie et que les hommes d'esprits ne fussent pas si rares dans son parti. Vous savez ce qu'ils sont ou plutôt ce qu'on veut qu'ils soient; le monopole de renseignement est depuis longtemps dans le programme des comités qui tirent leurs ficelles ; les couvents maçonniques annuels le réclament de plus en plus impérieusement, et, sans avoir la hantise du croquemitaine franc-maçon, je ne puis m'empêcher de constater que ce que les couvents demandent leur a toujours, avec une régularité quasi automatique, été accordé en ces dernières années.

Il est donc prudent et sage de regarder en face Tabolition du peu qui reste de la loi Falloux, la suppression de tout ce qui ne sera point enseignement privilégié et monopolisé d'Etat, la fermeture de toutes les écoles ou collèges privés et libres, comme un événement très possible et même très probable.

Allez-vous, pour cela, jeter le manche après la cognée, excommunier, entre deux battues ou deux bridges, la République qui ne s'en portera pas plus mal, faire vilainement passer un peu plus de votre argent à l'étranger jouant ainsi à l'enfant boudeur contre la France qui, elle, s'en portera moins bien, secouer sur une terre ingrate la poussière des souliers de votre bon faiseur, et gémir comme des moutons ou crier comme des matous? Voilà qui serait assez dans les traditions de ces négatifs qui, depuis trente ans, pataugent avec délices dans la croupissante politique du pire; mais voilà qui ne

serait guère digne de vous, et qui, après avoir été si longtemps imbécile, deviendrait aujourd'hui criminel.

Quand l'enseignement libre sera supprimé,quand vos enfants devront tous recevoir le même enseignement d'Etat, quand toute carrière sera fermée à ceux d'entre eux que vous n'auriez pas voulu soumettre à ce despotique nivellement démagogique, eh bien ! tout ne serait point perdu, vous le savez bien, et si vous l'ignorez, apprenez-le! et vous, les pères, vous surtout, les mères, sachez que vous tenez en main tout ce qu'alors il faudra pour encore tout sauver.

Le cerveau de l'enfant est une cire molle sur laquelle toutes les impressions se marquent aisément? Voilà qui est entendu! mais ne pensez-vous pas qu'elles s'y doivent efFacer tout aussi aisément? Et, si vous estimez mauvaises celles qu'il reçoit à l'école, croyez -vous donc impossible d'y substituer celles que vous lui donnerez, vous, à la maison?

D'abord, grâce au ciel, il y a encore quantité de nos instituteurs publics qui sont de fort braves gens, ayant conservé les bonnes vieilles traditions du maître-d'école de naguère, respectueux de toutes les croyances, appliqués à leur seul devoir professionnel, et faisant œuvre d'autant plus utile qu'ils ont la sagesse de la concevoir plus modeste. — A ceux-là vous pouvez confier vos enfants sans crainte, il vous les rendront meilleurs que vous ne les aurez donnés.

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Ce n'est pas que je me fasse beaucoup d'illusions sur la « neutralité » inscrite dans la Charte de notre enseignement public ; bien avant qu'il n'ait caressé cette chimère de (( l'unité morale » chère aux jacobins de tous temps et de tous régimes et qu'il n'ait par là préparé les voies à l'établissement du monopole d'Etat, le gouvernement de la République radicale s'était déjà trop mis sous la coupe de la maçonnerie et des sectes antireh'gieuses pour que, presque inévitablement et fût-ce inconsciemment, l'enseignement de ses instituteurs ne s'en ressentît peu ou prou. Mais vous savez assez ce que je pense de la question religieuse — à savoir qu'elle est de domaine privé, de for intérieur, d'intimité de la conscience individuelle — pour ne pas douter que je me tienne pour satisfait tant que mon enfant ne verra pas tourner en dérision ou grossièrement attaquer à l'école les convictions religieuses que je cherche à lui inculquer dans la famille.

Et la culture de ces convictions-là c'est la famille, et la famille seule, qui doit la donner ou la faire donner; c'est là, ou jamais, qu'elle doit compléter, ou redresser s'il y a lieu, l'œuvre de l'école.

Ce travail, de complément ou de réforme, s'exerçant sur ce terrain-là ou sur tout autre, sera, n'en doutez pas, de tous le plus fécond; et, pour peu que vous sachiez inspirer à vos enfants cette confiance en votre autorité qui est l'a b c de l'art d'être père, cinq minutes de causerie, le soir sur vos genoux, feront plus que cinq heures de théorie

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contraire 5 le jour, sur les bancs de l'Ecole.

Cest pourquoi je vous demande de ne pas avoir extrêmementpeur de la suppression de renseignement libre; vous perdrez avec lui un auxiliaire puissant, le plus puissant de tous les auxiliaires, dans cette tâche redoutable et auguste qu'est la formation de Tâme de vos enfants ; mais — soyez-en convaincus et habituez-vous aie considérer comme tel — ce ne sera jamais qu'un auxiliaire et c'est à vous, en définitive, que cette tâche est confiée.

Qui sait même si vous ne serezpas un jour forcés de prendre les devants? Tant de victimes, et de si grandes, sont déjà désignées par les fureurs jacobines! N'en est-il point qui seront plus intéressantes encore, s'il est possible, et plus urgentes à sauver que la liberté de l'enseignement, quelque nécessaire qu'elle puisse être?

De la générosité quasi illimitée de vos efforts je ne doute certes pas ; mais la limite de vos ressources je la soupçonne bien aussi, et la marée toujours croissante de l'impôt public balaiera peut-être un jour quelques-unes des digues élevées par vos contributions volontaires. Il faudra bien voir quelles sont celles que vous devrez sacrifier les dernières.

Puisque l'on ne pourra, malgré tout, jamais toucher aux intimes franchises de vos âmes et de vos consciences d'éducateurs familiaux, et en dépit de mon respect passionné pour le principe de la liberté d'enseignement, je ne puis décidément voir en elle le suprême réduit de la défense de vos

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libertés de pères et de citoyens. Le dernier refuge de renseignement libre c'est la conscience du père de famille, voilà la vérité, et il n'est pas de loi humaine qui puisse violer ce refuge-là.

Comment userez-vous de cet imprescriptible pouvoir ? Quel usage ferez-vous de ce droit naturel, supérieur à tous les droits écrits? Voilà ce que, d'un mot, je voudrais vous dire en terminant.

(( Aujourd'hui, a écrit Montesquieu, nous rece- « vous trois éducations différentes ou contraires : (( celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle « du monde. Ce qu'on nous dit dans la dernière « renverse toutes les idées des premières. »

Voilà qui est bien absolu, érigeant en règle inéluctable ce qui est seulement possibilité ; voilà qui serait pas mal décourageant, et pourrait donner prétexte à de trop commodes désintéressements! L'Ecole et le Foyer ne s'oublient pas si allègrement que cela.

Montesquieu n'a cependant pas tort quand il souligne l'ironique gravité de cette éducation du monde^ la dernière en date, mais la première en importanccjqui saisit l'adulte à son entrée dans la vie, qui ne cesse jamais de ^le pétrir au gré des événements, qui peut effacer jusqu'au souvenir de l'école ou du foyer.

Le devoir des éducateurs, votre devoir, est donc fort nettement tracé : il consiste en un effort assez méthodique et persévérant pour que votre em^ preinte se puisse toujours retrouver, et que, dans

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l'âme de riiomme, il y ait toujours un peu de Fâme de Tenfant; il est aussi et surtout de p7^éparer l'enfant à recevoir cette éducation de la vie, qui est indéniablement la définitive, et sous Tempire de laquelle l'adulte affirmera sa personnalité et donnera sa mesure.

Sans avoir la prétention plaisante de vous refaire le a sermon sur l'éducation », je vous en aurai assez dit, il me semble, sur la vraie façon de comprendre ce travail de préparation, quand je vous aurai engagés à faire, avant tout, de vos enfants ce que je vous ai tant exhortés à être vousmêmes, aies mettre en mesure de faire un jour, parmi tant de doctrines qui se disputeront leurs esprits et leurs consciences, un choix indépendant impartial et réfléchi.

Et, d'un seul mot, du mot par lequel je veux terminer cette causerie, du mot qui exprime la suprême vertu et le bien suprême, du mot qui est l'alpha et l'oméga de notre doctrine, je vous aurai rappelé l'essentiel, quand je vous aurai montré votre devoir bien compris, votre besogne bien faite, votre repos bien gagné, le jour oii, sortant de vos mains pour entrer dans la vie, vos enfants seront armés et équipés pour s'y comporter en

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