‹ La républic libérale. Causeries sur quelques sujets actuels, suivies d'un appendice contenant le texte de la loi de séparation celui des encycliques pontificalesChapitre 2 sur 10 · HOMMES LIBRES · texte numérisé non relu

HOMMES LIBRES

LE DEVOIR SOCIAL

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Je dois aujourd'hui vous entretenir, messieurs, d'une question dont l'urgence et la gravité sont vraiment sans égales, puisque, de la solution qui sera préparée par les lois et les mœurs, puis amenée par les événements et les hommes, dépendent en définitive l'avenir et la vie même do la Patrie et de la Société.

C'est donc de questions sociales que nous allons parler, et celà, vous le devinez, d'une manière tout à fait générale, sans entrer dans le détail ni des problèmes posés ni des solutions possibles, en nous bornant à rechercher dans quel esprit il convient d'aborder ces problèmes et de préparer ces solutions, de quelle manière, en somme, il faut comprendre et accomplir le devoir social.

Je ne puis mieux faire, il me semble, pour vous résumer dès l'abord les idées qui sont miennes et que je voudrais faire vôtres, que vous rappeler la doctrine même de la puissante association dont j'ai accepté d'être au milieu de vous le porte-drapeau, et vous citer à nouveau cette formule, complète et concrète, par laquelle la Fédération républicaine déclare « opposer la fraternité et la

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solidarité à l'antagonisme et à la haine des classes, poursuivre des réformes pratiques, profitables à la masse des travailleurs, au lieu d'utopies et d'expériences ruineuses ».

Comment ne pas être séduit par un tel programme? il semble offrir un terrain si large et si stable que tous les fils de France devraient s'y rencontrer... trop nombreux sont pourtant ceux qui ne veulent pas nous y suivre !

Qui sont ceux-là? et que nous opposent-ils?

Les uns, de plus en plus rares fort heureusement, sont ces morts qui parlent, ces aveugles qui ne veulent pas voir, ces sourds qui ne veulent pas entendre, ces égoïstes qui prétendent que tout est pour le mieux dans un ordre social consacrant leurs privilèges, ces éternels vaincus qui sont las par avance de toute initiative personnelle et jaloux stérilisateurs de tout effort tenté par autrui, ces indifférents enfin qui imaginent que « tout cela durera bien autant qu'eux ».

Pour ces parasites, jouisseurs et paresseux, le progrès social est une fastidieuse chimère, le devoir social est un mot vide de sens — disons leur tout net que nous les voyons au dernier degré de Féchelle humaine, anarchistes passifs aussi dangereux et plus responsables que les plus actifs révolutionnaires.

L'espèce, grâce à Dieu, en diminue tous les jours; laissons ce qu'il en reste à son croupissement, et voyons les autres.

Ceux-ci sont vivants et bien vivants, ni aveu-

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gles ni sourds, prétendus altruistes et avoués démolisseurs d'une société qui ne les met pas au premier rang", éternels combattants qui se voient toujours victorieux, êtres de sang et de passion âprement décidés à ce que « tout cela » ne dure pas autant qu'eux!

En face de nous, qui prétendons chercher et trouver aux questions sociales des solutions libérales, ils proclament qu'il n'en est point de bonnes sinon de révolutionnaires; si bien qu'en définitive on peut ramener à deux principales les écoles qui se partagent, en France, les citoyens intéressés par le problème social : celle du socialisme révolutionnaire et celle du socialisme libéral. — Ne vous effarouchez point d'un mot auquel on a laissé, bien à tort, des apparences rébarbatives ; réfléchissez que, bon gré mal gré, dès qu'on s'occupe des questions sociales et par définition même, on fait du socialisme, et que, par suite, est plus ou moins socialiste quiconque veut n'être ni un frelon ni un fossile.

La première école, le socialisme révolution^ naire, adversaire de la propriété, ennemi de la patrie, oppresseur de la liberté, destructeur de la dignité humaine, fonde toutes ses théories, toute sa doctrine et toutes ses espérances sur la lutte des classes.

L'autre socialisme, le nôtre (le mot ni la chose ne sont pour nous faire peur), le socialisme libéral^ bien au contraire, puise toutes ses convictions et

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place tous ses espoirs dans Tunion des classes.

Lequel des deux a raison? Poser la question, ce devrait être immédiatement la résoudre, puisque la guerre est, aux yeux de tous, un abominable fléau et que la guerre civile est la pire de toutes.

Mais, me direz-vous, est-ce que la lutte des classes, telle que la conçoit le socialisme révolutionnaire, est forcément une guerre sanglante? Est-ce que, à cette nouvelle société rêvée par lui, il faut nécessairement un baptême de larmes et de sang? N'y a-t-il pas des luttes pacifiques? et la violence est-elle inévitable? Hélas! il n'y a guère d'illusions à se faire là-dessus : la lutte des classes, telle que le socialisme révolutionnaire sera nécessairement amené à la faire, est une véritable guerre^ une guerre oii il y aurait des larmes et du sang, une guerre où les frères égorgeraient leurs frères, une guerre sacrilège et abominable dont, français et citoyens qui m'écoutez, je suis très sûr que vous ne voulez pas.

Me pardonnerez-vous le sans-gêne d'une petite histoire, par moi personnellement vécue, qui, sur les conséquences des théories de lutte sociale, en dira plus long qu'elle ne sera longue ?

Il y a quelques semaines, un des premiers dimanches de cette année, nous étions, à propos d'une conférence comme il s'en fait tant, réunis à causer entre amis.

Il n'y avait pas là que des amis, il y avait aussi quelques adversaires, et en particulier un très brave homme — car il y a de très braves gens

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dans tous les partis — qui, tout d'un coup, me dit :

— Puisque nous causons socialisme et propriété, attendez: je m'en vais vous montrer quelque chose de drôle !

Il sort de sa poche un plan cadastral de sa commune. Très curieux, ce plan, couvert de petites taches, blanches, jaunes, vertes, rouges, et toutes ces taches à peu près de même dimension. Je demande à mon brave homme:

— Qu'est-ce que cela ?

— Çà, monsieur ? c'est le partage l

— Ah I parfaitement, le partage ! Mais comment est-ce que vous l'avez fait ?

— Très simplement ! Il y a cent électeurs dans la commune; eh bien! nous avons fait cent parts égales.

— Egales, comment ?

— Egales en grandeur, parbleu !

— Pensez-vous que ce soit si juste que vous semblez le croire, votre partage? Tenez, regardez ici^ dans ce coin, c'est une terre magnifique, le blé y pousse dru ; à côté, voici des vignes superbes dont on tire quantité d'hectolitres de vin ; tandis que là, c'est une terre où il ne pousse que des cailloux. A. qui est-ce que vous allez la donner, cette dernière ?

— Celle-là ? laissez-moi voir — celle-là ? à Mathurin I

— Mais croyez-vous qu'il va être content, Mathurin ?

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— Il faudra bien qu'ail se contente 1 il est quasiment idiot, toujours malade, incapable de se servir de ses mains et de ses pieds. Ah ! il peut bien réclamer, ce n'est pas ça qui nous gênera, nous qui avons bon pied, bon œil !

Vous riez, messieurs ? je conviens qu'il y a de quoi, et que Fesprit de solidarité de mon parlageux a d'assez étranges façons de se manifester ; mais il n'est point que comique, il sait aussi être féroce et la suite de mon historiette va vous le livrer tout à vif.

Je continue l'entretien et je dis à mon homme :

— C'est fort bien, mon ami, d'avoir ainsi pensé aux cent électeurs de votre commune. Mais n'avez-vous pas réfléchi qu'il y avait, lout près d'ici, une ville qui s'appelle Gien; un peu plus loin une autre plus grande, Montargis; toujours plus loin une plus grande encore qui a nom Paris. Dans cesvilles-là, voyez-vous, il y a bien des gens qui aimeraient assez avoir une part de votre gâteau. A Paris, oii il n'y a pas de terre, il y a des milliers d'ouvriers. Ou'allez-vous donc faire si ces gens-là arrivent chez vous et veulent aussi leur part ?

— Ah! faudrait pas qu'ils y viennent !

— Pourtant s'ils y venaient?

— Eh bien ! on décrocherait son fusil, et on ne seraitpas long à tirer dessus !

Ceci n'est point une parabole, vous le savez, c'est une histoire vécue et vraie; et, si je vous l'ai familièrement rapportée, c'est que je n'étais point fâché de vous montrer l'aboutissant inévitable de

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la propagande socialiste-révolutionnaire et les jolies mœurs qu'elle nous ferait

Au surplus, pourquoi chercher d'autres témoignages ? pourquoi nous évertuer à démontrer que récole sociale, qui veut la lutte des classes, lavent brutale et sanglante ? Elle ne s'en est jamais sérieusement cachée.

Elle soutient, en effet, une thèse qui est en contradiction, non seulement avec le sens commun, mais encore avec les notions fondamentales sur lesquelles les sociétés païennes ellesmêmes reposaient. Selon ces nouveaux docteurs, prophètes de malheur, Thumanité ne serait plus une; elle est, par eux, divisée en compartiments étanches, en couches sociales s'entre-heurtant, s'entresoulevant, comme les coulées de lave que vomit un volcan et qui dévastent tout sur leur passage.

L'un d'eux, le plus qualifié, le plus brillant^ le plus verbeux, a osé prononcercettephrase cruelle, antisociale, antihumaine : « La Haine est fertile^ la haine est créatrice. »

Eh bien ! non, mille fois non, la haine n'estpas fertile, elle est stérile ; la haine n'est pas créatrice, elle est exterminatrice ; apte à tout détruire, elle n'est capable de rien édifier; elle est l'ennemie du progrès, la contradiction incarnée de la native générosité française, la négation même de l'idéal républicain. Seules, la charité, la solidarité, l'amour, en un mot, sont choses fécondes et créatrices. La haine, elle, ne peut engendrer que

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le deuil. La haine ne peut semer que des germes de mort.

Est-ce que ce furent lahaine, Fesprit de jalousie et de combatqui poussèrent les hommes primitifs, errant à travers les vastes espaces de la terre première, à s'associer, à solidariser leurs besoins, à unir leurs efforts, pour se défendre à la fois contre d'autres êtres et contre les éléments hostiles ?

D'ailleurs, est-ce que cette théorie de la lutte des classes est logique et sensée ? Répond-elle à quelque chose de naturel, de scientifique^ de vrai ? Nullement! Elle est tout artificielle, antiscientifîque, fausse d'un bout à l'autre ; on ne sait d'où elle vient !

L'immense majorité des forces de la nature agit en vertu de lois attractives, et non répulsives.

Un grand savant, le plus grand peut-être de ce temps, que nos docteurs de la haine créatrice osent revendiquer parfois comme un des leurs, M. Berthelot, dans son volume Science et Religions a écrit ceci : « La véritable loi des intérêts humains n'est pas une loi de lutte et d'égoïsme, c'est une loi d'amour. »

Un autre, un grand philosophe, que les socialistes essaient d'accaparer, de tirer à eux, sans qu'ils aient jamais compris ce qu'il a prétendu leur dire, Auguste Comte, a laissé comme devise au positivisme l'axiome célèbre : «Tous pour un, un pour tous. »

Enfin le Livre de lumière, qui est aussi à mes yeux, je dois vous l'avouer, le plus parfait des

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codes sociaux, me paraît avoir édicté la loi décisive, quand il nous a dit ces mots qui ont rénové la face de la Terre: «Aimez-vous les uns les autres!»

Mais, dira-t-on, la vie n'est pas une idylle, elle n'est pas un repos, la vie est un combat perpétuel. hdi lutte pour la vie? Eh oui, certes, elle existe; je Je sais, je le sens bien; j'en constate les mouvements, tous les jours, autour de moi et en moimême. Mais comment faut-il la définir, cette lutte pour la vie? Gomment l'entendre?

A mon sens, la vraie lutte pour la vie, ce n'est pas l'écrasement du faible par le fort, c'est l'assistance du fort et la confiance du faible faisant alliance contre les rigueurs delà vie et les rudesses du sort; ce n'est pas une rivalité féroce, c'est une généreuse émulation. Ce n'est pas l'offensive fratricide d'un prolétariat grisé de mots sonores et de formules décevantes ; pas plus que la défensive inintelligente d'un capitalisme qui ne voudraitrien abandonner de ses privilèges d'autrefois et ne saurait pas comprendre ce qui est non seulement son devoir, mais encore son intérêt le plus immédiat et le plus actuel ?

Non ! A l'aube du vingtième siècle. Tune de ces choses, la dernière, ne doit plus, ne peut plus être. L'autre est sacrilège, il ne faut pas, pour la sécurité du régime et la grandeur du pays, il ne faut pas qu'elle puisse jamais exister !

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Au contraire, il faut que le fort fasse alliance avec le faible, et que la lutte pour la vie, ou plutôt la lutte contre la vie méchante et difficile, soit menée non pas par le faible contre le fort ou inversement, mais par le fort et le faible se donnant la main.

La vraie lutte pour la vie, c'est à la fois, une lutte tout intime, celle de Thomme contre ses passions et ses instincts mauvais, et une lutte collective, la lutte convergente etsolidaire de Thumanité, liguée contre la misère, contre le mal^ contre la nature ennemie. Et cette lutte-là, c'est une pensée de sacrifice qui l'inspire, c'est un idéal de générosité qui la mène!

Mais non! M. Jaurès ne comprend pas cela! il ne veut pas de cela! et avec cette assurance inquiétante que lui donne une intelligence brillante servie par d'incomparables dons oratoires, il nous redit, sans se troubler, son couplet forcené sur la haine créatrice.

Eh bien ! qu'est-ce qu'elle a donc créé, la haine de M. Jaurès?

M. Jaurès a eu à ses pieds, pendant près de trois ans, tout un gouvernement, qu'il a mené, comme le dompteur mène ses fauves, la cravache à la main. Par conséquent^ si M. Jaurès avait pu créer quelque chose, c^est bien dans ces conditions et ce milieu privilégiés qu'il aurait pu et dû en venir à ses fins.

En toute sincérité, je vousle demande, au point de vue social, au point de vue des réformes, qu'est-

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ce donc qu'il y a eu de fait sous ce gourvernement asservi? Qu'y a-t-il eu? Des mots, beaucoup de mots, des océans de mots ! mais, en dehors de cela, rien, rien, et encore rien!

Et pourtant si : 11 y a eu quelque chose. Il y a eu le Bloc jacobin, cette triste coalition d'appétits; il y a eu le maçonnisme et les fiches, cette honte et cette misère. Voilà ce qu^a créé la haine de M. Jaurès.

Est-ce donc là tout ce qu'elle pouvait créer?

Nous prétendons, Dieu merci, à une action plus positive, nous qui opposons l'amour à la haine ; et, sans trop nous illusionner sur la bonté native de notre semblable, nous affirmons pourtant n'être pas des songe-creux ou des pêcheurs de lune en opposant à la conception barbare de la lutte des classes l'idéal généreux de l'union des classes.

Car, entendez-nous bien, ce n'est pas là seulement un mot en Tair que nous jetons au vent. Sous cette formule sonore et abstraite, il y a des réahtés tangibles et concrètes que nous voudrions dégager. Ces réalités impHquent bien des concessions mutuelles — il n'y a pas de pacification possible sans concessions mutuelles. — Elles exigent bien des efforts et bien des sacrifices, l'abandon des préjugés et de la morgue des uns, de la méfiance et de la rancune des autres; elles se heurtent à des difficultés de tous ordres... Nous croyons que la grande erreur, le grand malheur aussi de ce pays, c'est que l'on n'a pas osé ou pas voulu se placer courageusement et nettement en face

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de ces difficultés. Aujourd'hui il faut tout vouloir, surtout dans ce domaine, tout vouloir et tout oser!

Nous nous proclamons les tenants du progrès républicain. Or, le progrès républicain ne va pas sans le progrès social. Nous nous devons donc à nous-mêmes de dire hardiment à tous comment nous entendons assurer ce nécessaire progrès.

D'autre part nous voulons rester fidèles à notre programme de défense sociale. Tout n'est pas pour le mieux, certes, dans la meilleure des sociétés ; mais si nous souhaitons voir s'améliorer l'ordre social actuel, nous prétendons aussi le conserver et le défendre. Nous ne serons jamais de ceux qui, sous prétexte de rendre la maison plus habitable et plus hospitalière, commencent par proposer de la détruire !

Etant donc bien entendu que nous respectons absolument et défendons résolument les bases sur lesquelles est fondée la société actuelle, étant bien entendu que nous regardons comme intangibles et sacrés, par exemple, le droit de propriété, les droits de Findividu et ses libertés, les règles morales et sociales issues de l'idéal chrétien et fondées sur la doctrine républicaine, nous voudrions essayer de dire comment nous entendons ['union des classes.

Le monde se divise en forts et faibles, en heureux et malheureux, en riches et pauvres. Des uns aux autres le malentendu est-il donc irréductible ? la haine est-elle nécessaire? le mépris ou l'envie

sont-ils inévitables? le rapprochement est-il impossible?

Si vous avez quelque noblesse en Tesprit, quelque générosité dans le cœur, vous n'avez pas une hésitation à répondre tous avec moi : assurément non, le rapprochement n'est pas impossible, il est à la fois très souhaitable et très possible. — Mais comment TefFectuer? — Toute la question est là.

Réfléchissons d'abord que la société n'a pas été faite; elle est devenue. Telle que nous la voyons, telle que nous la vivons aujourd'hui, elle est l'œuvre longue et patiente des siècles, elle est la synthèse des qualités et des défauts des générations antérieures; elle est ce qu'elle a pu devenir, et elle ne pourrait, en un même temps, être autrement qu'elle n'est.

Grande est donc l'erreur de ces doctrinaires qui s'en vont disant aux mal partagés que, si la société apparaît tellement imparfaite, tellement pleine de défauts ou d'injustices, la faute en est à tel ou tel individu, à telle ou telle classe sociale, mais qu'on peut du jour au lendemain réformer tous ces abus. Ces charlatans, ces politiciens hâbleurs qui ne travaillent qu'à envenimer les esprits, ces pêcheurs en eau trouble sont parvenus à persuader les simples que l'on peut d'un trait de plume réformer la société.

Quelle duperie! quelle farce! et quel épouvantable danger! Où est-il donc, l'homme de bon sens, l'homme à l'esprit droit et honnête, qui con-

testera que ces problèmes sociaux soient les plus ardus, les plus complexes du monde ? Où est-il celui qui se fait fort de changer en un clin d'œil les bases de l'organisation sociale ? La société, dans sa marche vers le nécessaire progrès, va lentement. Elle n'avance qu'à petits pas, au jour le jour; si l'on veut trop la presser, lui faire faire des bonds trop précipités, elle ne va plus, comme Ta écrit Pascal, que par secousses ; elle recule même parfois, et, c'est une loi historique qui vient de se vérifier une fois de plus sur le pavé sanglant de Saint-Pétersbourg, la révolution brutale appelle l'aveugle répression et engendre l'impitoyable réaction.

Or, nous sommes tous ici gens de cœur et de sens qui pensons de même et qui, bons Français et républicains sages, ne voulons, selon la bonne et vieille formule : ni Réaction^ ni Révolution î

Il y a quelque 36 ans, vers la fin du second Empire, dans une réunion publique, à Belleville, l'o-^ rateur qui était à la tribune, et qui s'appelait le citoyen Gaillard, cordonnier de son état et futur communard, exposait devant un auditoire de braves ouvriers comment il concevait les origines du prolétariat. Voici ce qu'il leur disait :

« Le peuple était endormi au fond d'une caverne. Les riches, les nobles, les bourgeois arrivèrent. Profitant de son sommeil, ils Venchaînèvent., puis, à son réveil, lui dirent : tu es notre esclave. »

Cette conception enfantine de la société était

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assez digne du citoyen Gaillard, lequel a dû, depuis, gagner le royaume des cieux qui, comme vous le savez, est réservé aux simples d'esprit. Le cordonnier Gaillard était un pauvre homme; mais que direz-vous de ceux, moins simples, plus intelligents, plus cultivés, qui exploitent la crédulité populaire en promettant au peuple des réformes qu'ils savent impossibles, en faisant miroiter devant ses yeux éblouis le mirage d'un état social qui ne pourrait se réaliser qu'en modifiant de fond en comble l'esprit et le cœur de l'humanité, qu'en supprimant l'orgueil, l'envie, l'égoïsme, la paresse, tous les défauts qui, en somme, dominent l'homme et qui sont malheureusement inséparables de rhomme.

Vous les connaissez bien, ces farceurs qui vivent grassement aux dépens du peuple, et qui — en usant avec lui comme le barbier de l'histoire, lequel avait mis sur son enseigne : « On rasera gratis demain », — vont répétant aux pauvres, aux mal partagés : c( Demain^ mes amis^ ah! demain nous serons tous égaux ^demain vous serez tous riches. »

Riches? Ah bien oui! eux, le seront devenus, mais eux seuls! Ils se seront gobergés, gorgés des dépouilles de ceux dont ils auront berné la simplicité; et, pour reprendre la parabole de ce bon citoyen Gaillard, en même temps que pour nous rappeler les jolies histoires des Mille et une nuits dont on berçait notre enfance, nous vous dirons que ce n'est plus le peuple, ce sont eux qui habi-

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tent la caverne, une caverne qu'ils ont su se meubler très confortablement; et cette caverne-là vous la connaissez bien — c'est la caverne d'Ali-Baba — et il y a dedans beaucoup plus de quarante voleurs!

Tout de même, dans ce qu'ils vous disent, il y a une part de vérité, mais fort minime, et dans tous les cas pas telle qu'ils vous la présentent. Cette part de vérité, qui est dans leurs discours captieux, comme une précieuse pépite dans une gangue grossière, réside dans l'affirmation que tous les hommes sont égaux. Cela est parfaitement vrai ; mais comment faut-il l'entendre?

Eh bien ! si vous le permettez, encore une petite histoire.

Tout dernièrement, à la sortie d'une réunion publique, je me trouvais à côté d'un citoyen inapprivoisé qui, d'un ton rogue, m'interpella ainsi :

— Dis donc, l'aristocrate ! pourquoi es-tu venu ici en automobile. Est-ce que j'ai une automobile, moi? Et c'est-il cela de l'égalité?

Or, il se trouvait que le digne homme était borgne.

— Pourquoi donc, lui répondis-je, n'as-tu aussi qu'un œïl, tandis que j'en ai deux ?

Je dois dire que les rieurs ne furent pas du côté de mon partageux

— La vérité, qu'il faut sans cesse répéter, c'est qu'au point de départ de la constitution des sociétés humaines, qu'au point de départ de la vie dos êtres qui composent ces sociétés, il y a un mystère:

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celui de la différence des aptitudes et de Tinégaiité des conditions.

Et cette différence, cette inégalité, ce sont des faits^ des faits contre lesquels tous les raisonnements, tous les regrets, tous les rêves, toutes les utopies ne sauraient prévaloir.

L'égalité est un des trois mots sacramentels de notre devise républicaine; et certes, nous qui nous réclamons de l'idéal républicain, nous aspirons ardemment après le moment où ce beau rêve deviendra la plus belle réalité.

Mais qu'est-ce que cette égalité? Faut-il la concevoir à la façon de Jean-Jacques Rousseau et des doctrinaires réformateurs de la Révolution et affirmer avec eux que tous les hommes naissent égaux?

Non certes ! — ce n'était pas vrai alors — ce n'est pas vrai aujourd'hui — ce ne sera jamais vrai.

Il n'y a rien d'égal, ni dans la nature, ni dans l'humanité qui s'y meut. Il n'est pas deux brins d'herbe, deux feuilles, deux insectes, et encore moins deux hommes qui se ressemblent absolument ; dans le domaine des phénomènes moraux, intellectuels ou physiques, tout est différence, tout est inégalité.

D'oii Ton peut conclure que l'égalité absolue est une irréalisable chimère puisque, pour qu'elle puisse exister, il faudrait d'abord réaliser l'égalité de nature, ce qui estune impossible utopie. L'égalité à laquelle ont droit tous les hommes n'est

pratiquement qu'une égalité relative ; la nature, l'humanité, la société ne connaissent pas l'absolu.

Cette constatation une fois faite, il est impossible de nier que, de la variété des aptitudes, de la diversité des dons, des défauts et des qualités, que chacun de nous apporte en venant au monde — sans que Ton puisse donner ni chercher l'explication de cette diversité — résultent en grande partie la difïérence et l'inégalité des conditions oii les hommes naissent, vivent et meurent.

Inexph'cable dans ses causes, mystérieuse dans ses effets, infiniment diverse dans ses modalités, cette différence d'aptitudes, de dons intellectuels ou physiques, explique, en partie, pourquoi les uns réussissent là où d'autres échouent, pourquoi il y a des riches et des pauvres, des faibles et des forts, des oppresseurs et des opprimés.

Cependant^ il est absolument vrai que, malgré cette inégalité des dons de la nature, le libre arbitre de l'être humain subsiste toujours, ainsi que sa libre volonté ; et qu'il faut chercher là le moyen, toujours expédient, presque toujours efficace, de dominer les tendances de cette nature, souvent marâtre. Nous devons être toujours les maîtres de réagir contre nos entraînements ou nos instincts; toujours notre volonté, bien dirigée et appliquée à propos, doit pouvoir être victorieuse de DOS passions, et la fatalité est un mot vide de sens.

Les aptitudes natives influent donc considérablement, on ne peut le nier, sur notre sort. Il en est de même du milieu dans lequel nous naissons.

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de l'éducation que nous recevons, de l'instruction qui nous est donnée. Ces circonstances, que nous n'avons pas fait naître, mais dont nous pouvons plus ou moins bien nous servir^ces ambiances, qui ne sont pas de notre fait, mais parmi lesquelles nous pouvons plus ou moins heureusement évoluer, ont donc sans nul doute une influence majeure sur notre existence, — mais, répétons-le, ni ces circonstances, ni ces ambiances ne peuvent supprimer notre libre arbitre, de sorte qu'en thèse générale il est presque toujours vrai de dire que chacun de nous est le fils de ses œuvres. Fauteur et le régulateur de son sort.

Dès lors voilà, il me semble, comment il faut concevoir Tégalité. C'est Tégalité, non point des conditions, c'est, républicainement et socialement parlant, V égalité des droits.

L'incomparable grandeur, Féternel honneur de la doctrine républicaine est d'avoir, par la suppression des privilèges et des castes, permis au plus modeste, non seulement de rêver, mais encore d'atteindre les plus hautes destinées; et c'est, disons-le en passant, la meilleure raison pour laquelle, nous qui sortons du peuple, sommes tout naturellement et logiquement républicains.

Quand ce ne serait pas seulement d'instinct et d'entho'jsiasme, — puisque rien n'est plus noble sous le ciel que l'idéal républicain — ce serait du moins par reconnaissance, puisque c'est l'égalité républicaine ainsi conçue qui a permis à nos grandspères ou à nos pères, partis de rien, d'arriver à

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tout, de devenir ce qu'ils sont devenus, ce que, faites-y bien attention, par sa seule intelligence et son seul travail, le plus pauvre et le plus modeste de vos enfants peut devenir à son tour.

Mais ceux qui sont arrivés ne doivent pas oublier ceux qui sont encore sur le chemin, ils doivent leur tendre une main secourable et les aider à gravir la pente à leur tour.

A celui qui est mieux doué, à celui qui a plus reçu de la nature ou des mystérieux hasards de la naissance, la morale moderne fait un étroit précepte de faire profiter ses semblables, moins bien partagés que lui, des faveurs qu'il a reçues.

De ces faveurs, on peut dire en toute vérité qu'il ne les méritait pas spécialement, pas plus que tel ou tel de ses voisins. Dès lors, il est équitable et logique qu'il en doive rendre compte — non seulement à la Providence s'il croit en elle — mais encore et dans tous les cas à la société, à la collectivité. Et cette collectivité peut et doit raisonnablement attendre de lui qu'il fasse une part de ces faveurs aux moins favorisés.

Mais quelle part?

Le collectivisme, brutal et bète comme un coup de trique, dit : a Part égale à tous. » Il n'est pas difficile de montrer toute l'absurdité et l'irréalité de cette solution, vraiment trop simpliste 1 Gela devra fournir matière d'une causerie spéciale que je tâcherai de vous faire... une autre fois 1 (Car i^nfin il ne faut pas abuser de vos patiences.)

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Laissez-moi vous indiquer cependant dès à présent ce qui devra être mon argument essentiel : le principe nécessaire et permanent de « liberté individuelle »; laissez-moi vous demander de placer, à côté de la notion de devoir^ celle de liberté dans l'appréciation et l'accomplissement de ce devoir.

C'est le principe, c'est la fin, c'est l'honneur du libéralisme, dont nous nous réclamons dans le domaine social comme dans tous les autres, que de tout résoudre par la liberté, de tout ramener à la liberté; et c'est par là, c'est pour cela, que le libéralisme a déclaré la guerre au collectivisme et qu'il n'a pas de pire ennemi que lui.

Sous cette réserve — elle était nécessaire pour qu'on nous vît fidèles à notre doctrine d'irréductible libéralisme et pour que, d'ailleurs, on n'outrepassât point notre pensée — nous reconnaissons que les faibles, les malheureux, les pauvres ont véritablement des droits à l'assistance des forts, des heureux, des riches. Ceux-ci ne sont en quelque manière, et selon une parole célèbre, que les inteiidaîits de la Providence ; et leurs devoirs dépassent, à tout point de vue, la somme de leurs droits.

D'ailleurs, par ce mot de « riches », il va sans dire que nous entendons non seulement les détenteurs des grandes fortunes, les puissants capitalistes, mais encore ceux que la nature a plus copieusement pourvus des dons de l'intelligence, ou que le travail a dotés d'un fonds, plus ou moins

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nourri, de science. Ce sont là richessses qui valent Tautre, qui valent sans cloute mieux, mais qui ne créent pas moins d'obligations.

Ce devoir des riches, cette obligation positive, pour les mieux partagés, d'assister les moins bien lotis, cette nécessité morale et sociale s'est appelée jadis d'un nom vieux comme le monde, ou plutôt vieux comme le christianisme et beau comme lui, elle a eu nom « la Charité ». Et, étymologiquement et logiquement, charité veut dire à la fois pitié et devoir, amour et justice. Et la charité, même, est plus et mieux que la simple justice, puisque, la justice, nous la devons à tous, même à nos ennemis, tandis que, par la charité, même nos ennemis nous deviennent chers I

Le mot n'est pas trop en faveur aujourd'hui. Il sonne mal aux oreilles d'une démocratie impatiente, avide de jouissance, beaucoup moins avertie de ses devoirs que de ses droits, ^insuffisamment armée contre les tentations de la jalousie et de l'envie. Pour les cerveaux modernes, encombrés de notions mal assimilées, il implique, bien à tort du reste, on ne sait quoi d'arbitraire pour celui qui donne, d'humiliant pour celui qui reçoit. La conception contemporaine, mal assise encore, du réciproque devoir social, admet difficilement une simple faculté là où elle voit une stricte obligation. Au vieux mot, si tendre et si beau, de « Charité » elle a substitué cette chose nouvelle, très belle et très généreuse elle aussi, encore que moins aisément définie : la « solidarité ».

LE DEVOIR SOCIAL

Au fond, Tune équivaut à Fautre, Tune vaut l'autre, l'une est la même chose que l'autre; et, à tout prendre, le mot importe moins que la chose!

Du côté de celui qui donne écartons l'orgueil — chez celui qui reçoit supprimons Fenvie — nous avons la solidarité vraie.

Faisons comprendre au riche que, lorsqu'il donne, ce n'est pas seulement parce que tel est son bon plaisir, mais aussi parce que tel est son premier devoir. Convainquons le pauvre que, lorsqu'il reçoit, il n'est pas l'objet d'une faveur tout arbitraire et humiliante, mais d'une assistance volontairement et véritablement fraternelle; nous aurons plus fait pour la solution des multiples questions sociales que tous les empiriques qui se trompent et qui trompent leurs frères, que tous les rhéteurs qui exploitent le peuple, que tous les malfaiteurs, ou les inconscients, qui arment les citoyens les uns contre les autres.

Et, pour résumer, enfin, cette thèse générale oii nous avons tenté de montrer ce que nous entendions par « l'union des classes » et ce que nous espérions d'elle, affrontons gaiement l'accusation prévue de cléricalisme, et retournons au livre évangélique, qui rappelle aux uns et aux autres l'essentiel du réciproque devoir social : disant aux faibles : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », aux forts : « Il est plus malaisé à un riche d'entrer dans le royaume du Ciel, qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille », préchant aux uns le difficile esprit de patience, aux

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autres Fcsprit de sacrifice plus difficile encore, présentant à la fois, en un saisissant raccourci, tout le problème social et toute sa solution.

Ne vous sennble-t-il pas, maintenant, en dépit de la résolution que nous avions prise de demeurer dans le domaine de la théorie^ qu'il y aurait avantage tout de même à serrer d'un peu plus près notre pensée, et, sur un ou deux exemples caractéristiques, à voir comment se pourraient appliquer pratiquement les principes généraux que je viens de vous exposer? C'est ici, ou jamais, que nous connaîtronsles incertitudes de l'embarras du choix, car les questions sociales sont légion, et choisir les plus typiques est malaisé.

Cependant il nous semble que ces problèmes se peuventclasser en deux grandes catégories : ceux qui traitent des rapports normaux entre le capital et le travail en plein exercice, d'une part — et ceux qui ont trait à la prévoyance, d'autre part; ceux qui se rapportent, d'un côté, à la vie ouvrière active du travailleur et, de l'autre, à la sécurité de ses vieux jours. Un exemple attachant de l'une et l'autre catégorie devra n'être point indifférent. Je vous dirai donc deux mots de la « participation ouvrière » et de la « retraite ouvrière ».

La production économique, et, généralement, toute manifestation de l'activité humaine, mettent en présence^ vous le savez, quatre éléments

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essentiels : FEtat, collectivité qui suit les mœurs et fait les lois — le capital, matière et forces en réserve — le patronat, énergie qui combine et dirige — le travail, qui agit et produit.

Ces quatre éléments peuvent plus ou moins se pénétrer se combiner et se confondre, leurs caractères doivent apparaître cependant partout distincts ; leur action doit tendre à une coopération la plus parfaite possible, leur discordance produit tout les malaises sociaux; et le jeu bien réglé de leurs mouvements respectifs est ce quj produit, en définitive, la force et la santé du corps social.

Le rôle de TEtat devrait être fort limité et se borner à assurer Tordre matériel nécessaire à la prospérité de Fœuvre commune des trois autres forces, seules normalement agissantes. Mais insensiblement, à mesure que, dans un peuple vieilli, les ressorts de l'individualisme se détendent, les prétentions de TEtat augmentent ; sous prétexte de prévenir, puis de régler les conflits, son intervention se fait de plus en plus indiscrète et envahissante; rare et mesurée dans une démocratie sage et forte, elle devient déplorablement habituelle et puissante au sein d'une société livrée aux démagogues; et peu àpeu les citoyens d'une telle société lassés d'effort personnel, et insoucieux d'individuelle dignité, en arrivent à tout attendre de TEtat- Providence... lequel serait, je vous le dis tout net^ ni plus ni moins qu'une chiourme oii j'espère bien que vous ne vous laisserez jamais embrigader.

no

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Le capital est la matière première confiée au patronat et mise en valeur par le travail; c'est à la fois la force et la matière qui construisent d'abord la machine, puis le volant qui en régularise les mouvements. En dépit des assauts féroces de ceux qui le veulçnt détruire^ nous le voyons nécessairement à la base de tout effort collectif, qui, sans lui, demeurerait impuissant; nous ne concevons pas la société sans lui. Il n'est point cependant une idole que nous entourons d'un culte fétichiste et sans discussion; nous voulons à sa puissance des limites fort précises, nous assignons à son action un but et des moyens définis; pour tout dire d'un mot nous ne trouvons le Capital pleinement digne de respect et d'intérêt que lorsque, réellement, le Capital travaille.

Le Capital — ou le capitaliste — qui se contente de jouir, ne nous intéresse en aucune manière ; il est le prétexte, trop justifié, des colères prolétariennes ; et il est une force à peu près inutile, un agent inconscient d'anarchie, un parasite du corps social. Comme il est pourtant couvert par les imprescriptibles droits de la propriété, il doit à ce titre être défendu : mais je dois vous confesser que je comprends assez qu'il ne se suscite pas debien ardents enthousiasmes chez ses défenseurs! La vérité est que, devant les évolutions sociales qui s'accomplissent ou 'se préparent, il devra, ou bien comprendre enfin que le travail est la loi du monde et le sel de la vie, ou bien se résigner, sinon àdisparaître,du moins à payer lar-

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gement les frais d'une guerre qu'il aura plus que tout autre contribué à déchaîner.

Quant au capital qui travaille, il se confie au Patronat, pour que le Travail le mette en valeur. Voyons ces trois forces en présence; et comme nous ne pouvons bien évidemment, dans ce tout petit coin d'une très modeste causerie, que jeter, à titre d'exemple, un coup d'œil sur un cas particulier, disons un mot de la répartition des bénéfices et de la participation ouvrière.

Au partage des produits de la coopération des trois facteurs: Capital, c'est-à-dire matière première; Patronat, c'est-à-dire intelligence dirigeante, et Travail, c'est-à-dire agent d'exécution et de mise en œuvre, doit évidemment intervenir chacun d'yeux.

Au premier vont un amortissement et un dividende ; au second un traitement et une part de profit ; au troisième, un salaire et... trop souvent c'est tout ! Est-ce assez ? Est-il raisonnable que, lorsque le travailleur a reçu son salaire, on soit quitte envers lui? Est-il sage de ne l'intéresser en aucune manière à la progression de l'aiïaire à laquelle il a loué ses bras? Les deux autres facteurs de la production n'auraient-ils pas intérêt à en faire, fût-ce dans les conditions et les proportions les plus modestes, leur associé ? N'y auraitil pas là un heureux calcul en même temps qu'une louable générosité ? C'est toute la question de la participation qui est ainsi posée — vous savez

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assez comment nous souhaitons la voir résolue.

En fait elle est aujourd'hui résolue par Taffirmative dans la presque totalité des grandes entreprises industrielles; partout où il y a des institutions patronales, même embryonnaires, il y a participation ouvrière, puisque ce sont les produits sociaux qui permettent de soutenir ces institutions. C'est ainsi que, pour prendre un exemple qui me paraît probant et me touche à tous points de vue, sur les 27 millions de bénéfices produits par son dernier exercice, la plus puissante de nos Compagnies de Chemins de fer n'en a pas affecté moins de seize à ses diverses institutions d'assistance ou de prévoyance; n'en répartissant que onze entre ses actionnaires, demandant par suite à ces derniers un sacrifice généreusement consenti, et donnant elle-même un exemple et un enseignement de solidarité sociale non seulement très large, mais encore mutuellement fort avantageuse. Les liens ainsi créés sont à la fois doux et puissants, et le patronat qui propose, ainsi que le capital qui accepte, de faire au travail une part aussi belle, servent assurément fort bien la cause de la paix sociale.

J'ajoute qu'un capital et un patronat qui ne feraient au travail aucune part, qui ne voudraient créer ou subventionner aucune institution patronale, seraient aussi coupables qu'imprudents; et, comme Ton me citait dernièrement l'exemple d'un gros établissement industriel (heureusement situé hors de France) où les actionnaires touchaient

jusqu'à trente pour cent de leur argent tandis que les ouvriers s'en devaient tenir à leurs salaires tout nus, je n'ai pu m'empêcher de traiter ces actionnaires et ces patrons de rapaces et bien maladroits exploiteurs.

Un chef d'industrie qui ne comprend pas, et ne fait pas comprendre au capital dont il a la gestion, la nécessité d'organiser et de soutenir l'apprentissage du jeune ouvrier , de stimuler l'esprit de solidarité chez l'ouvrier adulte et d'en subventionner largement toutes les manifestations, de constituer les fonds de prévoyance destinés à assurer à l'ouvrier invalide ou vieilli une fin de vie à l'abri du besoin et autant que possible indépendante, un tel chef d'industrie non seulement, n'a pas conscience de son devoir social, mais encore comprend très mal son personnel et professionnel intérêt. Et la participation ouvrière, parle canal des institutionspatronales, doit, de nos jours, paraître, aux yeux de tous, chose normale et quasi nécessaire.

Mais, ainsi conçue, et quelque large qu'elle soit, elle demeure indirecte. On peut se demander s'il n'y a pas avantage à la rendre directe^ c'est-à-dire visible et palpable, se manifestant, par exemple, enfin de chaque exercice heureux, par une certaine somme en numéraire mise entre les mains de chaque ouvrier, stimulant par suite son zèle et décu-^ plant son attachement à l'affaire dont il devient ainsi véritablement l'associé.

Si la réalisation de ce procédé n'est pas tout à

fait impossible, ravantagcen est tellement évident que Ton ne conçoit pas les furieuses oppositions de principe qui lui ont été faites. Pour ma part, je suis entièrement acquis à l'idée, je souhaite que le plus grand nombre possible de patrons étudient les facultés de combiner la participation directe avec les institutions de patronage ; et, tout en sachant bien qu'il y a de fort sérieuses difficultés d'applications dans de nombreux cas, je désire que le système soit essayé ou proposé partout où la nature et les conditions de l'industrie ne s'y opposeront pas absolument.

Certains sociologues ont été jusqu'à proposer de consacrer légalement ce qu'ils considèrent comme un droit positifs et c'est ainsi qu'un haut magistrat (1) a écrit : « L'ouvrier est un capital « vivant qui se place sur le même rang que le capi- « tal argent, car il a aussi ses risques et ses méri- « tes. D'après cela il aurait un \droit au partage (( proportionnel des profits.» Sincèrement je crois qu'il y a là erreur et exagération et qu'il ne peut pas y avoir droit au partage pour quelqu'un qui, comme l'ouvrier, n'est pas proprement un associé, mais loue seulement son travail contre un salaire donné. De plus, s'il y avait un droit véritable, il faudrait une loi pour consacrer ce droit, c'est-àdire une intervention étatiste. . . vous savez assez ce que je pense de ce genre d'intervention ! Non! là moins que jamais il n'y a lieu à légiférer, à ordonner, à uniformiser. Bien des industries ne

(1) M. Gonse, conseiller à la Cour de cassation.

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pourraient absolument pas se plier à ce que d'autres supporteront aisément ; là où les unes trouveront un profit matériel et moral, d'autres assumeraient des charges trop lourdes qui les accableraient et pourraient finir par les ruiner. Obliger légalement tous les patrons à faire, directement, dans tous les cas, et tous de la même manière, participer le personnel ouvrier aux bénéfices de leurs entreprises est une conception qui ne peut naître que dans l'étroite rigidité d^m cerveau jacobin. La vérité est que, s'il faut inciter le capital et le patronat à entrer généreusement et résolument dans cette voie, il faut aussi, toujours et partout, leur en laisser la liberté.

Et voilà. Messieurs, le mot essentiel et décisif auquel je voulais arriver — vous pensez bien en effet que je ne vous en dirai pas plus long sur cette question que je ne voulais qu'effleurer et que nous avions choisie à titre d'exemple pour y voir l'application de nos principes sociaux (1); de même je ne puis que vous citer en passant un autre mode de participation, la participation au capital, qui est la panacée àesJauneSy et qui constitue, là où elle peut être essayée, une admirable assurance contre les conflits entre le capital et le travail. — Ce que je voulais seulement esquisser, à propos de ce cas particulier de la participation, c'était notre conception du devoir social qui re-

(1) Consulter, pour l'étude de cette importante question, le livre de M. L. Poinsard, « la Guerre de Classes » (librairie Le Soudier).

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pose tout entière sur l'union la plus intime possible des classes, sur l'exaltation de l'individualisme et la méfiance de l'Etatisme, sur le mépris du jouisseur oisif et le rappel de la nécessaire et sainte loi du travail, enfin et avant tout sur la Liberté.

Entrons maintenant dans le domaine de la prévoya?ice,l^renonS'Y aussi un exemple, et cherchons comment nos principes de libéralisme social y devront trouver leur application.

L'occasion la meilleure nous en est offerte par la loi que la Chambre vient de bâcler sur les retraites oui'>rières.

Rien au monde n'est plus digne d'intérêt que l'objet d'une telle loi; rien n'est, aussi, plus digne de risée que le monstre dont notre Parlement vient d'accoucher et dont il n'a jamais luimême imaginé que cet informe produit pût être viable... Mais, de même que le Spartiate enseignait à ses fils la sobriété en lui donnant le spectacle d'un ilote ivre, de même la vue de ce qu'il ne fallait pas faire en matière de retraites nous donnera le regret et l'indication de ce que nos amis auraient dû, eux, et devront s'ingénier à faire.

A peu près dans tous les pays voisins, vous le savez, dans presque toute l'Europe, la question des retraites ouvrières est aujourd'hui résolue.

En France, on promettait cette réforme à chaque

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période électorale, mais une fois entrés au Parlement, les députés se gardaient de tenir leurs promesses. Il y avait bien pourtant une catégorie de citoyens en faveur desquels les retraites avaient été votées : les dèpxités eux-mêmes, qui, moyennant la minime retenue mensuelle de quinze francs, avaient droit, après quatre ans de fonctions, à une retraite de 2.400 fr., réversible sur la tète de leur veuve ou de leurs orphelins. Pour bien ordonnée qu'elle fût, cette charité aurait pu, électoralement, devenir assez dangereuse; si bien qu'à la veille de se présenter à nouveau devant le suffrage universel, nos représentants ont voulu se donner Fair d'avoir semblé faire quelque chose pour les travailleurs, et ils viennent de mettre péniblement sur pied un incohérent fatras de dispositions inapplicables et contradictoires auquel ils ont eu la hardiesse ingénue de donner le nom de loi sur les retraités ouvrières.

Assurer aux ouvriers de l'industrie et de Fagriculture une retraite pour leurs vieux jours, certes, voilà un but admirable et tel qu'il n'en est pas de plus digne d'éloges! La Fédération Républicaine, qui s'occupe avec sollicitude de Famélioration du sort des travailleurs et qui a mis Fétude des questions sociales au premier rang de ses préoccupations, applaudirait des deux mains au vote de cette loi si elle avait été sérieusement étudiée, si on avait eu Fintention de faire œuvre durable et viable, de ne point se moquer une fois de plus de l'électeur en lui jetant de la poudre aux yeux, si

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on s'était préoccupé, non point d'affirmer un principe sur lequel tout le monde est d'accord, mais de préparer les possibilités d'application de ce principe.

Malheureusement il n'en a pas été ainsi : cette loi a été votée avec la seule préoccupation de faire plaisir au plus grand nombre d'électeurs possible et de leur être agréable à tout prix. C'est une œuvre absolument décousue, remplie de contradictions et d'obscurités ; on n'y rencontre que des dispositions disparates hurlant d'être accouplées ensemble.

Dans cet arrondissement comme dans toute la France électorale, il n'est pas de question dont on ait tant parlé, mais il n'en est guère dont on ait parlé si légèrement. N'est-il point, en effet, bien des gens se figurant qu'à l'âge de soixante ans il leur sera délivré un titre de rente et que, tous les trimestres, ils n'auront qu'à se présenter à la caisse du percepteur pour en toucher les arrérages ! Croire cela est une naïveté presque coupable ; le faire croire est plus qu'une mauvaise plaisanterie, c'est une mauvaise action, bien digne des jacobins sans scrupule et sans morahté, qui font profession de duper le peuple et de vivre de cette duperie !

Il faut que le travailleur sache bien qu'il est immoral, et doit être impossible, de lui constituer une retraite si une retenue n'est pas faite sur son salaire. Que l'on procède de n'importe quelle façon, toujours l'ouvrier devra contribuer^ dans

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une certaine mesure, à la création de sa propre retraite. Cette contribution est nécessaire, plus encore au point de vue moral qu'au point de vue matériel; et, s'il est légitime que Ton exige une contribution minime de ceux qui ont un salaire insuffisant (c'est dans cet ordre d'idées que la loi, allant jusqu'à l'exemption là où la dégression aurait dû suffire, exempte du versement les ouvriers ayant un salaire inférieur à 1 fr. 50) c'est une question de dignité pour l'ouvrier que de ne pas donner à l'assurance contre la vieillesse le caractère humiliant d'une aumône.

La commission était partie de cette idée maitresse que toutes les retraites devaient reposer sur la triple contribution de Vemployeur, du salarié et de ÏEtat; celle du salarié, surtout, était considérée comme indispensable, la pension n'étant que la capitalisation, subventionnée par les patrons et par l'Etat, des versements du travailleur. Mais après le vote de la loi, de tous ces principes, féconds et nécessaires, il rie reste même plus l'ombre.

Qu'est-ce donc qu'une loi qui n'exalte point l'effort de l'individu, qui ne stimule point son initiative, et qui, par suite, fait bon marché de sa dignité? Quelles tristes mœurs nous ferait-elle? Et comme elle est bien digne de ceux qui veulent tout demander à l'Etat-Providence de manière à énerver et à stériliser d'avance la révolte de ceux qu'épouvantent les basses perspectives du bagne collectiviste!

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La contribution personnelle du salarié est, à nos yeux, qu'on le sache bien, la pierre angulaire de tout système de retraite. Qu'elle soit quasi insignifiante si le salaire est minime? d'accord! qu'elle doive être encouragée par tous les moyens, largement engraissée, doublée, triplée, quintuplée même s'il le faut par la contribution patronale et la subvention de l'Etat? rien de mieux! Mais qu'elle soit la base et le point de départ, voilà l'essentiel!

Et puis, qu'elle demeure libre! que le salarié soit libre de la donner et libre de lui donner la forme et la destination de son choix — qu'il n'entre point dans la loi cette clause à^obiigation qui^je vous le dois avouer,me la rend entre toutes insupportable.

N'est-il point rationnel que, surtout dans un régime républicain, chacun soit libre de choisir, pour se créer une retraite, le mode d'économie qui lui convient le mieux? Est-il admissible que l'on force un citoyen à prélever une certaine partie de son salaire pour le verser dans une caisse de retraites déterminée, dans celle-là à l'exclusion de toute autre ?

Les syndicats ouvriers, mixtes et patronaux, consultés sur le sujet, qui les intéressait au suprême degré, on ne peut le nier, se sont déclarés, dans la proportion des neuf-dixièmes, hostiles eiu principe de l'obligation. Cela revient à dire que ceux-là même pour lesquels est faite la loi n'entendent point qu'on les oblige à épargner de

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force, à épargner tous de même, et à donner à leurs épargnes même destination.

Cette manifestation n^a pas été sans impressionner nos députés, pris de peur à la pensée qu'ils pourraient être fort mal accueillis par ceux dont ils prétendaient faire le bonheur malgré eux : et alors, pour sortir de la difficulté, ils ont oublié le principe primordial de la contribution ouvrière et adopté un amendement qui dispensait du versement tous les ouvriers et agriculteurs gagnant moins de 1 fr. 80 par jour.

L'adoption de cet amendement a jeté bas la pierre d'angle, dès lors l'édifice tout entier peut s'écrouler. Demain les ouvriers à journées de 2 fr. demanderont qu'on les assimile aux ouvriers à 1 fr. 80. Après demain des salariés moins modestes argueront qu'ils sont souvent hors d'état de prélever sur leur salaire la cotisation qu'on veut leur demander, et réclameront aussi l'exemption, que, naturellement, ils obtiendront.

En suivant cette voie, on sera insensiblement amené à tourner le dos d'une façon irrrévocable au but primitivement assigné; on s'en remettra entièrement et uniquement à rEtat,la vraie « nouvelle idole », du soin de faire vivre des citoyens qui seront, non plus des retraités, mais des hospitalisés; on fera une loi d'assistance et non une loi de retraites ; et en définitive on aura bénévolement préparé la litière du collectivisme...

Ce n'est pas tout :. nos parlementaires ayant ainsi fait le premier pas dans la voie de l'exemp-

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tioii pour les salariés, ont, par une contradiction singulière, imaginé de faire entrer dans la loi toute une catégorie de citoyens qui, eux, ne sont à aucun titre des salariés, et qui devront opérer tout de même des versements bien inattendus.

C'est ainsi que les métayers et les fermiers se sont, un beau matin, réveillés comblés de dons... el de charges dont ils se seraient fort bien passés. Ils ne sont pas plus des a salariés » que le propriétaire du sol n'est un « patron ». L'un paie la rente du sol en nature, l'autre en argent; Tun et l'autre, incarnant le travail, sont liés au propriétaire, qui représente le capital, par un contrat d'association dont le caractère principal est précisément l'indépendance du travail vis-à-vis du capital, c'est-à-dire l'exclusion même de ce qui constitue l'essence du salariat. N'importe I il fallait faire leur bonheur en dépit d'eux-mêmes et la manie jacobine de légiférer à tort et à travers ne les devait point épargner.

C'est tout juste si les propriétaires de boutique et les petits boutiquiers n'ont pas été tteints; s'il n'en pas été de même des petits cultivateurs, possesseurs d'un lopin de terre, insuffisant à nourrir leurs familles, et journaliers parfois autant que propriétaires, plus intéressants à tout prendre que les fermiers ou métayers.

Ainsi chaque jour ferait entrer dans la loi une nouvelle catégorie de pensionnés qui n'auraient jamais été des salariés, pour lesquels, par suite, elle n'était pas faite, et qui lui donneraient de plus

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en plus Tapparence d'une loi d'assistance universelle et obligatoire... si nous ne savions de reste qu'elle n'est, au fond, qu'une tapageuse et stérile manifestation de puffisme électoral.

M. Jules Roche a montré les incohérences, les impossibilités et les dangers de cet étonnant fatras législatif; permettez-moi de lui emprunter de précieux enseignements.

Les problèmes que cette loi a prétendu résoudre, M. Jules Roche nous les dit insolubles. Il faudrait, pour entrevoir la solution, savoir combien de personnes seront assujetties à la loi, combien de personnes en profiteront, quels sont les salaires de ces assujettis, quelles ressources produiront les prélèvements opérés sur ces salaires, combien de temps dureront les pensions accordées; enfin, toute une série de questions sur lesquelles tous ceux qui les ont examinées ont reconnu qu'on ne pouvait procéder que par des évaluations hypothétiques et approximatives.

Il faut compter, au bas mot, 3 millions de retraités, avec une moyenne de 407 francs de pension, soit 1.220 millions qu'il faudrait verser plus tard aux retraités. Encore, cette estimation est-elle au-dessous de la vérité. La vérité est que, toutes les fois qu'on a procédé à l'établissement d'une loi de retraites, partout, toujours, l'événement a déjoué tous les calculs et a majoré dans des proportions énormes les évaluations primitives.

La loi prévoit une caisse de retraites qui arrivera à posséder un capital de 20 milliards. Qui

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j^érera une pareille somme ? Qui sera capable de manier d'une façon fructueuse un tel amoncellement de capitaux? Se doute-t-on de ce que les frais de gestion représentent ? Comment couvrira-t-on les énormes dépenses occasionnées par la loi ?

Si on l'applique telle quelle, il faudra augmenter dans des proportions folles les impôts déjà existants, et même en créer de nouveaux. Penset-on que le moment soit bien choisi ? Ne voit-on pas que, dès longtemps, la limite d'élasticité du crédit public a été approchée et que ce serait folie de l'atteindre. Fait-on, en définitive, une loi de retraites pour amener la banqueroute et préparer les voies à la révolution sociale ?

Croyez-moi, toutes les incohérences et toutes les imprudences accumulées n'ont pas d'autre cause que ce principe erroné de Vobligation qui est le vice primordial de la loi. Dès que l'on touche à la liberté, que l'on supprime Teffort volontaire et l'initiative individuelle en décrétantl'obligation de l'épargne, on casse le grand ressort, si vous me passez l'expression ; chacun prétend participer aux bienfaits de la loi en en rejetant les charges sur le voisin, chacun compte indéfiniment et uniquement sur la nouvelle Providence Etatiste ; encore une fois, tout est préparé pour l'avènement du collectivisme, c'est-à-dire pour la folie suprême.

Comment donc aboutir à une sérieuse et solide organisation des retraites ouvrières ?

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Je vous ai dit et répété sur tous les tons qu'il ne fallait pas caporaliser Tépargne, comnrie en Allemagne, mais au contraire substituer la faculté (lu versement à l'obligation.

La mutualité devra jouer un grand rôle dans cette passionnante question. Cette grande œuvre de solidarité et de fraternité humaines a déjà rendu de signalés services par ses sociétés de secours mutuels, ses assurances, ses habitations à bon marché, etc. ; c'est dans cette voie que se trouve le salut. L'Etat n'interviendrait que pour subventionner largement les caisses mutuelles de retraite, il serait là dans son véritable rôle et très probablement créerait ainsi le stimulant suffisant pour encourager les initiatives et attirer l'épargne.

Jetez les yeux sur notre voisine la Belgique, les résultats donnés par le régime de la subvention y ont été merveilleux. Depuis le 19 mail900,date de la dernière loi belge, le nombre des versements à la caisse des retraites a passé de 627.000 à près dedeux millions en 1904. Quant au chiffre des versements, il s'est élevé dans des proportions plusconsidérablesencoreet apasséde2.648.000 fr. à 11.823.000 francs.

Pourquoi n'appliquerait-on pas chez nous un système qui a si bien réussi chez nos voisins ? Nous n'avons pas moins de sagesse que les Belges, et l'esprit d'épargne est plus en honneur en France que partout ailleurs. C'est, en vérité^ de ce côté que je vois la solution ; et, dès lors, j'espère

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que vous ne ferez pas difficulté de proclamer,avec M. Méline, « que les ouvriers de l'industrie et de (( l'agriculture ne demandent pas davantage, parce (( qu'ils sentent d'instinct que la loi qu'on vient (( de faire et qui leur imposerait les plus lourds c( sacrifices, retomberait de tout son poids sur eux (( en tarissant les sources du travail et en ruinant (( les finances publiques ».

Je me suis bien longuement étendu sur cette question de retraites ; vous me l'aurez pardonné parce que vous aurez compris avec moi l'intérêt qu'il y avait à préciser un [peu, sur ce cas particulier, notre théorie sociale et la forme concrète que revêt notre libéralisme.

Et je suis assuré de la sorte que vous sentirez mieux non seulement la sincérité et le désintéressement de nos desseins, mais aussi leur sérieux pratique et leurs possibilités de réalisation.

Ces desseins, il me semble que, maintenant, vous devez les bien connaître; etce que, audébut de notre action politique dans ce pays-ci, nous disions déjà avec toute la fermeté d'une inébranlableconviction, nous noussentons autorisés à vous le répéter aujourd'hui avec la joyeuse certitude d'avoir conquis, tout à la fois, vos cœurs et vos raisons. Personne n'aime le peuple plus sincèrementque nous^ personne plus que nous n'a donné de preuvesde cet amour profond, personne mieux

que nous n'a le droit de prétendre qu'il comprend et pratique ses devoirs de solidarité sociale. Nous voulons le bien-être du peuple, son relèvement moral et matériel; et nous prétendons atteindre ce but plus sûrement et plus pratiquement que les utopistes ou les rhéteurs qui, par leurs continuelles surenchères etleurs irréalisables promesses, barrent la route à la réalisation de toute réforme sérieuse. Nous prétendons ne plus laisser la direction des masses populaires, si avides de justice et de progrès, à cette, bande de mauvais bergers, qui les exploitent et qui les trompent, en même temps qu'ils nousinsultent et menacent de nous dépouiller.

Le programme est vaste et ambitieux? Nous promettons de consacrer à sa réalisation tout ce que nous avons de force, de ressources et de dévouement!

Comment le réaliser? Eh! messieurs, pour examiner toutes les faces du problème et en rechercher toutes les solutions, il faudrait plusieurs longs discours et celui que je voudrais terminer ici n'est déjà que trop long!

Me sera-t-il donné d'explorer avec vous cet admirable, cet inépuisable champ de recherches ? Je le souhaite passionnément; car, au-dessus, bien au-dessus des jeux stériles de la politique, Tétude des questions sociales doit éveiller dans les esprits contemporains Tintérêt le plus ardent : et beaucoup plus que le sort éphémère de telle combinaison ministérielle, beaucoup plus

que la réussite de telle action électorale, beaucoup plus importe à l'honneur du régime et k la grandeur du pays, la manière dont on abordera l'examen des réformes nécessaires et dont on préparera l'amélioration du sort des travailleurs, le rapprochement des classes, la coopération des efforts et la coordination des intérêts.

Coopération — Coordination — Association, tout est là ! •

L'association du fort et du faible, du riche et du pauvre, de l'employeur et de l'employé, du patron et de l'ouvrier, du capital et du travail, voilà l'idéal qu'il faut opposer à la vilaine et basse conception qui voudrait, de ces nécessaires associés, faire d'irréconciliables ennemis.

Entre le Capital qui doit travailler, et le Travail qui doit posséder, l'union peut et doit se faire; et, entre les formes que peut revêtir cette union, nous n'avons guère que l'embarras du choix.

Il faudra qu'ensemble nous examinions à loisir toutes ces formes d'union: syndicats ouvriers, syndicats agricoles, syndicats mixtes, coopératives de production ou de consommation, caisses d'assistance, bureaux de placement, comités de contentieux et de conciliation, création et entretien de logements et de jardins ouvriers, toutes les formes sous lesquelles peuvent se présenter les difficiles problèmes de la prévovance et de Tassurance contre l'infirmité ou la vieillesse, toutes celles que peut revêtir cette force indéfiniment féconde et puissante qui s'appelle la Mutualité...

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Quel vaste champ! que de redoutables, mais aussi que de passionnants problèmes ! Plus intéressants à coup sûr, et important davantage à la vie d'un peuple libre, que la fermeture d'une école ou le crochetage d'une église I

Messieurs, quand, tout récemment, le Président de la République recevait à l'Elysée les bureaux des Chambres, il leur disait, en quelques paroles substantielles et sages, où était le devoir des bons Français à Theure actuelle. Avec d'autant plus de force et de conviction qu^il s'y ajoutait sans doute un peu de remords, il indiquait que ce devoir était aujourd'hui d'éviter les sujets d'irritation ou de discorde, de rechercher, bien au contraire, tout ce qui pouvait unir les esprits et rapprocher les cœurs, et de marcher résolument vers l'union, vers la concorde, vers l'apaisement.

Plaise au Ciel que ces conseils excellents soient désormais suivis! Après tant et de si furieuses querelles, plaise au Ciel que la paix se fasse et que les ennemis d'hier, réconciliés aujourd'hui, laissent enfin tomber leurs armes et se tendent fraternellement la main.

La Fédération républicaine, dont j'ai essayé de vous esquisser le programme social, nous offre à tous pour cela le plus large et le plus sûr terrain d'entente. De toutes nos forces et de tout notre cœur nous vous convions à nous suivre et à la suivre; c'est la sagesse et c'est le devoir!

Et c'est aussi le moyen le plus sûr et le plus efficace de ramener un régime dévoyé à son

LE DEVOIR SOCIAL

essentiel principe, de Forienter à nouveau vers ses fins immortelles. Car la République, fidèle à sa devise, celle que nous rêvons et voulons, celle qui sera la chose de tous^ la maison ouverte à tous, celle oij chacun jouira de son droit parce que chacun y aura d'abord rempli son devoir, no/reRépublique, enfin, pourra pleinement et magnifiquement réaliser l'idéal souhaité par vous et tous les braves gens de ce pays : un idéal d'union, de grandeur et de paix.

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Discours prononcé j en mai 1906, à F Assemblée générale de Vœuvre de la « Presse pour Tous » (1)

Mesdames, Messieurs,

Je ne puis me défendre, en osant prendre la parole devant vous, d'un sentiment dans lequel il entre, avec beaucoup de gratitude, plus encore de confusion. Le souvenir des orateurs, éminents ou illustres, qui m'ont précédé à cette place n'est guère pour calmer de trop légitimes appréhensions. Par contre, la tradition que vous avez accoutumé de réserver à vos orateurs un accueil magnifiquement bienveillant est réconfortante au plus haut point, et il ne faut pas moins que cela pour m'encourager à vous dire pourquoi je suis venu.

Pourquoi l'on m'a fait venir, devrais-je dire plutôt.

Je ne puis trouver d'autre ni de meilleur motif

(1) Voir, à l'Appendice V, les documents concernant cette œuvre.

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qu'un souci très légitime, encore peut-être qu'imprudent, d'actualité.

Au lendemain de la bataille électorale, d'une bataille dans laquelle nos idées, nos doctrines, nos candidats viennent d'être passablement meurtris, il n'a pas sans doute paru inutile à celles qui dirigent l'œuvre de la(( Presse pour tous » d'appeler en témoignage l'un de ceux qui viennent de se battre... et d'être battus.

Il n'est pas possible, en effet, que, de cette expérience, il ne résulte pas quelque enseignement profitable, et je voudrais espérer que vous n'aurez pas trop à regretter d'avoir appelé parmi vous quelqu'un qui vient, si vous me passez l'expression, de tâter le pouls du corps électoral... un bien mauvais pouls et un bien drôle de corps !

Nous venons d'être battus, rudement battus. Pourquoi?

A cela mille raisons : une pression officielle éhontée, des manœuvres gouvernementales candidement cyniques et d'autant plus efficaces sur les masses qu'elles ont pu vous paraître plus grossières, un art admirable à faire voter les absents et à ressusciter les morts, la transformation systématique et prestigieuse de scrutateurs intègres en prestidigitateurs habiles, l'intimidation effrontée des électeurs, le terrorisme pesant sur les fonctionnaires, tous les plus petits moyens et toutes les plus grosses ficelles de la candidature officielle, tout cela a joué avec une violence et un cynisme qui ne s'étaient point encore vus. Mais, ne vous

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y trompez pas, toutes ces basses manœuvres ne suffiraient pas à expliquer les élections.

Pas davantageles fautes que nous avons pu commettre : erreurs sur le choix du terrain de lutte, illusions sur la vivacité ou la profondeur de certains mouvements d'opinion et sur Tefficacité électorale de certaines résistances, désordre et décousu de Faction, non-coordination des efforts, parfois même choc déplorable de bonnes volontés divergentes : pas davantage ceci n'explique cela.

Et les élections sont dues, à n'en pas douter, à des causes moins occasionnelles et plus profondes. Elles sont le résultat d'une propagande plus ancienne, plus diffuse, dont nous devons dénoncer les néfastes effets, et dont les agents principaux ont été : la mauvaise presse^ d'une part, et d'autre part, la mauvaise école primaire, je me garde bien de dire : l'école primaire, toutes les écoles primaires, je dis la mauvaise école primaire.

La mauvaise presse ! Est-il besoin d'insister làdessus? Non, n'est-ce pas, puisque votre œuvre est née précisément de la constatation faite par vous des ravages exercés et de votre volonté d'enrayer l'œuvre de mort.

Savez-vous pas quelle influence a exercée sur les élections d'hier la diffusion de tel grand organe parisien, inventant de toutes pièces ce fameux complot et ces étonnantes fiches cléricales qui vous ont tant fait rire, mais qui, hélas ! ont été pris fort au sérieux par tant de candides

196 SUR LA PRESSE

ruraux? Et croyez-vous que ce coup de maî^.re soit le coup d'essai de ces feuilles à énorme tirage qui sont les armes toutes-puissantes du jacobinisme

officiel ?

Est-il besoin de vous rappeler que certains grands journaux du Bloc régnent en maîtres incontestés sur des groupes entiers de départements; que certain organe du Sud-Ouest peut se vanter à trop juste titre de faire marcher au doigt et à l'œil la douzième partie du Parlement; que des organes de tirage moindre, mais d'action aussi délétère, disséminés un peu sur tous les points de notre territoire, répandent la bonne parole socialiste avec une ardeur enragée de prosélytisme ; qu'il y a des Pioupiou de l'Yonne pour prêcher l'antimilitarisme, encourager la désertion, exalter la lâcheté; qu'il existe des Libertaire pour prôner Fanarchie et acclimater, aujourd'hui dans l'esprit, demain dans les mœurs de leurs lecteurs, les suaves procédés de la propagande par le fait? Savezvous pas aussi qu'à côté de cette presse politiquement et socialement néfaste une autre mauvaise presse, la presse immorale et obscène, déborde de nos villes et commence à envahir de ses immondices nos malheureuses campagnes, s'attaquant au cœur et aux mœurs de ceux dont on avait déjà perverti l'intelligence et la volonté, et faisant de ces pauvres âmes de véritables fumiers, le mot n'est pas trop fort, sur lesquelles toutes les pourritures peuvent désormais germer 1

Il y a là une marée véritablement formidable

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contre laquelle il devient de plus en plus indispensable d'élever en toute hâte des digues de plus en plus robustes. Mais pourquoi insister ? Vous savez tout cela mieux que moi, puisque vous êtes nés précisément et uniquement du désir et de la nécessité de lutter contre ces affreuses choses.

A coté de la mauvaise presse, il y a la mauvaise école, et de cela je voudrais vous parler un peu moins brièvement.

On a dit naguère qu'en 1870 c'était le maître d'école allemand qui nous avait vaincus; on a dit aussi, il est vrai, que cette affirmation n'était qu'une solennelle niaiserie ! J'espère que vous jugerez moins sévèrement l'accommodation que j'en voudrais faire à la situation présente, et que vous ne refuserez pas de reconnaître aujourd'hui que dans la grande bataille, que nous venons de livrer et de perdre, ce sont bien les maîtres d'école, certains maîtres du moins, qui viennent d'aider à nous vaincre.

Lorsque les différentes ligues d'opposition républicaine et libérale, qui ont essayé de lutter contre le jacobinisme, avaient, il y a quelques mois, échafaudé leurs prévisions et fait leurs pointages, elles avaient, les unes et les autres, commis la même erreur de principe, en prenant comme base de leurs raisonnements les résultats et les chiffres des élections de 1902.

Or, depuis 1902, quatre générations ont disparu, quatre générations nouvelles ont surgi.

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Dans un arrondissement de dimension moyenne, 1200 à ISOO vieux sont ainsi partis, cédant la place et passant le flambeau à 1500 ou 1800 nes. Les vieux étaient tous, ou presque tous, avec nous; tous ou presque tous les jeunes sont contre nous. Voilà, je n'en doute pas un seul instant, la principale et la meilleure explication de Téctiec qu'ont subi nos idées.

Si ces jeunes électeurs ont voté pour nos adversaires, c'est sans doute à l'incessante propagande, dont le prosélytisme socialiste les a investis depuis leur sortie de l'école et jusque dans les rangs de l'armée, qu'il faut nous en prendre; mais c'est aussi à ceux qui les avaient primitivement façonnés qu'il convient de faire remonter la responsabilité originelle.

Et vraiment cela est fort effrayant ; car enfin ceux qui viennent d'apporter ainsi un élément nouveau et désastreux dans le dernier scrutin, avaient quitté l'école depuis plus de dix années ; et l'école, il y a dix ans, était encore, presque partout, digne de respect et de confiance.

A Dieu ne plaise, en effet, Messieurs, que nous nous élevions systématiquement contre l'école primaire laïque. Je ne crois pas, pour vous dire toute ma pensée, que, dans l'œuvre de la troisième République, où parmi quelques scories il y a de si inestimables joyaux, il y ait rien d'aussi précieux ni d'aussi digne d'admiration et de reconnaissance que son œuvre scolaire... dans son principe tout au moins, sinon dans toutes ses applications ou

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ses déformations présentes. Je pense ne heurter les convictions de personne en affirmant que nous n'aurons jamais assez de gratitude pour ceux qui ont compris si bien, et nous ont fait comprendre, la nécessité de préparer cette autre défense nationale que représente la diffusion de renseignement.

Mais cette déclaration faite^ — elle était nécessaire pour qu'on ne vît point en nous des ennemis de ridée laïque, ni des résignés à ce fameux obscurantisme dont les jacobins, si éclairés, eux, font un si profitable usage électoral, — il n'est point inutile d'ajouter que cette admirable chose pouvait devenir très dangereuse, et n'a pas manqué de le devenir, le jour où l'école, au lieu d'être œuvre d'union et de neutralité, est devenue œuvre de parti et œuvre de combat.

Trop souvent l'école primaire était, il y a déjà dix ans, la serre-chaude, la forcerie où les apôtres de la laïcisation, sous prétexte d'affranchir les consciences des préjugés de la superstition, et de tout subordonner, de tout ramener au rationalisme et à la science, ne savaient pas assez respecter des traditions et des croyances qui pourtant devaient leur demeurer intangibles et sacrées : trop souvent l'écolelaïque avait oublié que si, à certaines âmes, la science ne suffit point à fournir les directions morales dont elles ont besoin, c'est bien le moins que toute liberté soit laissée à ces âmes de rechercher, là où il leur plaît, ces directions dont elles ne peuvent ni ne veulent se passer.

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Mais encore cette œuvre de laïcisation, un peu systématique et parfois hargneuse, n'était peutelre et peut-être ne faisait qu'un demi-mal. L'école des Jules Ferry et des Paul Bert avait sans doute un peu trop de méfiance contre certaines de nos traditions^ elle faisait table un peu trop rase du passé, elle parlait déjà à nos enfants un peu plus de leurs droits que de leurs devoirs ; mais enfin elle se faisait gloire alors — c'était à la fois sa force et notre garantie — de s'adresser à la raison et non aux passions; elle rêvait l'égalité des droits, et non l'égalité des conditions ; elle excitait la saine émulation, et non la basse jalousie; elle faisait appel à tout ce qui élève Tâme et non à ce qui l'abaisse; elle plaçait enfin hors de toute atteinte, au-dessus de tout, le culte de nos gloires nationales et le saint amour de la Patrie.

C'est pourfant cette école-là, si belle malgré ses orgueils trop exclusivementscientifîques, qui avait formé la génération de jeunes électeurs jacobins qui vient d'aider à vaincre le libéralisme français.

Déjà le sentiment de systématique méfiance qu'elle professait et enseignait à Tencontre de certaines croyances religieuses avait ameubli le terrain sur lequel toutes les autres doctrines de haine ont pu trop aisément faire fructifier leurs germes de corruption et de mort.

Hélas! l'école a singulièrement évolué depuis ! Comment penseront, comment voteront, dans dix ou dans quinze ans, les enfants qui reçoivent

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aujourd'hui les leçons d'instituteurs affiliés soit à la Confédération générale du travail, soit aux (( Amicales » antimilitaristes, antipatriotes et révolutionnaires?

Contre cette école-là, me direz-vous^ nous avons l'école libre. Oui! mais pour combien de temps? Nous avons pu jusqu'à présent lutter, en opposant à l'enseignement qui raille et vilipende les devoirs envers laSociété ou envers la Patrie, un enseignement oii sont célébrées nos traditions nationales, etoii sont exaltées les libertés de nos consciences. Aujourd'hui cet enseignement, l'enseignement libre, est directement menacé; il ne s'agit pas seulement d'abolir le peu qui reste de la loi Falloux, c'est le monopole de l'enseignement à tous les degrés que l'Etat jacobin va revendiquer demain, et la fermeture de toutes les écoles libres est un événement qu'il faut savoir regarder en face comme très possible et même très probable.

Le tableau est sombre I Je ne crois pas que les couleurs en soient forcées.

Mais, quand bien même ces prédictions lamentables seraientréalisées, laissez-moi vous dire que, même alors, il ne conviendrait point de désespérer : d'abord parce que désespérer n'est guère dans vos habitudes et serait fort indigne de vous, ensuite parce que l'influence du père et de la mère doit être, quoi qu'il arrive, plus puissante que toutes autres sur le cerveau de Tenfant, et que l'œuvre de la famille peut toujours compléter ou redresser l'œuvre de l'école; enfin parce que,

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à côté du mal, quelque grave qu'il soit, il y a le remède, et que le remède sera plus puissant que le mal si vous savez nous donner le moyen de l'administrer en temps utile et à la dose nécessaire.

Ce remède, c'est la Presse.

Je n'ai pas à vous dire ce que peut faire la presse, vous le savez de reste, et votre organisation montre que pas n'est besoin de prêcher ici des convertis. Mais le développement même de votre belle œuvre m'incite à rechercher si nous ne pourrions point lui demander des services encore plus étendus, si, faisant déjà très bien ce que vous faites aujourd'hui, vous ne pourriez pas faire plus et mieux encore demain.

Les journaux, qui sont la principale force d'action du parti gouvernant, sont aussi la principale, presque l'unique force de résistance de l'opposition; et l'on a dit très justement que la valeur d'un parti se pouvait mesurer très exactement à la quantité et à la qualité de ses journaux d'une part, au nombre de leurs lecteurs d'autre part.

Eh bieni ni plus ni moins que le parti jacobin, le parti libéral dispose de trois sortes de journaux: les journaux parisiens, les petits journaux locaux, les grands régionaux de province.

Voulez-vous que nous examinions ensemble ce qu'il pourrait et devrait en faire ?

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— Des journaux parisiens, la « Presse pour tous » sait le bénéfice qu'elle peut tirer; leur diffusion, si difficile à organiser pratiquement, est faite par vous. Mesdames, aussi complètement et aussi judicieusement que possible, et nous serions des ingrats en niant Tefficacité de cette diffusion. Elle n'a point suffi pourtant à dessiller tous les yeux que nous voudrions voir s'ouvrira la lumière de la vérité : il y a tout un public de province que le journal parisien ne touche pas et ne touchera jamais.

On a dit que les journaux parisiens étaient, en somme, et ni plus ni moins que les feuilles de province, des journaux locaux. Il y a du vrai, car pour vaste que soit la localité qui a nom Paris, elle n'en a pas moins des caractères très spéciaux dont participent forcément les journaux écrits pour elle. L'opinion y est plus nerveuse, plus portéeà s'intéresser à ce que la vie politique a de plus superficiel, plus accueillante aux excentricités, plus éprise de nouveautés, plus envahie de mondanités que l'opinion provinciale. Or s'il est vrai, comme l'a écrit M. Fonsagrive, que les idées et les passions directrices du journal habituel finissent par imprégner TâmCj si bien que le journal n'est plus la chose de son lecteur, mais que le lecteur habituel devient l'homme de son journal, de même, par un effet de pénétration réciproque, ce sont les abonnés d'un journal, comme le dit Ibsen dans rEnnemi du Peuple^ qui en deviennent les véritables directeurs.

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La grande presse parisienne ne peut donc pas échapper à quelques-uns des défauts de saclientèle.

Sans redouter outre mesure Tinconvénient qu'il peut y avoir à propager dans les calmes recoins de nos provinces la trépidation nerveuse qui agite la capitale, sans craindre beaucoup davantage le ton boulevardier et la morale quelquefois facile de certaines feuilles parisiennes, à côté desquelles il en existe. Dieu merci, beaucoup d'autres dont toutes les mères peuvent permettre la lecture à leurs filles, il est certain qu'à côté de cette diffusion des grands journaux parisiens, que depuis quatre ans vous faites tant et si bien, nous devons chercher et trouver autre chose.

— A côté du grand journal parisien, il y a un instrument plus simple5moins onéreux, plus sûr et qui pénétre d'une façon quasi automatique dans le milieu où l'on veut conquérir une action morale et politique. Cet instrument, c'est le journal de province, la feuille hebdomadaire ou bi-hebdomadaire qui s'édite au chef-lieu d'arrondissement, qui, le plus souvent, est la propriété de l'imprimeur, qui a de longues années d'existence et une clientèle d'une fidélité et d'un attachement inébranlables. Le lecteur de ces feuilles y trouve, avec les événements et les faits divers qui se sont produits dans les environs immédiats du bourg qu'il habite, et qui seuls l'intéressent vraiment, les cours des halles et marchés de la contrée, tous les renseignements locaux etrégionaux qui satisfont ses modestes curiosités et lui permettent de bien servir ses

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intérêts et de bien gérer ses affaires. L'abonné lit son journal depuis la première ligne jusqu'à la dernière, depuis le titre jusqu'à la signature du gérant.

Voilà l'arme dont nous avons besoin. Tous les coups que nous lui permettrons de porter seront des coups efficaces. Mais cette arme-là, il faut la fourbir, il faut Taiguiser, il faut ]a tremper. Elle ne rend pas les services qu'elle devrait rendre. Rédigés dans des localités où les questions de clocher ou de personnes se substituent presque toujours aux questions de principes, ces journaux peuvent difficilement arriver à constituer dans l'ensemble du pays une opinion générale un peu nette. Que faut-il pour le leur permettre?

Tout simplement trouver le moyen d'y faire traiter les questions de principes, non point à la place, mais à côté des questions de personnes et de clocher. A côté du cours des marchés, des recettes agricoles, des renseignements commerciaux^ du récit des événements locaux, le lecteur devra trouver dans son journal des articles appropriés à Touverture et à la tournure de son esprit, qui exposeront les saines doctrines et réfuteront les mauvaises.

Le petit journal de province, à l'heure actuelle, n'a pas de rédaction proprement dite; le directeur, pour tout ce qui n'est point la chronique locale, fait son journal à coups de ciseaux: il découpe dans les journaux plus importants des informations, des faits divers à sa convenance, parfois même le

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premier article, mais sans trop s'inquiéter de savoir si cet article s'adapte suffisamment aux habitudes d'esprit et à la faculté de réflexion de ses lecteurs.

Chez nos adversaires, il n'en va pas de même, il suffît de jeter les yeux, par exemple^, sur n'importe lequel des organes des fédérations départementales affiliées au parti socialiste unifié, pour voir avec quel ensemble et quelle ténacité, avec quelle ingéniosité et quelle persévérance de malice, avec quelle science approfondie de la clientèle à atteindre et des voies et moyens permettant de l'atteindre, ces feuilles répandent à profusion les doctrines de la haine sociale, et sèment à pleines colonnes l'ivraie funeste de lalutte des classes.

C'est un chagrin profond de constater que l'autre presse, la nôtre, n'a rien ou presque rien pour lutter d'une manière efficace; et cela parce qu'elle n'a pas l'outillage nécessaire.

Il existe bien en France trois ou quatre centaines de journaux qui n'ont pas de caractère politique bien accentué, qui, en dehors des périodes électorales, ne prennent qu'une part médiocre ou nulle à l'examen des questions qui agitent le pays ou que discute le Parlement.

En fournissant à ces journaux les éléments d'une rédaction qui s'abstiendrait soigneusement de s'inféoder à un groupe ou à un parti quelconque, qui se garderait jalousement indépendante des sectes et des coteries, qui demeurerait ouverte à tous les tenants de la défense et du progrès sociaux, et soutiendrait en toute occasion leurs

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idées et leurs intérêts, on rendrait à ces feuilles un service professionnel de premier ordre, en échange duquel elles pourraient rendre des services politiques, économiques et sociaux, d'un prix inestimable.

Tout naturellement ces articles échapperaient aux soucis courants de la politique d'arrondissement et de canton, et poseraient devant leurs lecteurs des questions d'intérêt général ; ils auraient même l'avantage de les poser en même temps sur un grand nombre de points du territoire et de créer ainsi une opinion d'ensemble, qui, pour peu qu'elle soit affirmée avec continuité, ne saurait manquer d'amener des résultats considérables. Tout naturellement aussi, les rédacteurs parisiens de ces articles de province devraient savoir s'adapter à leurs lecteurs, élever leur esprit au-dessus des préoccupations habituelles trop localisées, et en mêmetemps ne point l'encombrer de toutes les vaines curiosités, de toute la nervosité artificielle, de tout le « parisianisme » en un mot qui, tout autant que le provincialisme, fausse et déforme les questions générales.

En somme, action centralisée dans un organisme parisien pour être largement diffusée dans les trois ou quatre cents journaux hebdomadaires ou bi-hebdomadaires d'arrondissements ; par cette coopération raisonnée des efforts, réfection d'une éducation morale et sociale ; renforcement de l'unité nationale ; consolidation de l'union des classes sans acception de parti ni de personne,

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sans couleur politique ou surtoutconfessionnolle ; défense des traditions nécessaires en même temps que recherche des indispensables progrès; sauvegarde des principes qui sont la base de notre société et poursuite des réformes qui la rendront meilleure — voilà ce qu'avec les petits journaux de province nous pouvons espérer faire, voilà ce que nous vous invitons à tenter.

Ce n'est rien moins^ par la Presse et avec la Presse, que l'organisation même du libéralisme en France.

— Entre les petits journaux locaux, dans l'ac tion perfectionnée desquels nous avons une confiance presque illimitée, et les grands journaux parisiens, qui sont des armes extrêmement puissantes, mais de maniement un peu délicat, il y a une classe intermédiaire dont il faut maintenant dire un mot : ce sont les grands régionaux.

Tous quotidiens, bien entendu^ très nourris de faits, d'informations, de doctrine et de documents, paraissant sur six et huit pages, atteignant parfois un tirage très important, ces journaux constituent une force chaque jour grandissante ; et même c'est dans ce domaine de la presse que l'œuvre de décentralisation^ si utile au développement des forces matérielles, économiques et morales de notre pays, a fait le plus de progrès.

Je crois qu'à ces journaux-là il est possible de rendre aussi quelques services, que réciproquement ils peuvent servir puissamment nos intérêts et nos idées; mais ces mutuels services seront

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ici d'une nature plus complexe et plus variée.

Rien ne s'oppose en effet à ce que ces journaux fassent appel, eux aussi, à une organisation centrale de rédaction pour en recevoir des articles politiques, des chroniques agricoles, des études économiques, financières, commerciales, des bulletins de politique extérieure, des correspondances coloniales, des causeries militaires, scientifiques, industrielles, etc., signés des noms les plus connus et les plus qualifiés. Chacun y devrait prendre ses avantages, car si, d'une part, nos amis trouvaient de la sorte de puissants organes régionaux pour répandre leur doctrine et servir leur œuvre de défense sociale, d'autre part les journaux eux-mêmes pourraient ainsi à peu de frais corser leur rédaction, intéresser davantage etmieux instruire leur clientèle, l'accroître à proportion et par suite grandir à la fois en prospérité et en influence.

Mais, dans ces quotidiens régionaux, la rédaction n'est pas tout, il y a aussi et surtout l'information.

L'article a son influence sans doute, mais à la condition qu'il soit lu... or, nous sommes bien obligés de constater qu'on lit de moins en moins les leaders de doctrine, tandis que chacun lit intégralement les nouvelles de dernière heure dont l'impression peut être profonde, du fait non seulement de la nouvelle en elle-même, mais encore de la manière dont elle est présentée. Et, même pour ceux qui se sont donné la peine de

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lire Farticle de lête^la nouvelle de dernière heure a son importance, car trop souvent deux lignes d'information anonyme suffisent à démolir l'argumentation échafaudée dans les cent ou cent cinquante lignes d'un article, fût-il signé du nom le plus illustre !

Cette arme de l'information est donc susceptible d'une incalculable puissance. Or, elle est à peu près entièrement entre les mains de nos adversaires. Nous ferions, n'est-ce pas? un tour d'horizon incomplet si, recherchant tous les moyens dont le libéralisme peut disposer pour servir la Presse et se servir d'elle, nousneconstations pas toutd'abord cette situation attristante, si, ensuite, nous ne tentions pas d'y porter remède.

Ce qu'on cherche surtout dans un journal quotidien, ce sont en effet les informations; la nouvelle est devenue l'instrument qui façonne les esprits et forge les opinions.

Sans doute, un fait en lui-même a quelque chose de brutal et de bien défini qui semble moins prêter à l'interprétation qu'à l'enregistrement pur et simple. Vous vous rendez pourtant bien compte que, suivant la façon dont ce fait est rapporté, il peut prendre des physionomies fortdifférenteside même suivant la façon dont on présente différents faits et dont on les rapproche, on peut à volonté créer un état d'esprit ou l'état d'esprit contraire- Ce sont par exemple les comptes-rendus parlementaires qui, par leur rédaction, présentent aupublic une physionomie fausse des séances et en déna-

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turent les débats. C'est la nouvelle tendancieuse, inexacte ou tronquée, qui défigure les événements, crée les agitations factices exploitées par la politique, engendre les troubles et entretient les grèves dans des milieux ordinairement paisibles et laborieux.

A la presse indépendante, il faudrait donc un service d'informations également indépendantes qui lui fournirait ses nouvelles, en même temps que ses articles lui seraient suggérés par ailleurs.

Nous avons, il est vrai, en France une organisation extrêmement remarquable, ancienne, estimée et puissante, dont les chefs sont vraiment rhonneur du journalisme contemporain; mais cette organisation, l'agence que vous connaissez tous et qui jouit d'une sorte de monopole, a, par définition même, un caractère officieux. Si bien que, malgré la perfection de ses services et la qualité de ses informations, elle ne peut pas donner à la presse libérale et indépendante tout ce que celle-ci doit souhaiter. Puisque donc nous recherchons tous les moyens d'armer tous les journaux de notre bord^ nous vous devions cette indication et ce souhait: à côté delà grande agence officielle, il serait très désirable de voir se créer une organisation non point concurrente, mais complémentaire et parallèle, qui serait, elle, absolument indépendante (1). Mais je ne veux pas davantage retenir votre attention sur ce sujets je

(1) Voir, à l'Appendice VI, les documents exposant l'organisation et le fonctionnement de VAge?ice de la Presse Nouvelle.

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n'ai que trop de craintes d'avoir déjà largement abusé de votre bienveillance, et je me hâte de conclure.

J'ai pris la liberté de vous soumettre quelques idées, ou quelques souhaits, touchant l'organisation et l'armement, par la Presse, du libéralisme en France. Si ce programme a quelques possibilités ou quelques chances de réalisation, il faut bien savoir d'avance sur quel terrain évoluera l'action consécutive.

Je ne crois pas qu'il puisse y avoir de doute sur la nécessité de demeurer d'abord strictement sur le terrain constitutionnel . Mais ce point acquis, il faut que notre terrain d'action soit aussi large que possible. Il serait aussi imprudent que coupable de ne point savoir taire nos préférences particulières devant l'intérêt général. Si nous sommes sages, si surtout nous voulons aboutir, nous devrons jalousement nous garer de l'esprit de secte et de coterie, fuir FintransigeancCj redouter le confessionnalisme,ne point bouder devant des réformes sociales dont nous aurions dû prendre l'initiative, préférer ce qui unit à ce qui divise, faire en un mot le moins possible de politique proprement dite.

Ah ! la politique ! c'est elle qui est cause des trois quarts de nos maux, et si nos adversaires ont si rudement meurtri tout ce que nous aimons, c'est que nous n'avons pu faire encore assez comprendre à ce pays-ci quel mal lui font les politiciens de métier, les gens qui font systématiquement de

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Teau trouble pour pêcher en eau trouble, les rhéteurs et les histrions qui vivent de la politique, tandis que, par eux, la France est en train d'en mourir.

Devant le grand péril qui menace ainsi toutes nos idées maîtresses et qui n'a que trop ébranlé les fondements de Tordre social, comprendra-t-on enfin la misère des rancunes qui nous paralysent, le néant des nuances qui nous séparent, la puérilité des étiquettes qui nous désignent?

Comprendra-t-on la nécessité de renoncer enfin à la politique de rêves et de regrets ?

Le rêve est mauvais parce qu'il est neutre ! le regret est pire parce qu'il est négatif et passif! Or la politique est chose très positive et très active, et nous ne ferons de bonne besogne que si nous allons aux hommes d'énergie positive et d'action résolue.

M. Vandal nous disait ici même Tan dernier, en nous parlant des alliances aujourd'hui nécessaires, de ne pas regarder derrière, mais devant nous, et de voir non pas ce que furent certains hommes, mais ce qu'ils sont. Avec bien moins d'autorité, mais autant de conviction, je vous le répète aujourd'hui; et, devant le trop réel péril national auquel nous expose la bohème malfaisante qui trop longtemps a fait subir à ce pays la tyrannie la plus abjecte qu'il ait jamais connue, nous devons tous comprendre qu'il ne |doit plus y avoir qu'un drapeau et qu'une armée : le drapeau des trois couleurs et l'armée des bons Français, et que ce n'est

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pas quand la maison brûle qu'iî faut ergoter sur la couleur ou sur la coupe de Tuniforme des pompiers.

L'œuvre à laquelle nous vous convions nécessitera des efforts de toute nature. Quels efforts? C'est par là que je vous demande de terminer.

L'audition du rapport de M. Fernand Laudet, entre tant d'impressions fortes à la fois et charmantes, nous a laissé celle-ci : Tœuvre de « la Presse pour tous » ressemble en somme, nous a-til dit, à la vie dont parle le poète :

La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles... C'est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour !

Beaucoup d'amour et peu d'argent, "a-t-il même ajouté. Que mon excellent collègue et ami me pardonne si je ne suis pas de son avis, et si je vous dis très effrontément qu'il faudra savoir lui donner aussi, avec un peu de votre cœur, beaucoup de votre argent.

On ne fait rien sans argent, et toute guerre a besoin du nerf de la guerre. Nous donnons chaque année des centaines de millions pour la défense nationale; croyez- vous pas qu'il serait temps de songer un peu à ce qu'il faut pour assurer aussi la défense sociale ? Nous ne regrettons rien de ces sommes énormes qui servent à garder nos frontières ; consacrerons-nous donc rien à défendre et à sauver ce qu'il y a derrière ces frontières ? Et qu'importerait en définitive de garder la maison, si la maison devait nous devenir inhabitable !

Si nos efforts, si nos sacrifices de temps et

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d'argent ne parviennent pas à ceque cesoitTesprit de liberté, dejustice et de concorde, Fesprit libéral en un mot, qui garde d'abord la cité, c'est en vain, sachez-le bien, que ceux qui gardent la cité auront veillé sur elle !

Vous donnerez donc beaucoup, Mesdames, et n'aurez pour cela qu'à suivre la générosité naturelle de vos cœurs. Vous ne donnerez pas moins, Messieurs, et si, par hasard, quelques-uns, non point d'entre vous^ mais d'entre vos amis, avaient besoin, pour ouvrir leur bourse, de raisons plus positives, présentez-leur le sacrifice que nous leur demandons comme une prime d'assurance contre la révolution sociale. L'argument ne sera peutêtre pas très noble, il n'en sera pas moins efficace !

L'argent est une force sans laquelle on ne peut rien, mais ce n'estpoint la seule dont nous devion s disposer. Si nos amis ont perdu, dans les conditions les plus désastreuses, le pouvoir politique, ils gardent et représentent encore une force économique considérable. Qu'ils sachent donc en user et, pour cela, l'organiser. Les succès inouïs du socialisme révolutionnaire donnent à notre défaite d'hier et à la lutte de demain leur vrai caractère, plus économique encore que politique . C'est pourquoi nous espérons bien que notre appel sera surtout entendu dans le monde du travail, dans les milieux industriels, les premiers intéressés à ce que la Presse tente de refaire l'éducation morale et sociale de ce pays.

Nous avons donc la ferme confiance d'être écou-

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tés par ceux qui travaillent. Mais les autres, ceux qui ne travaillent pas, ne se lasseront-ils point enfin d'être inutiles ? Au lieu de se résigner à une vie de facilités qui d'ailleurs ne saurait durer telle quelle bien longtemps, n'essaieront-ils pas, sans aller tout à fait jusqu'à une vie de sacrifices, de se faire au moins une vie de batailles ? Aller à la bataille quand on a du sang français dans les veines, ce n'est ni bien effrayant, ni bien difficile... c'est même, souvent, très amusant !

Combien d'enthousiasmes latents et s'ignorant eux-mêmes ne devrons-nous pas ainsi réveiller ! Mais l'enthousiasme même ne nous suffit point, c'est un feu de paille qui brûle et ne réchauffe pas; il faut aussi Id persévérance, et l'ardeur n'est rien sans la patience.

Les élections |:de 1906 ont été mauvaises, rien ne dit que celles de 1910 ne seront pas pires ; la législature de demain sera jacobine, celle d'aprèsdemain sera sans doute socialiste; ce n'est pas en quatre ans qu'on refait l'âme d'un peuple.

Oui, sauf événements extérieurs dont tout bon citoyen doit rejeter la pensée avec frémissement, il ne nous faudra pas moins de huit années pour remonter la pente ! Eh bien, vous saurez ^attendre ce qu'il faudra, et les braves gens qui auront porté le poids des semailles n'en trouveront que plusbelle la récolte qu'ils auront sagement préparée et patiemment attendue.

Le persévérance ! La patience ! Quel plus bel exemple pourrais-je en proposerque celui qui vient

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(Uêlre donné par notre armée, aux récentes grèves du Nord? Pendant des semaines et des semaines, l'arme au pied, le sabre au fourreau, nos petits soldats ont pratiqué cette formesupérieurede courage qui consiste à recevoir des coups... sans les rendre. Ah ! certes, quand on a un bon cheval dans les jambes, un bon sabre au côté, enfoncer les éperons dans le ventre dans son cheval, mettre le sabre en main pour foncer en plein galop sur les escadrons ennemis des qu'est venu Tordre de charger, voilà qui n'est pas bien difficile! c'est, je puis dire, du courage à la portée de tout le monde ; mais, pendant des heures et des heures, de jour et de nuit, demeurer impassible sous les outrages et sous les coups, voilà qui est singulièrement plus malaisé et plus magnifique.

Nous savions bien, n'est-ce pas, que notre armée était une très admirable armée et nos enfants de très braves enfants ; maisaurions-nous jamais osé espérer quecette armée, après tout ce qu'on lui a fait, serait si pleinement digne de notre admiration, et que vos enfants. Mesdames, seraient vraiment de si braves enfants ?

Envoyons-leur donc, vous ne me désavouerez pas, notre témoignage de reconnaissance et de tendresse, et surtout prenons exemple sur eux.

Ce sera d'autant moins difficile que, si, à leur image et ressemblance, voilà longtemps que nous recevons des coups, il ne nous est pas défendu, à nous, de penser au jour où nous pourrons enfin les rendre.

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Prenons donc courage et confiance, donnons notre temps et notre dévouenient, donnons de Targent, beaucoup d'argent, soyons actifs et généreux, unis et disciplinés, soyons surtout patients et persévérants;, et nous verrons bientôt les nécessaires réparations, parce que la France est, en dépit de tout, le pays du bon sens^ et que la raison finira tout de même par y avoir raison.

Ce jour-là, le jour inévitable de la revanche du libéralisme, vous pourrez vous mettre au premier rang de ceux qui auront conservé ou reconstruit rédifice national et social, puisque ce jour-là personne, mieux que la « Presse pour tous», n'aura travaillé à reconquérir la justice pour tous, la liberté pour tous, la patrie pour tous.

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