‹ La républic libérale. Causeries sur quelques sujets actuels, suivies d'un appendice contenant le texte de la loi de séparation celui des encycliques pontificalesChapitre 3 sur 10 · TROIS DISCOURS · texte numérisé non relu

TROIS DISCOURS

Lelecleur trouvera ci-après trois études sur la question de séparation : elles ne peuvent prétendre toutes trois au même intérêt d'actualité ; la première^ en particulier, date de dix-huit mois, et dans ce pays-ci dix-^huit mois, je le sais^ peuvent suffire à fossiliser des idées.

Nousvoudrions cependant nous flatter de Ves^ pèrance que quelques-unes des considérations exposées sont encore vivantes et pas tout à fait inutiles.

Dans tous les cas, nous espérons que cette pu>^ blication ne sera pas dépourvue d'intérêt rétros-^ pectif \ car elle doit montrer les étapes successif ves par lesquelles, sur ce sujet passionnant et difficile, ont passé les sentiments et les pensées de

ceux de nos concitoyens gui se sont efforcés de demeurer toujours hommes de sang-froid et de bonne volonté ^catholiques respectueux ^mais aussi patriotes chatouilleux et citoyens libres.

Mars iQo5,

J'ai quelques scrupules. Messieurs, après vous avoir si longuement et si souvent parlé de cette irritante question de la séparation des Eglises et de l'Etat, à revenir aujourd'hui sur ce terrain brûlant et à vous y entraîner à ma suite. Vous ne m'en voudrez pas cependant si je vous dis que cela me semble, bon gré mal gré, nécessaire et urgent; car, depuis que nous n'en avons parlé, depuis que, en particulier, les plus austères et les plus intrépides d'entre vous ont jeté les yeux sur mon volume ce Concordat ou Séparation », bien des événements se sont passés qui ont changé la position de la question, qui, pour mieux dire, ont vraiment posé la question dans l'espace et dans le temps.

Cela n'a pas été sans causer d'assez vives surprises; et nombreux sont les esprits, mal préparés à une aussi rapide évolution, qui sont étonnés, presque choqués, de voir cette question réservéesortirdupacifique domaine des discussions d'école pour s'aventurer parmi le tumulte passionné des batailles parlementaires.

Dans la préface par laquelle M. Ribot a bien

voulu présenter aux lecteurs mes réflexions sur les rapports de l'Eglise catholique et de l'Etat français, l'illustre orateur m'écrivait ceci :

c( Vous avez des doutes sur la possibilité de (( maintenir indéfiniment le régime sous lequel (( nous vivons depuis plus d'un siècle. Vous sem- (c blezmême craindre qu^il ne dépende pas de nous (( d'empêcher la dénonciation prochaine du Con- « cordât. Permettez-moi de vous rassurer à cet (( égard.

(( Ceux qui nous ont engagés dans la politique « actuelle contre les congrégations ne sont pas (( si pressés que vous paraissez le croire de sup- « primer tous les rapports entre l'Eglise et « l'Etat. Ils sentent bien qu'en restaurant l'ancien « droit monarchique contre les congrégations ils (( tournent le dos à la politique de la Séparation, (( laquelle ne peut être fondéejque sur l'extension (( de plus en plus grande d'un large droit commun (( 011 tous les privilèges pourraient disparaître, (( parce que toutes les libertés y trouveraient leur (( garantie. Croyez bien qu'ils ne sont pas fâchés « de se donner à eux-mêmes des raisons pour ne « pas tenter une expérience qu'ils ne se sentent (( pas capables de mener à son terme sans faire « courir les plus grands dangers à la Répu- « blique... »

L'on dit, Messieurs, que nous vivons double par le temps qui court, et que ce temps court trop vite ! Combien cela devra vous paraître vrai, effrayant aussi un peu, si vous réfléchissez que ce

queje viens de vous relire a été écrit en mars 1904, il y a un an à peine... Ironie de la science politique ! Vanité de l'expérience et de la sagesse parlementaires ! Le pessimisme de mon instinct semble avoir vu plus clair dans l'avenir que la

haute raison d'un illustre homme d'Etat

Croyez-bien queje n'en conçois aucun orgueil et que ma joie serait, au contraire, fort grande de voir les événements me donner tort et confirmer l'optimisme de M. Ribot!

Pourtant, si la question n'est pas résolue, elle est posée, si la redoutable réforme n'est pas accomplie elle est du moins délibérément abordée, un projet concret et précis est déposé.

La conséquence, et l'avantage, le seul avantage, c'est que l'on commence à y voir un peu clair dans cette question touffue et obscure, c'est qu'après avoir beaucoup discuté dans le vide, il semble qu'on puisse désormais étayer son opinion sur un terrain solide. Hier encore on savait bien qu'il y avait des obstacles, ardus, périlleux, peutêtre infranchissables, mais lesquels? On ne savait au juste; et parmi la multiplicité des projets et la contradiction des textes l'esprit flottait, indécis, énervé, mal à l'aise.

Aujourd'hui, l'on sait — le gouvernement et la Commission parlementaire se sont mis d'accord sur un texte précis — l'obstacle est dressé, on peut en faire le tour, lo mesurer sur toutes ses faces.

Dès lors, trois solutions sont possibles : si l'on

lo

se sont le jarret assez sûr et les reins assez solides, essayer de franchir Tobstacle; si Ton croit avoir la poigne nécessaire, tenter de le démolir; si la poigne et le jarret font défaut, s'abstenir et refuser l'obstacle.

Mais ces solutions sont-elles vraiment possibles toutes les trois? Et en particulier la dernière peutelle encore être envisagée? La question est-elle ou n'est-elle plus entière ? L'engagement des avant-gardes n'est-il pas assez poussé déjà pour que le combat ne puisse plus désormais être refusé, et que le gros des troupes doive absolument et prochainement marcher?

Voilà la question qu'il est permis de poser, c'est le principe même de la réforme qu'elle met en jeu.

Nous répondons hardiment que nous ne voyons pas pourquoi la question ne demeurerait pas absolument intacte, ni pourquoi les concordataires n'auraient plus désormais pleine et entière liberté de manœuvre.

Le projet est déposé? Oui, sans doute! Il va être discuté? D'accord ! Mais discuter n'est pas adopter; et qui nous dit que, précisément, la discussion ne va pas rendre aux partisans du Concordat tous leurs avantages?

Ils sont nombreux, ceux qui, dans le Parlement, ont encore dans les oreilles et dans le cœur l'écho des paroles de Gambetta; et, pour donner raison à ceux qui, comme nous, tremblent devant l'inconnu séparatiste, veuillez réfléchir qu'il n'y a

point, à tout prendre, de si radicales différences entre les temps où nous vivons et ceux où le grand orateur républicain s'écriait: « Je ne veux pas de la Séparation, ce serait la fin du monde! »

Votée aujourd'hui en plein choc des passions, appliquée demain sans préparation suffisante, sans méthode, sans impartiale sérénité, je ne sais si la Séparation serait la fin du monde, j'ai seulement très peur qu'elle ne soit, ou la fin de la République ou celle du catholicisme français ; et voilà pourquoi, aujourd'hui, j'ai si 'peu de goût pour cette scabreuse et inutile aventure.

Je dis « aujourd'hui », car il s'en faut singulièrement que le principe séparatiste soit pour nous épouvanter. Au contraire, il n'en est guère de plus attirant. J'ai déjà dit et écrit, et je vous répète bien volontiers que le régime de la séparation, c'est bien, en apparence, la séduction même : c'est l'absolue indépendance réciproque, c'est la parfaite délimitation des domaines respectifs et l'idéale séparation des pouvoirs; c'est la justice et c'est l'équité; c'est la mutuelle confiance et c'est le mutuel respect; c'est la sauvegarde de toutes les dignités, de tous les droits, de toutes les libertés; c'est l'universelle et infaillible panacée dont l'application doit panser toute plaie et prévenir le retour de tout mal; c'est la mort de l'esprit de discorde et de persécution; c'est la paix indéfiniment assurée; c'est le plus magnifique des rêves... mais ce n'est qu'un rêve, sans doute aussi le plus décevant des rêves !

Pourquoi? Parce que, entre le principe et l'application — j'entends l'application actuelle — il y a loin, el très loin: il y a toute la lourde, compacte, indigeste épaisseur du Bloc !

Mais, dira-t-on,le Bloc est mort? Il est, répondrons-nous, des morts qu'il faut qu'on tue, le Bloc est de ceux-là et dans tous les cas c'est un mort qui ne demande qu'à ressusciter. S'il était une coopération d'idées et une confédération de doctrines, nous croyons sans doute l'heure venue oii le choc d'idées trop disparates etle conflit de principes trop divergents devrait en arriver à démolir cette masse hétérogène. Hélas! le Bloc est bien plutôt un syndicat de rancunes et une coalition d'appétits, et la désagrégation en est dès lors bien problématique, les syndicataires n'ayant nulle envie de renoncer à ce que l'un d'eux appelait ingénûment les « petits profits » du pouvoir.

Si pourtant nous avions cette chance inespérée d'en voir les élémentsàla veille de se dissocier,quel plus sûr moyen de les agréger à nouveau que de donner prétexte à réemboucher la trompette anticléricale? L'anticléricalisme est, avec la politique « alimentaire )),le seul ciment qui fasse prise sur des matériaux si incohérents ; quelle folie ce serait que de laisser exciter encore les passions antireligieuses d'hommes venus des quatre coins de l'horizon, que tout devrait séparer, mais que des haines communes ne sauraient manquer de souder à nouveau!

Le Bloc? Il ne sera bien et dûment enterré que

quand la séparation, avec l'impôt sur le revenu, avec tant d'autres réformes toujours promises, jamais données, sera enterrée avec lui et sur lui.

Quand les vers s'y seront bien mis et auront bien nettoyé la carcasse, on pourra sans danger soulever la pierre, et nous serons, ce jour-là, les tout premiers à vouloir parler séparation. Voilà notre thèse !

Nous voudrions montrer qu'elle est sage, cette thèse, qu'elle est plausible, que surtout elle est traditionnellement et prudemment républicaine.

Dans un régime fondé sur le suffrage universel, il semble bien que ce soit au suffrage universel qu'il faille demander, sinon l'initiative des réformes, du moins la constatation de leur opportunité; et, si le Parlement a seul qualité pour légiférer, il n'a pourtant, républicainement parlant, d'autre autorité que celle qu'il tient du peuple dont il a la délégation. Non seulement il ne doit pas aller à l'encontre de la volonté populaire, mais encore il la doit refléteraussi exactement que possible; il doit surtout s'eflorcer de la bien connaître, n'en jamais préjuger, ne jamais prétendre la deviner. Et tant que, sur un point déterminé, il ne l'a pas expressément saisie, son devoir le plus strict, cela paraît évident, est de s'abstenir.

Que Ton ne force point ici notre pensée, et qu'on ne vienne point insidieusement parler de

c( mandat impératif », quand il ne s'agit, tout simplement et uniquement, que de « souveraineté nationale ».

C'est l'essence même de la République parlementaire qui est ici en cause, et son fondement même ; et ce n'est pas la moindre erreur ni le moindre crime du jacobinisme que d'avoir, sur ce point comme sur tant d'autres, faussé la doctrine et égaré la conscience de tant de républicains!

Or, nous le demandons, quand donc, où donc, comment donc la volonté populaire s'est-elle manifestée en faveur de la séparation ?

On pose comme un dogme d'Eglise (de la nouvelle Eglise dont feu M. Combes av^ait rêvé de devenir le pape, pour se venger de n'avoir pas su rester curé.,.) que la démocratie veut la séparation. Quelle mauvaise plaisanterie!

Une centaine de députés, pas un de plus, ont été élus, en 1902, qui avaient promis de réclamer cette réforme. Aux cinq cents autres, les électeurs n'ont point donné mandat, ni permission de la voter. Que savent-ils des intentions du corps électoral ? Et où prennent-ils le droit d'interpréter son silence au gré de leurs fantaisies ou de leur passion?

Des manifestations non équivoques en faveur de la séparation se seraient produites depuis?

Pas des manifestations électorales, dans tous les cas ! Et l'on peut dénombrer, parmi les élections sénatoriales, municipales ou départementa-

les, celles qui ont pu donner des indications dans ce sens. On trouvera une proportion beaucoup plus faible qu'en 1902.

Sans doute le caractère de ces élections est, ou devrait être, moins exclusivement politique? Qui ne sait que, même dans les élections municipales, où la politique générale ne devrait avoir aucune part, l'esprit combiste et les mœurs du Bloc avaient su, au mépris de toute logique et de tous intérêts, donner à la politique pure une place prépondérante ?

Les occasions étaient belles pour traduire la « volonté de la démocratie » en ne faisant ou laissant élire que des « séparatistes ».

Eh bien, il n'y a pas un nouveau sénateur sur cinq, un conseiller général sur vingt, un conseiller municipal sur cent, qui ait dû son siège à la promesse d'émettre un vote ou un vœu en faveur de la séparation.

D'autres manifestations? Des adresses, des pétitions, des vœux, que sais-je?

Quelques-unes, je le veux bien, mais je n'y vois ni la quantité ni la qualité. Les journaux combistes ont tenté d'organiser un vaste pétitionnement. Qu'en est-il sorti? Et que représente, au regard de l'immense masse électorale, la minime part qui a répondu à l'appel des meneurs?

Des vœux ont été formulés, des adresses ont été votées. Par qui? A qui? à M. Combes, et par ses comités, ou, pire, par ses délégués. Je demande si c'est le destinataire ou l'envoyeur qui donne à

ces vœux ou à ces adresses Tautorité qu'il leur faudrait?

La volonté populaire ne s'est pas manifestée, voilà le fait, voilà la vérité. Il serait loyal de le reconnaître, plus loyal encore de solliciter ou d'attendre une consultation ou une manifestation de cette volonté, qui doit bien avoir le dernier mot, tout de même !

Violer le consentement du suffrage populaire, se passer de ses avis, le mettre, en fin de législature, en présence du fait acquis et escompter son acquiescement? Calcul d'une ingénieuse malice et d'un très possible succès, étant donnée la veulerie du corps électoral; mais véritable coup de force et de surprise, en opposition formelle avec l'essentiel de la doctrine républicaine, directement attentatoire à la liberté et à la dignité du suffrage universel !

Tenter un référendum? Ce n'est guère dans nos mœurs, et, pour une première tentative, la question serait bien grosse, bien touffue, bien difficile à poser.

Pourquoi ne pas attendre les élections prochaines?

Pourquoi ne pas attendre avant de voter ou même de discuter la séparation?

Ail! Pourquoi? — Parce que, se disent nos excellents députés, nous ne pouvons pas retour-

ner devant nos électeurs les mains vides. Il faut que nous ayons Tair d'avoir fait quelque chose. Et alors, de même qu'ils auront voté la loi militaire ils auront voté la séparation , ou du moins le principe de la séparation.

Remarquons que ni l'une ni l'autre de ces (( réformes » n'aura alors porté ses fruits, et que personne encore n'aura pu juger, ni souffrir de leurs inconvénients. L'assimilation est permise et utile, puisque le procédé est le même, et qu'il est bon à dénoncer.

Que va-t-il se passer, demain, pour la loi militaire ? Simplement que, au moment des élections, tout le monde sera content : les anciens dispensés de la loi de 89, qui continueront, par mesure transitoire, à ne faire qu'un an de service, et les appelés de la loi de 1905, qui, tout de suite et sans transition, feront deux ans au lieu de trois. C'est peut-être habile... mais il est permis de demander au gouvernement d'un grand pays autre chose que de l'habileté électorale !

De même^ après demain, le principe de la séparation sera voté, l'armée radicale aura, sans risque ni gloire, vaincu l'armée « romaine ». On aura voté la loi, mais on ne la « vivra » pas encore (en admettant qu'on la vive jamais et que l'on bâtisse une maison dans laquelle le catholicisme puisse accepter de se loger). Les innombrables difficultés qu'elle soulève seront résolues théoriquement (ce qui revient à dire qu'elles ne seront pas résolues du tout) ; personne encore

n'aura été lésé par la mise en pratique d'une législation inévitablement vexatoire et arbitraire, parce que formidablement touffue et obscure. En somme, Tapplication n'aura encore gêné personne ; l'adoption du principe aura déjà comblé d'aise un certain nombre de bonnes gens dressés à se contenter de viande creuse. Les électeurs, mis devant le fait accompli, se garderont de protester et donneront tous les blancs-seings qu'on leur demandera. Les élections seront bonnes pour le Bloc : après nous le déluge !

Seulement, à ce moment-là, ce seront les députés qui seront dans l'arche, etlepays quisera sous l'eau...

Il y a là, peut-être, de quoi faire réfléchir ceux des républicains raisonnables qui ne veulent pas voir les dangers d'une immédiate expérience séparatiste ; et nous voudrions bien ouvrir les yeux de ceux qui risquent de faire ainsi bénévolement le jeu de leurs plus dangereux adversaires.

Quels adversaires ? Les socialistes d'une part, les francs-maçons de l'autre.

Pour les premiers, la politique confessionnelle n'a jamais été qu'un masque et un moyen de diversion.

Comment expliquer qu'un grand parti qui se doit, avec son nom^ sa raison d'être, à la recherche des réformes sociales, puisse tenir davantage à la séparation qu'à l'impôt sur le revenu, que surtout à la création de retraites ouvrières ou aux lois d'assistance sociale pour les vieillards ou les

infirmes? Comment a-t-il pu réclamer, pour la séparation, un tour de faveur? II y a là quelque chose de vraiment inexplicable; et l'on n'ose pas, pour l'honneur du parti socialiste, en rechercher les vraies raisons...

En tous cas, la réalisation des véritables réformes sociales est remise aux calendes; pendant qu'on mange du curé, on ne songe pas à mettre un peu plus de justice et de fraternité dans les rapports des classes et dans la répartition des charges sociales.

C'est tout de même un peu comique que les socialistes jouent ce jeu-là, et ce serait trop bête que nos amis aient la faiblesse de les y aider!

Quant aux franc-maçons, quelle plus belle occasion pour eux de reprendre du poil de la bête !

Les fiches leur ont porté un coup que nous voudrions croire mortel. Les disputes byzantines auxquelles donnera lieu la discussion du projet de séparation vont donner prétexte d'intervenir à leurs pontifes, lesquels ont la pratique du jargon confessionnel qui ahurit les simples, ainsi que du maniement du pantin anticlérical qui fait rentrer les poltrons sous terre. N'y a-t-il donc plus, à la Chambre, de simples ni de poltrons? Et allonsnous donner aux fils de la Veuve cette occasion de regagner le terrain perdu, de se refaire dans la Jouvence séparatiste une jeunesse et une virginité ?

Nous serons bien avancés quand la peur de ne pas paraître assez anticlérical aura remis sous la

férule maçonnique tout le troupeau trembleur qui n'a pas encore pris Thabitude d^une trop neuve liberté !

La détestable organisation combiste enserre encore toute l'administration et presque tout le pays. Le premier devoir des bons citoyens est de détruire cette force, encore très jvivace et redoutable, puisque le mouvement, parti du Parlement, ne s'est propagé que lentement dans les Icampa" gnes, mais n'en peut-être également déraciné que peu à peu, tellement est grande l'amplitude des oscillations de nos masses rurales. Mais, si le Parlement retombe sous le joug, abject et répugnant, pour parler comme M. Millerand, des anciens meneurs du Bloc, il est trop clair que le pays ne secouera pas saservitude ; et, encore une fois, la discussion du projet de séparation donne à ces dompteurs tout prétexte et toute chance de reprendre la cravache...

Dès lors, la conclusion s'impose : ajourner cette discussion .

Malheureusement, cette conclusion est un peu comme la jument de Roland, laquelle avait toutes les qualités, avec ce petit inconvénient qu'elle était morte... Cette conclusion est aujourd'hui presque une impossibilité. Il ne semble pas qu'avec toutes les meilleures raisons et la meilleure volonté du monde nous puissions espérer l'ajournement delà discussion.

S'ensuit-il que les réflexions qui précèdent soient sans objet ? Elles montrent, en tous cas, le dan-

ger, et aussi la marche à suivre. C'est le ciment anti-catholique qui donnait au défunt Bloc sa force et sa cohésion ; à nos amis de s^ingénier pour que, désormais, ce ciment-là ne fasse plus prise.

Il leur faudra peut-être un certain courage ; en manquent-iJs? Dieu merci ils ont montré, pendant ces trois dernières années d'opposition quotidienne, inlassable, sans trêve ni merci, que leur courage était à la hauteur de leur talent.

Personne, mieux qu'eux, ni plus fermement qu'eux, lorsqu'ils dirigeaient les destinées de la République, n'a défendu les imprescriptibles droits du pouvoir civil et de l'Etat laïque ; cela ne leur donne-t-il pas aujourd'hui une singulière autorité pour réclamer, sans distinction de culte ou de confession, que toutes les opinions, toutes les sectes, toutes les Eglises, la catholique comme les autres, aient désormais leur place au soleil ?

On ne pourra tout de même pas les soupçonner d'être, comme on dit chez Homais, à la solde de Rome !

Le terrain sur lequel ils se placeront est le plus large, le plus sûr, le plus solide qui se puisse imaginer.

Quand M. Renault-Morlière, député anticlérical, était amené à défendre les congrégations religieuses, il définissait excellemment ses raisons et son dessein: « Dans ma jeunesse, disait-il à M. Combes, j'ai défendu les principes de liberté contre l'Empire ; au 16 mai, je les ai défendus contre

les conservateurs ; j'ai Tamère tristesse de les défendre aujourd'hui contre vous. »

C'est là la vérité, c'est la raison et c'est le secret des victoires futures. Que ceux qui, à notre droite, seraient peut-être tentés d'apporter à la bataille moins de sérénité, plus de rancunes, plus de passion, comprennent toute la force invincible de ceux qui luttent, non parce qu'ils ont des injures à venger, mais parce qu'ils défendent, simplement, la Justice et la Liberté!

Ajourner la discussion ? Ne serait-ce pas, dès lors, et à ce point de vue-là, un peu dommage ? Comme l'écrivait M. Ribot: « La séparation s'imposera tôt ou tard parce qu'elle est dans le courant des idées modernes, parce que l'Eglise reconnaîtra elle-même que la liberté est, de plus en plus, pour elle une condition de sa dignité, et que tout privilège se tourne fatalement de nos jours en servitude. »

Nous sommes persuadés que M. Ribot dit vrai; nous ne sommes pas moins persuadés que le moment n'est pas venu, que l'on n'a pas, dans un camp comme dans l'autre, assez de sang-froid pour résoudre la question, et qu'il faut remettre à des jours moins troublés la solution d'un problème qui ne peut pas être aujourd'hui résolu dans les conditions indispensables de prudence et d'équité.

Mais discuter n'est pas voter; etqui sait si, précisément, la discussion publique n'aura pas pour résultat de montrer l'impossibilité d'une solution immédiate?

A La veille du débat parlementaire 239

Il y a des exemples mémorables de surprises de ce genre; et, pour ne citer que le plus récent, les débals auxquels a donné lieu Timpôt sur le revenu n'ont pas eu pour immédiate sanction^que je sache, d'en précipiter l'adoption... Qui jurerait que la séparation n'aura pas le même sort ?

Et donc la discussion du projet de séparation déposé par le gouvernement paraît désormais inévitable. Est-ce un bien? est-ce un mal? Dans tous les cas c'est un fait acquis, dont il faut tâcher de tirer les conclusions et de déduire les conséquences les moins mauvaises possibles.

A tout prendre, la discussion qui va s'engager ne sera pas sans utilité. Elle promet d'avoir un grand éclat, et de donner une preuve nouvelle que, dans le Parlement, c'est le talent qui manque le moins; mais là est le petit côté de la question : l'important est que nos amis, sans violence, sans parti pris, avec le seul souci des intérêts supérieurs du pays et de la République, montrent toutes les difficultés, tous les dangers, tous les pièges, toutes les surprises possibles.

Quelqu'un disait que, dans ces conditions, discuter la séparation, c'était forcément l'enterrer ou du moins l'ajourner. Laissez-moi vous dire que j'estime cet ajournement indispensable, et essayer de vous montrer pourquoi.

Si, dans les circonstances actuelles, un essai de

séparation mènetout droit à laguerre religieuse ou à la guerre civile, qui donc aura le droit^civiquement et patriotiquement parlant, de tenter cette aventure? Des illuminés, des aveugles, qui de tous leurs vœux appellent la « persécution féconde et bénie »,et veulent pour leur culte et leur foi je ne sais quel nouveau baptême de larmes et de sang! Ou bien des malfaiteurs publics, pêcheurs en eau trouble, ennemis de toute religion et de tout idéal, qui disent : « Périsse la République, périsse la patrie, pourvu que périsse FEglise I »

Les uns sont-ils plus à plaindre et les autres plus à détester? Nous ne savons — dans tous les cas, les uns et les autres sont à museler.

Voilà trop longtemps que nous laissons, en France, la place nette aux intransigeants. Dans le pays du monde oii il y a peut-être le plus de braves gens, indifférents, il est vrai, ce qui est un défaut grave, mais paisibles, ce qui est une rare qualité, il semblerait qu'il n'y ait que des énergumènes. Energumènes de gauche ou de droite, ils sontbien quelques milliers qui tiennent de la place et font du bruit comme myriades... On ne voit qu'eux, on n'entend qu'eux I II est grand temps que la parole soit rendue à ces millions de muets volontaires qui, jusqu'ici ballottés d'un extrême à l'autre, s'abandonnaient à de trop commodes scepticismes et à une indifférence qui pourrait bien à la fin devenir de la lâcheté.

L'occasion est belle pour les modérés — qui sont le nombre, qui sont l'immense majorité, dans

notre pays de claire raison et de saine tolérance, — l'occasion est unique, et, s'ils savent et veulent la saisir, nous sommes bien tranquilles : la séparation pourra se faire^ il arrivera même un moment on elle devra se faire ; mais ce sera de par la volonté mûrement réfléchie de la grande masse des braves gens, ce ne sera point par la fantaisie passionnée d'un quarteron de politiciens.

Le législateur ne doit pas faire œuvre de passion, voil^un axiome de bon sens. A Theure présente, pour tout ce qui touche à la question religieuse, seule la passion parle et agit. Les preuves en abondent.

Au sein même de la commission parlementaire, c'est un membre, très reluisant, qui laisse échapper cette phrase, ou plutôt cette préposition monumentale : (( Mais, messieurs, nous ne pouvons pourtant pas faire la séparation contre toutes les Eglises. »

C'est un tranquille sectaire qui, comme la chose la plus naturelle du monde^ déclare : « Qui parle de faire vivre les Eglises? Nous ne nous préoccupons que de la façon dont nous allons les faire mourir,

C'est un autre fanatique, du même calibre, qui s'écrie : a Que nous parle-t-on de séparation? C'est de déchristianisation qu'il s'agit! »

Ailleurs, c'est la résistance à main armée qu'on prophétise et qu'on prépare, a Qu'on essaie de fermer nos églises — nos bons Bretons sont là — les fusils partiront tout seuls ! »

Jolie perspective, en vérité : un mélange de chouannerie et de terrorisme, la Ligue et la persécution fructidorienne tout ensemble... Que deviendront, dans tout cela, la France et la République ?

La France ! dira-t-on, — elle en a bien vu d'autres ?

Mon Dieu, TEglise aussi! et je crois bien, en effet, que l'une et Fautre finiront par s'en tirer; mais, la République, ne va-t-elle pas y rester ? Jamais elle n'aura, depuis trente ans, couru plus grave danger.

Que Ton veuille bien réfléchir, en effet, à l'inévitable et irrémédiable rancune qui germerait dans les âmes dont on médite d'étouffer les aspirations les plus irrésistibles et les plus sacrées. Forcément le régime portera la peine des folies et des violences de ceux qui sembleront l'avoir confisqué.

Sur trente-six millions de catholiques, dira-t-on, il n'y a pas dix millions de pratiquants? Peutêtre; mais osera-t-on soutenir que les vingt-six miUions qui restent ne comprennent que des hostiles? Beaucoup d'indifférents, c'est encore possible; mais, en dépit des apparences et malgré toute leur veulerie, ces indifférents-là ne tiennent pas à ce que, tout en les laissant tranquilles, on gêne et vexe leurs voisins.

Et puis, si ces vingt-six millions de non-pratiquants ne vont pas habituellement à la messe^ ils ont encore coutume de faire baptiser leurs

enfants, de leur faire faire leur première communion, de se marier à Téglise, de faire à leurs morts des obsèques religieuses. Ils n'aimeront pas beaucoup être dérangés dans leurs habitudes.

Sans compter que le Français n'est pas dépourvu d'esprit de fronde et de contradiction, et que, ne mettant jamais jusqu'aujourd'hui les pieds dans une Eglisesil sera bien capable de se mettre demain à aller à la messe dans les granges, rien que pour narguer le gouvernement!

Vous dites que vous allez donner satisfaction à tous ces bons esprits simplistes que comble d'aise la puérilité du classique sophisme : <( Qui veut des prêtres, les paie. » Ils ne tarderont pas à s'apercevoir que tous, ou presque tous, voudront le prêtre, pour eux ou leurs proches, cinq ou dix fois au moins dans leur vie; et que, sous le nouveau régime, ils le devront payer beaucoup plus cher!

Est-ce le prêtre et la religion qui en pâtiront ? Oui peut-être, tout les premiers; mais le gouvernement ne s'en tirera pas les braies nettes et le régime n'en paraîtra pas plus aimable.

Et puis quelle belle floraison de cléricalisme ne va pas produire cet anticléricalisme maladroit et provocateur!

Par une confusion déplorable et d'ailleurs calculée, on a implanté dans Tesprit des simples cette notion fâcheuse que, cléricalisme et catholicisme^ c'était tout un. Nulle différence entre le zèle, digne de louanges et de respect, et l'excès de zèle, indiscret, dangereux et maladroit. Que l'on prenne

bien garde que, domain, la différence ne devienne, en effet, impossible à établir.

Des quantités de laïques, chrétiens convaincus et pratiquants, se refusent absolument, aujourd'hui, à laisser transparaître dans leur vie publique, ou iniîuer sur leur conduite ou leur conviction politiques, ce qui doit en effet ressortir uniquement du for intérieur.

Quelle jolie opération que celle qui forcera, bon gré mal gré, ces citoyens corrects et sages à sortir de leur réserve, et à prendre parti! Croit-on que ce parti, qu'ils ne pourront pas ne pas prendre, sera celui du gouvernement qui les aura violentés de la sorte?

(( Il faut bien se figurer ce qu'est une Eglise à rétat libre, a dit M. Faguet, c'est un parti. » Si ce parti peut se constituer dans la paix et la réflexion, nul inconvénient! Mais s'il doit se former en pleine bataille, comment serait-il autre chose qu'un parti de combat, armé pour la lutte et la lutte violente?

Belle opération, décidément, et conception sagement, adroitement républicaine !

Et les prêtres?

Avaient-ils fait réellement adhésion à la forme et au principe républicains ? Personne ne pourra donner de preuves du contraire, et la raison est d'accord avec l'expérience pour montrer que la majorité du clergé français ne demandait qu'à vivre en paix avec le régime légal. Quelques exceptions regrettables n'avaient, lait que confir-

mer la règle; et la presque totalité de nos prêtres, sortis du peuple, vivant de la viedu peuple, voués à une tâche essentiellement populaire et démocratique, n'avaient vraiment aucune raison pour s'éloigner de la République. En sera-t-il de même après la séparation, après celle du moins qu'on rêve de leur imposer ?

Il faut bien réfléchir que^lorsqueles associations cultuelles se seront formées, il sera bien difficile aux prêtres, entretenus par ces associations, de ne pas épouser leurs querelles ; et il y a peu de chances, avouons-le, pour que ces associations soient des groupes farouchement républicains... A plus forte raison si, pour une cause ou une autre, les associations ne se formaient pas et si les prêtres en devaient venir à être soutenus non par des collectivités, mais par des personnalités. Ce serait, à tous pointsde vue, déplorable, et non point seulement pour la dignité et la liberté du clergé, mais aussi pour la sécurité du régime et la paix de la cité. Et le prêtre qui serait, non plus curé du village, mais aumônier du château, serait, bon gré mal gré, agent d'intolérance et de discorde.

De plus, et quoi qu'il en soit, il ne semble pas que nous puissions ne pas nous effrayer de voir rompre tous liens entre l'Etat républicain et les ministres d'un cul te pour lequel la République, en ces derniers temps, n'a pas eu que des sourires, qui, par suite, pourront être tentés de ne pas mettre leur liberté à son service.

Il faut donc toujours en revenir à la parole de

Gambetta : « Après la séparation (sous-entendons : la séparation de combat rêvée par les jacobins), le clergé, groupanttoutes les réactions, serait plus fort que nous. »

Si les républicains sages, fidèles à la doctrine de Gambetta, et respectueux de son enseignement, méditent cette parole, dont la vérité n^a jamais été aussi éclatante qu'à Theure actuelle, la séparation n'est pas encore faite.

Que pourtant la séparation se fasse, messieurs, brutale et mal préparée, que Ton nous lance dans cet inconnu, et c'est peut-être l'existence même de la forme républicaine qui est mise en cause.

Si Ton fait en effet un compte un peu serré des suff*rages qui, dans les dernières élections, ont permis de connaître les préférences et les volontés populaires, on voit bien que le principe républicain est hors de conteste et acclamé par la majorité. Mais de combien est cette majorité? Si on la veut pure de tout alliage, ne comprenant que les suffrages de citoyens absolument décidés à s'opposer à tout changement de régime, il est raisonnable de l'évaluer à 200.000 voix environ.

Après la séparation de combat rêvée par les jacobins, que deviendra cette majorité? Les vexations et les entraves de tout ordre apportées à l'exercice des cultes ne vont-elles pas la diminuer oti la retourner? N'y aura-t-il pas 100.001

A LA VEILLE DU DÉBAT PARLEMENTAIRE Ml

citoyens qui feront passer la liberté de leur conscience avant la satisfaction de leur idéal politique, idéal d'ailleurs bafoué et dévoyé par la loi qui se prépare?

Pour vous dire toute ma pensée, je ne le crois pas, et cela parce que, la loi n'étant point encore en exercice et personne n'ayant encore pratiquement souffert de son application, l'influence de la réforme sur les élections prochaines ne saurait être que théorique; or, en théorie, l'électeur français est toujours très disposé à dire « amen » à la fois à tout ce que fait le pouvoir et à tout ce qui peut taquiner les « curés ».

Mais il n'est pas défendu de chercher à voir plus loin. — Que se passera-t-il quatre ans plus tard? Si la majorité du Bloc se maintient ou s'accroît, chacun sait que c'est à l'appoint des voix socialistes qu'elle le devra; le radicalisme a cessé dès longtemps de faire des adeptes, tandis que les mirages collectivistes ravissent déplus en plus les foules. — Or, la forme du régime importe assez peu au doctrinaire du socialisme, il poursuit ses démolitions tout aussi aisément sous l'impérialisme allemand ou le monarchisme italien que sous le constitutionnalisme républicain. Il cache même assez mal ses mépris pour notre République bourgeoise. Pauvre République ! que deviendra-t-elle entre ces violents d'extrême gauche que le flot montant des appétits populaires aura, en 1910, singulièrement fortifiés, et les catholiques que la séparation aura aigris, qu'elle aura, pour une bonne part.

mués en cléricaux et décidément désaffectionnés du régime républicain? La vraie question est là !

Répétons quOj depuis trente ans, il ne s'en est jamais posé de plus grave. Adjurons les bons républicains de voir le péril. Adjurons les adversaires du régime de réfléchir qu^une restauration ne pourrait aujourd'hui s'opérer qu'au prix de cataclysmes tels qu'aucun bon citoyen ne peut en rêver la réalisation ; adjurons-les de comprendre que, avec la République, ce serait peut-être la Patrie elle-même qui descendrait aux abîmes. Adjurons enfin les jacobins de faire passer leurs haines confessionnelles après leur dévouement à nos institutions, ou, s'ils comprennent mieux, après leur intérêt, et engageons-les amicalement à ne pas se retirer le pain de la bouche.

N'y a-t-il pas un peu d'exagération, ou de rhétorique, dans tout cela, et ces appréliensions, républicaines et patriotiques, sont-elles justifiées? Un simple coup d'œil jeté sur le texte de la loi doit permettre de s'en rendre compte.

Il va sans dire que nous n'entrons pas dans le détail et que nous nous arrêtons seulement devant les obstacles que nous considérons comme infranchissables.

La dévolution des biens, d'abord. On n'en sortira pas. C'est un nid à interminables et inextricables procès.

A quelle association sera attribué tel ou tel bien? Le projet écarte les compétitions possibles entre cultes différents; voilà qui est bien; mais.

entre sectes différentes? Oui jugera? L'Etat? Il devra donc, par l'intermédiaire de ses administrateurs ou de ses magistrats, se faire théologien^ et cela par l'effet d'une loi dont le premier et le dernier mot sont que l'Etat ne connaît plus les Eglises — quelle bouffonnerie !

Et les revendications des bienfaiteurs? Et les fondations ? Comment en sortira-t-on ? Quelle mine d'or pour la basoche!

Quel admirable prétexte aussi pour déchaîner la guerre religieuse! « L'Etat doit tendre à la multiplicité des Eglises et à la diversité des sectes », voilà encore un dogme jacobin ;etla manière dont le projet règle la dévolution des biens permettra le mieux du monde de favorisercette multiplication des revendications et, par suite, des sectes. On ne cache pas, d'ailleurs, que Ton compte là-dessus pour introduire le schisme dans l'Eglise. Autantdire qu'on prépare de propos délibéré la guerre religieuse et que le vingtième siècle doit prendre exemple sur le seizième; bel idéal et fameux progrès !

On supprime le budget des cultes, et, comme on se donne les gants de faire la guerre aux idées, non aux personnes, on édifie tout un système de pensions qui paraît équitable au premier abord, mais ne résiste guère à l'examen.

Nier, d'abord, et a priori^ la « dette » et la corrélation étroite entre les articles 13 et 14 du Concordat est peut-être une hardiesse qui ne sera pas du goût de tout le monde; et si, juridiquement,

la théorie de la dette perpétuelle est, en effet, difficilement soutenable, il ne manquera pas de gens pour prétendre qu'à leurs yeux le Droit n'est pas là-dessus d^aceord avec l'Equité. Pourquoi ne pas vouloir entendre leurs raisons et ne pas prendre le temps d'étudier un accord qui serait aussi possible que souhaitable?

Un des plus larges esprits que compte Tépiscopat français avait proposé un système, infiniment ingénieux, d'après lequel TEtat continuerait,pendant un certain nombre d'années, dix, par exemple, à payer intégralement toutes les sommes figurant actuellement au budget des cultes. Les bénéficiaires abandonneraient tout ou partie de leurs traitements pour constituer un capital, un fonds commun ; et au bout de ces dix années, le budget des cultes disparaîtrait de lui-même, sans difficulté, sans récriminations. Pourquoi ne pas étudier ce système, ou tout autre analogue?

Et les édifices affectés au culte ? Toutes les difficultés auxquelles donne lieu la dévolution des biens se retrouvent ici avec quelques autres. N'en citons qu'une :

Il est raisonnable, dit-on, de ne pas chicaner sur le principe de la propriété des édifices, et de ne pas trop contester, soit à l'Etat, soit aux communes, cette propriété. Soit ! Mais il ne faut pas s'imaginer que ce ne soit pas là une concession majeure demandée aux Eglises, ni qu'elles s'y doivent aisément résigner.

Voici, par exemple, un diocèse, dans lequel

une enquête sévèrement conduite a donné les renseignements suivants : toutes les églises sont antéconcordataires ; par conséquent elles doivent, selon les dispositions de la loi projetée, faire retour à TEtat et aux communes. Ne prenons que cette dernière catégorie : leur valeur moyenne varie, autant du moins qu'une estimation de ce genre le peut indiquer, entre 60.000 et 90.000 fr. Dans ce total, les subventions de TEtat, de la commune, de tout ce qui n'est pas donation, legs, fondation, etc., entrent pour une part variant entre 14.000 et 18.000. Par conséquent, le bon sens paraît indiquer que la communauté des fidèles devrait être propriétaire environ des trois quarts, le dernier quart seul étant propriété de l'Etat ou de la commune.

Admettons que la quasi-impossibilité de mettre en possession d'une propriété de ce genre la communauté de fidèles rende nécessaire de considérer l'Etat ou la commune comme seul propriétaire ; il n'en reste pas moins que la communauté, représentée dans l'espèce par son curé, doit avoir, pour le moins, un droit d'usage aussi large que possible.

Pratiquement, ce droit d'usage se traduit, dans le projet de M. Bienvenu-Martin, par une location à titre gratuit pendant deux ans, à titre onéreux pendant les dix années suivantes, après quoi... rinconnu, le bon plaisir des municipalités. Est-ce admissible ?

Dans le diocèse dont nous parlions, la moitié,

au moins, des communes est dans les mains de municipalités si farouchement anticatholiques que le culte doit s'y attendre, dans douze ans^ à être sans abri. Par contre, dans deux ans, il n'y a pas un seul curé qui soit disposé à payer un sou de loyer pour l'usage de locaux dont, à tort ou à raison, mais très catégoriquement, il se considère comme arbitrairement exproprié.

Alors ?... alors, tout simplement, c'est la guerre au village, inévitable, acharnée ; c'est pour cette seule et modeste question de bâtiment, le pays coupé en deux. Admirable perspective, en vérité ! et péril pressant, qui ne peut être conjuré que par la consécration d'un droit de jouissance, pratiquement indéfini, des édifices du culte (1).

Le titre IV de la loi, qui expose comment seront constituées et vivront les associations pour Texercice des cultes, soulève, lui aussi, bien des objections. L'une des plus graves est le caractère arbitraire et le taux manifestement insuffisant du maximum admis pour la constitution du « fonds de réserve » de ces associations. Mais sur ce point la loi pourra être amendée. Passons.

Sur quoi il nous est impossible de passer, par exemple, c'est sur la constitution même des associations , sur leur rattachement canonique à FEglise, sur les caractères qui les feront orthodoxes aux yeux de l'autorité religieuse et donneront à cette autorité les pouvoirs et les

(1) Le législateur a compris le péril et la loi de séparation accorde pratiquement la jouissance que nous réclamions.

garanties qui lui sont nécessaires contre toute tentative, contre toute possibilité même de schisme. Cela a un intérêt tellement capital que, si l'on ne donnait point là-dessus tous les apaisements voulus à TEglise, la loi serait tout de suite par terre, et que si, par hasard, l'omission était calculée, la Chambre ferait aussi bien de s'épargner un travail inutile et de ne point chercher à édifier une demeure dans laquelle le catholicisme

de Franco ne pourrait pas entrer (1)

Sur la (( police des cultes )),peu de choses à dire quant au principe, tout dépendra de l'application.

Il est clair que, dans un pays religieusement pacifié, ayant Thabitude de la liberté, le sens bien net des devoirs et des droits respectifs de TEtat, des collectivités et de Tindividu, cette police sera réduite au minimum. Dans un pays comme le nôtre, intoxiqué de pohtique confessionnelle, il est par contre logique, hélas ! même nécessaire, que la police des cultes soit stricte, minutieuse, développée au maximum.

Ce qui n'empêche qu'il est assez comique a 2)riori,àe voir la place occupée par une telle rubrique dans une loi qui dit,partout ailleurs, que l'Etat ignore les Eglises.

Etant donnée cette paradoxale nécessité, l'arsenal de pénalités mises à la disposition du pouvoir civil est tel que, avec un peu de malveillance, il

(1) On ne pensait pas, quand ces lignes furent écrites, que l'événement leur donnerait si vile raison!

pourra suffire parfaitement à rendre impossible toute vie cultuelle et à gêner considérablement la vie religieuse elle-même.

Et là-dedans il y a, qu'on le veuille ou non, une menace perpétuelle de troubles, peut-être d'insurrection, car enfin tous les catholiques ne sont pas résignés à tendre indéfiniment la seconde joue.

Voilà bien des raisons pour lesquelles la séparation, telle qu'on la voudrait faire, serait un redoutable saut dans l'inconnu. Il en est une dernière pour laquelle nous estimons tout à fait impossible qu'un Parlement, ayant le moindre souci de sauvegarderles droits de l'Etat et la sécurité du régime, puisse faire aboutir la discussion qui va s'ouvrir.

Cette raison bien simple est que, dans l'état actuel des esprits, la séparation, c'est forcément la résurrection du cléricalisme, ou du moins son essor nouveau et sa floraison la plus inconsidérée et la plus dangereuse.

Quand un gouvernement a la chance, surtout dans un pays aussi empoisonné que le nôtre de confessionnalisme, d'avoir le contrôle et l'administration d'une armée aussi représentative, aussi cohérente, aussi puissante que le clergé, il commet l'imprudence dernière en abandonnant sa suprématie. Et la séparation, quelque jacobine qu'on la veuille faire, c'est, par définition, l'abandon de cette suprématie.

En dépit de toutes les entraves apportées à l'exercice du culte, de tous les abus du droit ou

de la force perpétrés contre les personnes ou les propriétés, de toutes les rigueurs exercées sous le couvert de la police des cultes, il faudra, en effet, bon gré, mal gré, laisser aux prêtres quelque peu de cette liberté qui, au dire de M. de Pressensé lui-même, « doit être la compensation légitime de la perte du privilège ». Evêques, prêtres, pasteurs, seraient des saints s'ils résistaient à la tentation d'user de la liberté pour venger les injures qu'on leur a faites ou qu'on va leur faire. Et c'est là, pour eux d'ailleurs comme pour nous, pour les Eglises comme pour la République, c'est là qu'est le pire danger.

L'ultramontanisme ressuscité, c'est, espèrent les jacobins, l'Eglise compromise et discréditée ? Qu'ils réfléchissent donc aussi que c'est la République en péril !

Au lendemain des lois de 1901 et de 1904, il serait assez plaisant de voir les moines expulsés revenir en foule prendre les places vacantes dans l'Eglise séparée, laquelle ne sera, qu'onle veuille ou non, qu'une vaste congrégation ! Quel contrôle, quel droit de veto conservera le pouvoir civil pour s'opposer à telle ou telle nomination d'évêque ou de curé ? De quel œil nos farouches laïcisateurs verront-ils, par exemple, leur fameux Père Du Lac — ce symbole ! — appelé à gouverner l'archidiocèse de Paris ? Comment empêcheraient-ils le Pape, s'il lui en prenait fantaisie, de nommer à Nice un évêque italien, à Nancy un évêque allemand ?

25G LA SÉPARA'ilON DES ÉGLISES ET DE L'ÉTAT

Il est pourtant bien nécessaire, j'imagine, à leurs yeux comme aux nôtres, d'empêcher de telles inconséquences et de parer à de tels dangers.

La conclusion? Elle nous paraît vraiment s'imposer, et le bon sens le plus élémentaire doit forcer nos sectaires à reconnaître l'impossibilité où ils sont d'ignorer l'Eglise. Ils avaient, tout simplement, comme cela, d'un trait de plume, d'un geste, d'une phrase, tué l'Eglise, décrété qu'elle n'existerait plus... Naïfs ou aveugles ou farceurs que vous êtes, les gens que vous tuez se portent assez bien !

La logique nous amène donc à conclure à l'impossibilité de résoudre toute;? ces inextricables difficultés par une initiative et une action unilatérales. La dénonciation du Concordat peut être, elle, unilatérale, c'est entendu ; et, comme dans tous les traités, un des contractants, dans l'espèce l'Etat français, peut parfaitement prévenir l'autre, le Saint-Siège, que, sous certaines conditions et dans un délai donné, il demande à être relevé de ses engagements. Mais il faut absolument des négociations préalables, et cela non seulement par raison de courtoisie internationale, plus nécessaire pourtant que jamais en présence d'un souverain dépossédé de toute puissance temporelle. Il faut des négociations parce que cela est une véritable gageure que de bâtir toute une législation nouvelle pour l'exercice d'un culte sans consulter, sans aviser même, le pontife suprême

de ce culte, sans se préoccuper de savoir si la doctrine et lahiérarchie catholiques pourront s'accommoder du régime que l'idéologie laïque prétend seule instituer.

Qu'on ne vienne pas nous dire que le Pape a pris l'initiative de la rupture; M. Ribot a fait justice de ce mensonge historique. Mais, quand bien même cette thèse, chère au Bloc, serait vraie, la nôtre n'en subsisterait pas moins ; et nous croyons avoir surabondamment prouvé que, si Ton veut l'aire de la Séparation une œuvre acceptable et viable, il en faut faire une œuvre mûrie, et que le prologue en doit être nécessairement le rétablissement des relations avec le Vatican.

Ce ne sera, d'ailleurs, que l'une des formes et l'un des moyens de la procédure, patiente, prudente et réfléchie, qui s'impose. Nos bons jacobins ne veulent pas voir tous les dangers d'une opération faite « à chaud » ; nous espérons avoir montré l'impossibilité d'opérer autrement qu'à froid.

Si nos parlementaires ont la sagesse, inhabituelle, hélas! de préférer les intérêts supérieurs du pays et du régime à la satisfaction de leurs niaises rancunes ou à la réussite de leurs mesquines combinaisons électorales, telle est, en résumé, la conclusion à laquelle la Chambre elle-même ne devrait pas manquer d'aboutir*

Mars 1906.

AU MOMENT DES INVENTAIRES

Février 1906.

Messieurs,

Il y a toujours quelque chose qui ressemble à du paradoxe, quelque chose qui est certainement absurde en soi, à venir, dans une réunion de citoyens décidés à s'occuper de questions politiques, traiter la question religieuse.

Si notre pays avait, depuis trente-six ans bientôt qu'il est en République, fait véritablement l'apprentissage de la Liberté, s'il était suffisamment assagi pour mettre toutes choses à leur point, si la République avait su rester fidèle à ses principes et devenir le régime idéal sous lequel les mots (( Liberté, Egalité, Fraternité » n'auraient pas été une vaine formule, certes, il ne serait pas besoin d'aborder ici la question religieuse. La religion serait restée dans le temple et la politique au Forum ; ce qui ne doit jamais être confondu demeurerait séparé ; et, bien certainement, cela vaudrait mieux pour la paix sociale, pour la stabilité républicaine et pour la grandeur nationale.

J'affirme résolument, en effet, que le domaine

de la conscience est un domaine absolument privée et que la question religieuse ne doit jamais être autre chose qu'une question de conscience. Malheureusement, mon opinion n'est pas encore partagée par assez de gens, et vous ne savez que trop que la religion est tellement enchevêtrée dans notre triste politique que l'on ne peut aujourd'hui parler de Tune, sans devoir parler de l'autre.

Je n'ignore pas qu'en me plaçant à un mesquin point de vue électoral, il y aurait peut-être plus d'habileté à vous parler d'autre chose. Laissezmoi mépriser ces petites et vilaines habiletés-là ! Dieu merci, la politique que nous faisons en ce pays obéit à des préoccupations plus hautes que la médiocrité d'un intérêt personnel et vous savez bien que nous combattons pour des idées, non pour des intérêts.

Et puis, me taire sur ces questions brûlantes, ne serait-ce pas faire comme l'autruche qui, lorsqu'elle aperçoit le danger, cache sa tête dans le sable et s'imagine que, ne voyant plus, elle n'est plus vue? Je ne vous parlerais pas religion, qu'on m'en parlerait tout de même. Avouez que le geste manquerait d'élégance, qui chercherait à me dérober à un débat que j'aime mieux tout de suite provoquer.

Permettez-moi tout d^abord une affirmation catégorique. Je suis, vous le savez, un catholique, un catholique croyant et pratiquant, — c'est bien mon droit, après tout, je suppose que nul ne me

AU MOMENT DES INVENTAIRES

le conteste — mais je m'empresse d'ajouter que je m'efforce, de tout mon pouvoir, à être un catholique clairvoyant.

Je redoute, comme aussi pernicieux pour mes convictions de catholique que pour ma foi de républicain, ce qu'on a appelé « Fesprit clérical», c'est-à-dire quelque chose d'assez malaisément définissable, mais qui, à mon sens, peut se réduire à l'intrusion, dans le domaine temporel, d'un autoritarisme qui ne doit s'exercer que sur le terrain spirituel, à la fâcheuse tendance qui voudrait introniser l'absolu de l'affirmation dogmatique dans le relatif de nos pauvres contingences politiques, peut-être aussi à des regrets stériles ou à des rêves insensés de confusion ou d'absorption de pouvoirs.

Je veux essayer aussi de a parler raison », en des matières où seule la passion se donne habituellement libre cours et de m'adresser à votre réflexion plutôt qu'à votre cœur et à vos nerfs. Je sais bien que cela vous changera; je sais bien aussi que cela me vaudra d'être appelé calotin par les uns, et anarchiste par les autres... Peu m'importe ! Je vais droit mon chemin^ combattant (et vous savez que le combat est rude) pour ce que je crois être la vérité. Je suis bien sûr d'avoir pour moi tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté. Je n'ai cure du reste !

Lorsque nous avons, pour la dernière fois,

examiné ensemble ces questions, austères à la fois et passionnantes, qui touchent au plus intime des consciences et posent les plus complexes des problèmes, c'était, il vous en souvient, à la veille du débat parlementaire sur la séparation, il y a dix mois à peine.

Je vous disais alors qu'en notre temps nous vivions très vite ; je le constate une fois de plus aujourd'hui, avec plus de regret encore et, certes, sans plus de confiance en l'avenir. Les conseils de nos amis, qui étaient certainement ceux de la sagesse, n'ont pas été écoutés ; la discussion s'est entamée, poursuivie et achevée dans le Parlement, elle a été aussi brillante que nous le prévoyions, moins incomplète et moins obscure que nous ne le redoutions ; l'opiniâtreté des libéraux, sans laquelle la loi n'aurait jamais pu être mise debout (aurait-ce été un grand mal... ?)^ a réussi à arracher quelques concessions majeures au sectarisme jacobin et à assurer quelques indispensables garanties aux Eglises; le sort en est jeté, notre galère vogue à toutes voiles sur des mers très parfaitement inconnues, mais que nous devinons pleines d'écueils?

La modification la plus radicale qui se puisse imaginer vient donc d'être apportée aux relations qui existaient entre l'Etat français et les différentes Eglises, particulièrement l'Eglise catholique. Au régime concordataire, qui avait assuré à la France presque un siècle de paix religieuse et qui n'avait été troublé dans son fonctionnement normal que

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depuis ces dernières années, vient de succéder le régime de la Séparation. On peut très certainement dire que jamais la troisième République n'a couru les chances d'une aventure aussi incertaine, aussi périlleuse même pour ses destinées; et nul ne niera que les Eglises, la catholique en particulier, soient, elles aussi, en présence d'un lendemain redoutable.

Et cependant, quel rêve tentant n'était-ce point que celui-là? Comment ne pas être attiré par les séduisants mirages de la Séparation ?

Vous allez dire, messieurs, que je suis en quelque sorte comme un auto-plagiaire ouun radoteur, parce que, dans ce que je vais vous répéter, vous saluerez au passage de vieilles connaissances...

Tant pis pour moi, ou pour vous ! je suiscomme Gros-René^ qui dit toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose; et j'ai toujours particulièrement goûté la saveur du proverbe de chez vous qui rappelle que c'est à force de taper sur un clou qu'on finit par l'enfoncer.

Ainsi donc que je le disais il y a dix mois, que je l'écrivais il y a deux ans, la Séparation, mais c'est la séduction même; c'est l'absolue indépendance réciproque, c'est la parfaite délimitation des domaines respectifs et l'idéale séparation des pouvoirs ; c'est la justice et c'est l'équité ; c'est la confiance mutuelle et c'est le mutuel respect ; c'est la sauvegarde de toutes les dignités, de tous les droits, de toutes les libertés; c'est la mort de l'esprit de discorde, d'intolérance, de persécu-

tion ; c'est la fin du cléricalisme, rouj^e ou noir ; c'est la paix indéfiniment assurée ; et, pour tout dire d'un mot, qui en effet dans une bouche républicaine devrait tout résumer, c'est la Liberté.

Ah ! messieurs, point ne devrait être besoin d'en dire plus. — Quand un marin, égaré sur la mer sombre, par une nuit de tempête, voit au loin briller la lueur d'un phare, il sait où diriger sa barque, il voit oii est le salut; ballottés sur les flots tourmentés de la vie civique, secoués parles orages de la passion politique, trop souvent nous ignorons où est le devoir, où est le bon chemin ; mais dès que nous voyons cette nuit, trop souvent tragique, où nous nous débattons, soudain illuminée par cet éclair : la Liberté, nous sommes sauvés ; bons citoyens et bons républicains, nous savons que c'est là le port, la vérité et le salut !

Mais, toute vérité n'est pas toujours bonne à dire ; pour jouir du salut, il faut avoir suie gagner; pour arriver au port il faut quelquefois attendre la marée propice; et je ne crois pas, pour ma part, que ce pays-ci, que les églises établies en ce pays-ci, soient, ni Tun ni les autres, mûrs encore pour cette vérité, pour ce salut, pour cette liberté.

Ainsi que l'écrivait l'illustre M. Ribot dans la préface dont il a bien voulu honorer mon dernier livre c( Concordat ou Séparation » : « la séparation de l'Eglise et de l'Etatdevait s^imposer tôt ou tard, parce qu^elle est dans le courant des idées modernes, parce que l'Eglise reconnaîtra ellemême que la liberté est de plus en plus pour elle

AU MOMENT DES INVENTAIRES

une condition de sa dignité, et que tout privilège se tourne fatalement, de nos jours, en servitude. »

Comme cela est bien dit, fortement pensé, abso* lument vrai !

Vous savez assez quelle profonde affection j'ai vouée à M. Ribot, qui a bien voulu, en quelque sorte, être mon parrain politique, pour ne pas douter de mon empressement à être séparatiste comme lui, pour les mêmes raisons que lui.

Comment se fait-il, :dès lors, me direz-vous,que je redoute tant les effets de la loi qui vient d'être votée? C'est encore M. Ribot qui va vous donner ma réponse : « La séparation ne pourra se faire sans danger, ajoutait-il, que si elle est un jour proposée par des hommes qui n'auront pas marqué d'hostilité contre l'Eglise catholique, qui seront en état, par leur passé et par l'ensemble de leur politique, de donner aux catholiques la conviction que cette mesure ne serait pas une menace contre leur croyance, un moyen d'anéantir la religion, mais une œuvre de liberté et de pacification. »

Pensez-vous que les gens qui ont fait voter la séparation, que les Combes, les Pelletan,les Buisson, les Jaurès, donnent aux catholiques les sécurités nécessaires? Estimez-vous qu'ils n'ont jamais marqué d'hostilité contre l'idée catholique?... Tout leur passé, tout leur présent aussi, hélas! répondent bien haut; et voilà pourquoi je me méfie de leur séparation.

Admettons même un instant que leurs intentions soient irréprochables et qu'ils aient véritablement pensé créer un organisme viable. Il y a malheureusement un professeur, d'expérience et de raison, qui ne trompe guère et qui doit vite dissiper les illusions que nous pourrions avoir : c'est l'Histoire, l'histoire même de notre pays. Nous Tavons connue en France la séparation de l'Eglise et de l'Etat^ nous l'avons vécue il y a un peu plus de cent ans. Quel enseignement cette expérience peut-elle nous donner?

Comme l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, et comme les temps où nous vivons ressemblent à s'y méprendre à ceux où fut essayé le système séparatiste, la législation de l'an IV doit trop exactement prophétiser ce que nous réserve la loi de 1905. Déjà en 1795 on proclamait et prétendait garantir Ja liberté des cultes, puisque déjà l'Etat se défendait de jamais vouloir gêner l'exercice d'aucune religion, puisqu'il se déclarait prêt à sévir contre tous ceux qui voudraient troubler les cérémonies ou molester les ministres d'un culte quelconque. Déjà aussi, il est vrai, on faisait bon marché des droits de propriété les plus élémentaires de l'Eglise et, avec une désinvolture un peu bien sommaire dont la tradition n'a pas été perdue, on considérait la spoliation des biens du clergé comme un fait définitivement acquis.

Malgré cette légère ombre au tableau, les débuts furent satisfaisants; il faut croire, messieurs, que dans ce seul mot « Liberté » il y a comme une

AU ]\IOMENT DES INVENTAIRES

vertu magique, et que, lorsqu'il sonne dans notre air de France, tous les échos de nos provinces se le renvoient avec une invincible puissance! Le fait est que, dès que la loi fut promulguée, dès que les Eglises furent proclamées libres^ le catholicisme, que la Terreur paraissait avoir balayé du sol français, reparut plus vivace, plus florissant que jamais. Et les Jacobins n'en furent pas médiocrement surpris... ni furieux.

Puisque l'Eglise, qu'ils croyaient avoir tuée, s'obstinait à revivre, la Séparation, qui n'était pas l'extermination rêvée par eux, n'était plus de jeu. La comédie eut donc un dénouement sommaire et brutal, et le coup d^Etat du 18 fructidor guillotina les espérances,'en même temps que les têtes, de ceux des séparatistes qui avaient été de bonne foi.

Une persécution atroce suivit, l'Eglise deFrance connut, sous le règne des impudents jouisseurs du Directoire, les jours les plus sombres qu'elle ait jamais vécus.

N'estimez-vous pas qu'il était logique et nécessaire de recueillir cetenseignement et de rappeler la banqueroute qui suivit l'unique essai tenté en France du régime de la Séparation?

Est-il absolument impossible que l'histoire de demain soit exactement l'histoire d'hier?

Existe-t-il de grandes différences entre les hommes qui mènent la République du Bloc et ceux qui menaient le Directoire, entre les violences, les haines, les perfidies d'alors, et celles d'au-

jourd'hui? Est-il donc absurde de craindre que ce qui s'est passé il y a cent ans puisse à nouveau se passer demain?

Sans doute, nous n'en sommes encore qu'à la guillotine sèche, pour parler le langage cher à M. Combes. Mais Fesprit jacobin est demeuré incroyablement semblable à lui-même ; des gens qu'il anime^ on peut bien réellement dire que, depuis un siècle, ils n'ont rien oublié, ni rien appris ; il est légitime d'ajouter que ceux de nos compatriotes qui résident à l'aile tout à fait opposée des partis, et voudraient perpétuer chez nous les traditions moisies d'un ultra-montanisme fossile, n'ont pas appris beaucoup davantage...

Dans le choc des factions auquel va donner lieu l'application de la loi nouvelle, nous sommes bien assurés que ce sont ces énergumènes, ces intransigeants des deux bords, qui vont s'efforcer de combattre au premier rang, qui vont crier le plus haut, qui vont taper le plus fort.

Jolie perspective! Croyez-vous pas que j'avais raison de me méfier?

Mais il n^y a pourtant pas que des intransigeants en France, ils ne forment même, à y regarder de près, qu'une assez infime minorité ! Minorité bien tapageuse et encombrante ! Mais enfin, je veux bien admettre que la sagesse et la modération ne soient pas submergées par le flot des passions. La

AU MOMENT DES INVENTAIRES

Séparation va-t-elle, même dans ces conditions, réaliser Fidéal concrétisé par la formule célèbre « TEglise libre dans l'Etat libre » ?

J'ai déjà répondu à cette question naguère, vous me permettrez bien de vous rappeler ma réponse.

J'ai bien peur que ce qu'on appelle la liberté de l'Etat, c'est-à-dire, j'imagine, ce qui doit être sa neutralité ou son indifférence en matière de religion, ne soit d'une réalisation tout à fait impossible pour l'Etat français vis-à-vis de l'Eglise catholique.

Je sais bien qu'il se trouve des théoriciens^ vivant et raisonnant assez dans l'absolu, pourprétendre que l'Etat pouvait ou devait ignorerVEglise ; quelle absurde utopie 1 Gomment un Gouvernement ferait-il abstraction de cette colossale force morale qu'est une Eglise et de toutes les forces matérielles qui en dépendent ? Le voulût-il qu'il ne le pourrait absolument pas, et même que, rationnellement et raisonnablement, il ne le devrait pas, car ce n'est pas professer un culte fétichiste pour l'Etat que de lui vouloir de larges droits en de si graves matières.

Cela me semble vrai pour tous les Etats, toutes les Eglises, tous les temps ; mais supposer cette « ignorance » admissible quand il s'agit des temps présents, de l'Eglise catholique, et de TEtat français, cela, permettez-moi de vous le dire, est un pur défi au sens commun.

Le malheur est que, en dehors de celle « ignorance», toute forme d'indifférence ou de neutralité

me paraît bien difficile à réaliser. Je ne crois guère à une neutralité sans epithète. Je vois bien un Etat pratiquant vis-à-vis d'une Eglise une neutralité plus ou moins respectueuse et bienveillante, ou bien au contraire, soupçonneuse et hostile; je ne crois pas qu'il puisse jamais arriver loyalement à pratiquer la neutralité toute nue, et voilà pourquoi j'avais tant de méfiance à Tencontre de la Séparation,

On nous objectera l'exemple des Etats-Unis américains, où toutes les Eglises vivent séparées et on tous les Etats sont soi-disant neutres.

L'exemple ne vaut rien:

Les Français n'ont aucun point de ressemblance avec les Américains.

Ceux-ci sont une confédération , multiple et diverse, alors que nous sommes l'Etat le plus compact, le plus centralisé, le plus uniformisé qui se puisse voir. Les Américains ont tous le même idéal politique. Jamais le plus athée des libres-penseurs de l'Union n'aura l'idée de suspecter l'action politique d'un clergé quelconque, jamais un prêtre américain n'imaginera qu'il puisse être autre chose que républicain. Combien sommes-nous de partis en France, combien de formes, diverses et opposées, revêt chez nous l'idéal politique! et combien il est navrant de constater que trop souvent la religion n'a servi chez nous que de paravent pour masquer des intrigues purement politiques!

Et puis nous avons, ce que n'ont pas les Améri-

AU MOMENT DES mVENTAlRES

caias, une longue et violente histoire, un lourd passé de luttes religieuses; nous ne pouvons pas répudier l'héritage de tant de siècles de discordes, il faudra bien longtemps pour que nous puissions purger notre sang de tous les ferments de haine que nos ancêtres y ont laissés.

Sommes-nous seulement mûrs pour la Liberté?

Savons-nous vraiment ce que c'est? N'y a-t-il pas quelque dérision, et même comme un sanglant affront, à nous voir offrir une soi-disant liberté par ces néfastes hommes du Bloc dont tout le programme et toute Faction n'ont jamais tendu qu'à Tétranglement de toutes nos libertés?

Ah! messieurs, n'avais-je pas raison de vous dire que l'exemple invoqué ne valait rien et n'avons-nous pas un dur apprentissage à entamer, toute une éducation à refaire^ toutes nos habitudes d'esprit, toutes nos lassitudes de volonté à réformer, avant de prétendre à réaliser chez nous le magnifique idéal américain?

Enfin cette fameuse neutralité de l'Etat américain n'est jamais neutre sans épithète; partout et toujours elle prend parti, les législations de tous les Etats en font foi ; partout et toujours c'est une neutralité officiellement bienveillante; pouvonsnous supposer cela pour nous-mêmes?

Poser la question, c'est la résoudre.

Allons plus loin : concédons encore que l'Etat ne soit pas nécessairement hostile, qu'il ait le plus sincèrement du monde le désir de l'impartialité ; pourra-t-il, même avec ces excellentes

intentions, même en se défendant énergiquement d'être hostile et sectaire, pourra-t-il s'empêcher, vis-à-vis d'une Eglise libérée, d'être ombrageux et méfiant?

En vérité, messieurs, je ne le crois pas ; pourquoi? parce qu'il faut bien se figurer ce que c'est qu'une Eglise à l'Etat libre : une Eglise libre, c'est un parti.

Vous savez que, des Congrégations, on a dit naguère, et avec beaucoup trop de justes raisons, qu'elles étaient des « partis », Vous savez de reste oij a pu les mener cette simple qualification !Que sera donc, avec les habitudes d'esprit et de mœurs que, sans irrévérence, on est bien obligé de constater en elle, que sera donc l'Eglise libérée, sinon une immense congrégation? et peut-on s'empêcher de frémir en reportant cela à notre temps et à notre pays? Voilà, messieurs, voilà la plus forte des raisons pour lesquelles j'aurais tant voulu écarter les dangers d'une expérience aussi follement redoutable pour mes sentiments de catholique que pour mon idéal de républicain.

Voilà pourquoi je regrette si amèrement que les passions politiques aient réussi à déchirer le pacte sage, loyal et précis, qui stipulait les droits, les devoirs et les garanties réciproques des deux pouvoirs. Voilà pourquoi j'ai tant combattu la Séparation; voilà pourquoi, malgré tout mon penchant et toute ma tendresse pour cet idéal de liberté que contient le principe séparatiste, je redoute si fort l'apphcation qu'on en va faire.

AU MOMENT DES INVENTAIRES

Tous ces regrets, messieurs, — dont l'expression vous a peut-être semblé longue — et je m'en excuse — n'étaient pourtant pas superflus; il était nécessaire de vous rappeler sommairement les raisons pour lesquelles mes amis de la Fédération Républicaine et moi avons si vivement combattu la Séparation.

El, maintenant que je vais vous dire pourquoi et comment, à notre avis, il faut accepter la loi de Séparation, chercher à y entrer, à l'aménager, à l'améliorer, à la rendre habitable et applicable, je pense que la discussion aura été grandement facilitée par la précédente expression de mes craintes.

Je ne me fais pas grande illusion, en effet, et je dois vous dire tout de suite que, si j'adhère franchement et entièrement à la doctrine qui prêche l'acceptation de la loi, c'est que j'espère bien que son application ne sera pas laissée aux mains des sectaires qui l'ont faite, que les élections prochaines enverront au Parlement une majorité d'hommes de bon sens et de modération, que les bouillantes impatiences de certains catholiques intransigeants, enfin, n'amèneront pas la suprême maladresse de gêner, ou même d'empêcher ce changement de majorité.

Cela étant bien entendu, et toutes ces craintes,

fort graves, subsistant tout entières dans mon esprit, je répète qu'il faut accepter la loi.

Les efforts des libéraux nos amis, d'abord, ont notablement amélioré le projet qui avait été déposé par la Commission Parlementaire ; peut-être est-il légitime de leur en savoir quelque gré ?

Vous avez tous présente à la mémoire la lutte magnifique soutenue par M. Ribot ; vous savez quelles concessions majeures son inlassable courage a su arracher à l'esprit sectaire; grâce à lui, grâce à nos amis, s'il reste encore trop de choses mauvaises, tout pourtant n'est pas mauvais dans la loi.

Même au point de vue catholique pur, même en faisant abstraction de toutes ces garanties, qu'il est légitime, et conforme d'ailleurs à la doctrine républicaine, de vouloir assurer au Pouvoir civil dans ses rapports avec les Eglises, je soutiens que bien des points donnent à l'Eglise catholique des avantages appréciables.

Quand il n'y aurait que la question de la nomination des évêques, et par conséquence des curés, entièrement et uniquement laissée à l'autorité ecclésiastique, voilà une modification si profonde, les catholiques, les cléricaux mêmes, y devraient voir un avantage si marqué que leur résistance devrait bien s'en atténuer.

Je ne vous cache pas, même, que, dans le parti progressiste, auquel je me fais honneur d'appartenir, ce n'était pas là une des moindres raisons de nos répugnances à l'actuelle expérience sépa-

AU MOMENT DES INVENTAIRES

ratiste que cette question delà nomination des évêques...Si nous n'avions confiance dans la sagesse et la prudence des chefs de TEglise, nous aurions bien quelques craintes de leur voir laisser, sans aucun contrôle, ce droit de nomination.

Pour vous faire mieux comprendre ma penséejet poussantleschosesàTextrême, presque à Fabsurde, je vous prie, eji effet, de constater que la loi nouvelle n'empêche en aucune façon le pape, s'il lui en prenait fantaisie, de peupler les évêchés vacants de moines expulsés pris parmi les congréganistes les plus mihtants, d'appeler à des évêchés français des titulaires étrangers, de transformer la France en « terre de mission» dont (pour ne citer que l'exemple qui impressionnera le plus M. Homais) les jésuites ne sauraient manquer de dire : « Res nullius ? Res nostra ! »

Je crois bien que rien n'est à craindre de semblable, je veux espérer que les choix seront œuvre à la fois de prudence et de tact, et que Ton ne nous lancera point en de telles aventures ; mais enfin il n'était pas inutile de rappeler aux catholiques, qui sont mes amis et mes coreligionnaires, que, s'ils perdent beaucoup, ils ne sont pas sans gagner quelque chose.

J'ajouterai que c'est bien le moins, que c'est une conséquence inévitable de la Séparation, et que rien n'est risible comme les colères des jacobins qui s'avisent tout à coup de cette suite inattendue de leur belle réforme, et qui sont aussi stupéfaits que furieux de voir la liberté, procla-

mée par eux, servir^ pour une fois, à autre chose qu'à étrangler les libertés de leurs voisins !

Accepter la loi? Est-ce que d'ailleurs ce sont bien là les termes propres? Est-ce que la vraie question qui se pose n'est point de savoir, non pas si les catholiques accepteront ou repousseront une loi existante, applicable et déjà partiellement appliquée, mais seulement si, ne boudant pas trop fort contre les dénis de justice^ ils profiteront des avantages ?

Tout se ramène en définitive à ceci : les catholiques vont-ils former les associations cultuelles prévues par la loi? L'Eglise va-t-elle les y autoriser ? En supposant cette autorisation donnée, trouvera-t-on les éléments nécessaires à la formation de ces associations? Les catholiques, enfin, étant libres d'y entrer ou de n'y pas entrer, dans quel sens useront-ils de cette liberté? Au fond toute la question est là.

Le reste : police des cultes, location des édifices, suppression progressive des traitements, etc., ne peut pas être regardé comme empêchement dirimant; on y peut voir, ce qui y est, en effet, de la vexation, de l'injustice^ de la spoliation, mais on n'y peut pas voir d'atteinte au dogme^ et cela seul, à mes yeux, comme aux yeux de tous les catholiques républicains, est vraiment essentiel.

Il faut certes être très reconnaissant au parti libéral d'avoir disputé le terrain piedà pied, d'avoir arraché à l'esprit sectaire certaines concessions qui feront l'air moins irrespirable; il faut procla-

AU MOMENT DES INVENTAIRES

mer bien haut que si Fhorizon politique vient à s'éclaireir (et tous nos efforts tendent à Téclaircir), on espère bien élargir ces concessions et donner aux Eglises une sécurité que, même sur ces points relativement accessoires, elles ne trouveront pas dans la loi nouvelle. C'est ainsi que nos amis devront continuer à critiquer et travailler à abolir les dispositions qui prononcent la confiscation d'une partie des biens des fabriques, les mesures vexatoires qui empêchent le libre fonctionnement des Eghses, les clauses draconiennes qui limitent à une somme dérisoire le fonds de réserve. Ils devront demander que les évêchés, les presbytères et les séminaires soient assimilés aux églises et que la jouissance en soit laissée, sans limitation de délai, à la disposition des associations cultuelles. En somme ils devront réclamer et poursuivre par tous les moyens la révision sur des bases plus justes, de la loi de 1905; ils devront, sur tous ces points dont l'importance n'est pas niable, exiger pour leur Eglise la vraie liberté, le vrai droit commun.

Mais, encore une fois, pour graves que soient ces choses, elles ne sont pas les plus graves, l'essentiel n'est pas là : Tessentiel c'est le principe même de l'association cultuelle. Va-t-elle ou non se constituer?

Je n'ignore pas qu'il y a dans le parti catholique un courant très fort contre le principe même de l'association que, sans en rien savoir d'ailleurs, car Ton manque des nécessaires éléments d'ap-

278 LA SÉPARATION DES ÉGLISES Eï DE L'ÉTAT

préciation, Ton déclare contraire à la doctrine, à la discipline, à la hiérarchie catholiques, et que, surtout pour raison politique, l'on voudrait bien voir ou faire juger tel par la Cour de Rome. Je vous déclare tout net qu'à mon avis ce serait un grand malheur si les efforts de ces impétueux réussissaient. Ce ne serait rien moins en effet que la guerre religieuse qui se déchaînerait sur ce pays, et cette éventualité-là, je veux la repousser de toutes mes forces.

Hélas! je ne sais que trop qu'il y a un autre élément qui échappe complètement à notre appréciation, et qui rend nos souhaits peut-être bien aventureux (plaise au Ciel qu'il ne les fasse pas téméraires et inutiles) : c'est le jugement que portera,sur le principe même de l'association, la conscience du Pape, chef suprême de l'Eglise, dépositaire de sa doctrine et de sa tradition, gardien unique, en définitive, de son dogme. Gela c'est rinconnu,Ie plus redoutable inconnu. Et saisissezvous bien une fois de plus, à cette occasion, combien nos jacobins ont été fous de se renfermer dans leur hautain et risible isolement, de refuser de (( causer » avec le Pape, et de lui bâtir à eux tout seuls, à la simple lumière des connaissances théologiques d'un Rabier, d'un Trouillot, voire d'un Briand, toute une maison, sans savoir s'il pourra seulement l'habiter. Nous sommes donc bien forcés de laisser posée cette énigme irritante et de nous contenter d'espérer, sans pouvoir fonder notre espérance, que le Saint-Siège estimera ne

AU MOxAIENT DES INVENTAIRES 279

pas devoir refuser, pour raison doctrinale essentielle, Tautorisation nécessaire à la formation des cultuelles.

Supposons donc le problème résolu (ce qui n'équivaut malheureusement point à le résoudre) et, redescendant sur la terre, répétons qu'à nos yeux ce serait un gros malheur et une lourde faute, que, pour de misérables intérêts de politique à courte vue, d'interdire les cultuelles.

Je sais bien que la constitution même en sera difficile ; je sais bien que, dans beaucoup de paroisses de campagne, on trouvera péniblement les administrateurs nécessaires ; je crains qu'il n'y ait pas mal de Gros-Jean enchantés d'en pouvoir remontrer à leurs curés ; je sais qu'il peut essayer d'entrer des loups dans la bergerie, et de faux-frères dans les cultuelles, avec des intentions de trouble et des arrière-pensées de schisme... Mais comment être fixé si l'on n'essaie pas ? Et quel inconvénient à essayer?

Je veux espérer, de toute mon âme, que Rome aura la possibihté canonique, et, subsidiairement, la sagesse politique de permettre aux fidèles la constitution de ces associations. Dans cette hypothèse, la seule que je veuille envisager, je les supplie, comme catholique, comme citoyen, comme républicain, de profiter de cette autorisation d'expérimenter laloi, d'entrer aujourd'hui dansla maison neuve, quitte à la mieux aménager demain, de demander à la légalité d'aujourd'hui un abri immédiat, quitte à instituer demain une légalité

meilleure ; je les supplie, en un mot, de tenter un essai loyal.

Hélas ! messieurs, nos supplications ne semblent pas écoutées de tout le monde, ni plaire à tout le monde.

Avant que le pape ait dit un seul mot ou fait un seul geste, des impatiences, qui sont sans doute fort généreuses, mais que j'estime très prématurées, pour ne pas dire plus, sont déjà parties en guerre !

Vous savez que l'inventaire des biens d'église est commencé à Paris et dans le reste delà France, et qu'il a donné lieu à une émotion, à des troubles, à des violences, que nous ne pouvons pas ne pas regretter.

Nous avons eu Foccasion, mes amis et moi, de dire et d'écrire ce que nous pensions de la question. Nos articles nous ont valu, m'ont A^alu personnellement à moi-même, des centaines de lettres dans lesquelles le blâme et l'éloge étaient également partagés, également furieux et passionnés aussi... ce qui prouve qu'il est difficile de jugerde ces questions avec quelque sang-froid. Reconnaissant des éloges, dédaigneux des invectives, mais fort sensible à ce qu'il peut y avoir de fondé dans les observations qui nous ont été adressées, nous vous devons et nous nous devons à nousmême de redire franchement ce que nous pensons être la vérité.

AU MOMENT DES INVENTAIRES

Je persiste à penser que l'inventaire était une formalité nécessaire; je persiste à regretter que les fabriques ne Taient pas dressé depuis bien longtemps ; je persiste à me demander commenta d'une part, on aurait pu éviter l'inventaire, et à qui, d'autre part, cet inventaire aurait pu être confié, sinon aux agents de l'enregistrement.

Est-il nécessaire, en effet, de vous rappeler que ces (( biens d'église », qu'il s'agit d'inventorier, sont en réalité la chose, le bien commun de Vertsemble des fidèles catboliques, quelle qu'en soit la provenance. Ils ont une destination spéciale et, soit qu'ils aient été offerts par des personnes généreuses, par l'Etat, par des souverains, soit qu'ils proviennent d'achats faits par les communes ou les fabriques, ils sont le bien commun de la collectivité catholique française, et ils ne devraient pas, sans son consentement, pouvoir lui être retirés.

Nous ne disons point du tout que les donateurs ou leurs héritiers n'ont pas, en la présente occurrence, le droit de réclamer, bien au contraire c'est leur droit et leur devoir ; et, par ailleurs, nous affirmons que l'Etat ne peut avoir le droit, lui, d'en disposer pour un autre usage sans commettre une véritable spoliation.

Mais, encore une fois, si ces (( biens d'Eglise », si ces objets, servant soit au culte, soit à la décoration des édifices du culte, appartiennent en définitive à la collectivité catholique française, ils ne sont en aucune façon la propriété du clergé, pre-

très ou évêques ; Ton comprend dès lors que l'Etat, gardien général des intérêts des diverses collectivités faisant partie de la nation, en veuille connaître Timportance, que, par suite, il en dresse un inventaire. Et à la veille du transfert qui, sous forme d'usufruit, sera sans doute fait aux associations cultuelles remplaçant les fabriques, on ne voit pas bien comment cet inventaire aurait pu ne pas être fait.

Pas plus que le conservateur du musée du Louvre n'a le droit d'échanger ou de vendre les objets qui se trouvent dans son musée, et qui sont la propriété de la nation, les évêques, prêtres, ou associations cultuelles ne doivent avoir le droit de disposer, sans autorisation, des objets immobiliers ou mobiliers qui sont la propriété des églises, c'est-à-dire encore une fois de la collectivité catholique française.

Mais, nous a-t-on objecté, c'est dans un but de confiscation, c'est dans une pensée de spoliation que l'Etat inventorie les biens des églises.,. Cela n'est pas impossible; en tout cas, l'on n'en sait rien; et il n'est pas bon, il n'est pas même permis de toujours supposer le mal, et surtout le pire,

La loi de séparation est faite, c'est une loi mal faite, mal digérée, et que les efforts des libéraux n'ont pas améliorée autant que nous aurions désiré, parce qu'elle se ressent encore forcément de l'esprit d'intolérance et d'hostilité qui dans le principe l'avait inspirée. Mais enfin c'est la loi, c'est une loi dont nous souhaitons l'application la pluslibé-

AU MOMENT DES INVENTAIRES

raie possible, mais aussi Fessai complet et loyal.

Entendons -nous bien, messieurs, je n'ai pas le fétichisme cle la loi^ et sans aller jusqu'à adhérer à la vieille formule qui proclame que, contre les mauvaises lois, Tinsurrection est le plus saint des devoirs, je n'ai aucun respect pour une loi qui serait la négation de la liberté et du droit, et je ne suis pas fâché de saisir cette occasion pour m'en expliquerfranchement avec vous.

«Laloi estlaloi — gardezleslois — respectez les lois », clame, avec une emphase un peu comique, la bande de rhéteurs révolutionnaires, la tourbe des anciens conspirateurs, des ci-devant insurgés, des prédicants de la lutte des classes, de la désertion devant l'ennemi, de la révolution sociale !

Or, qu'est-ce donc que ces sophistes appellent loi, sinon la formule de leurs haines, la codification de leurs négations,de l'ensemble des idées religieuses — ou plutôt irréligieuses — philosophiques etsociales qu'ils prétendent imposer au reste de l'humanité ?

Ils ont une conception sociale qu'il leur paraît trop difficile de faire accepter à leurs contemporains par la discussion, par la persuasion ; la vieille méthode socratique de « l'accouchement des idées » leur paraît trop lente, lis trouvent plus commode de les imposer par la force. Ils veulent le bonheur de l'humanité, ils veulent la délivrer de tous les abus, de toutes les superstitions. Ils détiennent, eux, et eux seuls, la vérité

vraie, la clé de tous les mystères, de tous les problèmes sociaux !

Si l'humanité ne veut pas être délivrée, devenir heureuse, posséder la vérité, recevoir la lumière, ils la bouleverseront de fond en comble, ils casseront, ils détruiront tout. Quiconque voudra discuter, raisonner avec eux, essayer de leur démontrer la puérilité de certaines de leurs conceptions.sera traité en ennemi qu'il faut exterminer. Sous la Terreur, aux beaux jours de Marat et de Robespierre, Ton voulait établir le règne de la fraternité par la mort, à coups de guillotine ! Nos mœurs n'ont plus cette âpreté, mais soyons bien certains que le jour oii le parti socialiste-révolutionnaire, avec les élèves et successeurs des obstinés jacobins de la Terreur, aurait l'entière disposition du pouvoir, ces gens-là n'hésiteraient pas à supprimer les adversaires qu'ils désespéreraient de convaincre. S'ils n'osaient pas se servir de la guillotine, ils auraient la confiscation, la prison, l'exil. Il n'y a d'ailleurs pas si longtemps qu'ils en ont usé !

Pour cette besogne un peu primitive de prosélytisme, nos gens invoqueraient a la loi », et s'ils n'en avaient pas sous la main d'assez précise, ils en feraient.

Eh bien! non, la loi, ce n'est pas cela; ce n'est pas pour des besognes de circonstance, pour une œuvre momentanée et passionnée, qu'elle doit être faite. La loi c'est la formule du Droit et la réglementation du Devoir qui en est le corol-

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laire, la contre-partie logique, puisqu'il n'y a pas de droits sans devoirs. La loi ne fait pas le droit. Elle le formule, le « codifie », le consacre, elle en est la conséquence. C'est le droit qui fait la loi : or, le droit est intangible. Il ne peut exister de lois pour l'opprimer, pour le diminuer, pour le violer.

Respectons donc les lois qui sont faites dans l'intérêt général, qui sont le palladium de nos libertés, la formule à la fois de nos devoirs sociaux et de nos droits d'êtres intelligents; mais méprisons les arrêtés et décrets qui ne sont que l'expression de la tyrannie de coteries coalisées pour exploiter le pouvoir. Contre ces prétendues lois, nous permettons tout, nous excusons tout; leur abrogation doitêtrepoursuiviepartous les moyens; la résistance même à leur application peut, à la fin, se poser comme un devoir.

Vous voyez, messieurs, que nous ne professons pas l'idolâtrie légale, mais — pour en revenir aux inventaires qui avaient motivé cette digression — nous nions résolument que cette formalité mérite tant d'indignation et légitime tant de révoltes.

Ce n'est point un paradoxe d'aller jusqu'à soutenir qu'à certainspoints de vue cetinventairepeut aussi bien servir les intérêts du clergé et des administrateurs du temporel de l'Eglise que ceux de l'Etat, représentant de la collectivité catholique française. Quel avantage n'y aura-t-il point, pour les évêques et les curés, à profiter de cette occa-

sion pour exiger quelesinventaires soient dressés aussi exactement que possible, afin que, plus tard, on ne puisse, par malice toujours à prévoir, les accuser d'en avoir distrait des objets qui actuellement ne s'y trouvent point. Leur droit, par ailleurs, est de faire toutes les réserves qu'ils jugeront nécessaires, de déclarer l'origine, la provenance des objets inventoriés, afin de garder la porte ouverte aux revendications possibles. Tout cela est àla fois leur droit et leur devoir; mais ils n'avaient, à notre avis, aucune résistance à opposer, aucune protestation bruyante à faire, du moment que les agents des pouvoirs publics procédaient à cette opération avec discrétion et convenance, ce qui, jusqu'à présent, a toujours été le cas.

Tous ces arguments sont des arguments de raison et la passion semble avoir prévalu contre eux, nous ne pouvons pas faire autre chose que le regretter, et déplorer que certains membres du clergé et tantde catholiques aient, à notre modeste avis, mal compris le véritable intérêt de la religion, qu'ils aient même risqué de le compromettre.

Nous n'ignorons pas que bien des gens se sont réjouis au récit de ces bagarres. Ils y ont voulu voir un réveil de l'esprit religieux en France, et ils ont salué avec joie la renaissance de cetesprit de sacrifice qui devra soulever les catholiques pour la défense de leur foi. Disons tout net que nous nous inclinons avec respect devant la générosité, hautement imprudente à notre sens, mais,

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au demeurant, fort noble, de ceux auxquels on a fait payer si cher leur geste de rébellion. Nous croyons et nous disons qu^ils se sont trompés, mais nous savons que leur erreur fut généreuse et leurs motifs très haut placés.

Pourquoi donc notre raison demande-t-elle à notre cœur de comprimer ces instinctifs élans et de regretter, de blâmer, malgré tout, un geste inutile et par conséquent dangereux?

Parce que ce n'était ni la foi ni aucune portion du dogme qui étaient en question et menacés par cette mesure de l'inventaire; parce que, quand bien même il aurait été établi qu'en y faisant procéder le gouvernement avait l'intention bien évidente d'en faire le prélude de mesures de spoliation, nous ne pensons pas que ce fût une raison suffisante pour transformer les églises en « forts Chabrol » !

De plus, à la tête de ces généreux et impatients défenseurs des autels, on a vu figurer trop de politiciens, lesquels n'ont pas voulu comprendre qu'ils risquaient de compromettre la religion en prétendant la défendre, et ont trop vite cédé à la tentation de susciter des embarras à un régime qu'ils n'aiment point... qui, en fait, depuis l'avènement du Bloc, s'est montré sous un aspect parfaitement haïssable à tous les yeux, mais qu'ils n'ont jamais su ni voulu accepter au temps où il réalisait beaucoup moins imparfaitement l'idéal que, nous,nous aimons et pour lequel nous combattons.

D'autre part, il serait souverainement injuste

(le ne pas reconnaître que ces francs-tireurs et ces amazones, qui mettent (souvent contre son gré) leurs parapluies et leurs épingles à chapeaux au service de TÉglise, peuvent invoquer de nombreuses et valables circonstances atténuantes.

C'est d'abord en Toccasion présente la maladresse et la précipitation avec lesquelles le gouvernement a opéré.

N'aurait-il pas été plus adroit, et aussi plus honnête, d'attendre que le règlement d'administration qui doit commenter le texte de la loi de Séparation, et en quelque sorte indiquer la manière de s'en servir, fût achevé et rendu public?

L'on n'ignore pas, dans les régions officielles, que le Pape, chef de la Catholicité, auquel l'Eglise de France entend obéir, avec lequel elle doit et veut demeurer unie, attend cette publication pour indiquer aux Evèques, prêtres et catholiques de France la conduite à tenir devant une loi qui bouleverse et détruit une organisation plus que séculaire. Pourquoi, encore une fois, n'avoir pas attendu quelques semaines, voire quelques mois, comme il était possible de faire ? Faut-il croire qu'en précipitant les choses on voulait créer une situation agitée, provoquer les catholiques, les porter à des attitudes de rébellion contre précisément l'un des articles les plus acceptables de cette loi pleine d'ailleurs de pièges? N'a-t-on même pas médité, à ce propos, de diviser les catholiques et de semer parmi eux le germe fatal de la discorde, presque de l'anarchie? Les jacobins, agents des

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Loges maçonniques qui exploitent le pays en oppressant les consciences, ne sont que trop capables de cette nouvelle perfidie.

Depuis de longues années, depuis surtout l'insolent triomphe de la secte maçonnique, qui a fait une république à son usage, c'est-à-dire la hideuse parodie d'un système qui devait être la liberté et donner toutes les libertés, les catholiques ont été traités en ilotes, en parias, comme les Irlandais par l'Angleterre, comme les Polonais par la Russie des Tsars. On ne leur a conservé qu'un droit, celui de payer des impôts. Partout ils ont été molestés, taquinés, victimes d'un cynique parti pris d'injustice et d'oppression.

Dans l'armée, ils ont été soumis à l'avilissant régime des fiches; dans toutes les autres Administrations, les fonctionnaires qui osaient aller à la messe, ou seulement y laissaient aller leurs femmes, ceux qui prétendaient avoir le droit de choisir pour leurs enfants un enseignement à leur convenance, étaient suspectés, boycottés, privés de tout avancement.

Depuis les examens pour le certificat d'études primaires jusqu'aux plus hauts concours, la a protection » ne s'exerce qu'en faveur des fils, frères, cousins, neveux ou amis des frères et amis, de ceux des Comités et des Loges. Et par-dessus le marché, on a, sans répit et quasi-exclusivement, fait fonctionner la machine parlementaire pour voter des lois restreignant ou détruisant les libertés religieuses.

Ainsi que, parlant au nom des catholiques ses amis, me récrivait ce matin même un des esprits les plus élevés, les plus libres, les plus avertis que je sache : « On nous a spoliés en nous enlevant le (( budget qui faisait vivre nos prêtres; on nous (( spolie en nous enlevant toutes les fondations « que nous avions faites pour les pauvres et pour « nos écoles; on nous spoliera en nous enlevant, (( dans deux ans, les évêchés, bâtis par nos évê- « ques, avec leur argent ou le nôtre, pour loger (( nos pasteurs; on nous spoliera dans cinq ans en (( nous enlevant la jouissance des presbytères et (( des séminaires, bâtis pour la plupart avec notre « argent, ou donnés par nous pour loger nos prê- « très et nos séminaristes; à plus ou moins brève « échéance, on nous spoliera de l'usage de nos (( églises et des objets qui les garnissent; et toutes (( ces spohations seront faites au profit des pires « ennemis de nos croyances. »

Certes, Messieurs, le tableau est sombre; je ne m'arrête pas aux noirceurs qu'il prévoit parce que j'espère bien que le suffrage universel donnera dans trois mois des indications telles que les spoliations redoutées ne pourront pas se produire ; mais enfin, les spoliations enregistrées demeurent acquises, et c'est beaucoup trop !

J'ajoute qu'aujourd'hui la loi n'est pas la même pour tout le monde ; ceux des manifestants qui furent arrêtés lors de la défense, malencontreuse mais peut-être explicable, des églises, ont été brutalisés, traduits immédiatement devant les tribu-

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naux, condamnés avec une dureté exceptionnelle et aussitôt jetés en prison ; tandis que, ainsi que l'écrivait hier mon éloquent ami Latapie : « Il y a, d'autre part, des bêtes fauves qui rôdent autour des casernes et enlèvent tous les jours quelque défenseur à la Patrie, ce sont les anti-militaristes, les prédicateurs de la révolte et de la désertion que la Cour d'assises de la Seine a frappés : ceux-là ont été laissés en liberté; ils continuent tout à leur aise leur abominable besogne et ils défient leurs juges. »

Ah! Messieurs, comme le contraste est savoureux ! et comme, après tout, si nous ne pouvons ni ne voulons excuser les violences commises^ nous ne pouvons pourtant nous refuser à en comprendre quelques motifs !

Quelle désolation pour nous qui sommes loyalement et franchement républicains, qui voulons voir dans la République la chose de tous, la maison ouverte à tous, que de constater qu'entre les mains du Bloc et des Loges celle qui devait être une mère également tendre pour tous ses enfants est une marâtre si cruelle pour un si grand nombre d'entre eux. Cette vilaine sorte de République, celle des Loges et des délateurs, n'a cessé de faire à l'idée religieuse, et surtout à l'idée catholique, une guerre haineuse et perfide. Cette parodie, cette caricature de République a semé la hainC:, doit-elle s'étonner de récolter la haine ? La patience humaine a des limites, et c'est un véritable crime de la part des gouvernants que

d'amener des révoltes par la compression des consciences. Le fanatisme provoque le fanatisme, et nous serions certainement bien embarrassés s'il nous fallait choisir entre celui de l'Inquisition et celui du Jacobinisme révolutionnaire dont se réclament nos politiciens francs-maçons.

Vous voyez que je ne cherche pas à diminuer les torts des adversaires du catholicisme; j'en souffre autant que qui que ce soit, et je les déteste plus que personne. Mais cela doit-il obscurcir notre conscience ? La rancune est-elle bonne conseillère ? La passion doit-elle l'emporter sur la raison ? Je ne le pense pas, et c'est par là que je veux conclure.

Get*^ résistance à l'inventaire a pris comme prétexte, chez beaucoup de ses partisans, des arguments juridiques. En particulier on y a cru démêler une première spoliation contre laquelle on estimait nécessaire de protester. Mais je ne pense pas que ce genre d'argument, qui n'est d'ailleurs pas sans fondement, soit le plus fort.

En réalité, l'inventaire a paru, aux catholiques révoltés, un acte blessant beaucoup plus leur sensibilité qu'offensant leur intelligence. Il me paraissent s'être insurgés contre cette opération parce qu'ils y ont vu le premier acte tangible d'une loi dont ils ne veulent pas, et que, à la fois, cet

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acte et leur résistance à cet acte leur ont paru en quelque sorte symboliques.

Cela est fort grave, et il faut bien voir quelle en est la signification.

Est-ce seulement une tactique ? Est-ce que Ton trouve qu'il a été fait trop de concessions, que la mesure est comble, que c'est une question de dignité pour l'Eglise de relever le gant et que le cléricalisme, qui a si mal réussi au catholicisme depuis bientôt trente ans, a chance enfin de gagner la partie ?

Cette tactique, je le crie de toutes mes forces, me paraît une tactique de Gribouille, et cette politique une politique d'autruche.

Je n'ai jamais cru que le pire pût engendrer le mieux ; c'est pourquoi je me refuse à accepter la thèse de ceux qui espèrent le réveil populaire devant la fermeture des églises et devant la fameuse grève des curés. Vous la connaissez cette thèse: A voir ses vieux mourir sans sacrements, à les voir enfouir comme des chiens, à ne pouvoir baptiser ses petits, à nepouvoir se mariera l'église, le bon paysan de France s'exaspérera et boutera dehors ceux qui auront brisé la chaîne de traditions auxquelles tiennent toutes ses fibres. . .

Voilà la thèse ! Je n'y crois pas du tout : d'abord parce que je compte bien que les curés ne feront pas grève, et que, n'en déplaise aux turbulents, ils sauraient dire la messe dans les granges, ils sauraient, « parce qu'ilsle devraient », quoi qu'en pensent les plus papistes que le Pape, tout ris-

quer pour secourir malades et mourants. Un intérêt matériel ou moral peut faire grève, une conscience jamais !

Mais les agitations des ultras fissent-elles ce miracle (que n'ont pas fait les échafauds terroristes) les catholiques violents en seraient-ils plus avancés?La révolte jaillirait-elle de Foppression? La foi, agissante et vivante, refleurira-t-elle dans la persécution? Redoutable point d'interrogation!

Oh ! oui^ messieurs, plus redoutable que vous ne sauriez croire: car enfin, ce n'est plus de tactique qu'il va sans doute être question demain, il ne s'agira plus de combinaisons électorales plus ou moins ingénieuses: par le seuil des écluses imprudemment ouvertes, le flot va peut-être se précipiter et peut-être tout emporter.

Il faut pourtant bien voir ce que l'on veut et où Ton va. Si, par malheur, les conseils de violence prévalaient, si cette première manifestation n'était rien de plus qu'un prologue, de quoi serait donc fait demain ! Essayons, voulez-vous, de le chercher ensemble.

Je ne nie pas qu'il ait pu y avoir un côté intéressant dans ces manifestations, et peut-être un avertissement salutaire pour le Bloc, prévenu par elles qu'il ne peut plus indéfiniment ni impunément molester les catholiques, et que ces moutons sont enfin devenus enragés.

Mais, d'un autre côté, je suis très sûr que ces troubles ont eu des inconvénients très graves, et j'y vois surtout un double danger. Je crains d'abord

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qu'ils ne fassent le jeu des sectaires et n'amènent, par mesure de représailles, des actes intolérablement attentatoires à la foi et à la liberté des consciences. Les dispositions des enragés d'anticléricalisme sont assez manifestes et se sont assez clairement exprimées pour que tout soit à redouter de ce côté-là. J'ai bien peur, ensuite, que nous n'ayons à vérifier bientôt, à nos dépens, la loi historique qui veut que le désordre appelle le désordre, comme Faction appelle la réaction. L'émeute des catholiques provoquera la contreémeute de la racaille, surtout dans les grandes villes où toute uneinnommable population n'attend qu'une occasion de ce genre pour émerger des basfonds, et tenter de tout chambarder.

Qu'y a-t-il donc en germe dans ces dangereux prodromes d'une insurrection catholique, sinon; avec une possibilité de révolution sociale, une nouvelle et générale chouannerie?Et ne seraientce pas là les plus abominables calamités qui puissent fondre sur notre pays?

On peut bien dire, en effet, que tout ce qui s'est fait jusqu'ici n'a été que jeu d'enfants, jeu dangereux, mais bien plutôt dans ce qu'il présage que dans ce qu'il fut.

On a résisté à propos de cette formalité désobligeante, mais accessoire, de l'inventaire ; je crois qu'on se tromperait du tout au tout si l'on imaginait que les meneurs de ce mouvement comptent s'en tenir à cette manifestation, honorable dans ses motifs, mais peu habile dans son exécu-

tion, et singulièrement vaine dans ses effets. Ou leur geste n'a rien voulu dire, ce que je ne crois pas, ou il a signifié qu'ils ne voulaient pas et qu'ils ne voudraient janriais de la loi ; d'autres gestes suivront donc, plus graves, plus violents, plus irréparables. — C'estau moment de la formation des associations cultuelles que nous retrouverons ces protestataires. A moins que le Pape ne leur donne l'ordre formel et impératif de former des associations cultuelles ils ne voudront jamais entrer dans ces groupements nouveaux. Se soumettront-ils à un ordre de Rome? Certains d'entre eux ont assez cavalièrement méconnu l'autorité de leurs curés pour que l'interrogation puisse être posée. — Et l'ordre de Rome viendra-t-il?

La voilà, la grande, la vraie question! plus grave, à coup sûr, que toutes celles posées par les inventaires et les tempêtes dans un verre d'eau auxquels ils ont donné lieu.

Ce qui d'ores et déjà est venu de Rome, vous le connaissez, c'est l'encyclique « Vehementer nos », c'est-à-dire un son de cloche qui est venu rudement heurter l'oreille des libéraux et des conciliateurs; et, avant l'encyclique qui vient, hier même, de frapper ce grand coup, ce sont toutes les allocutions diverses par lesquelles le pape a assez clairement manifesté sa pensée pour que tout soit à redouter de ses ultimes décisions.

Sa protestation a été constante, véhémente, solennelle; la condamnation de la loi, prononcée avec la plus grave et la plus tranquille fermeté,

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fut irrémissiblement formelle. Est il encore possible d'imaginer que le pape va soit se déjuger soit s'en tenir là? Tous ceux qui ont approché Pie X savent quelle force et quelle volonté se cachent derrière ces yeux de douceur et ce front de sérénité.

Mais, à propos de Tencyclique, sans s'arrêter à ce premier mot « Veliementer », qui n'a certes pas été choisi au hasard, on dit que la protestation, au demeurant inévitable, fut de principe ! Le Souverain Pontife, dit-on, pouvait-il faire moins? La thèse du Saint-Siège n'a-t-elle pas toujours été trop nettement hostile à la cause séparatiste pour qu'on pût compter la voir, tout d'un coup, se retourner? Voilà ce qu'on entend répéter partout depuis quelques jours.

Et Ton ajoute : Oui! mais cela, c'est la thèse^ l'inévitable thèse ; l'Eglise est bien forcée de se plier à V hypothèse ; elle a trop souvent montré combien merveilleuse était sa faculté d'adaptation aux milieux, aux temps, aux mœurs, pour qu'une fois encore on ne la voie pas s'aménager avec l'application d'une loi dont elle ne pouvait pas ne pas condamner le principe. Et les lourds plaisantins de la rue Cadet ressassent et ruminent, jusqu'au vomissement, leurs vieilles rengaines sur le prêtre qui ne vit pas seulement de l'autel, qui n'est pas près de lâcher sa bonne prébende, qui ne laissera point perdre les dernières bribes de son officielle pension.

Philosophes dilettantes des salons et sophistes

épais des loges me semblent avoir égale méconnaissance de la véritable situation. Elle est beaucoup plus grave qu'ils ne le pensent ou ne le disent.

Un des personnages les plus autorisés, les mieux renseignés, du monde papalin me disait, hier même, ceci : « Même s'il nous était prouvé que le règlement, le fameux règlement d'administration publique, non seulement n'aggravera point la loi, mais encore î'araélioreraj la fera moins draconienne, moins anticatholique, je ne pourrais pas, non vraiment en conscience, je ne pourrais pas dire que le Saint-Père va permettre l'essai, va autoriser la formation des cultuelles. »

C'est en effet, — que l'on comprenne bien cela — c'est la doctrine même qui est ici en jeu. Il s'agit, pour Rome, non point de savoir comment on formera les associations cultuelles, mais si on les formera. C'est sur cette question-là que va être appelé à délibérer l'épiscopat de France en sa prochaine réunion ; or, si nous voulons espérer que tous les membres de ce concile sauront se souvenir que, s'ils sont évêques, ils sont aussi Français, leur légitime souci de ne pas livrer leur pays aux horreurs de la guerre civile aura terriblement à lutter contre l'esprit de résistance qui souffle de l'autre côté des Alpes, attisé d'ailleurs par les excitations que vous savez et qui viennent de ce côté-ci !

Dans tous les cas, quand Rome aura parlé, quelle que soit sa décision — et, indépendamment

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de tout motif politique, une raison théologique et doctrinale ne peut que trop parfaitement faire de cette décision un refus formel — tous les évêques obéiront, et tous les catholiques avec eux.

Ce sera seulement un avis, d'ailleurs, que Rome demandera aux évêques; si cet avis est favorable aux cultuelles, rien ne dit que la commission cardinalice s'y rangera, rien ne dit que le Saint-Siège le sanctionnera.

On a commis Tinsigne folie de dresser tout un un plan d'organisation cultuelle sans, une seule fois, causer avec le chef suprême de l'Eglise dont on bouleverse le mode d'existence. Comprend-on enfin l'imprudence et voit-on le péril?

Si les associations cultuelles, telles que les organisent la loi et les règlements, sont, en dernier ressort, jugées par Rome contraires à la doctrine, à la discipline, à la hiérarchie catholiques, elles ne seront pas autorisés — voilà le fait — et voilà l'abîme béant. Car enfin le refus de former des cultuelles ce devrait être la fermeture des Eglises, la confiscation générale des biens, ce peut être la guerre civile. Et tout cela est actuellement enclos dans la conscience et dans la volonté du pape, et quand ses lèvres s'ouvriront, demain, c'est peut-être l'irrésistible flux des luUes religieuses qui se déchaînera sur notre pays.

Oh! les fous, les triples fous qui nous ont amenés là ! Cette éventualité même ne les trouble pas ; ce que dira le pape les inquiète beaucoup moins que leurs petites combinaisons de basse politique

électoral e ; leur horizon ne dépasse point les rivages parlementaires ; ils ne voient ni plus haut, ni plus loin que la coupole fumeuse du Palais-Bourbon!

Nous avons assez souvent, assez longtemps, prêché la conciliation et le respect des justes lois; nous avons assez clairement réclamé les garanties nécessaires au pouvoir civil; assez dit que notre profond et indéfectible respect de laliberté des consciences s'alliait à une invincible méfiance contre une déformation politicienne de l'action confessionnelle^pour avoir le droit d'èlre écouté aujourd'hui quand nous montrons l'imminence et la gravité du péril.

A supposer que le Saint-Siège ne dise pas «non possum » et ne prononce pas le veto, il me paraît difficile qu'il donne aux catholiques autre chose que la faculté d'entrer dans la loi et de s'en accommoder pour le moins mal. Et alors ce ne sont plus des raisons de doctrine qui seront en jeu, la plus fâcheuse des politiques reprendrait ici tous ses droits. L'unité de décision et d'action des catholiques pourrait se briser entre l'esprit de résistance et de désordre des ultramontains et l'entêtement de modération de nos amis libéraux .

Quel inconnu ! Quel désordre ! Quelle anarchie possible !

Si, dans une paroisse, les fidèles acquis, par malheur, à la cause de la résistance à outrance et de l'aveugle intransigeance, refusent de former l'association cultuelle, la dévolution ne pourra se faire, la confiscation devra s'ensuivre.

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Mais, logiques avec eux-mêmes, mus par la force irrésistible de la passion confessionnelle, les révoltés ne se laisseront pas faire. De plus, si, pour les raisons que je vous disais tout à Fheure, prenant prétexte d'une première résistance, le Bloc maçonnique avait alors aggravé la loi, s'il y avait introduit des dispositions vraiment attentatoires audogme, et intolérables pour la dignité et la liberté des consciences, alors, emportés parle furieux élan de leur foi meurtrie, les révoltés, dont le nombre aura d'ailleurs singulièrement grandi, parce qu'alors beaucoup de libéraux seront amenés à faire cause commune avec ces violents, seront vraiment prêts à tout pour défendre leurs églises et leur foi. Et alors que se passera-t-il? prendront-ils leurs fusils? tirerontils sur les gendarmes ?

Peut-être bien oui, hélas ! et c'est la chouannerie, c'est la guerre religieuse, qui est la forme la plus atroce de la guerre civile ; c'est, en même temps que le recul à quatre siècles en arrière, et par un effet irrésistible de choc en retour, un brusque saut en avant et la soudaine précipitation des convulsions révolutionnaires ; c'est peutêtre, entre le flux clérical et le reflux collectiviste, la République et la Patrie même irrésistiblement balayées.

Quelle effroyable perspective, messieurs, quel avenir de désespoir ! Ah ! s'il y a seulement une chance sur mille pour que la réalisation de ce sombre avenir soit en germe dans les troubles

actuels, n'ai-je pas raison de déplorer ces troubles et ne faut-il pas tout de suite écraser ce germe de mort ?

Tenons-nous-en donc à la légalité, etsi la légalité présente est mauvaise travaillons à l'améliorer. Nous sommes à moins de trois mois des élections, ne pensons qu'aux élections, faisons converger toutes nos pensées, tous nos efforts vers les élections ! L'abjecte et répugnante tyrannie qui, émanant des loges maçonniques, a fait le Bloc jacobin, doit être rendue responsable de l'affreuse situation où nous nous débattons, elle peut et doit être sapée par tous les moyens, c'est notre « Delenda Garthago » ! La lutte est possible contre elle, la bienfaisante révélation de l'ignoble mouchardise a montré le défaut de la cuirasse, le bon peuple de France, à qui on a tant fait détester les jésuites noirs, ne refuserasans doute pas de nous aider à chasser àleurtour les bandes enfin démasquées des jésuites rouges.

D'autre part, c'est un mauvais terrain de lutte que le terrain confessionnel, évitons avec soin de nous y laisser entraîner et surtout cantonner; attachons-nous aussi avec une inébranlable fermeté à nos convictions républicaines et soyons bien résolus à arracher, le cas échéant, à une politique anti-républicaine le masque rehgieux dont elle pourrait tenter de s'affubler. Vous signaler ces deux écueils, c'est, il me semble, vous rendre ser« vice et vous donner le plus sûr moyen d'aborder avec chances de succès la prochaine bataille élec-

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torale. C'est vers cette bataille qu'il faut aujourd'hui tourner nos regards, c'est le suffrage universel qui peut donner le coup de balai nécessaire et qui peut nous sauver! Tournons-nous donc vers lui et demandons à la politique du mieux, du mieux patiemment et progressivement amené, ce que ne nous donnera jamais la stupide et néfaste politique dupire.

Travaillons à envoyer à la Chambre une majorité qui améliorera la loi de séparation, qui la rendra acceptable pour tous^ j'entends pour tous les hommes raisonnables, ce sont les seuls dont l'opinion m'importe; garons-nous comme de la peste de l'esprit d'intolérance et d'intransigeance. A quelque bord qu'ils appartiennent, les intransigeants sont les pires ennemis de la République et delà Patrie.

J'ai fini, messieurs. Je ne sais si j'aurai converti à mes idées ceux qui ne les partageaient point. Je veux me flatter de l'espoir d'en avoir conquis quelques-uns. Je suis bien sûr d'avoir donné àtous l'expression de ma franchise et de ma loyauté ; cela seul m'importe et ma conscience est en repos.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

Le sort en est jeté, messieurs, le Pape a parlé; et le Pape, jetant l'interdit sur les associations cultuelles, ne permet pas aux catholiques français de profiter des avantages que leur concédait la loi de Séparation, parce qu'il ne veut pas des conditions auxquelles étaient subordonnés ces avantages.

Les évêques de France se sont réunis en assemblée plénière, il ont unanimement accepté la parole du Saint-Siège « avec une filiale obéissance ».

Les prêtres « ne font qu'un avec leurs évéques dans la soumission absolue et généreuse au Pontife suprême ».

Les catholiques se sont tous inclinés ; ceux-là même qui, comme nous, avaient jusqu^au bout cru pouvoir souhaiter et conseiller raccommodement avec la loi n'ont pas eu un instant d'hésitation, sinon d'intime regret ; ils ont compris qu'on n'est pas catholique sans le Pape ni en dehors du Pape, ils se sont tous réfugiés dans Pobéissance ; sachant bien qu'on ne leur demandait pas de résister à une loi française — qu'ils avaient d'ailleurs combattue de toutes leurs forces et pour l'amélioration de laquelle ils avaient lutté pied à

pied — mais qu'on leur défendait seulement d'user de certains bénéfices, jugés illusoires, soumis à des conditions déclarées inacceptables.

Telle est la situation nouvelle; elle est émouvante et grave.

C'est toujours un rôle désobligeant, avouons-le, que de jouer les Kassandre ; ce n'en est pas un beaucoup plus aimable que de prétendre, en ces temps de passion, demeurer inébranlables dans le libéralisme et dans la modération.

Tel est pourtant le double rôle et le double devoir qu'il nous faut persister à assumer, et l'encyclique « Gravissimo officii », dont la publication vient de créer dans notre pays cette situation, grosse d'inconnu, sinon inattendue, n'est pas faite, malgré tout, pour changer nos desseins ni amollir nos courages.

C'est un beau morceau d'éloquence, de traduction parfois incertaine, mais d'inspiration toujours forte et sereine, qui peut provoquer l'étonnement des uns, le regret ou la colère des autres, mais qui devrait à tous commander le respect.

Les conséquences en peuvent être de la dernière gravité ; nous les prévoyons désastreuses pour la paix publique, peut-être même, momentanément du moins, pour le catholicisme de France... mais Kassandre l'avait bien dit, et la décision du Pape, qui nous trouble profondément, ne nous surprend pas outre mesure.

Il n'en est pas de même pour tout le monde, et cet altier, solennel et inévitable anathème ponti-

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

fical provoque chez les non avertis autant d'étonnement que d'émotion.

Jusqu'au dernier moment le gouvernement luimême avait paru compter sur quelque transaction ingénieuse, le Vatican ayant, on ne sait pourquoi, dans les milieux politiques la réputation d'être le conservatoire des habiletés diplomatiques.

A la surprise ont succédé les manifestations de sentiments fort divers.Tenons pour négligeables les cris de guerre poussés par les adversaires acharnés de l'Eglise catholique et de l'idée religieuse ; ne prenons pas plus au sérieux qu'il ne convient les attitudes de défi des prétendus libres-penseurs; n'attachons pas trop d'importance, par ailleurs, aux transports exubérants de joie qui animent les partisans impénitents de la politique du pire et delà tactique du gâchis. Tout cela ne répond en aucune façon aux aspirations de l'énorme majorité du pays, avide de paix religieuse.

Les ministres, et en particulier le ministre de l'instruction publique et des cultes, plus directetement intéressé, ont affecté une indiff'érence qui n'a trompé personne. On est en droit de penser que, s'il ne tenait qu'à eux, cette intransigeance dédaigneuse se fondrait en une conciliation courtoise. Il n'a pu échapper à l'intelligence de M. Briand que le défaut de « sa loi » est d'être une construction d'apparence confortable et suffisamment riante, mais aménagée sans prendre souci des convenances ni des besoins de ceux à qui elle était destinée»

M. Ribot, en un discours remarquable, qui gagne encore à être relu, avait judicieusement montré que ce n'était que par des négociations poursuivies méthodiquement avec la papauté qu'on pouvait espérer une solution véritable. Il y avait quelque présomption pour témoins à fixer délibérément ce dont l'Eglise pouvait et devait s'accommoder, sans lui permettre de faire connaître ce qu'elle considérait comme indispensable. On s'étonne qu'elle ne se contente pas d'une liberté précaire, conditionnelle, qu'elle se refuse à considérer le Conseil d'Etat comme l'arbitre des associations cultuelles. Mais c'est cet étonnementlà qui est, de beaucoup, le plus étonnant!

La vérité est que ceux qui étaient de bonne foi, qui ne songaient nullement, comme quelques-uns, à faire éclore des schismes, pensaient que le pape et les évêques n'y regarderaient pas de si près, et, qu'après avoir supputé les avantages matériels immédiats, ils protesteraient simplement pour la forme, et s'empresseraient de tirer le meilleur parti possible de la loi. Aussi bien, aujourd'hui encore, c'est là l'argument favori de ceux pour qui les considérations utilitaires l'emportent sur toutes autres. Il leur semble extraordinaire que l'Eglise puisse renoncer à tels ou tels avantages pécuniaires.

Des écrivains libéraux, qui eussent désiré une loi meilleure, et qui sont fort noblement préoccupés des dangers que sa non-acceptation peut faire courir à la paix publique, ont, en termes plus

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

OU moins discrets, reproché au Souverain Pontife de manquer d'esprit politique. Disons à ces libéraux, qui sont nos amis d'hier et de demain, qu'ils nous semblent mal comprendre et mal poser la question, qu'un intérêt politique est en l'espèce une bien misérable chose, et que le geste du Pape a une autre origine et une autre portée.

C'est la (( conscience » du Pape qui a parlé, et et c'est cela qui est redoutable, c'est cela qui fait la décision sans appel, peut-être même sans accommodement.

Ce n'est certes pas trahir un secret que de révéler ce fait que les cardinaux les plus qualifiés n'ont aucunement collaboré au document pontifical, qu'ils ne l'ont point connu un instant plus tôt que le reste des fidèles, que la décision, d'ailleurs plus rigoureuse et plus exclusive qu'ils ne l'avaient indiquée ou souhaitée, a passé bien au-dessus de leurs têtes, que l'encyclique est sortie toute armée du cerveau de Pie X, que sa main l'a rédigée tout entière, de la première à la dernière ligne.

Les associations cultuelles ont paru inacceptables au Souverain Pontife, d'autres associations canoniques ne lui semblent pas pouvoir être permises; personne n'y peut rien faire ni rien changer : c'est la « conscience » du Pape qui a parlé... il suffit d'avoir vu le Pape pendant cinq minutes pour sentir ce qu'une telle parole veut dire.

Aussi bien, pour comprendre, en son origine et en sa portée, cette décision souveraine du Pape

VOUS ne sauriez mieux faire que vous reporter à la lettre même que l'Episcopat a adressée aux catholiques de France, le 7 septembre dernier. Vous y lirez ceci :

Notre T?'ès Saint-Pèi^e PieX, en nous adressant sa Lettre Encyclique^ a rempli la mission gu^il a reçue de Dieu, de conserver intact le dépôt de la vérité et là constitution de là sainte Eglise catholique.

Cette constitution a pour base essentielle l'autorité de la hiérarchie^ divinement instituée par JésuS'Christ, U Eglise est une société gouvei^née par des pasteurs ^dont le Pape est le chef^ et à qui seuls appartient le droit de régler tout ce qui touche à Vexercice de la religion, Or^ la loi de séparation prétend imposer àT Eglise^ dans notre paysj par la seule autorité du pouvoir civile une organisation nouvelle. Elle déclare ne plus connaître^ pour Vexercice du culte divin, que des associations de citoyens^ se formant et se gouvernant à leur gré^ selon des statuts de leur choix^ que leur volonté resterait toujours légalement maîtresse de modifier. Si, dans l'un des articles de cette loi, le pri?icipe nécessaire de la hiérarchie catholique semble implicitement contenu, il

est indiqué qu^en termes vagues et obscurs, tandis qu'il est trop clairement méconnu dans un autre article, qui attribue, en cas de conflit, la décision souveraine au Conseil d' Etat, c est-àdire à la puissance civile. Ce serait donc comme une constitution laïque donnée à V Eglise. Pie X

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

Va condamnée et devait nécessaireînent la con-damner : « II a décrété que les Associations cul- « tuelles, telles que la loi les impose, ne peuvent « absolument pas être formées sans violer les (( droits sacrés qui tiennent à la vie même de (( TEglise. »

Dans son désrr de préserver les catholiques de France des graves difficultés qui les menacent^ le Saint-Père a examiné s' il y aurait moyen de concilier les Associations culttielles avec les règles canoniques. « Plût au ciel, nous dit-il, que (( nous eussions quelque faible espérance de pou- « voir, sansheurterles droits de Dieu, faire cet essai (f et délivrer ainsi nos fils bien-aimés de la crainte (( de tant et si grandes épreuves. Mais comme ({ cet espoir Nous fait défaut, la loi restant telle (( quelle, Nous déclarons qu'il n'est point permis (( d'essayer cet aulre genre d'associations, tant « qu'il ne constera pas, d'une façon certaine et (( légale, que la divine constitution de FEglise, les « droits immuables du Pontife Romain et des c( Evêques comme leur autorité sur les biens néc( cessaires à TEglise^ particulièrement sur les « édifices sacrés, seront irrévocablement, dans (( lesdites Associations, en pleine sécurité. »

En effetj N.T.CF., tant que la loi demeure ce qu'elle est, quelque effort que l'on pût faire pour établir des associations légales placées sous l'autorité du Pape et des évéques^ il resterait toujoui^s que cette autorité n'y serait souveraine qu'autant quil plairait aux associés de la re^

connaître, et que, sHls voulaient s' y soustraire, il appartiendrait à un tribunal laïque de juger, en dernier ressort, de la légitimité de leurs prétentions. Il lui serait loisible d'attînbuer à des fauteurs de rébellion contre V Eglise la propriété de ses biens et l'usage de ses temples.

Que voyez-vous dans cette citation, que je m'excuse d'avoir faite si longue, mais qui m'a paru intégralement nécessaire? Laissant de côté cette question de Tattribution des biens, à laquelle nous reviendrons, et qui n'est, à aucun point de vue, la question essentielle, vous comprendrez qu'il y a eu pour le Pape le plus formel et le plus inéluctable des cas de conscience. Théologiquement, le pape a estimé qu'une permission donnée par lui de constituer des associations soumises aux articles 4 et 8 delà loi de 1905 équivaudrait de sa part à une coopération active à une œuvre mauvaise en soi. Cette œuvre mauvaise, ce serait la destruction de la hiérarchie ecclésiastique.

Epiloguez tant que vous voudrez là-dessus, vous perdrez votre peine : le Pape en sait sans doute plus long sur de telles matières que M. Combes ou même que M. Briand; c'est sa fonction même de trancher de tels problèmes, d'assumer de telles responsabilités.

Qui ne devine combien ces responsabilités ont dû lui paraître lourdes? qui donc imaginerait qu'il a agi de gaieté de cœur?

Il a certes tout envisagé et on lui a tout dit.

Non seulement on lui a représenté et il a com-

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

pris qu'il allait faire saigner le cœur des Français qui comme nous tremblent devant la nuit noire où ils vont entrer, qui redoutent des déchirements cruels, des luttes fratricides, surtout des conflits de conscience qui Jes écartèleront entre leurs devoirs de catholiques et leurs devoirs de Français.

Pie X connaît peu la France, son cœur ne lui est pourtant pas fermé; et ce cœur^ qui est noble et bon, aime assurément une nation noble et bonne entre toutes, que, surtout, il estime malheureuse entre toutes. Il aime... et il passe outre!

On a représenté au pape et le pape a compris que l'Eglise de France allait connaître des jours très sombres; on lui a dit que peut-être, en mettant tout au pire, le catholicisme allait être balayé, partiellement au moins, du sol français... Sans doute il croit que Téglise a Téternité pour elle, mais il sent aussi quCjluijalachargede cette génération dont nous sommes, et que c'est une choseterrible que de sacrifier les propres hommes de son temps. Il sent tout cela, et il passe outre!

Il lui faut l'amendement de la loi ; des promesses officieuses, des garanties verbales, ne suffiront point : il faut que Tarticle 4 désigne nommément les évêques et les curés et qu'il leur reconnaisse l'autorité nécessaire; il faut que l'article 8 explique clairement ce que sont ces fameuses « circonstances de fait » sur lesquelles jugera le Conseil d'Etat. Le Pape ne se fait pourtant pas d'illusions sur les dispositions du Parlement; il n'imagine pas

que, trois mois après les élections, le Bloc aille à Ganossa; il sait bien que si Ton touche aux articles 4 et 8 ce sera pour les aggraver; il sait bien que beaucoup, parmi les députés libéraux êuxmêmes, ne pourront ni ne voudront avoir l'air d'obéir à des sommations extérieures. Il sait tout cela, et il passe outre !

Comprend-on enfin, devant cette dramatique et comme fataliste explication du geste pontifical, la folie commise par ceux qui ont refusé de « causer » avec le Saint-Siège pendant qu'il en était temps encore ? Avouera- t-on que ce fut une véritable gageure que de bâtir toute une législation nouvelle pour l'exercice d'un culte sans se préoccuper de savoir si la doctrine et la hiérarchie catholiques pouvaient s'accommoder du régime que l'idéologie laïque prétendait seule instituer? Et devant les conflits qui se préparent, regrettera-ton la puérilité des motifs qui ont décidé de ce farouche isolement, de forme si discourtoise, de conséquences si aventureuses ?

Ne te plains donc pas de ce qui se passe, Homais I Nous te l'avions bien dit — c'est toi qui l'as voulu!

Notre rôle, à nous, libéraux et modérés, va devenir plus ingrat et plus dificile que jamais. Nous comprenons et proclamons que les catholiques ne peuvent pas, quelles qu'aient pu être leurs préférences antérieures et leurs intimes regrets actuels, ne pas se réfugier dans l'obéissance catholique ; leur force sera d'ailleurs en raison directe de leur union, et leurs dissentiments ne

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

pourraient que faire le jeu des adversaires, déclarés ou sournois, de la religion.

Qu'ils obéissent donc, mais qu'ils n'oublient jamais que l'ordre du pape est aussi d'éviter les séditions et les violences ; qu'ils sachent se souvenir qu'ils sont Français et citoyens ; nous les soutiendrons, partageant leur foi et imitant leur obéissance, mais exaltant aussi leur espritde devoir national et de civique indépendance. A force de bon vouloir, il faudra bien qu'on arrive à concilier des obligations en apparence si contradictoires. La plus sublime parole de l'Evangile est celle qui promet la paix aux hommes de bonne volonté.

« La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère? »

A la (( bonne volonté », on peut poser même question et même condition. Une bonne volonté verbale et passive ne saurait suffire; il faut, surtout à l'heure grave où nous sommes, des bonnes volontés actives et agissantes, et donc, d'abord, éclairées.

Avant de vouloir et d'agir il faut savoir; et, puisque il va s'agir de la non-application, pour une très grosse part des citoyens français, d'une loi française, il faut d'abord se bien rendre compte de la situation où ces citoyens vont, légalement, se trouver.

Quelle est donc la situation légale que crée l'Encyclique?

L'homme de France qui connaît sans doute le mieux la question (qui d'ailleurs n'a jamais mis en doute un instant, depuis l'originelle refus final du Pape), M. Armand Lods, a publié, sur les conséquences légales de l'Encyclique, un article auquel je ne saurais mieux faire que vous renvoyer (1). Vous y verrez, fort lumineusement et complètement exposées, toutes les faces du problème. Je ne puis ici que tenter de vous en montrer les plus importantes,

La question qui préoccupe le plus la masse du public est certainement celle des Edifices du Culte. Que deviendront-ils dans un avenir immédiat ou prochain? Si aucune association cultuelle ne se forme pour en revendiquer l'attribution, va-t-on pas les fermer aussitôt? va-t-on pas les mettre à la disposition des communes qui pourront en faire ce qu'elles voudront, des halles, des brasseries, des cafés-concerts? Les « dramatisants » crient très haut qu'ils redoutent tout cela, en réalité quelques-uns d'entre eux ne l'espèrent-ils point? n'en attendraient-ils pas ce qu'ils attendaient do la résistance aux inventaires? Il est permis, sans plus, de poser ce point d'interrogation...

Certes, je ne me fais aucune illusion sur les dispositions d'esprit de ceux qui mènent nos gouvernants; je sais fort bien qu'un Vén..., au dernier couvent, a salué triomphalement le jour prochain

(1) Revue de Droit et de jurisprudence des Eglises séparées de l'Etat — livraison de septembre 1906.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

OÙ « les voûtes de Notre-Dame retentiront des batteries d'allégresse des maillets maç.-. » ; je n'ignore pas que quelques années encore de Bloc, dit de gauche, pourront suffire à ressusciter les mascarades terroristes et à réintroniser sur nos autels profanés quelque belle fille publique incarnant la Raison ou la Vérité... mais je sais aussi que ces saturnales ne sont pas à redouter tout de suite, il y a impossibilité légale.

En effet, pour qu'un édifice affecté à la célébration du culte, et appartenant soit à l'Etat, soit au département, soit à la commune, cesse d'être inaliénable et imprescriptible, pour qu'il puisse (( rentrer dans le commerce », il faut absolument un décret de désaffectation. Les conseils municipaux ne pourront, légalement,changer la destination ou négocier la location d'une église qu'après en avoir poursuivi et obtenu la désafTectation.Et, de plus, étant donné que la loi consent un délai de deux ans pour obtenir la jouissance des édifices du culte, le décret de désaffectation ne doit pas pouvoir être promulgué avant le H décembre 1907.

Après cette date, si nous continuons à être emportés par cette frénésie antireligieuse qui affole les prébendés actuels du régime, tout est possible, tout esta craindre; mais, jusque-là, nous avons, passez-moi l'expression, le temps de nous retourner.

Que, cependant — si, comme cela est certain, aucune association cultuelle n'est formée le II dé-

cernbre prochain — les impatiences haineuses de certains énergumènes somment le gouvernement de procéder àJa fermeture immédiate des églises, au besoin en bâclant une loi nouvelle? à cela rien d'impossible, ni même d'improbable. Mais je ne crois pas nos gouvernants assez malavisés pour prendre la seule mesure dont l'application frapperait immédiatement l'imagination populaire, et irait (espérons-le du moins), à l'encontre du sentiment général.

Que, d'autre part, l'église, demeurée ouverte selon les assurances répétées des Clémenceau et des Briand, le soit à la façon du piège devant la souris? J'y contredis encore moins. Et, si vous jetez les yeux sur le titre de la loi qui traite de la police des cuîtes, vous reconnaîtrez que, devant l'arsenal de pénalités qui les menacent, il faudra au prêtre, peut-être même aux fidèles, un triple airain pour franchir, en l'absence de toute association cultuelle, le seuil demeuré hypocritement ouvert.

Je ne vous ai jamais dit qu'au 1 1 décembre 1 906 la situation où nous nous trouverons sera claire et commode; je vous dis seulement que, dans les conditions légales présentes, nos églises ne devront pas pouvoir être fermées à cette date-là.

Une deuxième question se pose à propos des pensions et allocations ecclésiastiques.

Vous savez que la loi de séparation prévoit, soit des pensions, soit des allocations, garanties aux

APRÈS GUE LE PAPE A PARLÉ

ministres du culte, dans des proportions et des conditions variables, selon leur ancienneté de services et leur âge.

Ces pensions et allocations sont-elles supprimées du fait de l'Encyclique « Gravissimo »? étaient-elles subordonnées à la formation des associations cultuelles?

En droit et en fait il n'y a pas le moindre doute : rien n'est changé à la situation antérieure; l'association cultuelle n'a rien à voir là dedans ; c'est à la personne du prêtre et non à sa fonction qu'était attachée, soit Tallocation, soit la pension. A la suite de la dénonciation du Concordat, traité sous la foi duquel il était entré dans les ordres, l'une ou l'autre lui est acquise, à titre d'indemnité, soit viagère soit temporaire, pour cause de rupture de contrat. Tout au plus pourra-t-on arguer de rarticle26 du décret du 19 janvier 1906 pour assimiler le prêtre, exerçant le ministère pastoral en dehors d'une association cultuelle légale,au prêtre démissionnaire, et par suite réduire de moitié le temps pendant lequel il percevra son allocation.

Toutes les pensions devront donc être intégralement payées jusqu'à la mort des titulaires, les allocations devront toutes être perçues au minimum pendant quatre ans. Cela résulte du texte et de l'esprit de la loi de décembre, des déclarations répétées des ministres, des présidents et rapporteurs de commissions, de l'affirmation catégorique de celui-là même qui est chargé d'appliquer la

loi (l), du bon sens, enfin, et de la plus élémentaire équité.

Il est bien possible que tout cela ne suffise point? Parmi la riche collection de délits, prévus par la prudence alarmée du législateur, figure en bonne place la suppression de ces pensions ou allocations, au cas où un prêtre, dans le lieu où s'exerce le culte, aurait outragé ou difïamé un citoyen chargé d'un service public, ou encore, par un discours prononcé dans le même lieu, aurait directement provoqué une résistance à l'exécution des lois.

Il ne manquera pas de citoyens bien intentionnés pour assimiler, par exemple, la simple lecture de l'Encyclique à ce dernier délit. Gomme l'essentiel de la vie, pour un assez grand nombre des anticatholiques, consiste à satisfaire des appétits, ils imaginent de bonne foi, tenant la clef delà caisse, tenir aussi celle de la situation. Qu'ils méditent simplement le trait suivant :

L'évêque d'un diocèse pauvre du Midi, se préoccupant d'assurer à ses prêtres le pain quotidien, fit, il y a quelques semâmes, appel aux âmes charitables, pour combler le trou creusé dès à présenj; par la réduction, préliminaire de la suppression, du budget des cultes. Cette quête produisit une ti'entaine de mille francs. L'évêque répartit alors son clergé en deux listes : dans la première il fit figurer tous ceux qui, à l'aide de ressources per-

(1) M. Briand a déclaré (séance de la Chambre du 7 juin J905 voir là « une sorte d'indemnité de résiliation ».

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

sonnellcs ou des produits d'un modeste casuel^ se pourraient tirer tout seuls d'embarras ; la seconde comprit ceux qui, sans secours, manqueraient littéralement de pain. Il annonça à ces derniers qu'il allait les aider et leur indiqua les sommes qui, pour cette première année, seraient mises à leur disposition.

Eh bien î sur les quelque deux cents prêtres ainsi visés, il n'y en a pas un, pas un seul, vous entendez bien, qui, sans entente ni concert préalable, d'une simple impulsion cordiale et généreuse, n'ait immédiatement renvoyé à son évêque tout ou partie du secours adressé en lui répondant : (( Reprenez, monseigneur, ne vous inquiétez pas de moi, gardez pour de plus pauvres que moi ! »

Le trait valait d'être rapporté, n'est-ce pas ? 11 montrerajà vous et aux autres, que ce n'est point la suppression d'une pension ou d'une allocation qui changera la face du problème ou en atténuera les difficultés.

Toujours est-il que, dans l'état actuel de la législation, et tant que cette législation ne sera pas modifiée, ce qui ne nous donne probablement pas un délai bien long, cette suppression ne devrait pas être possible. Gela m'a paru nécessaire à vous indiquer pour que, redressant une erreur trop répandue, vous le répétiez à bon escient.

Que vont devenir les Bie7is de fabriques'f Vous vous souvenez des dispositions de la loi

de décembre qui autorisaient les fabriques, propriétaires de biens, meubles ou immeubles, productifs d'intérêt, ou consacrés au culte, à faire la dévolution de leur patrimoine à des associations cultuelles formées d'après les règles édictées par le titre IV de ladite loi.

Ici il n'y a malheureusement aucun doute : pas d'associations cultuelles, pas de dévolution de biens.

Le ministre du culte n'est, à aucun degré et à aucun titre, propriétaire ou usufruitier de biens, qui appartiennent à la collectivité des fidèles^ représentée, jusqu^au 11 décembre 1906, par le Conseil de Fabrique. Qui donc, après cette date, va prendre en mains les « intérêts » - — ô ironie des mots! — de cette communauté de fidèles ?

En l'absence de toute associationlégale, ce sera, forcément et inévitablement, l'État.

La loi l'a prévu, cela rentre dans la fonction même et le rôle essentiel de l'Etat, ce n'est pas seulement la plus immuable doctrine républicaine qui le veut ainsi et devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner, ce devrait être aussi le bon sens et la justice... Qui donc aurait jamais supposé que l'État fût un jour incarné tel qu'il l'est aujourd'hui !

Étant données les dispositions intimes et les inten^ tions avouées de ceux qui gouvernent le gouvernement, il est donc trop certain que cette curatelle de l'État tournera vite au pillage ; et que nous risquons de revoir ces jours dont Proudhon

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

qui n^'était pas un clérical, a écrit : « L^empoison- (( nement de la nation française date de la vente « des biens nationaux. L'expropriation des biens (( de rÉglise, la manière dont ils furent vendus, (( Tavilissementdes prix, tout cela eut le caractère « d'une spoliation et d'une curée. » Il n'est que trop probable que nous assistions sous peu à une spoliation et à une curée nouvelles. Qu'y pouvonsnous faire? A peu près rien de plus que d'admirer et, si possible, de partager Tallègre courage des catholiques, qui sas^ent bien que « plaie d'ar- « gent n'est pas mortelle » !

Les biens de fabriques vont donc être^ au H décembre, placés sous séquestre par arrêté préfectoral. On preteà M. Briand l'intention de jouer aux curés le bon tour de les nommer eux-mêmes séquestres. Cela n'est pas sérieux, les curés n'accepteraient point; et, en si grave matière, tant que du moins on doit exercer ses talents hors de l'enceinte parlementaire, on ne se tire pas d'embarras par une pirouette ; la conservation et la gestion des biens des fabriques nous paraissent devoir être nécessairement confiées aux agents des domaines.

Cette situation provisoire durera, au minimum, jusqu'au 12 décembre 1907; et d'ici-là si, par impossible, des associations, reconnues légales, se formaient, elles pourraient revendiquer la propriété des dits biens.

Après le 12 décembre de l'année prochaine, en présence d'une impossibilité légale constatée de

324 LA SÉPARATION DES ÉGLISES Eï DE L'ÉTAT

les laisser affectés au service du culte « par suite du défaut de toute association pour les recueillir», ces biens pourront être attribués aux établissements communaux d'assistance ou de bienfaisance situés dans les limites territoriales de la circonscription ecclésiastique intéressée. A chaque cas particulier devra d'ailleurs intervenir un décret spécial.

Les optimistes ont fait remarquer qu'une porte restait ouverte au gouvernement pour échapper à l'extrémité de confisquer les biens^du fait de l'absence du mot « cultuelle » après le mot « association » dans le texte de loi que je viens de vous citer. Cela est vrai ; mais le Pape ne semble guère disposé, d'une part, à lever l'interdit dont il a frappé les associations, même canoniques; et d'autre part le gouvernement se résignera, sans de trop rudes déchirements, à cette extrémité de nous dépouiller.

Saluons donc, messieurs, les biens de nos fabriques; encore un an, et nous ne les reverrons plus!

En dehors des conditions[mêmes dans lesquellesse pourra exercer le culte — et sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure avec un peu de détail, car là est l'essentiel — aucune autre question n'a l'importance que devaient avoir celles que nous venons de traiter: édifices du culte, pensions ou allocations, biens des fabriques.

Il va sans dire qu'il s'en posera, subsidiairement, une infinité d'autres^

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

— Il est bien clair, d'abord, que nous devons renoncer radicalement aux espoirs que nous avons longtemps nourris de voir amender la loi du 11 décembre. Vous vous souvenez que, lorsque nous soutenions, de tout notre couraj^e (il en fallait un peu...) la thèse de raccommodement avec le nouvel ordre de choses, de l'essai loyal d'une loi médiocre, c'est que nous comptions bien en poursuivre l'amélioration.

Posant toujours, àla base de nos raisonnements, la réserve nécessitée par l'ignorance où nous étions des décisions ultimes de Rome, dénonçant toujours, comme à la fois une grossièreté et une gageure, la désinvolture avec laquelle nos maîtres prétendaient « ignorer )) le Pape, no dissimulant jamais que toute notre argumentation serait vaine devant un refus du Saint-Siège, nous avons souhaité et conseillé l'essai loyal parce que nous promettions en même temps de réclamer et de poursuivre par tous les moyens la révision sur des bases plus équitables et plus libérales de la loi de 1905.

Et nous nous engagions à exiger pour toutes les églises, en particulier pour l'église catholique, la vraie liberté et le vrai droit commun, sur un certainnombredepointsnommément visés : c'est ainsi que nos amis devaient continuer à critiquer et travailler à abolir les dispositions prononçant d'ores et déjà la confiscation d'une partie des biens des fabriques, les mesures vexatoires empêchant le libre fonctionnement des Eglises, les restrictions innombrables que la loi suspendait sur la

tête des cultuelles et qui les mettaient toujours à la veille d'une dissolution possible, les clauses draconiennes qui limitaient à une somme dérisoire le fonds de réserve, la non-assimilation aux églises des évecliés, des presbytères et des séminaires et leur prochaine spoliation...

Que reste-t-il de tous ces vœux? évidemment rien!

Le verdict rendu, en mai dernier, par un corps électoral insuffisamment éclairé sur les conséquences d'une loi encore inappliquée et qu'on s'était évertué à lui faire voir sous les couleurs favorables d'un libéralisme trompeur, l'autre verdict rendu, le mois dernier, par le Pontife que nos jacobins prétendaient ignorer, ont, l'un et l'autre, soufflé sur nos rêves et rendu notre effort momentanément stérile.

Est-ce à dire que nous regrettions ce que nous avons dit ou fait? A le croire, vous nous connaîtriez bien mal ! Nous nous soumettons aujourd'hui , avec respect et confiance, devant la décision de l'Episcopat français en communion avec son chef suprême ; mais nous ne saurions regretter les motifs qui nous dictaicïit hier des paroles de conciliation ; nous sommes des catholiques, sans doute, très franchement et ouvertement , mais nous sommes aussi des Français ; et si nous tenons ardemment à la liberté de nos consciences, nous ne sommes pas moins attachés, sachez-le, à notre indépendance civique, à la fierté nationale, et surtout à la paix publique.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ 327

Toujours est-il qu'il ne peut plus être question d'amender une loi à Fintégrité de laquelle les uns s'accrochent d'autant plus que les autres veulent moins la connaître. Et le refus de constituer des cultuelles, qui empire la situation légale d'aujourd'hui, ne laisse a fortiori aucun espoir prochain d'améliorer la situation légale d'hier.

Revenons donc aux conséquences créées légalement par l'Encyclique a Gravissimo » et finissonsen sommairement.

— On a mené grand bruit autour delà question du mariage religieux et l'on a prétendu qu'une des premières conséquences de la séparation intégrale devait être de rendre la célébration de ce mariage tout à fait indépendante de celle du mariage civil. La question est évidemment mineure et de plus graves intérêts sont en jeu; cependant, un conflit de cet ordre a pu produire tra los montes une émotion et des troubles tels qu'il n'est sans doute pas inutile d'indiquer que rien n'est changé àlalégislation antérieure, que le prêtre qui administrerait le sacrement de mariage sans s'assurer que le mariage civil a d'abord été célébré s'exposerait, une première fois, à l'amende et, à la première récidive, à la prison. Détail si l'on veut, mais détail à noter.

— Quelle va être la situation des prêtres au point de vue du service militaire ? Cela est plus sérieux; et les jacobins, qui ont si bruyamment triompiié naguère, quand ils ont pu voir « les curés sac au dos », réclament aujourd'hui, plus

bruyamment encore, le rappel immédiat sous les drapeaux de tous les prêtres qui, âgés de moins de 46 ans, n'auraient accompli qu'une année de service actif.

Je ne crois pas qu'une telle brimade soit pour épouvanter ceux qu'elle prétend viser ; une année, sac au dos, fut pour eux bien vite passée; mon sentiment personnel est que plus d'un en a tiré profit et cela non seulement parmi les c( ensoutanés »; une seconde année gênerait sans doute le culte ? le culte sera bien autrement gêné par ailleurs I Si Homais imagine tuer l'Eglise en rappelant les curés sous les drapeaux, je crains qu'il ne se trompe furieusement.

De plus cette brimade lui est interdite de par la loi. Tous les prêtres qui ont fourni à l'autorité militaire un certificat constatant qu'à l'âge de 26 ans ils exerçaient le ministère paroissial sont définitivement libérés du service ; cela résulte expressément de l'article 39 de la loi.

Ceux des prêtres qui n'atteindront 26 ans qu'après le 11 décembre 1906 pourront, si un pouvoir malintentionné s'attache plus au texte qu'à l'esprit de la loi, être rappelés sous les drapeaux pendant deux années.

Il est enfin évident qu'à l'avenir tous les élèves ecclésiastiques rentrent dans le droit commun et devront se soumettre, dans les mêmes conditions que les autres citoyens, à toutes les obligations de la loi de deux ans.

Voilà, très exactement, quelle sera la situation

APRÈS GUE LE PAPE A PARLÉ

légale des ecclésiastiques au point de vue du service militaire, il était utile de la préciser.

— Sans doute l'Encyclique c< Gravissimo »peut entraîner d'autres conséquences légales; nous ne saurions les prévoir, encore moins les indiquer toutes, nous croyons avoir mentionné les plus importantes ; de plus graves soucis nous doivent occuper désormais.

Et maintenant que va-t-on faire ?

Telle est la question qui se trouve sur toutes les lèvres, telle est la préoccupation qui hante tous les esprits.

Plusieurs semaines nous séparent encore de la date fatidique; pendant cet ultime délai, des négociations sont-elles possibles, qui tendraient à faire lever l'interdit pesant sur les associationscultuelles?

Si, comme il est probable, on persiste à ne former aucune association, cultuelle, fabricienne, paroissiale, canonique légale, ou toute autre, comment le culte pourra-t il s'organiser ?

Voilà, ce me semble, à quoi il faut, et répondre, et pourvoir.

On ne me semble pas, d'abord, avoir assez mis en lumière la gravité de Tanatlième jeté par l'encyclique « Yehementer » sur le principe même de la Séparation. La condamnation en est aussi

330 LA SÉPARATION DES ÉCxLISES ET DE L'ÉTAT

formelle que possible, elle est théoriquement sans appel.

« Qu'il faille séparer TElat de l'Eglise, dit le (( Pape Pic X, c'est une thèse absolument fausse, (c une très pernicieuse erreur. — Basée en effet (( sur ce principe que l'Etat ne doit reconnaître c( aucun culte religieux, elle est tout d'abord très

« gravement injurieuse pour Dieu; (auquel)

« nous devons, non seulement un culte privé, « mais un culte public et social — En outre, cette (( thèse est la négation très claire de Tordre sur- (( naturel. Elle limite, en effet, l'action de l'Etat à « la seule poursuite de la prospérité publique

« durant cette vie; — Cette thèse bouleverse

(( également Tordre très sagement établi par Dieu (( dans le monde, ordre qui exige une harmonieuse

(( concorde entre les deux sociétés — Enfin

(( cette thèse inflige de graves dommages à la « société civile elle-même

(( Aussi les Pontifes Romains n'ont-ils pas cessé, (( suivant les circonstances et selon le temps, de (( réfuter et de condamner la doctrine de la Sépa- (( ration de TEgiise et de l'Etat »

Nous vous avons assez dit le penchant naturel qui inclinait nos amis et nous-mêmes vers Tidéal de mutuelle indépendance contenu dans le principe séparatiste ; malgré les obscurités et les dangers de Theure présente, nous attendons assez, pour TEgiise de France elle-même, de Tesprit fécond et des mœurs fortifiantes de la Liberté, pour ne pas sentir après une telle citation un embarras pas-

APRÈS GUE LE PAPE A PARLÉ

sager à vous rappeler que nous sommes aussi des catlioliques, qu'à nos yeux un rameau détaché du tronc papal est une branche morte, et que nous ne pouvons par suite fermer Toreille aux enseignements que vient de nous dire le chef suprême de notre religion.

Nous faudrait-il donc opter entre notre sentiment intime et notre nécessaire déférence? Je crois fort possible de les concilier.

En ce temps, où les locaux les plus étranges retentissent des discussions dogmatiques les plus inattendues, oii, depuis la tribune parlementaire jusqu'au comptoir de Testaminet, tout ce qui peut abriter d'inutiles bavardages semble converti en chaire de théologie, il serait bien étonnant que vous n'eussiez point entendu parler de la distinction entre la thèse et Yhypothèse.

Voilà quelque dix mois qu'on nous en rebat les oreilles, et on a pu vous dire là-dessus bien des

sottises Il me faut pourtant vous demander de

l'appliquer à la difficulté présente.

La thèse séparatiste est condamnée, c'est la doctrine immuable de Rome ; l'hypothèse d'une séparation équitable, courtoise et libérale eût pu être tolérée par Rome; c'est bien ainsi que nous l'avons toujours entendu.

Malheureusement des procédés singulièrement discourtois ont précédé et préparé une loi insuffisamment libérale ; non seulement on a jugé que l'équité était violée, mais encore que la constitution même de l'Eglise était méconnue et les

règles de sa hiérarchie foulées aux pieds; l'hypotlièse n'a ahsolumcnt pas pu être envisagée.

Y pourrait-on revenir ? A vous dire mon impression personnelle, plus impulsive d'ailleurs que raisonnée, je ne crois pas que le Pape y soit, ni très disposé, ni très sollicité. Il est avant tout une conscience et une volonté, et son esprit goûte assurément fort peu les subtilités diplomatiques. De plus, son entourage, si tant est qu'il ait sur lui une influence quelconque, ne paraît pas devoir actuellement mettre cette influence au service de la conciliation .

N'y estime-t-on pas, en eff^et, que la France demeurant, malgré tout, le plus beau régiment de l'Eglise, il n'est point permis de laisser débander cette troupe d'élite ? et n'y professe-t-on pas la doctrine que la séparation peut être supportée dans des pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis, où les catholiques sont le moindre nombre, mais qu'un concordat est indispensable dans les pays dont la majorité est fidèle ? Je ne crois donc pas que le courant soit vers un accommodement, ni que l'hypothèse puisse présentement prendre le pas sur la thèse.

Si pourtant je me trompais — ai-je besoin de dire combien je bénirais mon erreur ! — il faut encore bien voir à quelles conditions des négociations pourraient se mener à nouveau.

Si l'encyclique a Vehementer » exposait la thèse, c'est bien l'hypothèse qui est visée par Fency clique « Gravissimo ». Qu'en dit cette dernière?

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

(( Les associations cultuelles, telles que la loi « les impose, ne peuvent absolument pas être force mées sans violer les droits sacrés qui tiennent (( à la vie même de FEglise. »

Les mots « telles que la loi les impose » ne sont pas mis là au hasard, pour arrondir la phrase ou la rendre plus euphonique; ils signifient que, tant que la loi ne sera pas modifiée, aucune association culLuelle ne sera formée.

Est-il possible de modifier la loi ?

Que, dans le ministère lui-même, il y ait des hommes disposés à s'y résigner, peut-être même désireux de le faire, c'est possible et probable; et le plus directement intéressé en la matière serait assurément si dépité, dans son amour-propre d'auteur, de ne pas voir l'application de « sa » loi qu'il est sans doute, in petto, tout prêt à la remanier.

C'est l'article 8, celui qui rend le Conseil d'Etat arbitre, en dernier ressort, des associations cultuelles, qui est assurément le plus insupportable au Pape; il n'est pas autrement cher à M. Briand! Ce n'est pas ce dernier qui l'a proposé ni rédigé; c'est un quarteron de francs-maçons sournois, qui subrepticement, à la veille des vacances de Pâques, profitant de l'inattention lassée de leurs collègues,l'ont glissé dans laloi.La Chambre a laissé faire, le Sénat a laissé passer. Le tour était joué, M. Briand n'y était pour rien.

Seulement rélléchissez qu'aujourd'hui M. Briand c'est l'Exécutif; ce n'est pas lui, c'est le Parle-

334 LA SÉPARATION DES ÉCxLISES ET DE L'ÉTAT

ment qui seul peut modifier le texte légal. Imaginez-vous, quatre mois après les élections de mai, que le Bloc, enivré d'un triomphe inespéré, aille consentir à changer ce qui, d'après lui, a obtenu la ratification enthousiaste du pays? Mais, s'il y touche, ce sera pour l'aggraver. PourDieu ! ne remettons pas entre les mains de ces lourdauds un instrument si fragileet déjà si imparfaitjils n'en laisseraient que des miettes!

M. Briand qui, pour être du Bloc, n'est, lui, pas un lourdaud, estime avoir trouvé un biais ingénieux.

Puisque le pape redoute que l'article 8 annule les effets bienfaisants de l'article 4 et ne peut pas admettre que le Conseil d'Etat ait toute faculté de déposséder des associations catholiques au profit d'associations schismatiques, pourquoi, fait dire M. Brianddans les feuilles à sa dévotion, pourquoi n'inviterait-on pas le Conseil d'Etat à prendre dès à présent une délibération qui fixerait sa jurisprudence et donnerait les garanties réclamées?

Pourquoi? parce qu'une délibération du Conseil d'Etat a force d'avis beaucoupplus que force de loi ; parce qu'elle donne sur un cas particulier une interprétation spécifique ; paxce qu'elle traduit la loi, mais qu'elle estabsolument inhabile à la changer. Or c'est le texte même de la loi que le Saint- Siège déclare (( violer les droits sacrés qui tiennent à la vie même de l'Eglise ». Pour être assuré que ces droits seraient désormais respectés, le Pape réclame des gdiraniies certaines, et légales.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

Voilà deux épithètes qui rendent bien illusoires les espérances de ceux qui voudraient que le gouverment envoyât des officieux à Rome-

A dire vrai, je ne crois pas que la chose soit encore à faire; et la porte de bronze a dû, ces derniers temps, voir passer déjà bon nombre de messagers, plus ou moins spontanés ou qualifiés, venant mettre leurs bons offices à la disposition des parties. A coup sûr, ils auront été fort courtoisement reçus et patiemment écoutés, ils auront beaucoup parlé, on leur aura peu répondu, et... rien n'aura été changé.

On a encore, là-bas, dans les oreilles^, les assurances verbales que le ministère Waldeck-Rousseau donnait naguère au sujet de l'application de la loi sur les congrégations, et l'on serappelle comment le cabinet Combes les a tenues. La leçon n'a pas été perdue, et franchement on ne peut ni s'étonner ni s'irriter devant les invincibles méfiances de Rome.

« On ne nous fera pas deux fois le coup des articles organiques », me disait, il y a quelques mois, un haut prélat du Vatican... les tendances qui dictaient de telles paroles n'ont évidemment pu que s'accentuer. Même en admettant que le ministère envoie un représentant autorisé, quasi officiel, avec qui le Vatican traiterait-il? avec M. Briand? mais l'accord conclu ne vaudrait que tant que M. Briand sera ministre; et après? Même en émettant la supposition, bien gratuite, que le Président de la République tentât d'entremettre son

autorité et son bon-vouloir personnels, a-t-il qualité^ dans son irresponsabilité constitutionnelle, pour conclure, pourproposer seulement un accord ? Les relations diplomatiques ont été rompues, ce fut la suprême maladresse, car jamais ambassadeur n'est plus utile que sous le régime séparatiste, mais il est impossible de réparer cette maladresse-là ; c'est la Chambre qui a supprimé les crédits de l'ambassade, elle seule peut les rétablir et rouvrir les voies diplomatiques. Je ne la vois pas bien dans ce rôle-là !

Je la vois encore moins modifiant, pour l'amender, la loi de Décembre, et donnant au Pape les garanties, certaines et légales, que celui-ci exige.

Dans ces conditions, mon sentiment personnel (est-il utile de répéter combien je serais heureux qu'il pût se tromper 1) est que, si les mots ont un sens, une loi seule peut donner une garsuiiie léffale, qu'il serait téméraire et fou d'attendre de la Chambre nommée en mai dernier un amendement quelconque à la loi de séparation, et qu'il n'y a donc absolument pas à espérer que des associations cultuelles, acceptées par le Pape, puissent être formées en temps opportun.

— D'autres associations le pourront-elles ?

Reprenons le texte de l'Encyclique :

« Plût au Ciel, dit le Pape, que nous eussions (( quelque faible espérance de pouvoir, sans heur- « ter les droits de Dieu, faire cet essai (des àssoa dations canoniques légales).. . Mais comme cet (( espoir nous fait défaut^laioi restant telle quelle.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

(( nous déclarons qu'il n'est point permis d'es- (( sayer cet autre genre d'associations, tant qu'il (( ne constera pas, d'une façon certaine et légale, c( que la divine constitution de l'Eglise, les droits (( immuables du Pontife Romain et des Evêques, (( comme leur autorité sur les biens nécessaires à (( l'Eglise, particulièrement sur les édifices sacrés, (( seront irrévocablement, dans lesdites Associa- (( tions, en pleine sécurité. »

Ici encore ce n'est pas la thèse qui est visée, vous le sentez bien ; c'est, et c'est uniquement, rhypothèse. Et que reste-t-il, devant cette condamnation, qui paraît sans appel, des espoirs tenaces auxquels, jusqu'au dernier moment, nous restions attachés? Hélas!...

Disons franchement notre sentiment, qui n'exclut ni le respect ni Tobéissanceinous ne pouvons encore nous faire à concevoir l'existence, même et surtout matérielle, de l'Eglise de France, en dehors d'une application plus ou moins intégrale du principe de l'association.

Il faudra bien, disaient nos amis et disions-nous nous-meme, il y a quelques semaines, que les catholiques se groupent et par conséquent s'associent, s'ils ne veulent pas mourir. Et, partant de là, nous concevions l'organisation d'associations paroissiales (1), d'oii sortiraient des associations diocésaines, qui à leur tour tourniraient des asso-

(1) Paroissial est pris ici dans le sens purement topographique.

ciations provinciales, lesquelles s'épanouiraient en une association nationale.

Dans l'association paroissiale, cellule primitive, aurait été appelé, moyennant le paiement d'une cotisation aussi faible que possible, le plus grand nombre de familles possible; la cotisation annuelle minima aurait pu être, indéfiniment, et toujours volontairement, majorée par les paroissiens aisés ou riches sous forme d'un abonnement au casuel qui, à la fois, leur aurait assuré gratuitement des places aux offices et des services, pour les baptêmes, mariages, etc., d'une classe supérieure à la normale, et aurait permis de supprimer pour les pauvres gens les frais de casuel, si justement impopulaires; Fassociation paroissiale n'aurait pas payédirectementses prêtres, pour ne pas les avoir à sa discrétion et respecter leur indépendance et leur dignité, elle se serait remise de ce soin à l'organisme supérieur, l'association diocésaine ; on aurait dû fouler aux pieds cette sorte de méfiance du laïque qui hantait trop de cerveaux de clercs, il aurait fallu, bien au contraire, ouvrir au laïque les portes toutes grandes — à coup sûr ne pas lui donner de part dans l'administration proprement dite de l'Eglise, ce qui aurait été méconnaître la constitution même de cette Eglise et les « droits immuables » des évêques et des prêtres, mais lui demander son large concours pour l'administration des biens de l'association et ne pas le réduire au rôle de conseiller fainéant dont se contentaient trop de fabriciens; on aurait, en somme, respecté

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

scrupuleusement la hiérarchie et la discipline catholiques, tout en appelant les fidèles aune participation directe à la vie cultuelle, ce qui aurait rendu cette vie singulièrement active, attachante, et productive.

Les mêmes principes auraient présidé à l'organisation des associations diocésaines, lesquelles, tout en déversant le trop plein des paroisses fortunées sur les églises pauvres, tout en pourvoyant aux besoins centraux et généraux du diocèse, se seraient à leur tour groupées en associations provinciales.

Les associations provinciales auraient pourvu à certains services, trop difficiles à organiser et à soutenir dans la circonscription relativementpetite d'un seul diocèse; elles auraient, par exemple, groupé les élèves ecclésiastiques de tous les diocèses de la province dans un seul séminaire, nécessairement plus fort, plus riche et à tous points de vue plus productif.

Une association nationale, enfin, aurait pourvu aux besoins généraux.

Et, encore une fois, on aurait, à tous les échelons de cette organisation d'ensemble, religieusement respecté « la divine constitution de l'Eglise, et les droits immuables du Pontife Romain et des Evéques ».

Faut-il renoncer au rêve qui nous séduisait tant? il semble que, pour le moins, la parole pontificale en ajourne la réalisation.

Quant à l'autorité des chefs de l'Eglise sur les

biens qui lui sont nécessaires, nous ne saurions trouver abusif que cette même parole pontificale les réclame impérieusement; du premier au dernier article, la loi ne fait qu'enregistrer de successives et savantes spoliations contre lesquelles une protestation solennelle était légitime et nécessaire.

Seulement ici nous croyons bien que nous rentrons dans le domaine de la thèse, sans quoi il nous seraitassez difficile de concevoir quelle satisfaction pratique et intégrale pourrait être donnée. Il y aurait sans doute irrévérence à imaginer que tous les termes de TEncyclique n'aient pas été mûrement pesés, et que chaque virgule n'en ait sa signification voulue ; pourtant nous devons avouer que l'adverbe a irrévocablement » n'est pas sans nous gêner quelque peu...

Qui donc pourrait, étant données les constantes traditions de notre droit public,fournir à la collectivité catholique, a/or/^or^ au PontifeRomain, même en proposant à cet effet une loi qu'une autre loi pourrait toujours détru ire, la sécurité ivrévocctblc dans la possession des biens que réclame le Pape?

Même si une improbable opération du Saint- Esprit asseyait M. de Mun dans le fauteuil de M.Sarrien,et M.Groussau dans celui deM.Briand, je ne vois pas sous quelle forme pratique, et malgré toute leur bienveillance ingénieuse, Messieurs deMun, Groussauet leurs amis pourraient donner au Pape l'irrévocable sécurité qu'il réclame.

Il y a donc là obscurité et incertitude, et c'est sur ce terrain que le conflit pourrait s'élever à

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

l'acuité la plus insupportable dans les consciences de ceux qui, comme nous, veulent demeurer libres citoyens français en même temps que catholiques fidèles; pour sortir de là, je ne vois encore une fois que la fastidieuse distinction entre la thèse et rhypothèse..., elle vaut ce qu'elle vaut, probablement, en l'espèce, peu de chose!

Au surplus, le catholicisme estune religion d'autorité, et l'autorité y vient d'en haut (i); les Evêques, en Assemblée Générale, viennent de tenir de longues réunions; les catholiques ne peuvent, s'ils veulent demeurer tels, qu'attendre les indications qui leur viendront de là.

Il ne leur est pas défendu, pourtant, d'émettre le vœu respectueux que ces indications ne tardent pas trop !

Qu'on puisse aller, même, à la messe, Ainsi le veut la liberté^

chantaient naguère les bourgeois voltairiens du temps de Béranger; leurs petits-fils méditent-ils de nous enlever même cette liberté-là?

Pour cela ils devraient, eux qui ne toucheront sans aucun doute ni à l'article 4 ni à l'article 8 de la loi de Décembre, en biffer intégralement l'article 1^^, lequel garantit, avec le respect de la

(1) D'où, sans doute, le divorce irrémédiable avec la République Jacobine où l'autorité vient d'en bas !

liberté de conscience, le libre exercice des cultes.

Ils n'oseront pas — les catholiques pourront encore aller à la messe — mais quelles dispositions vont-ils prendre pour se la faire dire?

Vont-ils pouvoir continuer le culte public, ou devront-ils se résigner au culte privé?

— Le culte public^ d'abord, est-il encore possible? C'est sur quoi les avis diffèrent singulièrement.

Les deux opinions les plus extrêmes ont été émises par M. Théry, jurisconsulte catholique, et par M. Saisset-Schneider, conseiller d'Etat.

Selon M Théry, dans tous les locaux autres que les édifices réputés propriétés de la commune ou de l'Etat, le culte public pourra s'exercer en toute liberté, sans aucune restriction, sans aucune entrave. La législation qui régit les réunions publiques et qui résulte de la loi de 1881 ne serait pas applicable aux réunions pour Fexercice public d'un culte ; et d'autre part les règles spéciales édictées par l'article 23 de la loi de Séparation ne viseraient que les réunions tenues dans les locaux appartenant à une association cultuelle ou mis à sa disposition. En l'absence de toute association cultuelle, l'usage des édifices du culte pourrait donc bien être retiré aux catholiques; mais, dans tout autre local, le culte public jouirait de la liberté intégrale.

M. Saisset-Schneider, bien au contraire, écrit dans son rapport que, « sans l'association cultuelle, il n'y aura pas de culte public; car la loi

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

n'admet Texercice public du culte que par Tassociation cultuelle et, en même temps, l'association cultuelle n'aura d'autre objet que d'assurer le culte public ». Il ajoute même un peu plus loin que « la loi, qui ne soumet à aucune réglementation le culte privé n'admet et ne garantit le libre exercice du culte public que si une association cultuelle est fondée ».

Encore que l'honorable conseiller d'Etat ne soit pas à lui seul tout le Gouvernement, il paraît bien, dans l'occasion, en être le porte-parole; sajthèse est celle de tous les publicistes du Bloc, parmi lesquels doivent pourtant être exceptés ceux qui écrivent dans les feuilles d'extrême-gauche et semblent avoir une notion plus juste du Droit et de la Liberté ; enfin les ministres, anciens et nouveaux, qui se sont fait interviewer sur la question, abondent dans ce sens : M. Bienvenu-Martin (1), M. Caillaux, M. Briand lui-même s'accordent à dire : « Pas d'associations cultuelles ? pas de culte public ! »

Il me semble que ces deux opinions extrêmes sont, ainsi qu'il advient toujours, trop extrêmes.

Que la loi de 1881 sur les réunions publiques s'applique aux assemblées de fidèles réunis pour célébrer les cérémonies de leur culte, et que ces assemblées ne puissent, par conséquent, pas se tenir sans entraves ni contrôle, voilà qui ne paraît

(1) Je vous assure qu'il y ou!, un ministre qui s'est appelé C/omme cela.

g-uère douteux (1); car si cette loi de 81 ne s'appliquait pas, précédemment, aux cultes, c'est parce que le régime concordataire impliquait pour eux une législation spéciale. Une fois ce régime aboli,, les cultes rentrent dans le droit commun.

Mais, n'en déplaise par contre à MM. Saisset- Schneider et Briand, les règles de droit commun leur deviennent alors intégralement applicables.

La loi de 1905 interdit formellement l'exercice du culte public à toute association constituée en dehors des formes légales qu'elle impose aux cultuelles ; et donc la loi de 1901 sur les associations ne pourra aucunement jouer en vue du culte public,au profit de groupements catholiques quelconques. Mais, d'après la loi de 1881, n'importe quel citoyen, prêtre ou laïque, peut parfaitement tenir, à jour et heure dits, dans un local désigné, une réunion publique^ soumise aux seules formalités de la déclaration préalable et de la constitution d'un bureau.

Que l'on réfléchisse seulement que. par exemple à Paris, dans les soixante et onze églises paroissiales, tous les matins de 5 heures à 11 heures il se dit actuellement des messes, naturellement publiques, que tous les dimanches ces églises demeurent ouvertes et fréquentées tout le jour

Voit-on l'impossibilité pratique de nommer, à chaque messe, un président, deux assesseurs et un

(1) Ainsi que M. Taiidièrc l'a expliqué.

APRÈS QUE LE PAPE A PAILLÉ

secrétaire, de faire précéder chaque réunion d'une déclaration à la nnairie, de réclamer chaque fois la présence du commissaire de police ou de son représentant ? En toute franchise, j'estime cette manière de procéder absolument impraticable. La réunion "publique^ dans le cas envisagé, est forcément la réunion exceptionnelle.

Et, môme exceptionnelle, des apaches, plus ou moins spontanés, sauront bien la rendre intenable. La rue Cadet veille^, les groupes de la Libre Pensée frémissent du désir de se distinguer; à la première messe publique qui se dira le 12 décembre, je vois très bien quelques énergumènesse lever au milieu du prône et interrompre le prêtre en chaire; je vois mieux encore des bandes avinées envahir le lieu saint au moment de l'Elévation et étouffer le chant de VO Salutaris sous les vociférations de la Carmagnole.

Le commissaire de police, me direz-vous, saura bien les expulser ou les faire taire? Croyez-vous? Ne vous souvenez-vous donc pas de telle de nos réunions électorales, spécialement mouvementée, où monsieur le commissaire, caché derrière les apaches hurleurs, les excitait et les encourageait?... Après le 12 décembre, réunion publique cultuelle ou réunion publique électorale se ressembleront étrangement, croyez-moi; et, soyez-en assurés, le commissaire n'aura pas plus d'égards pour le curé qu'il n'en avait pour le candidat de l'opposition !

J'estime cependant que c'est une question de

dignité, pour le clergé d'un pays encore réputé catholique en sa majorité, que de ne pas se réfugier immédiatement et de piano dans le culte privé. Il faudra, jusqu'à impossibilité démontrée de continuer sans troubles ni violences, essayer du culte public. Il devra donc se tenir des réunions publiques, soumises à la loi de 81, et provoquées, non collectivement par des associations qui seraient illégales et commettraient une illégalité, mais individuellement par des citoyens, parmi lesquels les plus qualifiés me paraissent être les curés euxmêmes.

Un tel régime durera ce qu'il pourra durer, probablement fort peu de temps; l'autorité prétextera de troubles, inévitables, provoqués au besoin, pour dissoudre les réunions et fermer, un à un, les locaux ayant abrité le culte, églises laissées ouvertes par tolérance ou autres locaux les remplaçant d'ores et déjà; nous souhaitons, sans trop l'espérer, que, selon les instructions formelles du Pape, les fidèles sachent s'abstenir de séditions et de violences qui feraient trop bien le jeu de leurs adversaires; dans tous les cas, après une agitation plus ou moins vive et prolongée, les manifestations publiques du culte s'espaceront ; assez vite elles disparaîtront; les catholiques en seront alors réduits au culte privé, « dernier refuge », selon Texpression de M. Aubray,

— Comment s'exercera ce culte privé? Sera-til, strictement et piteusement, individuel, ou pourra-t-il être collectif?

kPRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

En droit, il ne paraît pas douteux que le cuite collectif privé soit possible; M. Auguste Rivet^ dans une étude juridique serrée et documentée, « n'hésite pas à penser que des associations pourront se fonder en vue de Texercice privé du culte ».

Il est hors de conteste que le régime d'exception et la réglementation spéciale, institués par la loi de 1905 pour les associations cultuelles, se rapportent exclusivement à l'exercice public du culte , il n'est parlé, du premier au dernier article de cette loi, que du culte public ; M. Saisset- Schneider lui-même déclare <( que la liberté des cultes est accordée sans restriction aucune pour le culte privé » et, que « la loi ne soumet à aucune réglementation le culte privé».

Dès lors, nulle raison de refuser aux associations constituées pour l'exercice de ce culte privé tous les bénéfices de la loi de 1901.

Si l'Éghse trouvait en face d'elle un Etat approximativement neutre, seulement méfiant, et même, au pis aller, un peu hargneux, mais pas foncièrement hostile, elle ne devrait éprouver aucune difficulté à organiser son culte de la sorte. Mais vous savez trop à qui elle aura affaire; vous savez trop quelles colères a soulevées dans les sectes gouvernementales l'intransigeance du geste papal ; quelles déceptions aussi il a, hélas! provoquées chez de trop nombreux libéraux incroyants qui se consoleront mal de ne pas voir appliquer une loi à l'amélioration de laquelle ils avaient efficace-

ment apporté tant de talent et de courage. Les uns attaqueront furieusement, les autres défendront mollement les associations ainsi fondées, et par là leur feront ou laisseront faire la vie bien dure.

N'importe! il faudra les fonder, elles seront la première ligne de retraite des catholiques. Quand les réunions publiques auront été rendues pratiquement impossibles, des associations devront se former qui pourront bâtir ou louer les locaux nécessaires, y réunir autant de fidèles, pour autant de fois, qu'elles le voudront (à condition que ces fidèles y soient personnellement et individuellement invités), y faire célébrer enfin toutes les cérémonies de leur culte.

Il sera loisible, en application de l'article 2 de la loi de 190! 5de ne pas déclarer ces associations? j'estime que ce serait souverainement dangereux ! Bien vite, en effet, joueraient contre ces associations non déclarées, soit l'article 12 de cette même loi de 1901, qui provoquerait leur dissolution immédiate sous prétexte qu'elles auraient « menacé la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat (1) », soit Tarticle 18 de la loi de 1903, qui devrait tout aussi aisément permettre de les disperser (2).

Les catholiques agiront donc sagement à mon sens en formant des associations déclarées pour l'exercice privé du. culte. Je sais bien que ce sera là une solution bancale et que l'essai de la loi

(1) Voir la brochure de M. Aubray : « Le Dernier refuge. »

(2) Voir à l'Appendice I les articles 18 à 23.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

aurait dû donner une sécurité plus grande (immédiatement, tout au moins, car qui prédirait l'avenir qu'eût pu réserver aux cultuelles légales l'anticatholicisme officiel?...); mais devant l'interdit pontifical, tous les catholiques, nous les premiers, devions — je crois vous l'avoir montré maintenant — renoncer au culte public par associations. — Je ne dois pas, en dernière analyse, vous dissimuler que tout sera mis en œuvre pour gêner même ce culte diminué, quasi minimisé, qu'est le culte privé. On criera à la violation de la loi; on sera à l'affût de toutes les occasions, on en fera naître au besoin, pour prendre nos associations en défaut et les dissoudre; on prétendra que leurs réunions sont, non privées, mais publiques^ sous prétexte qu'elles seront, ou nombreuses, ou périodiques, ou trop largement ouvertes à tous ceux qui auront désiré y être invités; et alors les associations seront déclarées illégales et leurs administrateurs punissables (1).

A ce moment les catholiques devront se replier sur leur troisième et dernière ligne de retraite, le culte individuel. L'un d'eux, le curé tout le premier, devra se subs^tituerà l'association et convier les fidèles à des réunions privées tenues dans un local lui appartenant en propre ou nommément loué par lui. Ce sera bien vraiment le dernier refuge.

Et de toutes ces solutions^ avouons-le, la meil-

(1) Des peines, d'ailleurs légères (amende de IG ù, 400 francs), prévues à l'article 23 de la loi de Séparation.

leure ne vaut pas grand'chose ; et c'est assurément, pour conclure, dans une nuit très noire que nous allons entrer !

Enfin, Messieurs, si Fliomme ne vit pas que de painjil lui en faut pourtant bien un peu pour vivre. Où et comment le prêtre va-t-il trouver son pain?

Je vous disais, il y a un instant, que je n'arrivais pas à concevoir pratiquement la vie cultuelle sans associations. C'est surtout à ce point de vue, un peu terre à terre, mais tout essentiel, que je me plaçais; et vous me comprendrez mieux que personne, vous à qui l'expérience de vos mutualités, de vos syndicats, de vos coopératives, de vos associations de toute sorte, ont appris combien le groupement, non seulement féconde les efforts individuels, mais encore multiplie les ressources.

Même si les associations cultuelles avaient été fondées, il eût fallu, vous le savez, dès la première année, des sommes considérables pour combler le trou que la diminution immédiate des traitements creusait dansle budget du culte. Les années suivantes, le trou allait s'agrandissant et l'on devait en arriver, au bout de quatre années, à voir l'application intégrale du sophisme classique: a Qui veut des prêtres les paie ! »

Je crois bien qu'il y a encore assez de nos concitoyens décidés à payer leurs prêtres, parce qu'il y en a beaucoup tout de même qui veulent encore des prêtres.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

D'ailleurs, après toutes les inévitables et théoriques protestations contre cette prescription, un peu bien sommaire, d'une dette qu'il est loisible de proclamer implicitement reconnue par Tarticle 14 du Concordat, je me résignais pour ma part assez allègrement au brisement de chaînes assez peu dorées. Si même, il me restait au cœur quelque appréhension ou quelque rancœur, ce n'était pas l'or, vous le savez, que je regrettais le plus (1).

Mais il va s'agir de bien autre chose : legs, donations, fondations, biens de fabrique, presbytères, séminaires, églises même peut-être, tout cela va s'en aller, et tout de suite, et tout d'un coup. Les évaluations diffèrent quant au total des pertes à subir, mais c'est par dizaines de millions qu'il les faut compter.

Il va falloir beaucoup de dévouement et beaucoup de générosité.

Je suis très sûr deTun; et l'exemple, que je vous citais tout à l'heure, de ce diocèse de Provence oii les prêtres viennent, si admirablement et si simplement, de rivaliser d'abnégation, se multipliera,j'en suis convaincu.

Je voudrais être aussi sûr de l'autre... Je crois bien qu'on pourra largement compter sur le denier de la veuve ; mais je me demande si ceux qui peuvent donner mieux qu'un denier se résigneront à faire à leur superflu les larges brèches qui

(1) Voir « Concordat ou Séparation », page 85, et clans le présent volume page 250.

devraient fournir le nécessaire pour nourrir et loger leurs prêtres.

Vous me savez assez épris d'individualisme pour me devoir rassurer quant au rendement probable de ces efforts tout individuels; laissez-moi vous avouer pourtant que je les trouve ici trop individuels; qu'il m'eût fallu, encore une fois, le groupement, l'association (même légale s'il eût été possible) pour me rassurer pleinement; et que, hors de l'association stimulatrice et féconde, j'ai peur que l'individualisme, surtout chez ceux qui, possédant plus, doivent plus, ne revête ou ne garde le masque d'un assez piteux égoïsme. Je souhaite, de tout cœur, me tromper? Hélas! je n'ai pas de confiance.

Et voilà pourquoi j'ai peine à croire que toutes les combinaisons proposées, plus ou moins analogues à celle du (( Denier du Culte », qui reposent sur des appels périodiques à des générosités individuelles, ne réservent pas de graves mécomptes. La vie au jour le jour, sans associations, sans constitution de réserves, au gré de l'aumône privée, ne saurait, j'en suis convaincu, être qu'une solution précaire et provisoire.

C'est une solution détînitive qu'il faut chercher. La maison commune du catholicisme français va lui être enlevée, il est nécessaire de lui en reconstruire une autre; les catholiques de France auraient cent fois mérité l'indigne rudesse de leur sort s'ils devaient désormais laisser à leur culte ou à leurs prêtres des logis de hasard.

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

Ce n'est donc point le revenu, c'est le capital, au moins en partie, qu'il faut tendre à reconstituer. Si ma thèse est hardie, je la crois juste; et l'exemple des Eglises d'Irlande, des Etats-Unis, voire d'Allemagne, est là pour la corroborer de témoignagnes vivants.

Un ecclésiastique, de courage ingénieux, a montré le parti qui pourrait se tirer des « métiers possibles du prêtre de demain ». Il me paraît qu'il faut étendre et généraliser sa thèse; et, sans m'y appesantir, pour, d'un seul mot et d'un seul exemple, vous faire saisir ma pensée, je vous demande de reporter la vôtre sur l'œuvre admirable et l'affaire prospère qu'abritaient les vallées de la grande Chartreuse. Ce qui s'y faisait hier, ou toute autre chose analogue, peut demain se faire partout.

A trois conditions pourtant : que l'œuvre soit française, d'abord — qu'ensuite elle soit diverse, multiple et décentralisée — qu'enfin elle prenne forme laïque, qu'elle soit confiée à des mains laïques et dirigée par des laïques.

Je recevais, l'an dernier, un « prospectus » émanant de Londres, qui exposait et proposait une vaste entreprise, ne tendant à rien moins qu'à reconstituer, par des jeux ingénieux d'assurances mutuelles, un énorme capital, dont le revenu, au bout de vingt ans, aurait remplacé les 36 millions du budget du culte catholique. Je dois dire que le prospectus prit, tout de suite, le chemin de mon panier; affaire purement étrangère, appelant à

rétranger un immense afflux d'argent français^ proposée par des hommes sans doute infiniment honorables, mais comprenant trop peu de nationaux et parmi ces derniers trop d'adversaires avérés des institutions répubhcaines^ tout cela ne m'inspirait que peu de confiance et d'attraits, et je craignis, je crains toujours, qu'un trésor si copieux, amassé par ces moyens ou tous autres analogues, ne prît assez vite figure de (( trésor de guerre ». — Si la vie du catholicisme que le Glirist a promis de garder nous tient très fort au cœur, celle de la France nous est encore plus chère parce que nous n'avons aucune parole divine qui nous dise que rien ne prévaudra contre elle, celle de la forme républicaine ne nous est pas indifférente... Nous sommes chez nous. Restons chez nous !

Et puis ne concevons ni ne faisons d'entreprise si vaste. Multiph'ons, pour ainsi dire à l'infini, l'emploi des capitaux nécessaires. — Que l'œuvre soit industrielle ici, commerciale là; qu'elle soit financière en telle province, immobilière en telle ville, agricole en telle région ; qu'elle soit décentralisée autant que faire se pourra; que le diocèse soit la zone d'action maxima; et que le doyenné, qui va devenir le centre de la vie religieuse proprement dite, soit aussi, toutes les fois que ce sera possible, le centre de l'affaire qui nourrira l'œuvre.

Sans doute il y aura des doyennés ou des diocèses pauvres qui tireront médiocre parti d'un sol ingrat. Pour aider ces mal partagés il ne sera pas

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

interdit de songer à créer une affaire d'ensemble, provinciale plutôt que nationale, qui alimenterait une sorte de caisse de secours. La solidarité n'est pas une vertu exclusivement laïque et les catholiques sauront bien trouver les moyens de l'exercer pratiquement et productivement.

Enfin, que le prêtre ait la moindre part possible, qu'il n'ait même aucune part à l'administration proprement dite de ces entreprises. Il n'y a pas d'irrévérence à constater qu'il y serait médiocrement préparé, et que les expériences enregistrées du passé doivent permettre quelques méfiances à rencontre des capacités et du rendement professionnels des prêtres faisant « des affaires ».

De plus il est nécessaire que le prêtre, qui devra vivre de plus en plus dans l'intimité du peuple, vive cependant fort soigneusement en dehors du (( siècle » ; l'un se conciliera parfaitement avec l'autre; et, au lendemain de la séparation, le prêtre ne doit plus être que l'apôtre. C'est affaire aux laïques de lui fournir les moyens matériels de poursuivre son apostolat.

Je n'en dis pas plus là dessus; il y faudrait de longs discours! J'ai voulu seulement esquisser devant vous les grandes lignes d'une organisation que je crois très possible, parce que je la vois durable, facilement légale, collective et multiple, susceptible d'intéresser les capitalistes qui interviendront au partage des bénéfices concurremment avec les représentants du culte qu'ils veulent perpétuer C'est une idée seulement que

nous venons de semer. A vous, catholiques ingénieux hardis, et sages, de la faire germer!

Pour graves que soient tous les objets que je viens de proposer à vos réflexions, ceux là, messieurs, sachez-le bien, ne sont pas encore les plus graves.

Ce que sont les conséquences légales de l'Encyclique « Gravissimo » — sous quelle forme la vie cultuelle pourra continuer — De quoile prêtre vivra — Certes tout cela était amplement digne de retenir notre attention, et je vous devais l'exposé des considérations, longues à la fois et sommaires, qui précèdent. Mais ce que je dois vous dire, maintenant, en terminant et en quelques mots, est bien autrement angoissant. Il ne s'agit plus de savoir sous quel toit on dira la messe; quels seront les corbeaux qui déchiquèteront les biens d'Eglise ; quelles miettes se pourront conserver, et pour combien de temps, du budget aboli des cultes; quelle forme, publique ou privée, devra revêtir le culte; quelle organisation temporelle enfin donnera au prêtre son pain quotidien.

Ce n'est plus de quoi, c'est comment vivra l'Eglise de France, qui me préoccupe maintenant. Et ma tendresse patriotique en même temps que ma foi libérale sont tout aussi intéressées, plus encore, s'il est possible, que mes intimes convie-

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

lions religieuses, à la solution de celte triple question : comment FEglise de France va-t-elle vivre, spirituellement, politiquement, socialement ?

— Au point de vue spirituel, je conçois peu de craintes et je ne devrais même pas vous en parler ; car, envisagée sous cet angle, la question religieuse est uniquement question de conscience, elle ressort uniquement du for intérieur et du domaine privé, chacun de nous est à la fois libre de penser et de croire ce qu'il veut là-dessus et tenu de laisser même liberté à autrui. Cependant la sûreté de TEtat et la paix publique pourraient être troublées par des difficultés de doctrine qui viendraient à agiter TEglise ; cela ne peut nous laisser indifférents et doit permettre l'expression publique de sentiments que, par ailleurs, nous devons garder jalousement en notre privé.

Va-t-il y avoir des schismes? et ces schismes pourront-ils être Toccasion de troubles ? Sérieusement je ne le crois pas. Pour devenir un schismatique il faut d'abord être un croyant. Tous les croyants sont fermement attachés au Siège Apostolique, et les incroyants ne sont, à ce point de vue, pas dangereux. S'il n'est pas impossible que dans le troupeau il y ait quelques brebis galeuses, rimmense majorité est absolument saine ; et si le clergé compte peut-être encore deux ou trois abbés Delarue (s'il les compte, on ne nous les laissera pas ignorer), il n'y a plus de Luther dans ses rangs, soyez-en assurés.

Le petit groupe de jeunes abbés récemment

gagnés par les graves séductions du rationalisme et formant Tembryon de ce qu'on a appelé le « néo-protestantisme » est bien isolé, bien loin de la foule ; il s'est d'ailleurs incliné devant le blâme infligé à sa doctrine ; composé d'âmes hautes et généreuses, il ne voudra pas profiter de la confusion présente pour détacher ses frêles rameaux du robuste tronc papal ; se résolût-il d'ailleurs à commettre ce méchantgeste, qu'il demeurerait sans action : ses hardiesses ne sont pas dangereuses, étant trop austères pour notre époque de facilités.

Quant aux schismes provoqués dans un intérêt purement temporel ou politique, ils me semblent voués à un échec misérable ou ridicule. Sur plus de 40.000 paroisses de France, il s'est formé tout juste onze associations cultuelles à la tête desquelles sont des prêtres interdits, c'est-à-dire des associations sans droits légaux puisqu'en contradiction avec (( les règles générales de leur culte ». — Pour ce qui est de l'Eglise du Matin^ ou de toute autre plaisanterie du même genre, le ridicule, qui pourtantne tue plus assez à coup sûr en France, en a déjà fait bonne et sommaire justice.

— Ce n'est donc pas le schisme qui va, demain, troubler la paix publique. Mais quelle misère et quelle folie, si cette paix, nécessaire avant tout et à laquelle nous tenons autant et plus qu'à tout le reste^ devait être troublée, non par d'improbables schismatiques,mais par d'impénitents cléricaux ! Quelle admirable occasion, pourtant, et

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qui ne se retrouvera plus, de répudier une fois pour toutes les déplorables errements du passé et de comprendre et faire comprendre enfin qu'une religion qui se mêle de politique est discréditée, compromise, vaincue d'avance !

Je ne pouvais lire sans colère, ces jours derniers, les commentaires que brodaient sur le texte de l'Encyclique, et en dépit de ce texte même, les porte-parole de certains groupements anticonstitutionnels (1). Ils disent bien que le pape c( ne fait pas de politique royaliste », mais ils ajoutent aussitôt : <• Le pape fait bien mieux : il nous oblige à faire, au nom de l'Eglise, pour la défense de la foi, une opposition à la loi, une agitation politique. » Or rien n'est plus faux, ni plus dangereux, qu'une telle assertion ; et si les partis antirépublicains donnent la main aux sectes maçonniques pour accréditer dans le pays une telle légende, ils peuvent] être assurés qu'ils ne feront à la République que des égratignures assez ridicules, tandis qu'ils aideront à porter à l'Eglise catholique de France un coup qui peut être mortel.

Jamais Pie X n'a prescrit de faire (( opposition à la loi )),jamais il n'a préconisé «l'agitation politique ». L'eût-il fait — il faut avoir le courage de son opinion et de la vérité — qu'il n'eût pas été suivi par cette immense cohorte de catholiques français, dont nous sommes, et qui veulent demeu-

(1) Voir l'Action française.

rer, comme le charbonnier dont ils ont pourtant la foi, maîtres chez eux.

Non seulement ils n'auraient pas consenti à provoquer cette agitation politique ou à s'y mêler, mais encore ils auraient dû la combattre comme antifrançaise plus encore qu'antirépublicaine. Et si, dans la consternation de leurs âmes, malgré tout respectueuses, ils n'avaient pas voulu aller jusqu'à dire au Pontife « nous jurons de vous désobéir », ils n'auraient pu moins faire que se retirer sous leurs tentes, pour y marquer, impuissants et navrés, les coups furieux que porteraient à la fois les énergumènes des deux bords à ce qui leur tient le plus au cœur, leur patrie et leur religion !

Heureusement, il n'est pas question de telles folies; et, loin de les provoquer, le Pape les interdit.

On se fait en France une singulière etbienfausse idée du Pape Pie X; et, depuis les épileptiques de jusqu'aux doctrinaires du Temps^ tous

les écrivains en posture d'hostilité ou de méfiance à Tégard du catholicisme se trompent aussi fort quand ils traitent le Pape de « réactionnaire »... Non, le Pape est une conscience ! c'est sa conscience seule qui lui a dicté son verdict, ce n'est en aucune façon cette médiocre contingence qu'est un sentiment politique ; et, eût-il d'ailleurs sur notre politique intérieure un jugement propre, que ce jugement ne serait pas celui d'un réactionnaire. S'il en fallait un témoignage, je vous pro-

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poserais de le trouver dans ce mot, tout récemment sorti de ses lèvres, et qui n'est pas seulement intéressant par son anecdotique saveur. Comme un interlocuteur lui protestait de la fidélité des catholiques de France et de leur infaillible obéissance à ses ordres: «Je le crois, dit le Pape, je « le crois et l'espère... Si pourtant ils avaient obéi « à mon prédécesseur, ils n'en seraient pas là! >?

Et donc tous ont le devoir d'en croire ce Pape quand il leur dénonce, comme une fausseté, l'imputation « que la forme de République lui est odieuse, et qu'il seconde, pour la renverser, les efforts des partis adverses ».

Et tous devraient avoir l'obligation de suivre aussi ses directions quand il leur interdit « d'agir d'une façon séditieuse et violente ».

Voilà les deux paroles que nous attendions et qui nous réconfortent; elles résument, sur le terrain des contingences politiques, la situation telle que nous la voyons, et dictent la conduite à tenir.

Il ne s'agit pas de se révolter contre la loi, n'en déplaise aux brouillons partisans de la politique du pire; il s'agit seulement de ne point user des précaires facilités qu'elle donnait. Le Saint-Siège n'a cure d'intervenir dans notre politique intérieure, qui, à parler net, ne le regarde pas; il interdit seulement aux catholiques de profiter de certains avant aq es conaklés par la loi de Décembre parce qu'il n'estime PAS POUVOIR les autoriser à se soumettre aux conditions auxquelles étaient subordonnés ces avantages.

Je VOUS conjure de poser, de comprendre, de faire comprendre ainsi le problème qui nous angoisse tous. J'ai la conviction, sereine et certaine, que telle est la vérité. Et, si je vous demande de lutter sans trêve contre notre irréconciliable adversaire, le fanatisme maçonnique, je ne vous engage pas avec moins de force à combattre Tintrusion néfaste de la politique dans la religion, ou les réciproques empiétements du spirituel dans le temporel. Je persiste à redouter, comme un péril mortel, l'intransigeance aveugle de ces politiciens pseudo-catholiques, qui n'ont jamais fait que du mal au catholicisme sous prétexte d'en faire à la République, et qui, en définitive, ne servent pas mieux leur religion que leur pays.

— Et maintenant, enfin, comment l'Eglise séparée va-t-elle comprendre son rôle social et sa mission humaine? C'est la dernière question à examiner, c'est la plus grave de toutes.

Le côté surnaturel de la religion n est point ici en cause; encore une fois, si je suis fermement attaché à ma croyance, cela ne regarde que moi, et, si je ne reconnais à personne le droit ni le pouvoir de m'empêcher de croire, c'est que je laisse par contre à mon voisin toute liberté de ne pas croire. Le domaine de la conscience m'est inviolable et sacré.

C'est sur la terre, non dans le ciel, que je considère ici l'action religieuse ; et c'est en ce sens que je professe, avec Guizot, que la religion n'est

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point une de ces ordinaires occupations de la vie à laquelle on donne son jour ou son heure, mais qu'elle est au contraire toujours et partout présente dans l'évolution de Têtre humain.

La séparation, rendue par la volonté du Pape plus franche et plus complète que le gouvernement français ne Tavait préparée, peut être le commencement de la fin pour l'Eglise de France, si les catholiques français s'abandonnent, si les prêtres français donnent raison aux prétentions des doctrinaires qui ne concevaient leur vie possible qu'appuyée sur TEtat et subventionnée par lui. Et, me plaçant à un point de vue moins catholique que français, je disque c'est un grand malheur si l'Eglise de France se laisse ainsi dépérir d'indolence ou d'inanition, car c'est une des grandes forces de l'âme et de la race françaises qui s'en va.

Si la séparation, au contraire, a cet effet admirable que le passé soit oublié dans ses discordes ou ses erreurs, que l'onregarde non plus derrière soi, mais devant soi, que l'on se place virilement en face des nécessités présentes pour préparer l'avenir, elle peutêtre un principe de résurrection, tout au moins de rénovation; et les préceptes chrétiens de doctrine et de morale peuvent humainement redevenirles plus vivaces, les plus féconds agents du progrès et du salut social.

Pour cela, il faudra combler le fossé, chaque jour plus profond, qui s'est creusé entre l'Eglise et le siècle, entre le prêtre et le peuple.

C'est un fait avéré que, depuis delongues années, depuis trente ans surtout, la religion a vu son action s'affaiblir, se rétrécir, presque disparaître en maints endroits. Est-ce à la conduite privée, au manque de dévouement ou de bonne volonté des prêtres qu'il faut attribuer ce fléchissement ? Certes non. Dans Tensemble ils sont de mœurs et de conduite irréprochables et, à ce point de vue, le clergé français est un clergé modèle. Ils sont dévoués et zélés, leurs intentions sont droites et généreuses, etTon verra, au contact des difficultés, quelles fortes et riches natures il y a parmi eux. Cependant, tous les jours, le malentendu s'aggrave entre eux et la grande masse de leurs concitoyens.

Quand je recherche les causes, que je crois bien sentir, de ce désaccord grandissant,je ne m'arrête qu'un instant aux accusations, aux calomnies, aux menées furieuses d'adversaires acharnés, qui n'auraient point suffi, à elles seules, à aliénerl'opinion publique; et je dois même vous avouer que, moi qui souhaitais naguère si fort le maintien du Concordat,je prendrais, à ce point de vue, assez allègrement, mon parti de la dénonciation qui vient d'en être faite.

Ce n'est point impunément en effet qu'un clergé demeure, pendant plus de cent années, fonctionnaire de l'Etat.

Déjà sous l'ancien régime, l'Eglise de France n'avait pas toujours assez jalousement gardé son indépendance, condition de sa dignité; trop sou-

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mise aux puissants, trop intéressée à la durée et à la régularité de leur domination, elle ne songeait pas assez à défendre les droits des faibles, elle se bornait trop souvent àleur prêcher la résignation, sans oser assez parler de devoir et de justice aux forts.

Après le Concordat, elle ne répudia pas avec assez d'énergie lesconceptions un peu humiliantes du caporalisme napoléonien; et trop aisément le peuple vit, en elle, pendant la première moitié du xix^ siècle, un auxiliaire ou un instrument du gouvernement. Elle perdit là le plus clair de sa popularité. Aux yeuxde trop de gens le prêtre fut un rouage inutile, un fonctionnaire oisif. Des dictons, souverainement injustes, mais extrêmement populaires, coururent les villes et les champs. Et, désormais, la masse considéra les ministres du culte comme formant (( une casle à part, admette tant autour d'elle quelques fidèles de moins en « moins nombreux se rétrécissant chaque jour « et devenant plus étrangère aux préoccupations, c( aux habitudes, à la vie sociale de son temps ».

Aux yeux du peuple, le prêtre fut celui qui fréquentait plus souvent et plus volontiers les riches que les pauvres, qui n'allait pas assez à lui, ne compatissait pas assez à ses misères, ne lui parlait, du haut de la chaire, que de pénitence, de résignation, de soumission, tandis que trop rarement il l'entendait parler de devoir aux heureux de ce monde.

Le peuple aime qui l'aime, ou seulement qui

paraît l'aimer. Il est bien facile à tromper, car il préfère ceux qui flattent ses instincts ou ses passions à ceux qui lui disent la vérité. Convenons donc que ces inévitables faiblesses de l'âme populaire rendait singulièrement malaisé le rôle auquel le clergé aurait dû s'essayer pour l'éducation sociale des masses. Mais les difficultés de la tâche qui, Dieu merci, ont été un admirable stimulant pour quelques prêtres saintement et humainement apostoliques, n'auraient pas dû la faire abandonner ni même incomplètement accomplir par d'autres.

En outre, n'osant ou ne sachant plus prêcher l'Evangile, qui est le code social par excellence, certains membres du clergé s'enlisèrent dans la prédication d'on ne sait quel vague mysticisme, d'une sorte de mythologie catholique, où le merveilleux fut prodigué. Les saints et les saintes firent presque oublier Dieu ! Et cette orientation, non plus, n'était de nature à rendre à l'Eglise et au clergé une popularité, qui diminuant de plus en plus, avait fait place à de l'indifférence^ et même à de l'hostilité.

Enfin trop souvent le prêtre prit parti dans les luttes politiques et ne se défendit pas assez d'y apporter cet esprit d'affirmation dogmatique et ces prétentions dominatrices qui n'ont que faire sur le terrain temporel.

Quand il fut l'ami du pouvoir, il ne résista pas assez à la tentation de faire peser sur le peuple un joug qui, à l'inverse de celui du Maître évangéliquCj n'avait rien de suave, et un fardeau qui

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n^était pas léger. Les plus graves mésintelligences datent de là ; et, si le pouvoir est passé aux mains d'adversaires qui ont malmené les « curés » avec rindigne rudesse que vous savez, c'est que les rancunes amassées naguère dans Pâme populaire avaient permis cet étonnant retour, et que le catholicisme devait payer les dettes du cléricalisme.

Je serais désolé, messieurs, de heurter ou de contrister les convictions ou la sensibilité d'un quelconque d'entre vous ; et pourtant, à débrider largement, comme je viens de faire, cette plaie dont pouvait mourir le catholicisme français, je sens bien que je m'expose à le faire souffrir et crier Comprenez^ je vous en conjure, la droiture de mon intention, et voyez que le temps est passé des timidités ou des réticences, que l'instant oii nous sommes est vraiment décisif, que l'Eglise de France tient en ses mains sa propre destinée, et que ceux qui voudraient lui voir reprendre sur le sol national la place et le rôle qui lui reviennent, pour lui voir faire, patriotiquement et socialement, tout le bien qui est en puissance dans son action, lui doivent avant tout, sans irrespect mais sans fétichisme, tout ce qu'ils croient être la vérité.

— Ce qu'il ne faut plus faire donnera dès lors assez aisément la notion de ce qu'il faut faire désormais.

Laisser la religion au temple et la politique au forum est la nécessité première ; le prêtre aura à son activité des objectifs assez pressants, et des

emplois assez variés, pour qu'il ne se mêle plus, par surcroît, aux luttes locales, et qu'il aime mieux être apôtre qu'agent électoral.

Il ne devrait pas être plus difficile de répudier les pratiques d'un mysticisme édulcoré ou d'un ritualismc fastueux vraiment trop éloignés de l'austère noblesse et de la rude simplicité évangéliques.

Que la vraie religion y doive gagner, ce n'est pas douteux : mais ce n'est pas notre affaire. ..nous nous occupons seulementici <lela missionhumaine et sociale du prêtre; et nous la concevons singulièrement plus féconde à mesure qu'elle s'imprégnera plus complètement du véritable esprit de l'Evangile. — Que le pasteur revienne aux enseignements et, si possible, aux mœurs de l'Eglise primitive, qu'il se nourrisse et nourrisse son troupeau de l'aliment substantiel et simple que donnent la Bible, lesEvangiles, les Actes et Epîtres des Apôtres, qu'il ne leur serve plus ces fastidieuses rééditions des grands discours d'apparat des grands prédicateurs du grand siècle — trop de grandeur pour la simplicité désormais nécessaire ! — qu'il se préoccupe moins de faire de beaux sermons que de bons gestes.

Pour cela qu'il vive avec le peuple, près du peuple, au milieu du peuple, il retrouvera bien vite le cliemin de son cœur. Qu'il déteste les errements de ceux qui naguère allaient contre les désirs, les besoins, les intérêts du peuple; et qu'au lieu de vouloir remonter le courant des aspira-

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tiens et des tendances de la multitude, il ait le franc courage de les accepter, d'y entrer à plein cœur, non point pour se laisser indéfiniment dériver avec elles, mais pour les canaliser, sinon pour les conduire.

De trop nombreux représentants de ce qu'on est convenu d'appeler les classes dirigeantes ont commis l'erreur, égoïste et imprudente, de trop longtemps bouder contre des réformes sociales dont ils auraient dû prendre Tinitiative. Qui donc devra plus fort répudier cette erreur que le prêtre, sorti du peuple et vivant dans le peuple, se devant non seulement au perfectionnement spirituel de la classe populaire, mais aussi à l'amélioration morale et matérielle de son sort? Qui donc, mieuxque le prêtre, devra se souvenir que c'est sur la terre, non dans le ciel, que l'Evangile promet la paix aux hommes de bonne volonté ?

Il ne s'agit point ici de faire du socialisme ou de prêcher la révolution. Encore que l'on puisse retrouver, dans l'Evangile même, les racines premières du socialisme, vous savez assez Tantagonisme essentiel des deux doctrines, Tune fondée sur le renoncement et le sacrifice, l'autre sur l'âpre revendication des biens de ce monde, pour ne pas faire de confusion.

Que si l'imprudence d'une certaine jeunesse, de générosité dévoyée, tendait à rendre la confusion possible, il faudrait s'en garer soigneusement ; car il vaut sans doute mieux, individuellement, pour le collectiviste, aller à la messe qu'au caba-

ret ; mais, socialement, coUectivisLe chrétien ou collectiviste athée ne sont guère moins utopistes ni dangereux Tun que l'autre. Et quant au communisme, dont les communautés religieuses réalisent assez parfaitement Fidéal, je ne le vois possible que dans de toutes petites élites et inoffensif que derrière les grilles d'un cloître.

Ce n'est pas dans la paix du cloître, c'est dans la vie ardente et tumultueuse que nous souhaitons voir le prêtre retourner au peuple et la religion s'allier à la démocratie. Tout les devrait attirer mutuellement et c'est de tout notre cœur que nous espérons leur réconciliation, car nous en attendons le plus grand bien réciproque, pour le pays d'abord qui ne doit laisser perdre aucune de ses richesses ou de ses forces vives, pour la religion ensuite, qui peut, dans le pays, redevenir une des vertus sociales les plus et les mieux agissantes.

Il sied, messieurs, de terminer enfin cette trop longue causerie.

Nous avons examiné bien des questions et de bien graves, tentant seulement de dire sur chacune Tessentiel et de suggérer à vos réflexions le travail de complément, d'adaptation et de mise au point que réclament des indications nécessairement très sommaires. C'est une modeste graine que j'ai seulement prétendu semer. Comme je sais la richesse de la terre qui l'a recueillie, je ne suis pas inquiet sur le sort des moissons futures.

Je vous disais, en commençant, que je tremblais

APRÈS QUE LE PAPE A PARLÉ

devant l'inconnu très noir qui, du fait de la séparation, s'ouvrait devant nous. Or, après ce large tour d'horizon que nous venons défaire ensemble, voilà, bien au contraire, que je me sens tout réconforté, plein de courage et d'espérance, confiant en l'avenir prochain, armé, s'il le faut, pour la lutte, mais imaginant plutôt, et je ne sais pourquoi, que nous allons enfin, frères ennemis d'hier réconciliés demain, laisser tomber nos armes et nous tendre la main.

Je ne sais pourquoi? Allons donc! Je sais fort bien pourquoi, aucontraire, et je veux vous le dire en terminant.

Me pardonnerez-vous de laisser passer, dans les frondaisons touffues de ces trop sombres réflexions, une brise purifiante de poésie? Oui, sans doute ! car le Poète, en quelques vers, en dit et en sait plus long que tous les philosophes. Si je reste et vous veux laisser sur une impression d'optimisme malgré tout confiant, c'est que, dans les brumes d'une longue nuit finissante et dans la fraîcheur rajeunie du matin nouveau, j'ai cru voir passer la forme imprécise d'une Fée.

La Fée au nimbe de clarté

Qui, jadis, sur mes beaux sommeils d'enfant gâté, Passait, laissant toujours, de ses mains mal fermées, Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.. ...

Cette Fée, délicieuse et puissante, qui nous enchante et qui nous réconforte, vous Pavez déjà reconnue, déjà nommée — Ceux qui meurent pour elle s'en vont le sourire aux lèvres ; ceux qui

viventpar elle viventurie vie intense utile et pleine. Elle est aimée des enfants des hommes d'un amour qui défie le temps, et qui, chaque jour, la fait paraître plus radieusement belle et désirable. De toutes les conceptions de Tesprit humain, c'est la seule vraiment immortelle, éternellement jeune, féconde, joyeuse et forte. C'est elle qui a régénéré la France et qui peut demain régénérer TEglise de France ; c'est elle qui, si nous sommes sages et dignes d'elle, peut les grandir et les fortifier l'une par Tautre, Tune avec l'autre. C'est notre principe et notre fin, notre douceur et notre force, notre espoir et notre foi : c'est la Liberté !

APPENDICES

APPENDICE I

Texte de la loi sur la Séparatiôn des Eglises et de l'Etat.

TITRE PREMIER Principes

Article 1. La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public.

Art. 2. La République ne reconnaît,ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du l*''" janvier qui suivra la promulgation; de la présente loi, seront supprimées des budgets de l'Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l'exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d'aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges^ écoles, hospices, asiles et prisons.

Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à Farticle 3.

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