‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 3)Chapitre 18 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que pensez-vous de nos institutions ? C'est la question qu'aux Etats-Unis adresse au voyageur européen toute personne qu'il rencontre. Le voyageur trouve la question naturelle, car pour peu qu'il soit observateur, son esprit est plein de ces institutions. Seulement, il se demande pourquoi cette question ne lui est faite qu'en Amérique. En Angleterre, on ne s'informe pas auprès des étrangers, pas même auprès des Américains^ de leur opinion sur le gouvernement et sur les lois anglaises ; l'Anglais sur le continent ne trouve pas davantage les Français, les Allemands ou les Italiens curieux de savoir ce qu'il pense de leur organisation politique. La raison de cette différence apparaît avec la réllexion. Les institutions des Etats-Unis sont, dans l'opinion des habitants de ce pays aussi bien que des étrangers, dignes d'un intérêt plus général que celles des nations, pourtant aussi illustres, du Vieux Monde. Elles sont ou sont supposées être des institutions d'un nouveau type. Elles forment ou sont supposées former un tout symétrique, capables d'être étudiées ou jugées avec plus de profit que les institutions moins parfaites et moins harmoniques des pays

plus anciens. Elles représentent, pour le vulgaire, une expérience faite sur une échelle plus vaste que l'histoire n'en a présenté jusqu'à ce jour, et dont chacun a intérêt à peser les résultats. Et, pourtant, elles sont quelque chose de plus qu'une expérience, car elles sont censées symboliser le type des institutions vers lequel, entraînées par les lois de la fatalité, les autres nations du monde civilisé seront forcées de marcher, les unes rapidement, les autres plus lentement, mais toutes sans s'arrêter.

Quand notre voyageur revient dans sa patrie, il est encore interrogé par les plus intellectuellement curieux de ses amis. Ce qui le frappe surtout, c'est le défaut d'à-propos de leurs questions. Les Européens qui réfléchissent ont commencé à se rendre compte, avec satisfaction ou avec regret, de l'influence énorme et chaque jour croissante des Etats-Unis et du rôle important qui leur est réservé dans le développement de la civilisation. Mais ces personnes, à moins qu'elles n'aient, elles-mêmes, traversé l'Atlantique, ont rarement des idées exactes ou correctes sur les Etats- Unis. Les traits de la vie sociale et politique en Amérique, constamment cités en Europe à la fois comme des modèles et comme des avertissements, ne le sont presque jamais avec la connaissance indispensable des faits, et encore moins avec la compréhension des enseignements qu'il en faut tirer ; et là où les prémisses sont mal posées, les conclusions sont forcément fausses.

C'est l'insatiable curiosité de l'Europe pour ce qui concerne la vie sociale et politique de l'Amérique, et, en même temps, le sentiment de l'importance qu'oflre l'incomparable expérience qui se déroule dans ce pays qui ont poussé et pousseront tant de voyageurs à écrire leurs impressions sur la terre de l'Avenir. Toutefois, l'abondance , même des documents sur cette matière oblige, en quelque sorte, l'auteur à se justifier d' en avoir allongé la liste en y ajoulan un ouvrage.

Je pourrais m'excuser en faisant remarquer que les chan-

gements, en Amérique, sont si rapides qu'une nouvelle série de livres est nécessaire, au bout de quelques années, pour décrire le nouvel aspect des choses, les nouveaux problèmes qui ont apparu, les nouvelles idées qui ont germé dans le peuple, les développements nouveaux et inattendus, bons ou mauvais, que les institutions existantes ont naturellement pris. Je pourrais faire observer qu'en Europe, aussi, au Bout de quelques années, pousse une génération nouvelle qui ne lit pas les livres vieux parce qu'ils sont vieux, mais peut désirer en lire un nouveau. Et si l'on veut une autre raison, trouvons-la dans ce fait que, depuis les derniers cinquante ans, aucun auteur ne s'est proposé d'exposer le système politique entier des Etats-Unis dans sa pratique aussi bien que dans sa théorie, d'expliquer non seulement le mécanisme du gouvernement national, mais celui des gouvernements d'Etats, non seulement la constitution, mais la politique, non seulement enfin la politique, mais les idées, le tempérament, les habitudes du peuple souverain. Des points spéciaux ont été traités dans des ouvrages dont plusieurs ont une réelle valeur, mais jusqu'à ce jour personne n'avait essayé d'envisager le sujet dans son ensemble; faut-il ajouter que, parmi les plus capables des auteurs ayant abordé cette étude, il en est qui ont été soit des avocats, souvent des avocats de profession, soit des détracteurs de la démocratie ?

Présenter un tableau d'ensemble des Etats-Unis, en tant que gouvernement et en tant que nation, est le but du présent livre. Mais en cherchant à embrasser tout le sujet, l'auteur n'a pas eu le dessein de l'épuiser. La tendance de traiter avec une égale minutie toutes les parties d'un ouvrage, faute caractéristique des écrivains anglais, ainsi (jue le remarquait un critique de talent, le regretté Karl Hillebrand, est un écueil qu'il importe d'éviter : elle fatigue les lecteurs, et surtout ells entraîne l'auteur à s'étendre sur des matières qu'il ne possède que d'une façon imparfaite, avec autant de complaisance que sur celles vers lesquelles

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son goût et ses connaissances spéciales le portent naturellement. Je m'efforcerai de ne rien omettre de ce qui paraît Nécessaire pour donner aux lecteurs européens une compréhension parfaite du caractère national et des tendances des Américains ; dans cette vue, je toucherai à quelques sujets ne paraissant offrir que de lointains rapports avec le gouvernement et la politique. Il en est d'autres, pas plus étrangers, peut-être, i\u sujet principal queje mécontenterai d'effleurer, soit qu'ils aient été mis suffisamment en lumière par des auteurs antérieurs, soit que je ne les connaisse pas assez pour faire profiter mes lecteurs de mes observations. Par exemple, l'organisation de l'enseignement primaire aux Etats-Unis a été décrite trop souvent et d'une façon trop complète dans nombre de livres faciles à se procurer, pour que je revienne, à mon tour, sur ce sujet. Par contre, les Universités américaines ont été, d'une façon générale, négligées par les écrivains européens, et il est juste de leur consacrer quelques pages. Les statistiques de l'industrie, de l'agriculture et du commerce, l'organisation administrative et financière des chemins de fer présentent le plus grand intérêt, mais ces questions exigeraient trop de place pour être convenablement exposées et commentées ; il m'est impossible de les traiter dans ces volumes, même avec le talent spécial et les connaissances nécessaires pour tirer de tous ces chiffres leur quintessence, et en dégager un enseignement. D'ailleurs ce tableau, s'il est de nature à mettre en relief la civilisation américaine, n'est pas indispensable à la compréhension du caractère américain. Des considérations sur le mouvement littéraire et religieux en Amérique sont nécessaires ; j'ai résolu d'exposer quelques idées sur ce sujet et sur l'influence que les goûts littéraires et les habitudes religieuses du peuple exercent sur la vie tout entière du pays en lui donnant sa forme et sa couleur.

Un livre semblerait pour moi tout indiqué comme modèle : c'est la Démocratie en Amérique d'Alexis de Toc-

queville. C'eût été, certes, en laissant de côté le danger que me ferait courir la comparaison avec un si admirable maître de style, une tâche pleine d'attraits et d'utilité que de le suivre pas à pas, et de chercher à faire, pour les Etats- Unis de 1888, avec ses soixante millions d'habitants, ce qu'il a fait pour ce pays lorsqu'il n'en comptait que quinze. Le but que j'ai poursuivi est quelque peu différent, et j'ai conçu mon sujet en me plaçant à un point de vue autre. Aux yeux de M. de Tocqueville, l'Amérique était essentiellement une démocratie, une démocratie idéale, riche en enseignements pour l'Europe, et surtout pour la France^ sa patrie. Ce qu'il nous a laissé est moins une description du pays et de ses liabitants qu'un traité sur la démocratie, plein de fines observations et de hautes pensées ; les conclusions de son ouvrage, glorieuses pour l'Amérique, ne sont pas tant tirées de l'analyse des conditions sociales de ce pays que de vues d'ensemble sur la démocratie, en quelque sorte purement spéculatives et inspirées par la situation de la France à cette époque. Pour moi, malgré mon respect pour la grande autorité de M. de Tocqueville, je ne considère pas comme aussi grande qu'il l'a pensé l'influence du gouvernement démocratique dans le domaine moral et social ; mon ambition a été moins de discuter ses mérites que de peindre les institutions et les habitants de l'Amérique tels qu'ils sont, et d'exposer les traits les plus frappants de cette nation, je ne parle pas seulement de la souveraineté absolue du peuplé, mais aussi de l'histoire et des traditions de la race, des idées fondamentales qui l'inspirent, du monde matériel qui l'enveloppe. J'ai cherché à éviter les tentations de la méthode déductive ; je me suis attaché à présenter les faits simplement, les arrangeant et les rassemblant le mieux que j'ai pu, à les laisser parler d'eux-mêmes plutôt qu'à imposer mes conclusions à mes lecteurs. Plus on étudie un sujet étendu, plus on devient prudent dans ses conclusions. De ma première visite en Amérique, il y a 18 ans, je rapportai tout un essaim de

généralisations hardies. Après ma seconde visite, en 1881, j'en jetai une bonne moitié par dessus bord. De la moitié qui restait, quelques-unes tombèrent dans l'Atlantique lorsqu'à mon retour je le traversai de nouveau après une troisième visite en 1883-84- ; et, bien que mes deux derniers voyages aient donné naissance dans mon esprit à quelques conclusions nouvelles, je dois reconnaître qu'elles furent moins nombreuses et plus prudentes que leurs sœurs défuntes de 1870. Je peux dire, en toute franchise, que ma satisfaction sera plus grande si mes lecteurs philosophes trouvent dans ce livre des matériaux, avec lesquels ils se sentiront en toute sécurité pour construire des théories pour eux-mêmes, que s'ils y prenaient des théories toutes faites.

L'étudehistoriquedu sujet aurait présentédel'agrémenten même temps que du profit ; la nature des institutions est, en effet, mieux comprise quand l'exposé de leur développement nous a servi à nous rendre plus exactement compte de leur fonctionnement actuel. Si je n'ai usé qu'avec ménagement de cette méthode, ce n'est pas que mes goûts ne m'y portassent naturellement, c'est parce qu'elle aurait été rarement compatible avec le plan que je m'étais tracé, de présenter, dans un ouvrage pas trop étendu, une vue d'ensemble aussi claire que possible de l'état de choses actuel. L'histoire de l'Amérique, à peu près totalement inconnue des Européens, peut manquer de couleur et de romanesque lorsqu'on la compare aux annales des grandes Nations du Vieux Monde; par contre, elle est riche à l'infini en enseignements politiques. Mes lecteurs américains, mieux au courant, je crois, de l'histoire de leur pays que les Anglais ne le sont de la leur, ne m'accuseront pas, je l'espère, d'ignorer ces enseignements ; ils attribueront les lacunes de cet ouvrage à mon désir de condenser en deux (1) volumes un sujet très vaste. Des raisons similaires m'obligent à

(Ij L'ouvrage anglais a paru en 2 volumes. (Kote des éditeurs).

donner un simple résumé succinct de la partie juridique de la constitution : le lecteur au courant des lois considérera, peut-être, cette brièveté comme une qualité.

Même avec l'exclusion des parties historiques et juridiques, le sujet demeure assez étendu et assez complexe pour rendre nécessaires quelques explications sur la conception et le plan de cet ouvrage.

Il est trois choses que Ton désire connaître dans une République, sa charpente et son organisation constitutionnelle, ses rouages et leur fonctionnement, enfin les forces qui la meuvent et en dirigent la marche. Il est naturel de commencer par la première. Ce sera le Gouvernement, et comme les pouvoirs du Gouvernement sont doubles, étant partagés entre les autorités Nationales ou Fédérales, d'une part, et les Etats de l'autre, j'étudierai d'abord le Gouvernement National, dont la structure est facilement saisissable aux lecteurs européens à raison de ses ressemblances avec le Gouvernement National de leur pays, hâ première partie contiendra le tableau des différentes autorités Fédérales, le Président, le Congrès, les Chambres législatives ainsi que les relations du Pouvoir National ou Central avec les différents Etats. On y trouvera, aussi, une étude shr la nature dd la Constitution en tant que suprême loi fondamentale, et sur les modifications que cet organe immuable et rigide a subies, quelquefois ouvertement, le plus souvent tacitement, et, pour ainsi dire, d'une façon inconsciente.

La deuxième partie iraiie, en suivant la même division, des Gouvernements d'Etats. Elle étudie leurs constitutions, leur administration, le fonctionnement de leurs Chambres législatives. Le gouvernement local étant réglementé par les Etats, j'ai été naturellement amené à y introduire un exposé de l'administration des petites communes et des villes, telle qu'elle est organisée dans les différents Etats ; (comme on le sait, l'excellence de l'administration des petites communes et les imperfections de celle des villes sont un sujet quotidien de discussions pour les savants américains).

Troisième partie. — L'organisme tout entier, aussi bien du Gouvernement National que des Gouvernements d'Etats, est tiraillé par les partis politiques, qui aux Etats-Unis sont constitués plus soigneusement que partout ailleurs et sont presque entièrement à la dévotion des politiciens de profession. En réalité, ces partis représentent un second corps politique, vivant côte à côte avec le gouvernement légal, et pourvus d'une organisation pour le moins aussi compliquée. La politique, considérée, non comme une science du gouvernement, mais comme l'art de gagner les batailles électorales et d'assurer des places, a pris aux Etats-Unis un développement inouï ; on peut dire que ce développement dépasse celui qu'il a atteint dans la Grande-Bretagne et dans la France autant que les méthodes politiques de ces deux pays dépassent celles en usage en Serbie ou en Roumanie. La troisième partie contient un tableau rapide de ce système, des partis et des hommes qui en font mouvoir les fils : ce sujet, intéressant entre tous, n'a pas été traité en Amérique d'une façon assez complète et mériterait plus de développement que le cadre de cet ouvrage ne me permettra de lui en donner.

Quatrième partie. — Les partis politiques, toutefois, ne sont pas la force suprême qui imprime aux affaires leur direction. Derrière eux et au-dessus est le Peuple. L'opinion publique, c'est-à-dire l'âme et la conscience de tout le peuple, c'est l'opinion des membres des partis politiques, puisque la réunion des partis politiques constitue la nation; naturellement, les partis politiques prétendent représenter Topinion publique et cherchent à en tirer profit. Toutefois, elle leur est supérieure, étant plus froidement réfléchie, plus large dans ses jugements; elle en impose aux chefs politiciens et prévient souvent l'organisation de nouveaux partis. Nul n'essaie ouvertement de lui résister. C'est elle qui détermine la direction et le caractère de la politique nationale, et comme elle représente un plus grand nombre de volontés que dans les autres pays, sa souveraineté est

aussi moins discutable. Elle est, en un mot, le pivôl du gouvernement américain. La décrire, c'est-à-dire esquisser les idées politiques dirigeantes, les habitudes, les tendances du peuple américain, montrer comment elles se traduisent en action, est la partie la plus difficile et en quelque sorte vitale de mon œuvre. Je lui ai consacré les douze chapitres de la quatrième partie.

Cinquième jmrtie. — Mes descriptions des partis politiques et de l'opinion publique sont nécessairement vagues ; elles ont besoin d'être complétées par des exemples tirés de l'histoire contemporaine de l'Amérique. J'en ai réuni quelques-uns dans la cinquième partie. On y trouvera aussi la discussion de plusieurs questions politiques qui n'ont aucun rapport avec les partis politiques, ainsi que quelques chapitres dans lesquels j'ai essayé d'apprécier la force et la faiblesse du gouvernement démocratique tel qu'il existe aux Etats-Unis, et d'en comparer les caractères avec ceux qu'on attribue généralement en Europe à la démocratie.

Sixième partie. — Au point où nous sommes arrivés linit la partie à proprement parler politique de mon livre. Mais il existe, en outre, en Amérique, des institutions non politiques, des aspects divers de la société, des. forces intellectuelles ou spirituelles qui tiennent, dans la vie du pays, par la physionomie qu'ils lui donnent et les espérances qu'ils font naître pour l'avenir, trop de place pour être laissés de côté. Celles de ces questions qui présentent l'intérêt le plus général et ont été le moins bien comprises en Europe sont brièvement traitées dans la sixième partie. Dans la conception que je m'en suis faite, je les considère comme se rattachant toutes, bien qu'à des degrés inégaux, au sujet principal de mon livre, c'est-à-dire à l'élude du caractère, du tempérament et des tendances de la nation américaine dont les institutions politiques et sociales, aussi bien que la littérature et les mœurs, sont l'expression.

Ce plan oblige à des redites. Mais un auteur, qui est forcé de choisir entre des redites et de l'obscurité, doit en prendre

bravement son parti. Chaque fois qu'il a élé nécessaire de remonter à la source d'un fait ou d'expliquer la connexion existant entre différents faits, je n'ai jîas hésité, sachant très bien que le lecteur ne peut pas se rappeler tout ce qu'il a lu, à revenir sur mes précédentes explications et à donner aux choses plus de lumière afin de les placer dans leur véritable jour.

Peut-être pensera-t-on qu'un sujet de cette envergure, tant qu'à être entrepris, devrait l'être par un Américain d'origine. Aucun ne l'a fait jusqu'à ce jour. Il est certain qu'un écrivain de cette nationalité aurait de réels avantages sur un étranger. Toutefois un étranger, ou tout au moins un Anglais, avec quelque connaissance pratique de la politique et des lois de son pays, peut lui être supérieur à un double point de vue. Il est frappé de certaines choses qu'un Américain ne songe pas à expliquer parce qu'elles sont trop évidentes et dont Tinfluence sur la pohtique ou sur la société lui échappe parce qu'elles lui paraissent naturelles. D'autre part, il est plus facile à un étranger qu'à un national de se tenir en dehors des préjugés de partis, comme des préventions en faveur de personnes, de groupes, de dogmes constitutionnels et de la gloriole patriotique, à moins, pour le national, de tomber dans une impartialité voisine du cynisme, aussi dangereuse pour l'historien que l'esprit de parti-pris lui-même. Du sommet d'une montagne éloignée, le voyageur découvre un large horizon mais n'en aperçoit les détails que d'une façon imparfaite : il est obligé de consulter sa carte pour déterminer l'emplacement des villages et la direction des routes. En revanche, il est mieux placé qu'au centre pour se rendre compte de la réelle proportion des choses. Les grandes lignes du paysage, les vallées, les déclivités du terrain, les montagnes lui apparaissent dans leurs proportions exactes; il peut apprécier la hauteur des pics et l'étendue des plaines. De même, il est possible à l'auteur qui traite d'un pays étranger de tirer profit de son ignorance relative

des détails, en concentrant sa pensée sur les caractères principaux du peuple et sur ses institutions^ sans oublier toutefois, pour suppléer à ses connaissances, de faire de nombreux appels aux personnes les plus autorisées du pays. Mon plan a été de retracer d'abord les traits qui m'ont frappé comme les plus saillants, puis de les'contrôler, en consultant mes amis de l'Amérique et en me livrant à une élude plus approfondie des ouvrages américains.

Il n'est pas difficile à un Européen de se tenir, comme j'ai conscience de l'avoir fait, en dehors des questions de partis, surtout lorsqu'il a la bonne fortune comme moi de compter des amis intimes dans chacun des deux grands partis politiques Américains. Se dégager de toute prévention et ne pas dévoiler ses préférences quand il s'agit de ces problèmes plus graves et plus aigus qui passionnent les esprits en Europe, je veux parler du régime absolu, de l'oligarchie^ de la démocratie, de la politique de centralisation et de décentralisation, est une tache plus ardue et un devoir plus impérieux. Ce que je peux affirmer, c'est que je n'ai avancé ou supprimé aucun fait, exprimé aucune opinion, avec l'intention de servir une doctrine ou un parti politique anglais, ni fourni des arguments poiir ou contre les questions qui préoccupent chez nous l'opinion publique. Les admirateurs et les détracteurs du gouvernement par le peuple trouveront les uns et les autres dans cet ouvrage des matériaux appropriés à leurs théories; dans bien des cas aussi, si j'en juge par ce qui est arrivé à mes prédécesseurs, ils en tireront des conclusions auxquelles l'auteur n'a jamais songé.

Peu de choses sont aussi difficiles que de faire un emploi judicieux des arguments empruntés à l'expérience politique des autres nations. S'il est vrai que l'histoire, et c'est là son grand avantage pratique, nous montre l'inanité de la méthode basée sur les analogies historiques, il n'est pas moins évident que, seule, la connaissance des institutions des autres nations détruit dans notre

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esprit les espérances sans fondement ou les craintes chimériques que des rapports trop vagues y ont lait naître. Les déductions tirées du succès ou de l'échec dans un autre pays d'une tentative constitutionnelle ou d'un usage politique sont rarement exactes : le milieu est, en effet, si différent (Ju'il est impossible d'affirmer que ce qui s'épanouit ou dépérit sous d'autres cieux et dans un autre sol, s'épanouira ou dépérira dans le nôtre. Un grand nombre d'institutions américaines, transplantées en Angleterre, produiraient des fruits d'une autre nature, et, par contre, il n'y a guère d'institution anglaise qui n'ait, pareille en cela aux plantes et aux animaux de l'Ancien Monde, subi, en passant en Amérique, quelque modification. L'examen et la critique des institutions des Etats-Unis sont, sans aucun doute, riche? pour l'Europe en instructions, en encouragements et en avertissements ; toutefois, leur principale valeur réside dans la révélation de ce qu'on peut appeler les lois de la biologie politique, aussi bien que dans les nouvelles preuves et dans la nouvelle consécration qu'elles ont apportées aux principes de la science sociale et politique, à ces principes dont quelques-uns furent entrevus^ autrefois, par Platon et par Aristote, et auraient, peut-être, été oubliés si l'Amérique ne les avait illuminés d'une clarté nouvelle. De temps en temps, nous pourrons invoquer l'expérience de nos voisins de l'Atlantique pour approuver ou pour blâmer chez nous des projets de réformes constitutionnelles ou législatives. Même dans ce cas, il est indispensable, avant de se baser sur les résultats obtenus, de comparer les situations et les milieux : sont-ils similaires, nous pourrons, sans crainte des résultats certains constatés en Amérique, conclure à des résultais probables pour notre propre pays.

Cet ouvrage, du moins les pages qui concernent les partis politiques, ne produiront, peut-être, pas sur les lecteurs européens l'impression que j'aurais souhaitée, et je redoute que mon tableau ne soit moins lumineux et

plus nuageux que celui que j'avais rêvé. Il y a vingt ans, je voyageais en Islande avec deux de mes amis. Nous traversâmes le Grand Désert par un chemin à peu près abandonné, subissant, pendant les deux derniers mois de l'automne, des pluies, des tempêtes, des tourmentes de neige et d'autres ennuis trop longs à raconter. Mais le paysage était si grandiose et si solennel, la vie si nouvelle pour nous, les mœurs des habitants si intéressantes à étudier, enfin les légendes historiques et les souvenirs poétiques si pleins d'attraits, que nous revînmes enthousiasmés de cette île merveilleuse. Quand nous fimes part de notre enchantement à nos amis d'Angleterre, ils nous questionnèrent sur la façon dont notre voyage s'était effectué. Nous fûmes forcés de convenir que nous avions souffert du froid et de la faim, obligés le plus souvent de coucher dans des marais ou sur le rocher, que les habitants vivaient dans des huttes éparses dans le désert, n'ayant pas le goût du luxe et à peine l'idée du confort. Nos amis, oubliant nos impressions favorables pour ne se souvenir que de nos souffrances physiques, conçurent de notre île une idée entièrement opposée à celle que nous espérions. Nous nous aperçûmes trop tard qu'il est plus facile d'exposer des faits tangibles que de communiquer des impressions. En étendant ma comparaison aux Etats- Unis et à son peuple, je dirai que l'impression que le voyageur en retire est si forte, si profonde, si fascinatrice, tissée de tant d'imagination et d'émotion, qu'il ne lui est pas possible de l'exprimer et de la transmettre intacte à ses lecteurs. Il en est tout autrement de la politique. Cette partie, le voyageur peut facilement l'exposer dans ses détails; il est même obligé, en conscience, de le fiiire, bien qu'il n'ignore pas que son récit portera souvent sur des choses malsaines ou qui donneront lieu à des commentaires défavorables. Le lecteur européen s'empare avec avidité de ces faits tangibles ; il les juge comme s'ils se passaient dans son propre pays et en tire

des conclusions méprisantes pour la nation et pour le peuple américains. Ce qu'il ne comprend probablement pas, sans doute parce que l'auteur ne s'est pas attaché à le lui faire comprendre, c'est que le peuple américain a une réserve de force et de patriotisme plus que suffisante pour balayer le mal qu'il tolère actuellement et pour rendre la politique du pays digne de sa grandeur matérielle et des vertus privées de ses habitants. L'admiration qu'excite l'Amérique doit, pour être comprise, être ressentie sur les lieux mêmes. L'étranger qui vit avec le peuple américain ne tarde pas à partager sa confiance et se rend compte que les fautes politiques les plus graves peuvent être là-bas bien moins dangereuses qu'en Europe. Cent fois, à mesure que j'avançais dans le cours de cet ouvrage, j'ai été découragé par les faits que je relatais : cent fois le souvenir de l'énergie et de la vitalité de la nation américaine a chassé au loin mes craintes.

Il est d'autres dangers auxquels est exposé un livre comme celui-ci. Le lecteur, par exemple, est amené naturellement à considérer comme vrai ce que l'auteur a vu et ce qu'il a entendu dire, et à croire que ce qui est maintenant vrai continuera à l'être toujours. Pour être armé contre le premier de ces dangers, il suffit d'être prévenu : en ce qui concerne le second, je tiens à déclarer que chaque fois que j'ai recherché les causes d'un fait je me suis aussi demandé si elles présentaient un caractère de permanence, question qu'il est toujours bon de se poser, même si on ne peut pas y répondre. Je n'ai pas attribué à la démocratie la même influence que la plupart des auteurs qui m'ont précédé ; j'ai considéré, au contraire,que les déductions tirées des formes de gouvernement étaient trop faciles et trop évidentes pour ne pas être très prudent à leur égard. On a dit que le dernier mot de la philosophie était de diminuer le nombre des causes, de même que l'idéal de la chimie est de réduire celui des substances premières. Mais c'est là un but qu'il ne

faut pas poursuivre sans réflexion. Une analyse serrée des phénomènes politiques et sociaux démontre, en efîet, que souvent les causes sont plus complexes qu'elles ne l'ont paru d'abord, et que souvent aussi les prétendues causes principales n'agissent que parce qu'elles sont poussées par des causes secondaires cachées mais non moins importantes. La recherche des causes motrices de la Société est une question de la plus haute importance : même là où il n'est pas possible d'atteindre la certitude, nous devons être reconnaissants à la science d'avoir déterminé les faits et précisé les problèmes ; comme le faisait remarquer, il y a plusieurs siècles, Aristote^ la position exacte de la question n'est-elle pas le premier pas dans les recherches scientifiques ?

Je me suis étendu assez longuement sur les périls du voyage : il est temps de mettre à la voile. Commençons par une vue d'ensemble sur le Gouvernement National, par l'examen de sa nature et par la description des éléments qui le composent.

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