PREFACE DE L EDITION FRANÇAISE XIII
essayé de se gouverner lui-même ; c'est aussi la nation la plus peuplée et la plus riche du monde moderne.
Ainsi, la République américaine est devenue un sujet d'étude plus instructif qu'elle ne l'était au temps de Tocqueville; c'est qu'en eîïet, elle a dégagé plus complètement qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors le principe de souveraineté populaire ; elle en a fait des expériences dans un nombre beaucoup plus considérable de communautés politiques, puisque le nombre des Etats s'est élevé de 24 à 45.
Ainsi, les matériaux pour une élude comparée de la démocratie sont devenus beaucoup plus abondants qu'ils ne l'étaient il y a 70 ans ; en même temps, les progrès de la démocratie ont rendu cette étude encore plus nécessaire pour les Européens. Nous pouvons aujourd'hui entreprendre cet examen pour un certain nombre de constitutions politiques et essayer d'en dégager un système général de science politique, comme Aristote, le fondateur de la philosophie politique, l'avait tenté il y a vingt-deux siècles.
Aristote avait devant lui des républiques indépendantes, chacune ayant sa constitution propre, en plus grand nombre que nous n'en avons aujourd'hui. Mais les Etats que nous avons à étudier sont incomparablement plus vastes en étendue et en population que ne l'étaient les cités grecques de l'antiquité ; de plus, les traits (jui séparent la condition des Etats sont bien plus accentués ; ils ont été créés, en effet, par des hommes de races différentes, ayant derrière eux un passé historique différent et aux prises, pour le moment, avec des problèmes différents. C'est pourquoi, le temps est proche où les philosophes, doués de la
XIV PRÉFACE DE l'ÉDITION FRANÇAISE
puissance d'observation et de généralisation que possédait Aristote, pourront, en partant de Tétude des phénomènes des Etats démocratiques dont j'ai parlé, commencer à construire une théorie générale, basée sur des principes universellement reconnus comme vrais par toutes les communautés politiques.
Ce livre est destiné à fournir les matériaux pour cette étude comparative, en ce qui touche les Etats- Unis. En même temps qu'il décrit les institutions politiques du pays, aussi bien celles du gouvernement central ou fédéral que celles des Etats particuliers, ce livre s'efforce de présenter une peinture du fonctionnement actuel de ces institutions, tel qu'il résulte de l'organisation des partis politiques ; il essaie de mettre en relief ce qu'il y a de spécial dans les idées, dans les habitudes, dans le tempérament et dans les tendances du peuple américain, en un mot, ce qui donne à leur système démocratique son caractère distinctif.
Pour atteindre ce but, toutefois, il est nécessaire de présenter au lecteur européen, quelques notions des Etats-Unis, comme pays et comme peuple, en dehors de leurs institutions politiques. C'est là une chose tout à fait nécessaire ; il y a bien des points, en effet, sur lesquels la société américaine et l'esprit américain diffèrent grandement de la société et de la tournure d'esprit des nations européennes. Voici un exemple entre beaucoup que l'on pourrait citer. 11 y a, en Amérique, chez les citoyens ordinaires, beaucoup moins de dispositions qu'on ne le croirait en Europe, à s'en rapporter à l'opinion des personnes appartenant à la classe riche ou instruite. L'Américain estime que son jugement vaut tout autant que celui de ses conci-