CHAPITRE LXXXVIII
Piien que, dans les chapitres qui précèdent, j'aie exposé les causes qui ont amené la perversion et la corruption du gouvernement démocratique dans les grandes cités américaines, j'ai cru utile de jeter ici, par l'histoire de deux de ces cités, un peu plus de jour sur les conditions au milieu desquelles ces causes agissent et sur les formes que cette corruption a prises. Les phénomènes de la démocratie municipale dans les Etats-Unis sont à la fois les plus dignes d'attention et les moins dignes d'éloges que l'on ait encore vus dans le monde moderne; on y trouve des maux qu'aucun philosophe politique, aussi ennemi soit-il du gouvernement populaire, ne semble avoir prévus, des maux qui ont rarement fait leur apparition dans les villes d'Europe et qui ne ressemblent pas à ceux que l'on avait considérés autrefois comme caractéristiques du gouvernement des masses. Si j'ai choisi comme exemples New-York et Philadelphie, c'est parce que ces deux villes sont plus anciennes que Chicago, Brooklyn et Saint-Louis et beaucoup plus étendues que Boston et Baltimore. Et si je commence par Xew-York, c'est parce qu'elle nous montre, sur une plus
vaste échelle les pliénomrnes communs aux cités américaines et, aussi, parce que le pilla^ie et la mauvaise administration dont elle a eu à soulfrir ont eu, dans le monde entier, un plus grand retentissement.
Dès la lin du xviir' siècle, l'Etat et (un peu plus tard) -la cité de New-York furent, plus peut-être que les autres K'ats ou les autres cités, le siège de nombreuses intrigues et le champ de bataille des factions. Les organisations de parti y devinrent de bonne heure puissantes, et ce fut par un chef de parti de New York — Marcy, l'ami du Président Jackson. — que la fameuse maxime « Aux vainqueurs les dépouilles » fut formulée pour la première fois comme pratique des politiciens de New-York. Pendant longtemps, ces factions furent conduites, et ces intrigues ourdies, par des hommes appartenant aux classes supérieure.^ ou aux classes moyennes, hommes pour lesquels les émoluments qu'ils retiraient de leurs emplois pouvaient être désirables, mais qui, assurément, ne leur étaient pas indispensables. Vers le milieu du xix^ siècle, cependant, il s'opéra un changement. L'ancienne population, originaire de New-York, fut de plus en plus grossie par des immigrations d'étrangers; ce furent des Irlandais, surtout à partir de JSiC ; ensuite, des Allemands à partir de 18i9 ; entin, des Polonais et des Juifs de Russie, ainsi que des Italiens et des Slaves, vers 1883 et dans les années qui suivirent. Déjà, en 1870, la population étrangère, en y comprenant non seulement les individus nés à l'étranger, mais aussi leurs enfants qui, quoique nés en Amérique, étaient encore Européens de fait, constituait la moitié, sinon la majorité des habitants de New- York ; cette proportion n'a d'ailleurs que très peu varié depuis lors ( I . Ils ne connaissaient qu'imparfaitement
(i; En 1870. 44 pour cent de la population de New-York était d"orij;ine étrangère; en 1880, 39 pour cent; en 1890, 42 pour cent; le pourcentage des personnes qui, en fait, étaient étrangères, comme les enfants des immigrants encore imparfaitement
les inslitutions du pays et aucun intérêt ne les y rattachait encore. Mais ils avaient le droit de voter dans les élections. Grâce à leur nombre, ils devinrent bientôt un pouvoir dans la politique de la cité et de l'Etat ; et ils devinrent puissants, surtout parce que leur cohésion était parfaite et qu'ils subissaient les inlliiences des meneurs de leur propre race au lieu de chercher à avoir, ou même d'avoir, comme les natifs de New-York, des opinions indépendantes sur les questions du jour. Du sein de cette population surgirent des hommes dont le manque d'instruction était suppléé par la force naturelle et l'habileté, et qui furent bientôt passés maîtres dans l'art de diriger un parti, art que les politiciens professionnels, natifs de New -York, avaient déjà porté à sa perfection.
Tandis que ces causes étaient en train de transférer le pouvoir à l'élément le plus grossier et le plus ignorant de la population, le rapide développement commercial qui suivit l'exécution du Canal de l'Erié et l'ouverture de plusieurs voies ferrées vers l'Ouest, et, à la suite décela, l'expansion de New- York comme centre commercial et tinancier, avaient de plus en plus détourné les pensées des gens riches de la politique locale ; celle-ci demandait, en elïet, plus de temps que des hommes d'affaires ne pouvaient lui en donner, et paraissait d'ailleurs bien fade à côté de la lutte suscitée par la question de l'esclavage, lutte qui, de 1850 à 1805, avait occupé tous les esprits patriotes. Les hommes influents qui, cinquante ans plus tôt, auraient surveillé bs affaires municipales et qui auraient peut-être assumé un rôle dans la cité, étaient maintenant occupés de
américanisés, était et est encore, naturellement, plus grand, parce qu'il doit comprendre bien des personnes nées en Amérique de parents encore imparfaitement américanisés. Il est vrai que quelques-uns des immigrants les plus récents n'avaient pas encore obtenu le droit de suffrage ; mais il convient de ne pas oublier que la proportion des adultes est beaucoup plus «rande parmi les immigrants que dans l'ensemble de la population.
b LK TAMMANY RING A NEAV-YORK
leurs entreprises commerciales ou de leur profession, au point (le néi^liiier leiu's devoiis civiques locaux ; ils voyaient d'un œil indiflérenl l'accaparement des principaux emplois municipaux par des personnes appartenant aux couches inférieures de la société.
Lors même que ces hommes, ayant une position sociale et une certaine culture, auraient désiré avoir part aux affaires politiques de la cité, cela ne leur aurait pas été facile, car l'extension rapide de New- York, qui, d'une population de 108.000 habitants en -1820, était monté à 200.000 en 1830, à 813.000 en 18(30, et à 942.000 en 1870, avait introduit des masses d'étrangers auxquels les anciens habitants étaient totalement inconnus, de sorte que ce n'était qu'en organisant laborieusement les nouveaux venus qu'on pouvait s'assurer leur adhésion. Quelque laborieuse que fût l'œuvre, on pouvait être certain qu'elle serait accomplie, puisque l'acuité de la lutte rendait chaque vote précieux. Mais ce n'était pas là une œuvre attrayante pour des hommes ayant de l'éducation, ni même une œuvre qui put leur convenir. Elle incomba alors tout naturellement à ceux qui appartenaient eux-mêmes aux classes inférieures et elle devint la source du pouvoir qu'ils acquirent dans la suite.
Parmi les organisations politiques de New- York, la plus ancienne et la plus puissante était la Société Tammany. Elle est aussi vieille que le gouvernement fédéral, puisqu'elle a été fondée sous le nom de Société Colombienne en 1789, juste quinze jours après l'inauguration de AVasbington, par un Américain d'origine irlandaise appelé William Mooney ; elle fut plutôt fondée dans un but social et charitable que dans un but politique. En 1805, elle prit le nom de Société Tammany {Tammany Society), adoptant, dit-on, le nom d'un chef indien appelé Tamanend ou Tammany, et prenant elle-même une sorte de caractère indien. Il y avait treize tribus avec douze « sachems y> sous le commandement d'un grand sachem, sagamore, ou
maître des cérémonies, et un wiskinshi ou huissier.
Peu à peu et avec le temps, sous l'influence néfaste de /Varon Burr, elle prit une teinte politique, en même temps que le nombre de ses membres continuait à s'accroître. Déjà, en 1812^ elle était une force dans la cité, car elle était devenue le centre de ralliement de ce parti que l'oii appelait alors le parti républicain et que Ton a appelé depuis le parti démocrate ; mais elle ne semblait pas encore avoir tout à fait renoncé à ses aspirations morales, puisque, en 18i7, elle publia une sorte de manifeste dans lequel elle déplorait la vogue que le jeu de billard, ce jeu d'origine étrangère, avait parmi les jeunes gens des classes supérieures. A cette même époque, aussi, elle avait une sorte de Muséum d'histoire naturelle qui fut acheté en dernier Heu par un entrepreneur de spectacles bien connu, P. T. Barnum. Jusqu'en 1822, elle avait été gouvernée par une réunion générale de tous ses membres ; mais, en devenant plus importante, elle adopta un système représentatif et, quoique la Société proprement dite continuât à être gouvernée et ses biens administrés par les « sachems », le contrôle de l'organisation politique fut exercé par un comité général composé de délégués élus dans des Assemblées primaires réparties sur tous les points de la ville que cette organisation commençait maintenant à couvrir tout entière. Ce comité composé, à l'origine, de trente-trois membres, en comptait soixante-quinze en 1830, époque à laquelle le Tammany Hall avait acquis une influence prépondérante dans les affaires politiques de la cité. Je parlerai plus tard de son organisation actuelle.
Les premiers sachems avaient été des hommes occupant un certain rang dans le monde et presque tous étaient natifs de l'Amérique. La démocratisation générale qui, malheureusement, lut accompagnée d'une sorte de vulgarisation de la politique qui caractérise l'époque de Andrew Jackson, amena peu à peu l'abaissement moral des politiciens de cité, les transformant en de véritaMes profession-
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nels dont le but était plutôt le lucre que les honneurs ou même le pouvoir.
Cet état de choses inHua fortement sur le Tammany et en fit de plus en plus une machine qui, entièrement dans la main des politiciens, devint une force pleine de danger, bien qu'elle comptât dans ses rangs des personnes ayant quelque fortune et intéressées comme contribuables à une bonne administration des affaires municipales. Opendant, après 1850, l'immigration des Européens modifia sa composition et augmenta encore ses forces. Les immigrants Irlandais étaient, à la fois comme Catholiques romains et par leurs sympathies politiques tout disposés à entrer dans le parti démocrate. Le Tammany s'en saisit et les enrôla comme membres dans ses organisations de district, récompensant leur zèle en les admettant de plus en plus largement à des postes importants tels «jue chefs de districts, membres des comités et fonctionnaires municipaux. Lorsque arrivèrent les Allemands, les mêmes tentatives se renouvelèrent, quoique avec moins de succès. C'est ainsi qu'à partir de 1850, le Tammany s'appuya de plus en plus sur les suffrages des étrangers et y puisa sa principale force. Les étrangers placés à sa tète étaient^ pour la plupart, des Irlandais; mais on commettrait une erreur si l'on disait, comme l'ont dit quelques-un^ de ses critiques, que la majorité de ses membres était composée d'Irlandais. Il y a toujours eu et il V a encore dans ses ranas un urand nombre d'Américains d'origine, et parmi les chefs de la Société se trouvent aussi des Américains très marquants. Elle comprend aussi un grand nombre d'Allemands, probablement plus de la moitié de ceux qui appartiennent à quelque parti politique. Et aujourd'hui la plupart des Juifs de Russie et de Pologne (très nombreux dans quelques quartiers de la ville), des Tchèques et des autres Slaves austro-hongrois, peut-être même quelques Italiens, sont à ses ordres, même quand ils ne font pas régulièrement partie de la Société. C'est que la majorité de ces immigrants est composée de Démocrates
et le Tammany a été et est encore aujourd'hui le portedrapeau du parti démocrate dans la Cité. Cependant, il a eu des rivaux et même des ennemis dans ce parti. Deux Machines rivales maintenant disparues — la Société Mozart (Mozart Hall) présidée dans les derniers temps par M. Fernando Wood et la « Démocratie du Comté » [Counly Democmcy) qui fut dirigée pendant quelques années par M. Hubert 0. Thompson — l'alïrontèrent souvent et quelquefois réussirent à le battre ; d'autres fois cependant elles « conclurent un traité » avec lui moyennant une part dans les dépouilles municipales. Un jour, cependant, comme nous le verrons bientôt, le Tammany s'attira le courroux du parti démocrate de la ville. Néanmoins, en général, il a soutenu ce parti, et il s'est la plupart du temps identifié avec lui, faisant le Quatre Juillet la manifestation traditionnelle des principes de Jelïerson ; c'est de cette laçon que le Tammany a perdu son caractère de club particulier pour devenir une puissante organisation disposant de plus de 130.000 votes, chiffre habituellement suffisant pour déplacer l'équilibre dans l'Etat de New- York et, par suite, peut-être, pour déterminer le résultat d'une élection présidentielle.
Je dois, cependant, me reporter à cette période primitive où le Tammany était jeune et relativement inoffensif, alors que le système des organisations politiques et le système des dépouilles n'étaient encore qu'imparfaitement développés, et que le Chancelier Kent pouvait encore écrire (en 1835) que « la fonction d'alderman suppléant pouvait être une fonction désirable et attrayante pour des hommes intelligents et disposant de quelques loisirs, désireux de veiller avec désintéressement à la juste réglementation des affaires publiques de la ville! » En ISoi, ce fut le peuple qui nomma directement aux fonctions de Maire. En 18i2, on supprima toutes les restrictions dans les élections de cité, et cela, précisément au début d'une ère où ces restrictions pouvaient rendre de réels services. En 1846, la
nouvelle Constitution de l'Ktat transféra au peuple l'éleclion de tous les juives. Kn '18."")7, la lésiislature de l'Etat, (|ui avait, dans le cours des vingt dernières années, rnodilii' à plusieurs reprises les dispositions municipales, promulgua une nouvelle Cliarle pour la cité. La i)ralique de TEtal de New- York avait toujours été, et est encore, de promulguer des lois spéciales pour réglementer la forme du gouvernement pour chacune de ses cités au lieu d'avoir un système uniforme pour toutes les municipalités. C'est une pratique des plus malheureuses, puisqu'elle va jusqu'à priver New- York de toute autonomie en mettant cette ville à la merci de la législature d'Albany, législature qui, déjà corrompue, est susceptible de l'être encore davantage par les chefs de parti de la cité, hommes assez puissants pour obtenir tous les statutes qu'ils désirent. Comme je n'ai pas pour but d'écrire ici l'histoire municipale de New- York, mais simplement de décrire le rôle qu'a joué dans cette histoire un club de parti politique, je ne m'étendrai pas davantage sur cette Charte et sur ces statutes de 1857; je me borne à dire qu'ils ont restreint considérablement les pouvoirs du Conseil Commun. Les principales fonctions administratives furent contiées au Maire et aux chefs des divers départements, tandis que la perception et l'emploi des revenus publics étaient confiés à un corps appelé Conseil des Surveillants \Board of Svpervisors) et à la Législature. Parmi les chefs des départements, quelques-uns étaient choisis directement par le peuple, d'autres désignés par le Maire qui était lui-même en fonction pour deux ans. Afin d'assurer à leurs adhérents quelques-unes des fonctions d'une ville qui avait une majorité démocrate considérable, la législature, qui était alors gouvernée par des Fîépublicains, créa, pour l'administration de la cité, un certain nombre de bureaux dont la plupart des membres devaient être nommés pai le Gouverneur de l'Etat. La police de la ville, en particulier, jusque-là très peu satisfaisante, devait être maintenant confiée à un bureau entièrement indépendant
des autorités municipales ; ce fut là un changement qui suscita une violente opposition et qui provoqua un sanglant conflit entre l'ancienne et la nouvelle police.
Telle était l'organisation du gouvernement municipal, lorsque l'homme qui allait rendre célèbre le Tammany apparut sur la scène. L'occasion était mûre, car les classes inférieures d'électeurs, Américains et étrangers, avaient été complètement organisées et elles se sentaient capables de gouverner la cité. Leur pouvoir s'était manifesté par le succès d'un démagogue, le premier des démagogues de cité, nommé Fernando AYood ; en organisant ces masses d'électeurs, il était parvenu à conquérir le siège de Maire, malgré ses humbles origines, puisque, disait-on, il était entré dans New-York comme jambe d'un éléphant artificiel dans un spectacle ambulant. Cette tourbe d'électeurs était toute disposée à obéir au Tammany Hall qui était devenu l'Acropole de la cité ; s'en emparer, c'était s'emparer du pouvoir absolu (I).
William Marcy Tweed était né à New-York en 182o, d'un père Ecossais et d'une Américaine. Sa première profession fut celle de fabricant de chaises — comme était son père ; mais il ne réussit pas dans ce commerce, et, tout d'abord, il se fit remarquer par son énergie dans une des compagnies de pompiers de la ville, dont il fut nommé chef. Ces compagnies ressemblaient beaucoup à des clubs ; leurs membres y trouvaient bien des occasions de se faire des amis et de se faire connaître dans le district où ils exerçaient leurs fonctions. Tweed était un homme plein de vie, aux manières dégagées, à fhumeur gaie quoique grossière; il avait un certain air jovial et fanfaron qui le rendit bientôt populaire parmi les gens grossiers des
(1) Le genre et le mode d'action des Rings, en général, ont été décrits dans le tome III, troisième partie, chapitre lix-lxv. Voir aussi, pour ce qui regarde les gouvernements des cités, tome II chapitres L-Lii, dans la deuxième partie.
classes inférieures. Sa taille et sa corpulence lui rendaient facile ce rôle de joyeux ^arçon ; il faut dire à son avantage que, bien qu'il se fît des amis à la légère, il fut toujours constant dans ses amitiés. Ni honte ni scrupules ne pouvaient modérer son audace. Ouaranlc ans plus tôt, ces qualités ne lui auraient pas plus servi jiour être un meneur populaire que les qualités de Falstaffne lui auraient servi pour être le Chancelier du roi Henri V; et si quelqu'un avait alors prédit aux classes supérieures de New-York que le turbulent pompier de 1845, sans talent, sans éloquence, sans éducation, serait, en 1870, gouverneur de la ville la plus importante du monde occidental, elles lui auraient ri au nez. Cependant, en 1850, Tweed fut élu alderman ; il devint l)ienlôt fameux dans le Conseil Commun, qui déjà était un corps si corrompu (bien que l'immigration ne fît encore que commencer) que ses membres étaient souvent appelés les quarante voleurs. Tweed en sortit plus riche qu'il n"y était entré et il fut alors envoyé à Washington pour y représenter un îles districts de la cité. Cependant, il fit bien piètre figure dans Tarène plus vaste du Congrès. Il semble n'y avoir pris la parole qu'une fois et encore avec un médiocre succès. En 1857, il commença à réparer les brèches faites à sa fortune, qu'il avait dilapidée dans la capitale de l'Union, en se faisant nommer commissaire de l'Instruction publique à New- York ; bientôt après, il fut élu membre du Bureau des Inspecteurs dont il fut, à quatre reprises, élu président. Ce poste lui procura des occasions bien plus nombreuses de se livrer à ses tripotages et d'acquérir de l'influence. « Jusquelà son influence et sa réputation avaient été purement locales ; hors de son district, on les soupçonnait à peine. Maintenant, sa sphère d'action embrassait toute la cité et sa personne considérable commençait à surgir dans toute sa sinistre grandeur parmi la fange de la politique municipale (1) . »
(1) M. C. F. Wi.NGATE dans la yortfi American Rerieic, n° 245
(d8T4), page 368.
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Tweed était déjà membre du Tammany IJall ; en 1863, il fut élu président perpétuel du Comité général. Peu de temps après, ses amis et lui s'emparèrent de la forteresse de la Société Tammany qui était, jusqu'ici, restée un corps plus exclusif et d'un niveau social plus élevé ; il en devint le srand Sachem, et comme tel, il tint dans ses mains à la fois le commandement de la Société avec ses biens et son influence traditionnelle, et la direction de son organisation politique. Son triomphe fut, en grande partie, dû aux efforts d'un autre politicien dont les destinées devaient désormais être étroitement liées à celles de Tweed, M. Peter B. Sweeny, un légiste d'humble origine mais ayant quelque culture et des talents considérables. Ces deux hommes ne se ressemblaient en rien et chacun d'eux était fait pour compléter l'autre. Sweeny était rusé et taciturne, peu sociable par nature et d'un aspect peu encourageant; il n'avait en lui rien qui put attirer les foules, si ce n'est son habileté dans ses négociations et la sagacité dont il faisait preuve dans sa prévoyance des événements politiques. 11 se montrait peu, préférant couver ses desseins à l'écart ; cependant, on sentit très bien sa main dans l'arrangement au moyen duquel l'hostilité de Mozart Ilall, l'organisation démocrate rivale, fut écartée : son chef. Fernando Wood, obtint un siège au Congrès, et, de cette façon, le Tammany demeurait seul pour influer sur les élections démocrates de la cité. L'accession du Mozart Hall amena au groupe de Tammany une autre recrue en la personne de M. A. Oakey Hall. Ce dernier, d'origine américaine, était de meilleure famille et mieux éduqué que ses deux associés. Il était légiste de sa profession, et il avait, par occasion, été lohbyiste à Albany, exerçant celte sorte de profession auprès des membres républicains, car il professait des principes républicains, — tout comme Sweenv s'était occasionnellement mêlé aux Démocrates. H n'avait ni les ressources de Tweed pour gagner le peuple, ni l'astucieuse habileté de Sweeny, et.
comme il ne paraissait passe prendre lui-même au sérieux, il ne parvint pas à s'y faire prendre par les autres. Mais il était prompt et adroit et il avait ac(juis quelque influence dans la faction du Mozart Hall ; sa position comme membre d'une agence judiciaire bien connue semblait donner une certaine teinte d'honorabilité à un groupe auquel il ne manquait rien tant que cette qualité. Il avait été élu Attorney de district (accusateur public) en 180:2, (ayant été précédemment Attorney suppléant de district), à la suite d'une combinaison entre le Mozart Hall et les Républicains ; c'est ainsi qu'il était arrivé à être connu du public. Un quatrième membre vint alors s'y joindre en la personne de Ilichard 15. Connolly, qui était devenu inlluent dans les conseils de Tammany. Cet homme avait été commissaire-priseur {axctioueer) et, du secrétariat d'un comité de quartier, il s'était élevé par degrés jusqu'à parvenir à se faire élire, en 1851, Clerh de comté (bien qu'il ne fût pas encore naturalisé citoyen) et, en 1859, Sénateur d'Etat. Ses amis, qui avaient quelque raison de se méfier de lui comme dépouilleur de scrutin, l'avaient surnommé Slippery Dick (Richard le perfide). Ses manières doucereuses et insinuantes inspiraient peu de confiance ; ses talents n'allaient guère au delà d'une grande habileté dans l'art de falsifier .des chiffres, habileté qu'il devait bientôt employer à des usages étonnants. Un autre personnage important qui sortait aussi de la faction du Mozart Hall, ce fut Albert Cardozo, juif portugais, âgé seulement de 36 ans, mais doué de talents de légiste qui n'étaient surpassés que par son absence cynique de tout scrupule, et qu'il prostituait à des intérêts de parti. Le Tammany le récompensa de son adhésion en le faisant élire à l'une des principales fonctions judiciaires de la cité ; deux autres favoris également malhonnêtes du groupe Tweed lui furent donnés comme collègues en les personnes de George Barnard et de John H. Mac Cunn.
En -1865, Tweed et les autres chefs de Tammanv, aux-
quels le hasard et l'affinité de vues l'avaient lié, présentèrent pour Maire un de leurs membres, M. John T. lîoiïman, homme habile, qui eût pu faire une carrière distinguée s'il y fût entré sous de meilleurs auspices ; lors de l'élection de 1868, ils firent des efforts désespérés pour gaoner à leur cause, à la fois, l'Etat et la cité. Des fraudes d'une impudence sans précédents, soit dans la naturalisation des étrangers, à la veille de l'élection, soit dans les opérations électorales elles-mêmes, furent alors commises. La moyenne des personnes naturalisées par les Cours de Cité, de 1856 à 1867, avait été de 9.:200. Ce nombre s'éleva en 1868 à 41.000, et la procédure de ces naturalisations fut conduite avec une précipitation sans exemple par deux juges que Tammany venait tout juste de faire nommer à leur banc pour y exécuter ses ordres. Grâce à de fausses inscriptions en nombre considérable, à des manipulations frauduleuses du scrutin, le Tammany parvint à obtenir unt3 majorité suffisante pour assurer à son ami Iloffman le gouvernement de l'Etat. Les suffrages recensés de la cité de Ne\A- Vork dépassèrent de 8 % le nombre des électeurs inscrits. Le poste laissé vacant par la promotion de Iloffman fut pourvu par l'élection de M. Hall. C'est ainsi qu'au commencement de 4869, le groupe du Tammany se trouva avoir sous sa surveillance les principales fonctions de la ville de New- York et de l'Etat lui-même (1). Hall était maire; Sweeny chambellan, c'est-à-dire trésorier de la cité et du Comité ; Tweed commissaire des rues et président du Bureau des Inspecteurs (Boarcl of stipervisor.s) ; Connolly contrôleur et, à ce titre, il eut la charge des finances de la ville.
En même temps, leur créature Iloffman était gouverneur de l'Etat, et il pouvait, en cette qualité, opposer son
iM)«Le ]" janvier 1869, dit M. Tilden, lorsque M. A. Oakey Hall devint maire, le RmQ fut complètement organisé et préparé. » Brochure intitulée The Xeic-York City Rinrj : i(s Orirjin, Matuvitij, and Fall, New-York, 187.3.
velo à toute disposition léi-islativc (jui leur déplaisait, taudis <jne sur le banc de la cité ils aviàent, en la j)ersonnc des trois juges Cardozo, Harnard et .Mac Cunn, trois serviteurs souples et disposés à tout. D'autres personnages moins en vue occupaient des fonctions moins importantes ou étaient associés avec eux dans l'administration du Tammany^ et, par suite, de la cité. Mais les quatre que nous venons de nommer étaient les quatre meneurs de la faction, ceux qui portaient plus ou moins, (jjuoique inégalement, cela va sans dire, la responsabilité de ses actes; c'est à eux qu'en premier lieu, mais non exclusivement, fut donné le nom de Tamincoiij Bintj (1).
Ayant maintenant une majorité dans la législature de l'Etat, le Ring Tammany employa son influence à introduire certaines morlilicalions dans la Charte de la Cité, qui, bienfaisante jusqu'à un certain point en tant qu'elle assurait à la ville plus de contrôle pour ses alïaires locales, dérangeait cependant les desseins de ses maîtres actuels. \ Le bureau électif des Inspecteurs fut supprimé et ses fonc- ^ tiojis financières furent transférées au greffier {recorder) et aux aldermen. Le Pouvoir exécutif fut concentré dans les "> mains du maire, qui reçut aussi le pouvoir de nommer les ^ principaux fonctionnaires municipaux et cela pour des périodes variant entre quatre et huit ans. Il exerça ce pouvoir (avril 1870) en nommant T\^eed commissaire des travaux publics, Sweeny, commissaire des parcs et (par une
(i) On trouvera dans uu article de M. NVingate [Nortli American Revlciv, octobre 1874, n" 245) les portraits soignés et sévères de ces i[u?.lrti gentlemen et des trois juges du Rhvj. Cette analyse de leur caractère et de leur conduite semble n'avoir provoqué aucune contradiction et certainement elle ne donna lieu à aucune poursuite. On peut aussi se reporter, pour l'histoire des Rings en général, au recueil des discours de M. Samuel J. Tildeu(Voir, en particulier, le discours du 2 novembre iSli, dans l'édition de M. Bigelow) et aussi au.x discours de M. Henry D. Clinton ("publiés sous forme de brochure eu 1872), comme, d'ailleui's, à la brochure de M. Tilden déjà citée.
disposition subséquente) Connolly, contrôleur. Presque toute l'autorité se trouva alors concentrée dans un bureau appelé Bureau de Répartition composé du maire (Hall), du contrôleur (Connolly), du commissaire des travaux publics (Tweed) et du président du bureau des parcs (Sweeny) ; les membres de ce bureau eurent, en effet, le droit de lever des impôts, de nommer les fonctionnaires subordonnés, de promulguer des ordonnances et de les faire exécuter (1). Outre son pouvoir de désigner les chefs des diverses sections administratives, le maire eut encore le droit d'exiger d'eux des rapports dans la forme que bon lui semblait, et aussi le droit de mise en accusation ; enfin il avait, avec le contrôleur, le droit d'approuver ou de reviser les comptes que le bureau devait lui soumettre annuellement et de fixer les émoluments des juges civils. La suprématie évidente que ce nouvel état de choses presque^ (obtenu, comme on le croit, et comme on- V moyen d'une vaste corruption, dirigée pr *n] dans la législature d'Etat à Albany) — i^ \ virât, ne fut pas pour lui un avantage sal ^ attira sur lui l'attention publique et, en y^ punité, précipita sa chute.
Pendant toute la dictature du Rinrj il rien qui vaille la peine d'être mentionné, en dehors du pillage dont le contrôle des fonds municipaux leur fournissait l'occasion. Le pillage des finances de la cité, en particulier sous forme de tripotages, n'était pas chose nouvelle à New-York, mais jamais il n'avait atteint des proportions si colossales. Il suffira d'en donner deux ou trois exemples.
On avait fait des plans importants relatifs à l'ouverture de quelques voies publiques, et, à la suite de ces projets, il fut nécessaire de lever des impôts en vue de l'indemnité
(i) NortJi American Rcview, janvier 1875 (vol. GCXLVl, pages d72-17o).
à payer aux propriétaires dépossédés, et aussi, d'après les lois de l'Elat, de faire i)ayer une somme à ceux dont la propriété acquérait une plus-value à la suite de ces changements. Sweeny, qui avait entendu parler des fortunes amassées dans la reconstruction de Paris du temps que le baron Ilaussmann était préfet de la Seine, et qui était luimême un admirateur (et, disait-on, une connaissance) de Louis-Napoléon, se recommanda par sa science des movens à employer pour s'enrichir dans les amélioralions publiques. Sous les auspices de quelques membres du Ring, des commissaires furent désignés par les juges du Ring, pour l'exécution des travaux — à l'occasion du fameux élargissement de Broadway par Cardozo sur un plan tout à fait nouveau. Ces commissaires et leurs amis avaient commencé par acheter sans bruit des propriétés situées sur les emplacements qui devaient être acquis pour effectuer cet élargissement, et ils se firent attribuer des indemnités excessivement élevées, tandis que d'autres propriétaires, qui n'avaient pas eu les mêmes movens de prévoir l'œuvre des commissaires, recurent, pour des propriétés d'égale valeur, des sommes bien moins importantes ; les charges imposées à la suite de ces embellissements furent aussi très inégalement réparties entre les affiliés du Ring et les autres propriétaires. De cette foçon,des sommes considérables passèrent entre les mains des protégés du Tammany dont les membres se firent parfois remettre de l'argent pour prix de leur faveur (i). Parmi les nombreuses dépenses qui contribuèrent à épuiser le trésor de la cité, on en découvrit, dans la suite, un grand nombre qui servirent à payer des frais d'impression à trois compagnies dans lesquelles Tweed et ses amis avaient des intérêts iaiportants. Près de 3.000.000 de dollars leur furent payés dans l'espace de deux ans pour l'impression et les frais de bureau. D'autres
(1) On trouvera des détails dans la Novth American Rciicic, vol. CCXLVI, pages 131-131;.
marchés relatifs au pavage en bois ou en béton ne furent pas moins scandaleux.
Les titres souscrits par le Conseil des inspecteurs et non payés avant 1870. constituèrent aussi une autre source, à la l'ois facile et abondante, d'enrichissement, car, d'après un staiute que \e Ring avait obtenu, ces titres — en grand nombre falsifiés ou liclils — devaient être examinés et approuvés par un Bureau de vérification ad intérim composé du maire, du contrôleur et de Tweed. Le Bureau délégua pour cette vérification un ex-banqueroutier, créature de Tweed, nommé Watson, qui avait été nommé auditor (vérificateur de comptes) de la ville, et qui s'acquitta de sa tâche avec tant de célérité qu'en trois mois et demi il avait présentéau Bureau «t/ intérim (car le Bureau ordinaire ne paraît avoir siégé qu'une fois) des ordres de paiement pour une somme de 6.oi2.000 dollars; les titres revêtus de la signature des membres du Bureau furent payés avec les finances de la cité ( 1 ) .Il a été reconnu plus tard que, parmi ces titres ainsi approuvés, 65 à 85 % étaient fictifs, et Tweed paraît avoir touché environ le quart de cette somme.
Mais tous les exploits financiers du Tammany Ring paraissent insignifiants à côté des actes qui se rattachent h la construction du Palais de Justice du Comté {Counti/ Court Ho use). Lorsque cet établissement fut projeté, en 1868, les dépenses furent évaluées à 250.000 dollars. Avant la fin de 1871, une somme que l'on évalue diversement de 8 millions à 1o millions de dollars (de 40 millions à 65 millions de francs], avait été dépensée^ et cet établissement n'était pas encore achevé. On avait obtenu cette somme — comme cela fut prouvé dans la suite dans les poursuites judiciaires qui furent intentées — en exigeant des entrepreneurs, dont quelques-uns résistèrent un certain temps, qu'ils ajoutassent à leurs comptes des sommes considérables que Tweed, Connolly et leurs pro-
(1) Norlh American Revieic, juillet 1875 (n** 248, pages 116-120).
tégés OU complices s'appropriaient sans hésitation (1). Il ne saurait y avoir de vol plus direct et plus manifeste. Les ordres étaient donnés par Tweed, la dilTérence entre la dette réelle et la dette nominale était réglée par le fournisseur avec lui ou avec l'auditor, et les titres délivrés et' signés par les membres du Conseil des surveillants ou du conseil de répartition {Board of apportionment), comme cela était quelquefois le cas, étaient approuvés par l'auditor Watson et payés à la banque sur les fonds de la cité. On procédait alors au partage des bénéfices ; la somme due en réalité, ou peut-être un peu plus, allait au fournisseur et le Boss et ses amis se partageaient le reste.
Avec un pareil système, il n'était pas surprenant que la dette de la ville s'accrût dans des proportions démesurées. De nouvelles autorisations pour emprunter et pour lever de nouveaux impôts avaient été obtenues de la législature de l'Etat et on en usait librement. D'après le rapport publié par le comité qui, plus tard, fut chargé de faire une enquête sur l'état des finances de la ville, la dette inscrite de la ville s'éleva de 36.293.000 dollars, au commencement de 1869, à 97.287.000 en septembre 1871, c'est-à-dire de 61 millions de dollars (305 millions de francs). Si l'on y ajoute la dette flottante pendant ces deux ans et huit mois, c'est-à dire 20 millions de dollars, on trouve que le gouvernement du Tammany a coûté à la cité pendant ces trente-deux mois, la bagatelle de 81 millions de dollars, soit plus de deux fois la dette existant en 1868 (2). Et
(1) Parmi les item des bills relatifs à rameublement du Court House (s'élevaiit à plus de 6.000.000 de dollars, outre 2000.000 de dollars pour néparalions), les item de 404.347 dollars pour garde-manger et 7.b00 dollars pour thermomètres furent trouvés plaisants lorsqu'ils furent finalemerit découverts.
(2) J'emprunte ces chiffres au rapport de M. Andrew H. Green (contrôleur de la cité), rapport fait en octobre 1874. Au sujet des réclamations relatives aux detles non liquidées, dont un grand nombre restaient encore dues, le rapport dit : « Une
c'est à peine si, avec tout cela, il avait été fait quelques travaux d'utilité publique.
Mais, demandera-t-on, que pensaient de leurs gouvernants les habitants de New-York et, en particulier, les contribuables, aux dépens desquels ces boulîons se livraient à leurs agissements, et comment se faisait-il qu'ils ne refusassent pas leur acquiescement à un gouvernement qui, non content de les piller, avait avili la justice elle-même en nommant juges des affiliés du Tammany, et livré le commerce et la propriété à la merci d'hommes de parti sans scrupule et sans dignité? J'étais à New-York pendant l'été de 1870 et j'y pus voir le Tammany en pleine prospérité, lîien que les fraudes dont il vient d'être parlé fussent encore en général peu connues, personne n'avait un mot de respect pour les membres de cette société. Tweed, par exemple, n'aurait jamais été invité dans une famille honorable. On me signala les deux juges Darnard et Cardozo comme les deux principales curiosités de la ville ; et, en vérité, ils l'étaient. Je demandai comment il se faisait que ces sortes de choses fussent non seulement tolérées patiemm.ent, mais encore avec une certaine complaisance, comme si on était fier d'un état de choses qui ne se retrouve nulle part ailleurs. On me répondit que ces choses n'avaient pas fait leur apparition tout d'un coup, mais qu'elles avaient été en quelque sorte le couronnement d'une dégradation qui avait cru progressivement pendant une quinzaine d'années et qui avait rendu la corruption si familière à tout le monde que personne plus n'en était choqué. Les
faible partie seulement de ce legs monstrueux de corruption et de mauvais gouvernement parut exempte de fraudes ingénieusement et diaboliquement imaginées. Pendant trois ans, l'hydre aux millions de têtes avait lutté pour forcer les portes du Trésor. Elle avait acheté, soudoyé, mis à son service, en leur promettant une part dans les bénéfices en cas de succès, la fraude, la ruse, l'avarice des légistes, des législateurs et des machinateurs les moins scrupuleux de la communauté. Elle avait corrompu la presse et dicté les nominations politiques, (page 7).
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respectables cliels du parti démocrate avaient, saiil de rares exceptions, fenné les yciix sur les niûlaits de ceux qui disposaient d'un vote dont ils avaient besoin pour l'Etat ou pour la nation. La presse avait été en liiande partie réduite au silence par de larges rémunérations pour les annonces qu'on lui donnait à publier, et un grand nombre de journaux de second ordre étaient elïectivement subventionnés par le Riur/. Les Juges, quoique n'étant qu'en [)artie corrompus, s'entendaient sullisamment avec le Tammany au sujet de la sanction qu'ils avait à donner aux lois ,pour qu'ils ne pussent être regardé comme une sauvegarde ellicace. Ouant à la grande masse des citoyens dont les votes avaient servi à consolider cet état de choses, près de la moitié d'entre eux étaient étrangers en Amérique ; ils obéissaient à leurs clubs ou à leurs chefs, mais ils n'avaient le sentiment d'aucun devoir civique à l'égard de leur nouveau pays et ils n'étaient probablement guère disposés à répondre à Lappel de ses hommes d'Etat. Les trois quarts d'entre eux, ou même un plus grand nombre, ne payaient rien ou presque rien pour les contributions directes ; ils ne se disaient pas que les charges municipales devaient, en lin de compte, les frapper comme les riches. De plus, le Ring avait habilement inscrit au budget de la cité un grand nombre d'individus dont les services étaient relativement peu importants, et qui étaient devenu? un corps de janissaires, obligés de défendre la municipalité qui les payait, travaillant ardemment pour elle au moment des élections, et apportant ensemble, avec les employés ré~ guliers, un appoint non négligeable dans les élections du Tammany (1). Quant au Boss du Tammany, les défauts
(I) M. Tildeu [Oriyin and Fall of thc Xeic York Ring) fait oitserver que le Ring avait à sa disposition « toute la machinerie du gouvernement local, avec sa dépense, sou patronage et son emploi d'au moins 12.000 personnes, sans compter sa haute main sur la police, son influence sur le corps judiciaire, son contrôle des inspecteurs et des solliciteurs de votes.
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qui éloignaient de lui les honnêtes gens étaient précisément ceux qui lui avaient valu les faveurs de la populace.
Lorsque je demandais ce que pensaient faire les citoyens honorables à raison de cet état de choses, mes amis fron- »;aient le sourcil. L'un d'eux, un peu versé dans l'histoire ancienne, me parla de ce qui avait eu lieu à Rome au temps de Clodius et de Milon et il proposait de payer des gladiateurs.
« Que ce soient là tes dieux, ô Démocratie ! ce sont là les fruits de tes abstractions politiques. C'est donc pour en arriver là que le joug de George III fut brisé et que l'Amérique fut saluée comme l'aurore de la liberté par les peuples d'Europe, — afin qu'un voleur eût en ses mains les clefs du trésor public et qu'un ignoble coquin souillât le siège de la justice. » C'est ainsi sans doute qu'eût parlé l'ombre d'Alexandre Ilamilton, s'il lui avait été permis de revenir après soixante-dix ans dans la ville dont son génie fut l'ornement. Pourtant, la démocratie, qui avait livré le pouvoir dans la plus grande ville de l'Occident à Tweed et à Barnard,ne ressemblait pas à celle que Jefferson avait voulu tonder et qu'avait combattue Hamilton. Celte démocratie fut l'œuvre d'une corruption inconnue aux jours de Jefferson et d'Hamilton^ elle fut l'œuvre du système des dépodilles au vainquenr, des fraudes électorales, de la concession du droit de suffrage à toute une horde d'étrangers ignorants, et elle fut surtout le résultat de l'apathie de ces classes riches et instruites sans la participation desquelles le gouvernement le mieux organisé ne peut que dégénérer.
Vers la fmde l'année 1870, le Tammany Rhig paraissait définitivement assis. Tweed, qui en était l'âme, se montrait satisfait de la fortune qu'il avait amassée et du luxe scandaleux qu'elle lui procurait ; d'aucuns cependant prétendaient qu'il avait jeté ses regards du côté de Londres pour une place d'ambassadeur. Quant à Sweeny,
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il préférait la richesse à la vaine ostentation du pouvoir; et les goûts de ConnoUy étaient aussi vulgaires que ceux de Tweed sans avoir cette teinte de libéralité qui semblait atténuer l'avidité de ce dernier. Cardozo, cependant, avait ses ambitions et il convoitait un siège à la Cour fédérale suprême ; tandis que Hall, qui n'avait pas toujours eu sa part de butin et qui même peut-être n'en avait pas eu du tout, désirait, semblait-il, succéder à IlofTman comme gouverneur de l'Etat, lorsque, grâce à l'influence du Tammany, ce fonctionnaire serait élu à la Présidence des Etats-Unis. Le Tammany était enivré de ses succès et cela ne doit pas étonner. Tout récemment encore, il avait vers la fin de l'année 1870, remporté une victoire en faisant réélire Hall comme maire, et New-York semblait être à ses pieds.
Sa chute arriva tout d'un coup ; elle fut amenée par une petite querelle personnelle. Un certain O'Urien, un chef très en vue d'un groupe de mécontents appartenant au parti démocratie, se trouva personnellement déçu parce qu'il avait reçu un emploi au-dessous de ses espérances ; à la suite de cela, il fut fortement irrité contre Sweeny qu'il accusait d'être la cause de sa déception. Un serviteur du nom. de Copeland, employé dans les bureaux de l'auditor, y trouva par hasard quelques comptes intitulés « Dettes du Comté » qui lui parurent suspects. Il les copia et les montra à O'Brien, qui, voyant tout le parti qu'il pouvait en tirer, lui en fit faire d'autres copies ; c'était à peu près tous les comptes relatifs aux fournitures du Palais de justice {Court Housé). En menaçant le Cercle de la publication de ses documents compromettants, O'Brien essaya d'extorquer le paiement d'une vieille créance qu'il avait contre la cité ; mais après quelques marchandages, les négociations furent interrompues par la mort de l'auditor Watson. Finalement, O'Brien porta les comptes au Times de New-York, journal qui, déjà quelque temps auparavant, avait attaqué le Tammany avec une audace tout
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à fait inusitée. Dans son numéro du 8 juillet 1871, il fit l'exposé des opérations du Ring, et il dénonça ses membres, en grosses capitales, comme des voleurs et des escrocs, les mettant an défi de le poursuivre pour ses accusations. Les numéros suivants contenaient des extraits des comptes copiés par Copeland ; et tous ces comptes furent de nouveau publiés dans un supplément qui parut le 29 juillet, imprimé en allemand et en anglais, et duquel il résultait qu'une somme de 10 millions de dollars avait été dépensée pour le Court House, dans des conditions que chacun pouvait voir, pour des réparations et des fournitures. On doit les plus grands éloges au propriétaire du Times qui résista aux menaces et aux promesses qui lui furent faites au nom du Tammany pour lui faire rétracter ses accusations ; et plus encore peut-être à celui qui en était en ce moment l'éditeur, M. Louis J. Jennings, dont la conduite pendant toute cette campagne fut à la fois courageuse et impitoyable. Les hautes classes de la cité en furent grandement émues, car les dénégations et les défenses du maire Tweed n'y trouvèrent que peu de crédit. Le 4 septembre, eut lieu une réunion des citoyens, et un comité de soixante-dix personnes, dont la plupart se recommandaient par leur compétence, leur expérience et leur position, fut chargé de faire une enquête sur les fraudes qui maintenant attiraient fortement l'attention de l'Etat et du pays tout entier. Il est inutile de rapporter ici les démarches à la suite desquelles Connolly, celui de tous qui était le plus directement compromis, et celui aussi dont ses collègues voulaient faire un bouc-émissaire, fut forcé de désigner comme délégué un homme à la fois actif et intègre (M. A. H. Green) dont la possession et l'examen des livres dans le bureau du contrôleur eurent des résultats inappréciables. Le principal rôle dans cette campagne fut rempli par M. SamuelJ. Tilden, l'orateur du parti démocratie de l'Etat, celui-là même qui fut plus tard gouverneur de l'Etat, et, en 1876, candidat à la présidence de la Fédération contre M. Hayes.
Comprenant tout le mal que le Cercle Taiumany avait l'ail au i)arli démocrale, il résolut de se débanasseï' délinitivement de cette société et de ses coteries ; et il fut secondé dans cette lâche par tous les bons démocrates. On doit aussi beaucoup aux brillants dessins de M. Thomas Xast qui employa sa riche imagination et son talent de dessinateur à représenter les quatre principaux chefs du Riutj dans toutes les attitudes qui pouvaient faire voir leur ignominie (l). Les élections aux fonctions de l'Etat, au mois de novembre, furent des plus mouvementées. Ce qui restait des membres du Jiing, — car ConnoUy avait maintenant disparu, et quelques autres nioiudres membres avaient pris leur vol, — alfronta hardiment lalutte^ et Tweed en particulier, consolé parsa nomination à la Convention démocrate de l'Etat, qui avait eu lieu quelque temps auparavant, et aussi par sa réélection à la présidence du comité général du Tammany, à présent n'expliquait et ne niait plus rien, se contentant de demander en des termes qui, à New-York, ont passé en proverbe : « Qu'aviez-vous à voir à cela ? » Sa conûance en son propre district de la cité^ et dans les masses qui composaient le Tammany ne fut pas déçue, car il fut réélu au Sénat de TEtat et l'organisation donna à ses créatures son important appui. Mais les citoyens resp3ctables qui étaient tout à coup sortis de leur léthargie et qui joignirent leurs votes aux votes de ce qu'il y avait demeilleur dans le parti démocratie et républicain, triomphèrent de cette puissante organisation malgré toutes les fraudes électorales tentées en sa faveur. Peu de candidats du Tammanv survécurent
(1) Tweed sentit le coup qu'on lui portait. Il dit un jour : « Je me moque comme d'une guigne (litt. d'un fétu de paille, a strau) de vos articles de journaux ; mes électeurs ne savent pas lire, mais ils ne peuvent pas ne pas voir ces s... [damned) dessins » ', et, en réalité, il y avait toujours foule devant les vitrines dans lesquelles le Harper's Weekly (alors magnifiquement publié par feu M. George William Curtis) était exposé.
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et la société elle-même lut irréparablement ruinée. La contiance publique reparut et le prix de la propriété foncière se releva. Sweeny annonça aussitôt qu'il se retirait de la vie publique et il s'en alla habiter le Canada. Le misérable ConnoUy fut poursuivi et il trouva si peu d'amis pour venir à son aide, qu'il resta six semaines en prison avant d'avoir pu trouver une caution. Tweed, quoique démoralisé par le meurtre de son gai compagnon, le fameux Fisk (celui qui avait perpétré les scandaleuses fraudes de TErié avec la connivence des juges du Tammany) resta à sa place avec un courage bien caractéristique et il refusa de résigner la fonction ta laquelle il avait été nommé par le maire. Cependant, au mois de décembre, il fut arrêté (1), mais il fut presque aussitôt remis en liberté, sous une caution insigniliante, par le juge Barnard. L'Assemblée de l'Etat, dans laquelle les réformateurs avaient maintenant la majorité, lit bientôt après des démarches pour mettre en accusation Barnard, Mac Cunn et Cardozo. Cardozo démissionna ; les deux autres furent condamnés et exclus du Corps judiciaire. Les lenteurs interminables et les subtilités de la procédure des Cours de New- York prolongèrent le jugement de Tweed jusqu'en janvier 'l87o, époque à laquelle, à la suite d'une longue audience, le jury, ne pouvant se mettre d'accord, fut dessaisi de l'affaire. Tweed fut alors arrêté de nouveau, et, en novembre, lorsque toutes les précautions eurent été prises, pour s'assurer d'un jury digne de confiance, il fut reconnu coupable et condamné ta douze ans d'emprisonnement. Quelque temps après, la Cour d'appel le lit remettre en liberté, prétendant que le jugement était irrégulier, comme cumulatif; il fut alors de nouveau arrêté en vertu de poursuites civiles intentées par la cité ; il s'évada, fut saisi en Espagne, grâce aune caricature qui le fit recon-
(1) Lorsqu'on lui demanda quelle était sa profession et à quelle religion il appartenait, il répondit qu'il était homme d'Etat et qu'il n'appartenait à aucune religion.
naître, et jeté de nouveau en prison où il mourut en 1870. Hall l'ut jugé trois fois. La première fois, la mort d'un des jurés interrompit la procédure ; la seconde fois, le jury ne fut pas d'accord ; la troisième fois, le verdict lui fut favorable. ConnoUy quitta le pays et mourut en exil. Aucun des membres de ce groupe, ni des autres satellites de Tweed, ne fut à partir de ce jour investi d'une fonction.
Telle fut la lîn du Tweed Riwj. Mais ce ne fut pas la fin du Tammany. Vaincue pour le moment, et se faisant petite pendant que la tempête soufflait, cette redoutable organisation ne lâcha jamais prise sur les masses de New- York. La tempête qui venait de passer n'avait fait que purilier l'air pour quelques mois. Le zèle subit des oc bons citoyens » ne tarda pas à se refroidir. Xégligeaiilles cboses principales pour lesquelles ils pourraient avoir fait beaucoup plus, ils laissèrent les nominations retomber entre les mains des partisans du sijsthrie des dépouilles, et des factions, qui ne différaient entre elles que par leurs noms et par des nuances de parti, se disputèrent les principaux emplois de la cité, toutes combattant avec une ardeur égale pour la satisfaction d'une égoïste cupidité. Dans l'espace des cinq années qui suivirent l'année 1871, le Tammany fut de nouveau en selle. M. John Kelly eut, en fait, la nomination du gouvernement de la cité, droit qui eut cependant à subir l'influence rivale de l'ex-pugiliste Morrissey. En 1870, une plume énergique, faisant l'histoiredes huit dernières années, et montrant combien les anciens maux s'étaient hâtés de reparaître, décrivait ainsi la situation :
« Quelques hommes sans scrupule, tirant profit des chance gements qui s'étaient opérés dans les affaires, avaient orga- « nisé le prolétariat de la cité, et, grâce aux élections, ils « avaient pris possession du gouvernement de la cité. Ils « virent parfaitement clair dans une situation que doctri- « naires, théoriciens et patriotes feignaient de ne pas voir ou
« niaient obstinément. Ils savaient parfaitement que \ew- « York n'était plus une ville de province {counirij toicn) ha- « bitée par des Américains et des gens d'église, et administrée « par des diacres. Ils virent une foule de gens qui n'avaient « rien et ils s'en servirent pour dépouiller ceux qui avaient « quelque chose. La seule façon de leur résister efficacement « et d'empècber le retour des maux passés, c'est pour les amis « d'un bon gouvernement de reconnaître aussi les fails et « d'agir en conséquence. La question est ainsi purement pra- « tique.
« Si New- York, ou tout autre ville d'Amérique qui peut se « trouver en présence d'un semblable état de choses, était une « ville autonome et indépendante — comme Rome ou un « grand nombre de villes libres, au Moyen Age, — la ques- « tion serait alors entièrement débarrassée de ce qui, en « Amérique, en rend la solution difficile. Alors, en effet, le « mal pourrait suivre son cours et disparaître ensuite de lui- « même d'une manière régulière et naturelle. New- York au- « rait un César dans six mois. Et, il importerait peu que ce « maître fût porté au pouvoir comme chef du prolétariat ou « qu'il eût en ses mains le gouvernement comme conserva- « teur de la propriété. La cité trouverait certainement la « tranquillité sous une règle inflexible. Les rapporls qui « existent — et qui nécessairement ne sauraient être suppri- « mes — entre la grande cité moderne et l'Etat plus impor- < tant que la cité, empêchent cette échappatoire naturelle. La « cité de Xew-York est reliée à l'Etat de New- York et se traîne « à sa suite comme elle peut. Son gouvernement ne peut être « qu'un gouvernement républicain ; par conséquent, il faut « trouver un remède radical sans sortir de la forme républi- « caine ou se résoudre à n'en trouver aucun et subir le mal « tel qu'il est.
« Ce qu'il faut donc chercher à avoir, c'est un gouvernece ment municipal à forme républicaine, dans lequel la pro- « priété aussi bien que les personnes soient protégées dans « tous leurs droits, moyennant une contribution modérée de « la part de chaque citoyen. Les laits en présence desquels on « se trouve sont à la fois évidents et peu nombreux. D'un « côté, une population mélangée, composée en grande partie
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« d'i'lran ,n?rs pl coiilen;int un ('liment pipsrjiio pn-poTulnranf « de vice, d'ij^norancn et do pauvreté, <''lt'nient dont cherche à « tirer parti une horde sans scrupule de professionnels de la « polilii|UP ; d'un autre côté, une communauté de '^lens d'af- « faires, engraissés dans les négoces, arrivant rapidement à « la fortune et s'occupant peu de politique. Entre ces deux a groupes, la population moyenne, bonne et mauvaise, aimant « les |)laisirs, les arts, la littérature, l.'s sciences el les aulres « innombrables activités de la vio d'une métropole. Les deux « points essentiels dans tout cela, c'est la grandeur el la di- « versilé des buis poursuivis, ainsi que la division en deux « classes, la classe de ceux qui ont quelque chose et la classe « de ceux qui n'ont rien.
« Etant donnés ces faits que l'on ne doit jamais perdre de « vue, il devient facile de formuler quelques principes essence tlels qui devront servir de base à un bon gouvernement « municipal à forme républicaine. En premier lieu, le Pouce voir exécutif doit être fort et responsable; en second lieu, « la propriété doit avoir sa représentation tout comme les perce sonnes ; en troisième lieu, le pouvoir judiciaire doit être " aussi étranger que possible aux luttes politiques. En d'autres « termes, la justice doit, autant que possible, descendre des « régions supérieures. El, chose assez curieuse, chacun de ces « principes, loin d'être une nouveauté, n'est qu'un retour aux « anciens systèmes (1). »
Ces conseils et beaucoup d'autres analogues n'ont pas éu'pris à cœur. Depuis 1871, bien des idées ont été émises au sujet de l'organisation du gouvernement municipal. Un vaste plan de réforme proposé par une commission énergique que le gouverneur Tilden institua en 1876, ne put aboutir ; et, quoique quelque chose ait été fait pour améliorer les lois relatives aux élections et au service civile le système des Dépouilles au vainqueur est encore en pleine prospérité, et les résultats des opérations électorales peu-
(t) North American Revicw, octobre 1876 [n° 253. page 421)» article anonyme.
vent encore être à la merci de ceux qui sont chargés desurveiller le gouvernement municipal. Il y a eu quelques excellents maires, tels que M. Hewitt, car la catastrophe de 4871 n'a jamais été oubliée par le Tammany et ses chefs jugent quelquefois prudent de soutenir des candidats honorables. Les Barnards et les Gardozos n'ont plus déshonoré le Corps judiciaire car l'Association du barreau {Bar Association) est à la fois énergique et vigilante, et lorsque tout récemment un juge, qui avait été trop sous la dépendance d'un Boss d'Etat suspect, fut nommée grâce à l'influence de ce Boss, à un des postes judiciaires les plus élevés de l'Etat, les elTorts de l'Association, appuyés d'ailleurs dans la cité, obtinrent son renvoi à une écrasante majorité.
Néanmoins, le Tammany est encore souverain, et l'auguste dynastie des Bosses continue à régner. Il va quelques années, lorsque M. John Kelly mourut, le sceptre passa entre les mains du non moins capable et non moins résolu M. Richard Croker, anciennement régisseur d'un cabaret, et, pendant quelque temps, titulaire d'un grefte sous Tweed lui-même (1 . M. Croker, comme Lorenzo de'Medici à Florence , ne remplissait aucune fonction civique, mais en sa qualité de président d'un souscomité du Tammany, il avait la surveillance de tous les fonctionnaires de la ville, au moment où, de l'aveu public du président de l'Assemblée, pendant la session de 1893, « toute la législation (c'est-à-dire dans la législature d'Etat k Albany) émanait du Tammany Hall et était dictée par le grand homme d'Etat, Richard Croker. (2) »
(1) On trouvera des détails complets sur la carrière de M. Croker, de son auxiliaire le juge de police Patrick Diwer et de quelques autres « braves >■• du Tammany d'aujourd'hui, dans un article de V Atlantic Montlibj, de février 1894, par M. H. C. Merwin, et des détails encore plus complets dans les Anmial Records des Représentants ( Assemhhjmen) et Sénateurs de la cité de New-York, publiés par le Citij Reform Club.
(2) M. D. G. Thompson, Politicsina Democracij,Tpa.f^e 127, bizarre petit livre qui se propose de défendre le Tammany en montrant
Le lecteur s'attend, sans doute, à ce que nous lui expliquions encore comment est organisé aujourd'hui le Taniiuany, par quels moyens il détient le pouvoir et quelle sorte de gouvernement il donne à New-York,
Ctiacune des trente « districts d'Assemblées >> dans la cité élit annuellement un certain nombre de membres variant de GO à 270, pour siéger au Comité général du Tammany, qui a longtemps désiré être, et qui est actuellement, la « régulière » organisation démocrate de la cité. Le Comité compte ainsi dans son ensemble plusieurs milliers de membres et au-dessus siègent les grands chefs qui président à l'œuvre des districts. Chaque district a aussi un « leader » (non élu, mais désigné par le Comité général) qui fait toujours partie du Comité général; et les trente « leaders » forment le Comité exécutif de la société, laquelle a aussi d'autres Comités, y compris celui des finances dont M. Croker est président. Chaque district électoral a, en outre, un Comité de district, avec le c( leader » comme président et, en fait, comme directeur. Ce Comité désigne un capitaine (captain) pour chacun des bureaux d'élections qui composent le district. Il y a environ 4 100 bureaux et ces 1 100 capitaines sont responsables des votes apportés à leurs bureaux respectifs. Le capitaine est presque toujours un marchand de spiritueux qui se trouve ainsi très bien placé pour connaître les classes les plus abjectes d'électeurs. Il a aussi souvent quelque petit emploi^ et même quelque petite influence, ainsi que quelque argent à distribuer. Dans chacun de ces trente districts, il y a un quartier général de parti pour le Comité et pour l'œuvre locale de parti, et, ordinairement aussi, un club, où la fidélité au parti est cimentée par des cartes et de l'eau-de-vie, sans compter un certain nombre « d'associations » locales convoquées par des poli-
qu'il donne aux masses de New-York le genre de gouvernement qu'elles méritent et désirent.
ticiens influents qui ont l'habitude d'organiser annuellement un pique-nique ou tout autre réjouissance, pour leurs partisans. Tout un côté de la vie mondaine, y compris les danses et les excursions d'été, se rattachent à ces clubs (1).
Une telle organisation, avec ses tentacules s'étendant sur toute une vaste et informe cité, est évidemment une force excessivement puissante, surtout lorsque celte force est concentrée dans une seule main — celle du Boss de la société. C'est, en réalité, un autocrate^ et, sous sa direction, des milliers de fonctionnaires, surveillant de 120 000 à 150 000 votes, se meuvent avec la précision d'une machine (â). Cependant ce n'est pas seulement dans ce mécanisme, que l'on peut appeler une méthode légale de s^assurer les votes des électeurs, que réside la force du ïammany. Son contrôle sur le gouvernement de la cité lui donne des occasions innombrables de servir ses amis, de harasser ses adversaires, et d'accaparer les marchands de spiritueux. Leurs licences sont ta leur merci, car la police exerce des poursuites ou ferme les yeux sur les infractions à la loi selon les relations plus ou moins étroites que le cabaretier a avec le Tammany Hall. Les contributions relatives aux spiritueux sont une source considérable de revenu ; mais on en retire encore plus de l'impôt qui frappe tous les détenteurs d'emploi jusqu'au plus petit; et beaucoup plus encore en faisant payer un tribut hlackmaUinij) aux personnes riches et aux corporations qui^ en présence
(1) On trouvera des détails clairs et abondants dans l'article déjà cité de M. H. C. Merwin, et dans le livre de M. Thompson, page 66 et ss.
(2) Le vote le plus élevé qui ait jamais été émis à New- York fut de 28a.000 (1892). Dans l'élection municipale de 1890, le Tammany émit 116.000 suffrages sur un total de 216,000; eu 1892, le candidat aux fonctions de Maire patronné par le Tammany eut 173.000 voix ; il est vrai qu'il n'y avait pas d'autre candidat démocrate.
3i LE TAMMANY RING A NEW-YORK
(les nombreuses vexations que leurs allaircs peuvent leur attirer de la part des autorités niunieipales, aiment mieux s'en débarrasser avec de Tarticnt et vivre tranquilles (1). La forme la plus répuiiuante de cette extorsion, c'est celte véritable complicité criminelle qui consiste à partager les profits du crime. Une source de revenu très féconde, que l'on n'évalue pas à moins de 25 millions de francs par an consiste, lorsque le parti est en majorité à Albany, à faire paver un tribut à la législature, ou plutôt, à entreprendre de protéger les grandes corporations contre les nombreux «. mécontents » (strikers) qui les menacent de leurs projets de loi. On cite un exemple où il fut demandé GO 000 dollars à une riche compagnie, et on rapporte que le directeur d'une autre compagnie disait (180?)) : « Autrefois il nous fallait payer un homme à Albany pour faire acheter les « mécontents » un à un. Cette année, il nous a suffi de payer une certaine somme au Tammany Ring, et nos intérêts ont été sauvegardés. « 3Iais de tous les engins de pouvoir, aucun n'est aussi élastique que leur influence sur l'administration de la justice criminelle. Le maire nomme les juges de police, et il les choisit ordinairement parmi les allîliés du Tammany, quelquefois parmi les juges criminels, rarement dans la profession des légistes. Ces juges sont souvent des « leaders » de Comité dans leurs districts respectifs (2). Yoici ce que dit un publiciste distingué :
« Le capitaine de police du resport, le juge de la Cour de « police et le chef (leader) de district du ïammany se sont « ligués pour tenir les pauvres sous leur dépendance et pour
(1) Le récent Comité d'Enquête du Sénat de TElat de Xew- York a jeté une éclatante lumière sur ce qu'on appelle le Tarif Protecteur de la Police (Police Protective Tariff) au sujet duquel' on peut consulter aussi un article de M. J. B. Leawitt, dans le Forum, août 1894.
(2j Atlantic MonthUj, lac. cit.
« empêcher les riches d'intervenir. Pour vexer les pauvres « gens, ils ont recours à une infinité de moyens. Ils peuvent « les faire mettre en arrestation pour les faits les plus insignia fiants, les empêcher de trouver du travail dans la vilie, ou « chez les entrepreneurs de la ville ; les poursuivre parce qu'ils < laissent leurs marchandises sur le trottoir, dans larue,ouhien « parcequ'ils n'ont pas balayé la neige devant leur maison ; leur « imposer des taxes très lourdes, ou ne les inquiéter en aucune « façon. Tous les moyens de persécution sont mis en œuvre « librement, de sorte que les pauvres et, en particulier, les « pauvres étrangers, sont, en réalité, sous l'entière dépendance « du Tammany, comme les Italiens sous celle de la Ca- « morra. La source de cet étal de choses est dans le caractère « du maire. C'est lui qui désigne les commissaires de police, « les commissaires désignent les capitaines (captains) ; et c'est « aussi le maire qui désigne les juges de police et qui est res- « ponsable de leur capacité. Lorsque l'açt qui régit actuelle- « ment les juges vint en discussion devant la léi^islature, la « disposition, d'après laquelle ils devaient être choisis parmi « les légistes occupant un certain rang au barreau, fut « supprimée, de sorte que le maire a pour son choix la plus « complète liberté ; le résultat de tout cela c'est que la plupart « de ceux qui ont été récemment désignés sous le régime du « Tammany, sont de vieux visqueux (toughs), marchands « de spiritueux, joueurs, ou simples aventuriers, qui, depuis « l'âge de vingt ans, ont vécu en remplissant de petits (( emplois, tels que ceux d'huissiers (doorkeepers) ou gref- « fiers des petites Cours de la cité.
« Cependant, il n'y a rien, dans la sphère morale du gouc( vernenient civique, d'aussi important que ce que l'on pour- « rait appeler l'administration de la ^jei^Ve justice, c'est-à- « dire de la justice à l'égard des pauvres, des ignorants, des « délaissés {frietidless), tout une classe de gens qui ne peuvent « payer des avocats ou trouver des cautions, en y comprenant « surtout la classe, très nombreuse dans les villes de notre « littoral de l'Est, de ces pauvres étrangers qui ne connaissent « rien de nos lois et de nos constitutions, et pour lesquels le « magistrat de police ou le capitaine de police représentent « l'ensemble du gouvernement du pays, c'est-à-dire, à la fois,
« le gouvernomenl fédéral, le gouvernement d'Etal et le gou-
« vernemcnt municipal ; uno classe aussi, qui accepte sans
« murmurer toutes les sentences dont elle est l'objet et qui
« ne proteste jamais contre les dénis de justice qui peuvent
« l'atteindre. L'idée qu'ils se font de la moralité nationale,
« et même, à proprement parler, leur éducation politique, ils
< les tirent de leur contact avec ces fonctionnaires et avec les
« « chefs » de districts. De ce qu'ils éprouvent dans leurs
« rapports avec ces gens dépend en grande partie ce qu'ils
« seront dans la suite comme citoyens, enx et les enfants
« qui viendront après eux. Or, une des premières choses
« qu'ils y apprennent, c'est qu'ils ne seront rien devant la
« Cour, à moins quils ne soient affiliés au Taniman}', ou,
« s'ils ne sont que de simples électeurs, qu'ils ne se poussent,
« c'est-à-dire qu'ils n'exercent une certaine influence occulte,
« auprès du magistrat. A défaut de quoi leurs plaintes ne se-
« ront pas écoutées et ils seront jugés coupables et envoyés à
« « nie J>, ou bien encore ils seront tenus de fournir une
« caution qu'il leur sera impossible de trouver, si toutefois
« il no leur arrive quelque chose de pire (i). »
Avec de pareilles sources de pouvoir, il n'est pas étonnant que le Tammany Hall commande à la majorité des classes inférieures ou des masses d'étrangers qui habitent Xew-York, quoique cependant cette société n'ait jamais eu pour elle la majorité absolue de tous les électeurs de la cité. Sa force locale est exactement en rapport avec le caractère de la population locale ; et quoiqu'il y ail un grand nombre d'Américains natifs, tant dans les rangs de la population des districts que parmi les « leaders », cependant c'est encore des districts les plus pauvres, habités par des Juifs, des Irlandais^ des Allemands, des Italiens et des Bohémiens, que lui viennent ses votes les plus nombreux (2). Ces gens pauvres ne subissent pas le Tammany
(1) M. E. L. GoDKi.N, dans les Annals of the American Academy of Political Science, mai 1894, page 17.
(2) Un examen instructif du vote par districts, rendant ces résultats évidents, est fait par M. Thompson, pages 79-91.
à cause de ses vices ; mais ils l'aiment et le considèrent comme une chose excellente ; car il donne satisfaction à leurs instincts de coalition et de camaraderie ; il représente, la plupart du temps, à leurs yeux, tout le gouvernement qu'ils connaissent. M. Merwin a très bien vu la position de ce qu'il y a de meilleur parmi les adhérents du Tammany, et en particulier des Américains natifs, lorsqu'il écrit :
« L'homme du Tammany déteste et méprise l'anglo- « manie de ce qu'à New-York on appelle la « Société » ; il se « méfie des gens qui composent la « Société » ; il croit 1er- « mement qu'ils sont en désaccord avec les principes améri- « cains, tandis qu'à ses yeux le Tammany est une protestation « vivante contre la monarchie et l'organisation monarchique « de la société. Il estime que, dans son ensemble, le Tam- « many est un excellent corps qui donne à New-York un exce cellent gouvernement, et qui est toujours du coté de ce qui « est vraiment digne et patriotique. Sans doute, il s'émeut « quelquefois au sujet des bénéfices malhonnêtes des leaders « de districts, et si le scandale qui en résulte devient trop « grand, il les renversera pour en nommer d'autres à leur « place. Cependant le Tammany est son parti, son église, son « club, son totem. Etre fidèle à quelque chose est en quelque « sorte une nécessité pour toutes les natures vierges, et en « particulier, pour la nature celtique. L'homme du Tam- « many est fidèle au Tammany.
<£ En réalité, bien peu de choses, à New- York, sont ca- ^( pables d'inspirer un idéal plus élevé. Quel est le spectacle « que cette ville offre aux yeux de celui qui est en train de « s'élever de la pauvreté à la richesse, ■— par exemple, aux « yeux de celui qui a commencé comme « tough » et qui finit « comme capitaliste? La haute classe — du moins la classe « la plus riche, la classe dont il est surtout parlé dans les a journaux, — est, à quelques exceptions près, adonnée au « luxe et à la parade. Elle n'a ni but élevé, ni sympathie, ni « fierté ou sentiments civiques d'aucune sorte. Elle n'a pas « même" la dignité personnelle d'une véritable aristocratie.
« Son sens de l'honncnr est liés grossier. El, de même que « celte classe est tout entière occupée de ses dépenses égoïstes, « de même, la classe des gens d'iilTairos se livre sans remords « à son amour du lucre (1). »
A celte description de la population qui compose la grande masse du Tammany, on peut ajouter que, comme la plupart d'entre ses membres ne paient aucune contribution directe, ils n'ont pas le sens de l'économie en matièred'adminislralion. Sans doute, en dernier lieu, ils paient, eux aussi, soit au sujet de leurs routes, soit autrement, pour toutes les charges qui sont imposées sur la cité; mais ils ne s'en aperçoivent pas — et, comme disent les hommes de loi, De non apparentibiis et non exislentibiis eadcm est ratio. Le gouvernement des riches par les pauvres est un phénomène nouveau dans le monde ; et là où les riches sont peu en contact avec les pauvres, et où les pauvres ne témoignent que de peu de respect à l'égard des riches, on ne doit guère s'attendre à rien de bon. Et, si l'on excepte les abus qui se commettent dans les Cours criminelles inférieures, les vexations qui frappent les innocents aussi bien que les coupables, les paiements au moyen desquels on s'assure l'impunité pour certaines formes du mal (ri), et si l'on en excepte encore certains manques d'honnêteté comme dans l'exemple de ces aldermen qui vendirent le droit de construire une voie ferrée sur le Broadway, — vingt-deux d'entre eux sur vingt- quatre furent condamnés pour concussion, — il faut reconnaître que l'administration ac^ luelle n'est pas aussi préjudiciable au citoyen ordinaire que l'on pourrait croire. La police, pour aussi souvent qu'elle soit un instrument de.Ktorsion et qu'elle se fasse
(1) Atlantic MontJdij, toc. cit.
(2) On doit les plus grands éloges à un courageux clergyraan qui dernièrement, non sans encourir personnellement quelque danger, parvint à exposer ce système, et contribua, par là, à la nomination du récent Comité d'Enquête {Investiyating Committee).
complice du mal, constitue cependant une force efficace, quoique trop dure dans ses procédés, capable de procurer la sécurité de la vie et de la propriété (1). Le département, chargé de ce qui concerne les incendies, est bien administré ; Teau est abondamment distribuée dans la ville ; les écoles publiques sont aujourd'hui habituellement, quoique pas toujours, tenues « à l'écart de la politique ». Si le gouvernement municipal n'est pas un gouvernement économique, il n'est pas extravagant d'une manière palpable; et les administrateurs, qui deviennent riches par lui, le deviennent par des voies indirectes et non en puisant dans les finances pubUques de la cité. Les scandales comme ceux qui se sont produits du temps de Tweed sont aujourd'hui inconnus. La dette de la cité est descendue, depuis 4876, à 104- millions de dollars ; il faut dire cependant que l'accroissement rapide de la cité a permis d'obtenir un revenu considérable sans que le taux d'imposition cessât d'être modéré pour les Etats-Unis (1,85 à 1,79 0/0 de la valeur de toutes les propriétés) (2). Si l'on considère l'origine, l'éducation, l'entourage, les goûts et les habitudes des personnes qui gouvernent la cité par l'influence du Tammany, — et si l'on considère aussi l'élément criminel qui s'y rencontre et les rapports étroits queses membres entretiennent avec les débits de spiritueux, on sera sans doute surpris que ce gouvernement, corrompu comme il l'est, ne soit pas plus dissipateur (3).
(1) Le Comité du Sénat a révélé — ce que Ton avait déjà soupçonné — qu'un candidat à un emploi de police doit payer pour sa nomination ; et qu'un officier doit payer une somme importante, soit au Ring, soit aux Commissaires de Police pour sa promotion.
(2) « L'augmentation dans la valeur imposée de la propriété (réelle et personnelle) dans la Cité de Nev\-York est actuellement d'environ 70.000.000 de dollars; et, en 1893, elle atteignit la somme jamais plus atteinte de 1 05. 254. 253 dollars. » City Government in the U. S. par M. Alfred R. Conkling, New-York, 1894.
(3) « La cité est gouvernée aujourd'hui par trois ou quatre
40 lE TAMMANY RING A NEW-YORK
Ceux qui connaissent et comprennent les conditions toutes particulières de la ville de New-Yoïk et de sa population, trouveront moins surprenant que ce tiouvernement soit si difficile à renverser. En 18110, il fut fait un grand effort pour parvenir à le jeter bas. Une section du parti démocrate s'allia aux Républicains pour former ce que l'on considéra comme une « liste commune » {a joint licket) tandis que les Réformistes indépendants se réjouissaient de cetle alliance et patronnaient ses candidats (1). On put espérer un moment triompber; mais le Tammanymit ses adversaires en déroute par 23 0(10 voix, n arriva que 30 000 Républicains, ou environ, n'avaient pas pris part au vote, — les uns parce que leurs patrons, secrètement favorables au Tammany, ne les avaient pas sollicités, les autres parce qu'ils ne tenaient à voter que pour des Républicains, d'autres enfin par pure indifférence ou par paresse. Solidement retranché comme est le Tammany, il ne peut être renversée que si les « bons citoyens » s'unissent en vue des réformes municipales, et laissent un moment de côté, dans un but purement local, toutes ces distinctions de partis nationaux, distinctions qui n'ont absolument rien à voir dans les affaires de la cité. Les administrateurs du Wigivam , — c'est le nom affectueux qui sert à désigner le Tammany, — ne se
hommes d'origine élrangère qui sont très illeltrés, sortent de la lie de la population étrangère, n'ont jamais exercé de profession régulière, étaient entièrement inconnus de la masse des habitants, il y a seulement cinq ans, et qui maintenant jettent un défi à la censure des classes intelligentes et cultivées. » Anliais of tlie Amer. Acadcmy, loc. cit.
(1) Me trouvant à New-York pendant l'élection, je passai quelques heuies à observer le vole dans les districts populeux, et, d'e cette façon, je compris, mieux que des chiffres ne peuvent le faire comprendre, jusqu'à quel point New- York est une ville européenne, mais une ville européenne n'appartenant à aucun pays particulier, avec les éléments d'ignorance et de grossièreté qui se trouvent dans tous les pays.
préoccupent nullement de la politique nationale ou, s'ils s'en préoccupent, ce n'est que comme d'un marché sur lequel les votes du Tammany peuvent être vendus. Que les citoyens honnêtes de A'ew-York continuent à subir le joug d'un club qui est une maison de commerce presque au même titre qu'un magasin de nouveautés, qu'ils continuent, dis-je, à subir ce joug tout simplement parce qu'ils divisent des forces qui, si elles étaient unies, briseraient une tyrannie vieille de quarante années, — c'est là ce qui paraît certainement très étrange, mais pas plus étrange cependant que tant d'autres exemples de ce que peuvent l'habitude, l'insouciance, les noms et l'esprit de parti. C'est à cette politique d'union et à un plus vif sentiment du devoir public plutôt qu'à des changements à apporter au mécanisme gouvernemental, qu'il faut demander la réforme de cet état de choses. Après tant d'échecs, il n'est guère plus permis d'avoir confiance. Cependant, il semble qu'il y ait en ce moment parmi les réformateurs plus d'ardeur pour l'œuvre entreprise qu'on n'en avait vu jusqu'ici, et il semble aussi que l'on soit mieux convaincu que le remède suprême serait de frapper le mal dans sa racine, en faisant appel à la conscience des classes honnêtes, sans distinction entre les riches et les pauvres, et en leur montrant un idéal plus élevé de la vie civique (1).
(1) Depuis que ces pages ont été écrites (septembre 1894), la Tammany a subi un immense échec, à l'élection de novembre 1894. Ce résultat, encore plus frappant que le renversement du Tweed Ring, en novembre 1871, semble avoir été principalement dû à la colère suscitée par les révélations relatives aux malversations delà police que nous avons déjà signalées. Cependant, une semblable victoire n'est qu'un premier pas vers Tépuration de la politique municipale, et aura besoin d'être continuée plus activement et avec plus de persistance que ne le fut la victoire de 1871. Si les nageurs qui ont si vigoureusement fait face au courant laissent, ne serait-ce qu'un moment, reposer leurs bras robustes, ils seront de nouveau entraînés rapidement à la dérive.