CHAPITRE LXXXIX
LE GUS RiniJ DE l'IIILADELl'IllE
Quoique Philadelphie n'ait pas conservé, parmi les villes de l'Amérique, cette primauté que lui assuraient, à l'époque de la Piévolution, sa population et sa position centrale, elle demeure cependant encore une des plus grandes villes d'Amérique, avec une population de plus d'un million d'habitants (l). Bien que les immigrants y soient beaucoup moins nombreux qu'à Xew- York, à Boston ou à Chicago {2), le vieux caractère quaker a disparu ou du moins n'apparaît guère que dans un certain air de respectabilité qui est une des marques distinctives de la ville, si on le compare au luxe de New-York ou au mouvement tumultueux de Chicago. Dans ces dernières années, Philadelphie a suivi une politique fortement républicaine ; cela est en partie dû à l'ascendant que le parti républicain a conquis pendant la guerre, en partie aussi au caractère protectionniste de la Pennsylvanie, à cause de ses industries manufacturières. Philadelphie, se trouvant être la place forte de la protection, a dû suivre le parti qui se lait l'appui des doctrines protectionnistes. Durant la Guerre civile, ce qu'il y avait de meilleur parmi les citoyens était entièrement tourné du
(1) En 1890, elle était de 1,046,904.
(2) Quinze pour cent seulement des habitants de Philadelphie sont d"origine étrangère, tandis qu'à Boston le pourcentage est de trente-cinq, et à Chicago de près de quarante-deux.
côté de ces grandes questions, et, à ce moment et pendant quelque temps ensuite, ils accueillirent avec empressement tous ceux qui, pour augmenter les forces du parti, savaient organiser les électeurs et les conduire aux urnes ; tandis que, d'un autre côté, le vif intérêt qu'ils portaient aux questions nationales, faisait que les affaires municipales passaient pour eux inaperçues. A la suite de cela, le contrôle et )a direction du parti tombèrent entre les mains de citoyens obscurs, qui avaient leurs intérêts personnels à servir, leur fortune personnelle à faire, mais qui étaient précieux pour le parti parce qu'ils lui conservaient le pouvoir en agissant d'une manière continue sur les classes inférieures des électeurs. Ces chefs locaux formèrent des alliances avec les chefs de parti dans la législature d'Etat qui siège à Harrisburg, la capitale de la Pennsylvanie, et avec une clique dirigée de Washington par une famille sénatoriale bien connue, qui tint pendant longtemps dans ses mains les votes républicains de la Pennsylvanie dans les Conventions nationales et au Congrès. Leur position était donc excessivement forte, puisqu'ils avaient de puissants alliés dans la politique de l'Etat et dans la politique fédérale. Aussi, depuis qu'ils disposaient des votes de la cité, ces deux groupes de politiciens furent obligés de se les concilier; et, de plus, les avantages commerciaux que procurait à Philadelphie le maintien des tarifs protecteurs ont pendant longtemps si fortement influé sur l'esprit de ses marchands et de ses manufacturiers, que ceux-ci évitaient avec le plus grand soin, afin de ne pas affaiblir le parti républicain soit dans l'Etat, soit dans la cité^ toute dissension avec ceux qui décidaient de son vote si important pour eux.
Les citoyens obscurs auxquels j'ai fait allusion plus haut commencèrent par acquérir de l'influence sur les premiers de la ville; alors peu à peu ils disposèrent d'abord des plus petits emplois de la cité et, en dernier lieu, des plus importants. Parfois, ils confiaient les postes les plus élevés à
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des hommes occupant une bonne position sociale, mais ils distribuaient les petits emplois, qui étaient très nombreux, à leurs propres créatures. Le service de leau {Water departmeut), le service de la voierie iHigluraij department), le service de l'impôt {Tax départ ment), le service des finances de la cité (C% treasurcr's department) , le bureau du commissaire du Comté, tombèrent en leur pouvoir. Un maire nommé par eux distribua les fonctions de police à leurs fidèles jusqu'à ce que la police elle-même devînt une force du parti politique. Mais le centre de leur pouvoir fut le Syndicat du gaz {Gas Trust), administré par des administrateurs, dont l'un, par son activité et son intelligence supérieures, parvint à avoir sous ses ordres le mé:anisme tout entier de cette organisation de parti, et parvint à la haute situation de Bùss de Philadelphie. Ce gentleman, M. James M'Manes, ayant acquis de rinfluence sur les électeurs des rangs les plus humbles, fut nommé administrateur du gaz et il réussit bientôt à tenir sous sa dépendance ce service tout entier. 11 employait, dit-on, près de deux mille personnes, touchait des sommes très importantes et passait des contrats importants. En nommant ses amis et ses protégés aux principales fonctions du Syndicat et en les chargeant de choisir les ouvriers ordinaires parmi les personnes sur lesquelles on pouvait compter, le Boss réussit à avoir la haute main sur un grand nombre de votes et à s'assurer un revenu annuel considérable. Les confédérés et lui achetèrent alors des parts de directeurs dans une Compagnie de tramways de la ville et ils devinrent ainsi maîtres d'un grand nombre d'électeurs en plus de ceux qu'ils avaient déjà. Tous ces électeurs devaient eux-mêmes travailler comme workers, c'est-à-dire s'occuper d'organiser le parti de la cité ; ils connaissaient les moindres rues de la ville, ainsi que ceux qui les habitaient, ils servaient de guides aux chefs, et, lorsqu'arrivait une élection, ils se chargeaient de gagner et d'amener les électeurs. C'est pourquoi leur
pouvoir dépassait de beaucoup leur simple force comme électeurs, car cent « travailleurs » énergiques valaient au moins un millier de suffrages. Avec une telle force derrière lui, le Gas Ring, avec M. M'Manes à sa tête, non seulement devint indispensable au parti républicain de la ville, mais, en fait, il lui fournit aussi ses chefs et, par suite, il put disposer des votes de tous les électeurs qui étaient employés d'une manière permanente ou temporaire dans les autres services du gouvernement de la cité, — on dit que le nombre de ces électeurs n'était pas inférieur à vingt mille (1). Presque toutes les fonctions municipales furent entre les mains de ses candidats. Il disposait de la majorité au Conseil choisi {Select Council) et au Conseil municipal [Common Council). C'est encore le Ring qui avait la haute main sur la nomination des membres de la Législature de l'Etat. Les fonctionnaires fédéraux euxmêmes dans la douane et dans les Postes étaient forcément sous sa dépendance, car son appui était si précieux pour les meneurs de la politique fédérale, que ceux-ci avaient cherché à se l'assurer en lui donnant toute liberté dans les affaires de la cité. Il n'y avait aucun moyen de savoir ce qui se passait dans le Syndicat, car « ses réunions étaient tenues secrètement, les rapports qu'il ftiisait annuellement aux divers Conseils de la cité étaient confus et inintelligibles et (comme cela fut découvert dans la suite) entièrement falsifiés (2) ». M. M'Manes tenait sous clef les livres des dé-
(1) Le bulletin de vote ne protégeait pas ces électeurs. Avant l'introduction de ce qu'on a appelé le scrutin « australien », en 1891, il était, en général, possible au président du vote de connaître le vote de chacun.
(2) Voir Report of tlie Committee of One Hwidred, publié en no • vembre I88i. Un des principaux citoyens de Philadelphie, à qui j'ai demandé l'explication de la manière dont le Gas Trust (Syndicat du Gaz) s'était retranché, m'écrit ce qui suit : « Lorsqu'en 1835, le gaz fut pour la première fois introduit à Philadelphie, il était fabriqué par une compagnie privée, mais la ville se réserva le droit de déposséder les actionnaires. Cela fut fait en 1841,
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penses, de sorte que nul ne pouvait connaître le nombre des employés et que le Syndicat pouvait augmenter ce nombre autant qu'il lui plaisait. Il est vrai que les Conseils de la cité pouvaient demander à être renseignés, mais on avait soin de ne nommer dons ces Conseils que des candidats aflidés, et de les gagner en leur réservant une part dans les dépouilles et encore plus en les faisant participer à leur patronage.
Cet édifice de pouvoir, à la fois si vaste et si solide, couvrant toute une grande cité, et ne reposant que sur l'autorité d'un simple service, comme était le Syndicat du gaz, peut sans doute exciter l'étonnement; mais il faut se souvenir que lorsqu'un certain nombre de petites factions s'unissent en vue de diriger un parti, la faction plus importante ou mieux organisée, ou encore mieux pourvue de fonds que les autres, ne larde pas à occuper la première place et peut la conserver aussi longtemps qu'elle distribue aux autres une part de butin et qu'elle dirige la politique des confédérés avec habileté et fermeté. La capacité personnelle, le courage, la résolution, la prévoyance, la sage préférence de la substance du pouvoir à sa magnificence extérieure, sont autant de qualités qui, dans un groupe d'hommes, se trouvent si rarement réunis dans un seul
dans le but de tenir cette industrie « en dehors de la politique » : la surveillance en fut confiée à un Bureau de douze membres, en fonctions pour trois ans. Ces membres furent nommés administrateurs (timstees) des emprunts contractés pour l'organisation et le développement de ce service. Leur nomination était faite par le Conseil de la Cité ; mais lorsque, dans plus d'une occasion, le Conseil s'efforça d'exercer sa surveillance, on alla devant les tribunaux eL ceux-ci décidèrent que le Bureau, en sa qualité de mandataire des détenteurs d'obligations, ne pouvait intervenir jusqu'à ce que les derniers bons émis fussent échus et eussent été payés. Des emprunts à trente ans d'échéance, sous ces conditions, furent contractés jusqu'en 1855, de sorte que ce ne fut qu'eu 1883 que la ville put s'affranchir du cercle magique du Syndicat. >
cerveau, que leur possesseur acquiert un ascendant qui peut durer indéliniment, à moins qu'il ne provoque une révolte par son oppression ou qu'il ne conduise son parti hors de sa voie. Or, M. M'Manes, de l'aveu de ses ennemis eux-mêmes, possédait toutes ces qualités. Son origine était humble, son instruction insignifiante^ mais ces lacunes trouvaient une compensation dans son tact et dans sa connaissance du monde, auxquels s'ajoutait un maintien paisible et plein de convenance sous lequel se cachait une impérieuse volonté. Il s'entendait à gouverner sans susciter l'opposition par la mise en avant de sa propre personnalité et il ne semble pas qu'il ait usé de son pouvoir pour piller la ville à son profit. Les mérites de ce système en assurèrent la durée, et, en fait, il se fortifia de plus en plus. Toutes les fois que l'époque d'une élection approchait, les primaires de quartier du parti républicain étaient encombrées par les chefs et les employés du Syndicat du gaz et des autres services de la ville, afin de faire choisir les délégués que le Pàug avait précédemment désignés dans une sorte de conclave secret. Parfois, surtout dans les quartiers habités par les citoyens des meilleures cl?sses, cette « liste ofiîcielle » de délégués soulevait des oppositions de la part des hommes indépendants du parti républicain; mais comme le président était toujours choisi parmi les affiliés du Ring, il parvenait presque toujours à si bien duper ces indépendants, que même s'ils étaient en majorité, ils ne parvenaient pas à faire passer leurs candidats. En réalité, il était très rare qu'ils arrivassent en majorité dans l'Assemblée, et, en même temps, tous leurs raisonnements devaient rester sans effet sur cette foule composée d'employés et de leurs amis qui, à eux seuls, remplissaient la salle et qui se sentaiant obligés, les uns parce qu'ils avaient un emploi, les autres parce qu'ils en espéraient un ou pensaient obtenir du travail, d'exécuter les ordres de leurs maîtres politiques. Les délégués choisis étaient habituellement des employés auxquels se mêlaient des entrepreneurs
de travaux publics, des débitanls de boissons, (qui constituent un facteur puissant dans la politique de quartier) et des aspirants à divers emplois. Par exemple, la Co?îvention du 13 janvier 1881, pour la désignation d'un candidat aux fonctions de maire, se composait de 199 délégués^ parmi lesquels 80 se rattachaient à quelque branche de l'administration municipale : 9 étaient membres des Conseils de la cité, 5 étaient magistrats de police, -i étaient constables, et 23 étaient des policemcn ; quant au reste, les uns étaient employés dans quelque autre service de la ville, et les autres étaient notoirement connus pour être des affiliés et des subordonnés du Ring. Ces délégués, réunis en convention de parti, se livrèrent consciencieusement à la bouffonnerie de voter pour des hommes qui avaient déjà été choisis par le Ring pour être candidats aux principales fonctions. Par suite, les personnes ainsi désignées devinrent les candidats autorisés du pai ti^ des candidats pour lesquels devait voter quiconque appartenait à ce parti politique. Sans doute, il pouvait répugner à un bon citoven de voir proposer à son vote un inconnu ou un homme connu surtout par le mal qu"il avait fait, peut-être un banqueroutier ou un cabaretier ruiné. Mais comme il n'avait d'autre alternative que de voter pour le candidat démocrate qui, selon toute probabilité, ne valait guère mieux, il se soumettait, et, de celte façon, le parti se voyait obligé de ratifier le choix du Ross. La possession des grands emplois de la ville donnait aux membres du Ring les movens, non seulement de faire leur fortune personnelle, mais aussi d'amasser des fonds de réserve considérables pour les employer à leurs « campagnes électorales. » Un grand nombre de ces emplois recevaient des remises et non un salaire. Cinq fonctionnaires reçurent, une fois, entre eux tous, une somme totale de 223 000 dollars, soit une movenne de 44 600 dollars chacun. Un autre, le Collecteur des Amendes, touchait annuellement environ 200000 dollars (un million de francs). Un grand nombre d'autres, en
passant des contrats en vue de travaux publics, moyennant d'importantes commissions, réussirent à s'enricliir démesurément, car leurs comptes n'étaient soumis à aucune sorte de contrôle (1). En général, on exigeait de chaque fonctionnaire qu'il contribuât aux fonds secrets du parti proportionnellement à son revenu, et, en même temps qu'on lui faisait prélever sur ses immenses bénéfices privés quelques milliers de dollars, on imposait tous les petits employés jusqu'aux policemen. Dans une circonstance, on exigea de chaque membre de la police une somme de 25 dollars, et, quelque temps après, une autre taxe de 10 dollars pour les besoins du parti. Quiconque refusait, et même quiconque revendiquait le droit de voter comme il lui plairait, était immédiatement renvoyé. Les fonds étaient employés à ce que l'on a appelé « les préparatifs », cà la brigué, à de petites corruptions, à tenir des cabarets ouverts afin d'y donner à boire aux ouvriers, et, en temps d'élection, à organiser des armées de compères professionnels venus de Washington, de Baltimore et autres grandes villes du voisinage, afin d'augmenter le nombre des suffrages des candidats du Ring. Ces hommes, parmi lesquels se trouvaient, dit-on, des criminels, des employés des services gouvernementaux dans la capitale de la nation, n'auraient pas eu^ comme on peut croire, une grande influence sur les élections, si la police les eût surveillés ; mais ceux qui présidaient les bureaux électoraux étaient, la plupart du temps, du complot, étant eux-mêmes des affiliés du Ring et, pour la plupart aussi, des employés de la cité ; en même temps que^ d'un autre côté, la police — et c'est là, autant que
(l) Dans le procès intenté plus tard aux administrateurs du gaz, il fut montré qu'en six années le Trust avait, par ses déficits de caisse, ses transactions illégales, et ses dépenses de fabrication dues à une administration corrompue, entraîné la ville dans une dépense de trois millions et demi de dollars. Tels sont les chiffres, autant que j'ai pu m'en assurer en novembre 1884. — Report of the Coinmittee of One Hundred, page 2.
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ses droits électoraux, ce (jui fait la force d'une police esclave d'un parti — avait reçu des instructions pour ne pas inquiéter les étrangers, mais, au contraire, pour leur permettre de voter aussi souvent qu'il leur plairait, et pour écarter les opposants trop clairvoyants (1).
Ce régime électoral est très coûteux, car le secret doit être payé; et ce n'était pas là les seules grosses dépenses auxquelles le Ring eût à parer. Considérant surtout chaque service municipal comme un moyen de gagner des masses d'électeurs, il était toujours tenté de créer « un nouveau capital d'élection )) {iiewvoting stock) (pour employer le terme technique), c'est-à-dire d'augmenter le nombre des emplovés. Cela entraînait naturellement une augmentation du nombre des salaires à payer, de sorte que les contribuables avaient la satisfaction de savoir que les impôts qu'ils pavaient servaient à river sur leurs épaules le joug des Busses, absolument comme, dans l'antiquité, un tyran de la Grèce exigeait de l'argent des citoyens pour payer les mercenaires en garnison clans l'Acropole. Le péculat se pratiquait, bien entendu, dans presque tous les services publics ; car les employés, qui étaient en possession de secrets importants, n'avaient à peu près rien à craindre, soit de la part d'un supérieur, scit de Li part des conseillers qui les avaient fait nommer. Aussi, la dette de la ville s'accrut rapidement. En 1860, elle s'élevait à environ 20 millions de dollars liOO millions de francs). En 1881, elle avait atteint 70 000 000 de dollars 850 millions de francs). Les impôts augmentèrent en proportion, jusqu'à ce que, en 1881, ils représentèrent entre un quart et un tiers du revenu net de la propriété soumise à l'impôt, même en donnant à la propriété sa pleine valeur vénale (2). Néanmoins,
(1) La loi interdit à un policeman de se tenir à moins de tx'ente pieds de distance du votant. Comment pouvait-on s'attendre à ce que la loi fût observée, si ceux-là mêmes qui sont tenus de la faire respecter, l'enfreignent ? Comme dit le proverbe : Si l'eau nous étouffe, que devrons-nous boire?
(•2) J'emprunte ces faits à un intéressant article sur la Fonn
la ville était encore mal pavée, malpropre, mal éclairée (le gaz lui coûtait cependant très cher), et mal pourvue d'eau (1). Que Ton put supporter de pareilles charges, sans que rien s'en trouvât mieux, était véritablement ce qu'il y avait de plus surprenant, étant donné qu'à Philadelphie, le nombre des travailleurs aisés, qui vivent dans des maisons dont ils sont propriétaires, est plus grand que dans n'importe quelle autre ville de l' Union (:2i. On aurait donc pu s'attendre à ce que^ du moment que les maux dérivant des impôts excessifs et d'une mauvaise administration pesaient directement sur un nombre très grand d'électeurs, il en résultât un mécontentement général et qu'à la suite de cela, les demandes de réformes fussent écrasantes (3).
Mais comment eflectuer ces réformes ? Trois systèmes se présentaient. L'un consistait à poursuivre les administrateurs du gaz et autres personnes coupables de péculat, devant les tribunaux de l'Etat. Mais pour intenter cette action, il fallait d'abord s'assurer des faits, examiner les comptes. Or, les services de la cité ne publiaient pas tous leurs comptes, ou les publiaient sous une forme trompeuse et incomplète. Les pouvoirs qui auraient dû les examiner et exiger une plus grande sincérité, résidaient dans les Conseils de la cité, et agissaient par leurs Comités permanents; mais ces Conseils étaient en majeure partie composés de membres ou de protégés du Ring, lesquels avaient directement intérêt à ce qu'aucune enquête ne fût faite, parce que, ou ils partageaient les prolits de la malversation.
of Municipal Gorernincnt for PliiladelpJtia, par M. John C. Iiullitt, Philadelpliie, 1882.
(1) Voir chapitre Li, page 311, vol. It (éd. française).
(2) Il y avait à Philadelphie, en 1886,90 000 propriétaires d'immeubles {real estate), constituant plus de la moitié des suffrages exprimés dans une élection.
(3) Durant la plus grande partie de ce temps, la dépense annuelle pour les « améliorations de la ville » fut payée au moyen
"de nouveaux emprunts, de sorte que les citoyens ne sentirent pas la charge qui pesait sur eux.
on, encore, ils se trouvaient avoir distribué à leurs parents ou à leurs amis les emplois municipaux, giàce à des marchés conclus avec les chefs concussionnaires des divers services. C'est pourquoi ils ne bougèrent pas et ils repoussèrent les propositions d'enquête qui furent faites par ceux de leurs collègues qui s'inspiraient le plus de l'intérêt public (i).
Un autre système consistait à renverser ces fonctionnaires corrompus, lors des prochaines élections. Le système américain d'élections populaires et à courts termes, fut du, à l'origine, à la défiance que l'on éprouvait à l'égard des fonctionnaires, et il avait précisément pour but de mettre fin aux abus de pouvoir. Cependant, l'astuce des politiciens de profession l'avait rendu complètement inutile. Les citoyens honnêtes ne pouvaient pas espérer faire passer leurs candidats contre les candidats corrompus du Bing, parce que ce dernier, ayant les « justes » et « régulières » nominations du parti, disposait du vote de la grande masse des hommes du parti ordinaire, et qu'ainsi en votant contre, on eut tout simplement fait arriver le parti de l'opposition, c'est-à-dire le parti démocrate. Ces candi-
(1) Un ami qui habite Philadelphie m'écrit : — « On pourrait croire que le pouvoir d'élection placé dans le conseil fournirait à ce dernier le moyen de surveiller les administrateurs ; mais lorsque la « politique » envahit le syndicat, un cercle vicieux se forma rapidement, et le syndicat surveilla le conseil. Ses énormes ressources lui permirent d'employer de nombreux « travailleurs >> [uorkcrs) dans chacune des 600 ou 700 sections électorales de la cité, et les candidats à des sièges dans le conseil furent presque dans l'impossibilité d'être nommés ou élus sans la protection du syndicat. C'est ainsi que le conseil se trouva rempli de ses créatures ou « talonniers » {heclen), soumis à ses ordres, non seulement en ce qui concerne le choix des administrateurs appelés à remplir les quatre vacances annuelles, mais aussi dans tous les détails du gouvernement de la cité dans lequel désiraient s'immiscer les chefs du syndicat. II est facile de voir les énormes possibilités de pouvoir créées par une semblable situation, »
dats^ d'ordinaire, ne valaient guère mieux que les candidats républicains du Ring, de sorte qu'on ne voit pas où était l'avantage. Cette raison, jointe à l'hostilité de parti, empêchait les Républicains honnêtes de voter pour les candidats du parti démocrate. Il est certain que les Démocrates auraient pu tirer profit du mécontentement des Républicains, s'ils avaient présenté des hommes réellement honnêtes, qui alors seraient arrivés par le vote « de désertion » des Républicains joint au vote des véritables Démocrates. i\Iais les intrigants [wire-pullers) du parti démocrate, étant pour la plupart des hommes du même acabit que ceux du Syndical du gaz, ne cherchaient ):>as à s'assurer un avantage de peu de temps au prix d'un avilissement permanent de leur propre classe. Les principes politiques sont la dernière chose dont se préoccupe le politicien de profession. 11 valait mieux, pour les chefs du parti démocrate, attendre leur tour, et pendant ce temps tirer quelque avantage des marchés conclus avec leurs opposants (de nom) du parti républicain que de favoriser la cause de l'administration honnête au détriment de la classe professionnelle (1).
Le troisième moyen d'arriver à une réforme, c'était d'exercer une action sur la législature de l'Etat. Elle aurait pu ordonner une enquête sur l'administration municipale de Philadelphie, ou voter un statute créant un meilleur système. Mais ce moyen était encore moins eflicace que les deux autres, à cause de l'influence que le Ring du gaz avait auprès de la législature de l'Etat. La Chambre des Représentants de la Pennsylvanie était un Corps notoirement corrompu, et le Sénat, lui-même, ne valait pas mieux ou, peut-être, était encore pire. Les politiciens de Philadelphie, en partie par leur influence sur les membres envoyés par
(1) On crut généralement, en février 1881 , que les Bosses démocrates avaient fait un marché (pour compensation importante) avec le Gas Ring pour que celui-ci ne patronnât pas M. Hunter, candidat réformiste, pour la fonction de receveur des impôts.
Pliilatlelpliie, en partie encore par d'autres aboutissants, étaient parfaitement capables d'arrêter dans la législature toutes les procédures qui leur seraient hostiles, et, en fait, ils ne manquaient guère, comme on va le voir bientùl, de faire échec à tout ce que l'on s'efforçait d'obtenir en cette matière. Il leur suffisait pour cela de leur influence sur Tune des Chambres, et, même, de leur influence sur le Comité de la Chambre à laquelle on demandait de voler cette mesure. Il est si facile d'obtenir un ajournement, qu'un ffill de réforme peut être étouffé sans qu'il soit besoin de susciter contre lui une véritable opposition.
Telle était la situation de la ville des Quakers n\ec s s 850 000 habitants ; telles étaient aussi les difficultés que devait rencontrer toute tentative de réforme. Voyons maintenant ce qui fut fait.
En 1870, un bill fut voté par la législature de l'Etat à Ilarrisburg, à l'instigation du Bing de la ville, alors plein dune jnnévile confiance en son avenir, et en possession de toute son énergie, créant une Commission de constructions publiques (Public Buildings Commission pour la ville de Philadelphie ; ce Corps, dont la fonction avait une durée illimitée, avait pouvoir d'augmenter le nombre de ses membres, d'imposer la ville et de dépenser le produit de cet impôt à élever des constructions, sans être soumis de ce chef à aucune sorte de restriction ou de surveillance. Lorsque cet act, qui en un seul jour avait été voté par les deux Chambres, sans avoir même été imprimé, vint à la connaissance des plus hautes classes de citoyens, il y jeta l'alarme et l'on mit tout sur pied pour obtenir son abrogation. Une réunion publique fut tenue au mois de mars 1871 , un Comité fut formé, avec ordre de se rendre à Harrisburg et d'obtenir l'abrogation de cet act. Le Comité se rendit en effet à Harrisburg et demanda instamment aux deux Chambres d'appuyer un bill d'abrogaliort déposé devant le Sénat de l'Etat. Au mois de mai, ce bill fut voté par le Sénat, où les Démocrates se trouvèrent alors en ma-
jorité, grâce à l'appoint de cinq votes] républicains. Cependant un Conjité (républicain) de la Chambre des représentants conclut contre l'abrogalion, rous Tinlluence des personnes intéressées de Philadelphie et (comme on le croit généralement) sous l'inOuence aussi de certains arguments plus décisifs que les paroles ; à la suite de quoi la Commission fut maintenue. L'incident avait, cependant, si bien ému quelques-uns des plus honnêtes républicains, qu'ils formèrent une Association de réforme municipale, dont la carrière m'a été résumée comme il suit par un citoyen éminent de Philadelphie :
a L'association travailla sérieusement à mellre un frein à « la mauvaise administration. Sa tâche était difficile, car les « passions suscitées par la guerre étaient encore en pleine « etTervescence, la reconstruction, qui était en train de s'opérer « dans le Sud, tenait les partis dans un état d'excitation e.xtra- « ordinaire^ et la fidélité aux engagements de parti était re- « gardée comme un devoir sacré par presque toutes les classes « de la société. Par suite, elle ne pouvait compter sur l'appui « d'aucun journal et elle se heurtait à l'opposition des me- « neurs des deux organisations politiques. De plus, les lois « qui réglaient l'inscription des électeurs et la marche des « opérations électorales, étaient rédigées de telle façon qu'elles « facilitaient la fraude et en rendaient la constata'ion difficile. « Sans se laisser décourager par ces obstacles, l'Association a se mit énergiquement à l'œuvre ; elle organisa des réunions « publiques, elle publia des professions de foi et des hro- « chures, elle afficha dans les champs les listes des candidats « les plus recommandahles de l'un et l'autre partis et lorsque « ni l'un ni l'autre n'en avait présenté d'acceptable, elle en « désignait de son propre choix. Elle continua ainsi pendant « trois ou quatre ans à mener cette existence pleine d'activité « et elle accomplit une grande partie de ce qu'elle s'était pro- « posé. Elle réussit parfois à provoquer la défaite de certains « candidats particulièrement inacceptables et à faire élire des « gens honnêtes dans les Conseils delà cité; il fut mis un « terme à l'accroissement de la dette publique ; le crédit de la
« cité fut relevé, et récononiie commenra à être pratiquée dans quelques-uns des services publics ; les salaires furent substitués aux honoraires dans les emplois publics ; les lois électorales furent revisées et des élections honnêtes devinrent alors possibles ; des poursuites furent édictées contre les coupables, et les condamnations furent assez bien assurées pour constituer un salutaire avertissement. Les services de l'Association apparurent surtout dans deux ordres de faits. Elle contribua largement à l'agitation qui amena, en 1873, une Convention ayant pour but de reviser .la Constitution de l'Etat, elle exerça une influence salutaire sur celle Assemblée et elle contribuai obtenir la ratiGcalion de la nouvelle Constitution par le peuple. Ce qui fut encore plus important, ce fut d'éveiller la conscience publique et de réussir à former une classe d'électeurs indépendants qui peu à peu en vinrent à déposer leurs bulletins dans l'urne, sans égard pour une prétendue fidélité départi. L'Association fraya ainsi la voie à toutes les réformes subséquentes, et lorsque ses membres, fatigués de cette tâche ingrate, se retirèrent les uns après les autres, et que l'Association se dispersa, ils purent non seulement constater que les conditions de la cité se trouvaient matériellement plus salislaisantes, mais aussi que leurs successeurs dans ce travail de Sisyphe auraient à remplir une charge moins lourde et une pente moins rude à gravir. Un'résultat important de l'attention qu'ils avaient attirée sur la mauvaise organisation municipale, ce fut l'adoption d'un Act de la législature, Acl en vertu duquel, en 1877, le gouverneur de l'Etat désigna une commission de onze personnes pour dresser un plan d'administration des villes. Dans un rapport, celte Commission proposa des améliorations importantes, et ce rapport fut sùumis, en même temps qu'un hill contenant ces mêmes instigations, à la législature, en 1878. La législature, cependant, sous l'injonction des Rings (car Pittsburg et quelques autres villes avaient aussi leurs Riugs, tout comme Philadelphie) étouffa le bill, et tous les efforts pour le faire adopter furent inutiles jusqu'en 1885. »
Dans le cours de l'année 1880, Thorizon commença à s'éclaircir(l).Un certain nombre d'hommes honnêtes et sincères, qui étaient entrés dans les Conseils de la cité, dénoncèrent la corruption qui y dominait, et par leurs demandes d'enquête provoquèrent l'agitation des citoyens. Un correspondant d'un journal de New-York recueillit certains faits dont la révélation émut sérieusement l'opinion publique. Lors de l'élection du mois de novembre, tandis que Philadelphie donnait une grosse majorité au général Garfield, le candidat républicain à la Présidence, ainsi qu'aux candidats républicains aux fonctions d'auditor-general de l'Etat et de juge à la Cour suprême de l'Etat, elle élisait de nouveau, comme contrôleur de la cité, un jeune Démocrate qui, étant parvenu, grâce à l'appui de l'Association de réforme municipale, à se faire élire à cet emploi lors des précédentes élections, s'était fait remarquer par son intégrité et son indépendance. Les Bosses républicains firent tout ce qu'ils purent contre lui, mais les suffrages des Républicains indépendants, unis à ceux du parti démocrate (dont les Bosses, quoique secrètement irrités de sa manière d'agir, ne Tabandonnèrentpas), assurèrent son élection. Treize jours après, sous l'impulsion de cette lutte, un citoyen énergique convoqua un meeting des principaux commerçants, alîn de provoquer un mouvement en vue des élections des prud'hommes du mois de février 1881. Cette Assemblée procéda à la nomination d'un comité composé de cent hommes de négoce, parmi lesquels un grand nombre portaient les noms les plus anciens et les plus respectés de Philadelphie. Tous étaient des Républicains et ils s'effor-
(1) Pour ce qui suit, je me suis servi, avec grand profit, d'un petit livre de M. George AVickers, intitulé The Fall of Dossism (Philadelphie, 1883), livre qui, malgré quelques bizarreries de style, contient bien des détails instructifs sur les procédés des Bosses et sur la Campagne Réformiste. On peut aussi trouver des renseignements sur les méthodes du Ring à Philadelphie, dans une plaisante satire ïnlilulie Solid for M ulhool y (New-York, 1881).
cèrent avant (ont d'arriver à leur but en employant les movens du parti républicain et sans sortir de ses limites. Ils préparèrent une déclaration de principes, dans laquelle était contenu leur programme de réformes municipales et ils prirent la résolution de n'appuyer que les candidats qui consentiraient à le signer. Bientôt après vint le moment de faire les présentations aux trois fonctions qui touchaient à leur terme, c'est-à-dire aux fonctions de maire, de receveur des impôts {Beceircr of Taxes) et de Cidj Solicitor. Le parti républicain « régulier », dirigé par M. M'Manes, présenta M. Stockley, qui était alors en fonctions et qui était un lioinme que l'on ne pouvait accuser d'aucune fraude, mais que son administration du pouvoir de police et sa dépendance à l'égard du Doss rendait suspect auprès des réformistes séiieux. Tout d'abord, croyant qu'il était disposé à signer leur déclaration, les Cent le présentèrent aussi, mais lorsqu'ils virent que, sous l'inlluence du Ring, il refusait de le faire, ils lui retirèrent leur « approbation >■ [indorsement) et ils comprirent que le moment d'employer des moyens plus audacieux était enfin venu. Voyant qu'il fallait résister aux Ilépublicains du Rlug, 'ih invitèrent leurs alliés du parti démocrate à choisir un homme honnête. La nouveauté des circonstances, et Toccasion propice pour frapper un grand coup, à la fois en faveur de leur parti et de la ville, amenèrent l'adhésion de ce qu'il y avait de meilleur dans le parti démocrate. La Convention démocratie, dominant, dans un subit élan, l'influence des Bosses, présenta M. King pour les fondions de maire ; M. King était un homme parfaitement honnête, que le comité des Cent n'hésita pas à accepter, quoique démocrate. Pour remplir les fonctions non moins importantes de receveur des impôts, les Cent présentèrent M. liunter, un Républicain qui avait montré son attachement à la chose publique par sa franchise comme membre du Conseil municipal. Les républicains du Ring avaient
choisi comme candidat un homme tout à fait inconnu que l'on soupçonnait d'être une créature de M. M'Manes ; tout dépendait maintenant de ce que lerait la Convention du parti démocrate. L'opinion publique demandait instamment qu'elle présentât M. llunter. Mais les 2?05,se^^ démocrates n'entendaient pas favoriser un réformiste et, même parmi les gens honnêtes, on éprouvait une forte répugnance à soutenir un homme appartenant au parti adverse. Une lutte passionnée, qui eut lieu au sein de la Convention démocrate, pendant que se pressait devant ses portes une foule surexcitée, réussit à faire désigner à une faible majorité un candidat du parti régulier, nommé M. Gralh, contre M, llunter. Sur ce, les délégués qui soutenaient Hunier se retirèrent et se rendirent escortés et applaudis par la foule dans la salle des Cent où ils s'organisèrent de nouveau en Convention indépendante et choisirent M. llunter. Un immense enthousiasme s'empara des deux partis en présence d'une action si nouvelle et d'une audace si inattendue. Les Démocrates indépendants organisèrent des clubs et des comités pour soutenir la candidature de M. llunter; le mouvement prit une extension si rapide que, dix jours avant l'élection, M. Grath se désista, laissant les Démocrates libres de donner leurs suffrages au Républicain Hunter, en compagnie du Démocrate King. Il ne restait au Gaz Riu;/ qu'une seule ressource^ — dépenser l'argent avec prodigalité et se livrer à des fraudes électorales. Ils imposèrent les fonctionnaires de police, au nombre d'environ 12.000, à raison de 20 dollars par tète, pour grossir les fonds de campagne, en même temps qu'ils imposaient aussi les autres services de la cité. On prépara des doubles votes et des urnes truquées comme autrefois, mais l'énergie des Cent, qui, en même temps qu'ils lançaient des circulaires au clergé de toutes les confessions pour lui demander de prêcher sur les devoirs des électeurs, publièrent aussi des avis dans lesquels ils menaçaient de poursuivre quiconque se rendrait coupable de fraude^ et
organisèrent un groupe nombreux de volontaires pour surveiller la police, réussit si bien à efïrayer les affiliés du Riiuj et leurs subordonnés, que les élections se firent loyalement et sans corruption. L'excitation qui caractérisa le jour de l'élection était sans précédents dans la politique municipale, et le succès des candidats réformistes élus, King par une majorité de six mille voix, Ilunter par une majorité de vingt mille, fut accueilli avec des transports de joie. Astrée était revenue, — la « Ville de flndépendance » était, de nouveau, une ville de liberté !
Le comité des Cent fut encore maintenu pour continuer et perfectionner son œuvre de réforme. II patronna des candidats aux élections du printemps et de l'automne pendant les trois années qui suivirent, obtenant pour eux un succès plein d'encouragement, sans doute, mais cependant moins complet qu'on pouvait l'espérer. Il prit un avocat pour l'assister dans un procès intenté aux administrateurs du gaz, procès qui amena la découverte d'une dilapidation et d'une fraude scandaleuses et qui contribua à introduire une amélioration considérable dans l'administration de ce service. Il détermina la législature de l'Etat à réduire les salaires d'un certain nombre de fonctionnaires trop payés et à fixer d'après une base invariable les salaires des juges, salaires qui jusqu'ici avaient été votés chaque année. Le maire, que le comité avait fait élire en 1881, mit fin à la taxation de la police en vue des « campagnes électorales » et il lui délendit de prendre part aux Conventions de candidature ou d'intervenir auprès des électeurs aux jours d'élection. Le bureau des impôts fut réorganisé parle nouveau receveur, et le revenu que ses employés restituèrent, alla grossir le Trésor de la cité. Le système d'encaissement des deniers publics de la cité, dont on avait usé dans un but politique, fut réformé en vertu d'une ordonnance des Conseils de la cité, ordonnance^ que l'on dut aux efforts faits par le comité. Les listes des électeurs, qui avaient, jusque-là, été dressées sans aucun
soin et quelquefois falsifiées, furent remises en ordre et des hommes compétents furent désignés comme assesseurs à la place des politiciens de quartier, souvent illettrés, auxquels cette charge avait précédemment été confiée. Un inspecteur de la voirie fut désigné par le comité afin de signaler les cas où des entrepreneurs négligeaient d'exécuter dans les rues et dans les égouts les réparations pour lesquelles ils étaient payés ; on découvrit ainsi des fraudes qui avaient servi à voler à la ville plusieurs centaines de milliers de dollars. De grands abus, commis dans les hospices et dans les hôpitaux, furent aussi mis au jour ; une nouvelle administration fut organisée, qui, dès la première année, économisa à la ville 80.000 dollars ; en même temps, la condamnation et l'emprisonnement des principaux coupables frappèrent d'une salutaire terreur les malfaiteurs des autres services publics. En dernier lieu, le comité entreprit de poursuivre un grand nombre de personnes pour fraude, double vote, dissimulation d'identité, violence et machinations dans les opérations électorales, et autres délits relatifs aux élections ; la condamnation de quelques-uns des coupables et l'expulsion des autres firent si bien baisser le nombre de ces infractions, qu'à la fin de 1883 on put dire que les élections municipales avaient un bulletin sanitaire parfaitement satisfaisant. (1).
Une œuvre aussi diverse et aussi difficile coûta aux membres du comité des Cent, - qui étaient presque tous des hommes d'affaires, et qui par une ordonnance jileine de désintéressement s'interdisaient l'acceptation de tous avantages politiques, — beaucoup de temps et beaucoup de dé-
(1) Le comité fait observer dans son Rapport que l'organisation de parti de la cité, dans presque chaque cas, fit tout son possible, en donnant la liberté sous caution, en désignant un conseil et en ayant recours à d'autres moyens, pour protéger les coupables qui furent regardés comme des victimes de leur parti.
sat;rémenls. xVussi, lorsqu'ils virent (pie les caiididals, qu'ils avaient patronnés aux éleclions du mois de lévrier 18Si., étaient battus par d'autres candidats qui promettaient des réformes analogues, mais qui, si l'on s'en tenait à leur passé, paraissaient moins aptes à accomplir leurs promesses, ils se décidèrent à se retirer et à dissoudre le comité. Ce comité avait fait de grandes choses, et son échec, (juanilil s'était agi de faire élire ses candidats à ces dernières élections, fut en partie dii à l'introduction dans la politique municipale de la question nationale relative au tarif protecteur (la plus brûlante de toutes les questions pour les habitants de Philadelphie), et en partie aussi à la nonchalance qui s'empara des électeurs, les({uels se figuraient qu'ayant fait leur devoir avec un si grand zèle pendant quelques années, ils avaient fait une blessure mortelle à la corruption et qu'il n'était pas besoin de continuer à lutter jusqu'à ce qu'elle fût morte.
l'ne autorité récente résume ainsi la situation :
« Le comité des Cent coinl)allil le Ring sur tous les points tt et toujours il combattit pour les fonelioiintiires de la ciiéetdu « Comlé, pour le Conseil et pour la législature, son plan étant « de réunii- dans ce but les présentations des deux grands par- « lis et d'appuyer l'un ou l'autre de ses candidats ou même « de nommer des candidats de son choix. Jl envoyait des « bullelins de vote à chaque citoyen et il créa la classe dite « des « électeurs de poche, » {vesl-pochetvoters) — c'étaient « des hommes qui arrivaiont aux urnes avec leurs bulletins « tout prêts au grand désappointement des boifs. 11 changea c( pour un temps le caractère des Conseils, il élut un « maire et un receveur des impôts réformistes, il fit re- « pousser l'infâme hill sur la perception des amendes « IDelinquent Tax Colleclions Bill)., ainsi que le Recorder s « Bill, i^oi^ moins nuisible et non moins connu et, d'une (t manière générale, il assura une meilleure observation « des lois dans la cité. Cependant, par sa nature même, le (( remède était ésolériiue et révolutionnaire, et, par suite, a nécessairement éphémère. Il ne pouvait pas maintenir le
« système des dépouilles et par ce moyen attirer des coopéra- « teurs. Les candidats, lorsqu'ils étaient élus, le trahissaient « souvent et passaient dans les rangs des partis réguliers, « qui, d'après leurs prévisions, avaient plus de solidité. Ses « membres se fatiguèrent de leur tâche ingrate qui leur prer « nait leur temps et leur argent pour une lutte qui devait être « sans trêve et sans fin. Le peuple se montra indocile et re- « fusa de soutenir ce qui choquait ses idées conservatrices, et « ce qu'il se plaisait à appeler les ordres d'un corps autocrate « et constitué de sa propre volonté. On entendit ce cri : a Qui « t'a donné le droit de t'établir notre maître et notre juge? » « En 1883, le candidat du Comité, pour la place de contrô- « leur, fut défait en bataille rangée, et, le printemps suivant, a le maire réformiste fut battu par plus de 7 000 voix par le « type le plus accompli du politicien, un homme qui, depuis « lors, a été mis en accusation par son propre parti au Conseil « municipal pour des infractions pécuniaires (1). »
Les lignes qui précèdent ont été écrites en 1883. Depuis lors, des améliorations se sont produites dans l'adminislralion civique de IMiiladelphie ; je ne ferai que les indiquer brièvement puisque ce chapitre est spécialement consacré à l'épisode du Gas Rinij. Ln biU, en vue de réformer l'administration municipale au moyen de la promulgation d'une nouvelle charte de la cité, fut, sous le patronage des Cent, présenté à la législature de 1883. Il fut étouffé par les politiciens professionnels à l'instigation du GasRing. Lorsqu'il reparut devant la législature, en 1885^ les circonstances lui furent plus favorables. Les relations entre le Bûss de l'Etat de Pennsylvanie et le Rin(j de la cité, ayant à sa tète le Boss M'Manes, étaient un peu tendues. Le Boss d'Etat semble, tout en cherchant à alfaiblir le pouvoir du Ring de la cité, avoir cru bon de se concilier les ci-
(1) M. E. P. Allinson et M. B. Peuiose, dans un article sur «« Cily Government in Philadelplda ». Pour une histoire du gouvernement dans la cité, on peut consulter le traité « Philadelphia, 1681-1887, » des mêmes auteurs.
toyens honnêtes de Philadelphie en soutenant de sa puissante inlluencc une mesure de réforme. Il y était d'autant plus dispose que le maire de Philadelphie, dont les pouvoirs de nomination devaient être étendus par le Inll, était loin (quoicjue n'étant pas un politicien de « haute volée ») d'être l'ami du Syndicat du gaz. Les longues discussions relatives au bill, tant dans la presse que dans les réunions publiques, avaient produit un certain elTet, même sur la législature d'Ilarrisburg; et il ne laissait pas que d"y avoir au sein de ce corps un petit groupe de membres honnêtes tout disposés à voter des réformes. Un grand nombre de leaders, et la plupart des journaux, s'étaient engagés, dans le cours des discussions, à soutenir le bill, car, au fond, ils ne croyaient guère à son adoption. Ainsi, en 1(S85, l'opposition dans la législature cessa de combattre directement et ouvertement le bill, pour demander simplement à quelle époque commencerait l'application de cette loi. Les promoteurs consentirent à ce que l'exécution en fut retardée jusqu'en 1887 ; et ayant de celte façon « désarmé » quelques-uns de leurs opposants et déjoué le plan [àes autres, ils parvinrent à le faire adopter. L'opinion publique et la force d'une cause juste furent pour quelque chose dans ce triomphe, mais, celte même opinion publique et cette justice auraient risqué d'être impuissantes sans la discorde existant entre M'Manes et le Boss de l'Etat.
La nouvelle charte civique avait un but excellent. En soumettant l'administration du gaz à l'autorité du Pouvoir exécutif de la cité, elle anéantissait le Syndicat du gaz désuni et, par suite, réduisait à l'impuissance le plan de M'Manes, qui cessait d'être formidable en perdant son influence et qui devenait maintenant une « quantité négligeable ». L'administration municipale a gagné à concentrer le pouvoir et la responsabilité dans la personne du maire et des chefs du Pouvoir exécutif des services publics qu'il dirige. Cependant, les Conseils sont encore des corps sus-
pects ; bien peu de leurs membres sont respectés et un grand nombre sont corrompus. Ils sont encore nommés par une « clique » de politiciens de profession et ils obéissent à cette clique, prenant en considération quelques-uns des intérêts de leurs quartiers, mais jamais les intérêts de la cité. Certains réformistes sont d'avis qu'en leur servant un salaire on pourrait diminuer leurs tentations puisqu'il paraît impossible d'élever leur moralité. Le Boss de l'Etat règne maintenant avec ses subordonnés aux lieu et place de M. M'iManes ; et il tient si bien la ville en son pouvoir que. lorsque, en 1890, les suspicions qu'il fit naître eurent provoqué un soulèvement populaire qui fit échouer son candidat aux fonctions de gouverneur de l'Etat en reportant sur l'autre parti environ trente mille suffrages, il lui conserva encore à Philadelphie, — la riche, savante, grave et pieuse Philadelphie — une importante majorité. Les élections continuent à être déshonorées par la fraude et la corruption; les politiciens combattent encore les lois qui garantiraient le secret du scrutin et rendraient publiques les dépenses engagées dans les élections. Mais le pouvoir le plus menaçant, c'est peut-être celui qui est aux mains des grandes corporations locales, y compris les compagnies de chemin de fer, de tramways et d'omnibus. Soit par des distributions d'argent , soit , comme cela paraît plus probable, en influençant les votes de leurs employés, soit par les deux procédés réunis, ces corporations paraissent tenir les divers Conseils dans le creux de leur main. L'une d'elles obtint récemment de la législature de la cité, pour un chiffre purement fictif, une exemption publique qui, en même temps qu'elle diminua la sécurité des rues, augmenta la valeur de son fonds d'environ 0.600.000 dollars. Et cela fut obtenu avec une majorité composée des deux tiers de l'Assemblée, contrairement à l'avis du maire et en présence d'une agitation très vive dirigée par les citoyens les plus dignes. Contre des scandales de ce genre les meilleures chartes ne constituent qu'une
proleclion insulTisante. On ne peut y remédier qu'en (;li^=ant des Conseils parfaitement probes et ceux-ci, à leur tour, ne seront tels que si les présentations sontlil)res au lieu d'être imposjîes, si les élections sont honnêtes et si la masse des électeurs montre pour les intérêts de la cité plus de réel souci qu'elle n'en a montré jusqu'ici. IMiiladelpliie n'est pas la seule ville où les corporations privées aient été assez fortes pour lutter contre l'intérêt public, et où ces corporations aient accaparé des bénéfices immenses qui auraient pu servira alléger les fardeaux du peuple (1).
Une vigoureuse campagne a été menée contre ces différents maux par diverses associations de « citoyens honnêtes », parmi lesquelles quelques-unes sont des associations permanentes, tandis que d'autres se sont formées à l'occasion de circonstances particulières. Parmi ces associations, il en est deux qui se sont actuellement mises à à l'œuvre, et que l'on caractérise suffisamment en disant qu'elles sont les dignes successeurs du comité des Cent. Elles comptent parmi leurs membres presque tous ceux qui, à un noble caractère, unissent le sentiment d'un devoir à remplir à l'égard de la chose publique. Mais jusqu'ici, le nombre de leurs membres a été si petit par rapport à celui des électeurs que ce n'est qu'en présence d'un candidat notoirement mauvais ou de quelque insolent tripotage que leurs efforts se manifestent dans une élection.
Dans ce qui vient d'être exposé, il y a quatre choses qui étonneront le lecteur européen: la longue patience des contribuables jusqu'en 1881 ; la force de la fidélilé de parti, même dans les affaires municipales où n'est en jeu aucun principe politique ; les efforts extraordinaires qu'il faut faire pour amener les électeurs à protéger leur bourse en
(1) II a été constaté par la Ligue municipale que la ville a, dans ces dernières années, perdu jusqu'à oO. 000. 000 de dollars par des concessions imprévoyantes d'importantes acquisitions aux Compagnies de chemins de ler urbains.
chassant de leur emploi une bande de pillards ; et enfin la tendance que les vieux maux ont h reparaître dès que l'ardeur des électeurs se refroidit. II s'étonnera surtout d'apprendre que les meneurs de la corruption à Philadelphie ne sont pas des Irlandais, mais des Américains, qui sont nés et qui ont grandi en Amérique, et que nulle part le nombre des immigTants n'est relativement aussi faible qu'à Philadelphie. Les causes générales de cette mauvaise administration ont été discutées dans les chapitres qui précèdent, mais il est peut-être bon de répéter que l'existence du sutYrage universel dans une ville d'un million d'habitants fait que des efforts considérables doivent être mis en œuvre pour s'assurer d'une élection. Il n'y a qu'une très complète et très active organisation de quartiers, une organisation faisant connaître chaque maison dans chaque rue et saisissant le nouvel électeur arrivé d'Europe, aussitôt qu'il a fixé sa résidence et prêté le serment exigé pour devenir citoyen, qui puisse entreprendre de conduire ces multitudes au scrutin. Ce fut la création de cette or^anisation locale, et l'habileté dans la manière de la mettre en œuvre, ainsi que le fait d'avoir des employés formant un corps bien discipliné adonné tout entier à ces affaires électorales — les services publics du gaz, de l'eau ou tout autre service étant de purs prétextes pour payer un salaire à ces « coopérateurs » — qui donnèrent au Gas Ring et à son chef astucieux cette immense influence sur les élections de la cité, influence que les meilleurs Républicains, même en ayant fréquemment recours à l'aide des Démocrates, trouvaient si difficile à ébranler. C'est la cohésion de cette organisation, l'indifférence de la masse de ses membres à l'égard des questions de politique municipale, ainsi que la parfaite corrélation de ces questions avec les noms et les revendications de parti, qui firent que les subordonnés du Boss de l'Etat s'emparèrent du pouvoir et purent impunément sacrifier les intérêts de la cité aux intérêts de ces riches et toutes-puissantes corporations.
La morale de tout cela apparaît, cependant, on ne peut mieux dans ce qui a t'té dit par quatre éminents Philadelpliiens. Je multiplie les exemples parce que IMiiladolphie nous oiïre un tableau particulièrement instructif des maux qui déshonorent partout Tadministration municipale. Les conditions sociales et économiques sont bien plus favorables que celles de Ne\v-York ou de Chicago, et la persistance de ces maux dans cette ville est, par conséquent, un svmptôme plus alarmant que les plus grands scandales qui ont aflligé ces villes avec leurs masses considérables de nouveaux immigrants.
Deux de ces hommes m'écrivaient les lignes suivantes en 1888. L'un d'eux dit :
'< Quiconque étudie attentivement ces questions et y ré-
« lléchit soigneusement, redoute plus pour la République i'in-
u différence des meilleures classes de la société que l'igno-
« rance des classes inférieures. Nous entendons sans cesse
« parler du pouvoir du vote des travailleurs {labour vole),
« du vote des Irlandais, du vole des Allemands, du vote des
« Orangers {Oranger vote), mais aucune association électo-
« raie n'est aujourd'hui aussi puissante et aussi nombreuse
« que les abstentions {stay-ai-home vote). Le sceptre le plus
'' important pour commander a passé inaperru, non parce
<( qu'il s'est usé dans la lutte, mais parce qu'il est dévoré par
" la rouille et gâté par le non-usage. La primaire, le caurvs
« et la Convention sont en réalité les maîtres de l'Amérique
« et la main qui les dirige est souveraine. Et c'est encore
« l'abstention qui est responsable de tout cela. A New- York,
« en 1885, il y avait 266 000 électeurs ; parmi ces électeurs,
« 201000 votèrent à l'élection régulière et de 20 à 25 mille
« seulement votèrent à la primaire. Cette proportion se
a retrouve sur toute l'étendue du pays et elle montre qu'il
« y a une abstention complète sur quatre électeurs et qu'aux
« primaires n'assiste qu'un électeur sur dix. Il en résulte
« qu'il est très facile de faire ce qu'on veut des primaires,
« et, étant donnée la fidélité au parti, qu'il est au contraire
« très difficile de faire passer une liste indépendante à l'en- « contre de ce mécanisme. »
L'autre, M. Henry C. Lea^ l'historien distingué, s'exprime comme il suit :
« La surprise que vous manifestez au sujet de la mauvaise
« administration de Philadelphie est entièrement justifiée.
« Dans les conditions sociales existantes, il serait difficile
« d'imaginer une vaste communauté à laquelle on pût plus
« sûrement recommander le self-government qu'à la nôtre.
« Nulle part, on ne trouve une dilTusion plus générale de
« la richesse ou une moyenne plus élevée de coniforl
« ou d'intelligence, — nulle part, non plus, une si grande
« proportion de propriétaires fonciers supportant la charge
« des impôts directs, et personnellement intéressés à un
« emploi sage et honnête des revenus publics. A tous ces
« points de vue, elle constitue presque une communauté
« idéale, s'il s'agit d'en faire sortir les résultats pratiques des
« théories démocratiques. J'ai souvent réfléchi aux causes de
« ses échecs, sans arriver à trouver une solution qui pût me
« satisfaire. On ne saurait l'attribuer au sutTrage universel,
« puisque, dans mes travaux de réforme, j'ai souvent constaté
« que les plus dangereux ennemis des réformes n'étaient pas
« les ignorants et les pauvres, mais des hommes riches, oc-
« cupant une haute position sociale et d'une grande réputa-
« tion, des hommes qui personnellement n'avaient rien à
« gagner à la corruption politique et qui se montraient aussi
« incapables d'exercer le droit de suffrage que les prolétaires
« du plus bas étage, en permettant à leurs coreligionnaires de
« les enrôler pour soutenir des candidats notoirement njau-
« vais et qui réussissaient, grâce aux machinations de parti,
« à se faire désigner « régulièrement ».
« La plus plausible explication que j'en puisse donner, c'est « que beaucoup se laissent aveugler par l'esprit de parti, tan- « dis qu'un plus grand nombre encore se laisse aller à cette « inertie mentale qui fait de la pensée indépendante la plus « laborieuse de toutes les lâches, et se plonge dans cette in- « dolence égoïste qui craint de rompre avec la routine quoti-
"lO LE GAS RING DE PHILADELPHIE
« dienne des occupations ordinaires. Dans un collège électoral
« aussi iniporlanl, il faut un effort énergique et prolongé
« pour résislor au mécanisme à la fois puissant et compliqué
« de l'organisation de parti, organisation qui est toujours
« entre les mains des politiciens de profession, lesquels réus-
« sissent à la diriger à la suite d'une sorte de sélection natu-
« relie et qui se trouvent ainsi parfaitement propres à l'œuvre
« qu'ils ont entreprise. Les récalcitrants sont une milice inex-
« périmentée qui entre en lutte malgré une écrasante inéga-
« lité, tant au point de vue du nombre qu'au point de vue de
« la discipline. Et lorsque, par hasard, ils réussissent à triom-
« pher, leur enthousiasn)e s'épuise bientôt ; ils reviennent à
« des labeurs qui cadrent mieux avec leurs aptitudes, tandis
a (jue le « régulier » est toujours sur la brèche, et sait, comme
« Philippe II, que le temps et lui doivent toujours triompher. »
Un troisième écrivait en 1893:
« La grande majorité des électeurs ne s'intéresse pas à « la politique locale. Ils refusent d'assister aux primaires, (I et il est rare que l'on puisse les décider à consacrer « chaque année quelques minutes aux élections de la cité. Un <( grand nombre d'électeurs ne votent pas du tout, ou, s'ils « volent, ils cèdent simplement aux ordres ou aux sollicita- « tions de quelques amis intéressés. Le résultat d'un sem- « blable état de choses, c'est que les Conventions où sont dé- « signés les candidats des deux partis tombent au pouvoir « d'indignes meneurs ou des mercenaires qui sont sous leurs (( ordres ; et lorsque arrive le jcur de l'élection, le rôle des « électeurs se borne à choisir entre deux bulletins dictés par « des hommes également corrompus et désignés d'après des « méthodes similaires... C'est pourquoi je n'attends aucun « progrès capable d'amener une conduite intelligente et honc nête des affaires municipales, jusqu'au jour où une fraction « considérable des électeurs actuellement indifférents prendra « la chose en sérieuse considération, et sera convaincue enfin « de la nécessité de s'organiser en vue de la désignation de « candidats plus dignes, et aussi de la nécessité d'exclure les
« questions nationales et les partis nationaux des luttes mu- .« nicipales. »
Un quatrième, écrivant en 1894, fait les remarques suivantes :
« Le trait le plus caractéristique de la situation, c'est la su- « prématie du parti républicain, lequel a une immense ma- « jorité dans la cité. C'est pourquoi, au point de vue poli- (( tique, les directeurs de parti et la classe de laquelle on « pourrait espérer qu'il sortirait des promoteurs de réformes, « sont d'accord (les intérêts manufacturiers étant de beaucoup « les plus importants) ; ensuite, les avantages, qui résultent « des bonnes relations que les grands hommes d'affaires entre- « tiennent avec les directeurs du parti dominant, sont sûffi- « samment grands pour contrebalancer en grande partie l'in- « clination individuelle qui pousserait ces hommes d'atfaires « à lutter, en vue d'améliorer l'état de choses existant. En « Amérique comme ailleurs, ce ne sont pas les chefs naturels '■ de la communauté, les hommes qui ont réussi dans le com- « merce ou dans les professions qui sont les chefs de parti, « mais plutôt les hommes qui n'ont aucune importance sous « tout autre rapport. Cela nous soumet à une domination im- « personnelle, puisque ceux qui l'exercent ne sont pas in- « fîuencés par l'opinion publique qui certainement exercerait « une sorte de contrainte sur des hommes d'un certain
« rang Les Conseils sont dominés par les chefs de parti
« qui les ont nommés et par les corporations qui, d'une mais niére ou d'une autre, payent des salaires à un grand nombre « des membres, La charte de la cité de 1885 est bonne, et ce « que nous désirerions surtout, ce ne serait pas tant une lé- « gislation plus complète que quelques moyens propres à sti- « muler le peuple à se faire une idée raisonnable de l'admi- « nistiation municipale et à prendre conscience de sa respon- « sabilité. »
Philadelphie vient de construire tout récemment un magnifiqui hôtel-de-ville, le plus grand et le plus beau des édifices de ce Q;enre aux Etats-Unis; il est surmonté
d'une tour liante de 537 pieds (environ Kio mètres), dépassant ainsi la calliédrale de Cologne, la Pyramide de Gheops et Sainl-Pierre de Kome. Le voyageur qui se prend à l'admirer reporte ensuite sa pensée à ce qui se passe sous son toit, et il se demande si le jour ne viendra pas enfin où les électeurs de Philadelphie sauront profiter des douloureuses leçons du passé et où les fonctionnaires qui régnent dans ce palais municipal deviendront dignes d'un aussi superbe édifice et de la ville où la déclaration de l'Indépendance et la Constitution fédérale ont vu le jour pour la première fois. Ses amis de Philadelphie répondent alors à ce voyageur que ce j(»ur viendra certainement; mais ils reconnaissent qu'il semble encore éloigné.
CFIAPITRE XG
Description de la Californie.
Ce que rAmérique est à l'Europe, ce que les contrées occidentales de l'Amérique sont par rapport aux contrées orientales, la Californie l'est par rapport aux autres Etats occidentaux. Les traits caractéristiques d'une nouvelle civilisation coloniale rapidement développée y sont tous fortement marqués. La Californie est entièrement américaine, mais elle l'est surtout en ces choses par lesquelles l'Ancien Monde diffère du Nouveau. Les grandes fortunes y sont rapidement faites et non moins rapidement dissipées. Les changements de l'opinion publique y sont soudains et violents. Les esprits les plus actifs sont trop absorbés dans les grandes entreprises commerciales pour s'occuper de politique; les hommes inférieurs y sont fréquemment indifférents et irresponsables ; les masses sont impatientes, accoutumées à jeter le blâme sur (out et sur tout le monde, sauf sur elles-mêmes, au sujet de l'arrivée trop lente du millennium, prêtes à essayer, quelque périlleux que cela soit, des remèdes immédiats pour guérir un mal présent.
Ce sont là autant de traits qui se retrouvent plus ou moins dans toutes les Républiques nouvelles et imparfaites. Quelques autres sont particuliers à la Californie, — un Etat sur lequel je m'attarde d'autant plus volontiers qu'il est, à plusieurs points de vue, le plus remarquable de
l'Union, et qu'il a, |)lus que tout autre, le caractère d'un grand pays capable de se l'aire à lui seul une place dans le monde. Ses terres fertiles, ses forêts et ses mines sont pour lui une source d'immenses richesses. Nulle part, la nature n'est plus imposante et ses beautés plus variées.
La Californie se développa apri's la cession par le Mexique et la découverte des mines d'or, comme une courge dans l'espace d'une nuit. Une grande population s'y était amassée avant même qu'aucun gouvernement régulier s'y fût établi pour y maintenir l'ordre, avant, surtout, qu'aucune éducation ou culture y eût apporté ses raffinements. La rudesse de cette époque a passé dans le sang des habitants, et les a laissés plus tolérants pour les actes de violence, plus portés à entrer en conilit avec la loi régulière ou à l'éluder que la plupart des peuples de l'Union.
La principale occupation de la première génération de Californiens fut l'exploitation des mines, une industrie qui ressemble au jeu par son iniluence sur le caractère, avec ses soudaines alternatives de richesse et de pauvreté, ses longues heures de pénible travail auquel succèdent des festins et de bruyantes réjouissances, son agglomération d'hommes qui se sont assemblés après être venus des quatre coins de l'univers, et qui se disperseront de nouveau pour ne plus se revoir à mesure que les uns se seront enrichis, que les autres se seront ruinés ou que tout l'or de la mine sera épuisé. De plus, l'exploitation des mines, dans ce pays, ressemble au jeu, non seulement dans les champs parmi les mineurs, mais aussi parmi les habitants des villes pour les actions des compagnies minières. Les Californiens de toutes les classes de la société ont pris l'habitude d'acheter et de vendre dans les Bourses des Mines, et il est facile à chacun de comprendre les conséquences qui en résultent pour la population au point de vue de la politique et des affaires. La spéculation devient une passion, l'industrie laborieuse est prise en dégoiàt ;
tout cela ne manque pas de faire naître dans l'esprit des hommes une imprévoyance et une turbulence qui se manifestent dans leurs actes.
Lorsque la Californie fut cédée aux Etats-Unis, les spéculateurs terriens achetèrent de vastes étendues de terres en vertu de titres espagnols, tandis que d'autres, en prévision delà prospérité future, acquirent de grands domaines en les achetant soit aux Compagnies de chemins de fer qui avaient reçu des concessions, soit directement au gouvernement. Quelques-uns de ces spéculateurs, en tenant leurs terres à des prix très élevés, rendirent difficiles pour les immigrants les achats de petites propriétés, et quelquefois même empêchèrent le développement des exploitations agricoles. D'autres louaient leurs terres par des baux à court terme h des farmers qui tombaient ainsi dans une situation relativement précaire et même misérable ; d'autres, encore, créaient des exploitations énormes cultivées par des agriculteurs salariés dont la plupart étaient congédiés après la récolte, — ce qui est un phénomène rare aux Etats-Unis, qui, comme chacun sait, sont un pays d'exploitation de moyenne étendue, appartenant à des personnes faisant la plus grande partie du travail ellesmêmes et avec l'aide de leurs enfants. Aussi, le système agricole de la Californie présente un caractère à la fois particulier et dangereux ; on y rencontre un certain contraste entre les grandes propriétés, souvent préjudiciables au bien-être général, et le petit agriculteur, quelquefois très gêné ; sans compter une somme considérable de travail mal assuré qui. à une certaine époque de l'année, pousse dans les villes une foule d'individus sans travail (1).
Partout dans l'Ouest, la puissance des Compagnies de chemins de fer a excité la jalousie du peuple ; mais c'est en Californie que l'hostilité a été la plus grande, car il n'y a
(1) Latifundia pcrdimt Californiam, me dit quelqu'un à San- Francisco.
pas un autre Etal qui soit, autant que la Californie, à la merci d'une puissante corporation. La Compagnie centrale du Pacifique \ Central J*itci/ic BaiUccnJ)^ dont la principale ligne s'étend de San-Francisco à Ogden dans rUlahoù elle rencontre la Compagnie de Y Union Pacific et se met en contact avec le réseau de Denver et du Kio Grande^ avait été, jusqu'en 1877, époque à laquelle commence mon récit, la seule roule vers la vallée du Mississipi et l'Atlantique (l), et, par suite, elle avait une immense inlîuence sur le commerce de l'Etat tout entier. Cette Compagnie était administrée par un groupe d'hommes passés de la médiocrité à l'opulence, et qui, détenant à peu près toutes les autres voies ferrées de la Californie, occupaient un nombre immense d'ouvriers et d'employés et faisaient sentir leur influence partout où il y allait de leurs intérêts. Aussi, comme capitalistes, comme potentats, comme hommes dont les richesses excessives semblaient autant dues au développement de l'Etat qu'à leurs propres forces et constituaient ce que l'on appelle en Angleterre un a bénéfice non gagné » (unearncd incrément), ils excitaient l'irritation des classes agricoles et commerçantes aussi bien que des classes ouvrières. Comme en général, en Amérique, les grandes fortunes sont acquises grâce à des qualités peu communes, l'envie qu'elles peuvent exciter est tempérée par l'admiration que l'on a pour le talent nécessaire à leur acquisition. Le peuple éprouve une sorte d'orgueil au sujet de feu M. A. T. Stewart et peut-être même au sujet du célèbre « monopoliste », M. Jay Gould. Mais si ces sortes de magnats des chemins de fer étaient des hommes pleins .d'intelligence, il y avait aussi en Californie des millionnaires qui s'étaient enrichis simplement par d'heureuses spéculations. Ils faisaient parade de leur richesse avec une vulgaire et inconvenante
(1) Il y a maintenant quatre autres grandes lignes transcontinentales, mais deux d'entre elles sont situées tout à fait au Nord, et une autre appartient au même groupe d'hommes qui a eu le contrôle du Central Pacific.
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ostentation. A la difTérence de la plupart des hommes riches des Etats de l'Atlantique, ils ne consacraient pas une large part de leur fortune à des objets d'utilité publique, et c'est pour cela que rien ne venait atténuer la haine qu'ils inspiraient.
La plupart des Etats de l'Ouest ont été peuplés par une continuelle immigration de colons de deux ou trois Etats plus anciens. Minnesota, par exemple, et lowa se sont accrus du trop-plein de l'Illinois et de l'Ohio, ainsi que de Fimmigration venue d'Europe. Mais la Californie fut peuplée par une soudaine invasion d'aventuriers venus de toutes les parties du monde. Ils arrivaient pour la plupart via Panama, car, jusqu'en 1860, il n'y avait pas de voie ferrée transcontinentale, et un grand nombre venaient des Etats du Sud. Cette multitude mélangée, apportant avec elle une diversité de mœurs, de coutumes et d'idées, forma une société très mobile et très peu stable, moins gouvernée par des principes et des croyances fixes que celle que l'on rencontre dans les Etats du Nord-Ouest que .je viens de citer. Vivant loin des intluences fortifiantes des Etals de TEst, les Californiens constituent — et ils en sont fiers — une sorte de type du Pacifique, qui, quoique ne différant que légèrement du type ordinaire de l'Ouest, a une proportion moindre d'élément anglais que le type qui se rencontre de l'autre côté des Montagnes Rocheuses. Ajoutez à cela que la Californie est la dernière terre de l'Ouest avant d'arriver au Japon. Cette écume qu'apporte le flot de l'émigration dans sa marche vers l'Occident, s'arrête là, ne pouvant aller plus loin. Il s'accumule h San-Francisco et il constitue un élément dangereux dans la population de cette grande et toujours croissante cité, — une population peut-être plus mélangée qu'aucune autre en Amérique, car les Français, les Italiens, les Portugais, les Grecs et les enfants de déportés de l'Australie y abondent, côte à côte avec les noirs, les Allemands et les Irlandais. Nous ne parlons pas des Chinois, car bien qu'en 1880 ils fussent au
nombre d'environ douze mille, ils ont un vaste quartier pour eux seuls, et s'ils ont lait naître sur la côte du Pacifique une question politique excessivement importante, ils n'entrent eux-mêmes dans aucun mouvement politique, et ne se mêlent pas plus aux blancs que l'huile ne se mêle à l'eau.
La Californie, plus qu'aucune autre partie de l'Union, est par elle-même un pays, el San-Francisco est une véritable capitale. Séparée de la partie la plus populeuse de la vallée du Mississipi, par un désert qui s'étend presque sans interruption sur une longueur de douze cents milles, à travers lequel deux trains passent chaque jour comme des vaisseaux à travers l'Océan, séparée de l'Orégon, du côté du Nord, par une solitude toute couverte de montagnes et de forêts, elle s'est développée à sa guise et elle a acquis une sorte de conscience de son isolement.
San-Francisco éclipse les autres cités et elle est un centre commercial et intellectuel ; elle est aussi pour les régions environnantes une source d'influence plus puissante que n'est aucune ville de l'Est par rapport à son entourage. Elle est une Ne\\-York qui n'a pas pour la conduire ; d'un côté Boston et d'un autre, une population rurale paisible et clairvoyante ; c'est pourquoi l'Etat et la cité, à la fois, sont moins influencés par l'opinion nationale qu'aucun autre Etat ou cité sur le vaste territoire de l'Union.
Tous ces laits doivent rester présents à l'esprit, si l'on veut comprendre quelque chose aux événements que j'entreprends de raconter ici (1). Ils montrent combien ce sol
(1) Le récit qui suit ne prétend pa? être complet, car la difticuUé de se procurer des données exactes a été très grande. Lorsque je visitai San-Francisco en 1881, et de nouveau en 1883, les gens ne parlaient pas volontiers de l'agitation Kearney, paraissant, me semblait-il, un peu honteux de cette agitation, et ennuyés qu'on en eût tant parlé (plus, disaient-ils, que cela n'en valait la peine) dans les Etats de lEst. Lorsque je demandais comment je pourrais apprendre les faits en détail, ils me répon-
est favorable aux mouvements révolutionnaires ; ils nous indiquent que ces mouvements, qui sont ici très naturels, risquent bien moins de se produire dans les autres parties de l'Union.