‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 11 sur 60 · POURQUOI LES MEILLEURS CITOYENS · texte numérisé non relu

POURQUOI LES MEILLEURS CITOYENS

ment ses paroles. Ni la décence anglaise, ni la susceptibilité française, ni la politesse italienne ne changent ces conditions. Dans ces pays, comme ailleurs, Thomme d'Etat est obligé d'apprendre à ne tenir aucun compte de ces calomnies, et à compter sur sa conscience pour être en paix avec lui-même et sur sa conduite pour être respecté de ses concitoyens. S'il peut agir ainsi en Angleterre, en France ou en Italie, il ne lui est pas impossible de le faire en Amé~ rique. Dans ce pays, pas plus qu'en Europe, l'homme droit n'a jamais été écrasé par la plume, car si la presse américaine est sans pitié, le peuple américain est clairvoyant, et il se tait quelquefois une trop bonne opinion d'un homme qui est attaqué par la presse. Bien que l'Américain pseudoeuropéen se plaigne souvent de la violence des journaux, et prétende que cela les empêche lui et fes amis de faire leur devoir à l'égard de leur pays, bien qu'il arrive quelquefois que la peur des attaques des journaux empêche un bon citoyen de démasquer un tripotage ou un spéculateur, je n'ai jamais entendu citer un homme capable et généreux dont on pût dire en toute vérité que sans cette raison il n'aurait point réservé ses talents (4 ses vertus pour la vie privée. La rudesse des mœurs politiques exerce sans doute une influence sur ridée que se font les Américains riches de la carrière du politicien, mais ces Américains-là se figurent qu'en Europe on fait de la politi(pie « en gants de chevreau », pour employer l'expression courante, et ils n'appartiennent pas à la classe qui est toujours prête à courir au premier rang pour servir la nation. Je ne nierai point qu'il n'y ait dans la presse américaine beaucoup de laisser-aller, ni un manque absolu de politesse dans la politique en général, mais je ne crois pas que ces phénomènes aient l'importance que Ton apprend aux voyageurs européens à leur attribuer et que ceux-ci leur attribuent trop facilement. Il y a des difficultés bien p'us grandes : ce sont les difficultés que l'organisation des ()ai lis, que nous décrirons dans les chapitres suivants, met sur la voie de ceux

qui cherchent à entrer dans la vie publique. Ils rencontrent, comme nous le verrons, au début de leur carrière politique bien des choses désagréables, et même humiliantes, et sans doute plus d'un pèlerin revient sur ses pas après avoir pataugé un instant dans ce bourbier du désespoir.

Après avoir exposé les causes qui éloignent des affaires nationales un grand nombre des plus belles intelligences du pays, il faut admettre que les résultats en sont fôcheux. Fâcheux, ils le sont certainement. Mais la tendance à aller de mal en pis, que l'on avait observée depuis la lin de la guerre civile, paraît s'être arrêtée. Quand la guerre fut terminée, que l'Union fédérale fut sauvée, et que le fléau de l'esclavage eut disparu pour jamais, il y eut une période de satisfaction et de lassitude. Une nation qui avait surmonté de pareils dangers semblait n'avoir plus rien à craindre. Ceux qui avaient combattu avec la langue, avec la plume et avec le fusil, pouvaient maintenant se reposer sur leurs lauriers. Après de longs efforts, les neris et les muscles fatigués avaient besoin de repos. On ne se reposa que des luttes politiques. Car la fin de la guerre coïncida avec le commencement d'une ère de progrès matériels rapides et de grande prospérité matérielle, pendant laquelle l'industrie et le développement de l'Ouest absorbèrent de plus en plus l'énergie du peuple. Par suite, la meilleure classe des électeurs se désintéressa des détails de la politique plus qu'elle ne l'avait jamais fait auparavant. Depuis quelques années, on s'intéresse de nouveau aux affaires publiques, surtout au gouvernement des cités. On parle des principes du gouvernement plus qu'on ne l'avait jamais fait à une époque déterminée, on écrit sur ces principes, on y réfléchit. Les bons citoyens commencent de chercher à faire fonctionner le mécanisme gouvernemental ; et il est à remarquer que ceux qui se mettent en avant sont, plus souvent qu'autrefois, des hommes jeunes, qui n'ont point contracté les mauvaises habitudes politiques de

Page 1