PODRQUOI LES MEILLEURS CITOYENS
La politique est moins intéressante qu'en Europe. Les deux genres de questions qui attirent le plus les esprits ardents et ambitieux, les questions de politique étrangère et de changement de Constitution nationale, n'existent généralement pas, heureusement d'ailleurs. Les questions qui ont rapport à la monnaie légale, aux tarifs douaniers et aux aflaires financières en général, aux travaux publics, à la réglementation des chemins de fer, etc., sont importantes sans doute, mais elles n'ont aucun charme pour certains esprits. Dans les Chambres françaises ou anglaises, il y a bien peu de députés ou de membres qui aient étudié ces questions à fond, et qui s'intéresseraient à la vie politique si elle ne leur offrait que rarement l'occasion de s'occuper d'autre chose. En Amérique, il n'y a ni privilèges déclasses ni inégalités religieuses à abolir. La religion, qui est en Europe une force poliliqne si puissante, est complètement en dehors de la politique.
Il y a depuis plusieurs années, dans la plupart des pays d'Europe, une poussée des masses pauvres et peu privilégiées qui cherchent à s'élever, et cette poussée a été considérée comme une menace par la classe riche et surtout par les propriétaires fonciers. C'est pourquoi les membres de cette dernière classe ont eu de puissants motifs pour bien tenir le gouvernail de l'Etat. Ils ont eu un intérêt direct et personnel à siéger au parlement et à diriger l'administration de leur pays. Il n'en a pas été de même en Amérique, Les grandes questions politiques n'ont pas été jusqu'ici des questions de classes. Au contraire, il y a eu, jusqu'à ces derniers temps, un sentiment si profond et si général de sécurité économique (bien ou mal fondé, je n'ai pas à le rechercher ici), que les riches et les gens instruits ont mieux aimé ne pas s'occuperdu travail actif de la politique.
de mal aux Etats-Unis. Des hommes qui avaient défendu des mesures que désapprouvaient leurs électeurs ont souvent été réélus uniquement parce qu'on les croyait honnêtes et capables. L'existence du référendum rend plus facile cette pratique.
La division de l'aulorilé législative entre le Congrès fédéral et les législatures des Etats diminue encore l'intérêt et réduit les occasions d'une carrière politique Quelques-uns des membres les plus utiles de la Chambre des communes y sont entrés pour défendre des réformes sociales ou des projets philanthropiques qui leur sont chers. D'autres y entrent parce quiis s'intéressent à la politique étrangère ou aux questions commerciales. Aux Etats- Unis, la politique étrangère et les questions commerciales appartiennent au Congrès ; c'est pourquoi ceux qui veulent s'en occuper n'entrent pas dans la législature de leur Etat. Les réformes sociales et les entreprises philanthropiques dépendent des législatures d'Etat, et ceux qui veulent s'en occuper n'entrent pas au Congrès. La sphère limitée de chaque Assemblée la prive du concours de beaucoup d'esprits actifs qui auraient été poussés à y entrer si elle s'était occupée des deux ordres de questions, ou de l'ordre de questions auquel ils s'intéressent tout particulièrement.
En Amérique, il est plus facile que dans la. plupart des pays d'Europe d'embrasser d'autres carrières, et on a plus de chances de succès. La colonisation des vastes régions de l'Ouest, la construction et l'administration financière des lignes de chemins de fer, les occasions de lancer des entreprises industrielles et commerciales dans les nouveaux Etats, ortVent toutes un champ séduisant à l'ambition, à l'esprit d'invention, et à la confiance en soi-même. Celui qui n'a ni capitaux ni amis a plus de chances de réussir qu'en Europe, et comme les entreprises se font sur une plus vaste échelle, la récompense est plus attrayante. C'est pourquoi beaucoup de l'intelligence pratique, qui va dans le vieux monde à la politique parlementaire ou à l'administration civile de l'Etat, va en Amérique aux affaires, surtout aux chemins de fer ou aux entreprises financières. Aucune classe n'a étonné le monde par son habileté pratique extraordinaire comme la classe de ceux qui s'occupent
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des chemins de fer. Elle comprend des gouverneurs administratifs, des généraux, des diplomates, des finaaciers du plus beau talent. En réalité (comme on le verra plus loin), les rois des chemins de fer ont eu, pendant ces dernières années, sur la fortune des citoyens américains, plus d'influence que les politiciens.
Le charme qu'a la politique pour beaucoup de gens en Angleterre est surtout un charme social. Ceux qui appartiennent par leur naissance aux hautes classes veulent rehausser leur position dans la société de leur comté en appartenant à la Chambre des communes, en obtenant un siège à la Chambre des lords, ou le poste de lord-lieutenant de leur comté, ou peut-être un poste dans la famille royale. Le chemin qui mène le plus directement à ces dernières dignités, c'est la Chambre des communes. Ceux qui appartiennent à la classe moyenne espèrent entrer, grâce à la politique, dans une société plus élégante que celle qu'ils fréquentaient auparavant. Leurs femmes seront au moins invitées aux soirées, et ils pourront recevoir un chef de parti quand il viendra faire une conférence politique dans leur ville. Ces stimulants n'existent pas en Amérique. Un membre du Congrès, un maire de cité, et même un gouverneur d'Etat ne retire aucun avantage social de sa position. Sauf dans quelques cités de l'Est où il existe des groupes fermés, l'ambition sociale ne peut réellement pas obtenir une récompense sociale, et même, dans ces cités, la carrière politique est complètement séparée des succès dans la société. Il n'y a d'exception à cette règle qu'à Washington, où un sénateur ou un ministre du Cabinet occupe, par le fait même, un rang social (1).
(1) 11 en est de même dans certains cantons suisses, mais pas dans tous. Le pouvoir ne donne que peu ou pas de considération. Dans quelques cantons, les anciennes familles se sont retirées si complètement ou ont été si complètement écarto'es des fonctions publiques fédérales ou cantonales, qu'un politicien est presque nécessairement plébéien. On m'a raconté à Berne
Aucune de ces causes n'est déshonorante pour l'Amérique, et cependant, prises ensemble, elles expliquent en grande partie raccroissement considérable de l'élément professionnel parmi les politiciens. On peut dire, d'une façon générale, qu'en xVmérique la politique est relativement moins intéressante qu'en Europe et mène à moins de choses, tandis que les autres carrières sont relativement plus intéressantes et mènent plus loin (1).
On me reprochera peut-être d'avoir omis une raison importante qui explique le dégoût « des meilleurs citoyens » pour la vie publique, à savoir les mauvaises compagnies qu'ils auraient à fréquenter, la vulgarité de la politique en général, les invectives et les injures auxquelles ils sont exposés de la part des orateurs hostiles et d'une presse indifférente.
Je laisse de côté cette raison parce qu'elle me paraît être insignifiante. Dans tous les pays, le politicien est obligé de fréquenter des hommes qu'il méprise et dont il se défie, et ceux qu'il méprise le plus et dont il se défie le plus sont quelquefois ceux dont le prétendu rang social est le plus élevé — des fils ou des frères dé grands seigneurs. Dans tous les pays, il est exposé aux calomnies et aux insultes, et les calomnies les plus blessantes ne sont pas celles qui sont grossières ou invraisemblables, ce sont celles qui ont un air de vraisemblance, qui altèrent habilement les mobiles de ses actions et qui dénaturent ingénieuse-
qu'un diplomate étranger, qui se promenait un jour avec un des vieux patriciens de la cité, s'arrêta devant la porte des bureaux du gouvernement: « Où allez-vous ?» demanda le patricien. « Voir un de vos ministres pour affaires». « Comment ! vous allez parler à un membre de cette « canaille ! » répliqua le patricien Le ministre était, comme en général les hommes d'Etat suisses, un homme parfaitement honnête ; mais il suffisait qu'il fût ministre pour être condamné par un noble de Berne.
(1) Ceci s'applique également aux écrivains ou aux artistes éminenis Un grand écrivain ou un prédicateur éloquent est plus honoré et plus apprécié en Amérique qu'en Angleterre.