‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

Les Américains sont, selon leur expression favorite, un peuple hautement exécutif; ils ont plus de génie qu'aucune race européenne pour inventer des moyens, et plus de promptitude pour adapter ces moyens au but. On n'organise nulle part aussi habilement de vastes entreprises ; il n'y a nulle part autant d'ordre joint à des choses aussi complexes; nulle part, on ne corrige aussi vile un défaut qu'on vient de découvrir; nulle part, on ne pourvoit aussi rapidement à un besoin qui vient de se faire sentir.

Le gouvernement par le suffrage universel, qu'il soit local ou national, est plus ancien en Amérique que sur le continent européen. Il est même beaucoup plus parfait qu'en Angleterre. Il s'adresse à des masses plus nombreuses. On a donné à ses méthodes plus d'attention, on leur a consacré plus de talent d'invention que dans tout autre pays du monde. Ces méthodes ont donc été plus perfectionnées, et sont même devenues, au simple point de vue du mécanisme, plus parfaites que partout ailleurs.

On fit la plus grande découverte dans l'art de la guerre le jour où l'on s'aperçut que l'organisation et la discipline ont plus d'importance que le nombre des soldats. Cette découverte procura à l'infimlerie des Spartiates une longue série de victoires en Grè<x', et à l'infanterie suisse une renommée non moins briliaule à la fin du Moyen Age. Les Américains ont fait, en polili(jue, une découverte semblable il ya soixante à soixante-dixans. Petit àpetit, car même en

i02 ORGANISATION DES PARTIS

Amérique, les grandes vérités ne viennent pas au monde complètement formées, on s'aperçut que les victoires du scrutin, comme celles de l'épée, ne peuvent se gagner que par la cohésion et la docilité disciplinée des troupes, et que ces mérites ne s'obtiennent que par une organisation habile et une longue habitude. Les deux partis se mirent à l'œuvre, et il en est résulté un système extrêmement compliqué, un mécanisme des partis solide et souple cependant, délicat, mais rapidement mis en mouvement et capable de fonctionner convenablement même au milieu de populations très peu civilisées. Une dure nécessité, une longue pratique et la concurience violente des deux grands partis, ont permis à ce peuple exécutif de se surpasser dans la sphère des manœuvres et des campagnes électorales. Cependant, les principes en sont si simples, que le narrateur seul sera en faute si on ne les comprend pas.

Je dirai d'abord un mot de l'objet de l'organisation d'un parti. Pour le politicien européen, c'est-à-dire pour celui qui connaît la politique mais ne connaît pas l'Amérique, l'organisation d'un parti, qu'elle soit locale ou générale, semble avoir quatre buts :

L'union — alin de grouper le parti et l'empêcher de gaspiller sa force dans des discordes et des schismes.

Le recrutement — afin défaire entrer dans le parti les nouveaux électeurs, c'est-à-dire les immigrants quand ils obtiennent le droit de cité, les jeunes gens quand ils arrivent à l'âge où ils sont électeurs, les nouveaux venus ou les habitants de la localité qui ont été jusque-là indifférents ou hostiles. L'enthousiasme — afin de stimuler les électeurs par la sympathie du nombre et le sentiment d'un but commun; on les entraîne par des discours et par des livres.

L'instruction — alin de donner aux électeurs une idée des questions politiques sur lesquelles ils ont à se prononcer, de leur faire connaître les vertus de leurs chefs et les crimes de leurs adversaires.

Ces objets, du moins les trois premiers, les organisations des partis américains les poursuivent avec un succès remarquable. Mais ils sont moins importants qu'un cinquième objet auquel on a peu songé en Europe, bien qu'il soit en Amérique le grand ressort de tout le mécanisme. C'est le choix des candidats du parti; et il est important nou .'eulement parce que les fonctions électives sont beaucoup plus nombreuses que dans aucun pays d'Europe; mais encore parce qu'on est élu à ces fonctions pour un tempî> très court, de sorte que les élections sont très fréquentes. Comme, depuis quelque temps, les partis n'ont pas de principes réellement distincts, et par conséquent pas de but bien défini en fait de législation ou d'administration, ils existent dans la pratique pour nommer à certaines fonctions et pour faire le travail du gouvernement. C'est pourquoi le choix des membres du parti que le parti veut récompenser et qui doivent lui donner de la force en s'emparant des emplois, devient le but principal de son existence.

Dans les pays qui se gouvernent eux-mêmes, les candidats peuventsetrouverdevantlesélecteurs de trois manièresdifférentes.Dans le premier cas, le candidat se présente lui-même et fait valoir, pour solliciter les suffrages de ses concitoyens, ses mérites personnels, ses relations de famille, sa fortune, ou son influence locale. C'est le système que l'on a adopté dans la plupart des collèges électoraux anglais jusqu'à notre époque, et c'est celui qui règne encore dans l'Europe parlementaire. On le rencontrait fréquemment dans les Etats du Sud avant la guerre civile. Dans le second cas, an groupe ou une réunion d'hommes influents met en avant un candidat, intrigue secrètement en sa faveur ou le recommande ouvertement aux électeurs. Ce système était aussi très répandu en Angleterre, où quatre ou cin(| des principaux propriétaires fonciers s'entendaient pour désigner celui d'entre eux qui devait représenter le comté, ou bien choisissaient le fils aîné d'un duc ou d'un marquis.

SOUS prétexte que ce personnage était indiqué par son rang (1). De même, dans les bourgs écossais, un groupe de baillis actifs et d'autres citoyens s'unissaient pour découvrir un candidat, maiS;, en général, ils restaient eux-mêmes dans l'ombre, car on leur aurait reproché de former « une clique ». Cet usage est maintenant assez commun en France, où les comités de chaque parti recommandent un candidat.

l^e troisième système est celui d'après lequel le candidat n'est choisi ni par lui-même ni par un groupe local de citoyens élus par eux-mêmes, mais par le peuple, c'est-àdire par les membres d'un parti qui s'assemblent en masse ou qui agissent par l'intermédiaire de représentants choisis dans ce but. Cette méthode offre plusieurs avantages. Elle peut permettre d'avoir un bon candidat, parce qu'il est à présumer que le peuple choisit un homme digne de le représenter. Elle encourage le candidat, en mettant de son côté le poids d'un parti, et par conséquent elle tend à engager les bons citoyens à se présenter. Elle maintient l'union dans le parti, car un vote antérieur a établi que tel candidat est préféré par la majorité ; et par conséquent la minorité, qui a exprimé déjà son avis et qui a été battue, ne peut que rentrer dans les rangs et soutenir ce candidat. Voilà le système qui règne maintenant depuis le Maine jusqu'à la Californie^ et qui est réellement la clef de voûte de la politique transatlantique. Mais il y a encore à cela une autre raison dont je n'ai pas parlé jusqu'ici.

Si aucun Américain ne songe à se présenter à un poste à moins qu'il n'ait été désigné par son parti ou par une sec-

(1) Ainsi dans Tancrècle, roman de M. Disraeli, le membre du comté, qui est de bonne famille et qui possède de grandes propriétés, offre de se retirer pour céder sa place au fils aîné du duc au moment où il arrive à sa majorité. Ceci ne se voit plus de nos jours, à moins que le duc ne soit un chef de parti, et que le membre du comté ne désire obtenir comme récompense la pairie.

ORGANISATION DES PARTIS lUo

tion de son parti, ce n'est point parce qu'un petit nombre d'individus jouit delà prépondérance locale que les conditions sociales de l'Europe accordent aux principaux propriétaires fonciers d'un endroit, ou à quelques «irands patrons d'une ville, ce n'est point non plus parce qu'il est retenu par cette modestie qui fait hésiter un candidat anglais à poser sa candidature au Parlement tant qu(3 personne ne l'a prié de se présenter; c'est parce qui! croit que l'opinion et la volonté populaire sont et doivent être tout, que le peuple ne doit pas seulement créer le fonctionnaire par ses suffrages, mais même désigner les personnes à qui on peut accorder des suifrages. Qu'un homme se présente lui-même devant les électeurs, c'e.^t de la présomption aux yeux des Américains, et c'est un empiétement sur le droit qu'ont les citoyens de dire de qui ils veulent s'occuper. La théorie de la souveraineté populaire exige que la majorité souveraine nomme ses portedrapeau et ses serviteurs, les candidats, qu'elle lixe son propre programme, et qu'elle exprime sur toutes les questions son opinion et sa volonté. Si elle laissait ces questions à l'initiative de candidats qui se présenteraient eux-mêmes, ou de candidats présentés par une clique sans autorité, elle se soumettrait à eux, elle serait passive au lieu d'être active, elle cesserait d'être adorée comme la source du pouvoir. Un système qui a pour but le choix des candidats n'est donc pas un simple expédient pour empêthor les discordes de parti, mais un trait essentiel d'une démocratie arrivée à sa maturité.

Ce n'est que lorsque la démocratie est arrivée à sa maturité que le système a été perfectionné. Jusqu'au milieu du siècle dernier, dans le Massachusetts et probablement dans d'autres colonies, une coterie des principajx citoyens proposait des candidats aux fonctions de la ville ou de la colonie, et ces présentations, qui n'avaient que laulorité des individus qui les faisaient, étaient généralement acceptées. Ceci dura jusqu'après la Révolution, car la structure

de la société avait encore quelque chose d'aristocratique. Des clubs se formèrent et devinrent, surtout dans l'Etat de New-Vork, les organes des groupes et des partis; ils présentèrent des candidats et dirigèrent les campagnes électorales. Dans la Nouvelle-Angleterre, le clergé et les riches restèrent encore à la tête des partis. Plus tard, lorsque l'esprit démocratique se fut développé et que le peuple ne voulut plus se soumettre à des chefs nommés par euxmêmes, on commença de reconnaître aux législatures le droit de désigner des candidats aux hautes fonctions de l'Union fédérale et des Etats. Au Congrès, chaque parti désignait son candidat à la Présidence ; à la législature de l'Etat, chaque parti désignait son candidat aux fonctions de gouverneur, et souvent des candidats à d'autres fonctions. Cela dura pendant les deux ou trois premières décades du XIX' siècle, jusqu'au jour où le droit de suffrage fut accordé à un grand nombre de citoyens des basses classes et où la génération qui s'était nourrie des principes de Jefferson arriva à l'âge mûr. Cette génération était si pénétrée des idées d'égalité démocratique qu'elle ne voulait reconnaître ni les chefs naturels que désignait la position sociale ou une inlelligence supérieure, ni la direction officielle des Assemblées législatives. A mesure que les luttes de parti devinrent plus ardentes, il devint nécessaire de créer une organisation des partis, afin de donner satisfaction aux réclamations des petits chefs locaux, d'unir ensemble les électeurs de chaque district et de concentrer leurs efforts, et d'établir en même temps l'égalité absolue de tous les électeurs, et le droit de chacun à participer au choix de son candidat et à la rédaction du programme de son parti. La création de cette nouvelle organisation a été terminée pour le parti démocratique vers l'an 1835, et pour le parti whig quelques années plus tard. Quand le parti républicain naquit en 1854, il reproduisit si exactement les méthodes que l'expérience avait approuvées ou bien il les développa dans un sens tellement identique, que les différences qui

existent actuellement entre les systèmes des deux partis sont sans importance, et peuvent être négligées dans cette étude. Ce sont moins ces différences que les variations dans les arrangements adoptés par les cités, par les districts ruraux ou par les diverses « sections » du pays, qui font qu'il est difficile de donner une description parfaitement exacte et cependant concise de ces organisations.

Le trait essentiel du système, c'est qu'il est, du haut en bas de l'échelle, strictement représentatif. C'est parce qu'il a le pouvoir, et que le pouvoir ne peut venir que du peuple. Les associations politiques de la Grande Brelagne existent uniquement ou principalement pour solliciter des votes, pour surveiller les listes électorales, pour distribuer des livres et des journaux, pour organiser des séries de conférences, pour tenir des réunions et émettre des vœux ; mais des organisations de ce genre n'ont que peu ou point de pouvoir. Elles ont pour but de stimuler les citoyens, de les persuader dans un sens ou dans l'autre, de diriger les affaires que le mauvais système de la confection des lisles électorales du pays abandonne aux efforts volontaires des partis. De même, en Amérique, les comités ou les ligues qui se chargent de créer ou de stimuler l'opinion n'ont point de pouvoir et ne sont pas nécessairement représentatives. Mais lorsqu'une organisation, à laquelle le parti à l'habitude d'obéir, choisit un candidat au nom du parti, elle exerce un pouvoir, un pouvoir souvent très important, parce que, dans la pratique, elle limite le choix dun paiti, c'est-à-dire d'environ la moitié du peuple, à un seul individu spécialement désigné parmi les nombreux candidats pour lesquels le peuple pourrait vouloir voter (1). On ne

(1) Les changements rapides survenus à ce point de vue dans les habitudes anglaises sont un symptôme curieux des progrès des idée» et des usages dt-mocratiques dans ce pays. Jusqu'aux élections de 1868 et 1874, prt^sque tous les candidats se sont présentés eux-mêmes à leuis électeurs, bien que certains aient prétendu le faire conformément à la demande des électeurs. En

peut confier ce pouvoir qu'à une Assemblée représen tative, et on le confie aux Assemblées que je décrirai parce qu'elles* sont, du moins en théorie, représentatives, et qu'elles semblent avoir, par conséquent, le poids du peuple derrière elles.

1880, beaucoup — la plupart même, je crois — des candidats libéraux des bourgs, quelques-uns de ceux des comtés, ont été choisis par les associations locales du parti, et ont sollicité les suffrages des électeurs libéraux au nom de ce choix. En 1883 et plus tard en 1892, tous ou presque tous les candidats libéraux ont été choisis de cette manière, et ceux qui se sont présentés contre le candidat désigné par les associations ont été traités d'intrus et de traîtres au parti. Le même changement s'est opéré dans le parti tory, mais plus lentement. L'influence des fortunes locales, et aussi celle du bureau central du parti, est un peu plus grande parmi les Tories, mais avec le temps, le choix sera fait également par des associations représentatives.

CHAPIT[IE LX

L'organisation d'un parti américain se compose de deux séries de corps distincts et cependant intimement unis, l'une permanente, l'autre temporaire. La fonction de l'une est de diriger les affaires du parti, celle de l'autre de désigner les candidats du parti.

La première de ces séries est un système de comités administratifs. Dans quelques Etats, chaque district électoral a un de ces comités dont les fonctions s'étendent à tout le travail politique du district. Ainsi, dans les localités rurales, il y a un comité de la ville ; dans les cités, un comité de quartier. 11 y a un comité pour chaque district, un pour chaque cité, un pour chaque comté. Dans quelques Etats, il n'y a que les subdivisions plus étendues, les cités, les comtés, les districts congressionnels et ceux de l'Assemblée de l'Etat, qui aient des comités. Il y a, naturellement, pour chaque Etat, un comité chargé de la surveillance du travail politique qui doit être fait dans tout l'Etat. Il y a un comité national chargé des affaires politiques de l'Union prise dans son ensemble, et surtout de la campagne présidentielle (1), Tout le pays est couvert par ce réseau de comités, dont chacun a une sphère d'action

(1) Dans les comités des Etats et dans le comité national, il y a un petit comité exécutif qui fait la plus grande partie du travail et a entre ses mains la plus grande partie du pouvoir.

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correspondant h un collège électoral ou a une subdivision électorale locale, de sorte que le connité d'une cité a le devoir de s'occuper des élections des fonctionnaires de la cité, le comité d'un quartier des élections des fonctionnaires du quartier, le comité d'un district de l'élection des fonctionnaires du district. Naturellement, le comité d'une cité, tout en surveillant la conduite générale des élections de la cité, a soin que chaque organisation du quartier veille d'une manière spéciale aux élections de son propre quartier ; et le comité de l'Elat s'attend à être aidé par ces organisations secondaires, et a le droit de donner des instructions à tous les groupes qui représentent le parti dans les subdivisions secondaires — districts, comtés, villes et quartiers, — comprises dans l'Etat. Les petits comités locaux sont autonomes pour tout ce qui concerne spécialement la localité, mais ils sont subordonnés quand il s'agit des besoins communs à tout le parti. La besogne ordinaire de ces comités c'est de se procurer des fonds et de les employer pour les besoins électoraux et pour les luttes politiques Cii général, d'organiser des réunions, si c'est nécessaire, de distribuer des brochures politiques et autres renseignements, de surveiller la presse, de veiller à ce que les immigrants obtiennent le droit de cité et s'insciivent sur les listes de leur parti (1). Au moment des élections, ils surveillent aussi les agents électoraux, ils distribuent des bulletins aux bureaux de vote, ils donnent de l'argent pour divers services électoraux ; mais ils sont souvent aidés, et même virtuellement remplacés, par des « comités de campagne électorale ». créés spécialement pour cette circonslance. Enfin, ils doivent convoquer, au moment opportun, les Assemblées qui désignent les can-

(I) Dans tous les Etats. Je crois, c'est l'autorité publique locale qui se char;.'e d'inscrire les électeuis et de dresser les listes électorales : taudis qu en Angleterre les citoyens ou les partis sont cliargés, en partie du moins, de ce travail.

didats et qui forment l'autre moitié, parallèle mais distincte de l'organisation d'un parti.

Ces comités sont des corps permanents, c'est à-dire qu'ils existent toujours, et qu'ils peuvent être appelés à fonctionner à court délai. Ils sont renouvelés tous les ans par l'Assemblée primaire (que je décrirai plus loin) ou par la Convention locale (selon le cas), et naturellement ils peuvent être complètement changés au moment du renouvellement. Cependant, dans la pratique, ils ne sont guère modifiés ; les mêmes hommes sont réélus d'année en année, parce qu'ils tiennent toutes les ticelles entre leurs mains, parce qu'ils connaissent mieux que n'importe qui les affaires du parti et qu'ils s'en occupent. Le président surtout est généralement un agent permanent, et, s'il s'agit du comité d'un centre populeux, c'est un personnage très puissant et très important qui a de grandes sommes à dépenser et toute une armée de travailleurs sous ses ordres. Le président du comité organisateur du comté et de la cité de New- York (c'est le même territoire), par exemple, a une grande responsabilité et une grande influence, et il lui est possible de faire preuve d'un grand talent comme administrateur.

Une seule fonction est en dehors de la compétence de ces comités, c'est le choix des candidats. Ce choix appartient à l'autre branche de l'organisation, aux Assemblées chargées de désigner les candidats.

Chaque district électoral, c'est-à-dire chaque localité ou chaque collège électoral qui nomme un individu à une fonction ou à un poste administratif, législatif ou judiciaire, tient une réunion pour choisir le candidat du parti à cette fonction. C'est ce qu'on appelle désigner (nominatiiifj). Si le district n'est pas subdivisé, c'est-à-dire s'il ne renferme pas des districts plus petits, cette réunion prenil le nom de Primaire. Une Primaire a deux choses à faire. La première, c'est de choisir les candidats pour ses propres fonctions locales. Ainsi, à la campagne, une

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primaire de ville (a township primary) {\) désigne les candidaUs aux lonclions de la ville, et une Primaire de quartier dési;;ne les candidats' aux fonctions du quartier (s'il y en a'. La seconde chose qu'elle a à faire, c'est de choisir des dék'îiués qu'elle envoie aux nominating assemblées, de circonscriplions plus étendues, telles que le comté, le district congressionnel dans lequel la ville est située, ou de la cité à laquelle le quartier appartient. La Primaire se compose de tous les électeurs du parti qui résident sur le territoire de la ville ou du quartier. Ils ne sont pas trop nombreux pour se réunir dans une seule salle (car, en général, la plupart n'assistent pas à la réunion), et on suppose qu'ils s'intéressent tous également au résultat. Mais comme les électeurs d'un parti, dans une vaste région électorale comme le comté, le district congressionnel ou la cité, sont trop nombreux pour se réunir tous et pour délibérer dans une salle, ils envoient ordinairement des représentants et ils délèguent le choix des candidats aux diverses fonctions à un corps qui porte le nom de Nomiuating Convention i^). Cette Assemblée se compose de délégués de toutes les Primaires de son territoire, choisis dans ces primaires uniquement pour siéger à la Convention et pour y désigner des candidats.

{\) Je prends comme exemples la ville (township) et le quartier {ward ; mais, dans les parties du pays où la. \iï\e (township) n'est pas l'unité du {îouvernementlocal(voir chap.xLviu, ci-dessus, t. II, p.2'ilet s.) il faut remplacer ce mot par l'unité locale de ces régions.

(2) .Maintenant cependant, il arrive quelquefois que l'on lient une juimaire pour tout un district congressionnel ou pour une cité tout entière ; et, dans ce cas, les électeurs du parti votent (en vertu dune loi) dans une élection de parti pour les personnages [uoposés comme candidats du parti, exactement comme ils voleraient dans une élection ordinaire. En 1893, il y eut à Louisville (Kentucky) une élection de primaire de ce genre, et les journaux locaux considéraient que cette primaire était virtuellement l'élection.

Quelquefois, une Convention de ce genre est elle-même chargée d'envoyer des délégués à une Convention qui représente un territoire plus étendu. La plus grande de ces Assemblées, celle qu'on appelle la Convention Nationale et qui désigne le candidat du parti pour la Présidence, est entièrement composée de délégués d'autres Conventions ; aucune Primaire n'y est directement représentée. En général, cependant, il n'y a que deux autorités qui désignent des candidats : la primaire qui choisit les candidats pour ses petites fonctions locales, et la Convention composée des délégués de toutes les primaires des circonscriptions locales du district pour lequel la Convention agit.

Une primaire envoie naturellement des délégués à plusieurs Conventions différentes, parce que le territoire de la ville ou du quartier, par exemple, est compris dans plusieurs districts électoraux, dont chacun a sa propre Convention. Ainsi la même primaire d'une cité choisit des délégués qu'elle envoie au moins aux Conventions suivantes, et probablement à une ou deux autres (1).

a) à la Convention de la cité, qui présente le maire et les fonctionnaires de la cité ; ^) à la Convention du district pour les élections à l'Assemblée qui désigne les candidats pour la Chambre basse de la législature de l'Etat ; c) à la Convention du district sénatorial, qui désigne les candidats pour le Sénat de l'Etat; d) à la Convention du district congressionnel, qui désigne les candidats pour le (congrès ; e) à la Convention de l'Etat, qui désigne les candidats aux fonctions de Gouverneur et aux autres fonctions de l'Etat. Quelquefois, cependant, le corps de présentation pour un

(1) Il peut y avoir aussi une Convention de comté pour les fonctions du comté, et une Convention de district judiciaire pour les postes de juge ; mais, dans une grande cité ou dans un comté, les délégués de la Convention du comté peuvent être délégués également à la ('onvention congressionnelle, peutêtre aussi aux Conventions des districts pour les élections à l'Assemblée et au Sénat de l'Etat.

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district d'Assemblée est une primaire et non uneConvention. Dans la cité de New-York, le district d'Assemblée est l'unité, et chacun des trente districts a sa primaire.

Gela paraît complexe: mais c'est une image de la complexité du gouvernement, car il y a partout trois autorités, î'aulorité fédérale, l'autorité de l'Etat et celle du gouvernement local — (celle-ci est encore subdivisée) — qui s'exercent sur un même territoire ; cependant les deux premières sont indépendantes l'une de l'autre et la troisième est, sur plusieurs points, distincte de la seconde.

Voici maintenant comment les choses se passent : — La primaire de la ville ou du quartier est convoquée par le comité organisateur local du parti, qui fixe l'heure et le lieu de la réunion, et, s'il n'y a pas de comité, par un agent permanent de l'organisation, de la manière prescrite par les règlements locaux. Une primaire d'un territoire plus vaste est convoquée par le comité du comté. Si l'on a à choisir des candidats pour les fonctions locales, on présente un certain nombre de noms qui sont soit acceptés sans discussion soit mis aux voix, et dans ce cas, celui qui obtient le plus de voix est déclaré candidat du parti. On dit qu'il a reçu la désignation du parti {party nomination). Le choix des délégués aux diverses Conventions se fait de la même manière. Le comité local prépare ordinairement d'avance une liste de délégués, mais tout électeur peut proposer d'autres noms. On vote ensuite sur tous les noms, s'ils ne sont pas acceptés d'un commun accord. A la fin de la séance le président signe la liste desdélégués qui viennent d'être chqisis pour la Convention ou les Conventions prochaines, s'il y en a plus d'une, et ajourne l'Assemblée sine die.

Les délégués ainsi choisis se rendent au moment voulu à leurs Conventions respectives, qui se réunissent quelques jours après les Assemblées primaires, et quelque temps avant

les élections pour les fonctions (1). La Convention est convoquée par le comité organisateur du district qu'elle représente, et lorsqu'il y a un nombre suffisant de délégués, quelqu'un propose un président temporaire, ou bien le délégué nommé à cet effet par le comité du district conventionnel (( rappelle l'Assemblée à l'ordre » comme présiiient temporaire. Ce personnage nomme un comité pour examiner les pouvoirs des délégués des primaires; le comité se met immédiatement à l'œuvre et admet tous ceux qu'il €roit être dûment accrédités. Puis on nomme le président permanent qui prend place au fauteuil, et l'on déclare la Convention « organisée », c'^est-à-dire dûment constituée. Le comité organisateur arrête presque toujours la liste des candidats proposés par le parti, et cette liste est presque toujours acceptée. Cependant, tout délégué peut proposer qui bon lui semble, pourvu qu'il ne propose qu'un membre avéré du parti, et obtenir, s'il le peut, un vole favorable à son candidat. Le citoyen choisi par la majorité des délégués devient le candidat du parti, car il a « reçu la présentation ». Quelquefois, mais pas toujours, la Convention s'amuse à adopter des propositions par lesquelles elle exprime ses opinions politiques ; ou bien, si c'est une Convention Nationale ou une Convention d'Etat, elle adopte un "programme qui indique, sans en proposer la solution, les principales questions du jour. Ensuite, sa mission remplie, elle s'ajourne siiie die, et laisse au comité organisateur tout ce qui reste à faire pour l'élection. Il ne faut pas oublier que les primaires et les Conventions, à la différence des associations locales des partis en Angleterre, ne sont convoquées qu'une seule fois, choisissent et présentent leurs candidats, et disparaissent. Ce sont des cygnes qui ne chantent qu'une lois et meurent.

(1) Pour les élections à la Présidence et au },'ouverneraentd'an Etat, l'intervalle entre la réunion de la Convention et l'élection est beaucoup plus long. 11 est d'environ quatre mois pour l'élection du Président.

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La Convention Nationale qui se réunit tous les quatre ans avant l'élection présidentielle mérite une description plus complète, qu'on trouvera plus loin. En attendant, j'appellerai l'attention du lecteur sur trois traits caractéristiques du système que je viens d'étudier.

Tout électeur appartenant au parti dans la localité pour laquelle la primaire est réunie, a, en principe, le droit de se présenter et de voter. Dans les districts ruraux, où tout le monde se connaît, on n'a point de difficulté pour entrer, car si un démocrate se rendait à une primaire républicaine, ou qu'un républicain de Nord-Adams essayât de voter dans une primaire républicaine de Lafayette-ville, il serait reconnu comme intrus et expulsé. Mais dans les cités où les gens ne se connaissent pas de vue, il est très difficile d'avoir des listes régulières des électeurs du parti ayant le droit de voter dans une primaire. Ces listes sont dressées par le comité local, qui peut exclure les citoyens qu'il ne considère pas comme des membres loyaux du parti, bien qu'ils s'intitulent Républicains ou Démocrates selon le cas. L'épreuve ordinaire est celle-ci : Ce citoyen a-t-il porté la liste du parti à la dernière élection importante, généralement à l'élection du président, ou à celle du gouverneur de l'Etat? S'il ne l'a point fait, on peut l'exclure. Souvent, cependant,, les règlements locaux veulent que tout citoyen dont le nom figure sur les listes du parti ait été admis par un vcfte des membres actuels, qui peuvent l'exclure s'ils le jugent à propos, et qui peuvent aussi exiger de chaque membre deux gages : l'obéissance au comité local et le soutien des candidats présentés par le parti. Tout manquement à ces deux promesses est puni de l'expulsion. Dans beaucoup de primaires, les électeurs que l'on considère comme trop indépendants sont exclus par un vote des membres présents ou par l'application stricte de ces deux épreuves. Ainsi il arrive que les trois quarts ou, même les quatre cinquièmes des électeurs d'un parti, dans le territoire d'une primaire, ne peuvent pas figurer sur les listes

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ni faire entendre leur voix dans le choix des candidats ou des délégués. Un autre règlement ne permet de présenter comme candidats que les membres régulièrement inscrits sur les listes de l'organisation, et fait que les citoyens ■que l'on écarte de ces listes ne sont pas éligibles comme candidats du parti.

Tous les membres d'une réunion qui désigne des candidats [nominaling meeting), que ce soit une primaire ou une Convention de délégués, sont considérés comme liés par le vote de la majorité à soutenir le candidat que cette majorité a choisi, qu'ils se soient engagés expressément ou non à agir ainsi. Et dans le cas d'une Convention, le délégué est censé engager ceux qu'il représente^ c'est-à-dire les électeurs de la primaire qui l'a envoyé. Naturellement, aucune contrainte n'est possible, mais une longue habitude et l'idée de justice ont créé un soi-disant sentiment d'honneur et de loyauté au parti, sentiment assez fort, chez la plupart des citoyens et dans la plupart des cas, pour assurer au candidat du parti le soutien de toute l'organisation du district (i). On sent que le parti doit rester uni, et que celui qui s'est rendu à la réunion, avec l'espoir de faire accepter son candidat, doit obéir à la décision de la majorité. Le vote de la majorité a, en Amérique, un caractère sacré qu'il n'a pas encore atteint en Europe.

Au sujet de la liberté que peuvent avoir les délégués de voter à leur gré ou d'après les instructions de la primaire, et de voter par tête ou en corps, il n'y a pas de règle uniforme. Quelquefois, on les envoie à la Convention sans instructions, et môme sans les obliger à « voter en corps ». D'autres fois, on leur ordonne expressément ou bien ils sentent parfaitement qu'ils sont obligés de soutenir les droits d'un certain citoyen à être choisi comme candidat ou du moins de voter tous ensemble pour

(1) L'obligation est cependant moins stricte pour les élections municipales, dans lesquelles les considérations de parti sont sans importance.

le même candidat. Quelquefois aussi, on leur donne une liste où les noms sont placés par ordre de préférence et on leur dit de voter pour A ou pour B ; si celui-là échoue, pour G ou D ; si celui-là échoue aussi, pour E ou F, dont les noms ont été déjà mentionnés comme ceux des candidats probables. Cependant, ceci n'a lieu que pour les hautes fonctions, pour les membres du Congrès ou pour les gouverneurs d'Etat. Dans la pratique, ce point-là est moins important qu'il ne le paraît, parce que, dans la plupart des cas, qu'il y ait eu ou non des instructions spéciales, ceux qui dirigent le choix des délégués désignent le candidat qu'un groupe de délégués doit soutenir, ou du moins ils indiquent les personnages dont ce groupe doit suivre la direction à la Convention.

Pour mettre le parti à même de concentrer ses forces et de soutenir ainsi ses candidats pour toutes les places, il faut un mécanisme extrêmement complexe, et le nombre des personnes qui constituent ce mécanisme est considérable. Il y a trois séries de fonctions à donner : les fonctions municipales ou celles du comté, les fonctions de l'Etat et les fonctions fédérales ; il faut donc trois séries d'assemblées pour désigner les candidats. Si nous comptons tous les membres de toutes les Conventions comprises dans ces trois séries, le nombre des délégués formera un total assez élevé, même si quelques-uns d'entre eux se rendent à plus d'une Convention. Les hommes dont le temps est précieux refuseront le poste de délégué, et ils laisseront volontiers à d'autres qui le désirent le soin de choisir des candidats à des fonctions auxquelles ils n'aspirent pas eux-mêmes. Cependant, comme nous le verrons, on permet rarement à ces hommes de devenir délégués, même lorsqu'ils désirent cette fonction.

« Pourquoi tous ces détails fastidieux ? » s'écriera peutêtre le lecteur européen. « Quelle importance peuvent-ils

avoir par rapport aux lois et à la Constitution du pays? ». Patience. Ces détails ont plus d'importance et exercent sur le fonctionnement du gouvernement une plus grande influence que plusieurs clauses de la Constitulion ellemême. Le marin sent les vents alizés qui balayent la surface de l'Océan Pacifique et il ne voit pas les petits coraux qui travaillent sous ses vagues, mais le travail de ces insectes finit par former des îles et par construire des récifs sur lesquels les vaisseaux viennent se briser.

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