‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 24 sur 60 · LA. V NOMINATINQ CONVENTION » A L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

LA. V NOMINATINQ CONVENTION » A L'ŒUVRE

faut tenir compte aussi des jalousies personnelles et des haines qu'il a provoquées.

C'est déjà sérieux que de s'être attiré la haine d'un politicien éminent, d'un Boss ou d'un Ring puissant, même d'un journal. C'en est fait de celui qui a plusieurs ennemis de ce genre.

Enfin, on se préoccupe aussi beaucoup de l'Etat d'où vient un candidat possible. Le sentiment local pousse chaque Etat à soutenir un de ses citoyens ; il augmente le nombre des voix de son parti dans cet Etat et fait baisser le nombre des voix du parti contraire. Lorsque l'Etat n'a qu'une couleur politique, c'est-à-dire lorsqu'il est fermement républicain comme le Vermont ou fermement démocrate comme le Maryland, cette considération n'a aucun poids, car le choix d'un candidat démocrate appartenant au premier, ou d'un candidat républicain appartenant au second ne peut changer la majorité dans un de ces Etats. C'est donc dans un Etat douteux qu'il est avantageux de choisir un candidat ; et plus cet Etat douteux est vaste, mieux cela vaut. La Californie^ avec ses cinq voix, il suffit de l'« apaiser » ; pour l'Indiana, qui a quinze voix, on fait quelque chose de plus; mais pour New- York, qui a trente-six voix, on est prêt à toutes les condescendances. C'est pour cela qu'un aspirant, qui appartient à un grand Etat douteux, a de prime abord les plus grandes chances d'être présenté comme candidat.

Les aspirants qui espèrent obtenir la présentation de leur parti à la Convention nationale peuvent se diviser en trois classes, dont les deux dernières ne s'excluent pas mutuellement, comme on le verra plus loin.

Ce sont: les favoris [Favourites) ; les concurrents obscurs (Dark Horses) ; les fils favoris {Favourite Sons).

Le favori est toujours bien connu dans toute l'Union dont toutes ou presque toutes les sections sont prêtes à lui accorder leur appui. C'est un homme qui s'est distingué au Congrès, ou à la guerre, ou dans la politique

LA « NOMINATING CONVENTION » A l'ŒDVRE 249

d'un Etat très vaste dont la politique intéresse toute la nation. C'est ordinairement un homme de grand talent, soit comme orateur, soit comme administrateur, soit comme chef de parti. Le seul inconvénient c'est qu'en se faisant des amis il s'est fait aussi des ennemis.

Le concurrent obscur {a Dark Horse) est un homme qui est peu connu de la nation en général, mais qui en est connu plutôt en bien qu'en mal. Il a ordinairement siégé au Congrès, il a rendu des services dans les comités, et il a acquis l'estime de ceux qui ont eu affaire à lui à Washington. Ou bien il s'est montré sûr et assidu dans les campagnes politiques de son parti soit dans son propre Etat, soit dans les Etats voisins, sans arriver toutefois à la prééminence nationale. Quelquefois, c'est un homme réellementcapable, mais dépourvu des talents qui donnent la popularité. Cependant, d'une façon générale, le trait caractéristique du concurrent obscur, c'est une honorabilité qui approche de l'insignihance. C'est donc un personnage sur lequel on peut se rabattre lorsqu'il a été reconnu qu'un favori capable mais dangereux ne peut être présenté. C'est !a médiocrité naturelle plutôt que la mauvaise fortune qui empêche les concurrents obscurs d'arriver à la célébrité, car si ceux qui ont été envoyés à la Maison Blanche ont rarement été de mauvais FVésidents, ils sont devenus encore plus rarement des Présidents distingués.

Le fils favori (a Favourite Son) est un politicien qu'on admire ou qu'on respecte dans son propre Etat, mais dont la renommée n'a guère dépassé les frontières de cet Etat. Semblable en cela au concurrent obscur, il peut se faire qu'il soit connu de la nation en général, mais il n'en a pas fixé les regards ni rempli les oreilles. C'est ordinairement un homme qui a siégé à la législature de l'Etat ; qui a occupé dignement le poste de gouverneur ; qui est peut-être allé, en qualité de sénateur ou de représentant, à Washington, où il a défendu très activement les intérêts locaux. Sans doute, il possède les qualités qui procurent la popularité

250 LA « NOMINATING CONVENTION » A L ŒOVRE

locale : la gaîté, l'activité, la sympathie pour l'opinion dominante et les habitudes de son Etat. Ou bien il peut être doué d'un grand talent, mais il n'a eu ni l'audace ni la ténacité nécessaires pour arriver au premier rang en se frayant un chemin au milieu d'une foule serrée. Plus rarement, c'est un démagogue qui s'est élevé en flattant les masses de son Etat à propos de certaines questions locales, ou un homme qui a su se servir des organisations du parti et faire croire aux Bosses locaux et aux politiciens en quête de dépouilles que leurs intérêts seront en bonnes mains s'il en est chargé. Dans tous les cas, sa personnalité est faite pour exercer une plus grande influence sur ses voisins que sur la nation, de même qu'une lampe dont la lumière remplit une chapelle de cathédrale ressemble à une simple étincelle quand on la porte dans la nef.

Un fils favori peut être aussi un concurrent obscur ; c'est-à-dire qu'il peut être bien connu dans son Etat, mais assez peu en dehors de cet Etat pour n'être pas un candidat probable. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire qu'il le soit. Les types sont différents, car de même qu'il y a des fils favoris que la nation connaît, mais dont elle ne veut pas, il y a des concurrents obscurs qui n'ont point acquis leur renommée actuelle dans les affaires d'un Etat, et qui comptent très peu sur la faveur de leur Etat.

Il y a rarement plus de deux, jamais plus de trois favoris qui courent ensemble à la même Convention. Les fils favoris sont plus nombreux ; il n'est pas rare d'en voir quatre, cinq ou même six, mais quelquefois on ne les lance pas tous. Le nombre des concurrents obscurs est illimité, parce que plusieurs de ceux dont on avait parlé auparavant ne sont pas lancés effectivement, tandis que, pendant les débats, on en découvre d'autres dont le nom n'avait pas été prononcé avant l'ouverture de la Convention. C'est ce qui arriva dans le cas très remarquable e* très instructif de James A. Garfield, qui n'eut pas une seule voix au premier tour, dans la Convention républicaine de

LA « NOMINATING CONVENTION » A l'ŒHVRE 251

1880, et qui n'eut pas plus de deux voix jusqu'au trentequatrième tour. Au trente-sixième tour, il fut nommé avec 399 voix(l). De même, en 185^2, Pierce était inconnu du public lorsqu'il fut choisi par la Convention. De même, en 1868, Horatio Seymour, auquel on n'avait nullement songé puisqu'on l'avait élu Président de la Convention démocrate, obtint quelques voix au vingt-deuxième tour seulement. Il refusa la présentation, mais on le décida à quitter le fauteuil, et il fut présenté au tour suivant.

Si l'on veut pousser plus loin cette étude, on peut faire observer que quatre séries de motifs agissent fur ceux qui sont à la tète d'une Convention ou qui prennent part â ses votes, et que ces motifs agissent avec plus ou moins de force sur les différents membres. Il y a le désir de faire nommer un certain aspirant. Il y a le désir de faire échouer un certain aspirant, désir qui est quelquefois plus puissant que toute prédilection. Il y a le désir de retirer . de cette lutte un certain prolit personnel, par exemple en vendant sa voix ou son influence contre la promesse d'une fonction fédérale. Il y a le désir de trouver l'homme, bon ou mauvais, ami ou ennemi, qui donnera au. parti le plus de chances de succès. Ces motifs s'opposent l'un à l'autre, se confondent ; perdent ou gagnent de leur force relative d'heure en heure à mesure que la Convention poursuit son œuvre et que l'on découvre de nouvelles combinaisons possibles. Il faut être bien renseigné et être doué d'une perspicacité remarquable pour prévoir l'elTet de la combinaison de ces motifs sur l'esprit de tel ou tel membre et de telle ou telle section du parti. Il faut la plus grande habileté pour en tirer profit.

Pour bien comprendre ce que fait une Convention, il faut examiner les trois périodes auxquelles se rattachent ses divers actes : d'abord, les transactions qui précèdent

(i) En i860, la Convention démocrate tenue à Charleston nomma M. Douglas au '61* tour de scrutin.

Page 1