‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 26 sur 60 · LA « NOMINATINQ CONVENTION » A L* ŒUVRE · texte numérisé non relu

LA « NOMINATINQ CONVENTION » A L* ŒUVRE

OÙ elle doit se réunir. Quelques-unes arrivent accompagnées d'une armée d'amis et de partisans, elles sont reçues à la gare par les politiciens de la cité, musique en tête, au milieu d'une foule émerveillée. C'est ainsi que le lameux club démocrate de la cité de New-York, Tammany Hall, arriva, en juillet 188 i, à Chicago, au nombre de 600 personnes, par deux trains spéciaux ( I). Une grande foule vint à sa rencontre à. la gare, et le club se rendit en procession, à la suite de son Boss, des voitures du chemin de fer à son quartier général, à Paimer-Ilouse. Chaque membre portait les insignes du Boss, comme les partisans du comte de Warwick, le faiseur de rois, portaient sur la manche, en suivant leur chef dans les rues de Londres, l'ours et le bâton noueux. Sur ces six cents individus, moins de vingt étaient délégués ; les autres étaient des membres de l'organisation qui étaient venus pour la soutenir de leur présence et de leurs voix (^4).

Avant que le grand jour arrive, des milliers de politiciens, de journalistes et de curieux remplissent complètement tous les hôtels de la cité, et s'entassent dans les rues principales jusqu'à rendre impossible la circulation des tramways. Cela ressemble à un pèlerinage du iMoyen Age ou à la revue d'une armée. Quand les principales délégations sont arrivées, le travail commence sérieusement. Non seulement chaque grande délégation, mais encore la faction de chacun des principaux aspirants à la candidature, a son quartier général, où les chefs siègent continuellement, pour compter le nombre de leurs partisans, pour lancer des bruits par lesquels ils cherchent à exagérer leurs res-

(1) Le Boss de Tammany était l'objet d'une curiosité spéciale de la part de la foule, parce que c'était le politicien de profession le plus connu des Etats-Unis.

(2) Les deux autres organisations démocrates qui existaient alors dans la cité de New-York, County Democracy et Irving Hall, vinrent toutes les deux en force — l'une au nombre de 500 personnes, et l'autre au nombre de 200.

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sources et à décourager leurs adversaires, et pour organiser, à mesure que les délégués arrivent, des attaques contre ceux qui n'ont point d'expérience. Les uns se tiennent dans les vestibules et dans les bars des hôtels, causent avec des reporters très affaires, et improvisent des réunions où l'on applaudit tumultueusement leurs favoris. Le « travailleur » ordinaire suffit pour ce genre de propagande. Pendant ce temps, les chefs les plus habiles commencent (comme on dit) à « labourer dans tous les sens » parmi les délégations des Etats récents de l'Ouest et du Sud, d'ordinaire plus malléables (surtout les délégations républicaines) parce qu'elles viennent de régions où la force des factions qui soutiennent les divers aspirants est moins bien connue, et qu'elles se laissent « prendre » plus facilement par les assertions hardies et les promesses séduisantes. Quelquefois, un intrigant habile se faufile dans ces délégations et y fait autant de ravages qu'un renard dans un poulailler. On envoie des « missionnaires » pour convertir des individus ; une délégation adresse à une autre des ambassadeurs qui doivent préparer des combinaisons et amener par leurs flatteries b parti le plus faible à abandonner son propre aspirant et à donner ses voix à un parti plus fort. Tout cela se fait très paisiblement et avec beaucoup de bonne humeur, car la moindre tentative de violence retomberait sur ses auteurs. Le seul cas où les délégations manquent de courtoisie, c'est lorsqu'elles refusent de recevoir les ambassadeurs d'une organisation que sa mauvaise réputation a rendue odieuse.

Les règles de l'étiquette interdisent aux aspirants de paraître eux-mêmes sur la scène (1), soit par un reste de respect pour cette idée qu'un homme ne doit pas demander au peuple de le choisir, mais accepter l'offre qu'on lui fait,

(1) Par une coïncidence assez curieuse, le seul candidat qui soit tenu, en Angleterre, à cette délicate réserve, c'est le représentant de rUaiversité d'Oxford au Parlement. Un ancien usage lui interdit de venir à l'Université avant ou pendant l'élection.

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soit d'après le principe que l'avocat qui défend sa propre cause a un sot comme client. Mais de Washington, s'il est fonctionnaire ou sénateur, ou peut-être de chez lui, dans quelque Etat éloigné, chaque aspirant est en communication constante avec les chefs de son parti, qui se trouvent dans la cité où se tient la Convention ; il a peut-être fait poser un fil télégraphique privé spécial dans ce but. Non seulement les fonctionnaires, y compris le Président, peuvent être aspirants, mais les fonctionnaires fédéraux peuvent être et sont souvent délégués, surtout parmi les Républicains du Sud, quand ce parti est au PoJivoir (1). Ils sont personnellement intéressés au résultat ; et les chefs des départements exécutifs peuvent exercer une très grande influence en promettant des places. On entend souvent parler en Amérique, comme en France du temps de Louis-Napoléon ou de .Mac-Mahon, du « candidat du gouvernement ».

A mesure qu'approche l'heure de la Convention, chaque faction redouble d'efforts. Les grandes délégations tiennent des réunions pour fixer leur ligne de conduite, au cas où l'homme qu'elles désirent n'aurait aucune chance de succès. Plusieurs délégations se réunissent pour examiner la situation. On publie dans les journaux .des listes des partisans de chaque aspirant. On fait l'impossible pour gagner un délégué influent, qui « possède » d'autres délégués. S'il résiste aux autres persuasions, on « l'envoie » au fil télégraphique privé de quelque grand personnage de Washington, qui « lui parle » et fait valoir des arguments plus persuasifs que ceux auxquels il avait jusqu'alors résisté. L'air est rempli d'histoires de complots et de trahisons, de sorte qu'aucun politicien ne se fie à son voisin, car la rumeur publique n'épargne personne.

Enfin, la période d'attente et de préparation est terminée, et le soleil d'été se lève sur le jour fatal vers lequel tous les politiciens du parti tournaient leurs regards depuis trois

(1) On pourrait ajouter que beaucoup de délégués républicains du Sud ont la réputation de vendre leur voix.

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ans. Longtemps avant l'heure (ordinairement 11 heures du malin) fixée pour le com/nencement des affaires, toutes les parties de la salle, construite spécialement pour l'Assemblée, sont remplies de monde (1), bien que cette salle soit souvent assez vaste pour contenir de dix à quinze mille personnes. Les délégués, — qui étaient 904 en 1892 à la Convention républicaine et 909 à la Convention démocrate — ne sont qu'une goutte d'eau dans cet océan de figures humaines. On y voit des politiciens importants de tous les Etats de l'Union, beaucoup de Sénateurs et de Représentants de Washington, des journalistes et des reporters, des dames, des curieux venus de cités lointaines, et aussi un essaim de partisans de la cité môme. Le sergent d'armesetses maréchaux maintiennent un semblant d'ordre. Les uns portent des devises, d'autres les insignes de leur Etat ou de leur organisation ; quelquefois, les couleurs ou l'emblème de leur aspirant favori. La délégation de chaque Etat a sa place indiquée par le drapeau de l'Etat qui flotte en haut d'un long bàlon ; mais les chefs passent d'un groupe à l'autre, pendant que les spectateurs écoutent la musique qui joue des airs populaires, et saluent par des acclamamations tous les personnages bien connus qu'ils voient entrer.

Lorsque l'Assemblée est « rappelée à l'ordre », on fait une prière — chaque jour la séance commence par une prière que dit un clergyman très estimé de la cité, que l'on a choisi de façon à ne pas blesser les susceptibilités des diverses dénominations — et on se met à l'œuvre dans l'ordre que j'ai indiqué dans le chapitre précédent. On s'occupe d'abord des préliminaires, du choix des comités et du président, puis de la plate-forme, et souvent le second jour, quelquefois plus tard, on passe à la présentation du candidat et au vote, qui dure parfois plusieurs

(1) On n'entre naturellement qu'avec un billet, et ceux qui ont obtenu ces billets, et qui les vendent, les font payer très cher, jusqu'à 30 et même jusqu'à 30 dollars (150 à 250 francs).

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jours. Il \ a ordinairement deux séances, une le matin et l'autre le soir.

L'Européen est étonné de voir neuf cents hommes se préparer à faire, sous les yeux de douze mille hommes ou femmes, les deux choses les plus difficiles qu'une Assemblée puisse entreprendre, c'est-à-dire l'examen solennel de ses principes, et le choix de l'homme qu'elle désire placer à la tète de la nation. La vue de ce qui suit ne diminue pas son étonnement. La Convention présente, dans un vif contraste et avec des alternatives fréquentes, les deux traits les plus frappants des Américains en public — l'amour de l'ordre et le caractère excitable. Tout se fait d'après des règles strictes, avec une soumission scrupuleuse à de petites formalités qu'ignorerait ou dédaignerait une Assemblée européenne. On discute des règlements qu'un Parlement trouverait insignifiants, le président donne son avis, et tout le monde s'incline. Cependant, les passions qui agitent la multitude éclatent constamment en tempêtes d'applaudissements ou de coups de sifflets, dès qu'on entend une allusion à un aspirant favori ou à un nom qui ne plaît pas. Souvent, cinq ou six orateurs montent ensemble à la tribune, hurlent et gesticulent l'un contre l'autre, jusqu'à ce que le président puisse obtenir que l'un d'eux soit écouté. Il appartient naturellement au président d'empêcher que la Convention ne se transforme en un rassemblement populaire. Un président qui n'a pas une forte voix, ou qui manque de décision, ou qui est tant soit peu partial, expose l'Assemblée à un désastre. Souvent, lorsque la confusion générale aurait conduit à un vote irrégulier dont la valeur aurait été contestée dans la suite, le politicien, qui agissait au nom du gagnant, a sauvé le parti d'une rupture, en renonçant à une question d'ordre et en consentant à un ajournement. Même dans les scènes les plus bruyantes, le bon sens et l'amour inné de la justice — do la justice selon les règles du jeu, qui n'excluent pas des ruses peu honnêtes — s'affirment fréquemment et ramènent le char du bord du précipice. III 17

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Le principal intérêt de ce qui se fait au début réside dans les indications que donnent les discours et les votes sur la force relative des factions. Quelquefois, un vote pour le choix du président ou pour l'adoption d'un règlement, révèle les tendances de la majorité ou des chefs influents, et fait monter ou descendre d'un coup les chances d'un aspirant dans le baromètre de l'opinion publique. De même, lorsque les discours en faveur des aspirants sont prononcés, c'est moins l'éloquence de ces harangues qui sert le candidat présenté, que l'enthousiasme avec lequel le public les accueille, le volume et la durée des applaudissements qui se prolongent quelquefois pendant un quart d'heure. L'immense auditoire auquel s'adresse l'orateur l'oblige, comme on pouvait s'y attendre, à « planer immédiatement dans le bleu du ciel », à employer un style pompeux et chaleureux. On peut lire un discours, môme un petit discours, en s'aidant d'abondantes notes : il n'y a là rien d'irrégulier ni de rare.

Le malin et le soir, quelquefois même une partie de la nuit, sont occupés par les séances de la Convention ; mais pendant le reste du jour et de la nuit, les politiciens continuent de solliciter des votes et d'intriguer plus activement que jamais. Les délégations qui désirent unir leurs forces en faveur d'un candidat, confèrent ensemble (i). Les délé-

(1) A la Convention démocrate de 1884, on savait fort bien que le choix de M. Cleveland, le principal favori, dépendrait do ce que ferait la délégation de l'Etat de New -York, non seulement parce qu'elle disposait du plus grand nombre de voix, mais parce que c'était la délégation de son propre Etat, et que Ton prévoyait déjà que ses suffrages feraient pencher la balance de son côté. C'est pourquoi, à la Convention, la lutte fut réellement un duel entre M. Cleveland et le Boss de Tammany, avec qui M. Cleveland avait eu autrefois des démêlés. Cependant, en 1892, M. Cleveland put remporter la victoire au premier tour malgré la délégation de l'Etat de New- York qui accorda ses voix au Boss de l'Etat. Celui-ci avait été peu de temps auparavant gouverneur de l'Etat et faisait cause commune avec le Boss du Tammany.

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galions partagées en deux ou plusieurs groupes tiennent des réunions privées, réunions souvent longues et orageuses, et, en dehors de la salle, une foule curieuse écoute les voix irritées de l'intérieur, et saisit avidement les renseignements que lui donnent sur le résultat les membres qui sortent. Quelquefois, l'issue de la Convention dépend entièrement de la conduite des délégués d'un grand Etat qui peut, comme Xevv-York, avec la règle de l'unité, jeter soixante-douze voix dans la balance. On a même vu, bien ■que ce soit contraire aux usages, des aspirants hardis faire Je tour des diverses délégations et essayer de les décider par leurs discours à voter en leur faveur.

Comme il arrive rarement qu'un aspirant puisse compter au début sur la majorité de la Convention, chacun d'eux cherche à trouver une combinaison qui lui permettra d'obtenir des partisans d'autres aspirants assez de voix pour avoir la majorité nécessaire, c'est-à-dire les deux tiers d'après le règlement des Démocrates, et un peu plus de la moitié, d'après le règlement des Républicains. Supposons que le nombre total des suffrages s'élève à 820, chiffre de 1888. Il y a ordinairement deux aspirants qui sont sûrs d'avoir chacun 230 à 330 voix ; un ou deux autres 50 à 100, et les autres bien moins, 10 à 30 chacun. Il y a deux combinaisons possibles ; a) ou bien un des deux candidats principaux enlève, tantôt rapidement, tantôt petit à petit, assez de voix aux candidats secondaires pour vaincre le favori qui est son rival ; 6) ou bien chacun des aspirants principaux conserve si bien ses positions qu'il devient évident, après plusieurs tours de scrutin, qu'aucun des deux ne parviendra à vaincre la résistance de l'autre. Cependant, aucune des deux factions ne veut céder, parce qu'il y a ordinairement de l'animosité entre elles, que chacune en serait humiliée, et que chaque aspirant a tant d'amis que .son patronage sera à peine suffisant pour satisfaire les clients à légard de qui il a déjà pris des engagements. C'est pourquoi l'un ou l'autre des deux favoris.

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dont les efforts ont été vains, donne tout à coup les voix dont il dispose à un des aspirants obscurs, qui devient rapidement « assez fort » pour que les autres factions secondaires aillent à lui, et qu'il obtienne ainsi la majorité voulue (1). Les tiacticiens sont si bien préparés par l'expérience à Tune de ces deux alternatives, que leur jeu n'a pas d'autre but. Les agents d'un favori s'efforcent d'abord de s'emparer des groupes secondaires de délégués qui soutiennent des fils favoris ou des concurrents obscurs (dark horses). Ce n'est que lorsque cette tactique n'a plus aucune chance de succès, qu'ils se décident à se vendre aussi cher que possible en prenant sous leur protection et en menant à la victoire un concurrent obscur, et même quelquefois un fils favori. Ils ont ainsi la satisfaction de faire échouer un favori qui était un rival, et de se créer un droit pour eux et pour leur faction aux faveurs que pourra accorder l'aspirant dont ils ont assuré le succès (2).

On se demandera peut-être pourquoi un concurrent obscur l'emporte souvent sur les favoris, puisque ceux-ci sont soutenus par un bien plus grand nombre de délégués. Les désirs d'un groupe important ne devraient-ils pas avoir assez de poids pour décider les groupes secondaires à ve-

(1) Supposez que les favoris A. et B. aient chacun 300 voix. Après quelques tours de scrutin, les amis de A. s'aperçoivent qu'ils ne peuvent pas gagner un nombre suffisant des voix^ acquises à C. D. et F. (qui en ont chacun 60), et à G et H. (qui en ont chacun 20) pour vaincre leur adversaire. Alors, ils se décident à donner leur voix à F. qui obtient ainsi une avance assez considérable pour que G. D. et G. et leurs amis votent pour lui au tour suivant. Il a ainsi 440 voix et est élu candidat immédiatement (règlement républicain) ou le sera au tour suivant (règlement démocrate).

(2) Il faut remarquer que les favoris et les fils favoris sont devant la Convention depuis l'ouverture des séances, tandis que certains concurrents obscurs ne deviennent aspirants qu'après plusieurs tours de scrutin. Il peut se faire que personne n'eût songé qu'ils pouvaient devenir candidats. C'est pourquoi le résultat est toujours incertain.

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nir à eux et à faire élire celui que désire évidemment une puissante section du parti. La raison pour laquelle les choses se passent autrement, c'est qu'un favori est souvent aussi détesté par une forte section du parti qu'il est aimé d'une autre; et si la faction hostile n'est pas assez forte pour le faire échouer elle-même, elle y parviendra en donnant ses voix à un autre aspirant. D'ailleurs, un favori a souvent moins de chance de plaire aux groupes inférieurs qu'un concurrent obscur. Il n'a pas le charme de la nouveauté. Ses « ins et ses outs » sont connus ; les délégués ont pesé ses mérites avant de quitter leur Etat, et si eux, ou la Convention qui leur a donné des instructions, ont décidé de voler contre lui, ils hésitent maintenant à lui donner leurs voix. Ils ont l'habitude de lutter contre lui, tandis qu'ils ne sont pas hostiles à un nouvel aspirant qui n'a pas encore une grande renommée.

Supposons maintenant que les résolutions soient adoptées, les discours prononcés et que le rideau se lève pour le troisième acte de la Convention. Le président frappe très fort avec son gavel (1), pour annoncer qu'on va faire l'appel des Etats. Un grand silence se fait dans la multitude, on entend respirer la foule, les spectateurs ouvrent leurs carnets et cherchent un crayon, pendant que le secrétaire lit lentement les noms des Etats l'un après l'autre. A mesure que le nom de chaque Etat est prononcé, le président de sa délégation se lève et dit pour qui elle vote. Aussitôt, chaque faction salue par des applaudissements frénétiques les voix données à l'aspirant de son choix. Comme les intentions delà plupart des délégués sont connues d'avance, non seulement des agents électoraux, mais encore du public par la presse, on applaudit surtout très bruyamment

(1) Le gavel est une sorte de marteau de conimissaire-priseur dont se sert le président pour appeler l'attention de l'Assemblée sur ce qu'il dit et pour rétablir l'ordre. Celui dont on se sert dans une Convention nationale se compose souvent de morceaux de bois de chaque Etal.

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le délégué ou la délégation dont le vote est meilleur qu'on ne l'avait prédit.

Dans la première scène de ce troisième acte qui est décisif, les favoris jouent naturellement les rôles importants. Leur but est de produire une impression de force écrasante, aussi déploient-ils toutes leurs forces, à moins qu'un agent rusé ne garde pour plus tard, comme cela arrive quelquefois, un petit nombre de voix. C'est en même temps l'heure glorieuse des fils favoris. Chacun d'eux reçoit les voix de son Etat, mais chacun s'aperçoit aussi qu'il ne peut guère compter sur des partisans du dehors, et ses amis se demandent déjà dans quel camp ils feront mieux de passer. Les concurrents obscurs sont au second rang, et il est impossible de dire si l'un d'eux arrivera au premier.

Le premier tour est rarement décisif, mais il donne au au champ de bataille un nouvel aspect, car les intentions de quelques groupes qui étaient douteux sont maintenant révélées, et les agents de chaque aspirant voient mieux, d'après la façon dont certaines délégations sont divisées, où ils ont des chances de gagner ou de perdre des voix dans la suite. Ils se disent rapidement quelques mots à voix basse, et pendant les quelques minutes qui s'écoulent avant le second tour, ils essaient de préparer un nouveau moyen de défense ou d'attaque.

Le second tour de scrutin, qui a lieu de la même manière, en dit quelquefois plus que le premier. Les délégations peu nombreuses et timides, frappées de leur faiblesse, sûres de l'échec de leur aspirant, et désirant être du côté du vainqueur, commencent à céder ; ou, si elles ne cèdent pas au second tour, elles cèdent au troisième. Des fentes s'ouvrent dans lés rangs, des individus ou des groupes de délégués passent à un des principaux candidats, parce que quelques-uns d'entre eux en avaient toujours eu l'intention, et qu'ils avaient d'abord donné leurs voix à un autre aspirant pour obéir aux instructions rççues ou pour tenir une promesse. Quand un des principaux aspirants gagne

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vingt ou trente voix sur le tour du scrutin précédent^ ses amis sont encouragés par ce succès qui est de nature à amener sous son drapeau de nouvelles recrues; c'est pourquoi un agent malin donne souvent, au premier tour, quelques-unes de ses voix à un adversaire inoflensif, afin de pouvoir, en les reprenant, augmenter le total de son candidat, au second tour, et faire croire ainsi que ses forces s'accroissent.

Les agents profitent du moment de répit qu'ils ont entre deux tours de scrutin pour se consultera la hâte. Ils envoient des aides-de-canip pour stimuler une délégation hésitante, ou pour conseiller très vivement à une autre, dont le candidat n'a plus aucun espoir, de sa'sirce moment pour l^abandonner et pour passer au drapeau victorieux. Ou bien on expose la situation à Taspirant qui écoute, à des centaines de milles de là, le bruit des appareils télégraphiques, et on lui demande de dire immédiatement à ses amis quelle ligne de conduite ils doivent adopter. 11 faut qu'une décision soit prise immédiatement, car le tour suivant commence, et il peut donner au champ de bataille un nouvel aspect, qui fera espérer la victoire' ou présagera une défaite irrémédiable.

Quiconque a pris part à une élection, que ce soit l'élection d'un pape par les cardinaux, d'un secrétaire de mairie par le Conseil de la cité, d'un agrégé (fellow) par les « dons » d'un collège d'Université, d'un maître d'école par le Conseil des administrateurs, d'un pasteur par ses fidèles, connaît l'importance de la direction d'un chef. Dans tous les groupes d'électeurs, il y a des hommes qui ne savent pas ce qu'ils veulent ; il y en a d'autres qui ne peuvent se décider qu'au dernier moment, et qui ne prennent une détermination qu'à la suite du dernier mot ou du dernier incident ; d'aulres dont le caractère flottant cède à la pression ou suit l'exemple d'un collègue plus résolu. C'est pourquoi on a des chances de faire élire par surprise un aspirant que peu d'électeurs désirent mais que presque personne ne déteste

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positivement; et ces chances sont surtout précieuses lorsque les groupes sont fatigués de la lutte entre deux concurrents égaux, et que la majorité est toute prête à se précipiter sur une proposition nouvelle. Le tacticien rusé attend une bonne occasion pour en profiter; il fait valoir les brillantes espérances de son aspirant pour le faire arriver du premier coup avant que l'opposition soit prête à faire un mouvement en sens inverse ; ou bien si l'antagoniste est puissant, il invente des prétextes pour différer son action jusqu'à ce qu'il ait trouvé une combinaison qui lui permette de terrasser son adversaire. Quelquefois, il lance un aspirant qui est destiné à être abandonné, et il tient en réserve, pendant plusieurs tours de scrutin, celui qu'il veut faire arriver. Toutes ces ruses sont familières aux agents qui dirigent les Conventions. La puissance de ces personnages ne se manifeste pas uniquement dans leurs rapports avec cette immense foule d'individus et de groupes dont ils doivent saisir et ne pas oublier les intentions, elle se manifeste encore dans la rapidité et le sangfroid avec lesquels ils prennent une détermination et adoptent une ligne de conduite au milieu du bruit, du délire, et du désordre de douze mille spectateurs qui poussent des cris. Il ne faut guère plus d'habileté de combinaison et plus de sang-froid au général, qui est obligé de se représenter, au milieu de la bataille, la position de chacun de ses corps d'armée et de deviner la position des corps de l'ennemi qui restent cachés, qui doit changer le plan d'heure en heure suivant le succès ou l'échec de chacun de ses mouvements et suivant les faits nouveaux qui se présentent successivement, et qui fait tout cela au milieu du bruit et de la fumée du canon.

Les tours de scrutin se suivent jusqu'au moment où se produit ce qu'on appelle « la rupture » {the break). Elle se produit lorsque les factions faibles, voyant que les aspirants de leur choix ne peuvent pas réussir, donnent leurs voix à celui des aspirants qu'elles préfèrent, ou dont la force va

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croissant. Lorsque la faction d'un aspirant a donné l'exemple, les autres ne tardent pas à le suivre, et il peut se faire qu'après trente ou quarante tours de scrutin, sans changement appréciable entre la force des deux principaux concurrents, un seul tour décide de la bataille, dès que la rupture a commencé et que la colonne d'un de ces deux concurrents ou de tous les deux a été « ébranlée ».

Si, au début, un favori est beaucoup plus fort que tous les autres, la rupture peut se produire bientôt après et s'accentuer lentement, c'est-à-dire qu'à chaque tour ce favori gagne quelques voix sur le tour précédent, et s'achemine si sûrement vers la victoire que toute résistance est inutile. Mais si deux rivaux aussi puissants l'un que l'autre soutiennent la lutte pendant vingt ou trente tours, les esprits sont tellement surexcités par ce long effort, que la rupture se produit ensuite avec une violence extraordinaire, semblable à celle de la charge de la vieille garde. La défaite devient une déroute. Les divers bataillons passent successivement aux vainqueurs, tandis que les vaincus, honteux de leur candidat, essaient de se cacher en jetant leurs couleurs, et en se joignant aux applaudissements qui acclament le vainqueur. C'est ce que les politiciens appellent, dans leur langage pittoresque, une « fuite précipitée » {a Stampede).

^Tout agent, qui est sûr de ne pas pouvoir remporter la victoire au premier tour, se propose de préparer dans la Convention une « fuite précipitée (1) ». 11 trouve du plaisir à cette panique, parce que c'est la forme la plus

(1) Pour empêcher d'amener ces « fuites précipitées », la Convention républicaine de i876 adopta un règlement qui ordonnait de ne jamais omettre de faire l'appel des Ktats. Celte précaution rend les surprises et le tumulte moins dangereux. (Voir la très utile étude Historyof Presidential Elections, p&r Stanwood.)

Dans le même but, la Convention républicaine de 1888 établit qu'aucun vote donné pendant un tour de scrutin ne serait changé avant la lin de ce tour.

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dramatique de la victoire, il l'appi'écie parce qu'elle excite un enthousiasme dont l'écho se répercute dans toute l'Union, et dilate le cœur du parti en lui faisant éprouver ce sentiment de direction surnaturelle qu'éprouvait Rome lorsque les cardinaux choisissaient un pape sous l'inspiration subite du Saint-Esprit. Tantôt elle se produit d'ellemême, lorsque diverses délégations s'aperçoivent en même temps qu'un certain aspirant est déjà tout désigné pour la victoire définitive, et qu'elles se rangent immédiatement sous son drapeau (1). Tantôt elle est due à une détermination de l'aspirant lui-même. En 1880, M. Blaine était un des deux principaux favoris. Dès qu'il comprit qu'il ne pouvait pas être élu à cause de la résistance des partisans de Grant, il télégraphia immédiatement à ses amis de donner leur? voix au général Garfield,qui n'avait guère attiré l'attention jusqu'à ce moment. En 4884, le général Logan donna aussi ses voix par dépêche à M. Blaine entre le troisième et le quatrième tour, et il assura ainsi le triomphe déjà probable de ce favori.

Quand une « fuite précipitée » (Stampede) est imminente, il n'y a qu'un moyen de l'éviter, c'est l'ajournement de la Convention afin d'arrêter la panique et de gagner du temps pour préparer une combinaison contre l'aspirant qui est en train de l'emporter. Un agent énergique a toujours recours à cet expédient, mais il est raxe qu'il réussisse, car la faction victorieuse s'oppose à la motion d'ajournement, et son vote sur cette question est réellement un vote en faveur de son aspirant, contre tous es adversaires qui veulent lutter encore. C'est le moment le plus critique et le plus émouvant de toute la bataille. De nombreux orateurs se lèvent à la fois, les uns pour défendre la motion, les autres pour la combattre, d'autres pour

(1) C'est en général un concurrent obscur (Dark Horse), car les fils favoris ont été passés en revue aux premiers tours et ont été mis de côté. D'ailleurs, les fils favoris seraient de nature à exciter la jalousie des délégués des autres Etats.

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s'opposer à ce qu'elle soit discutée, d'autres enfin pour soulever des questions de règlement ; et c'est à peine si quelques-uns parviennent à dominer de leur voix le tapage de la multitude qui vocifère de tous les côtés. Pendant ce temps, les agents qui ont gardé leur sang-froid se précipitent avec la rapidité de l'éclair au milieu des délégations qui leur sont sympathiques^ et tentent de former à ce moment suprême une combinaison qui puisse faire face à la tempête qui approche. On fait de grands efforts pour décider les partisans du second favori à abandonner leur chef et à « rentrer dans le rang », pour soutenir un concurrent obscur ou un fils favori, dont les voix leur permettront de tenir tête à l'ennemi, en attendant que d'autres factions se joignent à eux.

« C'est en vain, car l'heure dévorante Arrive impitoyable... »

La bataille est déjà perdue, les rangs sont rompus et ne peuvent pas se reformer, les braves n'ont plus qu'à voter contre le vainqueur, et à tomber glorieusement autour de leur bannière qui flotte encore. La motion en faveur de l'ajournement est repoussée, et le nouveau tour de scrutin met fin à la lutte au milieu d'une tempête d'applaudissements à l'adresse du candidat élu. Puis le calme renaît immédiatement sur cette mer agitée. Ce qui est fait est fait ; que ce soit bien ou mal fait, il n'y a qu'à s'incliner de bonne grâce. C'est pourquoi un partisan d'un des candidats battus propose un vote unanime sur la présentation, et les amis les plus éminents des autres aspirants s'empressent de montrer leur bonne humeur et leur loyauté envers le parti tout entier en secondant cette proposition. Quelquefois, on hisse alors un portrait gigantesque du candidat, que l'on avait préparé d'avance, et qui devient le signal de nouveaux applaudissements ; ou bien on porte en procession autour de la salle un aigle empaillé.

Il ne reste maintenant qu'à désigner un candidat pour

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