‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 28 sur 60 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

LA CAMPAGNE PRESIDENTIELLE

L'Europe n'a rien qui ressemble à une élection présidentielle en Amérique. Les questions sur lesquelles le pays a à prendre une décision dans l'élection de la Chambre des députés en France ou en Italie, ou de la Chambre des Communes en Angleterre, sont souvent plus importantes que celles qu'implique le choix de A ou B comme premier magistrat du Pouvoir exécutif; et cependant il y a aux Etats-Unis incomparablement plus d'agitation, d' ce enthousiasme », d' « organisation », de discours, de pamphlets, de dépêches télégraphiques et de cris. Je me contenterai de décrire les traits saillants de ces luttes, car les détails sont innombrables.

La campagne dure environ quatre mois. Elle commence bientôt après que les deux grands partis ont choisi leur candidat, c'est-à-dire avant le milieu de juillet ; et elle prend fin au commencement de novembre, le jour où les électeui^s présidentiels sont élus simultanément dans tous les Etats. La chaleur de l'été et l'absence de la classe riche, qui se rend aux villes d'eaux, au bord de la mer ou dans les montagnes, produisent un calme relatif pendant les mois dejuillet et d'août; mais Tagitation augmente en septembre et devient une fureur bouillonnante en octobre.

D'abord, chaque candidat doit accepter sa présentation dans une lettre, qui est quelquefois une longue brochure €t'dans laquelle il expose ses idées sur l'état de la nation

et sur la politique qu'il convient de suivre à ce moment. Cette lettre a pour but de donner le ton à tout l'orchestre des orateurs. Elle est naturellement publiée partout, vantée par les journaux amis, et disséquée par les journaux hostiles. Elle forme, avec la « plate-forme » adoptée par la Convention nationale du parti, la déclaration officielle du parti. C'est dans cette déclaration que le parti expose ses principes devant le pays et lui présente son candidat.

Pendant que le candidat compose son adresse, ses partisans poussent activement l'œuvre de l'organisation, car il est entendu que dans les élections américaines tout dépend de l'organisation. Le comité central ou national du parti, nommé par la Convention nationale, et composé d'un membre de chaque Etat, convoque ses membres et prépare un plan de campagne. Il se procure de l'argent en demandant des souscriptions à ses partisans riches et zélés ; naturellement il en réclame surtout à ceux qui ont reçu du parti une fonction ou un autre avantage (1). Il est en relation avec les principaux hommes d'Etat et les principaux orateurs du parti, et il fixe le district où chacun d'eux doit prendre la parole. Il publie des multitudes de brochures, et s'entend avec les journaux du parti. Il accorde sur son « fonds de campagne » des sommes plus ou moins élevées à des individus ou à des comités d'Etat, qui doivent les dépenser pour les « besoins de la campagne », terme très élastique qui couvre beaucoup de dépenses illicites. Ce comité reçoit et donne des sommes énormes, et les comptes qu'il tient ne répondent pas, comme on le suppose bien, à toutes les questions qu'ils suggèrent. Le comité envoie surtout ses orateurs et ses fonds aux Etats douteux, à ceux où

(1) Une loi récente interdit de lever, pour subvenir aux besoins d'un parti, un impôt sur les membres du service civil fédéraL Par conséquent, on a trouvé qu'il était plus prudent de ne pas avoir, dans le comité, des fonctionnaires fédéraux qui auraient été exposés à violer la loi en demandant des souscriptions à leurs subordonnés.

l'éloquence et l'argent peuvent faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Il y a rarement plus de six ou sept Etats de ce genre à chaque élection, et il peut y en avoir moins.

Les efforts du comité national sont secondés non seulement par les comités des Etats, mais encore par un nombre infini d'organisations secondaires qui existent partout, dans les districts ruraux aussi bien que dans les cités. Quelques-unes sont permanentes. D'autres se forment pour une élection spéciale ; et comme elles savent que leur vie sera de courte durée, elles la rendent aussi joyeuse que possible. Ces « clubs de campagne », qui portent ordinairement le nom du candidat, invoquent toutes les raisons imaginables pour justifier leur existence, la localité, la race, le métier ou la profession, l'afUliation à une Université. 11 y a des clubs irlandais, des clubs italiens, des clubs allemands, des clubs Scandinaves, des clubs polonais, des clubs de couleur (c'est-à-dire de nègres), des clubs orangistes. Il y a des clubs de jeunes gens, des clubs d'avocats, des clubs de marchands de tissus^ des clubs d'agents d'assurances, des clubs de cordonniers et de marchands de cuir. Il y a des clubs de gradués de divers collèges d'Université. Leur travail consiste à solliciter des votes, à dresser des listes d'amis, d'adversaires, de citoyens douteux, à organiser des processions et des parades, à tenir des réunions, et en général « à battre 1^ grosse caisse tout le temps f.

La plus grande partie de ce travail n'est pas payée. Mais il y a aussi des milliers d'agents payés qui sollicitent des votes, distribuent des brochures ou des feuilles, et font des conférences en faveur des candidats. En Amérique, on ne fait pas un reproche à un orateur politique en lui disant qu'il reçoit des honoraires ou un traitement pour ses discours. Les personnages éminents eux-mêmes reçoivent non seulement leurs frais de voyage, mais encore une assez forte somme. Quant au candidat, il ne se met en campagne

que s'il a le talent de l'éloquence populaire. Si c'est un brillant orateur, ses services sont trop précieux pour qu'on ne les utilise pas ; on l'envoie faire une tournée dans les Etats douteux, où, pendant plusieurs semaines, il prononce deux ou trois discours par jour. L'intervalle qui sépare ces haiangues est occupé par des « réceptions » dans lesquelles il serre la main à des centaines d'hommes et est présenté à un nombre presque égal de dames (1). Naturellement, les chefs du parti sont obligés d'olTrir leurs services. Même s'ils n'approuvent pas la nomination du candidat choisi, et s'ils l'ont combattu, la loyauté à l'égard du parti et l'espoir des faveurs futures les poussent à travailler pour le personnage qui est l'élu du parti. Un Irlandais ou un Allemand marquant est particulièrement précieux pour une tournée électorale, parce qu'il exerce une influence sur le vote de ses compatriotes. Chaque sénateur est obligé pareillement de faire beaucoup de propagande dans son propre Etat, où l'on suppose qu'il a plus d'influence qu'ailleurs; tout refus de sa part serait considéré comme une désapprobation non équivoque du choix du candidat.

Les comités font imprimer et distribuer un nombre incalculable de brochures, de pamphlets, de discours, de lettres, de petites leuilles, et il faut croire que ce genre de littérature rend plus de services qu'il n'en rendrait en Angleterre, parce qu'un plus grand nombre d'électeurs habitent des endroits paisibles au fond des campagnes, et sont heureux d'avoir quelque chose à lire dans la soirée. On compose même, en faveur du candidat, des nouvelles, dans lesquelles des amoureux parlent de tarifs au clair de la lune. D'autres fois, on fait de la presse un usage moins honorable. La veille de l'élection de 1880, trop tard pour qu'un démenti pût être publié et répandu de tous les côtés,

(1} Quelquefois, il ne quitte pas la ligne du chemin de fer, et il fail des discours de dix minutes du haut de la plate-forme du dernier wagon.

on fil lilhographier et distribuer en masse, dans toute laCalilornie, une lettre fabriquée, qui était, disait-on, l'œuvre de M. Garfield, et qui exprimait, sur l'immigration chinoise et sur le travail, des opinions peu faites pour plaire aux Etats du Pacifique. Cette manœuvre lui fit perdre beaucoup de voix.

Ce sont les journaux qui agissent de la manière la plus constante et la plus efficace. Les principaux journaux ont tous les jours, pendant deux ou trois mois, un article de fond qui recommande leur candidat et qui attaque celui de leurs adversaires ; ils donnent, en outre, une multitude d'entrefilets écrits parle rédacteur et ayant rapport à l'élection. Ils contiennent aussi des comptes rendus de discours prononcés, des lettres au rédacteur avec les commentaires du rédacteur lui-même, des anecdotes sur les candidats, des renseignements sur la force de chaque parti dans les Etats, dans les comtés et dans les cités. Pendant les mois de septembre et d'octobre '1884-, les « articles électoraux » des principaux journaux formèrent la moitié ou le tiers de la partie imprimée du journal (non compris la réclame), et cela, il ne faut pas foublier, tous les jours pendant deux mois. Ceux de ces articles qu'on lit le plus, ce sont ceux qui exposent les idées de personnages plus ou moins marquants, sur le candidat. On y trouve, par exemple, un paragraphe qui affirme que le révérend Dr, A., président de tel ou tel collège, ou M. B., le philanthrope qui est directeur de la banque Y. Z., ou l'ancien gouverneur C, ou le jugeD., a dit qu'il considère le candidat comme un modèle de vertu chevaleresque, ou comme méritant d'être enfermé dans la cellule des condamnés, selon le cas, et que, par conséquent, il votera pour lui ou contre lui (i). Quel-

(1) On fait quelquefois une sorte de recensement d'amateur des personnes qui exercent une profession ou un métier dans un certain endroit, comme, par exemple, des professeurs d'un collège particulier, ou même des commis d'un magasin, et on les donne comme représentant l'opinion des commis ou des

quefois, ce personnage reçoit la visite d'un « interviewer » auquel il expose en détail ses opinions, ou bien il écrit à un jeune ami, qui lui demande son avis, une lettre particulière, qui est publiée immédiatement. Le nombre des opinions de citoyens particuliers citées par les journaux montre la tendance qu'ont certaines sections de la démocratie à tourner leurs regards vers leurs chefs intellectuels et moraux. Car les hommes à qui on fait appel dans ce cas sont presque tous des personnages éminents par le caractère, par le talent, par le savoir ou par le succès dans les affaires ; on ne cite que rarement les gens qui ne sont que riches^ comme si leur opinion était sans importance, et on se contente de leur demander une souscription. Les juges, les avocats, les professeurs des Universités et les hommes de lettres sont, après les membres du clergé (1), les personnages que l'on cite le plus souvent.

Pendant les élections, le clergé joue un rôle quiest spécial à ce pays et à cette occasion. De 18i20 à 1856, il se tint à l'écart de la politique, car s'il avait défendu telle ou telle cause, une section de ses ouailles en aurait été blessée, et s'il s'était mêlé de politique, l'opinion publique l'aurait désapprouvé. Comme la lutte contre l'esclavage était une question morale, les prêtres et les ministres furent souvent appelés à s'en occuper publiquement et à y prendre une

professeurs en f»énéral ; et l'organe du parti proclame triomphalement que les trois quarts de leurs voix iront à son candidat. Je me rappelle avoir entendu citer, comme indication des « bat» tements du pouls du Connecticut », une estimation des « préférences » des ouvriers des fabriques de Williman (Willimantic raills) qui étaient dans cet Etat.

(1) Un clergyman unitarien très connu, ayant écrit une lettre dans laquelle il blAmait un candidat, le principal organe de ce candidat se moqua de cette appréciation, et ajouta que, après tout, la voix du cocher du D"^ Clarke valait autant que celle du n*" Clarke lui-même. On lui répondit que des centaines d'électeurs imiteraient le D"^ Clarke, et que des centaines d'autres désapprouveraient cette reniar(}ue insolente.

part active. Depuis la fin de cette lutte, ils se sont de nouveau tenus un peu à l'écart. Cependant, l'enthousiasme que fait naître une élection présidentielle suspend toutes les règles ; et quand il s'agit de choses qui touchent au caractère moral d'un candidat, on trouve toute naturelle l'intervention du clergé. Pendant la lutte de 1881, les journaux étaient pleins d'opinions de clergymen. On donnait un compte rendu des sermons qui paraissaient avoir quelque rapport avec la question électorale. On publiait des articles dans lesquels on disait que tel ou tel pasteur entraînerait avec lui les trois quarts de ses fidèles, tandis que tel autre était blâmé par son troupeau pour s'être rendu à une réunion du candidat du parti contraire. Il y eut, en réalité, peu de ministres qui prirent la parole, mais ils furent très recherchés pour présider les réunions. L'un deux^ feu M. Henry Ward Beecher, obtint un très grand succès par sa puissante éloquence, artillerie d'autant plus formidable qu'elle était tournée contre le candidat du parti qu'il n'avait jamais abandonné auparavant pendant sa longue carrière. Le trait le plus remarquable de la campagne électorale de ce candidat fut l'Assemblée de 1018 prêtres ou ministres de toutes les dénominations (y compris un rabbin juif), qui se réunit à l'Hôtel de la Cinquième Avenue à New-York, la veille même de l'élection, pour aller le voir et lui promettre son appui pour des raisons morales (1).

De la classe qui est ordinairement exclue de la politique par l'usage à la classe qui en est exclue par la loi, la transition est facile. Les femmes en général (à part les Etats

(1) Dans son discours, un de ces ministres dit que le candidat de l'autre parti était soutenu par le « rhum, la religion catholique romaine, et la rébellion ». Cette phrase, relevée immédiatement et reproduite par les journaux hostiles, irrita les catholiques de New-York, et on assure qu'elle fit échouer le candidat pour lequel cette allitération avait été faite. Il n'y a rien d'aussi dangereux qu'un ami.

de rOuest où elles ont le droit de voter) ne se mêlent pas plus aux luttes électorales en Amérique que dans lés Etats de l'Europe continentale ; elles y prennent certainement une moins grande part qu'en Angleterre, car je n'ai jamais entendu dire qu'elles aient formé une organisation pour solliciter les voix des électeurs d'un district américain, comme la Primrose League (conservatrice), et les Associations libérales de Femmes en Angleterre. Les femmes ne sont pas non plus nommées déléguées des Primaires de quartier (1), comme elles l'ont été récemment en Angleterre; cependant, la chaleur d'une lutte ardente entraîne quelquefois les femmes dans son tourbillon. Les dames de chaque parti offrent des réceptions à leur candidat, et la presse rend compte de ces réceptions comme d'une chose qui a une importance politique ; et d'un autre côté, plusieurs des lettres qui paraissent dans les journaux sont signées par des femmes.

Dans toutes les élections du monde, on parle, on écrit, on fait delà propagande. Ce qui est particulier à l'Amérique, c'est le développement extraordinaire de la « manifestation », comme moyen d'exciter Tenlhousiasme. Pendant trois mois, les processions, avec des fanfares d'instruments de cuivre, des drapeaux, des insignes, des foules de spectateurs sympathiques et bruyants, sont à l'ordre du jour et de la nuit, d'un bout à l'autre du pays. Le Club des .leunes Pionniers des villages des forêts du Michigan sort le soir en été ; les Démocrates ou les Républicains de Chicago ou de Philadelphie laissent leurs occupations pour parcourir les rues de ces grandes cités au nombre d'une vingtaine de mille.

Quand une procession est extraordinairement nombreuse, eDe prend le nom de Parade. A New- York, le 29 octobre

(1) Cependant il y a des femmes qui sont déléguées aux Conventions du parti prohibitionniste ; elles ont quelquefois été admises comme d»''lé^uées à une Convention d'Etal républicaine dans le Massachusetts.

1884, les hommes d'affaires qui étaient partisans de M. James Gillespie Blaine firent une démonstration de ce genre. Ils étaient groupés d'après la profession ou l'occupation : les avocats, au nombre de 800, formaient un bataillon ; les marchands de tissus un second ; les courtiers un troisième, les banquiers un quatrième ; les agents de change un cinquième ; les bijoutiers un sixième ; les courtiers pour pétrole un septième, et ainsi de suite à l'infini. Ils partirent duBowling-green, près du côté sud de Manhattan-Island, et traversèrent la cité en parcourant la Broadway jusqu'à Madison-Square, où M. Blaine les passa en revue et leur fit un discours. La pluie ne cessait pas de tomber, les rues étaient couvertes d'une épaisse couche de boue, mais ni la pluie ni la boue ne purent refroidir l'ardeur de cette grande armée qui s'avançait courageusement en chantant des « refrains de campagne électorale », comme par exemple :

« Five, Five, Five Cent Fare » (1); ou encore plus fréquemment :

Blaine, Blaine, James G. Blaine, We don't care a bit for the rain (2), 0 — 0 — 0 — 0 — Hi — 0 (3).

On disait qu'il y avait 25.000 hommes à cette parade,

(1) Les places à cinq cents, c'est-à-dire à 0.23 centimes. M. Cleveland, alors gouverneur de l'Etat de New -York, avait opposé son veto à un bill qui établissait un prix uniforme de o cents (0,23 centimes) sur les chemins de fer aériens (elevated railroads) de la cité de New-York; il déclarait que ce bill était inconstitutionnel. On croit que cet acte lui aliéna les ouvriers et l'empêcha d'arriver à la présidence.

(2) « Nous nous moquons de la pluie. »

(3) Aux élections d'Etat qui avaient eu lieu dans l'Ohio peu de temps auparavant, l'es Républicains avaient été victorieux, et ils considéraient ce succès comme de bon aucure.

qui fut suivie d'une autre parade plus mélangée de 60.000 Républicains toujours en faveur de Blaine, et aussi, naturellement, de contre-parades de Démocrates.

L'Européen est étonné de la grandeur de ces manifestations ; il se demande si les résultats obtenus sont en rapport avec les efforts que l'on fait, le temps qu'on perd et l'argent qu'on dépense. Ses amis d'Amérique lui répondent qu'il ne faut pas supposer, pas plus que pour la réclame, que des hommes malins et expérimentés dépenseraient ainsi leur argent s'ils n'étaient convaincus de l'utilité et des avantages de leurs dépenses. La parade, les processions, les foules, les torches, les insignes, les diapeaux, les cris, tout cela plaît à ceux qui y prennent part et leur fait croire qu'ils produisent un certain effet ; tout cela fait impression sur les spectateurs en leur montrant que d'autres personnes s'occupent sérieusement de politique ; enfin, cela frappe l'imagination des habitants des villages et des hameaux qui lisent ce qui se fait dans la grande cité. En un mot, ces manif3stations entretiennent la « réclame et le bruit y>, et, en Amérique, on considère, à tort ou à raison, qu'une élection est une question de réclame et de grosse caisse (booming).

Le voyageur sceptique peut bien sourire à la vue de ces parades, mais il n'en est pas moins obligé d'admirer la bonne humeur et l'ordre qui régnent dans la foule. Aucun parti ne songe, ni dans les Etats du Nord, ni dans ceux de l'Ouest ou du Sud, à troubler les parades ou les réunions de l'autre. Quand on entend les acclamations qui s'élèvent sur le parcours d'une procession, on croirait que toute la population est avec elle, car s'il y a des adversaires, ils ne crient ni ne sifflent, et il y a toujours assez d'amis pour applaudir. Pendant les élections chaudement contestées de 1880, 1884, 1888 et 1892, il n'y eut presque pas de collisions ou de troubles de la Californie au Maine. Même dans la Virginie, le Maryland, le Missouri, oii l'ancien parti du Sud est porté à s'irriter contre les nègres et contre les blancs républicains qui s'allient avec eux,

l'ordre fut rarement troublé et il ne le fut jamais sérieusement. Dans les quatre cinquièmes des Etats du Sud, la tranquillité fut parfaite. 11 est vrai que là un parti pouvait compter sur une majorité écrasante, et que par conséquent il n'avait pas d'excuse pour menacer l'autre, tandis que l'autre eût commis un acte de folie en provoquant son adversaire.

On n'accepte nulle part aussi cordialement et aussi constamment qu'en Amérique la maxime d'après laquelle rien ne réussit comme le succès. C'est la pierre angulaire de la propagande électorale. Les orateurs et les journaux d'un candidat s'efforcent surtout de convaincre le peuple qu'ils sont du côté qui va remporter la victoire, car il y a certain nement beaucoup d'électeurs qui veulent être de ce côté, non pas parce qu'ils en retireront un avantage personnel, mais parce que leur respect pour « le Peuple » leur fait croire que la majorité a raison. Voilà l'origine des efforts que font les chefs de parti pour prouver que les Allemands, ou les Irlandais, ou les ouvriers voteront pour le candidat X... ou pour le candidat Y... C'est pour cela qu'on publie des comptes-rendus de certains calculs approximatifs de votes qui montrent que 70 7o des employés d'une certaine banque, ou 80 7o des professeurs d'un certain collège de théologie se sont déclarés favorables à la candidature de X... C'est pour cela qu'on fait connaître le taux des paris en faveur de tel ou tel candidat, et qu'on affirme que les partisans de l'autre candidat qui avaient parié, sur sonnom, de grosses sommes, commencent maintenant à se couvrir (1). Mais la meilleure preuve de son succès qu'un parti puisse donner, c'est la victoire dans une élection

(1) On parie beaucoup au moment des élections, et il paraît que ceux qui ont engagé de grosses sommes n'hésitent pas à avoir recours à la corruption et à acheter des voix. Les constitutions ou les lois de certains Etats considèrent comme un délit le fait de faire ou d'accepter un pari dans une élection.

secondaire qui a lieu peu de temps avant la grande élection présidentielle. Dans deux Etats, le gouverneur et les autres fonctionnaires étaient élus, jusqu'à ces derniers temps, pendant le mois qui précède le 8 novembre et dans deux ou trois Etats ces élections se font encore en septembre. S'il s'agit d'un Etat sûr pour les Démocrates ou po!ir les Républicains, selon le cas, on compare les suffrages de cette élection à ceux de l'élection précédente, et on en conclut que l'un des deux partis a gagné des voix. Si c'est un Etat douteux, on s'y intéresse encore plus vivement, et on tend tous les nerfs pour faire réussir une élection dont le résultat présagera le succès dans la lutte présidentielle et y contribuera en le présageant. Sans doute, le candidat ou un de ses meilleurs orateurs parcourt cet Etat ; il est probable aussi qu'on l'inonde d'argent. Les conclusions qu'on tire de cette lutte peuvent paraître incertaines, parce que les élections d'Etat se compliquent toujours de questions locales, et du caractère des candidats aux fonctions de l'Etat. Mais il est entendu, parmi les politiciens, que, l'année de l'élection présidentielle, les questions lo • cales ne comptent plus pour rien, parce que tes électeurs sont tellement échauffés par l'esprit de parti qu'ils votent en masse pour leur parti, malgré les obstacles locaux ou personnels. Ce qui montre bien la vérité de ce fait, c'est que l'Ohio, qui envoie souvent une majorité de Démocrates au Congrès et qui a une majorité démocrate dans sa propre législature, a cependant donné plusieurs fois de suite la majorité aux électeurs présidentiels du parti républicain. C'est pourquoi, dans ce grand Etat souvent douteux, la lutte n'était guère moins vive aux élections d'octobre que pendant l'élection présidentielle. Maintenant, l'Ohio et rindiana ont fixé, pour leurs élections d'Etal, une date postérieure, et tous les quatre ans ils les font coïncider avec l'élection présidentielle, afin d'éviter cette grande pression. C'est pourquoi, avant ce changement, on demandait souvent au parti de choisir son candidat dans l'Ohio, afin d'avoir

plus de chance de gagner cette petite course et d'avoir ainsi l'avantage d'une victoire qui pouvait être d'un bon auiïure (1).

Jusqu'ici, je n'ai parlé que de la lutte entre deux partis et deux candidats. Mais elle est compliquée par l'apparition de partis et de candidats secondaires, qui n'ont euxmêmes aucune chance de succès, mais qui influent sur la lutte en enlevant des forces à l'un des deux autres. Pour les quatre dernières élections, le parti prohibitionniste et celui du papier monnaie (Greenbacks) (actuellement parti du travail) ont tenu chacun une Convention nationale ; ils ont présenté des candidats pour la Présidence et pour la vice-présidence; et enfin ils ont obtenu au scrutin un nombre de suffrages trop peu élevé pour avoir la majorité dans un seul Etat, et par conséquent très insuffisant pour être des électeurs présidentiels, mais suffisant pour influencer et même pour déplacer l'équilibre des forces entre les Républicains et les Démocrates dans deux ou trois Etats douteux. Le candidat prohibitionniste a enlevé aux Républicains tous les sufl'rages qu'il a obtenus ; le Greenbacker (parti du papier-monnaie) ou candidat du parti du travail a enlevé les siens au parti démocrate : c'est pourquoi, pendant la campagne, il s'établit une sorte d'alliance tacite entre les organes des Républicains et le parti du travail, entre les organes des Démocrates et ceux des Prohibitionnistes. Par contre, il existe une très grande animosité entre les Républicains et les Prohibitionnistes,.

(1) Il y a un peu de superstition dans l'importance qu'on attactie en Amérique aux premières indications du sentiment populaire, superstition semblable à celle qui faisait que les Romains attachaient tant d'importance au vote de la centurie qui était appelée la première à voter aux comitia centuriata. Elle était tirée au sort, d'abord peut- être parce que le Président aurait eu trop d'avantage à appeler en premier lieu une centurie quil aurait su être favorable à ses idées ou à son candidat, mais aussi parce que son vote semblait indiquer la volonté des dieux qui présidaient au sort.

entre les Démocrates et le parti du travail. II est facile de voir le rôle important que donnent à l'intrigue ces complications, qui se sont accrues récemment lors de l'entrée en scène du « Parti du Peuple » ; et il est bien difficile de prévoir le résultat de la lutte. Le pays sur lequel s'étend cette lutte est un continent, et dans les diverses régions de ce continent, les forces qui agissent n'ont ni la même nature ni la même puissance.

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