CHAPITRE LUI
Dans les chapitres précédents, j'ai essayé de décrire la structure légale du gouvernement américain tel qu'il existe dans la Nation et dans les Etats. L'étude de la Constitution Fédérale et des Constitutions des Etats nous a montré l'édifice auquel ces Constitutions ont servi de base, les méthodes de législation et d'administration qui se sont développées, elles résultats que ces méthodes ont produits. Ce n'est que de temps à autre et accidentellement que nous avons eu à nous occuper de l'influence exercée sur les corps politiques et sur les méthodes politiques par ces groupements extra-légaux d'individus, qu'on appelle les partis politiques. Mais Tesprit et la force de ces partis ont été aussi nécessaires au fonctionnement de la machine gouvernementale que l'est la vapeur pour la locomotive ; ou bien, pour changer de comparaison^ l'association et l'organisa- III 1
mition des partis sont presque, pour les organes du gouverment, ce que sont les nerfs moteurs pour les muscles, les tendons, les os du corps humain. Ils transmettant la force motrice, ils indiquent les directions dans lesquelles doivent agir les organes. La description de ces partis est donc un complément nécessaire d'une étude sur la Constitution et sur le gouvernement ; car c'est entre les mains des partis qu'est tombé le fonctionnement des institutions gouvernementales. Leur habileté, stimulée par de constantes rivalités, a fait servir plusieurs articles de la Constitution à des usages imprévus, et a donné, en grande partie, aux institutions légales du pays leur couleur actuelle.
11 est cependant bien plus difficile de décrire le système des partis, qu'il ne l'a été de décrire ces institutions légales. Jusqu'ici, nous avons marché sur un sol relativement ferme, car nous avons eu des données certaines pour nous soutenir, et les faits que nous avons avancés ont été le plus souvent des faits évidents que l'on peut établir à l'aide de livres et de documents. Mais les phénomènes auxquels nous arrivons maintenant, nous ne pouvons les connaître que par une série de renseignements passagers et flottants, par des articles de journaux, des conversations avec des amis d'Amérique, des idées que l'on se fait sur place quand on voit des incidents ou qu'on entend raconter des histoires et des anecdotes, dont la valeur nous semblait suffisante au moment même et nous échappe souvent plus tard. Je n'ai pas non plus l'avantage de pouvoir citer un traité antérieur sur ce sujet; car, quoique les livres et les articles qui parlent de la vie publique des Etats-Unis se comptent par centaines, je ne connais pas un seul écrivain qui se soit imposé la tâche de décrire avec impartialité le fonctionnement actuel et journalier de cette partie de la machine politique immense et compliquée qui se trouve aux alentours de la Constitution. Personne, non plus, — et ce serait cependant encore plus important, — n'a étudié les influences qui font agir les constructeurs et les manipula-
leurs journaliers de cette machine. Je ne peux pas, cependant, me dispenser d'entreprendre ce travail ; car c'est cette partie môme de mon entreprise qui, accomplie même imparfaitement, sera la plus utile à celui qui étudie la politique moderne. Un philosophe allemand, qui aurait étudié à fond tous les traités sur la Constitution britannique, lu toutes les lois des dernières années, et suivi même dans les journaux les débats du Parlement, connaîtrait bien moins de choses sur le gouvernement et sur hi politique de l'Angleterre, qu'il ne pourrait en apprendre en passant un mois dans le pays à causer avec de vrais politiciens, et à observer les changements des idées d'un jour à l'autre pendant une crise parlementaire ou pendant les élections générales.
De plus, aux Etats-Unis, le fonctionnement effectif du gouvernement par les partis n'est pas seulement intéresressant et instructif; il est encore si différent de ce qu'aurait pu attendre et prévoir celui qui étudie la Constitution fédérale, que c'est la première des choses que doit essayer de décrire tout historien des choses d'Amérique. Il y a naturellement, dans les connaissances d'un étranger, de graves lacunes. Mais puisque aucun Américain n'a encore tenté de décrire le système des parties de son pays, il vaut mieux qu'un étranger y consacre ses efforts que de laisser, sans aucun moyen de satisfaire sa curiosité, l'Européen avide de savoir. Un écrivain, né en Amérique, pourrait, je crois, rester impartial^ car on ne trouve, en aucun pays, un aussi grand nombre d'esprits judicieux et philosophiques qui portent leur attention sur la politique ; mais sa parfaite connaissance de beaucoup de choses qui déroutent un étranger serait pour lui une cause d'infériorité. C'est ainsi que les lecteurs européens et même les Américains trouveront dans cette sorte de perspective sous laquelle un étranger aperçoit les phénomènes d'au delà de l'Atlantique, quelque compensation à sa connaissance nécessairement inférieure des détails.
En Amérique, les grandes forces motrices sont les partis. Le gouvernement compte pour moins qu'en Europe, les partis ont plus de puissance. A mesure que leurs principes sont devenus moins nombreux et leur ont inspiré moins d'intérêt, Torganisation des partis est devenue plus parfaite. Moins il j a de naturel, plus il y a d'art ; moins il y a de spontanéité, plus le mécanisme se complique. Maià avant d'aborder la description de cette organisation, il faut dire quelques mots des doctrines que professent les divers partis, et l'explication des doctrines amène quelques remarques préliminaires sur l'histoire des partis en Amérique.
Quoiqueles premiers colons aient porté avec eux à travers l'océan quelques-unes des habitudes de la vie politique anglaise, et qu'ils aient imité plus tard leur ancienne patrie, les partis des Etats-Unis sont nés et se sont développés dans le pays même par suite de circonstances locales. Le lecteur anglais qui voudra, comme les Anglais sont portés à le faire, identifier les grands partis américains avec ses whigs et ses tories, ou même découvrir une ressemblance générale entre eux, fera mieux d'y renoncer, car il s'égarera infailliblement. On trouve çà et là quelques points d'analogie plutôt que de ressemblance ; mais dès que nous essayons de suivre le fil de cette analogie, il se rompt, tant sont différents les événements qui ont imprimé leurdirection à la politique anglaise et à la politique américaine.
Aux Etats-Unis, l'histoire des partis commence avec la Convention constitutionnelle de 1787 à Philadelphie. Dans les débats et les discussions qui s'engagèrent sur la rédaction de la Constitution, on vit apparaître deux tendances contraires, qui se montrèrent sur une plus large échelle dans les Conventions des Etats, à l'approbation desquelles fut soumis le nouvel instrument (la nouvelle Constitution). C'étaient les tendances centrifuges et les tendances centripètes : les uns voulaient conserver et la liberté individuelle du citoyen et l'indépendance des divers Etats dans la légis-
lation, l'administration, la juridiction, en tout excepté pour les aflaires étrangères et la défense nationale ; les autres voulaient subordonner les Etats à la nation et donner de très grands pouvoirs à l'autorité fédérale cenirale.
Comme on accusait la Constitution de mettre en danger les droits des Etals, certains de ceux-ci en furent si effrayés qu'ils ne consentirent à la ratifier qu'à condition que l'on ajouterait quelques amendements, qui furent votés, en effet, dans le courant des trois années suivantes. Quand la machine eut été mise en mouvement avec George Washington comme président, assisté d'un Sénat et d'une Chambre des Représentants, les tendances qui avaient combattu ou soutenu la Constitution reparurent non seulement au Congrès, mais encore dans le cabinet du Président. Là, Alexandre Halmiton. Secrétaire du Trésor, conseillait une ligne de conduite qui supposait etexigeait un gouvernement fédéral très puissant tandis que JefTerson, secrétaire d'Etat, désirait restreindre son action, dans la pratique, aux affaires étrangères. Les défenseurs d'une autorité nationale centrale avaient déjà reçu le nom de Fédéralistes ; ils commençaient d'agir assez souvent ensemble, quand il se produisit un événement qui, tout en resserrant leur union, réunit aussi bientôt leurs adversaires en un parti solide. Ce fut la naissance de la République française et sa déclaration de guerre à l'Angleterre. Les Fédéralistes, épouvantés par les excès de la Terreur de 1793, conseillaient la neutralité, et étaient, plus que jamais, portés à apprécier le principe d'autorité et à accorder au Pouvoir fédéral un vaste champ d'action. Le parti de Jelferson, maintenant retiré des affaires, éprouvait de la sympathie pour les idées françaises, était hostile à l'Angleterre dont l'attitude continuait à être peu courtoise, et cherchait à restreindre l'intervention du gouvernement central dans les Etats. Il voulait que l'on accordât la plus entière liberté d'action au sentiment d'indépendance des Etats, au sentiment d'indépendance locale et d'indépendance individuelle. Les hommes de ce parti prirent le
nom de Républicains ou Républicains démocrates, et ce sont les prédécesseurs des Démocrates actuels. Les deux partis étaient d'ailleurs attachés au gouvernement républicain, c'est-à-dire qu'ils étaient également hostiles à la création d'une monarchie. Mais les JelTersoniens avaient plus de foi dans les masses, dans la marche naturelle des choses, et aussi moins de respect pour l'autorité, de sorteque, d'une façon générale,on peut dire qu'un parti se déclarait le défenseur de la liberté, et que l'autre représentait le principe de l'ordre.
Ces tendances trouvèrent des occasions pour se combattre, non pas seulement dans la politique étrangère et dans la législation courante, mais encore dans l'interprétation et l'application de la Constitution. Comme tous les documents, et surtout comme les documents que l'on a formés par une série de compromis entre des idées contraires, elle était et elle est susceptible de diverses interprétations, que la subtilité des deux groupes s'exerçait à découvrir et à exposer. D'un côté, l'intelligence pénétrante d'Hamilton développait toutes les clauses qui investissaient le Congrès fédéral et le Président d'un pouvoir très étendu, et essayait de bâtir un système d'institutions qui donnerait à ces clauses tout leur effet. D'un autre côté, Jefferson et ses partisans en appelaient au sentiment d'individualisme, très puissant dans le peuple, et sans s'aventurer à proposer des changements dans le texte de la Constitution, ils protestaient contre toutes les extensions de sens données aux termes du texte et contre l'autorité que s'arrogeait le gouvernement fédéral en s'appuyant sur ces extensions. Ainsi se développèrent deux partis avec des doctrines, des chefs, des idées, des sympathies et des haines. Ces haines devinrent bientôt assez violentes pour ne pas épargner la noble et digne figure de Washington lui-même, que les Républicains assaillirent d'invectives d'autant plus déplacées que sa position officielle lui interdisait d'y répondre (1).
(l)Pour se moquer du titre que lui avait donné la reconnais-
Les Fédéralistes l'emportèrent d'abord, car la réaction contre la faiblesse de l'ancienne Confédération que l'Union avait remplacée prédisposait les hommes sensés à tolérer un pouvoir central puissant. Le Président, quoique n'appartenant à aucun parti, était, en pratique, par la force des choses et grâce à l'influence d'Hamilton, avec les Fédéralistes. iMais, durant la présidence de Jean Adams qui succéda à Washington, ils commirent des fautes graves. Quand arriva l'élection présidentielle de 1800, on s'aperçut que la force logique et oratoire avec laquelle Hamilton faisait appel à la raison de la nation faisait moins d'effet que l'habileté et l'énergie avec lesquelles Jefferson savait mettre à profit les sentiments et les préjugés du peuple. Les Républicains firent triompher le chef de leur choix (Jefferson), qui resta au Pouvoir pendant huit ans (il fut réélu en 1804). Son ami Madison lui succéda paisiblement pour huit ans encore (élu en 1808, réélu en 1812), et son disciple Monroë pour huit aussi (élu en 1816, réélu en 1820). Ils se maintinrent longtemps au pouvoir, moins à cause de leurs propres mérites, — car ni Jefferson ni Madison n'eurent du succès dans la conduite des affaires étrangères, — que grâce à l'affaiblissement de leurs adversaires. Les Fédéralistes ne se relevèrent jamais du coup qu'ils avaient reçu aux élections de 1800. ils perdirent Hamilton, qui mourut en 1804. Aucun autre chef d'un égal talent ne parut, et le parti, qui avait montré peu de jugement pendant les années critiques de 1810-1814, finit par disparaître complètement après la seconde paix avec l'Angleterre en 1815.
On ne peut voir la disparition de cette brillante figure, la plus intéressante pour les Européens dans ces premières années delà République, sans faire remarquer que ses concitoyens ne semblent pas avoir, ni pendant sa vie ni après sa mort, pleinement a^)précié son talent extraordinaire.
sance publique quelques aimées auparavant, ils l'appelaient communément « le beau-père de son pays {the slepfather ofhis counktry). »
Washington est, il est vrai, un caractère bien plus parfait. Washington se dresse seul et inaccessible, semblable à un sommet couvert de neige qui s'élève au-dessus des autres sommets dans l'air pur du matin, avec une dignité, une constance, une pureté qui ont fait de lui pour les générations futures le type idéal de la vertu civique. Il ne pouvait rien arriver de plus heureux à la République que d'avoir, dès le début, un pareil modèle devant les yeux et devant l'esprit du peuple. Mais Hamilton, dont la vertu était moins irréprochable, nous touche davantage, non seulement par le roman de ses premières années et par sa mort tragique, mais par son caractère ardent, son esprit primesautier et même sa sensibilité, joints à un courage égal à celui de Washington lui-même. Egalement apte à la guerre et au gouvernement civil, avec une profondeur et une ampleur de vues rares chez les soldats et les hommes d'Etat pratiques, il se tient au premier rang d'une génération qui n'a jamais été surpassée dans l'histoire, d'une génération qui comprend Burke et Fox et Pitt et Grattan, Stein et Hardenberg et William von Humboldt, Wellington et Napoléon. Talleyrand, qui semble avoir éprouvé pour lui toute l'affection que ce cœur froid pouvait éprouver, disait, après avoir connu tous les hommes fameux de cette époque, que Fox et Napoléon seuls étaient les égaux d'Hamilton, et qu'Hamilton avait deviné l'Europe sans l'avoir jamais vue.
On peut dire que cette période (1788-1824) constitua le premier acte dans l'histoire des partis en Amérique. Le peuple, habitué jusque-là à ne songer qu'à ses diverses Républiques, apprend à apprécier et à faire fonctionner ses nouvelles institutions nationales. Il se familiarise avec la Constitution elle-même, comme des associés apprennent à connaître, quand des discordes s'élèvent entre eux, les clauses de l'acte d'association d'après lequel ils doivent continuer leur commerce. On s'aperçoit que l'existence d'un Pouvoir fédéral central n'annihile pas les Etats, et
ainsi les appréhensions sur ce point se calment. On découvre aussi qu'il y a des côtés imprévus, comme par exemple les questions qui ont rapport à la banque, à la monnaie légale, aux communications dans l'intérieur du pays, grâce auxquelles le Pouvoir fédéral peut fortifier son influence sur la nation. Des différences de vues et de sentiment donnent naissance aux partis, et cependant les partis ne se forment pas seulement sur la base des principes généraux, mais ils doivent beaucoup à l'influence de personnages importants, d'événements passagers, d'intérêts ou de préjugés locaux. Les petits fermiers et les habitants du Sud suivent généralement l'étendard républicain soutenu par le grand Etat de la Virginie, tandis que la force des Fédéralistes se trouve surtout dans la Nouvelle-Angleterre et dans les Etats du Centre à la tête desquels se mettent tantôt le Massachusetts, tantôt la Pennsylvanie. Les commerçants sont avec les Fédéralistes, ainsi que les Puritains sérieux et solides de toutes les classes, avec le clergé à leur tête. Quelqu'un a affirmé que la lutte de 4796 à 1808 avait été une lutte entre Jefferson, qui était un libre-penseur avéré, et les ministres de la Nouvelle- Angleterre. Et il est hors de doute que les ministres de la religion exercèrent dans les Etats Puritains une influence presque égale à celle du clergé presbytérien en Ecosse pendant le xvii' siècle. L'importance de Jefferson est due au fait qu'il devint le représentant non pas seulement de la démocratie, mais de la démocratie locale, de l'idée que le gouvernement est à peine nécessaire, que le peuple ne fera rien de mal si on le laisse tranquille. D'après lui, celui qui résiste à l'autorité est de prime abord justifié à le faire, parce que l'autorité est de prime abord tyrannique ; et un pays où chaque corps local, dans sa propre sphère locale, s'occupe de ce qui intéresse tout le monde, perçoit et administre les fonds nécessaires, et est entravé le moins possible par un pouvoir extérieur, se rapproche le plus de l'idéal d'un peuple véritablement libre. 11 faut une certaine
intervention de la part de l'Etat, car l'Etat fait la loi et nomme les juges des Cours d'appel ; mais moins on a affaire à l'Etat, et a fortiori moins on a affaire à l'autorité fédérale encore moins populaire et plus envahissante, mieux cela vaut. Jefferson fit pénétrer cette idée dans l'esprit de ses compatriotes avec tant de force et tant de foi personnelle qu'il devint une sorte de défenseur de la liberté aux yeux de la génération suivante, qui donna son nom à beaucoup d'enfants (1), qui célébra des fêtes et prononça des discours éloquents le jour de l'anniversaire de sa naissance, jour de fête qui ne le cédait en importance qu'à l'immortel 4 juillet.
Il avait emprunté aux Révolutionnaires de France, même leur étalage théâtral de simplicité. Il condamnait le cérémonial dont Washington avait entouré la première magistrature de la nation,, et il lui déclarait à lui-même qu'il n'y avait pas d'autre majesté que celle du peuple.
La Nouvelle-Angleterre était, sur certains points, grâce à son système d'autonomie locale par l'Assemblée de la ville {toivn mee lin g)auss'ihien que par l'absence de tout esclavage, la partie la plus démocratique des Etats-Unis ; il peut donc paraître étrange qu'elle ait été la forteresse des Fédéralistes. On en trouve la raison en partie dans son puritanisme que révoltait le déisme ou l'athéisme des révolutionnaires français, en partie dans l'intérêt de ses armateurs et de ses négociants, qui désiraient avant tout un gouvernement central assez fort pour faire aboutir un traité avec l'Angleterre et assurer ainsi le développement du commerce américain, et ensuite pour réformer la monnaie légale du pays et instituer un système de banque. Les intérêts industriels et les
(1) On cite l'anecdote suivante d'un ministre de la Nouvelle- Angleterre, au moment où il allait baptiser un enfant: « Quel nom faut-il lui donner ? » dit-il. — « Thomas Jefferson », répondit le père. — <' Pas ce nom antichrétien », répliqua le ministre en élevant la voix ; « John Adams, je te baptise » et il teimina par les autres paroles ordinaires de ce sacrement.
intérêts territoriaux commençaient déjà d'influencer la politique. Les classes commerçantes et manufacturières, malgré tous les avantages que leur donnaient leur richesse, leur intelligence, et leurs habitudes de coopération, furent vaincues par les masses des agriculteurs. On peut attribuer cette défaite enparlieau fait que le sentiment démocratique de la guerre de l'Indépendance était puissant parmi les citoyens qui étaient arrivés à l'âge d'homme entre 1780 et 1800, en partie aux erreurs de tactique des chefs Fédéralistes, mais surtout à l'habileté que déploya Jefferson dans l'organisation des bataillons jusqu'alors indisciplinés des électeurs républicains. C'est ainsi que se révéla, au commencement de l'histoire de l'Amérique, le secret que l'Europe vient maintenant de découvrir, à savoir que dans les pays libres avec un suffrage étendu, les nombres sans organisation sont impuissants, et qu'ils sont toutpuissants dès qu'ils sont organisés.
Je me suis arrêté sur cette première période, parce que, étant la première, elle montre l'origine des tendances qui devaient diriger la marche des futures luttes de parti. Mais comme je n'écris pas une histoire des Etats-Unis, je laisse de côté les événements particuliers sur lesquels les deux partisse sont disputés, et qui ont maintenant disparu depuis longtemps. 11 faut cependant dire un mot de l'idée que chacun se faisait de la Constitution.
Quoique les Fédéralistes fussent les défenseurs d'une interprétation large et libérale du pacte fondamental , parce que cette interprétation ouvrait un champ plus vaste au Pouvoir fédéral, ils étaient prêts, toutes les fois que leurs intérêts étaient enjeu, àrésister au Congrès etau Pouvoir exécutif, en alléguant que ce dernier dépassait ses droits. En 1814, plusieurs des Etats de la Nouvelle-Angleterre, où Popposition à la guerre qui se faisait alors contre l'Angleterre était la plus forte, envoyèrent des délégués à une Convention à Hartford. Cette Convention, qui étudiait les meilleurs moyens de mettre lin à la guerre et de res-
treindre le pouvoir du Congrès en matière de législation commerciale, fut soupçonnée de préparer une scission entre les Etats commerçants et les autres Etats de l'Union. De leur côté, les Républicains n'hésitèrent pas à étendre jusqu'à la dernière limite, quand ils furent au Pouvoir, l'autorité que la Constitution accordait à l'Exécutif et au gouvernement fédéral en général. L'acte le plus hardi qu'ait fait un Président, l'achat à Napoléon des vastes, territoires que possédait la France à l'ouest du Mississipi sous le nom de Louisiane, c'est Jefferson qui le fit sans consulter le Congrès. Le Congrès le sanctionna ensuite. Mais Jefferson et beaucoup de ses amis soutenaient que, d'après la Constitution, le Congrès lui-même n'avait pas le droit d'acquérir de nouveaux territoires pour en faire des Etats. Ils se trouvaient enfermés dans un dilemme : il fallait ou bien violer la Constitution ou bien perdre une magnifique occasion de protéger la République contre la formation sur sa frontière ouest d'un Etat étranger puissant et peut-être hostile. Quelques-uns essayèrent de réfuter leurs anciens arguments contre une interprétation large de la Constitution, mais plusieurs autres soutinrent ouvertement la doctrine dangereuse que si l'on ne peut faire entrer la Louisiane dans l'Union qu'en abattant les murs de la Constitution, il faut les abattre (1).
La disparition du parti fédéral entre 1815 et 1820 laissa les Républicains maîtres du champ de bataille. Mais aux Etats-Unis, lorsque les vieux partis disparaissent, la nature en produit rapidement de nouveaux. Des divisions s'élevèrent bientôt entre les hommes qui s'étaient groupés pour élire Monroë en 1820, et sous l'influence de l'hostilité personnelle d'Henry Clay et d'Andrew Jackson (élu président
(1) Les meilleures autorités soutiennent maintenant que la Constitution permet au gouvernement Fédéral l'acquisition de nouveaux territoires, et au Congrès d'en faire des Etats. Beaucoup de chefs fédéralistes s'opposèrent énergiquement à cet achat, mais le patriotisme perspicace d'Hamilton l'approuva.
en 1828), deux grands partis se formèrent de nouveau (vers 1830) qui absorbèrent un peu plus tard les petits groupes. Un de ces partis reprit, sous le nom de Démocrates, les dogmes et les principes des Républicains Jeffersoniens. Il se fit le défenseur des droits des Etats et d'une interprétation restrictive de la Constitution ; il s'appuya surtout sur les Etats du Sud et sur les fer/niers^ et il favorisa les idées de libre-échange. L'autre parti qui s'appela d'abord Républicain national, et enfin parti ^Vhig, représentait beaucoup des idées des anciens Fédéralistes, telles que leur demande d'un tarif pour la protection de l'industrie, et l'affeclation du produit des impôts à des travaux publics. Il voulait augmenter l'armée et la marine, et, comme les anciens Fédéralistes, il trouva son principal mais non pas son seul soutien dans les parties commerçantes et industrielles du pays, c'est-à-dire dans la Nouvelle-Angleterre et dans les Etats du Centre. En même temps, il s'était élevé une question beaucoup plus irritante et plus menaçante. En 1819, quand le Missouri demanda à être admis dans l'Union, une lutte violente s'engagea au Congrès pour savoir si Ton permettrait l'esclavage dans ce territoire ; presque tous les membres du Nord votèrent contre l'esclavage, presque tous ceux du Sud votèrent pour. La lutte aurait pu menacer la stabilité de l'Union, si l'on n'avait adopté, Tannée suivante, un compromis autorisant l'esclavage dans le Missouri, mais l'interdisant pour l'avenir au Nord du Sô^SO' de latitude. Le danger semblait être passé, mais il y avait eu quelque chose de terrible dans son apparition soudaine. Jefîerson, alors âgé de plus de 70 ans, dit qu'il le fit tressaillir « comme un feu-follet dans les ténèbres ». Après 1840, les choses s'aggravèrent, car tandis que jusqu'à ce jour on avait admis de nouveaux Etats par groupes de deux, un Etat esclavagiste contrebalançant un Etat libre, il devenait évident que cela cesserait bientôt, car les territoires dans lesquels on formerait de nouveaux Etats étaient tous au
Nord du SG^^O'. Comme chaque Etat avait droit à deux représentants au Sénat, l'équilibre qui existait alors dans cette Chambre entre les Etats esclavagistes et les Etats libres, serait bientôt rompu par l'admission d'un plus grand nombre de ces derniers. La crainte de cet événement et de son résultat probable,- c'est-à-dire de lois contraires à l'esclavage, poussa le Sud à l'annexion du Texas, et le rendit de plus en plus inquiet en présence du progrès, cependant bien lent, des idées abolitionnistes dans le Nord. La question de l'extension de Tesclavage à l'ouest du Missouri était devenue, dès 1850, la question vitale et absorbante pour le peuple des Etats-Unis. Or, comme cette année-là la Californie, organisée sans esclavage, frappait aux portes du Congrès pour être admise au nombre des Etats, cette question devenue urgente faisait naître les passions les plus vives. Il était clair que celui des deux partis qui l'emporterait serait vainqueur sur toute la ligne. Mais aucun des deux grands partis ne s'aventura à prendre des engagements pour ou contre. Les Démocrates du Sud hésitèrent à rompre avec ceux du Nord qui voulaient restreindre l'esclavage. Les Whigs du Nord, de crainte de s'aliéner leurs alliés du Sud par une action énergique contre les prétentions croissantes des propriétaires d'esclaves, temporisaient et suggéraient des compromis qui en pratique servaient la cause de l'esclavage. Désireux de sauver à tout hasard l'Union telle qu'elle avait existé jusqu'à ce jour, ?ls ne s'apercevaient pas que des* changements survenus dans les circonstances et dans les sentiments rendaient cet effort inutile, et qu'en essayant ainsi d'empêcher leur parti de s'émietter, ils perdaient leur influence sur le peuple et s'aliénaient les hommes qui avaient souci des principes en politique. On vit bientôt qu'il en était ainsi. Dès 1852, le parti Démocrate était entre les mains des propriétaires d'esclaves, et il adoptait le principe que le Congrès n'avait aucun droit, d'après la Constitution, de prohiber l'esclavage dans les Etats. Ce principe détruisit comme inconstitutionnel le compromis
de 1820 avec le Missouri. Les chefs Whigs se discréditèrent parle compromis d'Henri Clay de 1850, compromis qui admettait la Californie comme Etat libre et qui calmait le Sud par la loi sur les esclaves fugitifs. Ils eurent une défaite écrasante dans l'élection présidentielle de 1851 ; et ce qui restait de leur parti s'émietta enfin en 1854 au sujet du projet de loi pour organiser le Kansas en territoire. Ce projet laissait au peuple le droit de décider s'il y aurait ou non des esclaves et abrogeait ainsi naturellement le compromis du Missouri. Par un hasard assez singulier, les deux grands orateurs du parti, Henri Clay et Daniel Webster, moururent l'un et l'autre en 1852, fatigués par la lutte et désappointés dans leur ambition d'arriver à la Présidence. Avec Calhoun qui était mort deux ans auparavant, ils sont l'ornement de cette génération. Sans s'élever à la hauteur de Washington et d'Halmilton, ils sont plus remarquables qu'aucun de ceux qui les ont suivis, à l'exception d'un seul. Avec eux se termine la seconde période des annales des partis américains, qui s'étend de 1820 à 1856 environ, et comprend la formation et la chute du parti Whig. La plupart des controverses qui l'ont remplie ne sont plus que des questions historiques. Mais elles ont produit, en outre de la démocratisation générale, trois grands résultats. D'abord les Etats-Unis se détachent des affaires du Vieux-Monde. Le second résultat, c'est la croissance du sentiment' de la vie nationale, surtout dans les Etats du Nord et de l'Ouest, avecla naissance de l'esprit de sécession parmi les propriétaires d'esclaves. Le troisième, c'est le développement du mécanisme complexe de l'organisation des partis, avec l'adoption du principe, sur lequel repose si largement ce mécanisme, que seuls les partisans du Président jouiront des fonctions publiques pendant qu'il est au Pouvoir.
Le parti Whig ayant commencé de tomber en pièces, les Démocrates semblaient être, comme ils l'avaient été auparavant, maîtres du champ de bataille. Mais cette fois-ci, un nouvel antagoniste ne tarda pas à paraître. La
hardiesse croissante des propriétaires d'esclaves avait déjà alarmé les habitants du Nord; ceux-ci furent épouvantés par un jugement de la Cour suprême, prononcé au début de 1857 au sujet de l'esclave Dred Scott. Ce jugement posait le principe que le Congrès n'avait pas le droit d'interdire l'esclavage où que ce fût, et qu'un propriétaire d'esclaves pouvait emmener ses esclaves avec lui partout où il voulait, puisqu'ils étaient sa propriété comme tout autre objet, et que la Constitution lui en garantissait la possession (l). Ceci compléta, à l'aide des ruines du parti Whig et des Knovv-nothings (parti des « Je ne veux rien savoir ») ou « parti Américain •», et aussi à l'aide des Terriens Libres {Free Soclers) et du parti de la « Liberté », la formation d'un nouveau parti qui, en 1856, avait soutenu Fremont comme candidat à la présidence et pris le nom de Républicain. En même temps, une pomme de discorde fut jetée au milieu des Démocrates. En 4860, ceux-ci ne purent pas s'entendre sur le choix d'un Président. Ceux du Sud promirent leurs voix à un homme, ceux du Nord à un autre. Un corps de politiciens hésitants et à moitié détachés du parti proposèrent un troisième candidat. Aussi les Républicains, grâce aux divisions de leurs adversaires, firent triompher l'élection d'Abraham Lincoln, qui fut bientôt suivie de la sécession de onze Etats esclavagistes.
Le parti Républicain, qui avait commencé par proclamer le droit du Congrès de restreindre l'esclavage et qui avait ensuite dénoncé le jugement de Dred Scott, fut naturellement, pendant toute la durée de la Cuerre civile, le défenseur de l'Union et de l'Autorité fédérale, étendue, comme c'était inévitable, jusqu'à des limites inconnues auparavant. Quand la guerre fut terminée, il resta la tâche difficile de reconstruire les Etats esclavagistes maintenant reconquis, et de fixer dans ces Etats la situation des nègres
(1) Cette doctrine large n'étaitpas nécessaire pour le jugement du cas, mais elle fut exprimée par la majorité des juges comme un obiter dictum.
récemment affranchis. Les outrages perpétrés contre ces derniers et contre des colons blancs dans certains districts du Sud, demanda un nouvel etïort de l'autorité fédérale, et fit de la question des limites de cette autorité une question encore à l'ordre du jour ; car le vieux parti démocrate, presque réduit au silence, était maintenant dans toute sa force et était toujours le défenseur des droits des Etats, et le critique vigilant de tous les empiétements excessifs de l'autorité fédérale. On jugea néce^eair^^de^sser le jugement de Dred Scott, et d'en finij^#^i(ji/t^^Ll^s questions qui avaient rapport à l'esclasà^et^Wkégaliw^^ des
races en adoptant trois amew^iienr^imprtaiTif^» la Constitution. Les troubles du SulSI calm^ençg%®Mlementà mesure que les blancs reprl^^^^nos^^l^ôn j((i gouvernement des Etats et que les U^kmi^^\^ on^^^enl rappelées. Dans l'élection présidentiell^ï^iiiiina question de la guerre et la question des nègres étaient' devenues des événements oubliés, car il était évident qu'un nombre très "s^ grand et toujours croissant des électeurs, malgré les sup- \ \ plications des chefs républicains, ne s'y intéressait plus. Vv^ Celte élection marque la fin de la troisième période, \ qui embrasse l'élévation et la prédominance écrasante du parti républicain. Formé pour résister à l'extension de l'esclavage, conduit à le détruire, forcé par. les circonstances à étendre l'autorité centrale plus qu'on n'y avait jamais songé auparavant, ce parti avait maintenant épuisé son programme et accompli sa mission. Le but qu'on s'était proposé au début était atteint, et on ne l'avait pas remplacé par des idées nouvelles, car bien que des problèmes nouveaux fussent nés, le parti ne proposait aucune solution. De môme le parti démocrate avait rempli sa mission en défendant les droits des Etats reconstitués, et en critiquant les excès du Pouvoir exécutif ; il avait, lui aussi, refusé d'attaquer de front les questions nouvelles qui avaient commencé de surgir depuis la guerre, ou bien des questions plus anciennes qui reparaissaient au-des$u^ ^
des flots de la guerre maintenant rentrés dans leur lit. Les anciens partis restaient toujours en tant qu'organisations, et prétendaient toujours expliquer et défendre les principes. Leurs principes respectifs, cependant, ne s'appliquaient que très indirectement aux questions qui divisaient la nation et auxquelles elle avait à faire face. Une ère nouvelle s'ouvrait qui rendait nécessaire la formation de nouveaux partis ou la transformation des anciens par l'adoption de doctrines et la défense d'idées en rapport avec les besoins de l'époque. Mais la quatrième période qui commença en 1876, n'a pas encore vu cette transformation, et nous trouverons, lorsque nous examinerons l'état actuel des partis, qu'il y a un manque de réalité et de force vitale tant chez les Républicains que chez les Démocrates» quelque puissante que soit leur organisation.
L'étude rapide que je viens de faire pour expliquer la condition actuelle des partis, me suggère quelques observations sur les fondements du systèmedes partis en Amérique.
Si nous jetons un coup d'œil sur l'Europe, nous verrons que les bases sur lesquelles les partis ont été construits et les luttes engagées depuis le commencement des gouvernements libres sont en somme très peu nombreuses. Dans l'hostilité entre les riches et les pauvres, entre le capital et le travail, dans la peur de ceux qui possèdent et les désirs de ceux qui ne possèdent pas, nous apercevons la base la plus fréquente, bien qu'elle se cache souvent derrière une discussion à propos de l'extension du suff'rage ou de quelque autre droit civique. Les questions qui se rapportent à la possession de la terre ont joué un grand rôle; de même que les questions de religion, ou les haines et les jalousies de race ; on s'est quelquefois querellé aussi sur la forme du gouvernement, pour décider si ce serait une Monarchie ou une République. Aucune de ces causes de division n'a affecté sérieusement les partis américains pendant les trois périodes que nous avons examinées.
PARTIS POLITIQDBS ET LEDR HISTOIRE 19
Personne n'a réclamé ici une Monarchie, ni le suffrage restreint, ni une République unifiée au lieu d'une République fédéraIe.Jusqu'enl876, il n'y a jamais eu un parti non plus qui pût promettre aux pauvres plus que ses adversaires. En 1852, le parti des Kvow-Nothing (1) fit son apparition comme représentant les opinions des Américains indigènes contre les nouveaux immigrants, qui étaient alors principalement des Irlandais (quoique l'immigration allemande eût commencé à s'accroître depuis 1849). Depuis, on a vu reparaître dans certaines parties du pays la tendance assez naturelle à se plaindre du pouvoir des électeurs étrangers. Mais comme ce parti « Américain », puissant pendant quelque temps, parce qu'il avait absorbé beaucoup de whigs, ne sut point faire face au problème de l'esclavage, et éveilla la jalousie par son organisation secrète, il s'éteignit bientôt. Mais il mérite d'être rappelé, parce que ce fut une force qui désagrégea les partis de cette époque.
La complète égalité des sectes, et la parfaite neutralité du gouvernement en matière de religion, ont heureusement tenu la passion religieuse en dehors de la politique. Les ijeules exceptions à noter, ce sont les explosions de haine qui ont éclaté quelquefois, pendant les soixante-dix dernières années,contre l'Eglise catholique. Et ces explosion^ n'auraient pas eu d'importance politique, s'il ne s'y fût ajouté la force que leur donnait l'irritation des indigènes contre les étrangers.Elles ont été réellement sérieuses aux époques et aux endroits où il y a eu un nombre d'immigrants européens assez grand pour menacer la prédominance des idées américaines et la permanence des institutions américaines.
Les partis américains ne se sont-ils formés que sur des bases étroites et locales,- n'ont-ils lutté que pour des
(1) [Parti politique qui avait une organisation secrète et dont les membres répondaient à ceux qui les interrogeaient sur leur orfjanisation : « Je ne veux rien savoir ». C'est un parti chauvin oujingoïste.]
objets passagers, et ne peut-on pas revendiquer pour eux un sens historique plus profond, une plus longue continuité historique ?
On peut, je crois, discerner deux principes opposés permanents qui accompagnent l'histoire des partis et la pénètrent, tantôt ouvertement reconnus, tantôt cachés par les nécessités urgentes de questions éphémères. Un de ces principes, c'est l'opposition entre un gouvernement centralisé et unitaire et un gouvernement fédéraliste. Dans tout pays, on voit à l'œuvre des forces centrifuges et des forces centripètes dont les unes ou les autres l'emportent à un moment donné. Us sont rares les pays où il n'y aurait pas eu proflt, pour la bonne administration de la nation et pour sa force défensive, à avoir une plus grande concentration de puissance entre les mains du gouvernement central, lui permettant de faire des choses que des administrations locales ou un gouvernement central plus limité ne pouvaient faire à aussi bon compte et aussi bien. A ce profit on peut toujours opposer le danger de cette concentration qui peut affaiblir la vitalité des communautés et des autorités locales, et permettre au Pouvoir central d'arrêter leur développement. Quelquefois, le besoin d'un gouvernement puissant est plus urgent, ou bien le sentiment du peuple tend à s'exagérer ce besoin ; d'autres fois, ce sont les forces centripètes qui prennent le dessus. L'histoire d'Angleterre nous montre plusieurs mouvements alternatifs d'opinion. Mais, en Amérique, la forme fédérale du gouvernement a mis en évidence, d'une manière toute particulière, cette opposition permanente et naturelle. Le trait saillant de la Constitution, c'est l'effort qu'elle fait pour maintenir l'équilibre entre la force qui entraînerait les Etats planétaires dans l'espace et la force qui les attirerait dans le soleil du gouvernement national. C'est pourquoi il y a toujours eu des esprits portés à prendre parti sur cette question fondamentale, et un parti a toujours eu quelque chose de défini et d'important à faire
valoir quand il a voulu représenter soit l'autonomie des communautés, soit la majesté et l'activité bienfaisante du gouvernement national. La première de ces opinions a toujours été le mot d'ordre des Démocrates. La seconde, quoique rarement avouée avec franchise, a généralement été représentée en fait par les Fédéralistes de la première période, par les Whigs de la seconde et par les Républicains de la troisième.
L'autre opposition, quoique plus profonde et plus générale, s'est dessinée moins nettement en Amérique et a été moins sciemment admise par les Américains euxmêmes. C'est l'opposition entre la tendance qui fait que certains hommes considèrent la liberté de l'individu comme le premier des biens sociaux, et celle qui en pousse d'autres à insister pour que l'on réprime et qu'on modère ses passions. L'opposition entre ces deux tendances, entre l'amour de la liberté et l'amour de l'ordre, est permanente et nécessaire, parce qu'elle a son origine dans les différences qu'on trouve chez tous les peuples et à toutes les époques dans l'intelligence et les sentiments des hommes. Il y a toujours des gens que frappent la faiblesse, la folie, la passion, l'égoïsme de l'espèce humaine; et ces personnes, se défiant des actes de la généralité de l'espèce humaine, désireront toujours que les sages la conduisent et que de fortes mains la contiennent. Cette direction semble être le meilleur moyen d'assurer le progrès, et cette contrainte le meilleur moyen d'avoir la sécurité. Ceux qui, ont au contraire, une meilleure idée de la nature humaine et attendent davantage du caractère humain, soutiennent que les premiers mouvements de la généralité des hommes sont pour la justice et la paix. Ils ont foi dans la force de la raison pour vaincre l'ignorance, et dans la puissance de la générosité pour dompter l'égoïsme. C'est pourquoi ils sont disposés à laisser l'individu tranquille, et à confier aux masses un certain pouvoir. Tous les hommes raisonnables sentent en eux-mêmes la lutte
entre ces deux tendances, et se tiennent sur leurs gardes pour ne pas céder soit à l'une soit à l'autre, parce que l'une mène à la tyrannie et l'autre conduit à l'anarchie d'où naît finalement la tyrannie. L'homme d'Etat le plus sage est celui qui tient la balance égale entre elles.
Chacune de ces tendances trouve parmi les fondateurs de la République américaine un représentant brillant et caractéristique. Ilamilton, qui avait une triste opinion de l'espèce humaine, mais qui possédait le talent et la passion d'une politique large, défendit avec tant d'énergie un gouvernement fort qu'il fut soupçonné de vouloir établir une monarchie en prenant modèle sur l'Angleterre. 11 a laissé par écrit son opinion que la libre Constitution anglaise, qu'il admirait malgré ses défauts dont il n'était point la dupe, ne pourrait pas fonctionner sans ses vices (1). Aucun autre homme placé dans une situation également responsable n'a affirmé, avec autant de foi que Jefferson, que le gouvernement est inutile ou nuisible, et que, avec assez de liberté, tout va bien. Il faut, disait-il, s'attendre à une insurrection de temps en temps, il faut même la désirer, pour tenir le gouvernement dans l'ordre. La tendance de Jefferson est toujours restée comme un levain dans le parti démocratique, bien que les propriétaires d'esclaves aient cessé d'appliquer ses doctrines dès qu'ils étaient en présence d'une peau noire. Parmi les Fédéralistes, et parmi les Whigs leurs successeurs, et plus récemment parmi les Républicains, une foi complète dans la puissance de la liberté n'a jamais fait défaut. Les Républicains en ont donné une preuve surprenante quand ils ont accordé le droit de vote aux nègres. Ni eux, ni aucun autre parti américain n'ont jamais fait profession d'être les champions de l'autorité et de l'ordre. Une telle profession de foi serait nuisible à ses défenseurs. Néan-
(1) David Flume a fait cette même remarque, très naturelle à une époque où la puissance du Parlement ne rencontrait guère d'obstacle dans sa responsabilité envers le peuple.
moins, c'est le parti que je pourrais me hasarder à appeler fédéraiiste-whig-répubJicain plutôt que celui des Démocrates qui a eu les sympathies des partisans du principe d'autorité. C'est avec ce parti que l'esprit puritain, toujours vivant en Amérique, a eu le plus d'affinité ; car les Puritains se sont fait une idée très nette des mauvais penchants de la nature humaine et sont portés à discipliner et à contenir l'homme naturel par les lois et par la force. La tendance qui est en faveur d'un gouvernement fort est voisine de celle qui est en faveur d'un gouvernement central. Aussi, le parti fédéraliste-whig-républicain qui, dans le cours de sa longue histoire, et sous des formes et des noms divers, a été le défenseur du principe national, a été amené, pour cette raison, bien plus fréquemment que les Démocrates, à vanter les droits et le pouvoir du gouvernement. Cette même cause aurait pu, semble-t-il, pousser les Républicains à prendre parti dans cette opposition profonde que nous apercevons aujourd'hui chez tous les peuples civilisés, entre la tendance à étendre la sphère de la législation et de l'action de l'Etat, et la doctrine 'du laissez-faire. Jusqu'ici cependant, il ne s'est rien produit de pareil. Par caractère et par tempérament, les Républicains sont plus portés que les Démocrates à approuver l'intervention de l'Etat. Mais aucun des deux partis n'a étudié à fond cette question ; leur politique sur ce point n'a pas été plus définie que celle des Tories et des Libéraux en Angleterre.
Les Américains qui étudient leur histoire trouveront peut-être que j'ai trop insisté sur l'antithèse de la liberté et de l'autorité, sur celle des tendances centrifuges et des tendances centripètes, quand j'ai fait de chaque parti le représentant d'une de ces doctrines pendant le premier siècle de la République. Je ne nierai pas qu'à certains moments le parti qui d'ordinaire était en faveur d'un gouvernement fort, ait résisté à l'autorité et l'ait dénigrée, tandis que le parti qui prétendait être le défenseur de la
liberté cherchait à resserrer les liens de l'aulorité. Ces déviations sont néanmoins compatibles avec les tendances générales que j'ai décrites. Et ceux qui ont acquis une connaissance même légère de l'histoire des Etats-Unis ne s'aviseront pas de supposer que les mots « Autorité et Ordre » ont là-bas le sens qu'ils ont eu dans les monarchies de l'Europe continentale.