‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 4 sur 60 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Il y a maintenant deux grands partis et plusieurs partis secondaires aux Etats-Unis. Les grands partis sont les Républicains et les Démocrates. Quels sont leurs principes, quelles sont les doctrines et les tendances qui les distinguent? Lequel des deux est favorable au libre-échange, à la réforme des services civils, à une politique étrangère énergique, à la réglementation des télégraphes par des lois, à une loi nationale sur les faillites, à l'introduction de changements dans la monnaie légale, à quelqu'une des vingt questions que l'on entend discuter dans le pays et qui intéressent sérieusement le bien-être de la nation ?

Voilà ce que les Européens demandent sans cesse aux Républicains ou aux Démocrates intelligents;. Ils le demandent toujours parce qu'on ne leur répond jamais. Les réponses les laissent encore plus perplexes. Après quelques mois, ils commencent à apercevoir la vérité. Aucun des deux partis n'a des idées précises sur ces questions ; aucun n'a des doctrines ou des principes distincts. Tous les deux ont des traditions. Tous les deux prétendent avoir des tendances. Tous les deux ont des cris de guerre, des organisations, des intérêts prêts à les soutenir. Mais ces intérêts consistent surtout à se procurer ou à garder les places du gouvernement. Les théories et les principes politiques, les différences dans la doctrine ou dans les habitudes politiques ont à peu près disparu. Ces principes et ces doc-

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trines n'ont pas été abandonnés, mais le temps et la marche des événements les ont dépouillés de leur portée primitive; quelques-unes de ces idées politiques ont été appliquées, les autres n'ont pas laissé de trace. Tout a disparu, sauf les fonctions publiques ou l'espoir de s'en emparer.

On trouve un exemple de ce phénomène en Angleterre, où le gouvernement de parti existe depuis plus longtemps et sous une forme plus parfaite que dans aucune autre partie du Vieux-Monde (1).

Ce qui a constitué l'essence des partis anglais, c'est l'existence de deux sortes de doctrines et de tendances qui partagent la nation en deux sections que l'on peut appeler, quoique ces termes soient assez peu exacts, le parti du mouvement en avant et le parti de l'inaction, le parti de la liberté et le parti de l'ordre. Chaque section croit à ses propres doctrines, et subit assez l'influence de ses tendances particulières, de ses souvenirs, de ses associations d'idées, ■ pour traiter à sa manière toutes les questions nouvelles qui se présentent. Les doctrines particulières peuvent changer : celles que les Whighs seuls soutenaient sont quelquefois aujourd'hui soutenues en même temps par les tories; des doctrines que les Whigs auraient combattues il y a soixante ans font aujourd'hui partie du programme orthodoxe du parti libéral. Mais les tendances ont été permanentes et elles ont toujours exercé sur les questions et sur les problèmes nouveaux qui se sont présentés pendant les deux derniers siècles une action telle, que chaque parti a eu à la fois une vie concrète brillante dans ses chefs éminents et dans ses membres les plus zélés, et une vie intellectuelle et morale dans ses principes. Ces prin-

(1) Les partis anglais ne sont cependant pas très anciens ; ils datent de la lutte entre la famille royale des Stuarts et le parti puritain et populaire à la Chambre des communes, et ils n'ont été régulièrement constitués, sous le nom de Whigs et de Tories, que sous le règne de Charles II.

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cipes ont eu un sens pour ceux qui les défendaient, de sorte que, quand il naissait une question nouvelle, on savait ordinairement d'avance ce qu'en penserait chaque parti, ou même les membres ordinaires de chaque parti et ce que chaque parti proposerait de faire à ce sujet. C'est pourquoi, même lorsque les chefs ont eu peu de mérite et un but peu élevé, les partis anglais ont été ennoblis et encouragés par le sentiment qu'ils avaient de grandes choses à défendre, une histoire et des traditions qui leur imposaient le devoir de lutter pour leurs principes distinctifs. Or, ils ont toujours été nombreux les événements qui mettaient ces principes en cause et qui forçaient un parti à maintenir l'ordre et à défendre les institutions existantes, et l'autre à défendre la cause de la liberté et de ce qu'on appelait le progrès ; et c'est pour cela que les deux partis anglais n'ont jamais dégénéré en simples factions. Leurs luttes pour arriver au pouvoir ont échappé à l'égoïsme, parce qu'ils avaient le sentiment que le pouvoir était le seul moyen de donner à leurs doctrines un effet pratique. Mais supposez qu'en Angleterre toutes les questions qui séparent les tories des libéraux fussent réglées et écartées tout à coup. L'Angleterre se trouverait dans une situation difficile. Il y a si longtemps que son gouvernement libre fonctionne, grâce à l'action et à la réaction des ministériels et de l'opposition, qu'il y aurait probablement toujours deux partis. Mais ce ne serait pas réellement, dans le vrai sens de ces termes, des tories et des libéraux; ce serait des Jns et des OiUs (1). Ils ne livreraient point leurs combats pour des principes, mais uniquement pour des places. Le gouvernement du pays, avec l'honneur, le pouvoir et les émoluments qui s'y rattachent, serait toujours un prix pour lequel on continuerait de lutter. Les partisan s suivraient toujours leurs chefs; l'amitié unirait toujours les

(1) [In signifie dedans, qui est au pouvoir ; Oui, dehors, qui n'est pas au pouvoir.]

divers membres les uns aux autres et en ferait des groupes organisés; la haine et les soupçons les animeraient toujours contre leurs anciens adversaires. Ainsi, non seulement les chefs, qui auraient quelque chose de tangible à gagner, mais encore les autres qui n'auraient que leurs sentiments à satisfaire, continueraient de former des cercles politiques, d'inscrire des électeurs, de prononcer des discours en faveur de leur parti, de contester des élections, comme ils le font maintenant. La différence, c'est que chaque section n'aurait plus de grands principes, — je ne dirai pas à invoquer, car elle les invoquerait sans doute comme auparavant — mais à appliquer, entant que principes distinctifs du parti, aux besoins réels de l'Etat. Par suite, les hommes paisibles ou délicats ne se lanceraient point dans les luîtes de parti ; et ceux qui s'y lanceraient ne seraient pas stimulés par le sentiment qu'ils luttent pour un idéal. La loyauté envers un chef dont on voudrait faire un premier ministre serait quelque chose de bien inférieur à la loyauté envers une foi politique. S'il n'y avait point de chef éminent, l'attachement au parti dégénérerait et ne serait plus que de la haine à l'égard des adversaires et une lutte pour s'emparer des places et des traitements. Quand même les anciennes questions n'auraient pas été résolues définitivement, les mêmes phénomènes se seraient produits si les deux partis avaient suffisamment abandonné leurs anciennes positions pour n'être pas divisés par ces questions, et pour avoir des principes, exprimés peut-être en termes différents, mais identiques au point de vue pratique. On peut concevoir que ce fait se produise en Angleterre à la suite d'un changement dans les conditions politiques du pays; en tout cas, c'est ce qui s'est produit pour les partis américains. Les principales questions pratiques qui les divisaient jadis ont été réglées. D'autres n'ont pas été réglées, mais, à ce sujet, les deux partis se sont tellement éloignés de leur première altitude qu'il est impossible de distinguer entre eux une lutte de principes.

Le corps organisé que la vie a abandonné devient inutile, fétide, pestilentiel : il n'est bon'qu'à jeter ou à enterrer. Les principes sont, pour un parti, ce qu'est la vie pour l'organisme. Quand les principes qui en étaient l'àme ont disparu, son corps devrait se dissoudre et les éléments qui le formaient se grouper autrement et devenir un nouvel organisme.

« Il fut un temps où l'homme Mourait, quand le cerveau n'était plus dans sa tête ».

Mais un parti ne meurt pas toujours ainsi. Il peut ne pas se désagréger de longtemps après que sa vie morale est éteinte. Les Guelfes et les Gibelins guerroyèrent encore pendant deux siècles après que l'empereur eut cessé de menacer le pape, ou le pape de soutenir les villes de la Lombardie. Les partis continuent de lutter parce que leurs membres se sont habitués à agir ensemble, qu'ils ont contracté des haines et des préjugés, et aussi parce que les chefs ont intérêt à profiter de ces haines et de ces préjugés. Les partis américains continuent maintenant d'exister, parce qu'ils ont existé. Le moulin a été construit et son mécanisme continue de tourner, même lorsqu'il n'y a plus de blé à moudre. Mais ceci n'est pas uniquement, la faute des hommes; car le système gouvernemental américain suppose les partis et en a besoin, comme celui de l'Angleterre. Ces systèmes sont faits pour fonctionner, — et ils ont toujours fonctionné, — entre les mains d'une majorité; il faut qu'une majorité soit unie, et qu'elle forme un corps organisé ; c'est ce corps qui est un parti.

Si vous demandez à un démocrate quelconque du Nord de caractériser les deux partis, il vous dira que les républicains sont corrompus et incapables, et il vous citera des exemples de personnages importants de ce parti, ou d'amis intimes des chefs du parti, qui ont été condamnés pour fraude contre le gouvernement ou qui ont été impli-

qués dans de honteuses intrigues de couloir au Congrès. Si vous le pressez un peu pour qu'il vous indique les principes distinctifs qui séparent son parti du leur, il vous dira probablement que les démocrates sont les défenseurs des droits des Etats et de l'indépendance locale, et que les républicains sont hostiles à ces deux choses. Mais si vous lui demandez quelle influence peut avoir cette doctrine des droits des Etats sur une question actuellement en discussion, il admettra que, pour le moment, elle n'en a aucune ; mais il ajoutera que s'il se présentait une question qui touchât aux droits des Etats, son parti serait, comme toujours, le gardien de la liberté américaine.

Voici réellement tout ce qu'on peut affirmer du parti des démocrates. S'il se présentait une question qui touchât aux droits des Etats, son instinct le pousserait à se ranger du côté de l'Etat plutôt que du côté du gouvernement central, pourvu toutefois qu'il n'eût pas une raison sérieuse de faire le contraire. Comme depuis le commencement de la guerre jusqu'aujourd'hui, il n'ajamais eu la majorité dans les deux Chambres du Congrès ni le Président, son dévouement à ce principe n'a pas été éprouvé, et il pourrait ne pas résister à la tentation s'il était intéressé à faire autrement. Cependant, ce ne sont là que des conjectures, car actuellement les Etats ne redoutent aucune violation de leurs droits. La réciproque est vraiedes républicains. Leurs traditions devraient les porter à soutenir le gouvernement fédéral contre les Etats, mais, dans un cas particulier, ils n'agiraient probablement ainsi que s'ils pouvaient profiter eux-mêmes de ce pouvoir. S'ils étaient en minorité au Congrès, ils hésiteraient à fortifier le Congrès contre les Etats. La meilleure manière de prouver ou d'expliquer ceci, sera d'énumérer rapidement les questions qui ont actuellement un intérêt pratique.

Ce qui intéresse le plus le peuple, mais pas tout le monde naturellement, c'est la réglementation de la vente des boissons alcooliques. Sur cette question, aucun parti ne

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s'est compromis ni ne se compromettra. Les principes traditionnels des deux partis n'ont aucun rapport avec cette question, quoique les démocrates soient plus portés que les républicains à laisser les gens tranquilles, et h ne pas se laisser influencer par la morale. Dans la pratique, les deux partis ne considèrent que ce qu'ils ont à gagner ou à perdre. Il est évident que chacun des deux a quelque chose à perdre. Les buveurs d'alcool sont principalement des étrangers. Or, les Irlandais sont presque tous démocrates et le parti démocrate n'ose pas leur déplaire. Les Allemands sont en général républicains, et le parti républicain est également obligé de leur fournir caution. Mais bien que les partis, en tant que partis, soient restés neutres dans presque tous les Etats, la plupart des membres de la société de tempérance sont républicains, dans le Nord et dans rOuest (1), tandis que la plupart des buveurs de whiskey et des cabaretiers sont démocrates. C'est pourquoi les républicains essaient souvent de se concilier le parti antialcoolique par des flatteries. Ils perdent beaucoup quand un candidat prohibitionniste abandonne leur parti, car il leur enlève plus d'électeurs qu'il n'en enlève aux démocrates.

Le libre-échange opposé à la protection est une autre question brûlante, et il l'a toujours été depuis la fondation de l'Union. On a abandonné l'ancienne controverse sur le droit constitutionnel du Congrès de créer des tarifs

(1) Les nègres du Sud ont ordinairement voté pour les républicains, mais ils sont en général opposés à toute restriction dans la vente des liqueurs. C'est ce qu'a montré d'une manière frappante un vote populaire récent sur cette question dans le Texas. D'un autre côté, la classe aisée des blancs du Sud, qui appartient au parti des démocrates, se compose de membres de la société de tempérance, et quelques Etats, par exemple, la Géorgie, ont adopté le système de l'option locale, d'après lequel chaque comté décide s'il sera « sec » ou t mouillé » (c'est-àdire s'il permettra ou interdira la vente des boissons alcooliques).

protecteurs pour n'importe quel motif autre que le désir d'augmenter les recettes ; car il y a si longtemps que l'on use de ce pouvoir — et sur une très grande échelle, — qu'il ne s'agit plus maintenant de savoir si, en 1788, le peuple a voulu l'accorder ou non, et que personne n'en conteste plus la légalité. Avant la guerre, les Démocrates n'acceptaient les droits dédouane qu'en vue des recettes ; ils étaient donc les défenseurs du libre-échange. Quelques-uns d'entre eux soutiennent encore cette doctrine sans faire aucune concession; mais comme la majorité, qui est cependant favorable à une réduction des droits actuels sur les importations, ne s'est pas exprimée très clairement sur le principe général, la trompette du parti a souvent émis un son douteux. De plus, la Pennsylvanie est protectionniste à cause de ses forges ; au Nord, la Géorgie et l'Alabama, et dans le Sud-Ouest, le Tennessee ont une tendance analogue pour la même raison ; la Louisiane a quelquefois penché pour le protectionnisme à cause de son sucre. Pour ne pas s'aliéner les Démocrates de ces trois importants districts, le parti a essayé, en général, de ne pas s'engager, ou, du moins, pendant qu'il tournait un œil du côté des habitants du Nord-Ouest ou du Sud-Est qui demandent une réduction des tarifs, il était tenté de tourner l'autre du côté des industriels de Pittsburg ou des planteurs de la Nouvelle-Orléans. Ainsi, quoique les Démocrates en soient venus à réclamer énergiquement de grands changements dans le système actuel, ils ne l'ont point fait au nom des principes du libre échange, mais en donnant pour raison qu'il faut supprimer les excédents de recettes, et que les droits actuels oppriment plusieurs groupes de citoyens. Maintenant (1894-1899) l'excédent a disparu ; il a été dévoré parla loi de 1890 sur les pensions de retraite et remplacé par un déficit; njais aux élections de 1892, les Démocrates se sont prononcés plus nettement qu'auparavant contre le protectionnisme. Les Républicains, plus hardis sur toute la ligne, se sont engagés deux fois, dans leurs programmes, à main-

tenir les tarifs protecteurs. Mais quelques-uns de leurs partisans les plus inteljigents, — y compris quelques-uns des premiers journalistes, — ont défendu éiiergiquement le libreéchange, et ont failli se séparer de leur parti. Il n'y en a qu'un très petit nombre qui l'ait abandonné pour ce motif.

La réforme des services civils, dont nous parlerons plus loin, a été acceptée en paroles par les deux partis ; en paroles, ils l'ont défendue aussi énergiquement l'un que l'autre, et les professionnels de la politique des deux partis ont été aussi peu sincères les uns que les autres. Les réformes que l'on a adoptées dans la manière de nommer à divers emplois ont été imposées aux partis par l'opinion publique; elles ne sont l'œuvre d'aucun parti. Aucun des changements qui ont été faits sur ce point — et ce sont peut-être les plus utiles des changements récents, — n'a divisé les partis, ou n'a donné à l'un des deux un droit à la confiance du pays. Les hommes honnêtes des deux partis soutiennent la commission des services civils ; ceux qui sont malhonnêtes des deux côtés seraient heureux de pouvoir s'en débarrasser.

On a souvent discuté la question de savoir s'il y aurait avantage à faire des lois fédérales pour la réglementation des chemins de fer et des lignes télégraphiques qui s'étendent sur plusieurs Etats. Aucun des deux partis n'a approuvé ou condamné cette mesure. Tous les deux ont affirmé que les Compagnies de chemins de fer doivent servir le peuple, ne pas le tromper, ni le tyranniser; c'est pourquoi la loi sur le commerce entre les Etals, votée dans ce sens en 1887, ne peut pas s'appeler une loi de parti.

Les finances ont été en somme bien administrées, et la dette a été payée avec une rapidité surprenante. Mais la question de la monnaie légale a toujours soulevé et soulève encore des problèmes sérieux. Les deux partis ont commis des erreurs, et des erreurs également coupables. Les Républicains ont eu plus souvent la majorité au Congrès cl, par III 3

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suite, plus d'occasions de se tromper, mais les Démocrates se sont réellement compromis une ou deux fois en soutenant des doctrines pernicieuses. Aucun parti ne défend aujourd hui une politique claire et définie, bien que les Démocrates aient été plus favorables que les Républicains à la frappe libre de l'argent.

Il en est de même des questions secondaires, telles que le suffrage des femmes, la réforme du scrutin, le travail des galériens. Aucun parti n'a une attitude distincte sur ces matières; il n'est pas plus probable que ce soit l'un plutôt que l'autre qui vote une loi sur ces questions.

Il en est de même de la doctrine du laissez-faire opposée à l'intervention gouvernementale. On ne peut pas dire que les Démocrates ou les Républicains soient les amis ou les ennemis de l'intervention, de l'Etat : chaque parti en est partisan, quand il s'agit d'atteindre un but utile et pratique, ou quand l'opinion publique la réclame.

Il en est de même de la politique étrangère. Dans la pratique, les deux partis sont d'accord non seulement sur les principes généraux qui devraient présider à l'administration du pays, mais encore sur l'application de ces principes. Le parti qui est opposé au Président peut chercher à lui nuire à un moment donné en faisant échouer une proposition particulière qu'il a faite ; mais c'est là une manœuvre temporaire, et non l'effet d'une doctrine spéciale et fixe.

Cependant, on ne saurait dire qu'il n'y a maintenant aucune différence entre les deux partis. Il y a une différence d'esprit et de sentiment que distinguent les étrangers euxmêmes, lorsque, après avoir fréquenté pendant quelque temps les membres d'un parti, ils se mettent à fréquenter ceux de l'autre. Cette différence est sans doute beaucoup plus frappante pour les Américains. Elle ressemble^ — avec quelque chose de moins accentué, — à la différence de ton etde tempérament qui existe entre les Tories et les Libéraux en Angleterre. La manière de voir d'un Démocrate intelligent n'est pas la même que celle de son collègue républi-

cain : l'idéal moral n'est pas le même non plus. Naturellement, chacun a une très médiocre opinion de l'autre; mais tandis que le Démocrate considère le Républicain comme un personnage « dangereux » (c'est-à-dire capable de saper la Constitution), le Républicain est porté à considérer le Démocrate comme un homme vicieux et insouciant. De même, en Angleterre, un Libéral est persuadé que la stupidité est le défaut caractéristique du Tory, tandis que le Tory n'est pas sûr de la morale ni de la religion d'un Radical, bien qu'il ne le dédaigne pas au point de vue intellectuel.

On ne peut pas reprocher aux partis américains d'avoir abandonné leurs anciens principes pour se rapprocher l'un de l'autre. C'est le temps qui a changé les conditions du pays et qui a rendu ces principes inapplicables. Il semble qu'ils ont eu le tort de s'attacher trop longtemps à de vieilles questions usées, et de ne pas avoir cherché à découvrir et à exploiter des principes nouveaux capables de résoudre les problèmes qui tourmentent actuellement le pays. Dans un pays aussi plein de changements et de mouvement que l'est l'Amérique, il se présente sans cesse des questions nouvelles auxquelles il faut trouver une réponse. Le gouvernement est entouré de difficultés nouvelles, et il faut trouver un moyen d'en sortir ; des maladies nouvelles rongent la nation, et il faut les guérir. Le devoir d'un grand parti, c'est de faire face à tout cela, de trouver des réponses et des remèdes, d'appliquer aux besoins du moment les doctrines dont il a vécu, autant d-u moins qu'elles sont encore applicables ; quand elles ont cessé d'être applicables, son devoir est de découvrir de nouvelles doctrines conformes aux principes essentiels et aux tendances qu'il représente. Cette œuvre ne peut être accomplie que par les esprits supérieurs du parti, mais l'habitude de la loyauté à l'égard des chefs de parti sert à répandre dans la masse des partisans les conclusions des chefs et les raisonnements qui les y ont conduits.

a Mais », me dira peut-être le lecteureuropéen, « n'est-ce pas l'intérêt aussi bien que le devoir d'un parti de s'adapter aux conditions nouvelles? S'il y manque, ne se condamne-t-il pas à la stérilité et à l'impuissance, et plus tard à être remplacé par un parti nouveau qu'ont créé les besoins du moment? »

C'est ce qui arrive ordinairement en Europe. Probablement, cela arrivera aussi à la loni»ue en Amérique^ à moins que les partis ne s'adaptent aux événements nouveaux. De 185:2 à 1857, le parti whig a disparu parce qu'il s'était montré incapable de résoudre le problème de l'esclavage. Le fait que cela se produit plus lentement peut être attribué en partie à la perfection et à la force des organisations des partis, qui rendent moins nécessaire l'enthousiasme résultant des idées, en partie à l'importance croissante des questions « sociales » et « ouvrières », au sujet desquelles les deux partis sont également désireux de se concilier les masses, et aussi peu disposés à exprimer des vues précises, en partie enfin au fait que plusieurs questions, sur lesquelles les partis hésitent encore à se prononcer, n'ont pas acquis une importance vitale pour le bien-être du pays. Ce résultat est dû aussi un peu au fait que les chefs individuels ont moins d'inlïuence en Amérique qu'en Europe. Les partis anglais, qui hésitent longtemps sur des questions secondaires, hésiteraient peut-être plus longtemps qu'ils ne le font sur les questions vitales, s'ils n avaient pas Thabitude de se laisser guider par leurs chefs et d'accepter l'opinion à laquelle se rangent leurs chefs. Et ce n'est que par leur courage et par leur force d'initiative que les chefs eux-mêmes conservent leur position.

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