‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 30 sur 60 · QUESTIONS DONT ON S'OCCDPE, ETC · texte numérisé non relu

QUESTIONS DONT ON S'OCCDPE, ETC

a, par conséquent, en Amérique, une source de confusion possible entre deux sortes de questions entièrement distinctes — celles qui ont rapport aux qualités personnelles du candidat, et celles qui touchent au programme du parti.

Dans telle ou telle élection présidentielle, c'est tantôt la première classe de questions, tantôt la seconde qui joue le principal rôle et même le rôle décisif, selon l'importance plus ou moins grande des affaires politiques qui sont, à ce moment, discutées par le peuple, et selon l'individualité plus ou moins marquante du candidat. De 1850 à 1870, la question de l'extension de l'esclavage d'abord, de l'abolition de l'esclavage ensuite, puis la question du rétablissement de l'Union, divisèrent la nation et firent de chaque lutte une lutte de principes et de mesures pratiques. Depuis que les querelles soulevées par la guerre ont été réglées, il y a peu de différences réelles entre les principes politiques des partis, et par conséquent les questions d'aptitude personnelle sont devenues relativement plus importantes.

Naturellement, le but de chaque parti, c'est de proposer autant de progrès politiques qu'il le peut, et de s'attribuer le mérite d'avoir toujours été du côté du peuple. Quand on lit les articles et les discours électoraux des Républicains, on se figure qu'ils sont opposés aux Démocrates sur plusieurs points. Puis, si on passe aux discours et aux brochures des Démocrates, on trouve encore entre les deux partis de sérieuses divergences, mais des divergences sur des questions dont les Républicains n'ont pas dit un mot, et non sur celles dont parlent les Républicains. En d'autres termes, le but de chaque parti est d'imposer à son adversaires des questions que celui-ci accepte rarement, de sorte que l'on discute et que l'on pérore beaucoup sur des sujets politiques, tout en ne se trouvant pas souvent opposé directement aux doctrines de l'adversaire. Chacun des deux frappe non pas son véritable ennemi, mais un personnage

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imaginaire qui représente cet ennemi. Pendant les élections présidentielles de 1880 et de 1884, par exemple, les Républicains cherchèrent à mettre au premier rang la question delà protection contre le libre-échange, que les Démocrates refusèrent de discuter, parce qu'ils avaient dans leurs rangs des protectionnistes convaincus, et qu'ils savaient que la masse de la nation était (tout au plus) préparée à accepter des diminutions dans les tarifs. Ainsi, pendant que les Républicains défendaient les tarifs protecteurs dans des milliers d'endroits, les Démocrates n'en parlaient pas, ou bien ils se contentaient de dire qu'ils n'en parleraient pas. Les deux partis déclaraient être prêts à lutter contre les monopoles et contre la puissance des corporations. Tous les deux voulaient la réforme du service civil. Tous les deux promettaient de protéger les Américains dans le monde entier, de résister à Bismarck dans ses attaques contre le jambon américain, et de faire sortir les citoyens américains des donjons anglais. Tous les deux, cependant, désiraient avec le même zèle la paix et l'union entre les nations, et n'avaient pas la moindre idée de chercher querelle à une puissance européenne. Ces appels et ces professions de foi ne firent pas beaucoup d'impression sur les électeurs. L'Américain vote ordinairement, comme l'Anglais, avec son parti, qu'il soit bon ou mauvais ; et quand les principes des deux partis sont presque identiques, il ne lui est que plus facile de rester fidèle à ses anciens amis. Cependant, la question des tarifs fut plutôt favorable aux Républicains. Tandis que les citoyens du Sud votaient contre le parti républicain parce que c'était le parti qui avait fait la guerre et écrasé la sécession, le Nord votait pour ce parti pour la même raison. C'était le souvenir du passé, bien plus que les discussions sur le présent et sur l'avenir, qui faisait agir les citoyens.

L'élection suivante, celle de 4888, est surtout remarquable parce que la victoire du parti qui avait été battu en 1884 fut due principalement à une intrigue personnelle.

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à une it manœuvre » secrète, qui fit passer des Démocrates aux Républicains les trente-six voix de l'Etat de New York. Dans la lutte de 1892, les Démocrates suivirent la tactique des Républicains de 1884 en attaquant ces derniers sur une question (celle des Elections Fédérales ou de ce qu'on a appelé le Bill de la « Force »), dont les Républicains avaient soigneusement évité de parler, et qu'ils refusèrent de discuter. Dans ce cas, le tarif protecteur fut une question importante qui exerça une influence réelle sur le résultat. Mais sur les questions de la monnaie légale, qui étaient cependant sérieuses et importantes, les « plates-formes » des deux partis ne différaient guère, et aucun des deux ne put entraîner tous ses adhérents à accepter son programme. On eut surtout le spectacle étrange d'un candidat dont les idées très arrêtées et très nettes étaient, sur cette question importante, plus en rapport avec la masse de ses adversaires républicains qu'avec une grande section de ses partisans démocrates.

Quand les controverses politiques sont insignifiantes, les questions personnelles passent au premier rang. Elles sont en un certain sens peu importantes, mais elles n'en échauffent pas moins les esprits. Quiconque a siégé dans une Assemblée, depuis la conférence des jeunes gens d'un collège jusqu'au [Parlement, sait qu'il n'y a pas de questions sur lesquelles on s'échauffe davantage et que l'on discute avec plus d'àpreté que celles qui touchent au caractère et à la conduite des individus. Ces discussions évoquent ce qu'il y a de meilleur et aussi ce qu'il y a de pire dans la nature humaine. Dans une élection présidentielle, il est impossible de ne pas discuter les mérites personnels des candidats, car souvent le succès dépend de ces mérites. Mais l'expérience montre qu'il est impossible de fixer des limites à cette discussion. En Amérique, la publicité complète est une des conditions de la grandeur; et pendant la période électorale, surtout dans les élections où les questions de personnes occupent le premier rang, la

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lutte est si chaude que les orateurs et les journalistes oublient toutes les règles des convenances que les Américains ont l'habitude d'observer dans d'autres circonstances. L'air est plein d'attaques, de défenses, de récriminations, si bien que l'électeur ne sait plus que croire.

Ces critiques portent sur trois catégories de choses. La première est ce qu'on appelle le « souvenir de la guerre» pour un candidat. C'est un opprobre que d'avoir été traître à l'Union à l'heure où elle était en danger. Maison ferme les yeux sur les fautes de ceux qui combattirent pour le Nord et surtout de ceux qui furent à la tête d'un régiment ou d'une division du Nord. C'est très heureux pour l'Amérique qu'elle ait rarement des guerres, car il n'y a pas de pays où les exploits militaires soient plus utiles à un candidat. Ce n'est pas parce que les Américains aiment la guerre, car ils ne l'aiment pas; c'est parce que le succès, dans une sphère très différente de leurs occupations ordinaires, frappe leur imagination^ distingue un individu de ses semblables, confond son nom avec leur patriotisme ardent, et lui donne un droit à la reconnaissance, non pas seulement d'un parti, mais de la nation tout entière. La vaillance avec laquelle Andrew Jackson repoussa les Anglais à la Nouvelle-Orléans le fit nommer deux fois Président, malgré ses graves défauts de caractère et de jugement. En 1840^ quelques escarmouches avec les Indiens valurent à William H. Harrison le choix du parti whig, bien que son concurrent fût Henry Clay. Quand Zacharie Taylor fut élu par le même parti, en 1848, il n'était connu que parce qu'il avait conduit la campagne du Mexique. Pendant sa première présidence, le général Grant se montra inférieur à sa tâche, de l'aveu même de ceux qui reconnaissaient son honorabilité et son patriotisme ; et cependant, il fut réélu en 1872, et il faillit l'être une troisième fois en 1880, en souvenir de ses services.

Cependant, ce qui est encore plus sérieux que de n'avoir pas pris part à la Guerre ou d'avoir porté les armes contre

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