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(règne d'aventuriers politiques) et de gouvernement militaire qui suivirent la guerre. Quand ces Etats eurent recouvré leur indépendance, et que les anciens « rebelles » eurent obtenu le droit de suffrage, la haute classe de la population retrouva son ancienne prépondérance, et, pour « sauver la civilisation », selon sa propre expression, elle résolut d'empêcher, par tous les moyens, que les nègres et les blancs républicains obtinssent la majorité dans les législatures d'Etat, et pussent recommencer à se livrer à ce genre de tripotages. D'abord, les nègres furent assez malmenés, ou, pour employer le terme technique, « bull-dozed » (tyrannisés) ; mais comme ces procédés irritèrent le Nord, on préféra arriver au résultat désiré en manipulant les élections de diverses manières, « en ayant recours à la fraude autant qu'il lev fallait dans les différents endroits », selon l'expressiom des défenseurs de ce système. Gomme les nègres sont évidemment indignes de voter, on a considéré avec indulgence, même dans le Nord, ces services rendus à la civilisation ; dans le Sud, la fraude a été approuvée par des hommes qui sont personnellement au-dessus de tout soupçon de vénalité.
La Machine. — La perversion %du mécanisme des Primaires et des Conventions par les Rings et les Bosses excite un certain dégoût dont l'importance est proportionnelle à la somme des fraudes et des ruses auxquelles on a recours, somme insignifiante quand les « bons citoyens » ne font pas d'efforts en sens contraire. Ce dégoût est moindre que ne le supposerait l'Européen, car il est toujours assaisonné d'un peu de gaîté. Le Boss est un objet de plaisanterie, bien que la plaisanterie coûte un peu cher. « Après tout, dit le peuple, c'est notre faute. Si nous nous rendions tous aux Primaires, ou si nous votions tous pour une liste indépendante, nous pourrions bien nous débarrasser du Boss. ï> Il y a une sorte de fatalisme dans l'idée que se font les Américains de la démocratie. Si
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une chose existe dans un pays libre, elle a le droit d'exister, car elle existe avec l'autorisation du peuple, qui semble bien donner son assentiment à l'existence de ce qu'il ne détruit pas.
Système des dépouilles. — Quant aux dépouilles et au patronage, j'ai déjà expliqué pourquoi la masse des citoyens les tolère. En général, le citoyen est habitué à considérer la « rotation » dans les fonctions comme la reconnaissance de l'égalité^ et comme un obstacle qui empêche la formation de ce vieil épouvantail, a une aristocratie de fonctionnaires ». 11 ne voit pas comment on peut supprimer le favoritisme, et il a toujours considéré les concours comme une invention de pédants. L'usage a sanctionné les tripotages modérés, c'est pourquoi il ne faut pas être trop sévère pour ceux qui ne font que ce que d'autres ont fait avant eux.
La conduite et les sentiments du peuple sont tellement supérieurs à ceux des politiciens que l'on comprend difficilement pourquoi le peuple juge ceux-ci avec tant d'indulgence. Pas un citoyen ordinaire, et surtout piis un citoyen instruit et occupant une haute situation ne ferait, dans les affaires privées, ce que font beaucoup de politiciens sans avoir peur de se déshonorer. La carrière de ceux-ci n'en est point ruinée, tandis que ceux-là perdraient l'estime de leurs voisins et probablement toutes leurs chances de succès. On ne rencontre point en Europe ce contraste entre le caractère de la vie privée et celui de la vie publique.
Cependant, à un certain point de vue, la comparaison entre la moralité politique des Etats-Unis et celle de l'Angleterre est injuste pour les Américains.
Les Anglais ont deux moralités pour la vie publique, l'une conventionnelle et idéale, l'autre réelle. La moralité conventionnelle se manifeste non seulement dans la chaire, mais encore dans les discours des hommes publics et dans les articles des journalistes. D'après cette moralité, l'homme
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d'Etat anglais normal est patriote, désintéressé, véridique et magnanime, et les fautes qu'il commet sont un oubli de l'idéal établi, un oubli exceptionnel qui fait perdre au coupable la confiance de son parti, mais qui ne diminue en rien la haute moralité de la vie politique anglaise. La moralité réelle, celle que l'on voit dans les couloirs du Parlement, ou dans les salons des cercles politiques, ou dans les réunions des comités aux élections contestées, est une chose bien différente. Celle-ci ne considère (ou ne considérait récemment) la corruption comme une faute que lorsqu'elle est découverte ; elle admet qu'un ministre dispose de son patronage pour fortifier son parti ou sa situation ; elle rit des promesses électorales, comme les dieux riaient des serments d'amour ; elle approuve les abus des règlements parlementaires ; elle tolère les équivoques et les affirmations mensongères des fonctionnaires, même quand ils n'ont point l'excuse de la raison d'Etat. Voilà le véritable idéal d'après lequel les Anglais se jugent l'un l'autre, et ceux qui ne tombent pas au-dessous de ce niveau n'ont pas à craindre l'idéal conventionnel de la presse ou de la chaire.
Peut-être n'est-ce là qu'un exemple de la tendance qu'ont toutes les professions à se faire petit à petit un Code moins sévère que celui du pays et du peuple. De même qu'une profession considère comme malhonnêtes des choses insignifiantes qui ne sont contraires qu'à l'étiquette, de même elle en approuve d'autres qui sont réellement blâmables. Dans le monde commercial, les commissionnaires jouent de mauvais tours à leurs patrons en fait de commissions, et leurs camarades sont étonnés quand les tribunaux les forcent à rendre le bien mal acquis. A l'Université d'Oxford, tous ceux qui ont obtenu le grade de Maître es Arts ont été obligés, jusqu'en 1870, de signer leur adhésion aux Trente-Neuf Articles de l'Eglise anglicane. Il y en a des centaines qui ont signé et qui ne croyaient pas, qui avouaient ne pas croire
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aux dogmes de ce formulaire ; et personne ne les blâmait de ce mensonge solennel. Nous connaissons la latitude que se permettent, par rapport à la vérité, quand ils sont au banc des témoins, « des témoins scientifiques ^, qui sont assez honorables dans la vie privée. Chaque profession se permet de s'écarter des règles établies, mais elle prend soin de cacher ces écarts au public, et continue de parler d'elle-même et de ses traditions avec un air de vertu immaculée. Ce que fait chaque profession pour elle-même, les individus le font pour eux-mêmes. Ils se jugent d'après eux-mêmes, c'est-à-dire d'après leur entourage et leurs actes antérieurs, et ils érigent ainsi, dans le for intérieur de leur conscience, un Code plus indulgent pour leurs propres fautes que celui qu'ils appliquent à celles des autres. Une faute qu'on a commise souvent paraît moins grave que celles dont on s'est abstenu et qu'on voit commettre aux autres. Souvent, on fait adopter à ses connaissances ses propres idées. « C'est sa façon d'agir », dit-on, « c'est bien de Roger ». Il en est de même des nations. Les formes particulières qu'ont prises, dans l'histoire politique récente d'une nation, la corruption, le mensonge, le favoritisme sans scrupule des partis, blessent moins son sens moral que des fautes semblables qui ont pris des formes différentes dans un autre pays.
Maintenant, l'Angleterre est habituée à juger ses propres hommes d'Etat et sa conduite nationale en général, d'après l'idéal réel, et par conséquent à fermer les yeux sur beaucoup de déviations de l'idéal absolu. Cependant, elle applique toujours l'idéal conventionnel ou absolu aux autres nations et particulièrement à l'Amérique, qu'elle a soumise à l'examen sévère que l'on fait subir aux enfants d'un frère émigré quand ils reviennent de chez leurs tantes ou de chez leurs oncles.
Comment l'Amérique se juge-t-elle elle-même?
Elle est indulgente pour ses propres défauts et elle va jusqu'à les juger d'après les habitudes du passé ; c'est
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dire qu'elle est moins révoltée par certains vices politiques,parce que ces vices lui sont plus familiers, qu'on ne le supposerait quand on connaît la haute moralité du peuple. Mais loin de cacher les choses comme le font les Anglais qui prétendent avoir un idéal élevé et qui l'appliquent dans toute sa rigueur aux autres nations, et avec beaucoup d'indulgence à leur propre pays, l'Amérique donne libre cours à la publicité sous toutes ses formes, et permet à ses écrivains et à ses orateurs de peindre, sous des couleurs même exagérées, ses hommes politiques. Cette candeur excessive n'est pas un gain sans mélange. Elle supprime la contrainte qu'impose un idéal conventionnel. Les Américains ne dissimulent même pas assez dans leurs journaux ou dans leurs conversations; et leur haine delà dissimulation^ de l'hypocrisie et de ce qu'ils appellent le pharisaïsme britannique a non seulement produit un relâchement moral, mais les a encore poussés à être injustes aux yeux du Vieux Monde pour leur propre idéal moral. Habitués à entendre célébrer une vertu qui n'est point faite pour être pratiquée, les Européens se figurent qu'aux Etats-Unis les choses sont bien plus noires qu'on ne le dit, et ils prennent la .franchise pour du cynisme. Si l'on jugeait la politique américaine selon l'idéal conventionnel de l'Angleterre, le contraste entre les vices des politiciens et les vertus du peuple serait moins frappant.