CE QU EN PENSE LE PEUPLE
Le lecteur européen qui a suivi jusqu'ici la description que j'ai essayé de faire du fonctionnement de la politique de parti, du mécanisme des Conventions, du système des dépouilles, des élections et de leurs méthodes, de la vénalité dans certaines Assemblées législatives et municipales, a peut-être été frappé par les lignes sombres de ce tableau. Il a vu dans ce pays neuf des maux qui sentent le Vieux Monde, et même le despotisme du Vieux Monde. Ces maux lui rappellent quelquefois l'Angleterre sous Sir Robert Walpole, ou la Russie sous le règne du Czar Nicolas. S'il suppose, comme tout européen est porté à le faire, que le fonctionnement du mécanisme politique est un' reflet assez exact du caractère, des idées, et de l'idéal moral du gouvernement, et s'il se dit que l'Amérique est gouvernée par le peuple tout entier, il se forme peut-être une assez mauvaise opinion du peuple. Peut-être, en conclut-il immédiatement qu'il est corrompu. Il est peut-être assez circonspect pour en déduire seulement que ce peuple est indifterent. Peut-être, suppose-t-il que les meilleurs citoyens désespèrent de la politique et s'en lavent les mains, tandis que la masse, infatuée de l'orgueil qui naît de ses progrès matériels rapides, ne voit pas les conséquences que doit entraîner la dégradation de la vie publique. On entend prononcer tous ces jugements par des gens qui ont visité l'Amérique, et naturellement aussi par des gens qui ne l'ont pas visitée et qui n'en sont pas plus affirmatifs.
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Dans tous les cas, on peut soutenir avec un semblant de vérité, que, s'il y a en Amérique une opinion publique sur la religion, sur la moralité, sur la littérature, il ne peut guère y en avoir sur la politique, et que les hommes supérieurs, qui façonnent et dirigent l'opinion dans tous les pays, ont abdiqué ce rôle en Amérique, et ne s'occupent nullement des politiciens.
Ces impressions sont loin d'être l'expression exacte de la réalité. L'opinion publique n'est nulle part plus active ou plus forte qu'aux Etats-Unis ; dans aucun pays, elle n'a le champ libre comme en Amérique, parce qu'il n'y a point d'aristocratie comme en Europe,et que les Assemblées législatives y sont relativement moins puissantes et moins indépendantes. On pourrait croire que c'est un paradoxe d'ajouter que l'opinion publique y est en somme saine et honnête. Néanmoins, cette assertion est vraie.
Ceci nous met face à face avec le problème essentiel de la politique américaine. Là où l'opinion publique pénètre partout, la politique pratique peut-elle être inférieure à l'opinion publique? Comment un peuple libre qui tolère des choses scandaleuses peut-il être un peuple honnête? L'explication de ce phénomène est la tâche la plus ardue qui se dresse devantl'écrivain qui étudie les Etats-Unis. Comme à tout voyageur qui essaie de justifier, quand il revient en Europe, sa foi dans le peuple américain, l'expérience m'a appris qu'il est impossible de faire comprendre au moins aux Anglais la coexistence de phénomènes si différents de ceux de leur propre pays, et de les amener à tirer les conclusions que ces phénomènes suggèrent à celui qui les a vus de ses propres yeux. La plupart des Anglais qui admirent le gouvernement populaire, nient les faits quand on les leur met sous les yeux. Mais j'en ai déjà admis l'existence.
Pour présenter un tableau exact de l'opinion publique américaine, il faut trancher dans le vif beaucoup plus que nous ne l'avons fait dans les derniers chapitres; il faut es-
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sayer d'expliquer le caractère et les conditions de l'opinion elle-même au delà de l'Océan Atlantique, l'état d'àme qui lui donne naissance et les organes par l'intermédiaire des- <|uels elle s'exprime. C'est là ce que je me propose de faire dans les chapitres qui suivent. En attendant, il est bon de compléter cette esquisse de la politique de parti telle qu'elle existe en exposant d'une manière positive ou «objective », comme disent les Allemands, ce que pensent les Américains des divers éléments de leur système tel que je l'ai décrit dans ces derniers chapitres, c'est-à-dire des dépouilles et de la Machine, de la corruption et des fraudes électorales, je ne veux rien expliquer ; je me contenterai simplement d'énumérer les faits tels qu'ils sont et tels qu'ils se présentent à celui qui écoute les conversations et qui lit les journaux.
La Corruption. — La plus grande partie de cette corruption, le peuple ne la voit pas, et j'entends ici non seulement les masses, mais toutes les classes du peuple. On s'intéresse moins aux travaux du Congrès qu'on ne s'intéresse à ceux des Assemblées législatives en France ou en Angleterre. La vénalité se produit à propos des lois privées, et on n'en sait que très peu de chose même à Washington, car les comités délibèrent à huis clos. Les seules personnes qui possèdent des renseignements authentiques sur ,ce qui se passe au Capitolesont les directeurs et les agents des chemins de fer, les spéculateurs terriens, et les industriels qui ont dû avoir recours à des intrigues de couloir au sujet des tarifs. La même remarque s'applique, mais à un degré moindre, à la vénalité de certaines législatures d'Etat. 11 peut se faire qu'un fermier de l'Ouest de TEtat de New- York passe son existence sans savoir comment se conduit son représentant à Albany. Albanyest en dehors de son horizon (1).
(1)11 n'en est pas de même des malversations commises par les fonclionnaires des cités comme New-York ou Philadel-
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Le peuple voit peu et croit encore moins. Il est vrai que
les journaux de chaque parti accusent leurs adversaires,
naais les journaux disent toujours du mal de quelqu'un ;
et c'est parce que les insultes sont très grossières qu'elles
ne portent pas. Par exemple, dans une lutte présidentielle
récente, les journaux d'un candidat lancèrent contre le
candidat de l'autre parti des accusations qu'ils se faisaient
forts de prouver. L'immense majorité de ses partisans
n'ajouta aucune foi à ces accusations, car ces partisans ne
lisaient guère que les journaux de leur parti qui tournaient
ces accusations en ridicule. Ils ne pouvaient pas examiner
les preuves que leurs propresjournaux réduisaient à néant,
et ils se contentèrent simplement de n'en faire aucun cas.
Je ne dis pas qu'ils n'y crurent pas. Mais il y a, entre lu
croyance et l'incrédulité, un état d'esprit intermédiaire.
L'habitude d'entendre lancer de tous les côtés, à tort et à travers, des accusations, qui sont rarement examinées à fond, rend les lecteurs indifférents. Il en est de même du fait que souvent les poursuites n'aboutissent pas, même lorsqu'il n'y a guère de doute possible sur la culpabilité de l'accusé. Il en résulte une impression que les choses ne sont pas comme elles devraient être ; cependant, on n'établit pas une ligne de démarcation nette entre les hommes honnêtes et les hommes malhonnêtes, parce que ceux qui sont probablement honnêtes sont attaqués, et ceux qui sont presque certainement malhonnêtes échappent au châtiment qu'ils méritent. L'état d'esprit du citoyen ordinaire est un état de lassitude plutôt que d'endurcissement. Il en arrive à croire que les politiciens ont une moralité à eux, et qu'il faut en tenir compte quand on porte sur eux un jugement. Ce n'est pas sa moralité ; mais comme c'est celle d'une classe d'individus, il n'a pas peur qu'elle gâte les autres citoyens non inféodés à la politique et libres comme il l'est lui-même.
phie. Celles-ci, personne ne peut s'empêcher de les connaître.
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Il y a des gens qui haussent les épaules et qui disent que les politiciens n'ont jamais été autrement. D'autres, surtout dans les classes instruites, vous disent qu'ils n'y peuvent rien et qu'ils s'en lavent les mains. « Ce sont les politiciens qui agissent ainsi — que peut-on attendre des politiciens? » Mais il y en a beaucoup d'autres qui sont indignés et qui s'efforcent, comme je l'ai déjà fait observer, de purifier la politique par la presse, et en créant de l'agitation partout où ils ont l'occasion de se faire entendre du public. Si on laisse d'un côté les cyniques et de l'autre les réformateurs perfectionnistes, et que l'on considère la masse des citoyens ordinaires, on arrive à cette conclusion assez exacte que beaucoup de ceux qui devraient voir le mal et en être alarmés ne le voient pas, et que ceux qui le voient n'en sont pas suf(isamment alarmés. Ils s'accommodent trop facilement de cet état de choses. Cependant de temps à autre, quand ils sont irrités, ils infligent des peines sévères aux corrupteurs et à ceux qui se laissent corrompre, comme ils l'ont fait récemment pour les aldermen de New- York qui avaient reçu de l'argent pour accorder à une compagnie le droit d'établir une ligne de tramways à chevaux dans Broadway.
Fraudes électorales. — Comme ces fraudes sont des offenses contre le gouvernement populaire et qu'elles portent préjudice au parti contraire, elles sont désapprouvées plus énergiquement ou du moins d'une manière plus générale que la vénalité dont souffre seulement la bourse publique. Personne ne cherche à les excuser ; mais il est difficile de trouver des preuves, et les coupables sont rarement punis. On a essayé et on essaye constamment des remèdes législatifs. Si le peuple s'indigne moins qu'il ne le ferait en Angleterre, c'est qu'il est moins surpris. Il y a cependant un cas dans lequel la fraude n'est point blâmée. Dans les Etats du Sud, le suffrage des nègres fit beaucoup de mal pendant les quelques années de <r carpet-bagging »